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Le disciple

Chapter 9: § III. — Transplantation.
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About This Book

The narrative follows how the ideas promoted by a respected thinker are taken up by a younger admirer and culminate in a tragic, violent outcome, then tracks the personal, social, and judicial repercussions. Through close psychological portraits, conversations, and inquiry scenes, the work probes moral responsibility, culpability, and the tension between aesthetic or intellectual freedom and social duty. Using analytical realism and focused moral debate, it examines how abstract doctrines can translate into action, the processes of remorse and self-justification, and the uneasy demands placed on creators and followers when theory collides with real-life consequences.

§ II. — Mon milieu d’idées.

« Les influences diverses que je viens de résumer un peu abstraitement, mais dans des termes que vous comprendrez, vous, mon cher maître, eurent ce premier résultat, inattendu, de faire de moi, entre ma onzième et ma quinzième année, un enfant très pieux. Vraisemblablement, si j’avais été mis au collège comme interne, j’aurais grandi, pareil à ceux de mes camarades que j’ai pu étudier depuis et pour lesquels la fièvre religieuse n’a pas existé. A l’époque dont je parle, et qui marqua l’avènement définitif du parti démocratique en France, une grande vague de libre-pensée roula de Paris sur la province ; mais j’étais le fils d’une femme très dévote, et je fus soumis à toutes les pratiques de la religion la plus sévère. Je trouve une preuve de ce que je vous ai raconté sur mon goût précoce de la dissection intime dans ce fait que je me sentis, au rebours de mes compagnons du catéchisme, séduit d’une manière presque passionnée par la confession. Oui, je peux dire que durant les quatre années de ma crise mystique d’adolescent, de 1876 à 1880, les grands événements de ma vie furent ces longues séances dans l’étroite guérite en bois de l’église des Minimes, notre paroisse, où j’allais, tous les quinze jours, m’agenouiller et parler à voix basse, le cœur battant, de ce qui se passait en moi. L’approche de ma première communion marque la naissance de cette sensation du confessionnal, si mélangée d’éléments contradictoires. Je croyais, et par suite mes petits péchés m’apparaissaient comme de vrais crimes, et de les avouer me faisait honte. Je me repentais, et j’avais la certitude que je me relèverais pardonné, avec le délice d’une conscience lavée de ses taches. J’étais un enfant imaginatif et nerveux, il y avait donc pour moi, dans le décor du sacrement, dans le silence froid de l’église, dans cette odeur de caveau et d’encens qui la remplissait, dans le balbutiement de ma propre voix disant « mon père », dans le chuchotement de la voix du prêtre répondant « mon fils », par derrière le grillage, une poésie de mystère que je percevais sans la comprendre encore. Il s’y joignait une singulière impression d’effroi qui dérivait de l’enseignement donné par l’abbé Martel, le prêtre chargé de nous préparer à cette première communion. C’était un homme petit et court, de mine apoplectique, avec un regard sombre, et d’un bleu dur dans un large et rouge visage. Il avait été élevé dans un séminaire de province, encore pénétré de jansénisme. Ses yeux, quand il nous parlait de l’enfer, dans la tribune des Minimes où il nous réunissait, dardaient des prunelles brillantes et soudain fixes, où passaient des visions d’épouvante, et cette épouvante, il nous la communiquait. J’en arrive à me réjouir qu’il soit mort, car je le verrais entrer dans ma prison, et qui sait ? peut-être subirais-je une récurrence des émotions de terreur que sa présence m’infligeait dans cette salle aux murs blanchis à la chaux, meublée de bancs de bois et d’une petite chaire en bois peint. Le thème habituel de ses discours était le petit nombre des élus et la vengeance divine. « Qui empêcherait Dieu, » disait ce prêtre, « puisqu’il est tout-puissant, de contraindre l’âme de celui qui meurt à rester près du corps dont elle se sépare ?... L’âme serait là, dans la chambre mortuaire, entendant les sanglots, voyant les larmes des proches, et il lui serait défendu de les consoler... Elle serait emprisonnée dans le cercueil, et là, obligée pendant des jours et des jours, des nuits et des nuits, d’assister à la corruption de cette chair qui fut la sienne, parmi les vers et la pourriture. Des images pareilles et de cette férocité d’invention abondaient sur sa bouche amère ; elles me poursuivaient dans mon sommeil. La peur de l’enfer s’exaltait en moi jusqu’à la folie. D’autre part l’abbé Martel déployait la même éloquence à nous célébrer l’importance décisive qu’aurait pour notre salut cette approche de la sainte table, et, par suite, ma crainte des supplices éternels aboutissait à des examens de conscience d’un scrupule infini. Bientôt ces reploiements intimes, ce regard jeté à la loupe sur mes moindres détours de pensée, cette scrutation continue de mon être le plus caché, m’intéressèrent à un degré tel que l’attrait de n’importe quel jeu devint nul à côté. J’avais trouvé, pour la première fois depuis la disparition de mon père, un emploi à ce pouvoir d’analyse déjà définitif, presque constitutif en moi.

« Le développement donné ainsi à mon sens aigu de la vie intérieure aurait dû produire une amélioration de mon être moral. Il eut au contraire pour conséquence une subtilité qui par elle seule était déjà une corruption, du moins au point de vue de la stricte discipline catholique. Je devins en effet, au cours de ces examens de conscience, où il entra vite plus de plaisir que de repentir, extrêmement ingénieux à découvrir des motifs singuliers derrière mes actions les plus simples. L’abbé Martel n’était pas un psychologue assez fin pour discerner cette nuance et pour comprendre que de me déchiqueter ainsi l’âme me conduisait droit à préférer aux simplicités de la vertu les fuyantes complications du péché. Il n’y reconnaissait que le zèle d’un enfant très fervent. Par exemple, au matin de ma première communion, il me vit arriver auprès de lui tout en larmes, et je lui demandai à me confesser une fois encore. En tournant et retournant le fonds et le tréfonds de ma mémoire, je m’étais découvert un bizarre péché de respect humain. J’avais, six semaines auparavant, entendu deux de mes camarades bafouer, à la porte du lycée, une vieille dame qui entrait dans l’église des Carmes, juste en face. J’avais ri de leurs propos au lieu de les relever. La vieille dame allait à la messe ; s’en moquer, c’était donc se moquer d’une action pieuse. J’avais ri, pourquoi ? par fausse honte de protester contre ce scandale. Donc j’y avais participé. N’était-il pas de mon devoir d’aller trouver les deux moqueurs et de leur rappeler leur impiété, en les engageant à s’en repentir ? Je ne l’avais pas fait. Pourquoi ? Par fausse honte encore ; par respect humain, d’après les définitions mêmes du catéchisme. Je passai toute la nuit qui précéda le grand jour de la première communion à me demander avec agonie si je pourrais rejoindre M. l’abbé Martel, le lendemain, assez à temps pour lui dire ce péché. Je me souviens du sourire avec lequel il tapota ma joue après m’avoir donné l’absolution, pour me calmer. J’entends le ton de sa voix devenue douce et me disant : « Puisses-tu rester toujours pareil !... » Il ne se doutait pas que ce scrupule puéril était le signe d’une réflexion maladivement exagérée, ni que cette réflexion allait m’empoisonner les délices ardemment souhaitées de l’Eucharistie. Je ne m’étais pas contenté, au cours des semaines précédentes, de m’analyser la conscience jusqu’aux moindres fibres, je m’étais abandonné à cette imagination anticipée de l’émotion qui est la conséquence forcée de cet esprit d’analyse. Je m’étais donc figuré avec une précision extrême les sentiments que j’éprouverais en recevant l’hostie sur mes lèvres. Je m’avançai vers la grille de l’autel drapée d’une nappe blanche avec une tension de tout mon être que je n’ai jamais retrouvée depuis, et j’éprouvai, en communiant, un frisson de déception glaçante, une défaillance devant l’extase dont je ne peux pas traduire le malaise. J’ai raconté plus tard cette impression sans analogue à un camarade resté très chrétien qui me dit : « Tu n’étais pas assez simple. » Sa piété lui avait donné le coup d’œil d’un profond observateur. C’était trop vrai. Mais qu’y pouvais-je ?

