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Le Dragon Impérial

Chapter 14: LES AILES DU DRAGON
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About This Book

A lyrical tale traces a young, elegant poet who withdraws to the countryside to compose a prize poem and win a governor's daughter, only to find his imagination entangled with omen, ambition, and political portent. The narrative balances rich descriptions of landscape and costume with vivid character studies, contrasting playful wit and delicate sensibility against harsher rural strength and hidden dangers. Recurring motifs of dragons, fate, and imperial power suffuse episodes of romance and rivalry, and the plot unfolds through a sequence of symbolic incidents and dramatic revelations that probe the tensions between art, desire, secrecy, and authority.

Il prit le plat d'or des mains de Yo-Men-Li et l'éleva vers l'empereur. Alors la jeune fille, les joues empourprées, les yeux brillants de fièvre, tira du poisson un large sabre qu'on y avait enfoui comme dans un fourreau d'or, et, d'un mouvement rapide, en dirigea la pointe, qui jeta un éclair, vers la poitrine du souverain.

Kang-Si, qui n'avait pas encore tourné la tête, tressaillit à la piqûre du fer, un rubis limpide vint se mêler aux pierreries de sa robe. Il se leva brusquement, et le lourd trône de bronze se renversa avec un retentissement terrible.

Yo-Men-Li, évanouie, roula sous la table, dans les grands plis de la nappe. Les mandarins précipitèrent leurs fronts vers le parquet, et les serviteurs, épouvantés, s'enfuirent en poussant de grands cris, tandis que le Chef des Eunuques, faisant mille contorsions de douleur, voulait palper la poitrine de son maître; mais Kang-Si le repoussa violemment.

Il regarda avec mépris Koueng-Tchou courbé et frissonnant d'épouvante.

—Traître! s'écria-t-il, tu oses t'attaquer au Ciel même, toi que le Ciel a élevé jusqu'à lui! Pendant qu'il répandait vers toi les rayons éblouissants de sa splendeur, tu méditais un crime odieux! Mais le Ciel est invincible, et il va faire tomber sur ta tête ses tonnerres et l'écraser.

—Grâce! divin seigneur, soupira le mandarin.

—Peux-tu tenir à une vie si misérable et si infâme? dit l'empereur, les lèvres crispées de dégoût. Avant de te la prendre je te ferai subir de nombreuses tortures afin que tu confesses les profondeurs de ton crime; ensuite tu mourras de la Mort Lente.

Les mandarins se relevèrent et se précipitèrent sur Koueng-Tchou, tous les visages exprimant la rage et l'horreur.

—Mais, ajouta le Fils du Ciel, un autre a porté le coup. Ce lâche avait un complice, qu'est-il devenu?

—Qu'on le cherche! hurlèrent les assistants, qu'on l'amène, qu'on le mette en pièces! Où est-il? Quel est le monstre odieux qui a osé frapper le Souverain du Ciel?

Et ce cri retentit dans tout le palais.

Alors Ko-Li-Tsin apparut au milieu de la salle; il secoua sa tête spirituelle et fière, et, jetant son sabre sur le parquet:

—C'est moi, dit-il.


CHAPITRE IX

LE BAMBOU PERCE, LA POIX BRULE ET L'ACIER FOUETTE


L'homme qui a lu les sentences des poëtes et a reçu les enseignements des philosophes résiste avec courage aux plus dures épreuves;

Car il sait qu'il faut frotter le diamant, pour le polir,

Et que le Sage doit se plier aux circonstances, comme l'eau prend la forme du vase qui l'étreint.


Sous les larges terrasses qui soutiennent le Palais Impérial circulent, s'enroulent, s'enchevêtrent, comme de monstrueuses entrailles, des couloirs sans issue, où l'atmosphère, prisonnière depuis des siècles, pèse, lourde et malsaine. Jamais aucun rayon du jour n'a vu ce sinistre labyrinthe, et le pâle condamné qu'y poussent des bras cruels, après avoir entendu se refermer sur lui de terribles portes, perd bientôt le souvenir du soleil. Errant, les bras étendus, tâtant des deux mains les murs humides, il jette un cri de désespoir; mais son cri s'enfuit devant lui, se gonfle, se fait formidable, puis, en tournoyant, lui revient par un autre chemin, pareil à la clameur d'un monstre gigantesque; et bientôt le misérable, écrasé de terreur, se laisse choir, le cœur brisé, et meurt dans l'ombre intense, pleuré par la sueur froide des murailles.

Sous le palais même s'étendent des cachots affreux. Dans plusieurs tombe une pluie continuelle. Quelques-uns sont hérissés partout de minces lames tranchantes, qui laissent à peine assez de place pour le corps d'un homme. Si le prisonnier avance, recule ou s'appuie aux murs, mille blessures torturent ses membres; alors lui-même, affolé et furieux, se jette sur la mort. D'autres cachots, à la place du sol, montrent un lac profond, au centre duquel paraît une petite plateforme de marbre, si étroite que deux pieds y trouvent à peine leur place. Le condamné ne peut ni s'asseoir, ni se coucher, ni même changer de posture. Il est rare qu'après deux jours le malheureux ne se soit pas précipité dans le lac. Mais depuis la déchéance des Mings farouches ces prisons sont solitaires. L'empereur Kang-Si est glorieux et clément.

Pourtant, une salle souterraine, aux portes de bronze, reçoit quelquefois encore des juges graves et des prisonniers tremblants: bien des sanglots ont frappé ses voûtes de granit noir; bien des aveux ont été arrachés par le fer et les flammes à des bouches discrètes entre les murailles de ce lieu morne; et beaucoup d'innocents y ont avoué des crimes imaginaires pour échapper aux tortures. Cette salle précède les cachots terribles et se nomme le Palais de la Sincérité.

C'est là que Ko-Li-Tsin fut introduit peu d'instants après son arrestation. Il était calme. Il avait accompli sa volonté. Il était héroïque et serein. Il avait au cou une corde qu'un soldat tirait.

La lueur de quelques lanternes en soie rouge, portées par les gardes, ensanglantait les spirales de marbre noir qui montent du sol aux voûtes et les murailles confuses ou saillissent en caractères d'or les sentences des philosophes.

Au fond de la salle, sur une estrade, s'élève un fauteuil de laque, dont le dossier dessine une niche d'idole, et devant les marches de l'estrade, sur un vaste écran de satin noir, apparaît, finement brodé, le mystérieux symbole du Tang. C'est un lion monstrueux qui veut dévorer le Soleil: les poils de sa queue retroussée retombent comme les branches d'un saule; son corps est entièrement bleu; sa face, hérissée de moustaches roides, ouvre une gueule profonde, armée de dents; le Soleil est représenté sous la figure d'un jeune homme vêtu de blanc, dont le visage est rouge et qui a des yeux d'or.

Un mandarin-juge entra majestueusement et alla s'asseoir sur le fauteuil de laque; deux mandarins de second ordre se tinrent debout à côté de lui.

Des gardes firent avancer Ko-Li-Tsin en tirant la corde qui lui serrait le cou et lui enjoignirent de s'agenouiller. Mais il s'assit sur un bloc de marbre scellé au sol, qui était un tabouret de torture.

—Rebelle, dit le juge, quel est ton nom?

—Un joli nom, dit le poëte en s'inclinant avec politesse: Ko-Li-Tsin.

—Où es-tu né?

—Ah! j'étais fort jeune alors! et, comme je n'ai jamais vu mes parents, je ne sais pas où je suis né. La première fois que je me suis rencontré j'avais huit ans; c'était sur la place d'une belle cité, dans la province de Ho-Nan.

—Quels sont tes parents?

—Une rou-li sans doute et un immortel, dit Ko-Li-Tsin en riant.

—Impudent! s'écria l'interrogateur, ne te moque pas de la justice.

—Qu'elle ne me fournisse pas de sujets de moquerie. Je dis que je n'ai jamais vu mes parents, et elle me demande: quels sont tes parents?

Lorsqu'on a réuni les œufs dans une corbeille on ne saurait dire quelle poule a pondu cet œuf-ci ou celui-là;

Et quand les poulets, éclos dans le four de briques, se promènent dans la campagne, ils ne savent pas quels sont leurs parents.

—On ne te demande pas des vers, dit le juge en fronçant les sourcils.

—C'est une largesse que je vous fais.

—D'ailleurs, peu importent tes parents et ta naissance. Es-tu depuis longtemps dans la Capitale du Nord?

—Depuis deux jours.

—Et d'où viens-tu?

—Des champs, où l'air est pur et le vent doux.

—Avec qui es-tu venu?

—Avec l'empereur.

—Tais-toi, misérable! cria le juge.

Ko-Li-Tsin continua:

—Pour quelques-uns, Kang-Si est le Fils du Ciel; pour moi, le Fils du Ciel, c'est un autre.

