—Eh bien! s'écria Ko-Li-Tsin, en franchissant la porte ruinée de la pagode de Kouaq-Chi-In, me suis-je trompé? Où sommes-nous? Où est l'escalier d'albâtre? N'est-ce pas ici que je me suis battu?
—C'est bien ici, dit Yu-Tchin; mais l'escalier est démoli et la pagode, pendant trois jours, a brûlé.
—Misérable Ko-Li-Tsin! gémit le poëte, que faisais-tu dans ta prison? Paresseux et prudent, tu soignais tes blessures, tu préparais jour à jour ton évasion, et tu as perdu un mois, et tu as tout perdu! Il fallait fuir tout de suite, t'accrocher aux saillies des terrasses, descendre les dix étages de la tour, étrangler les soldats, et enfin exécuter l'ordre du maître. Ta-Kiang est glorieux, vainqueur, chef d'une armée terrible; toi, qu'auras-tu fait dans toute cette gloire? Tu n'as pas même pu sauver Yo-Men-Li; et peut-être vas-tu causer la perte de l'empereur. Lorsqu'il frappera aux portes de Pey-Tsin en disant: «C'est moi!» tu ne seras pas là. pour lui ouvrir, et s'il te demande: «Où sont tes soldats?» tu lui montreras Yu-Tchin armée d'une pioche.
—Mais qu'as tu donc, maître? dit en tremblant Yu-Tchin. Pourquoi es-tu si désespéré en face de ces ruines?
—C'est qu'il y avait sous la pagode un trésor qu'on m'avait confié et sans lequel je ne puis rien faire, répondit Ko-Li-Tsin. Je pleure de le voir englouti.
—Si le feu, dit Yu-Tchin, n'a pas brûlé le trésor, nous le retrouverons sous les décombres.
—Tu as raison; mais il faudrait plusieurs hommes robustes pour soulever cette montagne de pierres écroulées, et je ne peux dire mon secret à personne.
—Essayons tout seuls, dit Yu-Tchin. Il n'est sans doute pas indispensable de soulever les pierres. Nous pourrons peut-être nous glisser à travers les interstices de l'écroulement et arriver jusqu'au trésor.
—Essayons! dit Ko-Li-Tsin. Je suis fou de me décourager. La prison m'a affaibli l'esprit. Allons, bonne Yu-Tchin, quand nous devrions être écrasés sous les débris du monument, tâchons de lui arracher son cœur précieux.
Ko-Li-Tsin posa le pied sur les restes branlants du grand escalier, et tendit la main à Yu-Tchin. Ils atteignirent dangereusement la première terrasse qui était à demi effondrée et toute couverte de blocs renversés.
—Prenons garde, dit le poëte; parmi l'obscurité nous pourrions glisser dans quelque fente et y mourir sans gloire. La nuit va finir, attendons le jour.
—Oui, fit Yu-Tchin; les ombres semblent des trous et les trous des surfaces planes. Il vaut mieux attendre une clarté plus franche que celle de ma lanterne en papier bleu.
Assis l'un près de l'autre sur le socle d'une statue brisée, Yu-Tchin disait mille choses tendres à Ko-Li-Tsin songeur.
Bientôt des blancheurs bleuâtres frappèrent les monceaux de débris, faisant briller les cassures des pierres et luire çà et là des émaux et des fleurs de porcelaine.
Tout était brisé, détruit, défiguré: les terrasses, les toits échelonnés s'effondraient entre les murs d'albâtre, dont la blancheur était sillonnée de traces de fumée et de longues traînées de sang noirci; les adorables sculptures de jade, rompues par la hache, s'émiettaient en grêlons; où se dressèrent de précieuses colonnettes on ne voyait que des tronçons léchés par la flamme. Cependant, sous le soleil qui se levait, la pagode ruinée gardait encore quelque chose de son ancienne majesté; et formait des monceaux somptueux et brillants.
Ko-Li-Tsin s'avança vers l'édifice tombé.
—Prenons courage! dit-il à Yu-Tchin; tâchons d'écarter ces pierres pesantes et de soulever ces toitures affaissées, comme si nous étions une armée entière.
—Viens par ici, dit Yu-Tchin, qui frissonnait un peu dans le froid du matin. Il ne faut pas songer à soulever les pierres, mais à profiter des maladresses du hasard qui a dû laisser quelque porche debout.