« Le grand événement de mon adolescence, qui fut la perte de ma foi, ne date pourtant pas de cette déception. Les causes qui déterminèrent cette perte furent nombreuses, et je ne les comprends nettement qu’aujourd’hui. Il y en eut d’abord de lentes, de progressives, qui agirent sur mon âme comme le ver sur le fruit, dévorant l’intérieur sans que le dehors garde un autre signe de ce ravage qu’une petite tache presque invisible sur la pourpre de la belle écorce. La première fut, me semble-t-il, l’application à mon confesseur de ce terrible esprit critique, faculté destructive de la confiance, qui m’avait dès mon enfance séparé de ma mère. Je continuais à pousser jusqu’aux plus fines, aux plus ténues délicatesses mes examens de conscience, et l’abbé Martel continuait à ne pas même apercevoir ce travail de torture secrète qui m’anatomisait toute l’âme. Mes scrupules lui paraissaient, ce qu’ils étaient en fait, des enfantillages. Mais c’étaient les enfantillages d’un garçon très complexe et qui ne pouvait être dirigé que si on lui donnait la sensation d’être compris. J’en arrivai bientôt à éprouver, dans mes entretiens avec ce prêtre rude et primitif, la sensation contraire, celle de l’inintelligence. Ce n’était pas de quoi empêcher que je ne remplisse mes devoirs religieux. C’était assez pour enlever à ce directeur de ma première jeunesse toute véritable autorité sur ma pensée. En même temps, et c’est la seconde d’entre les causes qui m’ont détaché de l’Eglise, je retrouvais chez les hommes que je considérais alors comme supérieurs la même indifférence à l’endroit des pratiques religieuses que j’avais, tout petit, remarquée chez mon père. Je savais que les jeunes professeurs, ceux qui nous venaient de Paris avec le prestige d’avoir traversé l’Ecole normale, étaient tous des sceptiques et des athées. J’entendais ces mots prononcés par l’abbé Martel, avec une indignation concentrée, dans les visites qu’il rendait à ma mère. Involontairement je réfléchissais, en accompagnant cette dernière aux offices des Minimes, comme jadis aux Capucins, sur la pauvreté d’esprit des dévotes qui se pressaient à la messe le dimanche matin, et marmonnaient leur prières dans le silence de la cérémonie, coupé du bruit des chaises déplacées par la loueuse. Dans ces fronts qui se baissaient avec un mouvement de ferveur soumise, à l’Elévation, jamais une idée vive et claire n’avait allumé sa flamme. Je ne me formulais pas ce contraste avec cette netteté, mais j’évoquais, malgré moi, en regard, l’image de ces jeunes maîtres sortant du lycée d’un pied dégagé, causant les uns avec les autres d’une conversation que j’imaginais pareille à celles que mon père me tenait autrefois, où les moindres phrases se chargeaient de science, et un esprit de doute grandissait en moi sur la valeur intellectuelle des croyances catholiques. Cette défiance fut alimentée par une espèce d’ambition naïve qui me faisait souhaiter, avec une ardeur incroyable, d’être aussi intelligent que les plus intelligents, de ne pas végéter parmi ceux du second ordre. Il entrait bien de l’orgueil dans ce désir, je me l’avoue aujourd’hui, mais je ne rougis pas de cet orgueil. Il était tout intellectuel, entièrement étranger à une convoitise quelconque du succès extérieur. Et puis, si je me tiens encore debout à l’heure présente, et dans l’affreux drame de ma destinée, je le dois à cet orgueil premier. C’est lui qui me permet de vous montrer mon passé avec cette lucidité froide, au lieu de courir, comme ferait un vulgaire accusé, aux événements tapageurs de ce drame. Je vois si bien, moi, que les premières scènes de la tragédie ont commencé dès lors dans le collégien pâlot en qui s’agitait le jeune homme d’aujourd’hui !

« La troisième des causes qui concoururent à cette lente désagrégation de ma foi chrétienne fut la découverte de la littérature contemporaine, qui date de ma quatorzième année. Je vous ai raconté comment ma mère m’avait, peu de temps après la mort de mon père, supprimé un certain nombre de livres. Elle ne s’était pas relâchée de cette sévérité avec le temps, et la clef de la bibliothèque paternelle continuait à cliqueter sur l’anneau d’acier de son trousseau, entre celle de l’office et celle de la cave. Le résultat le plus net de cette défense fut d’aviver le charme du souvenir que m’avaient laissé ces volumes feuilletés autrefois longuement, les pièces à demi comprises de Shakespeare, les romans à demi oubliés de George Sand. Le hasard voulut que je rencontrasse, au commencement de ma troisième, quelques échantillons de la poésie moderne dans le livre d’auteurs français qui devait servir aux récitations de l’année. Il y avait là des fragments de Lamartine, une dizaine de pièces de Hugo, les Stances à la Malibran d’Alfred de Musset, quelques morceaux de Sainte-Beuve et de Leconte de Lisle. Ces pages, deux cents environ, me suffirent pour apprécier la différence absolue d’inspiration entre les modernes et les maîtres anciens, comme on apprécie la différence d’arôme entre un bouquet de roses et un bouquet de lilas, les yeux fermés. Elle réside tout entière, cette différence que je devinai par un instinct irraisonné, dans ce fait que, jusqu’à la Révolution, les écrivains n’ont jamais pris la sensibilité comme matière et comme règle unique de leurs œuvres. C’est le contraire depuis Quatre-Vingt-Neuf. De là résulte chez les nouveaux un je ne sais quoi d’effréné, de douloureux, une recherche de l’émotion morale et physique, qui est allée s’exaspérant jusqu’au morbide, et qui tout de suite m’attira d’un attrait irrésistible. La sensualité mystique des stances du Lac et du Crucifix, les chatoyantes splendeurs de plusieurs Orientales, me fascinèrent ; mais surtout je fus séduit, à en avoir une fièvre physique, par ce qu’il traîne de coupable dans l’éloquence de l’Espoir en Dieu et dans quelques fragments des Consolations. Ces fuyantes complications du péché dont je vous parlais tout à l’heure, je les pressentis par delà les morceaux choisis de mon livre de classe ; et je commençai d’avoir pour les œuvres des écrivains ainsi devinés une de ces curiosités d’imagination si fortes, presque folles, qui marquent le milieu de l’adolescence. On est sur le bord de la vie. On l’entend déjà sans la voir, comme la rumeur d’une chute d’eau à travers un bouquet d’arbres, et comme ce bruit vous enivre d’attente !... Une relation d’amitié avec un camarade qui habitait au premier étage de ma maison exaspéra encore cette curiosité. Cet ami, que je devais perdre trop jeune et qui s’appelait Emile, était aussi un liseur acharné, mais, plus heureux que moi, il ne subissait aucune surveillance. Son père et sa mère, âgés déjà, vivaient sur de petites rentes et passaient les longues heures de leur journée à jouer, devant la fenêtre qui regardait la rue du Billard, d’interminables parties de mariage avec un jeu de cartes acheté dans un café et qui sentait encore l’odeur du tabac. Emile, lui, seul dans sa chambre, pouvait s’abandonner à toutes les fantaisies de ses lectures. Comme nous suivions la même classe, que nous allions au lycée ensemble et que nous en revenions de même, ma mère me permettait volontiers de passer des heures entières chez ce charmant enfant, auquel je fis bientôt partager mon goût pour les vers que j’admirais si vivement, et mon désir d’en mieux connaître les auteurs. Nous prenions, pour nous rendre au collège, les rues étroites de la vieille ville, et nous passions devant l’étalage d’un vieux libraire auquel nous avions acheté quelques ouvrages classiques d’occasion. Que devînmes-nous en découvrant dans une des cases du bonhomme un Musset en assez mauvais état, les volumes de poésie, qui coûtaient quarante sous les deux ? Ils étaient si usés, si maculés !... Nous commençâmes par les feuilleter, puis il nous devint impossible de ne pas les posséder. En réunissant nos deux « semaines », nous arrivâmes à les emporter, — et c’est là, dans la petite chambre d’Emile, assis, lui sur son lit, moi sur une chaise, que nous lûmes Don Paez, les Marrons du feu, Portia, Mardoche, Rolla. J’en tremblais, comme d’une grosse faute, et nous nous laissions envahir par cette poésie comme par un vin, longuement, doucement, passionnément.

« J’ai eu, depuis, entre les mains, dans cette même chambre d’Emile et dans la mienne propre, grâce à des ruses d’amant en danger, bien des volumes clandestins et que j’ai bien aimés, depuis la Peau de chagrin, de Balzac, jusqu’aux Fleurs du mal, de Baudelaire, sans parler des poèmes de Henri Heine et des romans de Stendhal. Je n’ai jamais éprouvé d’émotion comparable à celle de ma première rencontre avec le génie de l’auteur de Rolla. Je n’étais ni un artiste ni un historien. La valeur plus ou moins haute de ces vers, leur signification plus ou moins actuelle me laissait donc indifférent. C’était un frère aîné qui venait me révéler, à moi, chétif encore, et qui n’avais pas vécu, l’univers dangereux de l’expérience sentimentale. Ce que j’avais senti obscurément, cette infériorité intellectuelle de la piété par rapport à l’impiété, m’apparut alors sous un jour étrangement nouveau. Toutes les vertus que l’on m’avait prêchées durant mon enfance s’appauvrirent, se mesquinisèrent, si humbles, si grêles à côté des splendeurs, de l’opulence, de la frénésie de certaines fautes... La foi toute simple, c’étaient ces dévotes, les amies de ma mère, si tristement racornies et vieillottes. L’impiété, c’était ce beau jeune homme qui, au matin de sa dernière nuit, regarde la sanglante aurore et, dans un éclair, découvre tout l’horizon de l’histoire et des légendes pour revenir ensuite appuyer sa tête sur le sein d’une fille belle comme son plus beau songe, et qui l’aime trop tard. La chasteté, le mariage, c’étaient les bourgeois que je connaissais, qui allaient à la musique du jardin des Plantes, le jeudi et le dimanche, de leur même pas régulier, qui disaient du même ton les mêmes phrases. Mon imagination me dessinait en regard, éclairés par les couleurs chimériques de la poésie la plus brûlante, les visages des libertins et des adultères des Contes d’Espagne et des fragments qui suivent. C’était Dalti tuant le mari de Portia, puis errant avec sa maîtresse sur l’eau morte de la lagune, entre les escaliers des palais antiques. C’était don Paez assassinant Juana après s’être enlacé à elle dans une étreinte affolée par le philtre, Frank et sa Belcolore, Hassan et sa Namouna, l’abbé Cassio et sa Suzon. Je n’étais pas capable de critiquer la fausseté romanesque de tout ce décor ni d’établir un départ entre les portions sincères et les portions littéraires de ces poèmes. Les profondeurs scélérates de l’âme m’apparaissaient à travers les lignes, et elles me tentaient, elles attiraient en moi l’esprit déjà curieux de sensations nouvelles, la faculté d’analyse déjà trop éveillée. Les autres livres dont je vous ai cité les titres tout à l’heure furent pour moi des prétextes à une tentation analogue, quoique moins forte. Devant les plaies du cœur humain que les uns et les autres étalent avec tant de complaisance, j’ai ressemblé, dès ma quinzième année, à ces saints du moyen âge qu’hypnotisait la contemplation des blessures du Sauveur. La force de leur piété faisait apparaître sur leurs mains les stigmates miraculeux, et moi, mon ardeur d’admiration m’a ouvert sur l’âme, à l’âge des saintes ignorances et des puretés immaculées, les stigmates des ulcères moraux dont saignèrent tous les grands malades modernes. Oui, dans ces années où je n’étais encore et toujours que le collégien, ami du petit Emile, et qui se cachait de sa mère pour ses lectures, je me suis assimilé en pensée les émotions que l’enseignement craintif de mes maîtres m’indiquait comme les plus criminelles. Ma rêverie s’est repue des poisons les plus dangereux de la vie, tandis que je continuais, grâce à ma puissance native de dédoublement, à jouer le personnage d’un enfant très sage, très assidu à ses devoirs, très soumis à sa mère et très pieux. Mais non. Si bizarre que cela doive vous sembler, je ne jouais pas ce personnage. Je l’étais aussi, avec une contradiction spontanée qui peut-être m’a mis sur la voie du travail psychologique auquel j’ai consacré mes premiers efforts. Quand j’ai rencontré dans votre ouvrage sur la volonté ces suggestives indications sur la multiplicité du moi, comment n’y aurais-je pas adhéré aussitôt, après avoir traversé des époques comme celles que je vous décris aujourd’hui et dans lesquelles j’ai été réellement plusieurs êtres ?

