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Le Docteur Pascal

Chapter 7: III
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About This Book

A physician-scientist compiles an exhaustive archive of a large family to examine heredity, combining clinical observations, experiments, and documentary research. Reconstructing interlinked lives exposes recurring physical and moral traits, ambitions, illnesses, and secrets that illuminate how heredity, environment, and chance shape successive generations under the Second Empire. The narrative alternates close psychological portraits and medico-scientific analysis, tracing the tension between the quest for objective knowledge and personal attachments. It culminates in an attempt to synthesize family evidence into a coherent theory, offering a calm, methodical conclusion to a long naturalistic cycle.

Ah! cette hérédité, quel sujet pour lui de méditations sans fin! L'inattendu, le prodigieux n'était-ce point que la ressemblance ne fût pas complète, mathématique, des parents aux enfants? Il avait, pour sa famille, d'abord dressé un arbre logiquement déduit, où les parts d'influence, de génération en génération, se distribuaient moitié par moitié, la part du père et la part de la mère. Mais la réalité vivante, presque à chaque coup, démentait la théorie. L'hérédité, au lieu d'être la ressemblance, n'était que l'effort vers la ressemblance, contrarié par les circonstances et le milieu. Et il avait abouti à ce qu'il nommait l'hypothèse de l'avortement des cellules. La vie n'est qu'un mouvement, et l'hérédité étant le mouvement communiqué, les cellules, dans leur multiplication les unes des autres, se poussaient, se foulaient, se casaient, en déployant chacune l'effort héréditaire; de sorte que si, pendant cette lutte, des cellules plus faibles succombaient, on voyait se produire, au résultat final, des troubles considérables, des organes totalement différents. L'innéité, l'invention constante de la nature à laquelle il répugnait, ne venait-elle pas de là? n'était-il pas, lui, si différent de ses parents, que par suite d'accidents pareils, ou encore par l'effet de l'hérédité larvée, à laquelle il avait cru un moment, car tout arbre généalogique a des racines qui plongent dans l'humanité jusqu'au premier homme, on ne saurait partir d'un ancêtre unique, on peut toujours ressembler à un ancêtre plus ancien, inconnu. Pourtant, il doutait de l'atavisme, son opinion était, malgré un exemple singulier pris dans sa propre famille, que la ressemblance, au bout de deux ou trois générations, doit sombrer, en raison des accidents, des interventions, des mille combinaisons possibles. Il y avait donc là un perpétuel devenir, une transformation constante dans cet effort communiqué, cette puissance transmise, cet ébranlement qui souffle la vie à la matière et qui est toute la vie. Et des questions multiples se posaient. Existait-il un progrès physique et intellectuel à travers les âges? Le cerveau, au contact des sciences grandissantes, s'amplifiait-il? Pouvait-on espérer, à la longue, une plus grande somme de raison et de bonheur? Puis, c'étaient des problèmes spéciaux, un entre autres, dont le mystère l'avait longtemps irrité: comment un garçon, comment une fille, dans la conception? n'arriverait-on jamais à prévoir scientifiquement le sexe, ou tout au moins à l'expliquer? Il avait écrit, sur cette matière, un très curieux mémoire, bourré de faits, mais concluant en somme à l'ignorance absolue où l'avaient laissé les plus tenaces recherches. Sans doute, l'hérédité ne le passionnait-elle ainsi que parce qu'elle restait obscure, vaste et insondable, comme toutes les sciences balbutiantes encore, où l'imagination est maîtresse. Enfin, une longue étude qu'il avait faite sur l'hérédité de la phtisie, venait de réveiller en lui la foi chancelante du médecin guérisseur, en le lançant dans l'espoir noble et fou de régénérer l'humanité.

En somme, le docteur Pascal n'avait qu'une croyance, la croyance à la vie. La vie était l'unique manifestation divine. La vie, c'était Dieu, le grand moteur, l'âme de l'univers. Et la vie n'avait d'autre instrument que l'hérédité, l'hérédité faisait le monde; de sorte que, si l'on avait pu la connaître, la capter pour disposer d'elle, on aurait fait le monde à son gré. Chez lui, qui avait vu de près la maladie, la souffrance et la mort, une pitié militante de médecin s'éveillait. Ah! ne plus être malade, ne plus souffrir, mourir le moins possible! Son rêve aboutissait à cette pensée qu'on pourrait hâter le bonheur universel, la cité future de perfection et de félicité, en intervenant, en assurant de la santé à tous. Lorsque tous seraient sains, forts, intelligents, il n'y aurait plus qu'un peuple supérieur, infiniment sage et heureux. Dans l'Inde, est-ce qu'en sept générations, on ne faisait pas d'un soudra un brahmane, haussant ainsi expérimentalement le dernier des misérables au type humain le plus achevé? Et, comme, dans son étude sur la phtisie, il avait conclu qu'elle n'était pas héréditaire, mais que tout enfant de phtisique apportait un terrain dégénéré où la phtisie se développait avec une facilité rare, il ne songeait plus qu'à enrichir ce terrain appauvri par l'hérédité, pour lui donner la force de résister aux parasites, ou plutôt aux ferments destructeurs qu'il soupçonnait dans l'organisme, longtemps avant la théorie des microbes. Donner de la force, tout le problème était là; et donner de la force, c'était aussi donner de la volonté, élargir le cerveau en consolidant les autres organes.

Vers ce temps, le docteur, lisant un vieux livre de médecine du quinzième siècle, fut très frappé par une médication, dite «médecine des signatures». Pour guérir un organe malade, il suffisait de prendre à un mouton ou à un boeuf le même organe sain, de le faire bouillir, puis d'en faire avaler le bouillon. La théorie était de réparer par le semblable, et dans les maladies de foie surtout, disait le vieil ouvrage, les guérisons ne se comptaient plus. Là-dessus, l'imagination du docteur travailla. Pourquoi ne pas essayer? Puisqu'il voulait régénérer les héréditaires affaiblis, à qui la substance nerveuse manquait, il n'avait qu'à leur fournir de la substance nerveuse, normale et saine. Seulement, la méthode du bouillon lui parut enfantine, il inventa de piler dans un mortier de la cervelle et du cervelet de mouton, en mouillant avec de l'eau distillée, puis de décanter et de filtrer la liqueur ainsi obtenue. Il expérimenta ensuite sur ses malades cette liqueur mêlée à du vin de Malaga, sans en tirer aucun résultat appréciable. Brusquement, comme il se décourageait, il eut une inspiration, un jour qu'il faisait à une dame atteinte de coliques hépatiques une injection de morphine, avec la petite seringue de Pravaz. S'il essayait, avec sa liqueur, des injections hypodermiques? Et tout de suite, dès qu'il fut rentré, il expérimenta sur lui-même, il se fit une piqûre aux reins, qu'il renouvela matin et soir. Les premières doses, d'un gramme seulement, furent sans effet. Mais, ayant doublé et triplé la dose, il fut ravi, un matin, au lever, de retrouver ses jambes de vingt ans. Il alla de la sorte jusqu'à cinq grammes, et il respirait plus largement, il travaillait avec une lucidité, une aisance, qu'il avait perdue depuis des années. Tout un bien-être, toute une joie de vivre l'inondait. Dès lors, quand il eut fait fabriquer à Paris une seringue pouvant contenir cinq grammes, il fut surpris des résultats heureux obtenus sur ses malades, qu'il remettait debout en quelques jours, comme dans un nouveau flot de vie, vibrante, agissante. Sa méthode était bien encore empirique et barbare, il y devinait toutes sortes de dangers, surtout il avait peur de déterminer des embolies, si la liqueur n'était pas d'une pureté parfaite. Puis, il soupçonnait que l'énergie de ses convalescents venait en partie de la fièvre qu'il leur donnait. Mais il n'était qu'un pionnier, la méthode se perfectionnerait plus tard. N'y avait-il pas déjà là un prodige, à faire marcher les ataxiques, à ressusciter les phtisiques, à rendre même des heures de lucidité aux fous? Et, devant cette trouvaille de l'alchimie du vingtième siècle, un immense espoir s'ouvrait, il croyait avoir découvert la panacée universelle, la liqueur de vie destinée à combattre la débilité humaine, seule cause réelle de tous les maux, une véritable et scientifique fontaine de Jouvence, qui, en donnant de la force, de la santé et de la volonté, referait une humanité toute neuve et supérieure.

Ce matin-là, dans sa chambre, une pièce au nord, un peu assombrie par le voisinage des platanes, meublée simplement de son lit de fer, d'un secrétaire en acajou et d'un grand bureau, où se trouvaient un portier et un microscope, il achevait, avec des soins infinis, la fabrication d'une fiole de sa liqueur. Après avoir pilé de la substance nerveuse de mouton, dans de l'eau distillée, il avait dû décanter et filtrer. Et il venait enfin d'obtenir une petite bouteille d'un liquide trouble, opalin, irisé de reflets bleuâtres, qu'il regarda longtemps à la lumière, comme s'il avait tenu le sang régénérateur et sauveur du monde.

Mais des coups légers contre la porte et une voix pressante le tirèrent de son rêve.

