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Le Docteur Pascal

Chapter 14: X
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About This Book

A physician-scientist compiles an exhaustive archive of a large family to examine heredity, combining clinical observations, experiments, and documentary research. Reconstructing interlinked lives exposes recurring physical and moral traits, ambitions, illnesses, and secrets that illuminate how heredity, environment, and chance shape successive generations under the Second Empire. The narrative alternates close psychological portraits and medico-scientific analysis, tracing the tension between the quest for objective knowledge and personal attachments. It culminates in an attempt to synthesize family evidence into a coherent theory, offering a calm, methodical conclusion to a long naturalistic cycle.

Pascal, envahi d'une crainte, ne put retenir l'appel inquiet qui lui montait aux lèvres.

—Macquart!… Macquart!

Personne ne répondit, la maison gardait un silence de mort, avec sa seule porte grande ouverte, qui creusait un trou noir. Le chien hurlait toujours.

Et il s'impatienta, il cria plus haut:

—Macquart!… Macquart!

Rien, ne bougea, les abeilles bourdonnaient, la sérénité immense du ciel enveloppait ce coin de solitude. Et il se décida. Peut-être l'oncle dormait-il. Mais, dès qu'il eut poussé, à gauche, la porte de la cuisine, une odeur affreuse s'en échappa, une insupportable odeur d'os et de chair tombés sur un brasier. Dans la pièce, il put à peine respirer, étouffé, aveuglé par une sorte d'épaisse vapeur, une nuée stagnante et nauséabonde. Les minces filets de lumière qui filtraient à travers les fentes, ne lui permettaient pas de bien voir. Pourtant, il s'était précipité vers la cheminée, il abandonnait sa première pensée d'un incendie, car il n'y avait pas eu de feu, tous les meubles autour de lui avaient l'air intact. Et, ne comprenant pas, se sentant défaillir, dans cet air empoisonné, il courut ouvrir les volets, violemment. Un flot de lumière entra.

Alors, ce que le docteur put enfin constater, l'emplit d'étonnement. Chaque objet se trouvait à sa place; le verre et la bouteille de trois-six vide étaient sur la table; seule, la chaise où l'oncle avait dû s'asseoir, portait des traces d'incendie, les pieds de devant noircis, la paille à demi brûlée. Qu'était devenu l'oncle? Où donc pouvait-il être passé? Et, devant la chaise, il n'y avait, sur le carreau, taché d'une mare de graisse, qu'un petit tas de cendre, à côté duquel gisait la pipe, une pipe noire, qui ne s'était pas même cassée en tombant. Tout l'oncle était là, dans cette poignée de cendre fine, et il était aussi dans la nuée rousse qui s'en allait par la fenêtre ouverte, dans la couche de suie qui avait tapissé la cuisine entière, un horrible suint de chair envolée, enveloppant tout, gras et infect sous le doigt.

C'était le plus beau cas de combustion spontanée qu'un médecin eût jamais observé. Le docteur en avait bien lu de surprenants, dans certains mémoires, entre autres celui de la femme d'un cordonnier, une ivrognesse qui s'était endormie sur sa chaufferette et dont on n'avait retrouvé qu'un pied et une main. Lui-même, jusque-là, s'était méfié, n'avait pu admettre, comme les anciens, qu'un corps, imprégné d'alcool, dégageât un gaz inconnu, capable de s'enflammer spontanément et de dévorer la chair et les os. Mais il ne niait plus, il expliquait tout d'ailleurs, en rétablissant les faits: le coma de l'ivresse, l'insensibilité absolue, la pipe tombée sur les vêtements qui prenaient feu, la chair saturée de boisson qui brûlait et se crevassait, la graisse qui se fondait, dont une partie coulait par terre, dont l'autre activait la combustion, et tout enfin, les muscles, les organes, les os qui se consumaient, dans la flambée du corps entier. Tout l'oncle tenait là, avec ses vêtements de drap bleu, avec la casquette de fourrure qu'il portait d'un bout de l'année à l'autre. Sans doute, dès qu'il s'était mis à brûler ainsi qu'un feu de joie, il avait dû culbuter en avant, ce qui expliquait comment la chaise se trouvait noircie à peine; et rien ne restait de lui, pas un os, pas une dent, pas un ongle, rien que ce petit tas de poussière grise, que le courant d'air de la porte menaçait de balayer.

Clotilde, cependant, entra; tandis que Charles restait dehors, intéressé par le hurlement continu du chien.

—Ah! mon Dieu, quelle odeur! dit-elle. Qu'y a-t-il?

Et, lorsque Pascal lui eut expliqué l'extraordinaire catastrophe, elle frémit. Déjà, elle avait pris la bouteille pour l'examiner; mais elle la reposa avec horreur, en la sentant humide et poissée de la chair de l'oncle. On ne pouvait rien toucher, les moindre choses étaient comme enduites de ce suint jaunâtre, qui collait aux mains.

Un frisson de dégoût épouvanté la souleva, elle pleura, en bégayant:

—La triste mort! l'affreuse mort!

Pascal s'était remis de son premier saisissement, et il souriait presque.

—Affreuse, pourquoi?… Il avait quatre-vingt-quatre ans, et il n'a pas souffert…. Moi, je la trouve superbe, cette mort, pour ce vieux bandit d'oncle, qui a mené, mon Dieu! on peut bien le dire à cette heure, une existence peu catholique…. Tu te rappelles son dossier, il avait sur la conscience des choses vraiment terribles et malpropres, ce qui ne l'a pas empêché de se ranger plus tard, de vieillir au milieu de toutes les joies, en brave homme goguenard, récompensé des grandes vertus qu'il n'avait pas eues…. Et le voilà qui meurt royalement, comme le prince des ivrognes, flambant de lui-même, se consumant dans le bûcher embrasé de son propre corps!

Émerveillé, le docteur élargissait la scène de son geste vaste.

—Vois-tu cela?… Être ivre au point de ne pas sentir qu'on brûle, s'allumer soi-même comme un feu de la Saint-Jean, se perdre en fumée, jusqu'au dernier os!… Hein? vois-tu l'oncle parti pour l'espace, d'abord répandu aux quatre coins de cette pièce, dissous dans l'air et flottant, baignant tous les objets qui lui ont appartenu, puis s'échappant en une poussière de nuée par cette fenêtre lorsque je l'ai ouverte, s'envolant en plein ciel, emplissant l'horizon…. Mais c'est une mort admirable! disparaître, ne rien laisser de soi, un petit tas de cendre et une pipe à côté.

Et il ramassa la pipe, pour garder, ajouta-t-il, une relique de l'oncle; tandis que Clotilde, qui avait cru sentir une pointe d'amère moquerie sous son accès d'admiration lyrique, disait encore, d'un frisson, son effroi et sa nausée.

Mais, sous la table, elle venait d'apercevoir quelque chose, un débris peut-être.

—Vois donc là, ce lambeau!

Il se baissa, il eut la surprise de ramasser un gant de femme, un gant vert.

—Eh! cria-t-elle, c'est le gant de grand'mère, tu te souviens, le gant qui lui manquait hier soir.

Tous les deux s'étaient regardés, la même explication leur montait au lèvres: Félicité, la veille, était certainement venue; et une brusque conviction se faisait dans l'esprit du docteur, la certitude que sa mère avait vu l'oncle s'allumer, et qu'elle ne l'avait pas éteint. Cela résultait pour lui de plusieurs indices, l'état de refroidissement complet où il trouvait la pièce, le calcul qu'il faisait des heures nécessaires à la combustion. Il vit bien que la même pensée naissait au fond des yeux terrifiés de sa compagne. Mais comme il semblait impossible de jamais savoir la vérité, il imagina tout haut l'histoire la plus simple.

—Sans doute, ta grand'mère sera entrée dire bonjour à l'oncle, en revenant de l'Asile, avant qu'il se mette à boire.

—Allons-nous en! allons-nous en! cria Clotilde. J'étouffe, je ne puis plus rester ici!

D'ailleurs, Pascal voulait, aller déclarer le décès. Il sortit derrière elle, ferma la maison, mit la clef dans sa poche. Et, dehors, ils entendirent de nouveau le loubet; le petit chien jaune, qui n'avait pas cessé de hurler. Il s'était réfugié dans les jambes de Charles, et l'enfant, amusé, le poussait du pied, l'écoutait gémir, sans comprendre.

Le docteur sa rendit directement chez M. Maurin, le notaire des Tulettes, qui se trouvait être en même temps maire de la commune. Veuf depuis une dizaine d'années, vivant en compagnie de sa fille, également veuve et sans enfant, il entretenait de bons rapports de voisinage avec le vieux Macquart, il avait parfois gardé chez lui le petit Charles des journées entières, sa fille s'étant intéressée à cet enfant si beau et si à plaindre. M. Maurin s'effara, voulut remonter avec la docteur constater l'accident, promit de dresser un acte de décès en règle. Quant à une cérémonie religieuse, à des obsèques, elles paraissaient bien difficiles. Lorsqu'on était rentré, dans la cuisine, le vent de la porte avait fait envoler les cendres; et, lorsqu'on s'était efforcé de les recueillir pieusement, on n'avait guère réussi qu'à ramasser les raclures du carreau, toute une saleté ancienne, où il ne devait rester que bien peu de l'oncle. Alors enterrer quoi? Il valait mieux y renoncer. On y renonça. D'ailleurs, l'oncle ne pratiquait guère, et la famille se contenta de faire dire plus tard des messes, pour le repos de son âme.