« Cette crise de sensibilité imaginative avait donc continué d’attaquer en moi la foi religieuse en me donnant la tentation du péché subtil et celle aussi du scepticisme douloureux. La crise de sensualité qui en résulta faillit raviver cette foi dans mon cœur déjà très malade. Je cessai d’être pur à dix-sept ans, et comme il arrive d’habitude, dans des conditions très prosaïques et très tristes. Une ouvrière d’environ trente ans, fraîche mais commune, qui venait chez ma mère, se trouvant un après-midi seule avec moi, profita de la circonstance pour m’attirer auprès d’elle et me donner des baisers qui m’affolèrent. Elle me demanda de venir chez elle, et la fièvre que ses caresses avaient allumée en moi, jointe à une palpitante curiosité des choses de la chair éveillée par mes lectures, me fit aller à ce rendez-vous. Là, dans une chambre de hasard, sur un lit aux gros draps de calicot rude, je perdis ma virginité entre les bras de cette fille dans les yeux de laquelle l’idée de mon innocence physique allumait un si bestial éclat qu’elle me fit peur. L’action ne fut pas plus tôt accomplie que je m’enfuis de cette chambre avec un dégoût inexprimable. Il me semblait que mes mains, que ma bouche, que tout mon corps, étaient souillés d’une souillure qu’aucune eau ne laverait. Ma première idée fut d’aller me confesser et d’implorer du Dieu auquel je croyais encore la force de ne pas recommencer. Ce dégoût persista pendant plusieurs jours, et puis je constatai, avec un mélange d’épouvante et de volupté, que le désir s’y insinuait petit à petit, et c’est alors que je pus observer ce trait de mon caractère que je vous ai signalé en vous parlant de mon père : l’incapacité à me servir de mon esprit pour me diriger et me dominer. Contre la honte d’une nouvelle chute dans l’abîme des sens, j’eus beau dresser et les convictions de ma piété encore intacte, et les délicatesses de mon imagination cultivée par tant de lectures ; j’eus beau me dire que cela était à la fois infâme et trivial, que je ressemblais ainsi aux camarades les plus méprisés par Emile et par moi, ceux qui passaient leurs jeudis au café ou chez les filles, — un soir, vers les huit heures, je sortis de la maison, sous prétexte d’un mal de tête. — Oui, c’était un soir d’été. Je respire encore l’odeur de poussière mouillée qui flottait sur la place de Jaude arrosée de l’après-midi. Je m’acheminai vers le faubourg de Saint-Allyre, où demeurait Marianne, c’était le nom de la créature, avec l’angoisse qu’elle ne fût pas chez elle. Je la trouvai dans sa pauvre chambre, et cette seconde fois fut la première où je m’abandonnai vraiment au délire animal, quitte à me retirer en proie au même mortel dégoût. Dès lors, à côté des deux autres personnes qui vivaient déjà en moi, entre l’adolescent encore fervent, régulier, pieux, et l’adolescent romanesque imaginatif, un troisième individu naquit et grandit, un sensuel, tourmenté des désirs les plus bassement brutaux. Pourtant le goût de la vie intellectuelle subsistait en moi, si fort, si définitif, que, tout en souffrant de cet état singulier, j’éprouvais une sensation de supériorité à le constater, à l’étudier. Ce qu’il y avait de plus étrange, c’est que je ne m’abandonnais pas plus à cette dernière disposition qu’aux trois autres, avec une claire et lucide conscience. Je demeurais un adolescent à travers ces troubles, c’est-à-dire un être encore incertain, inachevé, en qui s’ébauchaient les linéaments de son âme à venir. Je ne m’affirmais ni dans mon mysticisme, puisque au fond, tout au fond, j’avais honte de croire, comme d’une infériorité ; ni dans mes imaginations sentimentales, puisque je les considérais comme de simples jeux de littérature ; ni dans ma sensualité, puisque j’avais la nausée, au sortir de la chambre de Marianne ; et, d’autre part, je n’avais ni l’audace ni la théorie de ma curiosité à l’égard de mes fautes. C’était dans l’été de ma rhétorique. Emile, qui devait mourir l’hiver suivant de la poitrine, était déjà bien malade, et ne sortait plus guère. Il écoutait mes confidences avec un intérêt effrayé qui flattait mon amour-propre en me donnant à mes propres yeux une allure d’exception. Cet amour-propre ne m’empêchait pas d’avoir moi-même peur, comme à la veille de ma première communion, du regard que l’abbé Martel me jetait maintenant quand il me rencontrait. Il avait sans doute parlé à ma mère dans la mesure où le lui permettait le secret du confessionnal, car elle surveillait mes sorties, mais sans pouvoir les empêcher tout à fait, et surtout sans y voir autre chose que des causes possibles de tentations, tant je continuais à m’envelopper d’hypocrisie. Cette maladie de mon meilleur ami, cette surveillance de ma mère, l’appréhension des yeux du prêtre, achevaient de m’énerver, d’autant plus que dans ce pays de volcans il semble que les chaleurs d’été fassent sortir du sol une vapeur plus ardente, plus grisante. J’ai connu, dans ces moments-là, des journées littéralement folles, tant elles renfermaient en elles d’heures contradictoires, des journées où je me levais, plus fervent chrétien que jamais. Je lisais un peu d’Imitation, je priais, j’allais à ma classe avec le ferme propos d’être parfaitement régulier et sage. Sitôt rentré, je faisais mes devoirs, puis je descendais pour voir Emile. Nous nous livrions ensemble à quelque lecture troublante. Son père et sa mère, qui le voyaient mourir, et qui le gâtaient, lui laissaient prendre chez le libraire tous les livres qui lui plaisaient, et nous en étions maintenant aux écrivains plus modernes, à ceux d’aujourd’hui, dont les volumes, arrivés récemment de Paris, exhalaient une odeur de papier frais et d’encre neuve. Nous nous procurions ainsi un frisson du cerveau qui m’accompagnait tout l’après-midi, et cependant je retournais en classe. Là, dans l’étouffante chaleur du milieu du jour, tandis que les portes ouvertes sur la cour laissaient voir l’ombre courte des arbres, et aussi que l’on entendait les voix lointaines des professeurs dictant les devoirs, l’image de Marianne s’offrait à moi, et une tentation commençait, d’abord lointaine et vague, qui allait grandissant, grandissant. J’y résistais, en sachant que j’y succomberais, comme si de lutter contre mon obscur désir m’en faisait davantage sentir la force et l’acuité. Je rentrais. L’image impure me poursuivait. Je dépêchais mes devoirs avec une sorte de verve endiablée, trouvant du talent dans le désarroi de mes nerfs trop vibrants. Je dînais, la bouche desséchée par l’ardeur de sensualité qui, à présent, me brûlait. Je descendais sous le prétexte de revoir Emile, et je me précipitais vers la rue de Marianne. Je retrouvais auprès d’elle la sensation brutale, cuisante et âpre, suivie d’une nausée si étrange, et, revenu, il m’arrivait de passer des heures à ma fenêtre, regardant les étoiles de la vaste nuit d’été, me souvenant de mon père mort et de ce qu’il me disait jadis sur ces mondes lointains. Alors une extraordinaire impression du mystère de la nature me saisissait, du mystère de toute âme, de mon âme à moi, vivante, dans cette nature, et je ne sais ce que j’admirais le plus, des profondeurs de ce ciel taciturne, ou des abîmes qu’une journée, ainsi employée, me révélait dans mon cœur.

« Telles étaient mes dispositions intérieures, mon cher maître, lorsque j’entrai dans celle de mes classes qui devait être décisive pour mon développement : la philosophie. Dès les premières semaines du cours, mon ravissement commença. Quel cours cependant et combien empâté de fatras de la psychologie classique ! N’importe, inexacte et incomplète, officielle et conventionnelle, cette psychologie me passionna. La méthode employée, la réflexion personnelle et l’analyse intime ; — l’objet à étudier, le Moi humain considéré dans ses facultés et ses passions ; — le résultat cherché, un système d’idées générales capables de résumer en de brèves formules un vaste tas de phénomènes ; — tout, dans cette science nouvelle, s’harmonisait trop bien avec le genre d’esprit que mon hérédité, mon éducation et mes propres tendances m’avaient façonné. J’en oubliai jusqu’à mes lectures favorites, et je me plongeai dans ces travaux d’un ordre encore inconnu avec d’autant plus de frénésie que la mort d’Emile, de mon unique ami, survenue à cette époque, vint imposer de nouveau à mon intelligence si naturellement méditative ce problème de la destinée que je me sentais déjà presque impuissant à résoudre par ma foi première. Mon ardeur fut si vive que bientôt je ne me contentai plus de suivre mon cours. Je cherchai des ouvrages à côté qui pussent compléter l’enseignement du maître, et c’est ainsi que je tombai un jour sur la Psychologie de Dieu. Elle me frappa si profondément que je pris aussitôt la Théorie des passions et l’Anatomie de la volonté. Ce fut, dans le domaine des idées pures, le même coup de foudre que jadis, avec les œuvres de Musset, dans le domaine des sensations rêvées. Le voile tomba. Les ténèbres du monde extérieur et intérieur s’éclairèrent. J’avais trouvé ma voie. J’étais votre élève.