—Ne blasphème pas, infâme, ou mille supplices vont déchirer ton corps. Mais, parle, pourquoi t'es-tu livré? Plusieurs affirment que ce n'est pas toi qui as porté le coup criminel.

—Ceux qui disent cela regardaient sans doute, au moment où j'ai frappé, si les troupes de cigognes n'arrivaient pas du septentrion.

—Tu as des complices: où sont-ils?

Le poëte se mit à balancer la tête en chantonnant.

—Ko-Li-Tsin ne le dira pas.

—Avoue, ou la torture saura t'arracher ton secret.

—Voici, dit Ko-Li-Tsin, en comptant sur ses doigts:

Lorsqu'on aura dépecé mon corps en cent morceaux et ouvert chacun de mes membres,

On ne découvrira pas dans quel lambeau de ma chair est caché le secret;

Et quand je ne serai plus qu'une boue sanglante, les lâches oreilles penchées vers mes débris fumants n'entendront aucun souffle traître.

Ainsi, juge vénérable, prépare tes instruments, remplace dans les sentences des Sages Compassion par Cruauté,

Et que tes rêves soient sereins.

—Nous allons voir, dit le juge en faisant un signe.

Deux bourreaux s'emparèrent de Ko-Li-Tsin et le dépouillèrent de ses vêtements; puis on le lia au tabouret de marbre. Un homme qui tenait un pinceau et un rouleau de papier s'assit à quelques pas.

—Tu peux jeter tout cela, dit le poëte.

Les bourreaux lui saisirent les mains et introduisirent sous chacun de ses ongles une lame aiguë de bambou.

—Remarquez, dit Ko-Li-Tsin, que mes ongles sont aussi beaux et aussi longs que ceux d'un prince. Vous allez les briser et les rendre semblables à ceux d'un homme vulgaire qui s'occupe de vils travaux. N'importe, faites.

Les bourreaux frappèrent avec de petits maillets sur les lames de bambou, qui s'enfoncèrent cruellement dans les doigts du poëte.

Il crispa ses orteils, ouvrit sa bouche, mais il lisait les sentences des philosophes en or sur le mur noir.

Lorsque de chacun de ses doigts s'élança un jet de sang vermeil, les bourreaux s'écartèrent. Ko-Li-Tsin, pâle, regarda ses mains, puis les étendit vers le juge.

—On parle beaucoup d'une fontaine qui se trouve dans les jardins de Yu-Min-Ué, dit-il. Elle est construite d'après un modèle étranger; c'est un grand cerf qui s'effraie au milieu d'un large bassin d'albâtre; des mille branches de ses hautes cornes sortent des jets d'eau limpide, et des chiens furieux l'entourent, crachant sur lui des hurlements liquides. Mais ne trouves-tu pas qu'une fontaine vivante, pleurant du sang, a des charmes plus nouveaux?

—Veux-tu parler? dit le magistrat qui froissait dans sa main sa barbe blanche et pointue.

—Je suis très-bavard de ma nature, dit Ko-Li-Tsin, et tout disposé à te soumettre les ingénieuses observations que j'ai faites sur la culture du riz pendant mon séjour dans les champs de Chi-Tsé-Po. Cela ne manquera pas de t'intéresser.

—Tu avoueras pourtant, dit le juge irrité.

—Non! dit Ko-Li-Tsin.

Les deux tortionnaires se rapprochèrent de lui; l'un portait de la poix enflammée dans un bassin de cuivre, l'autre tenait un poignard aigu.

—Maudits cuisiniers, dit le poëte, que préparez-vous là? C'est au moins le repas du mandarin des enfers; car je ne vis jamais pareil aliment.

—Tu vas en goûter, dit le juge.

—Tant mieux! lorsque j'aurai la bouche calcinée et la langue réduite en cendres, tu n'espéreras plus me faire trahir mes amis.

—Tu n'en mangeras pas, sois tranquille. Il importe qu'il ne soit rien fait à ta langue.

Le malheureux poëte sut bientôt de quoi il s'agissait. Un des bourreaux lui fit rapidement des ouvertures par tout le corps du bout de son poignard, et dans les blessures vives l'autre versa de la poix toute flambante. La douleur fut insupportable. Le visage de Ko-Li-Tsin se contracta horriblement. Il mit ses mains sanglantes sur sa bouche pour ne pas crier, et ses yeux étaient pleins de larmes.

Un silence profond régnait parmi les gardes: ils semblaient impassibles, mais tous retenaient leur souffle, et dans les poitrines immobiles les cœurs se serraient.

—Pauvre Yo-Men-Li! murmura Ko-Li-Tsin, elle serait morte.

—Veux-tu parler enfin? cria le juge.

—Attends, dit le poëte d'une voix railleuse. Je ne voudrais pas mourir sans avoir composé un poëme philosophique des plus importants; car, lorsqu'elle l'aura lu, la jeune fille adorable que j'aime se croira veuve et ne se mariera pas; ce qui rendra mon âme heureuse dans les pays d'en haut. Donne-moi donc de quoi écrire et laisse-moi songer.

—Cette fois ma patience est lassée! s'écria le juge en se levant.

Et il jeta sur le sol dix petites lamelles de fer. Les bourreaux, les ayant ramassées, se dirigèrent vers un brasier que deux eunuques activaient en soufflant.

—Ah! ah! dit Ko-Li-Tsin, tu dédaignes la poésie; cela augmente le mépris que j'avais pour toi. Ton maître Kang-Si, lui-même, a quelque estime pour les poëtes.

Quand les tortionnaires revinrent, chacun d'eux tenait à la main un martinet dont les longues lamelles d'acier flexible avaient été rougies au feu. On fit se lever Ko-Li-Tsin. Un homme s'approcha pour compter les coups. L'un des affreux instruments s'éleva, jetant des étincelles, puis retomba sur les reins du poëte. Les lames brûlantes s'enfoncèrent si avant dans la chair que le bourreau dut faire un effort pour les retirer, et arracha avec elles des lambeaux informes, grésillants. Ko-Li-Tsin était à bout de forces. Le second martinet se leva, puis retomba dans l'horrible blessure. Cette fois le poëte crut qu'il allait mourir, et il poussa un long cri.

—Grand empereur, venge-moi! hurla-t-il, en s'affaissant, évanoui.

Le juge leva le bras, les bourreaux se tinrent immobiles.

—Celui-ci est invincible, dit-il. Remettez-lui ses vêtements, poussez-le dans un coin, et introduisez le mandarin Koueng-Tchou.

On remit ses vêtements à Ko-Li-Tsin insensible, puis on le poussa dans un coin obscur.

Tous les regards se tournèrent vers la porte où apparut le grand dignitaire. Il avait une corde au cou; un soldat le tirait violemment. Sa large face était d'une lividité terreuse; ses yeux obliques et bridés laissaient filtrer des éclairs de rage haineuse; sa bouche épaisse se crispait de dédain sous sa moustache noire et tombante. Il portait encore la magnifique robe jaune et le manteau de cérémonie. Il jeta un regard rapide sur le tabouret sanglant et sur le sol jonché de lambeaux de chair. Bien qu'il demeurât impassible en apparence, il sentait l'effroi faire pâlir son cœur.

—Tu déshonores le Dragon à Cinq Griffes qui ouvre sans méfiance ses ailes sur ta poitrine, dit le juge dès que le mandarin fut devant lui; tu souilles la couleur impériale et tu rends odieux le globule de rubis rose. Arrachez-lui ses insignes d'honneur, ajouta-t-il.

Deux gardes s'approchèrent de Koueng-Tchou et portèrent leurs mains sur l'agrafe de sa robe. Mais, avec un grincement de dents, le mandarin les saisit à la gorge, chacun d'une main, si violemment que ces hommes, la face soudainement empourprée, chancelèrent. Koueng-Tchou les lâcha alors en les poussant rudement. Les yeux sanglants, les bras étendus, ils tombèrent en arrière, et leurs crânes éclatèrent sur les dalles avec un bruit atroce.

Les gardes, poussant un cri d'horreur, se précipitèrent vers leurs compagnons expirants, et s'agenouillèrent près d'eux. Le juge était devenu blême sur son trône de laque.

—Monstre, cria-t-il, sacrilége, que le Ciel me pardonne d'avoir vu cela! L'empereur est outragé, et le Dragon Auguste devient complice d'un assassin. Garrottez cet homme. Arrachez-lui ses vêtements; il est impossible que la robe glorieuse reste plus longtemps sur le dos de ce meurtrier infâme.

Tous se ruèrent vers Koueng-Tchou, qui se débattit furieusement. Le manteau de satin jaune s'empourprait dans le noble sang de Ko-Li-Tsin. Enfin le mandarin, dépouillé de sa splendeur, apparut dans une robe de dessous, étroite, qui se tendait sur son ventre puissant.

—Faites-lui subir la torture, et qu'il dénonce ses complices, dit le juge. Aucun supplice ne sera assez dur pour lui.

Koueng-Tchou regarda avec mépris celui qui était son inférieur quelques instants auparavant.