Le notaire, cependant, s'était écrié tout de suite qu'il existait un testament, déposé chez lui. Il convoqua sans tarder le docteur, pour, le surlendemain, dans le but de lui en faire la communication officielle; car il crut pouvoir lui dire que l'oncle l'avait choisi comme exécuteur testamentaire. Et il finit par lui offrir, en brave homme, de garder Charles jusque-là, comprenant combien le petit, si bousculé chez sa mère, devenait gênant, au milieu de toutes ces histoires. Charles parut enchanté, et il resta aux Tulettes.

Ce ne fut que très tard, par le train de sept heures, que Clotilde et Pascal purent rentrer à Plassans, après que ce dernier eut visité enfin les deux malades qu'il avait à voir. Mais, le surlendemain, comme ils revenaient ensemble au rendez-vous de M. Maurin, ils eurent la surprise désagréable de trouver la vieille madame Rougon installée chez lui. Elle avait naturellement appris la mort de Macquart, elle était accourue, frétillante, débordante d'une douleur expansive. La lecture du testament fut, du reste, très simple, sans incident: Macquart avait disposé de tout ce qu'il pouvait distraire de sa petite fortune, pour se faire élever un tombeau superbe, en marbre, avec deux anges monumentaux, les ailes repliées, et qui pleuraient. C'était une idée à lui, le souvenir d'un tombeau pareil, qu'il avait vu à l'étranger, en Allemagne peut-être, quand il était soldat. Et il chargeait son neveu Pascal de veiller à l'exécution du monument, parce que lui seul, ajoutait-il, avait du goût, dans la famille.

Pendant cette lecture, Clotilde était demeurée dans le jardin du notaire, assise sur un banc, à l'ombre d'un antique marronnier. Lorsque Pascal et Félicité reparurent, il y eut un moment de grande gêne, car ils ne s'étaient pas reparlé depuis des mois. D'ailleurs, la vieille dame affectait une aisance parfaite, sans allusion aucune à la situation nouvelle, donnant à entendre qu'on pouvait bien se rencontrer et paraître unis devant le monde, sans s'expliquer ni se réconcilier pour cela. Mais elle eut le tort de trop insister sur le gros chagrin que lui avait causé la mort de Macquart. Pascal, qui se doutait de son sursaut de joie, de son infinie jouissance, à la pensée que cette plaie de la famille, cette abomination de l'oncle allait se cicatriser enfin, céda à une impatience, à une révolte qui le soulevait. Ses yeux s'étaient involontairement fixés sur les gants de sa mère, qui étaient noirs.

Justement, elle se désolait, d'une voix adoucie.

—Aussi était-ce prudent, à son âge, de s'obstinera à vivre tout seul, comme un loup! S'il avait eu seulement chez lui une servante!

Et le docteur alors parla, sans en avoir la nette conscience, dans un tel besoin irrésistible, qu'il fut tout effaré de s'entendre dire:

—Mais vous, ma mère, puisque vous y étiez, pourquoi ne l'avez-vous pas éteint?

La vieille madame Rougon blêmit affreusement. Comment son fils pouvait-il savoir? Elle le regarda un instant, béante; tandis que Clotilde pâlissait comme elle, dans la certitude du crime, éclatante maintenant. C'était un aveu, ce silence terrifié qui était tombé entre la mère, le fils, la petite-fille, ce frissonnant silence où les familles enterrent leurs tragédies domestiques. Les deux femmes ne trouvaient rien. Le docteur, désespéré d'avoir parlé, lui qui évitait avec tant de soin les explications fâcheuses et inutiles, cherchait éperdument à rattraper sa phrase, lorsqu'une nouvelle catastrophe les tira de cette gêne terrible.

Félicité s'était décidée à reprendre Charles, ne voulant pas abuser de la bonne hospitalité de M. Maurin; et, comme celui-ci, après le déjeuner, avait fait conduire le petit à l'Asile, pour qu'il passât une heure près de Tante Dide, il venait d'y envoyer sa servante, avec l'ordre de le ramener tout de suite. Ce fut donc à ce moment que cette servante, qu'ils attendaient dans le jardin, reparut, en sueur, essoufflée, bouleversée, criant de loin:

—Mon Dieu! mon Dieu! venez vite…. Monsieur Charles est dans le sang….

Ils s'épouvantèrent, ils partirent tous les trois pour l'Asile.

Ce jour-là, Tante Dide était dans un de ses bons jours, bien calme, bien douce, droite au fond du fauteuil où elle passait les heures, les longues heures, depuis vingt-deux ans, à regarder fixement le vide. Elle semblait avoir encore maigri, tout muscle avait disparu, ses bras, ses jambes n'étaient plus que des os recouverts du parchemin de la peau; et il fallait que sa gardienne, la robuste fille blonde, la portât, la fit manger, disposât d'elle comme d'une chose, qu'on déplace et qu'on reprend. L'ancêtre, l'oubliée, grande, noueuse, effrayante, restait immobile, avec ses yeux qui vivaient seuls, ses clairs yeux d'eau de source, dans son mince visage desséché. Mais, le matin, un brusque flot de larmes avait ruisselé sur ses joues, puis elle s'était mise à bégayer des paroles sans suite; ce qui semblait prouver qu'au milieu de son épuisement sénile et de l'engourdissement irréparable de la démence, la lente induration du cerveau ne devait pas être complète encore: des souvenirs restaient emmagasinés, des lueurs d'intelligence étaient possible. Et elle avait repris sa face muette, indifférente aux êtres et aux choses, riant parfois d'un malheur, d'une chute, le plus souvent ne voyant, n'entendant rien, dans sa contemplation sans fin du vide.

Lorsque Charles lui fut amené, la gardienne l'installa tout de suite, devant la petite table, en face de sa trisaïeule. Elle gardait pour lui un paquet d'images, des soldats, des capitaines, des rois, vêtus de pourpre et d'or, et elle les lui donna, avec sa paire de ciseaux.

—Là, amusez-vous tranquillement, soyez bien sage. Vous voyez qu'aujourd'hui grand'mère est très gentille. Il faut être gentil aussi.

L'enfant avait levé le regard sur la folle, et tous deux se contemplèrent. A ce moment, leur extraordinaire ressemblance éclata. Leurs yeux surtout, leurs yeux vides et limpides, semblaient se perdre les uns dans les autres, identiques. Puis, c'était la physionomie, les traits usés de la centenaire qui, par-dessus trois générations, sautaient à cette délicate figure d'enfant, comme effacée déjà elle aussi, très vieille et finie par l'usure de la race. Ils ne s'étaient pas souri, ils se regardaient profondément, d'un air d'imbécillité grave.

—Ah bien! continua la gardienne, qui avait pris l'habitude de se parler tout haut, pour s'égayer avec sa folle, ils ne peuvent pas se renier. Qui a fait l'un a fait l'autre. C'est tout craché…. Voyons, riez un peu, amusez-vous, puisque ça vous plaît d'être ensemble.

Mais la moindre attention prolongée fatiguait Charles, et il baissa le premier la tête, il parut s'intéresser à ses images; pendant que Tante Dide, qui avait une puissance étonnante de fixité, continuait à le regarder indéfiniment, sans un battement de paupières.

Un instant, la gardienne s'occupa, dans la petite chambre, pleine de soleil, tout égayée par son papier clair, à fleurs bleues. Elle refit le lit qui prenait l'air, elle rangea du linge sur les planches de l'armoire. D'habitude, elle profitait de la présence du petit, pour se donner un peu de bon temps. Jamais elle ne devait quitter sa pensionnaire; et, quand il était là, elle avait fini par oser la lui confier.

—Écoutez bien, reprit-elle, il faut que je sorte, et si elle remuait, si elle avait besoin de moi, vous sonneriez, vous m'appelleriez tout de suite, n'est-ce pas?… Vous comprenez, vous êtes assez grand garçon pour savoir appeler quelqu'un.

Il avait relevé la tête, il fit signe qu'il avait compris et qu'il appellerait. Et, quand il se trouva seul avec Tante Dide, il se remit à ses images, sagement. Cela dura, un quart d'heure, dans le profond silence de l'Asile, où l'on n'entendait que des bruits perdus de prison, un pas furtif, un trousseau de clefs qui tintait, puis, parfois, de grands cris, aussitôt éteints. Mais, par cette brûlante journée, l'enfant devait être las; et le sommeil le prenait, bientôt sa tête, d'une blancheur de lis, sembla se pencher sous le casque trop lourd de sa royale chevelure: il la laissa tomber doucement parmi les images, il s'endormit, une joue contre les rois d'or et de pourpre. Les cils de ses paupières closes jetaient une ombre, la vie battait faiblement dans les petites veines bleues de sa peau délicate. Il était d'une beauté d'ange, avec l'indéfinissable corruption de toute une race, épandue sur la douceur de son visage. Et Tante Dide le regardait de son regard vide, où il n'y avait ni plaisir ni peine, le regard de l'éternité ouvert sur les choses.