—Eh bien! quoi donc? monsieur, il est midi un quart, vous ne voulez pas déjeuner?

En bas, en effet, le déjeuner attendait, dans la grande salle à manger fraîche. On avait laissé les volets fermés, un seul venait d'être entrouvert. C'était une pièce gaie, aux panneaux de boiserie gris perle, relevé de filets bleus. La table, le buffet, les chaises, avaient dû compléter autrefois le mobilier empire qui garnissait les chambres; et, sur le fond clair, le vieil acajou s'enlevait en vigueur, d'un rouge intense. Une suspension de cuivre poli, toujours reluisante, brillait comme un soleil; tandis que, sur les quatre murs, fleurissaient quatre grands bouquets au pastel, des giroflées, des oeillets, des jacinthes, des roses.

Rayonnant, le docteur Pascal entra.

—Ah! fichtre! je me suis oublié, je voulais finir…. En voilà, de la toute neuve et de la très pure, cette fois, de quoi faire des miracles!

Et il montrait la fiole, qu'il avait descendue, dans son enthousiasme. Mais il aperçut Clotilde droite et muette, l'air sérieux. Le sourd dépit de l'attente venait de la rendre à tout son hostilité, et elle qui avait brûlé de se jeter à son cou, le matin, restait immobile, comme refroidie et écartée de lui.

—Bon! reprit-il, sans rien perdre de son allégresse, nous boudons encore. C'est ça qui est vilain!… Alors, tu ne l'admires pas, ma liqueur de sorcier, qui réveille les morts?

Il s'était mis à table, et la jeune fille, en s'asseyant en face de lui, dut enfin répondre.

—Tu sais bien, maître, que j'admire tout de toi…. Seulement, mon désir est que les autres aussi t'admirent. Et il y a cette mort du pauvre vieux Boutin….

—Oh! s'écria-t-il sans la laisser achever, un épileptique qui a succombé dans une crise congestive!… Tiens! puisque tu es de méchante humeur, ne causons plus de cela: tu me ferais de la peine, et ça gâterait ma journée.

Il y avait des oeufs à la coque, des côtelettes, une crème. Et un silence se prolongea, pendant lequel, malgré sa bouderie, elle mangea à belles dents, étant d'un appétit solide, qu'elle n'avait pas la coquetterie de cacher. Aussi finit-il par reprendre en riant:

—Ce qui me rassure, c'est que ton estomac est bon…. Martine, donnez donc du pain à mademoiselle.

Comme d'habitude, celle-ci les servait, les regardait manger avec sa familiarité tranquille. Souvent même, elle causait avec eux.

—Monsieur, dit-elle, quand elle eut coupé du pain, le boucher a apporté sa note, faut-il la payer?

Il leva la tête, la contempla avec surprise.

—Pourquoi me demandez-vous ça? D'ordinaire, ne payez-vous pas sans me consulter?

C'était en effet Martine qui tenait la bourse. Les sommes déposées chez M. Grandguillot, notaire à Plassans, produisaient une somme ronde de six mille francs de rente. Chaque trimestre, les quinze cents francs restaient entre les mains de la servante, et elle en disposait au mieux des intérêts de la maison, achetait et payait tout, avec la plus stricte économie, car elle était avare, ce dont on la plaisantait même continuellement. Clotilde, très peu dépensière, n'avait pas de bourse à elle. Quant au docteur, il prenait, pour ses expériences et pour son argent de poche, sur les trois ou quatre mille francs qu'il gagnait encore par an et qu'il jetait au fond d'un tiroir du secrétaire; de sorte qu'il y avait là un petit trésor, de l'or et des billets de banque, dont il ne connaissait jamais le chiffre exact.

—Sans doute, monsieur, je paye, reprit la servante, mais lorsque c'est moi qui ai pris la marchandise; et, cette fois, la note est si grosse, à cause de toutes ces cervelles que le boucher vous a fournies….

Le docteur l'interrompit brusquement.

—Ah ça! dites donc, est-ce que vous allez vous mettre contre moi, vous aussi? Non, non! ce serait trop!… Hier, vous m'avez fait beaucoup de chagrin, toutes les deux, et j'étais en colère. Mais il faut que cela cesse, je ne veux pas que la maison devienne un enfer…. Deux femmes contre moi, et les seules qui m'aiment un peu! Tous savez, je préférerais tout de suite prendre la porte!

Il ne se fâchait pas, il riait, bien qu'on sentit, au tremblement de sa voix, l'inquiétude de son coeur. Et il ajouta, de son air gai de bonhomie:

—Si vous avez peur pour votre fin de mois, ma fille, dites au boucher de m'envoyer ma note à part…. Et n'ayez pas de crainte, on ne vous demande pas d'y mettre du vôtre, vos sous peuvent dormir.

C'était une allusion à la petite fortune personnelle de Martine. En trente ans, à quatre cents francs de gages, elle avait gagné douze mille francs, sur lesquels elle n'avait prélevé que le strict nécessaire de son entretien; et, engraissée, presque triplée par les intérêts, la somme de ses économies était aujourd'hui d'une trentaine de mille francs, qu'elle n'avait pas voulu placer chez M. Grandguillot, par un caprice, une volonté de mettre son argent à l'écart. Il était ailleurs, en rentes solides.

—Les sous qui dorment sont des sous honnêtes, dit-elle gravement. Mais monsieur a raison, je dirai au boucher d'envoyer une note à part, puisque toutes ces cervelles sont pour la cuisine à monsieur, et non pour la mienne.

Cette explication avait fait sourire Clotilde que les plaisanteries sur l'avarice de Martine amusaient d'ordinaire; et le déjeuner s'acheva plus gaiement. Le docteur voulut aller prendre le café sous les platanes, en disant qu'il avait besoin d'air, après s'être enfermé toute la matinée. Le café fut donc servi sur la table de pierre, près de la fontaine. Et qu'il faisait bon là, dans l'ombre, dans la fraîcheur chantante de l'eau, tandis que, à l'entour, la pinède, l'aire, la propriété entière brûlait, au soleil de deux heures!

Pascal avait complaisamment apporté la fiole de substance nerveuse, qu'il regardait, posée sur la table.

—Ainsi, mademoiselle, reprit-il d'un air de plaisanterie bourrue, vous ne croyez pas à mon élixir de résurrection, et vous croyez aux miracles!

—Maître, répondit Clotilde, je crois que nous ne savons pas tout.

Il eut un geste d'impatience.

—Mais il faudra tout savoir…. Comprends donc, petite têtue, que jamais on n'a constaté scientifiquement une seule dérogation aux lois invariables qui régissent l'univers. Seule, jusqu'à ce jour, l'intelligence humaine est intervenue, je te défie bien de trouver une volonté réelle, une intention quelconque, en dehors de la vie…. Et tout est là, il n'y a, dans le monde, pas d'autre volonté que cette force qui pousse tout à la vie, à une vie de plus en plus développée et supérieure.

Il s'était levé, le geste large, et une telle foi le soulevait, que la jeune fille le regardait, surprise de le trouver si jeune, sous ses cheveux blancs.

—Veux-tu que je te dise mon Credo, à moi, puisque tu m'accuses de ne pas vouloir du tien…. Je crois que l'avenir de l'humanité est dans le progrès de la raison par la science. Je crois que la poursuite de la vérité par la science est l'idéal divin que l'homme doit se proposer. Je crois que tout est illusion et vanité, en dehors du trésor des vérités lentement acquises et qui ne se perdront jamais plus. Je crois que la somme de ces vérités, augmentées toujours, finira par donner à l'homme un pouvoir incalculable, et la sérénité, sinon le bonheur…. Oui, je crois au triomphe final de la vie.

Et son geste, élargi encore, faisait le tour du vaste horizon, comme pour prendre à témoin cette campagne en flammes, où bouillaient les sèves de toutes les existences.

—Mais le continuel miracle, mon enfant, c'est la vie…. Ouvre donc les yeux, regarde!

Elle hocha la tête.

—Je les ouvre, et je ne vois pas tout…. C'est toi, maître, qui es un entêté, quand tu ne veux pas admettre qu'il y a, là-bas, un inconnu où tu n'entreras jamais. Oh! je sais, tu es trop intelligent pour ignorer cela. Seulement, tu ne veux pas en tenir compte, tu mets l'inconnu à part, parce qu'il te gênerait dans tes recherches…. Tu as beau me dire d'écarter le mystère, de partir du connu à la conquête de l'inconnu, je ne puis pas, moi! le mystère tout de suite me réclame et m'inquiète.

Il l'écoutait en souriant, heureux de la voir s'animer, et il caressa de la main les boucles de ses cheveux blonds.

—Oui, oui, je sais, tu es comme les autres, tu ne peux vivre sans illusion et sans mensonge…. Enfin, va, nous nous entendrons quand même. Porte-toi bien, c'est la moitié de la sagesse et du bonheur.

Puis, changeant de conversation:

—Voyons, tu vas pourtant m'accompagner et m'aider dans ma tournée de miracles…. C'est jeudi, mon jour de visites. Quand la chaleur sera un peu tombée, nous sortirons ensemble.