« Pour vous expliquer d’une façon très nette comment votre pensée pénétra la mienne, permettez-moi de passer aussitôt aux résultats de cette lecture et des méditations qui la suivirent. Vous verrez comment je pus tirer de vos ouvrages une éthique complète, raisonnée, et qui coordonna d’une manière merveilleuse les éléments épars en moi. Je rencontrai d’abord dans le premier de ces trois ouvrages, la Psychologie de Dieu, un apaisement définitif à cette angoisse religieuse dans laquelle je continuais de vivre, malgré mes doutes. Certes, les objections contre les dogmes ne m’avaient pas manqué depuis que je lisais au hasard tant de livres dont beaucoup manifestaient la plus audacieuse irréligion, et surtout je m’étais senti attiré vers le scepticisme, comme je vous l’ai dit, parce que je lui trouvais un double caractère de supériorité intellectuelle et de nouveauté sentimentale. J’avais subi, entre autres influences, celle de l’auteur de la Vie de Jésus. La magie exquise de son style, la grâce souveraine de son dilettantisme, la poésie langoureuse de sa pieuse impiété, m’avaient remué profondément, mais je n’étais pas pour rien le fils d’un géomètre, et je n’avais pas été satisfait de ce qu’il y a d’incertain, de nuancé jusqu’à l’à-peu-près, dans cet incomparable artiste. C’est la rigueur mathématique de votre livre, à vous, mon cher maître, qui s’empara de ma pensée. Vous me démontriez à la fois avec une dialectique irrésistible que toute hypothèse sur la cause première est un non-sens, l’idée même de cette cause première une absurdité, et que néanmoins ce non-sens et cette absurdité sont aussi nécessaires à notre esprit que l’illusion à nos yeux d’un soleil en train de tourner autour de la terre, quoique nous sachions que ce soleil est immobile et cette terre en mouvement. La puissante ingéniosité de ce raisonnement ravit mon intelligence, qui, s’abandonnant docilement à votre conduite, en arriva enfin à une vision du monde lucide et justifiée. J’aperçus l’univers tel qu’il est, épandant sans commencement et sans but le flot inépuisable de ses phénomènes. Le soin que vous avez eu d’appuyer toutes vos argumentations sur des faits empruntés à la Science correspondait trop bien aux lointains enseignements de mon père pour ne pas me séduire par cela aussi, par ce charme d’une ancienne habitude d’esprit, pratiquée à nouveau après des années. Je lisais et je relisais vos pages, les résumant, les commentant et m’appliquant, avec l’ardeur d’un néophyte, à m’en assimiler tout le suc. L’orgueil intellectuel que j’avais senti remuer en moi dès mon enfance s’exaltait dans le jeune homme qui apprenait de vous le renoncement aux plus douces, aux plus consolantes utopies. Ah ! comment vous raconter ces fièvres d’une initiation qui fut pareille à un premier amour par les félicités de l’enthousiasme et ses ferveurs ? J’avais comme une joie physique à renverser, vos livres à la main, l’antique édifice des croyances où j’avais grandi. Oui, c’était la mâle félicité qu’a célébrée Lucrèce, celle de la négation libératrice, et non plus les lâches mélancolies d’un Jouffroy. Cet hymne à la Science dont chacune de vos pages est comme une strophe, je l’écoutais avec un ravissement qui fut d’autant plus intense que la faculté d’analyse, principale raison de ma piété, trouvait à s’exercer, grâce à vous, avec une autre ampleur qu’au confessionnal et que vos deux grands traités m’éclairaient sur mon univers intérieur, en même temps que la Psychologie de Dieu m’éclairait sur l’univers extérieur, d’une lumière qui, même aujourd’hui, reste mon dernier, mon inextinguible fanal dans la tempête.

« Toutes les incohérences de ma jeunesse, en effet, comme vous me les expliquiez ! Cette solitude morale dont j’avais tant souffert, auprès de ma mère, auprès de l’abbé Martel, auprès de mes camarades, de tous, même d’Emile, — je la comprenais maintenant. Dans votre Théorie des passions, n’avez-vous pas démontré que nous sommes impuissants à sortir du Moi, et que toute relation entre deux êtres repose sur l’illusion, comme le reste ? Ces chutes des sens dont j’avais eu des remords si atroces, votre Anatomie de la volonté m’en révélait les motifs nécessaires, l’inéluctable logique. Les complications que je m’étais reprochées en m’y attardant, comme un manque de franchise, vous m’y faisiez reconnaître une loi de l’existence même, imposée par l’hérédité à notre personne. Je me rendais compte aussi, grâce à vous, qu’en recherchant dans les romanciers et les poètes de ce siècle des états de l’âme coupables et morbides, j’avais, sans m’en douter, suivi une vocation innée de psychologue. N’est-ce pas vous qui avez écrit : « Toutes les âmes doivent être considérées par le savant comme des expériences instituées par la nature. Parmi ces expériences, les unes sont utiles à la société, et l’on prononce alors le mot de vertu ; les autres nuisibles, et l’on prononce le mot de vice ou de crime. Ces dernières sont pourtant les plus significatives, et il manquerait un élément essentiel à la science de l’esprit si Néron, par exemple, ou tel tyran italien du quinzième siècle n’avait pas existé... » Par ces chaudes journées d’été, je me revois partant en promenade, un de ces livres dans la poche, et, une fois seul dans la campagne, lisant quelqu’une de ces phrases et m’exaltant à en méditer le sens. J’appliquais au paysage qui m’environnait cette interprétation philosophique de ce qu’il est convenu d’appeler le mal. Sans doute, les éruptions qui avaient soulevé la chaîne des Dômes, au pied desquels j’errais ainsi, avaient dû dévaster de lave brûlante la plaine voisine et détruire des êtres. Pourtant elles avaient produit cette magnificence d’horizon qui me ravissait, quand mes yeux contemplaient la coupe gracieuse du Pariou, le puy de Dôme et toute la ligne de ces nobles montagnes. Le long des chemins verdoyaient des euphorbes en fleur, dont je brisais les tiges pour voir le poison en dégoutter, blanc comme du lait. Mais ces fleurs vénéneuses nourrissaient la belle chenille thytimale, verte avec des taches sombres, et un papillon en devait naître, un sphinx aux ailes colorées des plus fines nuances. Parfois une vipère glissait entre les pierres de ces routes poudreuses, que je regardais aller, grise sur la pouzzolane rouge, avec sa tête plate et la souplesse de son corps tacheté. La dangereuse bête m’apparaissait comme une preuve de l’indifférence de cette nature, qui n’a d’autre souci que de multiplier la vie, bienfaisante ou meurtrière, avec la même inépuisable prodigalité. Je sentais alors, avec une force inexprimable, se dégager de ces choses la même leçon que de vos œuvres, à savoir que nous n’avons rien à nous que nous-même, que le Moi seul est réel, que cette nature nous ignore, comme les hommes, qu’à elle comme à eux nous n’avons rien à demander sinon des prétextes à sentir ou à penser. Mes vieilles croyances en un Dieu père et juge me semblaient des songes d’enfant malade et je me dilatais jusqu’aux extrêmes limites du vaste paysage, jusqu’aux profondeurs de l’immense ciel vide, en songeant que moi, chétif, j’avais assez réfléchi pour comprendre de ce monde ce qu’aucun des paysans que je voyais passer ne comprendrait jamais. Ils venaient de la montagne, conduisant leurs grands chariots attelés de bœufs paisibles, et ils saluaient les croix dévotement. Avec quelles délices je les méprisais dans mon cœur de leur grossière superstition, eux, et l’abbé Martel, et ma mère, quoique je ne me fusse pas décidé à déclarer mon athéisme, prévoyant trop quelles scènes cette déclaration provoquerait. Mais ces scènes n’importent guère, et j’arrive maintenant à l’exposé d’un drame qui n’aurait pas de sens si je ne vous avais pas fait entrer d’abord dans l’intime de ma pensée et de sa formation.

§ III. — Transplantation.