Pourtant, au bout de quelques minutes, un intérêt parut s'éveiller dans ses yeux clairs. Un événement venait de se produire, une goutte rouge s'allongeait, aux bord de la narine gauche de l'enfant. Cette goutte tomba, puis une autre se forma et la suivit. C'était le sang, la rosée de sang qui perlait, sans froissement, sans contusion cette fois, qui sortait toute seule, s'en allait, dans l'usure lâche de la dégénérescence. Les gouttes devinrent un filet mince qui coula sur l'or des images. Une petite mare les noya, se fit un chemin vers un angle de la table; puis, les gouttes recommencèrent, s'écrasèrent une à une, lourdes, épaisses, sur le carreau de la chambre. Et il dormait toujours, de son air divinement calme de chérubin, sans avoir même conscience de sa vie qui s'échappait; et la folle continuait à le regarder, l'air de plus en plus intéressé, mais sans effroi, amusée plutôt, l'oeil occupé par cela comme par le vol des grosses mouches, qu'elle suivait souvent pendant des heures.

Des minutes encore se passèrent, le petit filet rouge s'était élargi, les gouttes se suivaient plus rapides, avec le léger clapotement monotone et entêté de leur chute. Et Charles, à un moment, s'agita, ouvrit les yeux, s'aperçut qu'il était plein de sang. Mais il ne s'épouvanta pas, il était accoutumé à cette source sanglante qui sortait de lui, au moindre heurt. Il eut une plainte d'ennui. L'instinct pourtant dut l'avertir, il s'effara ensuite, se lamenta plus haut, balbutia un appel confus.

—Maman! maman!

Sa faiblesse, déjà, devait être trop grande, car un engourdissement invincible le reprit, il laissa retomber sa tête. Ses yeux se refermèrent, il parut se rendormir, comme s'il eût continué en rêve sa plainte, le doux gémissement, de plus en plus grêle et perdu.

—Maman! maman!

Les images étaient inondées, le velours noir de la veste et de la culotte, soutachées d'or, se souillait de longues rayures; et le petit filet rouge, entêté, s'était remis à couler de la narine gauche, sans arrêt, traversant la mare vermeille de la table, s'écrasant à terre, où finissait par se former une flaque. Un grand cri de la folle, un appel de terreur aurait suffi. Mais elle ne criait pas, elle n'appelait pas, immobile, avec ses yeux fixes d'ancêtre qui regardait s'accomplir le destin, comme desséchée là, nouée, les membres et la langue liés par ses cent ans, le cerveau ossifié par la démence, dans l'incapacité de vouloir et d'agir. Et, cependant, la vue du petit ruisseau rouge commençait à la remuer d'une émotion. Un tressaillement avait passé sur sa face morte, une chaleur montait à ses joues. Enfin, une dernière plainte la ranima toute.

—Maman! maman!

Alors, il y eut, chez Tante Dide, un visible et affreux combat. Elle porta ses mains de squelette à ses tempes, comme si elle avait senti son crâne éclater. Sa bouche s'était ouverte toute grande, et il n'en sortit aucun son: l'effrayant tumulte qui montait en elle, lui paralysait la langue. Elle s'efforça de se lever, de courir; mais elle n'avait plus de muscles, elle resta clouée. Tout son pauvre corps tremblait, dans l'effort surhumain qu'elle faisait ainsi pour crier à l'aide, sans pouvoir rompre sa prison de sénilité et de démence. La face bouleversée, la mémoire éveillée, elle dut tout voir.

Et ce fut une agonie lente et très douce, dont le spectacle dura encore de longues minutes. Charles, comme rendormi, silencieux à présent, achevait de perdre le sang de ses veines, qui se vidaient sans fin, à petit bruit. Sa blancheur de lis augmentait, devenait une pâleur de mort. Les lèvres se décoloraient, passaient à un rose blême; puis, les lèvres furent blanches. Et, près d'expirer, il ouvrit ses grands yeux, il les fixa sur la trisaïeule, qui put y suivre la lueur dernière. Toute la face de cire était morte déjà, lorsque les yeux vivaient encore. Ils gardaient une limpidité, une clarté. Brusquement, ils se vidèrent, ils s'éteignirent. C'était la fin, la mort des yeux; et Charles était mort sans une secousse, épuisé comme une source dont toute l'eau s'est écoulée. La vie ne battait plus dans les veines de sa peau délicate, il n'y avait plus que l'ombre des cils, sur sa face blanche. Mais il restait divinement beau, la tête couchée dans le sang, au milieu de sa royale chevelure blonde épandue, pareil à un de ces petits dauphins exsangues, qui n'ont pu porter l'exécrable héritage de leur race, et qui s'endorment de vieillesse et d'imbécillité, dès leurs quinze ans.

L'enfant venait d'exhaler son dernier petit souffle, lorsque le docteur Pascal entra, suivi de Félicité et de Clotilde. Et, dès qu'il eut vu la quantité de sang, dont le carreau était inondé:

—Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, c'est ce que je craignais. Le pauvre mignon! personne n'était là, c'est fini!

Mais tous les trois restèrent terrifiés, devant l'extraordinaire spectacle qu'ils eurent alors. Tante Dide, grandie, avait presque réussi à se soulever; et ses yeux fixés sur le petit mort, très blanc et très doux, sur le sang rouge répandu, la mare de sang qui se caillait, s'allumaient d'une pensée, après un long sommeil de vingt-deux ans. Cette lésion terminale de la démence, cette nuit dans le cerveau, sans réparation possible, n'était pas assez complète, sans doute, pour qu'un lointain souvenir emmagasiné ne pût s'éveiller brusquement, sous le coup terrible qui la frappait. Et, de nouveau, l'oubliée vivait, sortait de son néant, droite et dévastée, comme un spectre de l'épouvante et de la douleur.

Un instant, elle demeura haletante. Puis, dans un frisson, elle ne put bégayer qu'un mot:

—Le gendarme! le gendarme!

Pascal, et Félicité, et Clotilde, avaient compris. Ils se regardèrent involontairement, ils frémirent. C'était toute l'histoire violente de la vieille mère, de leur mère à tous qui s'évoquait, la passion exaspérée de sa jeunesse, la longue souffrance de son âge mûr. Déjà deux chocs moraux l'avaient terriblement ébranlée: le premier, en pleine vie ardente, lorsqu'un gendarme avait abattu d'un coup de feu, comme un chien, son amant, le contrebandier Macquart; le second, à bien des années de distance, lorsqu'un gendarme encore, d'un coup de pistolet, avait cassé la tête de son petit-fils Silvère, l'insurgé, la victime des haines et des luttes sanglantes de la famille. Du sang, toujours, l'avait éclaboussée. Et un troisième choc moral l'achevait, du sang l'éclaboussait, ce sang appauvri de sa race qu'elle venait de voir couler si longuement, et qui était par terre, tandis que le royal enfant blanc, les veines et le coeur vides, dormait.

A trois reprises, revoyant toute sa vie, sa vie rouge de passion et de torture, que dominait l'image de la loi expiatrice, elle bégaya:

—Le gendarme! le gendarme! le gendarme!

Et elle s'abattit dans son fauteuil. Ils la crurent morte, foudroyée.

Mais la gardienne, enfin, rentrait, cherchant des excuses, certaine de son renvoi. Quand le docteur Pascal l'eut aidée à remettre Tante Dide sur son lit, il constata qu'elle vivait encore. Elle ne devait mourir que le lendemain, à l'âge de cent cinq ans trois mois et sept jours, d'une congestion cérébrale, déterminée par le dernier choc qu'elle avait reçu.

Pascal, tout de suite, le dit à sa mère.

—Elle n'ira pas vingt-quatre heures, demain elle sera morte…. Ah! l'oncle, puis elle, et ce pauvre enfant, coup sur coup, que de misère et de deuil!

Il s'interrompit, pour ajouter, à voix plus basse:

—La famille s'éclaircit, les vieux arbres tombent et les jeunes meurent sur pied.

Félicité dut croire à une nouvelle allusion. Elle était sincèrement bouleversée par la mort tragique du petit Charles. Mais, quand même, au-dessus de son frisson, un soulagement immense se faisait en elle. La semaine prochaine, lorsqu'on aurait cessé de pleurer, quelle quiétude à se dire que toute cette abomination des Tulettes n'était plus, que la gloire de la famille pouvait enfin monter et rayonner dans la légende!

Alors, elle se souvint qu'elle n'avait point répondu, chez le notaire, à l'involontaire accusation de son fils; et elle reparla de Macquart, par bravoure.

—Tu vois bien que les servantes, ça ne sert à rien. Il y en avait une ici, qui n'a rien empêché; et l'oncle aurait eu beau se faire garder, il serait tout de même en cendre, à cette heure.

Pascal s'inclina, de son air de déférence habituelle.

—Vous avez raison, ma mère.