Elle refusa d'abord, pour paraître ne pas céder; et elle finit par consentir, en voyant la peine qu'elle lui faisait. D'habitude, elle l'accompagnait. Ils restèrent longtemps sous les platanes, jusqu'au moment où le docteur monta s'habiller. Lorsqu'il redescendit, correctement serré dans une redingote, coiffé d'un chapeau de soie à larges bords, il parla d'atteler Bonhomme, le cheval qui, pendant un quart de siècle, l'avait mené à ses visites. Mais la pauvre vieille bête devenait aveugle, et par reconnaissance pour ses services, par tendresse pour sa personne, on ne le dérangeait plus guère. Ce soir-là, il était tout endormi, l'oeil vague, les jambes perdues de rhumatismes. Aussi le docteur et la jeune fille, étant allés le voir dans l'écurie, lui mirent-ils un gros baiser à gauche et à droite des naseaux, en lui disant de se reposer sur une botte de bonne paille, que la servante apporta. Et ils décidèrent qu'ils iraient à pied.

Clotilde, gardant sa robe de toile blanche, à pois rouges, avait simplement noué sur ses cheveux un large chapeau de paille, couvert d'une touffe de lilas; et elle était charmante, avec ses grands yeux, son visage de lait et de rose, dans l'ombre des vastes bords. Quand elle sortait ainsi, au bras de Pascal, elle mince, élancée et si jeune, lui rayonnant, le visage éclairé par la blancheur de la barbe, d'une vigueur encore qui la lui faisait soulever pour franchir les ruisseaux, on souriait sur leur passage, on se retournait en les suivant du regard, tant ils étaient beaux et joyeux. Ce jour-là, comme ils débouchaient du chemin des Fenouillères, à la porte de Plassans, un groupe de commères s'arrêta net de causer. On aurait dit un de ces anciens rois qu'on voit dans les tableaux, un de ces rois puissants et doux qui ne vieillissent plus, la main posée sur l'épaule d'une enfant belle comme le jour, dont la jeunesse éclatante et soumise les soutient.

Ils tournaient sur le cours Sauvaire, pour gagner la rue de la Banne, lorsqu'un grand garçon brun, d'une trentaine d'années, les arrêta.

—Ah! maître, vous m'avez oublié. J'attends toujours votre note, sur la phtisie.

C'était le docteur Ramond, installé depuis deux années à Plassans, et qui s'y faisait une belle clientèle. De tête superbe, dans tout l'éclat d'une virilité souriante, il était adoré des femmes, et il avait heureusement beaucoup d'intelligence et beaucoup de sagesse.

—Tiens! Ramond, bonjour!… Mais pas du tout, cher ami, je ne vous oublie pas. C'est cette petite fille à qui j'ai donné hier la note à copier et qui n'en a encore rien fait.

Les deux jeunes gens s'étaient serré la main, d'un air d'intimité cordiale.

—Bonjour, mademoiselle Clotilde.

—Bonjour, monsieur Ramond.

Pendant une fièvre muqueuse, heureusement bénigne, que la jeune fille avait eue l'année précédente, le docteur Pascal s'était affolé, au point de douter de lui; et il avait exigé que son jeune confrère l'aidât, le rassurât. C'était ainsi qu'une familiarité, une sorte de camaraderie s'était nouée entre les trois.

—Vous aurez votre note demain matin, je vous le promets, reprit-elle en riant.

Mais Ramond les accompagna quelques minutes, jusqu'au bout de la rue de la Banne, à l'entrée du vieux quartier, où ils allaient. Et il y avait, dans la façon dont il se penchait, en souriant à Clotilde, tout un amour discret, lentement grandi, attendant avec patience l'heure fixée pour le plus raisonnable des dénouements. D'ailleurs, il écoutait avec déférence le docteur Pascal, dont il admirait beaucoup les travaux.

—Tenez! justement, cher ami, je vais chez Guiraude, vous savez cette femme dont le mari, un tanneur, est mort phtisique, il y a cinq ans. Deux enfants lui sont restés: Sophie, une fille de seize ans bientôt, que j'ai pu heureusement, quatre ans avant la mort du père, faire envoyer à la campagne, près d'ici, chez une de ses tantes; et un fils, Valentin, qui vient d'avoir vingt et un ans, et que la mère a voulu garder près d'elle, par un entêtement de tendresse, malgré les affreux résultats dont je l'avais menacée. Eh bien! voyez si j'ai raison de prétendre que la phtisie n'est pas héréditaire, mais que les parents phtisiques lèguent seulement un terrain dégénéré, dans lequel la maladie se développe, à la moindre contagion. Aujourd'hui, Valentin, qui a vécu dans le contact quotidien du père, est phtisique, tandis que Sophie, poussée en plein soleil, a une santé superbe..

Il triomphait, il ajouta en riant:

—Ça n'empêche pas que je vais peut-être sauver Valentin, car il renaît à vue d'oeil, il engraisse, depuis que je le pique…. Ah! Ramond, vous y viendrez, vous y viendrez, à mes piqûres!

Le jeune médecin leur serra la main à tous deux.

—Mais je ne dis pas non. Vous savez bien que je suis toujours avec vous.

Quand ils furent seuls, ils hâtèrent le pas, ils tombèrent tout de suite dans la rue Canquoin, une des plus étroites et des plus noires du vieux quartier. Par cet ardent soleil, il y régnait un jour livide, une fraîcheur de cave. C'était là, au rez-de-chaussée, que Guiraude demeurait, en compagnie de son fils Valentin. Elle vint ouvrir, mince, épuisée, frappée elle-même d'une lente décomposition du sang. Du matin au soir, elle cassait des amandes avec la tête d'un os de mouton, sur un gros pavé, serré entre ses genoux; et cet unique travail les faisait vivre, le fils ayant dû cesser toute besogne. Guiraude sourit pourtant, ce jour-là, en apercevant le docteur, car Valentin venait de manger une côtelette, de grand appétit, véritable débauche qu'il ne se permettait pas depuis des mois. Lui, chétif, les cheveux et la barbe rares, les pommettes saillantes et rosées dans un teint de cire, s'était également levé avec promptitude, pour montrer qu'il était gaillard. Aussi Clotilde fut-elle émue de l'accueil fait à Pascal, comme au sauveur, au messie attendu. Ces pauvres gens lui serraient les mains, lui auraient baisé les pieds, le regardaient avec des yeux luisants de gratitude. Il pouvait donc tout, il était donc le bon Dieu, qu'il ressuscitait les morts! Lui-même eut un rire encourageant, devant cette cure qui s'annonçait si bien. Sans doute le malade n'était pas guéri, peut-être n'y avait-il là qu'un coup de fouet, car il le sentait surtout excité et fiévreux. Mais n'était-ce donc rien que de gagner des jours? Il le piqua de nouveau, pendant que Clotilde, debout devant la fenêtre, tournait le dos; et, lorsqu'ils partirent, elle le vit qui laissait vingt francs sur la table. Souvent, cela lui arrivait, de payer ses malades, au lieu d'en être payé.

Ils firent trois autres visites dans le vieux quartier, puis allèrent chez une dame de la ville neuve; et, comme ils se retrouvaient dans la rue:

—Tu ne sais pas, dit-il, si tu étais une fille courageuse, avant de passer chez Lafouasse, nous irions jusqu'à la Séguiranne, voir Sophie chez sa tante. Ça me ferait plaisir.

Il n'y avait guère que trois kilomètres, ce serait une promenade charmante, par cet admirable temps. Et elle accepta gaiement, ne boudant plus, se serrant contre lui, heureuse d'être à son bras. Il était cinq heures, le soleil oblique emplissait la campagne d'une grande nappe d'or. Mais, dès qu'ils furent sortis de Plassans, ils durent traverser un coin de la vaste plaine, desséchée et nue, à droite de la Viorne. Le canal récent, dont les eaux d'irrigation devaient transformer le pays mourant de soif, n'arrosait point encore ce quartier; et les terres rougeâtres, les terres jaunâtres s'étalaient à l'infini, dans le morne écrasement du soleil, plantées seulement d'amandiers grêles, d'oliviers nains, continuellement taillés et rabattus, dont les branches se contournent, se déjettent, en des attitudes de souffrance et de révolte. Au loin, sur les coteaux pelés, on ne voyait que les taches pâles des bastides, que barrait la ligne noire du cyprès réglementaire. Cependant, l'immense étendue sans arbres, aux larges plis de terrains désolés, de colorations dures et nettes, gardait de belles courbes classiques, d'une sévère grandeur. Et il y avait, sur la route, vingt centimètres de poussière, une poussière de neige que le moindre souffle enlevait en larges fumées volantes, et qui poudrait à blanc, aux deux bords, les figuiers et les ronces.

Clotilde, qui s'amusait comme une enfant à entendre toute cette poussière craquer sous ses petits pieds, voulait abriter Pascal de son ombrelle.

—Tu as le soleil dans les yeux. Tiens-toi donc à gauche.

Mais il finit par s'emparer de l'ombrelle, pour la porter lui-même.