« Je fis, à la suite de cette année d’études, peut-être trop vivement poussées, une assez grave maladie qui me força d’interrompre ma préparation à l’Ecole normale. Une fois guéri, je redoublai ma classe de philosophie, tout en suivant une partie des cours de la rhétorique. Je me présentai à l’Ecole vers cette date, qui est aussi celle où j’eus l’honneur d’être reçu chez vous. Les événements qui suivirent, vous les connaissez. J’échouai à l’examen. Mes compositions manquaient de ce brillant littéraire qui ne s’acquiert que dans les lycées de Paris. En novembre 1885, j’acceptai d’entrer comme précepteur chez les Jussat-Randon. Je vous écrivis alors que je renonçais à mon indépendance afin d’éviter de nouvelles dépenses à ma mère. Il se joignait à cette raison l’espoir secret que les économies réalisées dans ce préceptorat me permettraient, une fois ma licence passée, de préparer mon agrégation à Paris. Le séjour dans cette ville m’attirait surtout, mon cher maître, je peux bien vous l’avouer aujourd’hui, par la perspective de me loger auprès de la rue Guy-de-la-Brosse. Ma visite dans votre ermitage m’avait produit une impression bien profonde. Vous m’étiez apparu comme une sorte de Spinoza moderne, si complètement identique à vos livres, par la noblesse d’une vie tout entière consacrée à la pensée ! Je me forgeais d’avance un roman de félicité à l’idée que je saurais les heures de vos promenades, que je prendrais l’habitude de vous rencontrer dans cet antique jardin des Plantes qui ondoie sous vos fenêtres, que vous consentiriez à me diriger, qu’aidé, soutenu par vous, je pourrais marquer, moi aussi, ma place dans la Science ; enfin, vous étiez pour moi la Certitude vivante, le Maître, ce que Faust est pour Wagner dans la symphonie psychologique de Gœthe. D’ailleurs les conditions où s’offraient ce préceptorat étaient particulièrement douces. Il s’agissait surtout de tenir compagnie à un enfant de douze ans, le second fils du marquis de Jussat. J’ai su depuis comment cette famille avait été amenée à se retirer pour tout l’hiver dans ce château, près du lac d’Aydat, où ils passaient d’ordinaire les seul mois d’automne. M. de Jussat, qui est originaire d’Auvergne, et qui a exercé les fonctions de ministre plénipotentiaire sous l’Empereur, venait, déjà entamé par le krach, de perdre une très grosse somme à la Bourse. Ses propriétés étant hypothéquées, et son revenu fortement diminué, il avait trouvé à louer son hôtel des Champs-Elysées, tout meublé et pour un prix très élevé. Il était arrivé dans sa terre de Jussat un peu plus tôt, comptant de là partir pour sa villa de Cannes. Une occasion avantageuse de louer aussi cette villa s’était présentée. Le désir de libérer son budget l’avait séduit, d’autant plus qu’une croissante hypocondrie lui faisait envisager sans trop de désagrément la perspective d’une année entière passée dans la solitude. Il avait été surpris, dans ce moment même, par le départ subit du précepteur de son fils Lucien, — lequel s’était sans doute peu soucié de s’enterrer ainsi pour des mois, — et, dare dare, il était arrivé à Clermont. Il y avait fait ses mathématiques, trente-cinq ans plus tôt, sous M. Limasset, le vieux professeur, ami de mon père. L’idée lui était venue de demander à son ancien maître un jeune homme instruit, intelligent, capable d’entretenir Lucien dans ses études pour toute cette année. Il offrait cinq mille francs. M. Limasset pensa très naturellement à moi, et j’acceptai, pour les raisons que je vous ai dites, d’être présenté au marquis comme candidat à cette place. Dans un salon d’un des hôtels qui donnent sur la place de Jaude, je vis un homme assez grand, chauve, avec des yeux d’un gris clair dans une face plaquée de rouge, et qui ne prit même pas la peine de m’examiner. Il parla tout de suite et tout le temps, entremêlant les détails sur sa santé — il était malade imaginaire — aux plus vives critiques contre l’éducation moderne. Je l’entends encore, disant pêle-mêle des phrases qui révélaient de la sorte les diverses facettes de son caractère :

— « Voyons, mon pauvre Limasset, quand viendrez-vous nous voir là-haut ?... Il y a un air excellent. C’est ce qu’il me faut. A Paris, je ne respirais pas assez. On ne respire jamais assez... J’espère, monsieur, » et il se tournait vers moi, « que vous n’êtes point partisan de ces nouvelles méthodes d’enseignement. La Science, toujours la Science ! Et Dieu, messieurs les savants, qu’en faites-vous ?... » Puis revenant à M. Limasset : « De mon temps, de notre temps, je peux dire, il y avait encore partout un sentiment de la hiérarchie et du devoir. On ne négligeait pas absolument l’éducation pour l’instruction. Vous rappelez-vous notre aumônier, l’abbé Habert, et comme il savait parler ?... Quelle santé ! Comme il vous marchait d’un bon pied et par tous les temps, sans douillette !... Mais vous, Limasset, quel âge ?... Soixante-dix ans, hein ? Soixante-dix, et pas une douleur ? Pas une ?... Vous me trouvez mieux, n’est-ce pas, depuis que je vis dans la montagne ?... Je ne suis jamais bien malade, mais toujours quelque petite chose... Tenez, j’aimerais mieux l’être, vraiment, malade. Au moins je me soignerais... »

« Si je vous rapporte ces incohérents discours, tels qu’ils me reviennent à la mémoire, mon cher maître, c’est d’abord pour vous montrer ce que vaut l’intelligence de cet homme qui, je le sais par ma mère, s’est permis de mêler à mon procès votre nom vénéré. C’est aussi pour que vous compreniez bien dans quelles dispositions j’arrivai, quatre jours après cette conversation, à ce château où je me suis heurté contre de si terribles hasards. Le marquis m’avait agréé dès cette première visite, et il avait tenu à m’emmener dans son landau. Durant ce trajet de Clermont à Aydat, il eut le loisir de me raconter toute sa famille. Il m’expliqua successivement, avec ce bavardage invincible qui est le sien, et toujours coupé par quelques rappels de sa personne, que sa femme et sa fille n’aimaient pas beaucoup le monde et qu’elles étaient d’excellentes ménagères ; — que son fils aîné, le comte André, se trouvait chez lui pour quinze jours et que je n’eusse pas à me froisser de sa brusquerie, car elle cachait le meilleur des cœurs ; — que son autre fils Lucien avait été très souffrant et que la grosse affaire était surtout de lui rendre la santé. Puis, sur ce mot de santé, il partit, partit, et après une heure de confidences sur ses migraines, ses digestions, ses sommeils, ses maux passés, présents et futurs, fatigué sans doute par l’air vif et par ce flux de paroles, il s’endormit dans le coin de la voiture. Je me souviens si nettement des plans que je roulais dans ma tête, tandis que, délivré de ce fâcheux, l’objet déjà de mon plus entier mépris, je regardais le beau paysage que nous traversions entre des montagnes ravinées et des bois jaunis par l’automne, avec le puy de la Vache à l’horizon, dont le cratère s’échancre, tout déchiré, tout rouge de poussière volcanique ! Ce que j’avais vu déjà du marquis, ce que ses discours m’annonçaient de sa maison, aurait suffi, si je n’avais pas été préparé à cette idée par avance, pour me convaincre que j’allais être exilé parmi ceux que j’appelais les barbares. Je donnais ce nom, depuis des années, aux personnes que je jugeais irréparablement étrangères à la vie intellectuelle.

« La perspective de cet exil ne m’effrayait pas. La doctrine d’après laquelle je devais régler mon existence était si nette dans ma tête ! J’étais résolu à ne vivre qu’en moi, à n’habiter que moi, à défendre ce moi contre toute intrusion du dehors. Ce château où je me rendais et les gens qu’il abritait ne me seraient qu’une matière à exploitation pour le plus grand profit de ma pensée. Mon programme était arrêté : durant les douze ou quatorze mois que je vivrais là, j’emploierais mes loisirs à travailler l’allemand, à dépouiller les deux volumes de la Psychologie de Beaunis qui bondaient ma petite malle, derrière la voiture, avec vos œuvres, mon cher maître, avec mon Ethique, avec plusieurs volumes de M. Ribot, de M. Taine, d’Herbert Spencer, quelques romans d’analyse et les livres nécessaires à la préparation de ma licence. Je comptais passer cet examen au mois de juillet. Un cahier tout blanc attendait des notes que je me proposais de prendre sur les caractères de mes hôtes. Je m’étais promis de les démonter, rouage par rouage, et j’avais acheté à cet effet avant mon départ un livre, fermé par une serrure à clef, sur la feuille de garde duquel j’avais écrit cette phrase de l’Anatomie de la volonté : « Spinoza se vantait d’étudier les sentiments humains comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie ; le psychologue moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi transparente, aussi maniable que celles des laboratoires... » Je vous raconte cet enfantillage pour vous prouver le degré de ma sincérité intime et combien je ressemblais peu, tandis que le landau roulait sur la route d’Aydat, au jeune homme ambitieux et pauvre que tant de romans ont dépeint. Avec mon goût habituel du dédoublement, je me souviens d’avoir, dès cette heure-là, constaté non sans orgueil, cette différence. Je me rappelais le Julien Sorel de Rouge et Noir, arrivant chez M. de Rênal, les tentations de Rubempré, dans Balzac, devant la maison des Bargeton, quelques pages aussi du Vingtras de Vallès. J’analysais la sensation qui se dissimule derrière les convoitises ou les révoltes de ces divers héros. C’est toujours l’étonnement de passer d’un monde dans un autre. De cet étonnement avide ou rancunier, je ne trouvais pas une trace en moi. Je regardais le marquis sommeiller, enveloppé, par ce frais après-midi de novembre, dans une fourrure dont le col relevé cachait à demi son visage. Une couverture garantissait ses jambes, d’une laine souple et sombre. Des gants de peau bruns et brodés de noir protégeaient ses mains, qui tenaient cette couverture. Son chapeau, d’un feutre aussi fin que la soie, s’abaissait sur ses yeux. Rien que ces détails représentaient une sorte d’existence bien différente de la nôtre, de la pauvre et mesquine économie de notre intérieur que la propreté méticuleuse de ma mère sauvait seule de la misère. Je me réjouissais de n’éprouver aucune envie, pas le plus petit atome, devant ces signes d’une fortune supérieure, — ni envie, ni timidité. Je me tenais bien en main, sûr de moi-même et cuirassé contre toute vulgaire atteinte par ma doctrine, votre doctrine, et par la supériorité souveraine de mes idées. Je vous aurai tracé un portrait complet de mon âme à cette minute si j’ajoute que je m’étais promis, une fois pour toutes, de rayer l’amour du programme de ma vie. J’avais eu, depuis ma première aventure avec Marianne, une autre petite histoire que je vous ai passée sous silence, avec la femme d’un professeur du lycée, si absolument sotte et avec cela si ridiculement prétentieuse que j’en étais sorti raffermi plus que jamais dans mon mépris pour l’inintelligence de la « Dame », comme je disais d’après Schopenhauer et aussi dans mon dégoût pour la sensualité. J’attribue aux profondes influences de la discipline catholique cette répulsion à l’égard de la chair qui a survécu en moi aux dogmes de la spiritualité. Je savais bien, par une expérience trop souvent répétée, que cette répulsion était insuffisante pour empêcher mes chutes dans le désir sensuel. Mais je savais aussi que ce désir naissait en moi, au temps de Marianne, par exemple, par la certitude de son assouvissement, et je comptais sur la solitude du château pour m’affranchir de toute tentation et pratiquer dans sa pleine rigueur la grande maxime du Sage ancien : « Faire remonter tout son sexe dans son cerveau. » Ah ! cette idolâtrie de mon cerveau, de mon Moi pensant, je l’ai eue si forte que j’ai songé à étudier les règles monastiques pour les appliquer à la culture de cette pensée. Oui, j’ai projeté de faire tous les jours mes méditations, comme les moines, sur les quelques articles de mon credo philosophique, de célébrer chaque jour, comme les moines, la fête d’un de mes saints à moi, de Spinoza, de Hobbes, de Stendhal, de Stuart Mill, de vous, mon cher maître, en évoquant l’image et les doctrines de l’initiateur ainsi choisi et m’imprégnant de son exemple. Je comprends que tout cela était très jeune et très naïf. Du moins, vous le voyez, je n’ai pas été celui que cette famille flétrit aujourd’hui, le plébéien intrigant qui rêve un beau mariage, et si l’idée de la séduction de Mlle de Jussat entra en effet dans mon esprit, ce fut implantée, inspirée, pour ainsi dire, par les circonstances.