Clotilde était tombée à genoux. Ses croyances de catholique fervente venaient de se réveiller, dans cette chambre de sang, de folie et de mort. Ses yeux ruisselaient de larmes, ses mains s'étaient jointes, et elle priait ardemment, en faveur des êtres chers qui n'étaient plus. Mon Dieu! que leurs souffrances fussent bien finies, qu'on leur pardonnât leurs fautes, qu'on ne les ressuscitât que pour une autre vie d'éternelle félicité! Et elle intercédait de toute sa ferveur, dans l'épouvante d'un enfer, qui, après la vie misérable, aurait éternisé la souffrance.

A partir de ce triste jour, Pascal et Clotilde s'en allèrent plus attendris, serrés l'un contre l'autre, visiter leurs malades. Peut-être, chez lui, la pensée de son impuissance devant la maladie nécessaire avait-elle grandi encore. L'unique sagesse était de laisser la nature évoluer, éliminer les éléments dangereux, ne travailler qu'à son labeur final de santé et de force. Mais les parents qu'on perd, les parents qui souffrent et qui meurent, laissent au coeur une rancune contre le mal, un irrésistible besoin de le combattre et de le vaincre. Et jamais le docteur n'avait goûté une joie si grande, lorsqu'il réussissait, d'une piqûre, à calmer une crise, à voir le malade hurlant s'apaiser et s'endormir. Elle, au retour, l'adorait, très fière, comme si leur amour était le soulagement qu'ils portaient en viatique au pauvre monde.

X

Martine, un matin, comme tous les trimestres, se fit donner par le docteur Pascal un reçu de quinze cents francs, pour aller toucher ce qu'elle appelait «leurs rentes», chez le notaire Grandguillot. Il parut surpris que l'échéance fût si tôt revenue: jamais il ne s'était désintéressé à ce point des questions d'argent, se déchargeant sur elle du souci de tout régler. Et il était avec Clotilde, sous les platanes, dans leur unique joie de vivre, rafraîchis délicieusement par l'éternelle chanson de la source, lorsque la servante revint, effarée, en proie à une émotion extraordinaire.

Elle ne put parler tout de suite; tellement le souffle lui manquait.

—Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!… Monsieur Grandguillot est parti!

Pascal ne comprit pas d'abord.

—Eh bien! ma fille, rien ne presse, vous y retournerez un autre jour.

—Mais non! mais non! il est parti, entendez-vous, parti tout à fait….

Et, comme dans la rupture d'une écluse, les mots jaillirent, sa violente émotion se vida.

—J'arrive dans la rue, je vois de loin du monde devant la porte…. Le petit froid me prend, je sens qu'il est arrivé un malheur. Et la porte fermée, pas une persienne ouverte, une maison de mort…. Tout de suite, le monde m'a dit qu'il avait filé, qu'il ne laissait pas un sou, que c'était la ruine pour les familles….

Elle posa le reçu sur la table de pierre.

—Tenez! le voilà, votre papier! C'est fini, nous n'avons plus un sou nous allons mourir de faim!

Les larmes la gagnaient, elle pleura à gros sanglots, dans la détresse de son coeur d'avare; éperdue de cette perte d'une fortune et tremblante devant la misère menaçante.

Clotilde était restée saisie, ne parlant pas, les yeux sur Pascal, qui semblait surtout incrédule, au premier moment. Il tâcha de calmer Martine: Voyons! voyons! il ne fallait pas se frapper ainsi. Si elle ne savait l'affaire que par les gens de la rue; elle ne rapportait peut-être bien que des commérages, exagérant tout. M. Grandguillot en fuite, M. Grandguillot voleur, cela éclatait comme une chose monstrueuse, impossible. Un homme d'une si grande honnêteté! une maison aimée et respectée de tout Plassans, depuis plus d'un siècle! L'argent était là, disait-on, plus solide qu'à la Banque de France.

—Réfléchissez, Martine, une catastrophe pareille ne se produirait pas en coup de foudre, il y aurait eu de mauvais bruits avant-coureurs…. Que diable! toute une vieille probité ne croule pas en une nuit.

Alors, elle eut un geste désespéré.

—Eh! monsieur, c'est ce qui fait mon chagrin, parce que, voyez-vous, ça me rend un peu responsable…. Moi, voilà des semaines que j'entends circuler des histoires…. Vous autres, naturellement vous n'entendez rien, vous ne savez pas si vous vivez….

Pascal et Clotilde eurent un sourire, car c'était bien vrai qu'ils s'aimaient hors du monde, si loin, si haut, que pas un des bruits ordinaires de l'existence ne leur parvenait.

—Seulement, comme elles étaient très vilaines, ces histoires, je n'ai pas voulu vous en tourmenter, j'ai cru qu'on mentait.

Elle finit par raconter que, si les uns accusaient simplement M. Grandguillot d'avoir joué à la Bourse, d'autres affirmaient qu'il avait des femmes, à Marseille. Enfin, des orgies, des passions abominables. Et elle se remit à sangloter.

—Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce que nous allons devenir? Nous allons donc mourir de faim!

Ébranlé alors, ému de voir des larmes emplir aussi les yeux de Clotilde, Pascal tâcha de se rappeler, de faire un peu de lumière dans son esprit. Jadis, au temps où il exerçait à Plassans, c'était en plusieurs fois qu'il avait déposé chez M. Grandguillot les cent vingt mille francs dont la rente lui suffisait, depuis seize ans déjà; et, chaque fois, le notaire lui avait donné un reçu de la somme déposée. Cela, sans doute, lui permettrait d'établir sa situation de créancier personnel. Puis, un souvenir vague se réveilla au fond de sa mémoire: sans qu'il pût, préciser la date, sur la demande et à la suite de certaines explications du notaire, il lui avait remis une procuration à l'effet d'employer tout ou partie de son argent en placements hypothécaires; et il était même certain que, sur cette procuration, le nom du mandataire était resté en blanc. Mais il ignorait si l'on avait fait usage de cette pièce, il ne s'était jamais préoccupé de savoir comment ses fonds pouvaient être placés.

De nouveau, son angoisse d'avare fit jeter ce cri à Martine:

—Ah! monsieur, vous êtes bien puni par où vous avez péché! Est-ce qu'on abandonne son argent comme ça! Moi, entendez-vous! je sais mon compte à un centime près, tous les trois mois, et je vous dirais sur le bout du doigt les chiffres et les titres.

Dans sa désolation, un sourire inconscient était monté à sa face. C'était sa lointaine et entêtée passion satisfaite, ses quatre cents francs de gages à peine écornés, économisés, placés pendant trente ans, aboutissant enfin, par l'accumulation des intérêts, à l'énorme somme d'une vingtaine de mille francs. Et ce trésor était intact, solide, déposé à l'écart, dans un endroit sûr, que personne ne connaissait. Elle en rayonnait d'aise, elle évita d'ailleurs d'insister davantage.

Pascal se récriait.

—Eh! qui vous dit que tout notre argent est perdu! Monsieur Grandguillot avait une fortune personnelle, il n'a pas emporté, je pense, sa maison et ses propriétés. On verra, on tirera les affaires au clair, je ne puis m'habituer à le croire un simple voleur…. Le seul ennui est qu'il va falloir attendre..

Il disait ces choses pour rassurer Clotilde, dont il voyait croître l'inquiétude. Elle le regardait, elle regardait la Souleiade, autour d'eux, seulement préoccupée de son bonheur, à lui, dans l'ardent désir de toujours vivre là, comme par le passé, de l'aimer toujours, au fond de cette solitude amie. Et lui-même, à vouloir la calmer, était repris de sa belle insouciance, n'ayant jamais vécu pour l'argent, ne s'imaginant pas qu'on pouvait en manquer et en souffrir.

—Mais j'en ai de l'argent! finit-il par crier. Qu'est-ce qu'elle raconte donc, Martine, que nous n'avons plus un sou et que nous allons mourir de faim!

Et, gaiement, il se leva, il les força toutes les deux à le suivre.

—Venez, venez donc! Je vais vous eu montrer, de l'argent! Et j'en donnerai à Martine, pour qu'elle nous fasse un bon dîner, ce soir.

En haut, dans sa chambre, devant elles, il abattit triomphalement le tablier du secrétaire. C'était là, au fond d'un tiroir, qu'il avait, pendant près de seize ans, jeté les billets et l'or que ses derniers clients lui apportaient d'eux-mêmes, sans qu'il leur réclamât jamais rien. Et jamais non plus il n'avait su exactement le chiffre de son petit trésor, prenant à son gré, pour son argent de poche, ses expériences, ses aumônes, ses cadeaux. Depuis quelques mois, il faisait au secrétaire de fréquentes et sérieuses visites. Mais il était tellement habitué à y trouver les sommes dont il avait besoin, après des années de naturelle sagesse, presque nulles comme dépenses; qu'il avait fini par croire ses économies inépuisables.

Aussi riait-il d'aise.

-Vous allez voir! vous allez voir!

Et il resta confondu, lorsque, à la suite de fouilles fiévreuses parmi un amas de notes et de factures, il ne put réunir qu'une somme de six cent quinze francs, deux billets de cent francs, quatre cents francs en or, et quinze francs en petite monnaie. Il secouait les autres papiers, il passait les doigts dans les coins du tiroir, en se récriant.