—C'est toi qui ne la tiens pas bien, et puis ça te fatigue…. D'ailleurs, nous arrivons.

Dans la plaine brûlée, on apercevait déjà un îlot de feuillages, tout un énorme bouquet d'arbres. C'était la Séguiranne, la propriété où avait grandi Sophie, chez sa tante Dieudonné, la femme du méger. A la moindre source, au moindre ruisseau, cette terre de flammes éclatait en puissantes végétations, et d'épais ombrages s'élargissaient alors, des allées d'une profondeur, d'une fraîcheur délicieuse. Les platanes, les marronniers, les ormeaux poussaient vigoureusement. Ils s'engagèrent dans une avenue d'admirables chênes verts.

Comme ils approchaient de la ferme, une faneuse, dans un pré, lâcha sa fourche, accourut. C'était Sophie, qui avait reconnu le docteur et la demoiselle, ainsi qu'elle nommait Clotilde. Elle les adorait, elle resta ensuite toute confuse, à les regarder, sans pouvoir dire les bonnes choses dont son coeur débordait. Elle ressemblait à son frère Valentin, elle avait sa petite taille, ses pommettes saillantes, ses cheveux pâles; mais, à la campagne, loin de la contagion du milieu paternel, il semblait qu'elle eût pris de la chair, d'aplomb sur ses fortes jambes, les joues remplies, les cheveux abondants. Et elle avait de très beaux yeux, qui luisaient de santé et de gratitude. La tante Dieudonné, qui fanait elle aussi, s'était avancée à son tour, criant de loin, plaisantant avec quelque rudesse provençale.

—Ah! monsieur Pascal, nous n'avons pas besoin de vous, ici! Il n'y a personne de malade!

Le docteur, qui était simplement venu chercher ce beau spectacle de santé, répondit sur le même ton:

—Je l'espère bien. N'empêche que voilà une fillette qui nous doit un fameux cierge, à vous et à moi!

—Ça, c'est la vérité pure! Et elle le sait, monsieur Pascal, elle dit tous les jours que, sans vous, elle serait à cette heure comme son pauvre frère Valentin.

—Bah! nous le sauverons également. Il va mieux, Valentin. Je viens de le voir.

Sophie saisit les mains du docteur, de grosses larmes parurent dans ses yeux. Elle ne put que balbutier:

—Oh! monsieur Pascal!

Comme on l'aimait! et Clotilde sentait sa tendresse pour lui s'augmenter de toutes ces affections éparses. Ils restèrent là un instant, à causer, dans l'ombre saine des chênes verts. Puis, ils revinrent vers Plassans, avant encore de faire une visite.

C'était, à l'angle de deux routes, dans un cabaret borgne, blanc des poussières envolées. On venait d'installer, en face, un moulin à vapeur, en utilisant les anciens bâtiments du Paradou, une propriété datant du dernier siècle. Et Lafouasse, le cabaretier, faisait tout de même de petites affaires, grâce aux ouvriers du moulin et aux paysans qui apportaient leur blé. Il avait encore pour clients, le dimanche, les quelques habitants des Artaud, un hameau voisin. Mais la malechance le frappait, il se traînait depuis trois ans, en se plaignant de douleurs, dans lesquelles le docteur avait fini par reconnaître un commencement d'ataxie; et il s'entêtait pourtant à ne pas prendre de servante, il se tenait aux meubles, servait quand même ses pratiques. Aussi, remis debout après une dizaine de piqûres, criait-il déjà sa guérison partout.

Il était justement sur sa porte, grand et fort, le visage enflammé, sous le flamboiement de ses cheveux rouges.

—Je vous attendais, monsieur Pascal. Vous savez que j'ai pu hier mettre deux pièces de vin en bouteilles, et sans fatigue!

Clotilde resta dehors, sur un banc de pierre, tandis que Pascal entrait dans la salle, afin de piquer Lafouasse. On entendait leurs voix; et ce dernier, très douillet malgré ses gros muscles, se plaignait que la piqûre fût douloureuse; mais, enfin, on pouvait bien souffrir un peu, pour acheter de la bonne santé. Ensuite, il se fâcha, força le docteur à accepter un verre de quelque chose. La demoiselle ne lui ferait pas l'affront de refuser du sirop. Il porta une table dehors, il fallut absolument trinquer avec lui.

—A votre santé, monsieur Pascal, et à la santé de tous les pauvres bougres, à qui vous rendez le goût du pain!

Souriante, Clotilde songeait aux commérages dont lui avait parlé Martine, à ce père Boutin qu'on accusait le docteur d'avoir tué. Il ne tuait donc pas tous ses malades, sa médication faisait donc de vrais miracles? Et elle retrouvait sa foi en son maître, dans cette chaleur d'amour qui lui remontait au coeur. Quand ils partirent, elle était revenue à lui tout entière, il pouvait la prendre, l'emporter, disposer d'elle, à son gré.

Mais, quelques minutes auparavant, sur le banc de pierre, elle avait rêvé à une confuse histoire, en regardant le moulin à vapeur. N'était-ce point là, dans ces bâtiments noirs de charbon et blancs de farine aujourd'hui, que s'était passé autrefois un drame de passion? Et l'histoire lui revenait, des détails donnés par Martine, des allusions faites par le docteur lui-même, toute une aventure amoureuse et tragique de son cousin, l'abbé Serge Mouret, alors curé des Artaud, avec une adorable fille, sauvage et passionnée, qui habitait le Paradou.

Ils suivaient de nouveau la route, et Clotilde s'arrêta, montrant de la main la vaste étendue morne, des chaumes, des cultures plates, des terrains encore en friche.

—Maître, est-ce qu'il n'y avait pas là un grand jardin? ne m'as-tu pas conté cette histoire?

Pascal, dans la joie de cette bonne journée, eut un tressaillement, un sourire d'une tendresse infiniment triste.

—Oui, oui, le Paradou, un jardin immense, des bois, des prairies, des vergers, des parterres, et des fontaines, et des ruisseaux qui se jetaient dans la Viorne…. Un jardin abandonné depuis un siècle, le jardin de la Belle au Bois dormant, où la nature était redevenue souveraine…. Et, tu le vois, ils l'ont déboisé, défriché, nivelé, pour le diviser en lots et le vendre aux enchères. Les sources elles-mêmes se sont taries, il n'y a plus, là-bas, que ce marais empoisonné…. Ah! quand je passe par ici, c'est un grand crève-coeur!

Elle osa demander encore:

—N'est-ce point dans le Paradou que mon cousin Serge et ta grande amie
Albine se sont aimés?

Mais il ne la savait plus là, il continua, les yeux au loin, perdus dans le passé.

—Albine, mon Dieu! je la revois, dans le coup de soleil du jardin, comme un grand bouquet d'une odeur vivante, la tête renversée, la gorge toute gonflée de gaieté, heureuse de ses fleurs, des fleurs sauvages tressées parmi ses cheveux blonds, nouées à son cou, à son corsage, à ses bras minces, nus et dorés…. Et, quand elle se fut asphyxiée, au milieu de ses fleurs, je la revois morte, très blanche, les mains jointes, dormant avec un sourire, sur sa couche de jacinthes et de tubéreuses…. Une morte d'amour, et comme Albine et Serge s'étaient aimés dans le grand jardin tentateur, au sein de la nature complice! et quel flot de vie emportant tous les faux liens, et quel triomphe de la vie!

Clotilde, troublée, à cet ardent murmure de paroles, le regardait fixement. Jamais elle ne s'était permis de lui parler d'une autre histoire qui courait, l'unique et discret amour qu'il aurait eu pour une dame, morte elle aussi à cette heure. On racontait qu'il l'avait soignée, sans même oser lui baiser le bout des doigts. Jusqu'ici, jusqu'à près de soixante ans, l'étude et la timidité l'avaient détourné des femmes. Mais on le sentait réservé à la passion, le coeur tout neuf et débordant, sous sa chevelure blanche.

—Et celle qui est morte, celle qu'on pleure….

Elle se reprit, la voix tremblante, les joues empourprées, sans savoir pourquoi.

—Serge ne l'aimait donc pas, qu'il l'a laissée mourir?

Pascal sembla se réveiller, frémissant de la retrouver près de lui, si jeune, avec de si beaux yeux, brûlants et clairs, dans l'ombre du grand chapeau. Quelque chose avait passé, un même souffle venait de les traverser tous deux. Ils ne se reprirent pas le bras, ils marchèrent côte à côte.

—Ah! chérie, ce serait trop beau, si les hommes ne gâtaient pas tout! Albine est morte, et Serge est maintenant curé à Saint-Eutrope, où il vit avec sa soeur Désirée, une brave créature, celle-ci, qui a la chance d'être à moitié idiote. Lui est un saint homme, je n'ai jamais dit le contraire…. On peut être un assassin et servir Dieu.