« Je ne vous écris pas pour me peindre sous un jour romanesque, et je ne vois pas pourquoi je vous cacherais que parmi ces circonstances, qui devaient me pousser vers cette entreprise de séduction, si éloignée de mes sentiments d’arrivée, la première fut l’impression produite sur moi par le comte André, par le frère de cette pauvre morte, dont le souvenir, à présent que j’approche du drame, se fait vivant pour moi jusqu’à la torture. Mais remontons-y, à cette arrivée... Il est près de cinq heures. Le landau marche plus vite. Le marquis s’est éveillé. Il me montre la nappe frissonnante du petit lac d’Aydat, rose et froide sous un ciel du couchant qui empourpre les feuillages séchés des hêtres et des chênes ; et, là-bas, le château, une grande bâtisse de construction moderne, blanche avec ses tours trop grêles et ses toits en poivrière, se rapproche à chaque lacis de la route grise. Le clocher d’un village, d’un hameau plutôt, dresse ses ardoises au-dessus des quelques maisons à toits de chaume. Il est dépassé. Nous voici dans l’allée d’arbres qui mène au château, puis devant le perron, et tout de suite dans le vestibule. Nous entrons dans le salon. Qu’il était paisible, ce salon, éclairé par les lampes aux larges abat-jour, avec le feu qui brûlait gaiement dans la cheminée ! Et, par groupes, la marquise de Jussat travaillait avec sa fille à des ouvrages au crochet pour les pauvres ; mon futur élève regardait un livre d’images, debout contre le piano ouvert avec sa musique ; la gouvernante de Mlle Charlotte et une religieuse se tenaient assises, plus loin, et cousaient. Le comte André parcourait un journal qu’il déposa au moment de notre arrivée. Oui, que ce salon était paisible, et qui m’eût dit que mon entrée marquait la fin de cette paix pour ces personnes qui se dessinent à cette seconde dans le champ de vision de mon souvenir avec une netteté de portraits ? J’aperçois le visage de la marquise d’abord, de cette grande et forte femme aux traits un peu gros, si différents de l’aspect que mon imagination ignorante eût donné à une grande dame. Elle était bien en effet la ménagère modèle dont m’avait parlé le marquis, mais une ménagère d’une éducation accomplie, et, tout de suite, rien qu’en me parlant de la belle journée que nous avions eue pour notre voyage, elle me mit à mon aise. J’aperçois le profil effacé de Mlle Elisa Largeyx, la gouvernante, et dans cette figure terne le sourire toujours approbateur de la vieille fille, — type innocent de servilité heureuse, d’une calme vie en complaisances et en félicités matérielles. J’aperçois la sœur Anaclet avec ses yeux de paysanne et sa bouche mince. Elle logeait en permanence dans le château pour servir de garde-malade au marquis, toujours préoccupé d’une attaque possible. J’aperçois le petit Lucien et ses grosses joues d’enfant paresseux. J’aperçois celle qui n’est plus, et sa taille fine dans sa robe claire et ses yeux gris si doux dans leur pâleur, et ses cheveux châtains, et la coupe allongée de son visage, et le geste par lequel sa main offrait à son père et à moi une tasse de thé contre le froid de la route. J’entends sa voix disant au marquis :

— « Père, avez-vous vu comme le petit lac était rose ce soir ?... »

« J’entends la voix de M. de Jussat répondant entre deux gorgées de son grog :

— « J’ai vu qu’il y avait du brouillard dans les prairies et du rhumatisme dans l’air... »

« J’entends la voix du comte André reprenant :

— « Oui, mais quel beau coup de fusil demain !... » — puis se tournant vers moi : « Vous chassez, monsieur Greslou ?... »

— « Non, monsieur, » lui répondis-je.

— « Montez-vous à cheval ? » me demanda-t-il encore.

— « Pas davantage. »

— « Je vous plains, » fit-il en riant ; « après la guerre, ce sont les deux plus grands plaisirs que je connaisse. »

« Ce n’est rien, ce bout de dialogue, et, ainsi transcrit, il ne vous expliquera pas pourquoi ces simples phrases furent cause que je regardai André de Jussat, là, aussitôt, comme un être à part de tous ceux que j’avais connus jusque-là ; pourquoi, une fois monté dans ma chambre, où un domestique commença de déballer ma malle, j’y pensai plus encore qu’à sa fragile et gracieuse sœur ; ni pourquoi, à la table du dîner et toute la soirée, je n’eus d’observation que pour lui. Mon naïf étonnement en présence de ce mâle et fier garçon dérivait pourtant d’un fait très simple. J’avais grandi jusqu’à cette heure dans un milieu purement cérébral, où les seules formes estimées de la vie étaient les intellectuelles. J’avais eu pour camarades les premiers de ma classe, tous délicats et frêles comme je l’étais moi-même, sans daigner jamais prêter attention aux autres, à ceux qui excellaient dans les exercices du corps, et qui d’ailleurs ne trouvaient dans ces exercices qu’un prétexte à brutalité. Tous mes maîtres préférés et les quelques anciens amis de mon père étaient, eux aussi, des cérébraux. Quand je m’étais dessiné des héros de romans d’après mes lectures, j’avais toujours imaginé des mécaniques mentales plus ou moins compliquées, jamais leurs conditions physiques. En un mot, si j’avais songé à la supériorité que représente la belle et solide énergie animale de l’homme, ç’avait été d’une manière abstraite, mais je ne l’avais pas sentie. Le comte André, âgé d’un peu plus de trente ans, présentait un exemplaire admirable de cette supériorité-là. Figurez-vous un homme de moyenne taille, découplé comme un athlète, des épaules larges et une tournure mince, des gestes qui trahissent à la fois la force et la souplesse, — de ces gestes où l’on sent que le mouvement se distribue avec cette perfection qui fait l’agilité adroite et précise, — des mains et des pieds nerveux, disant seuls la race, avec cela le visage le plus martial, un de ces teints bistrés derrière lesquels le sang coule, riche en fer et en globules, un front carré dans un casque de cheveux très noirs, une moustache de la couleur des cheveux sur des lèvres serrées et fermes, des yeux bruns rapprochés d’un nez un peu busqué, ce qui donne au profil un vague caractère d’oiseau de proie. Enfin un menton découpé hardiment et frappé d’une fossette achève cette physionomie dans un caractère d’invincible volonté. Et la volonté, c’est bien là ce personnage : l’action faite homme. Il semble qu’il n’y ait, dans cet officier rompu à tous les exercices du corps, prêt à toutes les bravoures, aucune rupture d’équilibre entre penser et agir, et que son être passe toujours tout entier dans ses moindres gestes. Je l’ai vu, depuis ce premier soir, monter à cheval de manière à réaliser devant moi la fable antique du Centaure, mettre au pistolet dix balles de suite à trente pas dans une carte à jouer, sauter des fossés à la promenade et pour se divertir, avec la légèreté d’un gymnaste de profession, de même que, parfois, et pour amuser son jeune frère, il franchissait une table en y posant seulement les deux mains. J’ai su que, pendant la guerre, et quoiqu’il n’eût encore que dix-sept ans, il s’était engagé et qu’il avait fait toute la campagne, résistant aux pires fatigues et rendant du cœur aux vétérans. Il me suffit de l’étudier, au dîner, ce premier soir, mangeant posément, avec cette belle humeur d’appétit qui décèle la vie profonde ; parlant peu, mais de cette voix pleine et qui commande, pour éprouver, à un degré surprenant, l’impression que j’étais devant une créature différente de moi, mais accomplie, mais achevée dans son espèce. Il me semble, en écrivant, que cette scène date d’hier et que je suis là, tandis que le marquis commence un bésigue avec sa fille après le dîner, à causer avec la marquise, tout en regardant à la dérobée le comte André jouer seul au billard. Je le voyais, à travers la baie ouverte, souple et robuste dans la mince étoffe de son costume de soirée, un noir cigare au coin de la bouche, qui poussait les billes avec une justesse si parfaite qu’elle en était élégante ; et moi, votre élève, moi si orgueilleux de l’amplitude de ma pensée, je suivais bouche bée les moindres gestes de ce jeune homme se livrant à un sport aussi vulgaire, avec l’espèce d’admiration envieuse qu’un moine lettré du moyen âge, inhabile aux robustes jeux des muscles, pouvait ressentir devant un chevalier en train de marcher dans son armure.