—Tu n'auras pas la joie de me faire souffrir, dit-il, car je hais mes amis presque autant que je hais leurs ennemis. Pour échapper bientôt à votre odieuse compagnie, je les trahirai sans attendre la torture.

—Parle donc, lâche! s'écria le magistrat.

—Voici, dit Koueng-Tchou. Il s'est formé une société révolutionnaire dont le but est de renverser la dynastie des Tsings. Elle se nomme la secte du Lys Bleu. De puissants bonzes en sont les chefs; ils ont élu un empereur sous le nom de Ta-Kiang au règne aimé du ciel. Un laboureur! ajouta le mandarin d'une voix ironique. Celui qui a frappé Kang-Si ne porte pas son vrai costume; c'est une femme, une concubine de Ta-Kiang. Comment a-t-elle disparu de la Salle du Repas Auguste? Je l'ignore. Celui qui s'est fait prendre pour elle se dit poëte; il est tout dévoué au laboureur. Le cœur de la révolte est à Pey-Tsin et réside, sous le regard des Pou-Sahs, dans la Pagode de Kouan-Chi-In. Vous savez tout.

Le juge médita pendant quelques instants afin de graver dans sa mémoire les paroles du traître.

—Je vais rapporter ces aveux, dit-il, au Chef des mandarins guerriers; et il enverra dans la Pagode de Kouan-Chi-In un Pa-Tsong suivi de deux soldats. Vous, ajouta le juge, parlant aux gardes, enfermez dans un cachot l'homme qui n'a point parlé. Quant à Koueng-Tchou, qu'il subisse sans retard le supplice de la Mort Lente, selon la volonté miséricordieuse de l'empereur.

Koueng-Tchou fut emporté, et quelques gardes se penchèrent vers le coin où on avait poussé Ko-Li-Tsin. Ko-Li-Tsin n'était plus là.


CHAPITRE X

LES PIEDS DU PENDU


Son âme, chassée à grand'peine de son corps, s'exhale autour de lui en une atmosphère pestilentielle;

Et lorsqu'il sera dans la terre, entre les pierres de sa tombe pousseront des herbes empoisonnées.


Les gardes poussèrent Koueng-Tchou dans un lieu entièrement obscur. Craignant de tomber dans quelque embûche, le traître demeura immobile.

Un homme, qui était un bourreau, entra, portant quatre lanternes. Il les suspendit aux quatre coins de la salle, qui se révéla tout entière.

Elle était de marbre noir, carrée, peu vaste, mais au plafond élevé. A son centre se dressait une très-haute échelle double, surmontée d'une planchette assez longue pour qu'un homme s'y pût coucher. Du plafond pendait un anneau noir.

Le bourreau demanda à Koueng-Tchou s'il comptait faire quelque résistance.

—Non, dit le mandarin.

—N'importe! dit l'autre. Et à l'improviste il lança circulairement une corde assez longue qui fit trois fois le tour de Koueng-Tchou; il avait retenu une extrémité de la corde, il saisit l'autre au passage, tira et noua: le mandarin était bien garrotté.

—Monte à cette échelle et assieds-toi sur la petite table, en attendant.

—Je ne puis monter, ayant les bras liés.

—C'est juste.

D'une seule main il empoigna Koueng-Tchou, monta vingt degrés de l'échelle et le posa sur la planchette. Cela fait, il ferma un œil, visa de l'autre le milieu du plafond, lança un fort lacet de soie qui passa dans l'anneau et retomba, en joignit les deux bouts, fit un nœud coulant, le mit au cou du patient, descendit de l'échelle, la retira vivement, et dit: Tu es pendu!

Puis il s'assit à terre, leva les yeux et reprit:

—Tu sais que ton complice s'est envolé? Oui, oui. Pour ma part, je crois que c'est une rou-li malicieuse. La corde te gêne? tu t'y habitueras. Si tu avais fait comme lui, tu ne serais pas ballotté entre le plancher et le plafond. Mais ton ventre majestueux ne pouvait pas te servir d'ailes. A propos de ton ventre, réjouis-toi, car il enflera singulièrement tout à l'heure. Ne te remues pas tant; tu forces le lacet à pénétrer plus avant dans ta peau. Tu vois que je suis aimable; si l'on apprenait que je t'ai donné un conseil je perdrais ma place. Tiens, tu es déjà bien rouge! D'ordinaire, tu dois avoir l'haleine courte. Attends, n'étouffe pas; voici ton lit.

Le bourreau replaça l'échelle sous le mandarin, monta, desserra le nœud et dit:—Repose-toi, honnête Koueng-Tchou. Si tu as un liang dans ta poche, je t'apporterai une tasse d'eau. Tu ne veux pas boire? Je comprends, tu es de mauvaise humeur. Il faut croire qu'un lacet de soie change beaucoup le caractère, car tous ceux que je pends sont comme toi. Mais, dit le bourreau, tu t'es assez reposé, je crois.

Il descendit de l'échelle et la retira en disant:

—Te voilà encore pendu.

Puis, s'étant assis à terre, il continua:

—Cependant, je ne crois pas que la mort par la pendaison soit plus désagréable qu'une autre, Je ne veux parler que des morts violentes, n'étant pas médecin, mais bourreau. Eh bien! je suis persuadé que la strangulation est pénible. Le pouce, longuement appliqué sur la gorge, doit faire du mal. Quant au supplice qui consiste à être coupé en dix mille petits morceaux, je te conseille, si tu t'échappes de mes mains (ce qui est infiniment peu probable), je te conseille de ne pas t'y faire condamner. Les Sages l'évitent; ils préfèrent la simple décollation, qui est rapide, étincelante et rouge. Tu aurais dû te borner aux méfaits qui s'expient par la décollation. Allons, tu deviens jaune maintenant? Je n'ai jamais vu d'homme aussi sensible à la pendaison. Quand tu étais mandarin, tu devais tirer la langue en montant l'escalier des terrasses. Me voilà, me voilà.

Il replaça l'échelle, monta et desserra le nœud.

—Écoute, vénérable Koueng-Tchou. J'ai une femme qui a été mère plusieurs fois. Je comprends qu'on chérisse ses enfants, les garçons bien entendu; les filles, on les vend. Le père le plus heureux en filles est celui qui n'a que des garçons. Eh bien! donne-moi quelques liangs, et j'irai, dès que tu seras mort, porter ton dernier salut à ton illustre épouse et à tes glorieux enfants. Tu ne veux pas? Tu as le foie bien dur. Quoi! tu ne désires pas que tes fils puissent un jour se dire avec mélancolie: «Notre père pensait à nous le jour où il a été pendu?» Tu as tort. Cependant, fais comme il te plaira. Ah! ah! tu respires un peu plus librement et ta langue rentre derrière tes dents?

Le bourreau descendit vivement et renversa l'échelle, en disant: «Descends au pays d'en bas, impérial Koueng-Tchou!»

Puis il alla décrocher les lanternes, regarda autour de lui s'il n'oubliait rien, et se dirigea vers la porte en passant sous le pendu, qui s'agitait; mais il rencontra l'échelle renversée, et, pour ne pas faire un petit détour, mit le pied dessus.

Alors il dut se passer quelque chose d'assez inattendu, car deux heures plus tard, lorsque des gardes entrèrent dans la salle, étonnés de la longue absence du bourreau, ils virent deux hommes aux faces horribles, aux langues longues, osciller l'un sous l'autre dans la nuit, le premier ayant le cou dans un nœud coulant, le second ayant la gorge entre les deux pieds du premier. Le pendu avait étranglé le bourreau.


CHAPITRE XI

LES AILES DU DRAGON


Sans doute une grand renversement a eu lieu, car ceux qui priaient combattent et les Sages se sont armés de glaives.

«Oh! oh I disent les Pou-Sahs des nuages, depuis quand les terrasses des pagodes sont-elles des champs de bataille?

»Et quels sont ces hommes qui renversent les statues d'or des Dieux vénérés?»


Ko-Li-Tsin, demi-mort dans un angle obscur de la Salle de la Sincérité, avait bientôt repris ses sens, pour souffrir de cruelles douleurs. Il entendit un vague murmure de paroles; c'était la voix du traître mandarin. Au nom de Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin tressaillit et essaya de se soulever. A travers la haie des soldats il vit Koueng-Tchou qui parlait d'un air fier.

—Le misérable! le lâche! et je n'ai pas la force de me traîner jusqu'à lui pour l'étrangler et lui faire rentrer sa trahison dans la gorge. Tout est perdu. On va envoyer des soldats vers l'empereur. Que faire? Il faudrait que Ta-Kiang fût prévenu. Hélas! je suis prisonnier et mourant.

Il sentit une main se poser légèrement sur son épaule, tourna la tête et, dans la pénombre, aperçut une femme qu'il lui sembla avoir entrevue déjà.