Et il continua, disant les choses crues de l'existence, l'humanité exécrable et noire, sans quitter son gai sourire. Il aimait la vie, il en montrait l'effort incessant avec une tranquille vaillance, malgré tout le mal, tout l'écoeurement qu'elle pouvait contenir. La vie avait beau paraître affreuse, elle devait être grande et bonne, puisqu'on mettait à la vivre une volonté si tenace, dans le but, sans doute, de cette volonté même et du grand travail ignoré qu'elle accomplissait. Certes, il était un savant, un clairvoyant, il ne croyait pas à une humanité d'idylle vivant dans une nature de lait, il voyait au contraire les maux et les tares, les étalait, les fouillait, les cataloguait depuis trente ans; et sa passion de la vie, son admiration des forces de la vie suffisaient à le jeter dans une perpétuelle joie, d'où semblait couler naturellement son amour des autres, un attendrissement fraternel, une sympathie, qu'on sentait sous sa rudesse d'anatomiste et sous l'impersonnalité affectée de ses études.

—Bah! conclut-il, en se retournant une dernière fois vers les vastes champs mornes, le Paradou n'est plus, ils l'ont saccagé, sali, détruit; mais, qu'importe! des vignes seront plantées, du blé grandira, toute une poussée de récoltes nouvelles; et l'on s'aimera encore, aux jours lointains de vendange et de moisson…. La vie est éternelle, elle ne fait jamais que recommencer et s'accroître.

Il lui avait repris le bras, ils rentrèrent ainsi, serrés l'un contre l'autre, bons amis, par le lent crépuscule qui se mourait au ciel, en un lac tranquille de violettes et de roses. Et, à les revoir passer tous deux, l'ancien roi puissant et doux, appuyé à l'épaule d'une enfant charmante et soumise, dont la jeunesse le soutenait, les femmes du faubourg, assises sur leurs portes, les suivaient d'un sourire attendri.

A la Souleiade, Martine les guettait. De loin, elle leur fit un grand geste. Eh bien! quoi donc, on ne dînait pas ce jour-là? Puis, quand ils se furent approchés:

—Ah! vous attendrez un petit quart d'heure. Je n'ai pas osé mettre mon gigot.

Ils restèrent dehors, charmés, dans le jour finissant. La pinède, qui se noyait d'ombre, exhalait une odeur balsamique de résine; et de l'aire, brûlante encore, où se mourait un dernier reflet rose, montait un frisson. C'était comme un soulagement, un soupir d'aise, un repos de la propriété entière, des amandiers amaigris, des oliviers tordus, sous le grand ciel pâlissant, d'une sérénité pure; tandis que, derrière la maison, le bouquet des platanes n'était plus qu'une masse de ténèbres, noire et impénétrable, où l'on entendait la fontaine, à l'éternel chant de cristal.

—Tiens! dit le docteur, monsieur Bellombre a déjà dîné, et il prend le frais.

Il montrait, de la main, sur un banc de la propriété voisine, un grand et maigre vieillard de soixante-dix ans, à la figure longue, tailladée de rides, aux gros yeux fixes, très correctement serré dans sa cravate et dans sa redingote.

—C'est un sage, murmura Clotilde. Il est heureux.

Pascal se récria.

—Lui! j'espère bien que non!

Il ne haïssait personne, et seul, M. Bellombre, cet ancien professeur de septième, aujourd'hui retraité, vivant dans sa petite maison sans autre compagnie que celle d'un jardinier, muet et sourd, plus âgé que lui, avait le don de l'exaspérer.

—Un gaillard qui a eu peur de la vie, entends-tu? peur de la vie!… Oui! égoïste, dur et avare! S'il a chassé la femme de son existence, ça n'a été que dans la terreur d'avoir à lui payer des bottines. Et il n'a connu que les enfants des autres, qui l'ont fait souffrir: de là, sa haine de l'enfant, cette chair à punitions…. La peur de la vie, la peur des charges et des devoirs, des ennuis et des catastrophes! la peur de la vie qui fait, dans l'épouvante où l'on est de ses douleurs, que l'on refuse ses joies! Ah! vois-tu, cette lâcheté me soulève, je ne puis la pardonner…. Il faut vivre, vivre tout entier, vivre toute la vie, et plutôt la souffrance, la souffrance seule, que ce renoncement, cette mort à ce qu'on a de vivant et d'humain en soi!

M. Bellombre s'était levé, et il suivait une allée de son jardin, à petits pas paisibles. Alors, Clotilde, qui le regardait toujours, silencieuse, dit enfin:

—Il y a pourtant la joie du renoncement. Renoncer, ne pas vivre, se garder pour le mystère, cela n'a-t-il pas été tout le grand bonheur des saints?

—S'ils n'ont pas vécu, cria Pascal, ils ne peuvent pas être des saints.

Mais il la sentit qui se révoltait, qui allait de nouveau lui échapper. Dans l'inquiétude de l'au delà, tout au fond, il y a la peur et la haine de la vie. Aussi retrouva-t-il son bon rire, si tendre et si conciliant.

—Non, non! en voilà assez pour aujourd'hui, ne nous disputons plus, aimons-nous bien fort…. Et, tiens! Martine nous appelle, allons dîner.

III

Pendant un mois, le malaise empira, et Clotilde souffrait surtout de voir que Pascal fermait les tiroirs à clef, maintenant. Il n'avait plus en elle la tranquille confiance de jadis, elle en était blessée, à un tel point, que, si elle avait trouvé l'armoire ouverte, elle aurait jeté les dossiers au feu, comme sa grand'mère Félicité la poussait à le faire. Et les fâcheries recommençaient, souvent on ne se parlait pas de deux jours.

Un matin, à la suite d'une de ces bouderies qui durait depuis l'avant-veille, Martine dit, en servant le déjeuner:

—Tout à l'heure, comme je traversais la place de la Sous-Préfecture, j'ai vu entrer chez madame Félicité un étranger que j'ai bien cru reconnaître…. Oui, ce serait votre frère, mademoiselle, que je n'en serais pas surprise.

Du coup, Pascal et Clotilde se parlèrent.

—Ton frère! est-ce que grand'mère l'attendait?

—Non, je ne crois pas…. Voici plus de six mois qu'elle l'attend. Je sais qu'elle lui a de nouveau écrit, il y a huit jours.

Et ils questionnèrent Martine.

—Dame! monsieur, je ne peux pas dire, car, depuis quatre ans que j'ai vu monsieur Maxime, lorsqu'il est resté deux heures chez nous, en se rendant en Italie, il a peut-être bien changé…. J'ai cru tout de même reconnaître son dos.

La conversation continua, Clotilde paraissait heureuse de cet événement qui rompait enfin le lourd silence, et Pascal conclut:

—Bon! si c'est lui, il viendra nous voir.

C'était Maxime, en effet. Il cédait, après des mois de refus, aux sollicitations pressantes de la vieille madame Rougon, qui avait, de ce côté encore, toute une plaie vive de la famille à fermer. L'histoire était ancienne, et elle s'aggravait chaque jour.

A l'âge de dix-sept ans, il y avait quinze ans déjà, Maxime avait eu, d'une servante séduite, un enfant, sotte aventure de gamin précoce, dont Saccard, son père, et sa belle-mère Renée, celle-ci simplement vexée du choix indigne, s'étaient contentés de rire. La servante, Justine Mégot, était justement d'un village des environs, une fillette blonde de dix-sept ans aussi, docile et douce; et on l'avait renvoyée à Plassans, avec une rente de douze cents francs, pour élever le petit Charles. Trois ans plus tard, elle y avait épousé un bourrelier du faubourg, Anselme Thomas, bon travailleur, garçon raisonnable que la rente tentait. Du reste, elle était devenue d'une conduite exemplaire, engraissée, comme guérie d'une toux qui avait fait craindre une hérédité fâcheuse, due à toute une ascendance alcoolique. Et deux nouveaux enfants, nés de son mariage, un garçon âgé de dix ans, et une petite fille de sept, gras et roses, se portaient admirablement bien; de sorte qu'elle aurait été la plus respectée, la plus heureuse des femmes, sans les ennuis que Charles lui causait dans son ménage. Thomas, malgré la rente, exécrait ce fils d'un autre, le bousculait, ce dont souffrait secrètement la mère, en épouse soumise et silencieuse. Aussi, bien qu'elle l'adorât, l'aurait-elle volontiers rendu à la famille du père.

Charles, à quinze ans, en paraissait à peine douze, et il en était resté à l'intelligence balbutiante d'un enfant de cinq ans. D'une extraordinaire ressemblance avec sa trisaïeule, Tante Dide, la folle des Tulettes, il avait une grâce élancée et fine, pareil à un de ces petits rois exsangues qui finissent une race, couronnés de longs cheveux pâles, légers comme de la soie. Ses grands yeux clairs étaient vides, sa beauté inquiétante avait une ombre de mort. Et ni cerveau ni coeur, rien qu'un petit chien vicieux, qui se frottait aux gens, pour se caresser. Son arrière-grand'mère Félicité, gagnée par cette beauté où elle affectait de reconnaître son sang, l'avait d'abord mis au collège, le prenant à sa charge; mais il s'en était fait chasser au bout de six mois, sous l'accusation de vices inavouables. Trois fois, elle s'était entêtée, l'avait changé de pensionnat, pour aboutir toujours au même renvoi honteux. Alors, comme il ne voulait, comme il ne pouvait absolument rien apprendre, et comme il pourrissait tout, il avait fallu le garder, on se l'était passé des uns aux autres, dans la famille. Le docteur Pascal, attendri, songeant à une guérison, n'avait abandonné cette cure impossible qu'après l'avoir eu chez lui pendant près d'un an, inquiet du contact pour Clotilde. Et, maintenant, lorsque Charles n'était pas chez sa mère, où il ne vivait presque plus, on le trouvait chez Félicité ou chez quelque autre parent, coquettement mis, comblé de joujoux, vivant en petit dauphin efféminé d'une antique race déchue.