« Quand je prononce le mot d’envie, je vous supplie de me bien comprendre et de ne pas m’attribuer une bassesse qui ne fut jamais la mienne. Ni ce soir-là, ni durant les jours qui suivirent, je n’ai jalousé le nom du comte André, ni sa fortune, ni un seul des avantages sociaux qu’il possédait et dont j’étais si dépourvu. Je n’ai pas ressenti non plus cette étrange haine de mâle à mâle, très finement notée par vous dans vos pages sur l’amour. Ma mère avait eu cette faiblesse de me dire souvent dans mon enfance que j’étais joli garçon. Marianne et mon autre maîtresse me l’avaient répété. Sans être un fat, je me rendais compte que je n’avais rien pour déplaire, ni dans mon visage, ni dans ma tournure. Je vous dis cela, non par vanité, mais afin de vous prouver au contraire que la vanité n’entra pas pour un atome dans la sorte de rivalité subite qui fit de moi, dès ces premières heures, un adversaire, presque un ennemi du comte André, sans que d’ailleurs il s’en doutât une minute. Je le répète, dans cette rivalité il entrait autant d’admiration que d’antipathie. A la réflexion, j’ai trouvé dans le sentiment que j’essaie de vous définir la trace probable d’un atavisme inconscient. J’ai questionné plus tard le marquis, dont je flattais ainsi l’orgueil nobiliaire, sur la généalogie des Jussat-Randon, et je crois savoir qu’ils sont de pure race conquérante, au lieu que dans les veines du descendant des cultivateurs lorrains qui vous écrit ces quelques lignes coule un sang de race conquise, le sang d’aïeux asservis à la glèbe durant des siècles. Certes, entre mon cerveau et celui du comte André, il y a la même indifférence qu’entre le mien et le vôtre, mon cher maître, plus grande encore, puisque je peux, moi, vous comprendre, et que je le défie de suivre un seul de mes raisonnements, même celui que je fais, à cette minute, sur nos rapports. Pour parler franc, je suis un civilisé, il n’est qu’un barbare. Hé bien ! j’ai subi aussitôt la sensation que mon affinement était moins aristocratique que sa barbarie. J’ai senti là, du coup, et dans les profondeurs de cet instinct de la vie, où la pensée descend avec tant de peine, la révélation de cette préséance de la race que la Science moderne affirme nettement et qui, vraie de toute la nature, doit être vraie aussi de l’homme. Pourquoi même le prononcer, cet inexact mot d’envie qui sert d’étiquette à des hostilités irraisonnées comme celle que m’inspira aussitôt le comte ? Pourquoi cette hostilité ne serait-elle pas héritée, elle aussi, comme le reste ? Une acquisition humaine quelconque, celle par exemple du caractère et de l’énergie active, suppose que, pendant des siècles et des siècles, des files d’individus, dont on est l’addition suprême, ont voulu et ont agi. L’acquisition d’une pensée puissante résume au contraire des files d’individus qui ont moins voulu que réfléchi, moins agi que médité. Durant cette longue succession d’années, une antipathie, tantôt lucide et tantôt obscure, a rendu les individus du premier groupe odieux aux individus du second, et quand deux représentants de ce souverain labeur des âges, aussi typiques chacun dans leur genre que nous l’étions, le comte et moi, se rencontrent, comment ne se dresseraient-ils pas aussitôt l’un en face de l’autre, tels que deux bêtes d’espèces différentes ? Le cheval qui n’a jamais approché de lions frémit d’épouvante lorsqu’on lui tasse sa litière avec de la paille sur laquelle a couché un de ces fauves. Donc la peur s’hérite, et la peur n’est-elle pas une des formes de la haine ? Pourquoi toute haine ne s’hériterait-elle point ? Dans des centaines de cas, l’envie ne serait donc que cela, ce qu’elle fut pour moi à coup sûr, — l’écho en nous de haines autrefois ressenties par ceux dont nous sommes les fils, et qui continuent de poursuivre à travers nous des combats de cœur commencés il y a des centaines d’années.

« C’est un proverbe courant que les antipathies sont réciproques, et, si l’on admet mon hypothèse sur l’origine séculaire de ces antipathies, ce phénomène de réciprocité devient très simple. Il arrive pourtant que cette antipathie ne se manifeste pas dans les deux êtres à la fois. C’est le cas, lorsqu’un de ces deux êtres ne daigne pas regarder l’autre, et aussi que l’autre se cache. Je ne crois pas que le comte André ait éprouvé, dès cette première rencontre, l’aversion qu’il aurait eue pour moi s’il avait lu jusqu’au fond de mon âme. D’abord, il fit très peu d’attention à ce petit roturier, venu de Clermont au château pour y être précepteur, puis j’étais décidé à une dissimulation constante de mon vrai Moi, emprisonné chez des étrangers. Je ne professais pas plus de répugnance pour cette hypocrisie défensive, que le jardinier des Jussat n’en avait eu à empailler les groseillers du jardin afin de conserver à travers les neiges et les gelées la fraîcheur de leurs fruits. Le mensonge d’attitude, qui m’a toujours attiré par mon goût natif de dédoublement, correspondait trop bien à mon orgueil intellectuel pour que je ne m’y adonnasse pas avec délices. Mais lui, le comte André, n’avait aucun motif pour rien me cacher de son caractère, et dès ce même soir qui suivit mon entrée dans la maison, à l’heure de nous retirer, il me pria de venir dans son cabinet afin de causer un peu. Il m’avait regardé à peine, et je compris tout de suite que son intention était, non pas de se mettre davantage en familiarité avec moi, mais de me donner ses idées, à lui, sur mon rôle de précepteur. Il occupait dans une aile un petit appartement composé de trois pièces : une chambre à coucher, une chambre à toilette et le fumoir où nous nous trouvions. Un grand divan drapé, quelques fauteuils, un large bureau, meublaient ce fumoir. Aux murs miroitaient des armes de toute provenance : fusils marocains rapportés de Tanger, sabres et mousquets du premier Empire, et un casque de soldat prussien que le comte me montra, presque aussitôt entrés. Il avait allumé une courte pipe en bois de bruyère, préparé deux verres d’eau-de-vie coupée d’eau de seltz, et, la lampe à la main, il m’éclairait de près la pointe de cuivre de ce casque en me disant :

— « Celui-là, je suis bien sûr de l’avoir descendu moi-même... Vous ne connaissez pas cette sensation de tenir un ennemi au bout de son fusil, de l’ajuster, de le voir qui tombe, et de se dire : Un de moins ?... C’était dans un village, pas loin d’Orléans... J’étais de garde, à la petite pointe du jour, dans l’angle du cimetière... Par-dessus le mur, je vois une tête qui passe, qui regarde, des épaules qui suivent... C’était un curieux qui venait voir un peu ce que nous faisions... Il n’est pas retourné le dire. »

« Il reposa la lampe, et, après avoir ri à ce souvenir, son visage devint sérieux. J’avais cru devoir tremper mes lèvres par politesse dans ce mélange d’alcool et d’eau gazeuse qui m’écœurait, et le comte reprit :

— « J’ai tenu à vous parler dès ce soir, monsieur, pour bien vous expliquer le caractère de Lucien et dans quel sens vous aurez à le diriger. Le précepteur que vous allez remplacer était un excellent homme, mais très faible, très indolent. J’ai appuyé votre candidature parce que vous êtes jeune, et, pour la tâche à remplir auprès de Lucien, un homme jeune convient mieux qu’un autre... L’instruction, monsieur, pour moi, ce n’est rien, pire que rien quelquefois, quand ça vous fausse les idées... La grande chose dans cette vie, je devrais presque dire : l’unique chose, c’est le caractère... »

« Il fit une pause comme pour me demander mon opinion ; je répondis par une phrase banale et qui appuyait dans son sens.

— « Très bien, » continua-t-il, « nous nous entendrons. A l’heure présente, voyez-vous, il n’y a en France, pour un homme de notre nom, qu’un métier : soldat... Tant qu’à l’intérieur ce pays-ci sera aux mains de la canaille et qu’au dehors nous aurons l’Allemagne à battre, notre place est dans le seul endroit propre qui nous reste : l’armée... Grâce à Dieu, mon père et ma mère partagent ces idées. Lucien sera soldat, et un soldat n’a pas besoin d’en savoir si long, quoi qu’en jabotent les gens d’aujourd’hui... De l’honneur, du sang-froid et des muscles, quand avec cela on aime bien la France, tout va. J’ai eu toutes les peines du monde à être bachelier, moi qui vous parle... C’est vous dire que cette année à la campagne doit être pour Lucien, avant tout, une année de grand air, de vie un peu rude, et, pour les études, seulement d’entretien. C’est sur vos causeries avec lui que j’appelle votre attention. Vous devez insister sur le côté pratique, positif des choses, et sur les principes. Il a quelques défauts qu’il importe de redresser dès maintenant. Vous le trouverez très bon, mais très mou ; il faut qu’il s’apprenne à tout supporter. Exigez, par exemple, qu’il sorte par tous les temps, qu’il marche des deux à trois heures chaque jour. Il est très inexact, et je tiens à ce qu’il devienne ponctuel comme un chronomètre. Il est aussi un peu menteur. C’est pour moi le plus horrible des vices. Je pardonne tout à un homme, oui, bien des folies. Moi, le premier, j’ai fait les miennes. Je ne pardonne jamais, jamais, un mensonge... Nous avons eu, monsieur, par le vieux maître de mon père, de si bons renseignements sur vous, sur votre vie auprès de madame votre mère, sur votre dignité, sur votre droiture, que nous comptons beaucoup sur votre influence. Votre âge vous permet d’être justement pour Lucien un camarade autant qu’un précepteur... L’exemple, voyez-vous, c’est le meilleur des enseignements. Dites à un conscrit qu’il est noble et beau de marcher au feu, il vous écoutera sans vous comprendre. Marchez-y devant lui, là, crânement, et il devient plus crâne que vous... Quant à moi, je rejoins mon régiment dans quelques jours, mais, absent ou présent, vous pouvez compter sur mon appui, s’il s’agit jamais d’une mesure à prendre pour que cet enfant devienne, ce qu’il doit devenir, un homme qui puisse servir bravement son pays et, si Dieu permet, son roi... »