—Tu es courageux comme un Sage céleste, murmura-t-elle; tu as souffert plus que la mort pour ne pas me compromettre en disant la vérité. Je veux te sauver. Traîne-toi jusqu'à cette porte pendant que les gardes contemplent la méditation du juge et suis-moi.

—Ah! se dit Ko-Li-Tsin, c'est la femme qui m'a fait entrer dans le coffre.

Il se traîna sur les coudes, car ses mains étaient horriblement douloureuses,

—Se pourrait-il qu'elle me sauvât? pensait-il.

Le poëte s'était considérablement rapproché de la porte. Yu-Tchin le soutenait en tremblant.

—Encore un effort! disait-elle; les soldats ne regardent pas, tu vas être sauvé. Viens, pauvre meurtri! viens, je baiserai tes blessures!

Enfin ils se trouvèrent hors de la salle. Ko-Li-Tsin essaya de se lever; il ressentait d'atroces douleurs; des sanglots lui montaient à la gorge; mais on avait omis de lui rompre les jambes: il se tint debout.

—Courage, cher malheureux! dit Yu-Tchin à voix basse. Atteignons vite l'extrémité de ce couloir: on ne te cherchera pas d'abord sous cette voûte, car on croit qu'elle n'a pas d'issue. La porte de la prison où elle conduisait a été murée il y a longtemps sur un homme condamné à mourir de faim.

Ko-Li-Tsin s'appuyait aux murailles et faisait des efforts surhumains pour ne pas défaillir. Ils étaient dans une obscurité profonde, parce que Yu-Tchin avait refermé la porte de la Salle de la Sincérité; elle avait même prudemment poussé un verrou.

—Mais comment sortirons-nous, s'il n'y a pas d'issue? demanda Ko-Li-Tsin à voix basse.

—Il y a une ouverture carrée qui donne sur un des lacs du palais, dit-elle; c'est par là que je suis entrée. Un petit bateau attend sous cette fenêtre.

—Comment ferai-je pour me cramponner aux murailles, avec les nerfs douloureux de mes mains mutilées?

—La fenêtre est basse, tu n'auras qu'à te laisser glisser. Je passerai d'abord, et puis je te soutiendrai; car je veux te sauver. Quand nous serons hors d'ici je te soignerai, et quand tu seras guéri nous nous marierons, et nous serons heureux loin des palais.

—Oui, oui, bonne créature.

Ils arrivèrent devant la fenêtre. C'était en effet une ouverture carrée, percée très-bas dans la muraille. Elle apparaissait clairement dans l'obscurité.

—Laisse-moi passer la première, dit Yu-Tchin. Je te tendrai les bras afin que tu tombes doucement dans le bateau.

Elle se courba pour passer par l'ouverture, puis sauta sans hésiter.

Ko-Li-Tsin à son tour, se baissa, et, après avoir difficilement rampé, parvint à s'asseoir sur le rebord extérieur de la fenêtre.

—Laisse-toi glisser lentement, dit Yu-Tchin.

Ko-Li-Tsin essaya un mouvement.

—Oh! non, dit-il, le mur frôlerait trop rudement la plaie cruelle de mes reins.

—Comment faire? dit-elle avec désespoir.

—Attends.

Le poëte, s'aidant de ses coudes, se retourna et se mit sur le ventre, puis il s'efforça de descendre. La manœuvre d'abord fut aisée; mais lorsqu'il ne se tint plus à la fenêtre que par les coudes, il hésita; une sorte de vertige le prenait; il sentait qu'il lui faudrait se cramponner avec ses mains horribles, avec ses mains incapables de saisir, et qu'il sentait, si lourdes et si douloureuses, se crisper malgré lui.

—Tombe, disait Yu-Tchin, je te retiendrai. Ko-Li-Tsin ferma les yeux. Il lui semblait que tout tourbillonnait autour de lui. Il se laissa tomber, étourdi, effaré.

Au moment où son poids l'entraînait dans le lac, elle le saisit, et il se trouva assis sur la petite banquette d'un bateau qui faisait mille soubresauts, comme s'il eût été sur les vagues orageuses de la mer.

Yu-Tchin prit les rames et se hâta d'éloigner l'embarcation.

—Tu es sauvé! dit-elle en sanglotant de joie. Kouen-Chi-In m'a protégée. Vois-tu, je voulais savoir ce que tu étais devenu dans le coffre de laque, et je suis entrée dans le palais. Tout le monde était en émoi sur les terrasses et dans les galeries; j'appris qu'on avait voulu tuer le Fils du Ciel. Je me jetai la face contre terre en entendant cette nouvelle. On disait aussi que le jeune homme arrêté n'était pas celui qui avait porté le coup sacrilége; je m'informai de son visage et de son costume; je reconnus qu'il s'agissait de toi, et j'appris que tu étais dans la Salle de la Sincérité. Sans être vue, je me glissai dans cette salle. Là j'ai souffert autant que toi, pauvre innocent! je voulais me jeter aux pieds du juge pour lui demander grâce; mais on ne m'aurait pas écoutée. J'aurais été emprisonnée peut-être et, par suite, incapable de rien faire pour toi. Lorsque je vis qu'on te jetait dans l'angle de la salle, à quelques pas de la porte du couloir condamné, je conçus un vague espoir de te sauver, et, toute tremblante, je courus détacher un bateau; je ramai vigoureusement vers cette ouverture que je connaissais; je te rejoignis; et tu sais le reste.

—Tu es une bonne et charmante femme, dit Ko-Li-Tsin. Je ferai des vers à ta louange. Mais hâtons-nous de fuir, car je mourrais de chagrin si on me séparait de toi. Peut-on sortir de la Ville Rouge?

—Il est plus aisé d'en sortir que d'y entrer, dit-elle.

Le bateau toucha le bord du lac à un point très-éloigné du palais, et les fugitifs descendirent sur l'herbe épaisse, étoilée de fleurs. Yu-Tchin se dirigea à travers les jardins impériaux, en soutenant Ko-Li-Tsin; ensuite elle lui fit traverser des cours qu'il ne connaissait pas, et ils sortirent de la ville par la porte de l'Ouest, qui est celle des serviteurs. Ils avaient à peine franchi le pont qui saute le fossé qu'un murmure confus leur arriva de l'Enceinte Sacrée.

—Entends-tu? dit la femme effrayée, on te cherche. Le gong vibre; la cloche sonne, tout le palais est en rumeur. Fuyons! fuyons vite!

—Si je pouvais courir! dit le poëte. D'ordinaire je vais plus vite qu'un cheval furieux.

Par un hasard favorable, une chaise à porteurs de louage passait à trente pas devant eux.

—Par ici! par ici! cria Yu-Tchin. On a besoin de vous.

Les porteurs tournèrent la tête.

—La journée est finie, dirent-ils.

—Vous aurez un liang d'or, répliqua Ko-Li-Tsin.

Les porteurs s'approchèrent rapidement.

—Portez-moi vite à la pagode de Kouan-Chi-In, dit Ko-Li-Tsin en s'asseyant sur le petit banc couvert d'une étoffe de coton bleu.

Les porteurs se mirent en route.

—Pourquoi vas-tu à la pagode? demanda Yu-Tchin, qui marchait à côté de la chaise. Viens chez ma sœur qui est mariée; nous te soignerons toutes deux.

—Il faut avant tout remercier le Ciel, dit le poëte.

—La pagode est fermée à cette heure.

—Je saurai me faire ouvrir, dit Ko-Li-Tsin. Mais dès que j'aurai adressé quelques paroles à Kouan-Chi-In, qui t'a protégée, j'irai où tu voudras.

—Oh! oui, dit-elle; tu viendras. Le bonheur ne nous quittera plus. Tu es riche? Je ne suis pas pauvre; nous achèterons une maison loin de la ville, avec un jardin et un lac. Nous nous aimerons toujours; jamais nous ne resterons l'un sans l'autre; nous serons semblables aux tendres sarcelles.

—Oui! oui! dit Ko-Li-Tsin en souriant.

L'oiseau youen et l'oiseau youan seront jaloux de notre union.

Les Sages immortels se pencheront du haut des nuages pour nous voir,

Et la postérité nous offrira comme exemple aux époux.

Les porteurs s'arrêtèrent.

—Prends un liang d'or dans ma ceinture et jette-le à ces hommes, dit le poëte en sortant péniblement de la chaise; maintenant soulève le marteau de la porte que tu vois sous cette voûte, et frappe trois coups, puis deux, puis un seul coup.

Yu-Tchin obéit. La porte s'ouvrit aussitôt.

—En haut les Mings! chuchota Ko-Li-Tsin au jeune bonze gardien de la porte.

—En bas les Tsings! répondit celui-ci. Entrez.

Ko-Li-Tsin, suivi de Yu-Tchin, entra et dit rapidement:

—Ferme les portes. Donne l'alarme. Qu'on emplisse d'eau les fossés; les Tigres de guerre nous suivent.