Cependant, la vieille madame Rougon souffrait de ce bâtard, à la royale chevelure blonde, et son plan était de le soustraire aux commérages de Plassans, en décidant Maxime à le prendre, pour le garder à Paris. Ce serait encore une vilaine histoire de la famille effacée. Mais longtemps Maxime avait fait la sourde oreille, hanté par la continuelle terreur de gâter son existence. Après la guerre, riche depuis la mort de sa femme, il était revenu manger sagement sa fortune dans son hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, ayant gagné à sa débauche précoce la crainte salutaire du plaisir, surtout résolu à fuir les émotions et les responsabilités, afin de durer le plus possible. Des douleurs vives dans les pieds, des rhumatismes, croyait-il, le tourmentaient depuis quelque temps; il se voyait déjà infirme, cloué sur un fauteuil; et le brusque retour en France de son père, l'activité nouvelle que Saccard déployait, avaient achevé de le terrifier. Il connaissait bien ce dévoreur de millions, il tremblait en le retrouvant empressé autour de lui, bonhomme, avec son ricanement amical. N'allait-il pas être mangé, s'il restait un jour à sa merci, lié par ces douleurs qui lui envahissaient les jambes. Et une telle peur de la solitude l'avait pris, qu'il venait de céder enfin à l'idée de revoir son fils. Si le petit lui semblait doux, intelligent, bien portant, pourquoi ne l'emmènerait-il pas? Cela lui donnerait un compagnon, un héritier qui le protégerait contre les entreprises de son père. Peu à peu, son égoïsme s'était vu aimé, choyé, défendu; et pourtant, peut-être ne se serait-il pas risqué encore à un tel voyage, si son médecin ne l'avait envoyé aux eaux de Saint-Gervais. Dès lors, il n'y avait plus à faire qu'un crochet de quelques lieues, il était tombé le matin chez la vieille madame Rougon, à l'improviste, bien résolu à reprendre un train, le soir même, après l'avoir interrogée et vu l'enfant.

Vers deux heures, Pascal et Clotilde étaient encore près de la fontaine, sous les platanes, où Martine leur avait servi le café, lorsque Félicité arriva, avec Maxime.

—Ma chérie, quelle surprise! je t'amène ton frère.

Saisie, la jeune fille s'était levée, devant cet étranger maigri et jauni, qu'elle reconnaissait à peine. Depuis leur séparation, en 1854, elle ne l'avait revu que deux fois, la première à Paris, la seconde à Plassans. Mais elle gardait de lui une image nette, élégante et vive. La face s'était creusée, les cheveux s'éclaircissaient, semés de fils blancs. Pourtant, elle finit par le retrouver, avec sa tête jolie et fine, d'une grâce inquiétante de fille, jusque dans sa décrépitude précoce.

—Comme tu te portes bien, toi! dit-il simplement, en embrassant sa soeur.

—Mais, répondit-elle, il faut vivre au soleil…. Ah! que je suis heureuse de te voir!

Pascal, de son coup d'oeil de médecin, avait fouillé à fond son neveu. Il l'embrassa à son tour.

—Bonjour, mon garçon…. Et elle a raison, vois-tu, on ne se porte bien qu'au soleil, comme les arbres!

Vivement, Félicité était allée jusqu'à la maison. Elle revint en criant:

—Charles n'est donc pas ici?

—Non, dit Clotilde. Nous l'avons eu hier. L'oncle Macquart l'a emmené, et il doit passer quelques jours aux Tulettes.

Félicité se désespéra. Elle n'était accourue que dans la certitude de trouver l'enfant chez Pascal. Comment faire, maintenant? Le docteur, de son air paisible, proposa d'écrire à l'oncle, qui le ramènerait, dès le lendemain matin. Puis, quand il sut que Maxime voulait absolument repartir par le train de neuf heures, sans coucher, il eut une autre idée. Il allait envoyer chercher un landau, chez le loueur, et l'on irait tous les quatre voir Charles, chez l'oncle Macquart. Ce serait même une charmante promenade. Il n'y avait pas trois lieues de Plassans aux Tulettes: une heure pour aller, une heure pour revenir, on aurait encore près de deux heures à rester là-bas, si l'on voulait être de retour à sept heures. Martine ferait à dîner, Maxime aurait tout le temps de manger et de prendre son train.

Mais Félicité s'agitait, visiblement inquiète de cette visite à Macquart.

—Ah bien, non! si vous croyez que je vais aller là-bas, par ce temps d'orage…. Il est bien plus simple d'envoyer quelqu'un qui nous ramènera Charles.

Pascal hocha la tête. On ne ramenait pas toujours Charles comme on voulait. C'était un enfant sans raison, qui, parfois, galopait au moindre caprice, ainsi qu'un animal indompté. Et la vieille madame Rougon, combattue, furieuse de n'avoir rien pu préparer, dut finir par céder, dans la nécessité où elle était de s'en remettre au hasard.

—Après tout, comme vous voudrez! Mon Dieu, que les choses s'arrangent mal!

Martine courut chercher le landau, et trois heures n'étaient pas sonnées, lorsque les deux chevaux enfilèrent la route de Nice, dévalant la pente qui descendait jusqu'au pont de la Viorne. On tournait ensuite à gauche, pour longer pendant près de deux kilomètres les bords boisés de la rivière. Puis, la route s'engageait dans les gorges de la Seille, un défilé étroit entre deux murs géants de roches cuites et dorées par les violents soleils. Des pins avaient poussé dans les fentes; des panaches d'arbres, à peine gros d'en bas comme des touffes d'herbe, frangeaient les crêtes, pendaient sur le gouffre. Et c'était un chaos, un paysage foudroyé, un couloir de l'enfer, avec ses détours tumultueux, ses coulures de terre sanglante glissées de chaque entaille, sa solitude désolée que troublait seul le vol des aigles.

Félicité ne desserra pas les lèvres, la tête en travail, l'air accablé sous ses réflexions. Il faisait en effet très lourd, le soleil brillait, derrière un voile de grands nuages livides. Presque seul, Pascal causa, dans sa tendresse passionnée pour cette nature ardente, tendresse qu'il s'efforçait de faire partager à son neveu. Mais il avait beau s'exclamer, lui montrer l'entêtement des oliviers, des figuiers et des ronces, à pousser dans les roches, la vie de ces roches elles-mêmes, de cette carcasse colossale et puissante de la terre, d'où l'on entendait monter un souffle: Maxime restait froid, pris d'une sourde angoisse, devant ces blocs d'une majesté sauvage, dont la masse l'anéantissait. Et il préférait reporter les yeux sur sa soeur, assise en face de lui. Elle le charmait peu à peu, tellement il la voyait saine et heureuse, avec sa jolie tête ronde, au front droit, si bien équilibré. Par moments, leurs regards se rencontraient, et elle avait un sourire tendre, dont il était réconforté.

Mais la sauvagerie de la gorge s'adoucit, les deux murs de rochers s'abaissèrent, on fila entre des coteaux apaisés, aux pentes molles, semées de thyms et de lavandes. C'était le désert encore, des espace nus, verdâtres et violâtres, où la moindre brise roulait un âpre parfum. Puis, tout d'un coup, après un dernier détour, on descendit dans le vallon des Tulettes, que des sources rafraîchissaient. Au fond s'étendaient des prairies, coupées de grands arbres. Le village était à mi-côte, parmi des oliviers, et la bastide de Macquart, un peu écartée, se trouvait sur la gauche, en plein midi. Il fallut que le landau prit le chemin qui conduisait à l'Asile des Aliénés, dont on apercevait, en face, les murs blancs.

Le silence de Félicité s'était assombri, car elle n'aimait pas montrer l'oncle Macquart. Encore un dont la famille serait bien débarrassée, le jour où il s'en irait! Pour la gloire d'eux tous, il aurait dû dormir sous la terre depuis longtemps. Mais il s'entêtait, il portait ses quatre-vingt-trois ans en vieil ivrogne, saturé de boisson, que l'alcool semblait conserver. A Plassans, il avait une légende terrible de fainéant et de bandit, et les vieillards chuchotaient l'exécrable histoire des cadavres qu'il y avait entre lui et les Rougon, une trahison aux jours troublés de décembre 1851, un guet-apens dans lequel il avait laissé des camarades, le ventre ouvert, sur le pavé sanglant. Plus tard, quand il était rentré en France, il avait préféré, à la bonne place qu'il s'était fait promettre, ce petit domaine des Tulettes, que Félicité lui avait acheté. Et il y vivait grassement depuis lors, il n'avait plus eu que l'ambition de l'arrondir, guettant de nouveau les bons coups, ayant encore trouvé le moyen de se faire donner un champs longtemps convoité, en se rendant utile à sa belle-soeur, lorsque celle-ci avait dû reconquérir Plassans sur les légitimistes: une autre effroyable histoire qu'on se disait aussi à l'oreille, un fou lâché sournoisement de l'Asile, battant la nuit, courant à sa vengeance, incendiant sa propre maison, où flambaient quatre personnes. Mais c'étaient heureusement là des choses anciennes, et Macquart, rangé aujourd'hui, n'était plus le bandit inquiétant dont avait tremblé toute la famille. Il se montrait fort correct, d'une diplomatie finaude, n'ayant gardé que son rire goguenard qui avait l'air de se ficher du monde.