—Mais ce c'est pas possible! mais il y en a toujours eu, il y en avait encore des tas, ces jours-ci!… Il faut que ce soient toutes ces vieilles factures qui m'aient trompé. Je vous jure que, l'autre semaine, j'en ai vu, j'en ai touché beaucoup.

Il était d'une bonne foi si amusante, il s'étonnait avec une telle sincérité de grand enfant, que Clotilde ne put s'empêcher de rire. Ah! ce pauvre maître, quel homme d'affaires pitoyable! Puis, comme elle remarqua l'air fâché de Martine, son absolu désespoir devant ce peu d'argent qui représentait maintenant leur vie à tous les trois, elle fut prise d'un attendrissement désolé, ses yeux se mouillèrent, tandis qu'elle murmurait:

—Mon Dieu! c'est pour moi que tu as tout dépensé, c'est moi la ruine, la cause unique, si nous n'avons plus rien!

En effet, il avait oublié l'argent pris pour les cadeaux. La fuite était là, évidemment. Cela le rasséréna de comprendre. Et, comme, dans sa douleur, elle parlait de tout rendre aux marchands, il s'irrita.

—Ce que je t'ai donné, le rendre! Mais ce serait un peu de mon coeur que tu rendrais avec! Non, non, je mourrais de faim à côté, je te veux telle que je t'ai voulue!

Puis, confiant, voyant s'ouvrir un avenir illimité:

—D'ailleurs, ce n'est pas encore ce soir que nous mourrons de faim, n'est-ce pas, Martine?… Avec ça, nous irons loin.

Martine hocha la tête. Elle s'engageait bien à aller deux mois avec ça, peut-être trois, si l'on était très raisonnable, mais pas davantage. Autrefois, le tiroir était alimenté, de l'argent arrivait toujours un peu; tandis que, maintenant, les rentrées étaient complètement nulles, depuis que monsieur abandonnait ses malades. Il ne fallait donc pas compter sur une aide, venue du dehors. Et elle conclut, en disant:

—Donnez-moi les deux billets de cent francs. Je vais tâcher de les faire durer tout un mois. Ensuite, nous verrons…. Mais soyez bien prudent, ne touchez pas aux quatre cents francs d'or, fermez le tiroir et ne le rouvrez plus.

—Oh! ça, cria le docteur, tu peux être tranquille! Je me couperais plutôt la main.

Tout fut ainsi réglé. Martine gardait la libre disposition de ces ressources dernières; et l'on pouvait se fier à son économie, on était sûr qu'elle rognerait sur les centimes. Quant à Clotilde, qui n'avait jamais eu de bourse personnelle, elle ne devait même pas s'apercevoir du manque d'argent. Seul, Pascal souffrirait de n'avoir plus son trésor ouvert, inépuisable; mais il s'était formellement engagé à tout faire payer par la servante.

—Ouf! voilà de la bonne besogne! dit-il, soulagé, heureux, comme s'il venait d'arranger une affaire considérable, qui assurait pour toujours leur existence.

Une semaine s'écoula, rien ne semblait changé à la Souleiade. Dans le ravissement de leur tendresse, ni Pascal ni Clotilde ne paraissaient plus se douter de la misère menaçante. Et, un matin que celle-ci était sortie avec Martine, pour l'accompagner au marché, le docteur, resté seul, reçut une visite, qui le remplit d'abord d'une sorte de terreur. C'était la revendeuse qui lui avait vendu le corsage en vieux point d'Alençon, cette merveille, son premier cadeau. Il se sentait si faible contre une tentation possible, qu'il en tremblait. Avant même que la marchande eût prononcé une parole, il se défendit: non! non! il ne pouvait, il ne voulait rien acheter; et, les mains en avant, il l'empêchait de rien sortir de son petit sac de cuir. Elle pourtant, très grasse et affable, souriait, certaine de la victoire. D'une voix continue, enveloppante, elle se mit à parler, à lui conter une histoire: oui! une dame qu'elle ne pouvait pas nommer, une des dames les plus distinguées de Plassans, frappée d'un malheur, réduite à se défaire d'un bijou; puis, elle s'étendit sur la superbe occasion, un bijou qui avait coûté plus de douze cents francs, qu'on se résignait à laisser pour cinq cents. Sans hâte, elle avait ouvert son sac, malgré l'effarement, l'anxiété croissante du docteur; elle en tira une mince chaîne de cou, garnie par devant de sept perles, simplement; mais les perles avaient une rondeur, un éclat, une limpidité admirables. Cela était très fin, très pur, d'une fraîcheur exquise. Tout de suite, il l'avait vu, ce collier, au cou délicat de Clotilde, comme la parure naturelle de cette chair de soie, dont il gardait, à ses lèvres, le goût de fleur. Un autre bijou l'aurait inutilement chargé, ces perles ne diraient que sa jeunesse. Et, déjà, il l'avait pris entre ses doigts frémissants, il éprouvait une mortelle peine à l'idée de le rendre. Pourtant, il se défendait toujours, jurait qu'il n'avait pas cinq cents francs, tandis que la marchande continuait, de sa voix égale, à faire valoir le bon marché, qui était réel. Après un quart d'heure encore, quand elle crut le tenir, elle voulut bien, tout d'un coup, laisser le collier à trois cents francs; et il céda, sa folie du don fut la plus forte, son besoin de faire plaisir, de parer son idole, lorsqu'il alla prendre les quinze pièces d'or, dans le tiroir, pour les compter à la marchande, il était convaincu que les affaires s'arrangeraient, chez le notaire, et qu'on aurait bientôt beaucoup d'argent.

Alors, dès que Pascal se retrouva seul, avec le bijou dans sa poche, il fut pris d'une joie d'enfant, il prépara sa petite surprise, en attendant le retour de Clotilde, bouleversé d'impatience. Et, quand il l'aperçut, son coeur battit à se rompre. Elle avait très chaud, l'ardent soleil d'août embrasait le ciel. Aussi voulut-elle changer de robe, heureuse cependant de sa promenade, racontant avec des rires le bon marché que Martine venait de faire, deux pigeons pour dix-huit sous. Lui, suffoqué par l'émotion, l'avait suivie dans sa chambre; et, comme elle n'était plus qu'en jupon, les bras nus, les épaules nues, il affecta de remarquer quelque chose à son cou.

-Tiens! qu'est-ce que tu as donc là? Fais voir.

Il cachait le collier dans sa main, il parvint à le lui mettre, en feignant de promener ses doigts, pour s'assurer qu'elle n'avait rien. Mais elle se débattait, gaiement.

—Finis donc! Je sais bien qu'il n'y a rien…. Voyons, qu'est-ce que tu trafiques, qu'est-ce que tu as qui me chatouille?

D'une étreinte, il la saisit, il la mena devant la grande psyché, où elle se vit toute. A son cou, la mince chaîne n'était qu'un fil d'or, et elle aperçut les sept perles comme des étoiles laiteuses, nées là et doucement luisantes sur la soie de sa peau. C'était enfantin et délicieux. Tout de suite, elle eut un rire charmé, un roucoulement de colombe coquette qui se rengorge.

—Oh! maître, maître! que tu es bon!… Tu ne penses donc qu'à moi?…
Comme tu me rends heureuse!

Et la joie qu'elle avait dans les yeux, cette joie de femme et d'amante, ravie d'être belle, d'être adorée, le récompensait divinement de sa folie.

Elle avait renversé la tête, rayonnante, et elle tendait les lèvres. Il se pencha, ils se baisèrent.

—Tu es contente?

—Oh! oui, maître, contente, contente!… C'est si doux, si pur, les perles! Et celles-ci me vont si bien!

Un instant encore, elle s'admira dans la glace, innocemment vaniteuse de la fleur blonde de sa peau, sous les gouttes nacrées des perles. Puis, cédant à un besoin de se montrer, entendant remuer la servante dans la salle voisine, elle s'échappa, courut à elle, en jupon, la gorge nue.

—Martine! Martine! Vois donc ce que maître vient de me donner!… Hein, suis-je belle!

Mais, à la mine sévère, subitement terreuse de la vieille fille, sa joie fut gâtée. Peut-être eut-elle conscience du déchirement jaloux que son éclatante jeunesse produisait chez cette pauvre créature, usée dans la résignation muette de sa domesticité, en adoration devant son maître. Ce ne fut là, d'ailleurs, que le premier mouvement d'une seconde, inconscient pour l'une, à peine soupçonné par l'autre; et ce qui restait, c'était la désapprobation visible de la servante économe, le cadeau coûteux regardé de travers et condamné.

Clotilde fut saisie d'un petit froid.

—Seulement, murmura-t-elle, maître a encore fouillé dans son secrétaire…. C'est très cher, les perles, n'est-ce pas?

Pascal, gêné à son tour, se récria, expliqua l'occasion superbe, conta la visite de la revendeuse, en un flot de paroles. Une bonne affaire incroyable: on ne pouvait pas ne pas acheter.

—Combien? interrogea la jeune fille, avec une véritable anxiété.

—Trois cents francs.

Et Martine, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, terrible dans son silence, ne put retenir ce cri:

—Bon Dieu! de quoi vivre six semaines, et nous n'avons pas de pain!