Le jeune bonze ferma la porte à triple tour et courut vers la pagode, les bras levés.

La bonne Yu-Tchin, stupéfaite, considérait Ko-Li-Tsin qui marchait lentement dans l'allée de marbre.

Bientôt sur l'escalier d'albâtre de la pagode parurent des Tao-Sées portant des lanternes. Ils descendaient rapidement, puis couraient en criant. Le Grand Bonze lui-même sortit et marcha au-devant de Ko-Li-Tsin.

—Que s'est-il passé? demanda-t-il.

—Le sabre est sorti du fourreau, dit Ko-Li-Tsin, mais il n'est point entré dans la poitrine. L'enfant avait la main faible. Je me suis fait prendre à sa place, craignant que son cœur ne fût faible aussi devant la torture.

—On t'a torturé? dit le bonze. Tu n'as rien avoué?

—Rien, dit Ko-Li-Tsin; mais le mandarin a trahi. Des soldats vont venir s'emparer de la pagode. Il faut donc que Ta-Kiang parte. Le Dragon a des ailes, qu'il les ouvre.

—Tu parles bien, dit le Grand Bonze, le Fils du Ciel fuira. Nous avions prévu tous les résultats possibles de notre tentative; il y a des chevaux à la porte du pavillon impérial. Toi, viens vers Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsin fit un effort pour se hâter.

—Oh! qu'as-tu, malheureux? dit le Grand Bonze. On t'a meurtri à ce point? Il faut avant tout panser tes plaies et te rendre la vie.

—Yu-Tchin se chargera de ce soin, dit le poëte; allons d'abord vers l'empereur.

—Quelle est cette femme? dit le bonze.

—Celle qui m'a sauvé et nous a sauvés tous.

—Qu'elle soit la bienvenue!

Et le Grand Bonze, aidant Yu-Tchin à soutenir le poëte, gravit l'escalier d'albâtre. Ils arrivèrent en peu de temps au pavillon qu'habitait l'empereur, et entrèrent dans une belle salle peu éclairée de quelques lanternes obscures.

—Approche, dit Ta-Kiang, après que le Grand Bonze l'eut à voix basse prévenu de la nécessité où le Dragon se trouvait de fuir sans perdre un moment.

Ko-Li-Tsin s'avança.

—Permets-lui de ne pas s'agenouiller, dit le Tao-Sée; il s'est fait presque tuer pour ne pas te trahir, et il est couvert de blessures.

—Tu as fait ton devoir en serviteur dévoué, dit l'empereur; je te récompenserai. Mais à présent écoute mes dernières paroles. Je pars, je vais, traversant les villes et les villages sur un cheval de bataille, soulever des peuples, entraîner des troupes à ma suite, et, grossissant mon armée à chaque pas, je reviendrai formidable. Toi, reste à Pey-Tsin, et sèmes-y la révolte. Donne des armes à tous les hommes robustes. Je te nomme général de l'armée que tu auras conquise. Aujourd'hui nous avons fait une faute. Si le sabre n'a pas atteint le cœur de l'ennemi, c'est que le sabre avait été confié à une main faible et indigne. Désormais que les femmes ne soient plus mêlées aux graves travaux. J'ai parlé.

—Maître, dit Ko-Li-Tsin, si tes ordres ne sont pas exécutés, c'est que je serai mort ou prisonnier.

Une musique guerrière se fit entendre dans le lointain.

—Voici les Tigres de guerre! s'écria le poëte; il n'est plus temps de fuir; nous sommes perdus.

Ta-Kiang lui lança un regard courroucé.

—Ne dis jamais devant moi qu'il n'est plus temps.

—J'ai tort, répondit Ko-Li-Tsin en baissant la tête. Le Dragon est invincible.

—Le Dragon peut être vaincu par le Dragon, dit le bonze; hâte-toi, Ta-Kiang! je te suivrai; car à ma voix les couvents et les pagodes se lèveront. Les soldats viennent du côté de l'Est, ajouta le Tao-Sée; fuyons par la porte occidentale. Toi, Ko-Li-Tsin, détends la pagode, occupe les soldats afin qu'ils ne nous poursuivent pas.

—Oui, dit le poëte.

—A présent, au revoir! Tu verras bientôt flotter la bannière du Lys Bleu.

L'empereur et le Grand Bonze descendirent les trente-deux marches d'un étroit escalier, montèrent à cheval et s'éloignèrent au galop, suivis d'une petite troupe de cavaliers armés qui portaient des lanternes.

—Puissent-ils bientôt revenir sous les longs plis glorieux de l'étendard des Mings! dit Ko-Li-Tsin.

Cependant la musique guerrière, qui s'était tue un instant, éclata soudain à peu de distance. On entendait aussi un bruit de pas réguliers et nombreux.

—Allons! dit le poëte à Yu-Tchin, qui le suivait toujours, inquiète et étonnée, allons, bonne créature, aide-moi à marcher, afin que je puisse donner des ordres et préparer la défense.

—Mais, dit Yu-Tchin, tu n'es donc pas un marchand de sabres?

—Non.

—Ah! dit Yu-Tchin. Qu'es-tu donc?

—Poëte et conspirateur, dit Ko-Li-Tsin en riant.

—Ah! dit Yu-Tchin.

Puis, elle ajouta:

—Veux-tu me permettre de panser tes plaies?

—Non, les nouvelles blessures guériront les anciennes.

Yu-Tchin se mit à pleurer.

—C'était bien la peine de te sauver de la mort, dit-elle, si tu veux encore t'exposer à mourir!

—Sois tranquille, Ko-Li-Tsin a la vie dure.

—S'il ne meurt pas, reprit Yu-Tchin, il sera tellement mutilé qu'il emploiera des siècles à se guérir et ne m'épousera jamais!

—Mort ou vif, Ko-Li-Tsin tiendra sa promesse.

Yu-Tchin essuya ses larmes. Ils étaient revenus sur la terrasse.

—Frappe ce gong de toute ta force, dit le poëte.

Yu-Tchin obéit: les bonzes accoururent.

—Voici mes soldats, dit Ko-Li-Tsin. Avez-vous exécuté mes ordres?

—Les fossés sont pleins d'eau, répondirent les Tao-Sées; les portes de fer sont bien closes, et chacun de nous est armé d'une hache et d'un sabre.

—Combien d'hommes êtes-vous?

—Nous étions trente; dix d'entre nous sont partis avec l'empereur.

—La victoire est impossible; mais que la résistance soit longue. Toi, Yu-Tchin, monte sur la plus haute terrasse de la pagode et suis des yeux la fuite des lanternes qui accompagnent l'empereur. Quand tu les verras courir dans la plaine, tu viendras me prévenir.

Yu-Tchin, résignée, s'éloigna.

—Les soldats franchiront le fossé en un bond, continua Ko-Li-Tsin, pâle et s'appuyant au mur; allez donc enlacer aux troncs des cèdres de traîtresses cordes habilement emmêlées, afin que nos ennemis s'y embarrassent les jambes et se prennent comme des mouches en des toiles d'araignées.

Un coup de marteau retentit sur la porte de bronze.

—Bien! ils attaqueront d'abord la porte de l'Est. A votre besogne! qu'un seul reste près de moi pour m'empêcher de tomber, et hâtez-vous pendant que je parlementerai avec les soldats.

Ko-Li-Tsin se fit porter devant la porte, qu'un second coup de marteau ébranla.

—Qui frappe ici après les heures prescrites? Qui vient troubler d'un bruit sacrilége le repos glorieux de la miséricordieuse Kouan-Chi-In?

—Ouvrez! cria le Pa-Tsong, c'est le Dragon à Cinq Griffes qui heurte.

—Le Dragon est-il blessé? le Ciel a-t-il besoin du secours du Ciel? En ce cas, je vais tirer de leur pur sommeil les Tao-Sées rigides, et ils se mettront en prières.

—Le Dragon se porte bien, malgré vos criminelles tentatives, et il vient faire sentir ses griffes aiguës à la chair des coupables.

—Ne cherche pas les coupables parmi les Sages qui servent Kuan-Chi-In; tu ne les trouverais pas.

—Ouvre donc, en ce cas. Si les coupables ne sont pas dans la pagode, pourquoi hésites-tu à ouvrir?

—Parce qu'un Tao-Sée doit du respect à la Mère de la Sagesse.

—Ta-Kiang, le rebelle, est ici! cria le Pa-Tsong; livre-le et je te laisserai la vie, bien que j'aie ordre de vous exterminer tous.

—Tu offenses les Pou-Sahs; je ne veux pas m'associer à ton crime, dit Ko-Li-Tsin en se retirant.

Les Tigres de guerre poussèrent des cris sauvages et trépignèrent sur les dalles.

—Cernez la pagode, dit le chef, et entrez tous malgré portes et fossés.

—Cerne, cerne, il n'est plus temps, murmura Ko-Li-Tsin.

Il revint sur la première terrasse; les bonzes se réunirent autour de lui.