—Le crois-tu? Kuan-Te à pris a tâche de tout détruire. On dirait même que Lao-Kuon lui est venu en aide, et que le tonnerre est tombé sur la pagode.
—N'importe! dit Yu-Tchin, nous entrerons.
Posant à terre sa lanterne à côté de sa pioche, elle enroula la corde autour de sa taille, et se glissa par une étroite brèche en se faisant aussi mince qu'elle pouvait. Ses doigts s'égratignaient aux parois ébréchées des murailles. Elle disparut; mais Ko-Li-Tsin l'entendit battre des mains joyeusement.
—Le premier pas est fait, dit-elle, donne-moi la lanterne et la pioche. Bien! Maintenant, prends le chemin que j'ai frayé.
—A voir l'entrée, fit le poëte en s'insinuant à son tour dans la ruine, on ne pourrait pas croire qu'elle fût assez large pour le corps d'une fouine.
—Où sommes-nous? dit Yu-Tchin, qui regardait autour d'elle.
La lumière, pénétrant par d'étroites brèches, tombait en rayons blafards sur le sol jonché d'éclats de pierres et formait des ombres singulières que la clarté bleue de la lanterne contrariait ou redoublait. Ce lieu avait été jadis un vestibule. Le plafond ployait dangereusement; une porte qui conduisait à la salle principale de la pagode était debout; mais des murs abattus formaient devant elle de petites collines. Ko-Li-Tsin monta sur les débris encore chauds, et tendit la main à Yu-Tchin qui les escalada à son tour; perdant l'équilibre, elle tomba sur le poëte, et tous deux roulèrent dans le temple même, au milieu d'un grand fracas de pierres croulantes. Ils ne se firent d'autre mal que de se meurtrir un peu les genoux et les mains. Yu-Tchin n'avait pas lâché sa lanterne; après avoir eu peur, elle riait dans les décombres. Ko-Li-Tsin se mit à rire aussi; mais il chercha longtemps la pioche, qui avait bondi au loin.
Un jour pâle régnait dans l'enceinte autrefois somptueuse, car de minces filets de jour descendaient comme une pluie par les fentes des toits calcinés. Le sol était couvert de cendres. Les statues des Pou-Sahs de bronze avaient fondu et coulé en ruisseaux sombres. Toute une partie du plafond, effondrée, laissait passer par son bâillement déchiqueté les planchers et les toitures des étages supérieurs. Des lambeaux de balustrades dorées s'allongeaient comme des bras hagards; des dragons, des lions de marbre blanc, souillés de suie, s'appuyaient sur des poutrelles brisées et prêtes à s'affaisser; des cassolettes, des vases en métal, des autels de jade et des tronçons de dieux restaient suspendus dans les entre-croisements des décombres ou roulaient dans des cascades de ruines.
—Comment retrouver la déesse Kouan-Chi-In au milieu de tout cela? dit Ko-Li-Tsin en promenant ses veux sur les débris informes. Elle aura fondu comme les autres dieux, et nous ne pourrons pas même reconnaître la place où elle se dressait.
—Tu sais, dit Yu-Tchin, que Kouan-Chi-In est d'ordinaire montée sur un tigre blanc; la déesse était probablement en bronze doré, mais le tigre devait être en jade. Or le jade ne brûle ni ne fond.
—Tu as raison, dit Ko-Li-Tsin, cherchons le tigre blanc.
Ils s'avancèrent prudemment. Leurs pas soulevaient des nuages de cendres.
—Si le plafond s'écroulait! dit Yu-Tchin en regardant en haut.
—Nous serions écrasés, bonne Yu-Tchin.
—Ah! fit-elle en se rapprochant de lui.
—Je me souviens, dit Ko-Li-Tsin, que les quatre gardiens de Fô occupaient chacun un angle du temple, et l'un d'eux devait être placé où je suis.
Le poëte se baissa et ramassa quelque chose.
—Voici d'ailleurs le manche émaillé de son parasol. La grande statue de Fô était au milieu des gardiens, et la déesse s'élevait à quelques pas derrière lui.
Il se dirigea vers l'endroit où il jugeait qu'elle avait été jadis.
—Ah! dit-il, la statue est détruite, mais voici le tigre renversé, et le socle est encore debout.
—Prends-garde, fit Yu-Tchin; vois comme les dalles sont fendillées et branlantes autour du piédestal.