De grosses larmes jaillirent des yeux de Clotilde. Elle aurait arraché le collier de son cou, si Pascal ne l'en avait empêchée. Elle parlait de le rendre sur-le-champ, elle bégayait, éperdue:

—C'est vrai, Martine a raison…. Maître est fou, et je suis folle moi-même, à garder ça une minute, dans la situation où nous sommes…. Il me brûlerait la peau. Je t'en supplie, laisse-le-moi reporter.

Jamais il ne voulut y consentir. Il se désolait avec elles deux, reconnaissait sa faute, criait qu'il était incorrigible, qu'on aurait du lui enlever tout l'argent. Et il courut au secrétaire, apporta les cent francs qui lui restaient, força Martine à les prendre.

—Je vous dis que je ne veux plus avoir un sou! Je le dépenserais encore…. Tenez! Martine, vous êtes la seule raisonnable. Vous ferez durer l'argent, j'en suis bien convaincu, jusqu'à ce que nos affaires soient arrangées…. Et toi, chérie, garde ça, ne me fais point de peine. Embrasse-moi, va t'habiller.

Il ne fut plus question de cette catastrophe. Mais Clotilde avait gardé le collier au cou, sous sa robe; et cela était d'une discrétion charmante, ce petit bijou si fin, si joli, ignoré de tous, qu'elle seule sentait sur elle. Parfois, dans leur intimité, elle souriait à Pascal, elle sortait vivement les perles de son corsage, pour les lui montrer, sans une parole; et, du même geste prompt, elle les remettait sur sa gorge tiède, délicieusement émue. C'était leur folie qu'elle lui rappelait; avec une gratitude confuse, un rayonnement de joie toujours aussi vive. Jamais plus elle ne les quitta.

Une vie de gêne, douce malgré tout, commença dès lors. Martine avait fait un inventaire exact des ressources de la maison, et c'était désastreux. Seule, la provision de pommes de terre promettait d'être sérieuse. Par une malechance, la jarre d'huile tirait à sa fin, de même que le dernier tonneau de vin s'épuisait. La Souleiade, n'ayant plus ni vignes ni oliviers, ne produisait guère que quelques légumes et un peu de fruits, des poires qui n'étaient pas mûres, du raisin de treille qui allait être l'unique régal. Enfin, il fallait quotidiennement acheter le pain et la viande. Aussi, dès le premier jour, la servante rationna-t-elle Pascal et Clotilde, supprimant les anciennes douceurs, les crèmes, les pâtisseries, réduisant les plats à la portion congrue. Elle avait repris toute son autorité d'autrefois, elle les traitait en enfants, qu'elle ne consultait même plus sur leurs désirs ni sur leurs goûts. C'était elle qui réglait les menus, qui savait mieux qu'eux ce dont ils avaient besoin, maternelle d'ailleurs, les entourant de soins infinis, faisant ce miracle de leur donner encore de l'aisance pour leur pauvre argent, ne les bousculant parfois que dans leur intérêt, comme on bouscule les gamins qui ne veulent pas manger leur soupe. Et il semblait que cette singulière maternité, cette immolation dernière, cette paix de l'illusion dont elle entourait leurs amours, la contentait un peu elle aussi, la tirait du sourd désespoir où elle était tombée. Depuis qu'elle veillait ainsi sur eux, elle avait retrouvé sa petite figure blanche de nonne vouée au célibat, ses calmes yeux couleur de cendre. Lorsque, après les éternelles pommes de terre, la petite côtelette de quatre sons, perdue au milieu des légumes, elle arrivait, certains jours, sans compromettre son budget, à leur servir des crêpes, elle triomphait, elle riait de leurs rires.

Pascal et Clotilde trouvaient tout très bien, ce qui ne les empêchait pas de la plaisanter, quand elle n'était pas là. Les anciennes moqueries sur son avarice recommençaient, ils prétendaient qu'elle comptait les grains de poivre, tant de grains par chaque plat, histoire de les économiser. Quand les pommes de terre manquaient par trop d'huile, quand les côtelettes se réduisaient à une bouchée, ils échangeaient un vif coup d'oeil, ils attendaient qu'elle fût sortie, pour étouffer leur gaieté dans leur serviette. Ils s'amusaient de tout, ils riaient de leur misère.

A la fin du premier mois, Pascal songea aux gages de Martine. D'habitude, elle prélevait elle-même ses quarante francs sur la bourse commune qu'elle tenait.

—Ma pauvre fille, lui dit-il un soir, comment allez-vous faire, pour vos gages, puisqu'il n'y a plus d'argent?

Elle resta un instant, les yeux à terre, l'air consterné.

—Dame! monsieur, il faudra bien que j'attende.

Mais il voyait qu'elle ne disait pas tout, qu'elle avait eu l'idée d'un arrangement, dont elle ne savait de quelle façon lui faire l'offre. Et il l'encouragea.

—Alors, du moment que monsieur y consentirait, j'aimerais mieux que monsieur me signât un papier..

—Comment, un papier?

—Oui, un papier où monsieur, chaque mois, dirait qu'il me doit quarante francs.

Tout de suite, Pascal lui fit le papier, et elle en fut très heureuse, elle le serra avec soin, comme du bel et bon argent. Cela, évidemment, la tranquillisait. Mais ce papier devint, pour le docteur et sa compagne, un nouveau sujet d'étonnement et de plaisanterie. Quel était donc l'extraordinaire pouvoir de l'argent sur certaines âmes? Cette vieille fille qui les servait à genoux, qui l'adorait surtout, lui, au point de lui avoir donné sa vie, et qui prenait cette garantie imbécile, ce chiffon de papier sans valeur, s'il ne pouvait la payer!

Du reste, ni Pascal ni Clotilde n'avaient eu, jusque-là, un grand mérite à garder leur sérénité dans l'infortune, car ils ne sentaient pas celle-ci. Ils vivaient au-dessus, plus loin, plus haut, dans l'heureuse et riche contrée de leur passion. A table, ils ignoraient ce qu'ils mangeaient, ils pouvaient faire le rêve de mets princiers, servis sur des plats d'argent. Autour d'eux, ils n'avaient pas conscience du dénuement qui croissait, de la servante affamée, nourrie de leurs miettes; et ils marchaient par la maison vide comme à travers un palais tendu de soie, regorgeant de richesses. Ce fut certainement l'époque la plus heureuse de leurs amours. La chambre était un monde, la chambre tapissée de vieille indienne, couleur d'aurore, où ils ne savaient comment épuiser l'infini, le bonheur sans fin d'être aux bras l'un de l'autre. Ensuite, la salle de travail gardait les bons souvenirs du passé, à ce point qu'ils y vivaient les journées, comme drapés luxueusement dans la joie d'y avoir déjà vécu si longtemps ensemble. Puis, dehors, au fond des moindres coins de la Souleiade, c'était le royal été qui dressait sa tente bleue, éblouissante d'or. Le matin, le long des allées embaumées de la pinède, à midi, sous l'ombre noire des platanes, rafraîchie par la chanson de la source, le soir, sur la terrasse qui se refroidissait ou sur l'aire encore tiède, baignée du petit jour bleu des premières étoiles, ils promenaient avec ravissement leur existence de pauvres, dont la seule ambition était de vivre toujours ensemble, dans l'absolu dédain de tout le reste. La terre était à eux, et les trésors, et les fêtes, et les souverainetés, du moment qu'ils se possédaient.

Vers la fin d'août, cependant, les choses se gâtèrent encore. Ils avaient parfois des réveils inquiets, au milieu de cette vie sans liens ni devoirs, sans travail, qu'ils sentaient si douce, mais impossible, mauvaise à toujours vivre. Un soir, Martine leur déclara qu'elle n'avait plus que cinquante francs, et qu'on aurait du mal à vivre deux semaines, en cessant de boire du vin. D'autre part, les nouvelles devenaient graves, le notaire Grandguillot était décidément insolvable, les créanciers personnels eux-mêmes ne toucheraient pas un sou. D'abord, on avait pu compter sur la maison et deux fermes que le notaire en fuite laissait forcément derrière lui; mais il était certain, maintenant, que ces propriétés se trouvaient mises au nom de sa femme; et, pendant que lui, en Suisse, disait-on, jouissait de la beauté des montagnes, celle-ci occupait une des fermes, qu'elle faisait valoir, très calme, loin des ennuis de leur déconfiture. Plassans bouleversé racontait que la femme tolérait les débordements du mari, jusqu'à lui permettre les deux maîtresses qu'il avait emmenées au bord des grands lacs. Et Pascal, avec son insouciance habituelle, négligeait même d'aller voir le procureur de la république, pour causer de son cas, suffisamment renseigné par tout ce qu'on lui racontait, demandant à quoi bon remuer cette vilaine histoire, puisqu'il n'y avait plus rien de propre ni d'utile à en tirer.