« Ce petit discours, que je crois bien vous reproduire presque fidèlement, n’avait rien qui dût m’étonner. Il était trop naturel que dans une maison où le père était un vieux maniaque, la mère une simple ménagère, la sœur timide et très jeune, le frère aîné tînt une place dirigeante, et qu’il prît langue avec un précepteur arrivé du jour. Il était trop naturel aussi qu’un soldat et un gentilhomme élevé dans les idées de sa classe et de son métier me parlât en soldat et en gentilhomme. Vous, mon cher maître, avec votre universelle compréhension des natures, avec votre facilité à dégager le lien nécessaire qui unit le tempérament et le milieu aux idées, vous eussiez vu dans le comte André un cas très défini et très significatif. Et moi-même, pourquoi avais-je préparé mon cahier à fermoir, sinon pour recueillir des documents, et de cette espèce, sur la nature humaine ? N’en avais-je pas là de tout nouveaux dans la personne de cet officier si un et si simple, qui manifestait une manière de penser évidemment identique à sa manière d’être, de respirer, de bouger, de fumer, de manger ? Je me rends trop compte que ma philosophie n’était pas comme du sang dans mes veines, comme de la moelle dans mes os, car ce discours et les convictions qu’il exprimait, au lieu de me plaire par cette rare rencontre de logique, avivèrent encore la plaie d’antipathie subitement ouverte je ne sais où, — dans mon amour-propre peut-être, car enfin j’étais le chétif et le frêle en face du fort, — à coup sûr, dans ma sensibilité la plus intime. Aucune des idées émises par le comte n’avait à mes yeux la moindre valeur. C’étaient pour moi de pures sottises, et voici qu’au lieu de simplement mépriser ces sottises comme j’aurais fait dans n’importe quelle autre occasion, je me mis à les haïr sur sa bouche. Le métier de soldat ? Je le considérais comme si misérable à cause des fréquentations brutales et aussi du temps perdu, que je m’étais réjoui d’être fils de veuve afin d’échapper à la barbarie de la caserne et aux misères de la discipline. La haine de l’Allemagne ? Je m’étais appliqué à la détruire en moi, comme le pire des préjugés, par dégoût des camarades imbéciles que je voyais s’exalter dans un patriotisme ignorant, et aussi par admiration, par religion pour le peuple à qui la psychologie doit Kant et Schopenhauer, Lotze et Fechner, Helmholtz et Wundt. La foi politique ? Je professais un égal dédain pour les hypothèses grossières qui, sous le nom de légitimisme, de républicanisme, de césarisme, prétendent gouverner un pays à priori. Je rêvais, avec l’auteur des Dialogues philosophiques, une oligarchie de savants, un despotisme de psychologues et d’économistes, de physiologistes et d’historiens. La vie pratique ? C’était la vie diminuée, pour moi qui ne voyais dans le monde extérieur qu’un champ d’expériences où une âme affranchie s’aventure avec prudence, juste assez pour y recueillir des émotions. Enfin ce mépris pour le mensonge que professait mon interlocuteur me frappait comme un affront, en même temps que cette confiance absolue dans ma moralité, fondée sur une fausse image de moi, me gênait, me froissait, me blessait. Certes, la contradiction était piquante : je me donnais comme pareil au portrait que le vieil ami de mon père avait tracé de ma personne ; il me plaisait par certains côtés que l’on me crût tel, et je me sentais irrité que lui, le comte André, ne se défiât pas de moi. Il y a là un détour du cœur qui déconcerte mon analyse. Qu’est-ce que cela prouve, sinon que nous ne nous connaissons jamais entièrement nous-même ? Vous l’avez dit, mon maître, avec magnificence : « Nos états de conscience sont comme des îles sur un océan de ténèbres qui en dérobe à jamais les soubassements. C’est l’œuvre du psychologue de deviner par des sondages le terrain qui fait de ces îles les sommets visibles d’une même chaîne de montagnes, invisible et immobile sous la masse mobile des eaux... »

« Si j’ai insisté sur cette soirée qui suivit mon arrivée au château, ce n’est pas qu’elle ait eu des conséquences immédiates, puisque je me retirai après avoir assuré au comte André que j’étais absolument de son avis sur la direction à donner à son jeune frère, et que, remonté dans ma chambre, je me bornai à consigner ses paroles sur mon livre de notes, avec un commentaire plus ou moins dédaigneux. Mais cette première impression vous fera bien comprendre quelles impressions analogues lui succédèrent, et la crise inattendue, quoique très naturelle, qui en résulta. C’est là une de ces chaînes sous-marines dont vous parlez, et j’en retrouve aujourd’hui tout le détail en jetant la sonde au fond, bien au fond de mon cœur. Sous l’influence de vos livres, mon cher maître, et sous celle de votre exemple, je m’étais intellectualisé de plus en plus. Je croyais, comme je vous l’ai raconté tout à l’heure, avoir renoncé définitivement à cette morbide curiosité des passions qui m’avait fait trouver autrefois de cuisants plaisirs dans mes lectures coupables et jusque dans les dégoûts de ma liaison sensuelle avec Marianne. Nous gardons ainsi en nous-mêmes des portions d’âme que nous avons connues très vivantes, que nous croyons mortes et qui ne sont qu’assoupies. Et voilà que peu à peu, à fréquenter pendant seulement quinze jours cet homme, mon aîné de neuf ou dix ans à peine, et qui était, lui, tout réalité, tout énergie, cette existence de pur spéculatif jadis si sincèrement rêvée commença de me sembler... comment dirai-je ? Inférieure ? Oh ! non, puisque je n’aurais pas consenti, au prix d’un empire, à devenir le comte André, avec son titre, sa fortune, ses supériorités physiques et ses idées. Décolorée ? Non encore. Je n’avais qu’à me souvenir de cette apparition unique, votre profil détaché sur la fenêtre de votre cabinet de travail avec ce fond de paysage parisien si vaste et si triste, pour en goûter à nouveau la méditative poésie. Le mot d’incomplet me paraît seul résumer la singulière défaveur que la soudaine comparaison entre le comte et moi répandit sur mes propres convictions. C’est dans le sentiment de cet incomplet que résida le principe tentateur dont je fus la victime. Il n’y a rien de bien original, je crois, dans cet état d’âme d’un homme qui, ayant cultivé à l’excès en lui-même la faculté de penser, rencontre un autre homme ayant cultivé au même degré la faculté d’agir, et qui se sent tourmenté de nostalgie devant cette action pourtant méprisée. Gœthe a tiré tout son Faust de cette nostalgie. Je n’étais pas un Faust ; je n’avais pas, comme le vieux docteur, épuisé la coupe des sciences ; et cependant il faut croire que mes études de ces dernières années en m’exaltant dans un sens trop spécial, avaient laissé en moi des puissances inemployées, qui tressaillirent d’émulation à l’approche de ce représentant d’une autre race. Tout en l’admirant, l’enviant et le dédaignant à la fois, durant les jours qui suivirent, je ne pouvais empêcher ma tête de travailler et mes raisonnements d’aller. Et je songeais : « Un homme qui vaudrait celui-ci par l’action et qui me vaudrait par la pensée, celui-là serait vraiment l’homme supérieur que j’ai souhaité d’être. » Mais l’action et la pensée ne s’excluent-elles pas l’une l’autre ? Elles ne s’excluaient pas à la Renaissance, et, plus près de nous, elles ne se sont pas exclues chez ce Gœthe qui a incarné en lui-même la double destinée de son Faust, tour à tour philosophe et courtisan, poète et ministre ; ni chez Stendhal, romancier et lieutenant de dragons ; ni chez Constant, qui fut l’auteur d’Adolphe et un orateur de feu, en même temps qu’un duelliste, un joueur et un séducteur. Cette culture accomplie du Moi dont j’avais fait le résultat dernier, la fin suprême de mes doctrines, allait-elle sans ce double jeu des facultés, sans ce parallélisme de la vie vécue et de la vie pensée ? Probablement le premier regret que j’eus à me sentir dépossédé ainsi de tout un monde, celui du fait, ne fut que d’orgueil. Mais chez moi, et par la nature essentiellement philosophique de mon être, les sensations se transforment aussitôt en idées. Les moindres accidents me servent à poser des problèmes généraux. Chaque événement de ma destinée me mène à des théories sur toute destinée. Là où un autre jeune homme se fût dit : « C’est dommage que le sort ne m’ait permis qu’une seule espèce de développement », je me pris à me demander si je ne m’étais pas trompé sur la loi de tout développement. Depuis que j’avais, grâce à vos admirables livres, affranchi mon âme et terrassé les vaines terreurs religieuses, je ne gardais de mes anciennes pratiques de piété qu’une seule, l’habitude d’un examen de conscience quotidien, sous forme de journal, et, de temps à autre, je faisais ce que j’appelais une oraison. Je transportais, comme je vous l’ai dit déjà, et avec une jouissance étrange, les termes de la religion dans le domaine de ma sensibilité personnelle. J’appelais cela encore la liturgie du Moi. Je me souviens qu’un des soirs de la seconde semaine que je passai au château de Jussat, j’employai ainsi plusieurs heures à rédiger une confession générale, c’est-à-dire à dresser un tableau complet de mes instincts divers depuis le plus lointain éveil de ma conscience. J’arrivai à cette conclusion que le trait essentiel de ma nature, la caractéristique de mon être intime avait toujours été, comme je l’ai marqué en commençant le présent travail, la faculté de dédoublement. Cela signifiait une tendance constante à être tout ensemble passionné et réfléchi, à vivre et à me regarder vivre. Mais en m’emprisonnant, comme je le voulais, dans la réflexion pure, en négligeant justement de vivre pour n’être plus qu’un regard ouvert sur la vie, ne risquais-je pas de ressembler à cet Amiel dont le douloureux journal paraissait alors, de me stériliser par l’abus de l’analyse à vide ? Pour me renforcer dans ma résolution d’une existence abstraite, en vain votre image me revenait, mon cher maître. Je me rappelais les phrases sur l’amour dans la Théorie des passions. « Il n’a pas toujours été ce qu’il est », me disais-je, « un mystère criminel a dû traverser sa jeunesse », et je vous voyais, à mon âge, vous abandonnant aux expériences coupables qui déjà me tentaient obscurément à travers ces allées et venues de mes pensées.