—L'oncle est chez lui, dit Pascal, comme on approchait.

La bastide était une de ces constructions provençales, d'un seul étage, aux tuiles décolorées, les quatre murs violemment badigeonnés en jaune. Devant la façade attendait une étroite terrasse, que d'antiques mûriers, rabattus en forme de treille, allongeant et tordant leurs grosses branches, ombrageaient. C'était là que l'oncle fumait sa pipe, l'été. Et, en entendant la voiture, il était venu se planter au bord de la terrasse, redressant sa haute taille, vêtu proprement de drap bleu, coiffé de l'éternelle casquette de fourrure qu'il portait d'un bout de l'année à l'autre.

Quand il eut reconnu les visiteurs, il ricana, il cria:

—En voila de la belle société!… Vous êtes bien gentils, vous allez vous rafraîchir.

Mais la présence de Maxime l'intriguait. Qui était-il? pour qui venait-il, celui-là? On le lui nomma, et tout de suite il arrêta les explications qu'on ajoutait, en voulant l'aider à se retrouver, au milieu de l'écheveau compliqué de la parenté.

—Le père de Charles, je sais, je sais!… Le fils de mon neveu Saccard, pardi! celui qui a fait un beau mariage et dont la femme est morte….

Il dévisageait Maxime, l'air tout heureux de le voir ridé déjà à trente-deux ans, les cheveux et la barbe semés de neige.

—Ah! dame! ajouta-t-il, nous vieillissons tous…. Moi, encore, je n'ai pas trop à me plaindre, je suis solide.

Et il triomphait, d'aplomb sur les reins, la face comme bouillie et flambante, d'un rouge ardent de brasier. Depuis longtemps, l'eau-de-vie ordinaire lui semblait de l'eau pure; seul, le trois-six chatouillait encore son gosier durci; il en buvait de tels coups, qu'il en restait plein, la chair baignée, imbibée ainsi qu'une éponge. L'alcool suintait de sa peau. Au moindre souffle, quand il parlait, une vapeur d'alcool s'exhalait de sa bouche.

—Certes, oui! vous êtes solide, l'oncle! dit Pascal émerveillé. Et vous n'avez rien fait pour ça, vous avez bien raison de vous moquer de nous…. Voyez-vous, je ne crains qu'une chose, c'est qu'un jour, en allumant votre pipe, vous ne vous allumiez vous-même, ainsi qu'un bol de punch.

Macquart, flatté, s'égaya bruyamment.

—Plaisante, plaisante, mon petit! Un verre de cognac, ça vaut mieux que tes sales drogues…. Et vous allez tous trinquer, hein? pour qu'il soit bien dit que votre oncle vous fait honneur à tous. Moi, je me fiche des mauvaises langues. J'ai du blé, j'ai des oliviers, j'ai des amandiers, et des vignes, et de la terre, autant qu'un bourgeois. L'été, je fume ma pipe à l'ombre de mes mûriers; l'hiver, je vais la fumer là, contre mon mur, au soleil. Hein? d'un oncle comme ça, on n'a pas à en rougir!… Clotilde, j'ai du sirop, si tu en veux. Et vous, Félicité, ma chère, je sais que vous préférez l'anisette. Il y a de tout, je vous dis qu'il y a de tout, chez moi!

Son geste s'était élargi, comme pour embrasser la possession de son bien-être de vieux gredin devenu ermite; pendant que Félicité, qu'il effrayait depuis un moment, avec l'énumération de ses richesses, ne le quittait pas des yeux, prête à l'interrompre.

—Merci, Macquart, nous ne prendrons rien, nous sommes pressés…. Où donc est Charles?

—Charles, bon, bon! tout à l'heure! J'ai compris, le papa vient pour voir l'enfant…. Mais ça ne va pas nous empêcher de boire un coup.

Et, lorsqu'on eut refusé absolument, il se blessa, il dit avec son rire mauvais:

—Charles, il n'est pas là, il est à l'Asile, avec la vieille.

Puis, emmenant Maxime au bout de la terrasse, il lui montra les grands bâtiments blancs, dont les jardins inférieurs ressemblaient à des préaux de prison.

—Tenez! mon neveu, vous voyez trois arbres devant nous. Eh bien! au-dessus de celui de gauche, il y a une fontaine, dans une cour. Suivez le rez-de-chaussée, la cinquième fenêtre à droite est celle de Tante Dide. Et c'est là qu'est le petit…. Oui, je l'y ai mené tout à l'heure.

C'était une tolérance de l'administration. Depuis vingt et un ans qu'elle était à l'Asile, la vieille femme n'avait pas donné un souci à sa gardienne. Bien calme, bien douce, immobile dans son fauteuil, elle passait les journées à regarder devant elle; et, comme l'enfant se plaisait là, comme elle-même semblait s'intéresser à lui, on fermait les yeux sur cette infraction aux règlements, on l'y laissait parfois deux et trois heures, très occupé à découper des images.

Mais ce nouveau contretemps avait mis le comble à la mauvaise humeur de Félicité. Elle se fâcha, lorsque Macquart proposa d'aller tous les cinq, en bande, chercher le petit.

—Quelle idée! allez-y tout seul et revenez vite…. Nous n'avons pas de temps à perdre.

Le frémissement de colère qu'elle contenait, parut amuser l'oncle; et, dès lors, sentant combien il lui était désagréable, il insista, avec son ricanement.

—Dame! mes enfants, nous verrions par la même occasion la vieille mère, notre mère à tous. Il n'y a pas à dire, vous savez, nous sommes tous sortis d'elle, et ce ne serait guère poli de ne pas aller lui souhaiter le bonjour, puisque mon petit-neveu, qui arrive de si loin, ne l'a peut-être bien jamais revue…. Moi, je ne la renie pas, ah! fichtre non! Sûrement, elle est folle; mais ça ne se voit pas souvent, des vieilles mères qui ont dépassé la centaine, et ça vaut la peine qu'on se montre un peu gentil pour elle.

Il y eut un silence. Un petit frisson glacé avait couru. Ce fut Clotilde, muette jusque-là, qui déclara la première, d'une voix émue:

—Vous avez raison, mon oncle, nous irons tous.

Félicité elle-même dut consentir. On remonta dans le landau, Macquart s'assit près du cocher. Un malaise avait blêmi le visage fatigué de Maxime; et, durant le court trajet, il questionna Pascal sur Charles, d'un air d'intérêt paternel, qui cachait une inquiétude croissante. Le docteur, gêné par les regards impérieux de sa mère, adoucit la vérité. Mon Dieu! l'enfant n'était pas d'une santé bien forte, c'était même pour cela qu'on le laissait volontiers des semaines chez l'oncle, à la campagne; cependant, il ne souffrait d'aucune maladie caractérisée. Pascal n'ajouta pas qu'il avait, un instant, fait le rêve de lui donner de la cervelle et des muscles, en le traitant par les injections de substance nerveuse; mais il s'était heurté à un continuel accident, les moindres piqûres déterminaient chez le petit des hémorragies, qu'il fallait chaque fois arrêter par des pansements compressifs: c'était un relâchement des tissus dû à la dégénérescence, une rosée de sang qui perlait à la peau, c'étaient surtout des saignements de nez, si brusques, si abondants, qu'on n'osait pas le laisser seul, dans la crainte que tout le sang de ses veines ne coulât. Et le docteur finit en disant que, si l'intelligence était paresseuse chez lui, il espérait qu'elle se développerait, dans un milieu d'activité cérébrale plus vive.

On était arrivé devant l'Asile. Macquart, qui écoutait, descendit du siège, en disant:

—C'est un gamin bien doux, bien doux. Et puis, il est si beau, un ange!

Maxime, pâli encore, et grelottant, malgré la chaleur étouffante, ne posa plus de questions. Il regardait les vastes bâtiments de l'Asile, les ailes des différents quartiers, séparés par des jardins, celui des hommes et celui des femmes, ceux des fous tranquilles et des fous furieux. Une grande propreté régnait, une morne solitude, que traversaient des pas et des bruits de clefs. Le vieux Macquart connaissait tous les gardiens. D'ailleurs, les portes s'ouvrirent devant le docteur Pascal, qu'on avait autorisé à soigner certains des internés. On suivit une galerie, on tourna dans une cour: c'était là, une des chambres du rez-de-chaussée, une pièce tapissée d'un papier clair, meublée simplement d'un lit, d'une armoire, d'une table, d'un fauteuil et de deux chaises. La gardienne, qui ne devait jamais quitter sa pensionnaire, venait justement de s'absenter. Et il n'y avait, aux deux bords de la table, que la folle, rigide dans son fauteuil, et que l'enfant, sur une chaise, absorbé, en train de découper des images.