—Que faut-il faire, maître?

—Montez sur la seconde terrasse, répondit Ko-Li-Tsin, car il est impossible de défendre la première. L'escalier d'albâtre est si large que nous tous, sur une même ligne, n'en fermerions pas l'entrée. Celui qui mène à la plate-forme que nous allons occuper est intérieur et étroit; nous en fermerons la porte et nous pourrons résister pendant quelques instants.

Ko-Li-Tsin et les bonzes envahirent la deuxième plate-forme.

Les soldats avaient franchi le fossé; mais ils s'embarrassèrent dans les cordes tendues entre les cèdres, et Ton entendait monter de toutes parts leur cri rauque et bestial.

—Démolissez les balustrades, dit Ko-Li-Tsin, et entassez leurs débris de distance en distance.

Les bonzes levèrent leurs haches et frappèrent les délicates sculptures. Une blanche poussière de marbre neigea autour d'eux.

Les assaillants s'étaient dégagés à coups de sabre des liens de soie qui avaient entravé leur marche; ils s'avançaient avec précaution, craignant quelque nouvelle embûche.

Un Tao-Sée, plus âgé que les autres, s'approcha de Ko-Li-Tsin.

—Maître, dit-il, je vais sans doute mourir ici; il faut que je t'apprenne où se cache le précieux trésor de la pagode. Les richesses qu'il enferme appartiennent maintenant à Ta-Kiang. Pendant son absence, tu peux les employer à le servir. Écoute donc: dans le socle de la statue de Kouan-Chi-In une porte s'ouvre sur l'escalier d'un souterrain....

Une flèche siffla à l'oreille de Ko-Li-Tsin. Le Tao-Sée, frappé à la tempe, tomba en arrière et mourut sans un cri. Son bras déjà roide tendait à Ko-Li-Tsin deux clefs d'or.

Le poëte se baissa, prit les clefs de ses mains sanglantes et les cacha dans sa ceinture.

Les Tigres de guerre avaient gravi l'escalier d'albâtre et hurlaient au pied de la pagode. Une nuée de flèches s'envola de leurs arcs bien tendus et vint égratigner les murs de porcelaine, par-dessus la tête des assiégés. Au même moment, la lune éclaira une avalanche tumultueuse de pierres et de marbre, dont la blancheur s'ensanglantait dans les épaules brisées et dans des crânes rompus.

—Bien! dit Ko-Li-Tsin; ils détériorent nos murailles, mais nous cassons leurs têtes.

Des gémissements se mêlaient aux cris de rage des assaillants.

—Jetez ce qui vous reste de projectiles avant qu'ils soient revenus de leur frayeur! cria Ko-Li-Tsin.

Une seconde avalanche tomba sur le dos des soldats, inclinés vers leurs compagnons blessés. Plusieurs ne se relevèrent pas.

Ko-Li-Tsin se pencha et regarda joyeusement le champ de bataille.

—Les Tigres de guerre ont les griffes coupées, dit-il.

Une flèche vint le piquer à l'épaule.

—Et ils mordent mal, ajouta-t-il en arrachant avec ses dents la flèche, qu'il cracha aux soldats.

—Femelle d'âne! cria le Pa-Tsong à celui qui avait lancé la flèche; ne tire pas sur celui-là; nous avons ordre de le prendre vivant. Le bourreau se chargera de lui. Mais enfonçons les portes et escaladons les murs.

Les Tigres de guerre se ruèrent sur la pagode; des coups de hache ébranlèrent les portes en bois de fer, et les parois du monument se couvrirent de corps agiles qui, s'accrochant aux saillies des colonnes, montaient rapidement.

Ko-Li-Tsin était anxieux.

—Nous n'avons plus rien à leur jeter, disait-il.

Il regarda autour de lui: il ne vit que les colossales statues dorées des Dieux, immobiles, de loin en loin, sur des piédestaux incrustés de turquoises.

Les portes craquaient lugubrement. On entendait la respiration haletante des soldats qui approchaient. Le poëte regarda les Dieux tranquilles: il semblait leur demander conseil. Tout à coup il s'élança vers l'un d'eux, et, oubliant ses blessures, le poussa violemment des mains et des genoux. Le Dieu s'inclina vers l'ennemi, lui montrant sa large face souriante, puis, bloc terrible détaché de son piédestal, s'abattit pesamment, et les corps qu'il rencontra furent aplatis sur les dalles de marbre.

—Ah! ah! cria Ko-Li-Tsin aux bonzes, le Ciel nous vient en aide! Suivez mon exemple. Vous n'avez plus de pierres? jetez des Dieux aux soldats de l'empereur.

Les bonzes s'arc-boutèrent aux socles des statues et bientôt de mainte partie de l'édifice descendit une masse énorme et brillante.

Les soldats restaient atterrés sous cette pluie formidable de Dieux d'or. Le plus profond silence régnait parmi eux. Aucun gémissement ne s'élevait, car ceux qui étaient atteints ne criaient plus.

Cependant, après quelques instants d'effroi, les Tigres de guerre reprirent courage, recommencèrent l'ascension, et bientôt des mains s'accrochèrent aux rebords de la terrasse. Les premières furent abattues à coup de haches; mais un soldat mit le pied sur la plate-forme. Un bonze, s'élançant vers lui, l'enlaça; ils luttèrent quelques minutes au bord de la terrasse; puis, s'entraînant mutuellement, roulèrent ensemble sur les piques aiguës des Tigres de guerre. D'autres soldats succédèrent au premier, et Ko-Li-Tsin, appuyé à la muraille, se disait: «Je suis à bout.» Ses blessures, aggravées par la fatigue, saignaient. Il sentait ses forces et sa vie s'en aller avec son sang; ses yeux troublés ne distinguaient plus les bonzes des guerriers impériaux. Alors une voix tremblante, la voix de Yu-Tchin, dit à son oreille: «Tes amis sont sauvés; ils courent dans la plaine.»

—Ah! dit Ko-Li-Tsin en fermant les yeux.

Il entendit encore les cris de triomphe des Tigres de guerre et les soupirs des bonzes égorgés. Puis il s'évanouit entre les bras des soldats qui le chargeaient de chaînes.


CHAPITRE XII

L'HÉRITIER DU CIEL


La lune monte vers le cœur du ciel nocturne et s'y repose amoureusement.

Sur le lac lentement remué, la brise du soir passe, passe, repasse en baisant l'eau heureuse.

Oh! quel accord serein résulte de l'union des choses qui sont faites pour s'unir!

Mais les choses qui sont faites pour s'unir s'unissent rarement.


La nuit emplissait la Salle du Repas Auguste lorsque Yo-Men-Li, cachée dans les longs plis de la nappe de satin, se réveilla de son évanouissement.

—Où suis-je? dit elle en regardant avec effroi l'obscurité. Dans un affreux cachot, sans doute.

Elle tâta le sol, en craignant de poser la main sur une boue humide ou sur quelque reptile flasque. Elle sentit la fraîcheur lisse des dalles d'albâtre et de la soyeuse étoffe qui traînait à terre.

—Que s'est-il passé? dit-elle. L'empereur était sur son trône de bronze. Calme, il rêvait. Moi, je l'ai frappé d'un sabre aigu. J'avais du sang dans les yeux; j'avais peine à voir clair. Le Fils du Ciel s'est levé avec un effroyable fracas d'orage; j'ai pensé que le tonnerre venait défendre l'empereur. Mais ensuite je ne me souviens pas. Pourquoi ne m'a-t-on pas enchaînée? Pourquoi ne m'a-t-on pas tuée? Ah! s'écria-t-elle en se levant brusquement, j'ai entendu le mandarin demander grâce. Le mandarin nous a sans doute trahis. Il faut que j'avertisse Ta-Kiang. Il faut qu'il fuie.

Elle fit quelques pas, les bras étendus.

—Hélas! dit-elle, comment se diriger, aveugle, dans un lieu inconnu?

Tout à coup elle poussa un cri étouffé, se rejeta en arrière, puis demeura immobile; les rapides battements de son sang faisaient à ses oreilles comme un bruit de pas lointains. Qu'avait-elle donc vu? Sur le sol, une chose informe, phosphorescente, brillait sans éclairer. Et Yo-Men-Li fixait sur cette chose un regard plein d'épouvante.

—Me voilà redevenue une enfant sans courage, dit-elle. J'ai peur, je n'ai plus mon cœur de jeune garçon, je suis une femme qui tremble pour sa vie inutile, et j'oublie Ta-Kiang. Au lieu de courir le prévenir du péril, je reste ici sans souffle. Peut-être dans ce moment des soldats se dirigent vers sa retraite; ils vont l'arrêter, le tuer. Oh! quand je devrais mourir, je vaincrai cet effroi qui me glace.

Yo-Men-Li se précipita sur la chose luisante et y posa les mains; elle faillit s'évanouir en sentant des écailles humides et froides; cependant elle ne retira pas ses doigts.