Alors, à la Souleiade, l'avenir apparut menaçant. C'était la misère noire, à bref délai. Et Clotilde, très raisonnable au fond, fut la première à trembler. Elle gardait sa gaieté vive, tant que Pascal était la; mais, plus prévoyante que lui, dans sa tendresse de femme, elle tombait à une véritable terreur, dès qu'il la quittait un instant, se demandant ce qu'il deviendrait, à son âge, chargé d'une maison si lourde. Tout un plan l'occupa en secret pendant plusieurs jours, celui de travailler, de gagner de l'argent, beaucoup d'argent, avec ses pastels. On s'était récrié tant de fois devant son talent singulier et si personnel, qu'elle mit Martine dans sa confidence et la chargea, un beau matin, d'aller offrir plusieurs de ses bouquets chimériques au marchand de couleurs du cours Sauvaire, qui était, affirmait-on, en relation de parenté avec un peintre de Paris. La condition formelle était de ne rien exposer à Plassans, de tout expédier au loin. Mais le résultat fut désastreux, le marchand resta effrayé devant l'étrangeté de l'invention, la fougue débridée de la facture, et il déclara que jamais ça ne se vendrait. Elle en fut désespérée, de grosses larmes lui vinrent aux yeux. A quoi servait-elle? c'était un chagrin et une honte, de n'être bonne à rien! Et il fallut que la servante la consolât, lui expliquât que toutes les femmes sans doute ne naissent pas pour travailler, que les unes poussent comme les fleurs dans les jardins, pour sentir bon, tandis que les autres sont le blé de la terre, qu'on écrase et qui nourrit.

Cependant, Martine ruminait un autre projet qui était de décider le docteur à reprendre sa clientèle. Elle finit par en parler à Clotilde, qui, tout de suite, lui montra les difficultés, l'impossibilité presque matérielle d'une pareille tentative. Justement, elle en avait causé avec Pascal, la veille encore. Lui aussi se préoccupait, songeait au travail, comme à l'unique chance de salut. L'idée de rouvrir un cabinet de consultation devait lui venir la première. Mais il était depuis si longtemps le médecin des pauvres! Comment oser se faire payer, lorsqu'il y avait tant d'années déjà qu'il ne réclamait plus d'argent? Puis, n'était-ce pas trop tard, à son âge, pour recommencer une carrière? sans compter les histoires absurdes qui couraient sur lui, toute cette légende de génie à demi fêlé qu'on lui avait faite. Il ne retrouverait pas un client, ce serait une cruauté inutile que de le forcer à un essai, dont il reviendrait sûrement le coeur meurtri et les mains vides. Clotilde, au contraire, s'employait toute, pour l'en détourner; et Martine comprit ces bonnes raisons, s'écria, elle aussi, qu'il fallait l'empêcher de courir le risque d'un si gros chagrin. D'ailleurs, en causant, une idée nouvelle lui était poussée, au souvenir d'un ancien registre découvert par elle dans une armoire, et sur lequel, autrefois, elle avait inscrit les visites du docteur. Beaucoup de gens n'avaient jamais payé, de sorte qu'une liste de ceux-ci occupait deux grandes pages du registre. Pourquoi donc, maintenant qu'on était malheureux, n'aurait-on pas exigé de ces gens les sommes qu'ils devaient? On pouvait bien agir sans en parler à monsieur, qui avait toujours refusé de s'adresser à la justice. Et, cette fois, Clotilde lui donna raison. Ce fut tout un complot: elle-même releva les créances, prépara les notes, que la servante alla porter. Mais nulle part elle ne toucha un sou, on lui répondit de porte en porte qu'on examinerait, qu'on passerait chez le docteur. Dix jours s'écoulèrent, personne ne vint, il n'y avait plus à la maison que six francs, de quoi vivre deux ou trois jours encore.

Martine, le lendemain, comme elle rentrait les mains vides, d'une nouvelle démarche chez un ancien client, prit Clotilde à part, pour lui raconter qu'elle venait de causer avec madame Félicité, au coin de la rue de la Banne. Celle-ci, sans doute, la guettait. Elle ne remettait toujours pas les pieds à la Souleiade. Même le malheur qui frappait son fils, cette perte brusque d'argent dont parlait toute la ville, ne l'avait pas rapprochée de lui. Mais elle attendait dans un frémissement passionné, elle ne gardait son attitude de mère rigoriste, ne pactisant pas avec certaines fautes, que certaine de tenir enfin Pascal à sa merci, comptant bien qu'il allait être forcé de l'appeler à son aide, un jour ou l'autre. Quand il n'aurait plus un sou, qu'il frapperait à sa porte, elle dicterait ses conditions, le déciderait au mariage avec Clotilde, ou mieux encore exigerait le départ de celle-ci. Pourtant, les journées passaient, elle ne le voyait pas venir. Et c'était pourquoi elle avait arrêté Martine, prenant une mine apitoyée, demandant des nouvelles, paraissant s'étonner qu'on n'eût point recours à sa bourse, tout en donnant à comprendre que sa dignité l'empêchait de faire le premier pas.

—Vous devriez en parler à monsieur et le décider, conclut la servante. En effet, pourquoi ne s'adresserait-il pas à sa mère? Ce serait tout naturel.

Clotilde se révolta.

—Oh! jamais! je ne me charge pas d'une commission pareille. Maître se fâcherait, et il aurait raison. Je crois bien qu'il se laisserait mourir de faim plutôt que de manger le pain de grand'mère.

Alors, le surlendemain soir, au dîner, comme Martine leur servait un reste de bouilli, elle les prévint.

—Je n'ai plus d'argent, monsieur, et demain il n'y aura que des pommes de terre, sans huile ni beurre…. Voici trois semaines que vous buvez de l'eau. Maintenant, il faudra se passer de viande.

Ils s'égayèrent, ils plaisantèrent encore.

—Vous avez du sel, ma brave fille?

—Oh! ça, oui, monsieur, encore un peu.

—Eh bien! des pommes de terre avec du sel, c'est très bon quand on a faim.

Elle retourna dans sa cuisine, et tout bas ils reprirent leurs moqueries sur son extraordinaire avarice. Jamais elle n'aurait offert de leur avancer dix francs, elle qui avait son petit trésor caché quelque part, dans un endroit solide que personne ne connaissait. D'ailleurs, ils en riaient, sans lui en vouloir, car elle ne devait pas plus songer à cela qu'à décrocher les étoiles, pour les leur servir.

La nuit, pourtant, dès qu'ils se furent couchés, Pascal sentit Clotilde fiévreuse, tourmentée d'insomnie. C'était d'habitude ainsi, aux bras l'un de l'autre, dans les tièdes ténèbres, qu'il la confessait; et elle osa lui dire son inquiétude pour lui, pour elle, pour la maison entière. Qu'allaient-ils devenir, sans ressources aucunes? Un instant, elle fut sur le point de lui parler de sa mère. Puis, elle n'osa pas, elle se contenta de lui avouer les démarches qu'elles avaient faites, Martine et elle: l'ancien registre retrouvé, les notes relevées et envoyées, l'argent réclamé partout, inutilement. Dans d'autres circonstances, il aurait eu, à cet aveu, un grand chagrin et une grande colère, blessé de ce qu'on avait agi sans lui, en allant contre l'attitude de toute sa vie professionnelle. Il resta silencieux d'abord, très ému, et cela suffisait à prouver quelle était par moments son angoisse secrète, sous cette insouciance de la misère qu'il montrait. Puis, il pardonna à Clotilde en la serrant éperdument contre sa poitrine, il finit par dire qu'elle avait bien fait, qu'on ne pouvait pas vivre plus longtemps de la sorte. Ils cessèrent de parler, mais elle le sentait qui ne dormait pas, qui cherchait comme elle un moyen de trouver l'argent nécessaire aux besoins quotidiens. Telle fut leur première nuit malheureuse, une nuit de souffrance commune, où elle, se désespérait du tourment qu'il se faisait, où lui, ne pouvait tolérer l'idée de la savoir sans pain.

Au déjeuner, le lendemain, ils ne mangèrent que des fruits. Le docteur était resté muet toute la matinée, en proie à un visible combat. Et ce fut seulement vers trois heures qu'il prit une résolution.

—Allons, il faut se remuer, dit-il à sa compagne. Je ne veux pas que tu jeûnes, ce soir encore…. Va mettre un chapeau, nous sortons ensemble.

Elle le regardait, attendant de comprendre.

—Oui, puisqu'on nous doit de l'argent et qu'on n'a pas voulu vous le donner, je vais aller voir si on me le refuse, à moi aussi.

Ses mains tremblaient, cette idée de se faire payer de la sorte, après tant d'années, devait lui coûter affreusement; mais il s'efforçait de sourire, il affectait toute une bravoure. Et elle, qui sentait, au bégaiement de sa voix, la profondeur de son sacrifice, en éprouva une violente émotion.

—Non! non! maître, n'y va pas, si cela te fait trop de peine…. Martine pourrait y retourner.

Mais la servante, qui était là, approuvait beaucoup monsieur, au contraire.

—Tiens! pourquoi donc monsieur n'irait-il pas? Il n'y a jamais de honte à réclamer ce qu'on vous doit…. N'est-ce pas? chacun le sien…. Je trouve ça très bien, moi, que monsieur montre enfin qu'il est un homme.

Alors, de même que jadis, aux heures de félicité, le vieux roi David, ainsi que Pascal se nommait parfois en plaisantant, sortit au bras d'Abisaïg. Ni l'un ni l'autre n'étaient encore en haillons, lui avait toujours sa redingote correctement boutonnée, tandis qu'elle portait sa jolie robe de toile, à pois rouges; mais le sentiment de leur misère sans doute les diminuait, leur faisait croire qu'ils n'étaient plus que deux pauvres, tenant peu de place, filant modestement le long des maisons. Les rues ensoleillées étaient presque vides. Quelques regards les gênèrent; et ils ne hâtaient pas leur marche, tellement leur coeur se serrait.