—Entrez, entrez! répétait Macquart. Oh! il n'y a pas de danger, elle est bien gentille!

L'ancêtre, Adélaïde Fouque, que ses petits-enfants, toute la race qui avait pullulé, nommaient du surnom caressant de Tante Dide, ne tourna pas même la tête au bruit. Dès la jeunesse, des troubles hystériques l'avaient déséquilibrée. Ardente, passionnée d'amour, secouée de crises, elle était ainsi arrivée au grand âge de quatre-vingt-trois ans, lorsqu'une affreuse douleur, un choc moral terrible l'avait jetée à la démence. Depuis lors, depuis vingt et un ans, c'était chez elle un arrêt de l'intelligence, un affaiblissement brusque, rendant toute réparation impossible. Aujourd'hui, à cent quatre ans, elle vivait toujours, ainsi qu'une oubliée, une démente calme, au cerveau ossifié, chez qui la folie pouvait rester indéfiniment stationnaire, sans amener la mort. Cependant, la sénilité était venue, lui avait peu à peu atrophié les muscles. Sa chair était comme mangée par l'âge, la peau seule demeurait sur les os, à ce point qu'il fallait la porter de son lit à son fauteuil. Et, squelette jauni, desséchée là, telle qu'un arbre séculaire dont il ne reste que l'écorce, elle se tenait pourtant droite contre le dossier du fauteuil, n'ayant plus que les yeux de vivants, dans son mince et long visage. Elle regardait Charles fixement.

Clotilde, un peu tremblante, s'était approchée.

—Tante Dide, c'est nous qui avons voulu vous voir…. Vous ne me reconnaissez donc pas? Votre petite-fille qui vient parfois vous embrasser.

Mais la folle ne parut pas entendre. Ses regards ne quittaient point l'enfant, dont les ciseaux achevaient de découper une image, un roi de pourpre au manteau d'or.

—Voyons, maman, dit à son tour Macquart, ne fais pas la bête. Tu peux bien nous regarder. Voilà un monsieur, un petit-fils à toi, qui arrive de Paris exprès.

A cette voix, Tante Dide finit par tourner la tête. Elle promena lentement ses yeux vides et clairs sur eux tous, puis elle les ramena sur Charles et retomba dans sa contemplation. Personne ne parlait plus.

—Depuis le terrible choc qu'elle a reçu, expliqua enfin Pascal à voix basse, elle est ainsi: toute intelligence, tout souvenir paraît aboli en elle. Le plus souvent, elle se tait; parfois, elle a un flot bégayé de paroles indistinctes. Elle rit, elle pleure sans motif, elle est une chose que rien n'affecte…. Et, pourtant, je n'oserais dire que la nuit soit absolue, que des souvenirs ne restent pas emmagasinés au fond…. Ah! la pauvre vieille mère, comme je la plains, si elle n'en est pas encore à l'anéantissement final! A quoi peut-elle penser, depuis vingt et un ans, si elle se souvient?

D'un geste, il écarta ce passé affreux, qu'il connaissait. Il la revoyait jeune, grande créature mince et pâle, aux yeux effarés, veuve tout de suite de Rougon, du lourd jardinier qu'elle avait voulu pour mari, se jetant avant la fin de son deuil aux bras du contrebandier Macquart, qu'elle aimait d'un amour de louve et qu'elle n'épousait même pas. Elle avait ainsi vécu quinze ans, avec un enfant légitime et deux bâtards, au milieu du vacarme et du caprice, disparaissant pendant des semaines, revenant meurtrie, les bras noirs. Puis, Macquart était mort d'un coup de feu, abattu comme un chien par un gendarme; et, sous ce premier choc, elle s'était figée, ne gardant déjà de vivants que ses yeux d'eau de source, dans sa face blême, se retirant du monde au fond de la masure que son amant lui avait laissée, y menant pendant quarante années l'existence d'une nonne, que traversaient d'épouvantables crises nerveuses. Mais l'autre choc devait l'achever, la jeter à la démence, et Pascal se la rappelait, la scène atroce, car il y avait assisté: un pauvre enfant que la grand'mère avait pris chez elle, son petit-fils Silvère, victime des haines et des luttes sanglantes de la famille, et dont un gendarme encore avait cassé la tête d'un coup de pistolet, pendant la répression du mouvement insurrectionnel de 1851. Du sang, toujours, l'éclaboussait.

Félicité, pourtant, s'était approchée de Charles, si absorbé dans ses images, que tout ce monde ne le dérangeait pas.

—Mon petit chéri, c'est ton père, ce monsieur…. Embrasse-le.

Et tous, dès lors, s'occupèrent de Charles. Il était très joliment mis, en veste et en culotte de velours noir, soutachées de ganse d'or. D'une pâleur de lis, il ressemblait vraiment à un fils de ces rois qu'il découpait, avec ses larges yeux pâles et le ruissellement de ses cheveux blonds. Mais ce qui frappait surtout, en ce moment, c'était sa ressemblance avec Tante Dide, cette ressemblance qui avait franchi trois générations, qui sautait de ce visage desséché de centenaire, de ces traits usés, à cette délicate figure d'enfant, comme effacée déjà elle aussi, très vieille et finie par l'usure de la race. En face l'un de l'autre, l'enfant imbécile, d'une beauté de mort, était comme la fin de l'ancêtre, l'oubliée.

Maxime se pencha pour mettre un baiser sur le front du petit; et il avait le coeur froid, cette beauté elle-même l'effrayait, son malaise grandissait dans cette chambre de démence, où soufflait toute une misère humaine, venue de loin.

—Comme tu es beau, mon mignon!… Est-ce que tu m'aimes un peu?

Charles le regarda, ne comprit pas, se remit à ses images.

Mais tous restèrent saisis. Sans que l'expression fermée de son visage eût changé, Tante Dide pleurait, un flot de larmes roulait de ses yeux vivants sur ses joues mortes. Elle ne quittait toujours pas l'enfant du regard, et elle pleurait lentement, à l'infini.

Alors, ce fut, pour Pascal, une émotion extraordinaire. Il avait pris le bras de Clotilde, il le serrait violemment, sans qu'elle pût comprendre. C'était que, devant ses yeux, s'évoquait toute la lignée, la branche légitime et la branche bâtarde, qui avaient poussé de ce tronc, lésé déjà par la névrose. Les cinq générations étaient là en présence, les Rougon et les Macquart, Adélaïde Fouque à la racine, puis le vieux bandit d'oncle, puis lui-même, puis Clotilde et Maxime, et enfin Charles. Félicité comblait la place de son mari mort. Il n'y avait pas de lacune, la chaîne se déroulait, dans son hérédité logique et implacable. Et quel siècle évoqué, au fond du cabanon tragique, où soufflait cette misère venue de loin, dans un tel effroi, que tous, malgré l'accablante chaleur, frissonnèrent!

—Quoi donc, maître? demanda tout bas Clotilde tremblante.

—Non, non, rien! murmura le docteur. Je te dirai plus tard.

Macquart, qui continuait seul à ricaner, gronda la vieille mère. En voilà une idée, de recevoir les gens avec des larmes, quand ils se dérangeaient pour vous faire une visite! Ce n'était guère poli. Puis, il revint à Maxime et à Charles.

—Enfin, mon neveu, vous le voyez, votre gamin. N'est-ce pas qu'il est joli et qu'il vous fait honneur tout de même?

Félicité se hâta d'intervenir, très mécontente de la façon dont tournaient les choses, n'ayant plus que la hâte de s'en aller.

—C'est sûrement un bel enfant, et qui est moins en retard qu'on ne croit. Regarde donc comme il est adroit de ses mains…. Et tu verras, lorsque tu l'auras dégourdi, à Paris, n'est-ce pas? autrement que nous n'avons pu le faire à Plassans.

—Sans doute, sans doute, murmura Maxime. Je ne dis pas non, je vais y réfléchir.

Il restait embarrassé, il ajouta:

—Vous comprenez, je ne suis venu que pour le voir…. Je ne peux le prendre maintenant, puisque je dois passer un mois à Saint-Gervais. Mais, dès mon retour à Paris, je réfléchirai, je vous écrirai.

Et, tirant sa montre:

—Diable! cinq heures et demie…. Vous savez que, pour rien au monde, je ne veux manquer le train de neuf heures.

—Oui, oui, partons, dit Félicité. Nous n'avons plus rien à faire ici.

Macquart, vainement, s'efforça de les attarder, avec toutes sortes d'histoires. Il contait les jours où Tante Dide bavardait, il affirmait qu'un matin il l'avait trouvée en train de chanter une romance de sa jeunesse. D'ailleurs, lui n'avait pas besoin de la voiture, il ramènerait l'enfant à pied, puisqu'on le lui laissait.