—Si c'est un monstre venu de l'empire des Ye-Tioums, qu'il me dévore tout de suite, pensa-t-elle.

Mais soudain elle s'écria:

—C'est le poisson coupable, le complice de mon crime!

Et elle se recula vivement; mais le plat d'or que son pied heurta rebondit sur les dalles et un bruit métallique éclata dans l'obscurité.

Yo-Men-Li s'enfuit, égarée.

—Je veux sortir de cette salle, soupira-t-elle, car toutes les terreurs y habitent.

Elle atteignit la muraille et chercha frénétiquement une issue; un lourd rideau s'écarta sous sa main; palpitante, elle se précipita hors de la Salle du Repas Auguste.

Une clarté presque insensible emplissait la chambre où Yo-Men-Li venait d'entrer; c'était une lumière vague, indécise, n'éclairant rien, mais blanchissant doucement l'obscurité; on eût dit de la neige sous une nuit noire: la lune s'était levée et caressait faiblement les fenêtres où s'enchâssaient entre des nervures d'or des coquillages nacrés aux pâles transparences.

Yo-Men-Li avança d'un pas ferme; mais le claquement de ses semelles sur le sol lui fit peur.

—S'il y avait des hommes dans cette chambre, pensa-t-elle, des hommes endormis qui s'éveilleraient brusquement! oh! combien leur effroi serait moins violent que le mien!

Elle retint son souffle et marcha lentement. Parfois elle frôlait le ventre rebondi d'un grand vase de porcelaine ou le rebord d'une balustrade de laque. Soudain le bruit de ses pas s'éteignit; elle foulait un épais tapis de fourrures: sans s'en apercevoir elle avait pénétré dans une autre salle. Elle s'arrêta, épouvantée: elle voyait de toutes parts, dans les murailles, des yeux flamboyants qui la regardaient avec courroux; on eût dit d'une troupe innombrable d'affreux oiseaux aux prunelles lumineuses, perchés sur des buissons noirs.

Yo-Men-Li cacha son visage dans sa main.

—J'ai versé le sang du Ciel, murmura-t-elle; j'ai vu sur la poitrine auguste une larme rouge au milieu des pierreries; voici les Pou-Sahs terribles qui demandent vengeance. Oh! Ta-Kiang! Ta-Kiang!

Pour calmer son cœur elle pensa au fier regard et au front superbe de celui qu'elle adorait.

Elle releva la tête; les yeux dans les murailles brillaient toujours. Cependant elle vit un large espace complètement noir. Baissant les paupières et étendant les mains, Yo-Men-Li se dirigea rapidement vers lui. C'était une porte. La jeune fille en écarta les draperies moelleuses, puis elle resta immobile sur le seuil.

La lune éclatait, bleue et claire, de l'autre côté du rideau; mais ce n'était pas une chambre qu'elle éclairait; c'était un lac. Yo-Men-Li vit distinctement des roseaux et des bambous se refléter dans l'eau pure, des saules fins y tremper leurs branches, et des nénuphars entr'ouvrir leurs coupes blanches à sa surface. Plus loin elle vit un pont léger qui se courbait; et, auprès des rives, des cormorans dormaient, un pied dans l'eau.

—Il me faudra donc revenir en arrière et traverser de nouveau ces salles effrayantes, dit Yo-Men-Li avec désespoir.

Elle tourna la tête et vit les yeux farouches qui brillaient comme des étoiles rouges.

—Oh! non; j'aime mieux mourir tout de suite.

Laissant retomber la draperie, elle descendit la pente de la berge et avança sa tête, qui se refléta dans l'eau.

—Ta-Kiang! soupira-t-elle.

Et, prise de vertige, elle s'élança, faisant fléchir les roseaux et tomber de clairs diamants qui roulèrent sur le lac. Mais son pied rencontra une surface solide. Le lac n'était qu'un vaste miroir, fait d'acier lumineux.

—Quoi! dit Yo-Men-Li, l'eau elle-même me repousse et la mort ne veut pas de moi!

Tout affolée par le miracle, elle courait en sanglotant parmi les roseaux et les bambous de satin.

—Il faut pourtant que je sorte du palais! s'écria-t elle en s'arrêtant subitement; il s'agit bien de mourir inutile et criminelle! Il faut sauver Ta-Kiang: ma vie n'est pas à moi.

Elle se dirigea, haletante, vers le petit pont d'albâtre découpé et monta quelques marches où se tordaient des branchages de corail aux fleurs de topaze.

—J'arriverai peut-être dans le jardin impérial, dit-elle.

Elle marcha sans hésitation. Mais, de l'autre côté du pont, elle se retrouva dans l'obscurité. Elle entendit un mugissement sourd, pareil au murmure d'une cascade lente ou aux vibrations lointaines d'un gong.

—Où suis-je? Hélas! dans le palais encore, et les soldats sont en marche sans doute, et je n'arriverai pas avant eux, et Ta-Kiang sera perdu!

Elle se mit à pleurer silencieusement, puis une autre terreur l'envahit.

—Je suis peut-être dans la chambre du Fils du Ciel! Si j'allais le voir apparaître avec sa poitrine sanglante et son visage terrible! Oh! je mourrais d'épouvante. Je ne veux pas le voir, l'empereur courroucé.

Elle marcha rapidement devant elle. Ses pas légers éveillaient un bruit lourd et profond. Yo-Men-Li crut que toute une armée de guerriers aux cuirasses de bronze s'était levée derrière elle. Elle poussa un cri d'agonie et se mit à courir, éperdue, au milieu du tumulte qui grossissait formidablement.

Soudain, en face d'elle, un rideau s'écarta, laissant passer un flot de clarté. Éblouie, la jeune fille chancela. Elle allait tomber sur le rude sol, lorsqu'un bras rapide la saisit et l'emporta.

Quelques instants après, le front baigné d'eau parfumée, le corps enveloppé de fourrures et enfoncé dans des coussins, Yo-Men-Li ouvrit ses yeux encore voilés de larmes et les promena lentement autour d'elle.

Elle se trouvait dans une chambre somptueuse, qu'éclairaient quatre lampes de porphyre posées sur des trépieds de bronze. Les murs, jusqu'à la moitié de leur hauteur, étaient revêtus d'une épaisse couche de laque noire où mille réseaux d'or formaient des cadres irréguliers, et, dans ces cadres, des tortues à la carapace couleur d'azur traînaient de longues queues en fils d'argent, des grues aux pieds grêles poursuivaient des mouches d'émeraude, des oisillons aux ailes écartâtes serraient dans leurs griffes d'or des branches transversales. Et des jonques passaient sur des lacs bleus, et des guerriers grimaçaient devant des tigres furibonds. La partie supérieure des murailles était voilée d'un satin pur où des broderies éclataient. Au plafond s'entre-croisaient bizarrement des poutres rouges, vertes, dorées. Yo-Men-Li vit encore, sur un socle de jade vert, deux chiens monstrueux en cuivre jaune; debout sur leurs pattes de devant, la tête entre les pattes, montrant deux gros yeux de porcelaine, la queue hérissée en un fantastique panache, ils soutenaient sur leurs pattes de derrière une large étagère où bruissaient lumineusement de grandes coupes d'or pleines de pierreries. Entre des portes fermées de lourdes draperies, d'immenses vases de porcelaine renflaient leurs flancs polis; enfin, au milieu de la chambre, une table de laque rouge déroulait ses formes rares. Elle semblait une ceinture de brocart écarlate qui, laissant à terre un de ses bouts ployé, se lèverait comme un serpent, puis, formant un angle brusque, s'étendrait horizontalement pour redescendre bientôt, et enfin remonter en deux degrés d'escalier dont le dernier, restant suspendu, se terminerait par l'enroulement de l'autre bout de la ceinture. Sur le plus haut degré était posé un vase où trempaient de larges pivoines, sur l'autre un plat chargé de fruits mûrs; la tablette horizontale portait une pierre à broyer, un bâton d'encre, les Quatre Livres et un porte-pinceau taillé dans une pierre fine.

Yo-Men-Li regardait vaguement, sans se rendre compte de ce qu'elle voyait. L'atmosphère doucement tiède de la chambre l'engourdissait. Elle était couchée sur le banc d'honneur; près d'elle une grande cigogne d'argent laissait pendre de son bec deux lanternes de verre dépoli. La jeune fille, toujours effrayée, considérait ce grand oiseau.

—Es-tu bien ou mal, pauvre petite? dit une voix à ses pieds. Tu étais si froide tout à l'heure que je t'ai crue morte pour toujours.

Yo-Men-Li tressaillit et baissa la tête vers un jeune homme accroupi non loin d'elle et qui lui souriait.

—Qui es-tu? dit-elle, tremblante.

—Est-ce que je te fais peur? dit le jeune homme d'une voix douce. Je suis le prince Ling, quatrième fils du grand Kang-Si, et je n'ai pas le cœur cruel.