Pascal voulut commencer par un ancien magistrat, qu'il avait soigné pour une affection des reins. Il entra, après avoir laissé Clotilde sur un banc du cours Sauvaire. Mais il fut très soulagé, lorsque le magistrat, prévenant sa demande, lui expliqua qu'il touchait ses rentes en octobre et qu'il le payerait alors. Chez une vieille dame, une septuagénaire, paralytique, ce fut autre chose: elle s'offensa qu'on lui eût envoyé sa note par une domestique qui n'avait pas été polie; si bien qu'il s'empressa de lui présenter ses excuses, en lui donnant tout le temps qu'elle désirerait. Puis, il monta les trois étages d'un employé aux contributions, qu'il trouva souffrant encore, aussi pauvre que lui, à ce point qu'il n'osa même pas formuler sa demande. De là, défilèrent à la suite une mercière, la femme d'un avocat, un marchand d'huile, un boulanger, tous des gens à leur aise; et tous l'évincèrent, les uns sous des prétextes, les autres en ne le recevant pas; il y en eut même un qui affecta de ne pas comprendre. Restait la marquise de Valqueyras, l'unique représentante d'une très ancienne famille, fort riche et d'une avarice célèbre, veuve, avec une fillette de dix ans. Il l'avait gardée pour la dernière, car elle l'effrayait beaucoup. Il finit par sonner à son antique hôtel, au bas du cours Sauvaire, une construction monumentale, du temps de Mazarin. Et il y demeura si longtemps, que Clotilde, qui se promenait sous les arbres, fut prise d'inquiétude.

Enfin, quand il reparut, au bout d'une grande demi-heure, elle plaisanta, soulagée.

—Quoi donc? elle n'avait pas de monnaie?

Mais, chez celle-là encore, il n'avait rien touché. Elle s'était plainte de ses fermiers, qui ne la payaient plus.

—Imagine-toi, continua-t-il pour expliquer sa longue absence, la fillette est malade. Je crains que ce ne soit un commencement de fièvre muqueuse…. Alors, elle a voulu me la montrer, et j'ai examiné cette pauvre petite….

Un invincible sourire montait aux lèvres de Clotilde.

—Et tu as laissé une consultation?

—Sans doute, pouvais-je faire autrement?

Elle lui avait repris le bras, très émue, et il la sentit qui le serrait fortement sur son coeur. Un instant, ils marchèrent au hasard. C'était fini, il ne leur restait qu'à rentrer chez eux, les mains vides. Mais lui refusait, s'obstinait à vouloir pour elle autre chose que les pommes de terre et l'eau qui les attendaient. Quand ils eurent remonté le cours Sauvaire, ils tournèrent à gauche, dans la ville neuve; et il semblait que le malheur s'acharnait, les emportant à la dérive.

—Écoute, dit-il enfin, j'ai une idée…. Si je m'adressais à Ramond, il nous prêterait volontiers mille francs, qu'on lui rendrait, lorsque nos affaires seront arrangées.

Elle ne répondit pas tout de suite. Ramond, qu'elle avait repoussé, qui était marié maintenant, installé dans une maison de la ville neuve, en passe d'être le beau médecin à la mode et de gagner une fortune! Elle le savait heureusement d'esprit droit, de coeur solide. S'il n'était pas revenu les voir, c'était à coup sûr par discrétion. Lorsqu'il les rencontrait, il les saluait d'un air si émerveillé, si content de leur bonheur!

—Est-ce que ça te gêne? demanda ingénument Pascal, qui aurait ouvert au jeune médecin sa maison, sa bourse, son coeur.

Alors, elle se hâta de répondre.

—Non, non!… Il n'y a jamais eu entre nous que de l'affection et de la franchise. Je crois que je lui ai fait beaucoup de peine, mais il m'a pardonné…. Tu as raison, nous n'avons pas d'autre ami, c'est à Ramond qu'il faut nous adresser.

La malechance les poursuivait, Ramond était absent, en consultation à Marseille, d'où il ne devait revenir que le lendemain soir; et ce fut la jeune madame Ramond qui les reçut, une ancienne amie de Clotilde, dont elle était la cadette, de trois ans. Elle parut un peu gênée, se montra pourtant fort aimable. Mais le docteur, naturellement, ne fit pas sa demande, et se contenta d'expliquer sa visite, en disant que Ramond lui manquait.

Dans la rue, de nouveau, Pascal et Clotilde se sentirent seuls et perdus. Où se rendre, maintenant? quelle tentative faire? Et ils durent se remettre à marcher, au petit bonheur.

—Maître, je ne t'ai pas dit, osa murmurer Clotilde, il paraît que Martine a rencontré grand'mère…. Oui, grand'mère s'est inquiétée de nous, lui a demandé pourquoi nous n'allions pas chez elle, si nous étions dans le besoin…. Et, tiens! voilà sa porte là-bas….

En effet, ils étaient rue de la Banne, on apercevait l'angle de la place de la Sous-Préfecture. Mais il venait de comprendre, il la faisait taire.

—Jamais, entends-tu!… Et toi-même, tu n'irais pas. Tu me dis cela, parce que tu as du chagrin; à me voir ainsi sur le pavé. Moi aussi, j'ai le coeur gros, en songeant que tu es là et que tu souffres. Seulement, il vaut mieux souffrir que de faire une chose dont on garderait le continuel remords…. Je ne veux pas, je ne peux pas.

Ils quittèrent la rue de la Banne, ils s'engagèrent dans le vieux quartier.

—J'aime mieux mille fois m'adresser aux étrangers…. Peut-être avons-nous des amis encore, mais ils ne sont que parmi les pauvres.

Et, résigné à l'aumône, David continua sa marche au bras d'Abisaïg, le vieux roi mendiant s'en alla de porte en porte, appuyé à l'épaule de la sujette amoureuse, dont la jeunesse restait son unique soutien. Il était près de six heures, la forte chaleur tombait, les rues étroites s'emplissaient de monde; et, dans ce quartier populeux, où ils étaient aimés, on les saluait, on leur souriait. Un peu de pitié se mêlait à l'admiration, car personne n'ignorait leur ruine. Pourtant, ils semblaient d'une beauté plus haute, lui tout blanc, elle toute blonde, ainsi foudroyés. On les sentait unis et confondus davantage, la tête toujours droite et fiers de leur éclatant amour, mais frappés par le malheur, lui ébranlé, tandis qu'elle, d'un coeur vaillant, le redressait. Des ouvriers en bourgeron passèrent, qui avaient plus d'argent dans leur poche. Personne n'osa leur offrir le sou qu'on ne refuse pas à ceux qui ont faim. Rue Canquoin, ils voulurent s'arrêter chez Guiraude: elle était morte à son tour, la semaine d'auparavant. Deux autres tentatives qu'ils firent, échouèrent. Désormais, ils en étaient à rêver quelque part un emprunt de dix francs. Ils battaient la ville depuis trois heures.

Ah! ce Plassans, avec le cours Sauvaire, la rue de Rome et la rue de la Banne qui le partageaient en trois quartiers, ce Plassans aux fenêtres closes, cette ville mangée de soleil, d'apparence morte, et qui cachait sous cette immobilité toute une vie nocturne de cercle et de jeu, trois fois encore ils la traversèrent, d'un pas ralenti, par cette fin limpide d'une ardente journée d'août! Sur le cours, d'anciennes pataches, qui conduisaient aux villages de la montagne, attendaient, dételées; et, à l'ombre noire des platanes, aux portes des cafés, les consommateurs, qu'on voyait là dès sept heures du matin, les regardèrent avec des sourires. Dans la ville neuve également, où des domestiques se plantèrent sur le seuil des maisons cossues, ils sentirent moins de sympathie que dans les rues désertes du quartier Saint-Marc, dont les vieux hôtels gardaient un silence ami. Ils retournèrent au fond du vieux quartier, ils allèrent jusqu'à Saint-Saturnin, la cathédrale, dont le jardin du chapitre ombrageait l'abside, un coin de délicieuse paix, d'où un pauvre les chassa en leur demandant lui-même l'aumône. On bâtissait beaucoup du côté de la gare, un nouveau faubourg poussait là, ils s'y rendirent. Puis, ils revinrent une dernière fois jusqu'à la place de la Sous-Préfecture, avec un brusque réveil d'espoir, l'idée qu'ils finiraient par rencontrer quelqu'un, que de l'argent leur serait offert. Mais ils n'étaient toujours accompagnés que du pardon souriant de la ville, à les voir si unis et si beaux. Les cailloux de la Viorne, le petit pavage pointu, leur blessait les pieds. Et ils durent enfin rentrer sans rien à la Souleiade, tous les deux, le vieux roi mendiant et sa sujette soumise, Abisaïg dans sa fleur de jeunesse, qui ramenait David vieillissant, dépouillé de ses biens, las d'avoir inutilement battu les routes.