—Le fils de Kang-Si! s'écria Yo-Men-Li, en mettant ses mains sur ses yeux.

—Tu ne veux pas me voir? dit le prince en se dressant. Kang-Si est un empereur glorieux et bon. Pourquoi ne veux-tu pas voir le fils de Kang-Si?

La jeune fille leva sur lui ses beaux yeux sauvages et humides. Le prince Ling paraissait n'avoir pas plus de dix-sept ans. Son visage à l'ovale pur était olivâtre et limpide. Ses longs yeux, pleins de passion, étincelaient fièrement. Sa bouche ressemblait aux pêches d'automne. Il portait une robe de satin jaune brodée d'or, et le Dragon Impérial ouvrait ses ailes sur sa poitrine.

—Mais toi-même, qui es-tu, cher petit frère? reprit le prince, qui regardait en souriant les vêtements menteurs de Yo-Men-Li. Dis-moi pourquoi tu es ainsi vêtue, et pourquoi tu étais à cette heure dans la Salle d'Airain, faisant un tapage si épouvantable? Ne voulais-tu pas me tuer, comme on a voulu tuer aujourd'hui mon père bien-aimé?

La jeune fille frissonna; mais le prince lui riait si doucement qu'un peu rassurée, elle pensa: «Il faut cacher l'émoi de mon cœur et user d'artifice. Ce jeune homme me fera sortir du Palais.»

—Laisse-moi, dit-elle, m'agenouiller devant toi et te rendre l'hommage qui t'est dû.

—Regarde-moi avec des yeux moins sombres: ainsi tu caresseras mon cœur plus agréablement que par un salut.

Yo-Men-Li s'était levée, écartant les fourrures qui l'enveloppaient.

—Je dois m'humilier devant l'Héritier du Ciel, dit-elle, devant le maître futur de l'Empire.

Le jeune homme s'assit sur le banc d'honneur, et, prenant les mains de Yo-Men-Li, il l'attira près de lui.

—Laisse-moi tenir tes petites mains et parle-moi avec ta douce voix d'oiseau. Je serai plus honoré que si tu frappais le sol de ton front.

Yo-Men-Li, frémissante, n'osait pas retirer ses mains.

—Tu ne sais donc pas, adorable amie, continua le prince Ling, que si tu étais entrée ailleurs que chez moi on t'aurait emprisonnée et torturée pour savoir ce que tu faisais la nuit dans le Palais Sacré? Je suis bien heureux que le Pou-Sah des rencontres t'ait conduite vers moi. Dis-moi qui tu es, et je serai plus glorieux qu'un immortel.

La jeune fille essaya de se dégager.

—Grand Prince, dit-elle, je ne dois te parler qu'à genoux.

—Oh! non, dit-il; si tu te mettais à genoux devant moi j'aurais envie de pleurer, comme si je voyais la claire lune tombée sur la terre. Dis ton nom, je l'écouterai avec recueillement.

Yo-Men-Li était émue et confuse; jamais on ne lui avait parlé ainsi.

Si Ta-Kiang me disait cela, pensa-t-elle, je mourrais de délices.

L'héritier du Ciel attendait, la regardant tendrement.

—Je suis coupable, dit Yo-Men-Li. J'ai voulu, curieuse et sacrilége, voir la Ville Mystérieuse. J'ai revêtu les habits de mon jeune frère; je me suis introduite dans le Palais à la suite d'un cortége; mais, juste châtiment de mon crime, je me suis égarée dans la nuit effrayante.

—Chère criminelle! dit le prince Ling, en caressant doucement le cou de Yo-Men-Li, si un autre que moi savait cela, on ferait bien mal à ce joli cou, pareil au jade laiteux; moi, pour le punir, je vais le charger d'une lourde chaîne.

Le jeune homme retira de son cou un collier en perles de Tartarie, et le plaça sur les épaules de Yo-Men-Li. Le collier retombait trois fois vers la poitrine de l'enfant. Elle était adorable au milieu de ces fourrures éparses et de ces lueurs de perles, avec son beau visage inquiet et fier.

Le prince la regardait, stupéfait et ravi.

—Comme tu es belle! disait-il. Je ne peux pas croire que tu sois une femme. Tu es une rou-li. Tu vas disparaître, te changer en oiseau, t'envoler et me laisser seul, pour toujours désespéré. Écoute: Mon père veut que je choisisse des épouses, car j'ai dix-sept ans. Chaque matin on conduit vers moi des jeunes filles choisies parmi les plus nobles et les plus belles de l'Empire. Je les regarde avec indifférence. Mon cœur reste froid, et mon père bien-aimé me réprimande. Je n'ai jamais aimé aucune femme; mais, ce soir, j'ai choisi mon épouse, et demain, à son réveil, mon père sera heureux.

—Non! dit Yo-Men-Li avec terreur, non, magnanime prince, je ne puis être ton épouse: je suis fiancée depuis longtemps.

—A qui? à qui? s'écria le jeune homme en pâlissant. Tu ne peux être fiancée; tu ne l'es plus, puisque je t'aime! Personne ne viendra te disputer à moi. Quel est celui qui t'aime? continua-t-il en fronçant les sourcils, je le tuerai; si tu neveux pas dire son nom, j'exterminerai tous les jeunes hommes de l'Empire, et quand nous serons seuls, enfin tu seras libre!

—Je suis fiancée, mais je ne me marierai pas, dit Yo-Men-Li avec un soupir où il y avait des larmes.

Le prince se méprit sur le sens de cette parole.

—Pardon, dit-il avec un regard plein de soumission suppliante. Je t'ai parlé durement, à toi! Mais tu me disais des choses cruelles. Tu seras mon épouse, la seule, entends-tu bien, et, plus tard, je te ferai impératrice rayonnante, et je t'adorerai sans fin.

—Ta-Kiang, pensait Yo-Men-Li, pourquoi n'as-tu pas le cœur de ce jeune homme?

Le prince avait les yeux humides et souriait.

—Tu ne souffres plus, au moins? dit-il. Tu es si pâle! Comme tu as eu peur, pauvre petite, toute seule dans la nuit. Si j'avais su que tu étais dans le palais! Mais, dis, veux-tu que je te fasse voir les merveilles de la Ville Rouge? Viens, tu prendras tout ce que tu trouveras beau. Non, tu ne veux pas. Tu es lasse, veux-tu dormir? Je mettrai mon bras sous ta tête, et je ne bougerai pas.

—Je veux partir, s'écria Yo-Men-Li en se levant brusquement. Grand prince, tu es bon; indique-moi la route; fais-moi sortir d'ici!

—Oh! non, dit le prince avec inquiétude; tu ne partiras pas. Ta seule présence a bouleversé mon âme. Je suis transformé, comme un ciel noir où se lève la lune. Ne me replonge pas dans l'ombre; je ne pourrai plus y vivre. Je veux rester éternellement lié à toi, comme la lumière au soleil.

—Laisse-moi partir, dit Yo-Men-Li, fiévreuse; ma mère mourrait d'inquiétude en ne me voyant pas revenir; mon père me tuerait à mon retour, et ma mémoire serait déshonorée!

—Non; car demain des envoyés glorieux iront dire à tes parents que tu vas être l'épouse du prince Ling.

—Nous ne nous sommes pas rencontrés selon les rites, dit la jeune fille; le Fils du Ciel ne consentira pas à notre mariage.

—Si, méchante enfant! Mon père ne me laissera pas souffrir; car il m'aime. Mais toi, tu ne m'aimes pas, tu me détestes; tes regards tombent sur moi froids et courroucés.

—Je t'aimerai si tu me laisses partir.

—M'aimer? Tu ne m'as même pas appris ton cher nom.

—Mon nom de famille est Yo; mon nom de mère, Men-Li.

—Yo-Men-Li! dit le prince en fermant les yeux.

—Montre-moi la route, dit la jeune fille.

—Oh! mauvaise! mauvaise! Tu dis que tu m'aimeras? dis-tu vrai? Je ferai ta volonté pour que tes yeux deviennent doux en me regardant. Mais tu ne m'aimeras pas, tu t'enfuiras, tu te cacheras; je ne te verrai plus et je mourrai de douleur.

Le prince posa son visage dans ses mains; des larmes coulaient entre ses doigts.

—Non, dit Yo-Men-Li; je reviendrai, je ferai ce que tu voudras, je t'aimerai, je serai ton esclave.

—Vraiment? s'écria le prince, tu m'aimeras et tu reviendras vers moi?

Il la saisit dans ses bras et l'étreignit contre sa poitrine à l'étouffer; mais Yo-Men-Li se déroba vivement. Le prince s'appuya à la muraille, défaillant.

—Partons, dit la jeune fille.

—Jure-moi que tu reviendras? soupira-t-il.

—Tu me reverras demain à la dixième heure; je le jure sur les cercueils de mes ancêtres. D'abord, pensait-elle, il faut sauver Ta-Kiang.