Ko-Li-Tsin s'avança lentement et prit à sa ceinture les deux clefs d'or.
—Pourvu que la serrure se trouve de ce côté! dit-il, de l'autre l'encombrement des toits croules nous empêcherait d'y atteindre.
Tout à coup la dalle sur laquelle Ko-Li-Tsin posait le pied bascula, et le poëte disparut dans une ouverture qui fut aussitôt refermée par la chute du socle et d'un gros tas de pierres.
Yu-Tchin hurla d'épouvante et de désespoir. Elle se jeta par terre, essayant de ses mains, de ses dents, de ses ongles, de redresser le piédestal, et criant de toute son haleine: «Ko-Li-Tsin!» Mais rien ne lui répondait; le silence avait succédé au retentissement bruyant, occasionné par l'engloutissement du poëte.
Folle de douleur, Yu-Tchin saisit la pioche et frappa avec frénésie. Pendant une heure elle travailla à déblayer l'entre-bâillement obstrué; de temps en temps elle gémissait: «Ko-Li-Tsin!» Enfin elle crut entendre une voix lointaine qui murmurait: «Par ici!»
—Me voilà! cria-t-elle.
Attachant la lanterne à sa ceinture, elle continua à écarter les blocs de pierre. Bientôt la voix de Ko-Li-Tsin devint plus distincte.
—Tu n'es pas blessé? dit Yu-Tchin.
—Non, dit le poëte; mais je ne puis t'aider; je suis dans une obscurité complète.
—Retire-toi promptement! s'écria Yu-Tchin avec effroi; le piédestal va tomber sur toi!
Elle recula elle-même. Un énorme monceau s'effondra lentement.
—Il est mort! dit Yu-Tchin, l'œil hagard.
Elle restait immobile, regardant avec fixité le trou béant. Mais soudain elle entendit nettement la voix de Ko-Li-Tsin qui lui disait: «Viens-tu?»
—Ah! tu es encore vivant, mon époux chéri! Où es-tu?
—Dans le noir, dit Ko-Li-Tsin; apporte ta lanterne.
Les pierres en s'écroulant avaient formé une pente douce qui s'enfonçait sous la terre. Yu-Tchin, tremblante, se laissa glisser; elle se trouva bientôt dans un souterrain qu'illumina la lueur de sa lanterne.
—Où sommes-nous? dit Ko-Li-Tsin. Ah! Kouan-Tchi-In nous protége! Car voici le trésor, le merveilleux trésor!
En effet, de tous côtés s'alignaient de grands bassins d'argent pleins de poudre d'or; dans des vases de jade scintillaient des saphirs, des Dieux en argent massif, accroupis face à face, formaient une longue allée brillante, et, au milieu du souterrain, sur une estrade, s'ouvrait un vaste coffre de laque rempli jusqu'au bord d'un éblouissement, miraculeux de liangs d'or.
CHAPITRE XVIII
LES ANES NE SAVENT PAS S'ILS PORTENT DE L'OR OU DU FER
Sous ces lunettes, sous cette barbe blanche, oh! oh! quel est cet homme? Vraiment, il reposera bientôt dans la Salle des Ancêtres.
Cependant, si tu lui arrachais ses lunettes et sa barbe, tu verrais
Que ses yeux étincellent comme des rubis et qu'il ne lui manque pas une seule dent.
La Rue de Kou-Toung est une des rues les plus sales et les plus étroites de la Cité Chinoise. Elle est perdue dans ce réseau inextricable de carrefours et de ruelles contenu de chaque côté de l'Avenue du Centre entre le chemin de Cha-Coua et la muraille de la Cité Tartare. Grouillante, encombrée, tapageuse, brillant de mille couleurs violentes, mais si peu large et si traversée d'enseignes que la nuit s'y établit avant le coucher du soleil, elle donne asile à une foule obscure: petits commerçants, bimbelotiers, revendeurs, raccommodeurs de porcelaine, marchands de vieux livres noircis à demi rongés par les rats, fabricants de verroteries, de petits bijoux en métal faux, de bracelets en jade commun; c'est là aussi que logent, après leur journée terminée, les barbiers ambulants, les cuisiniers, les marchands d'eau, les forgerons en plein vent. Les façades des maisons, construites en briques et en bambou, disparaissent, bariolées d'affiches de toutes sortes, qui sont des satires, des proclamations, des sentences, des maximes, des pièces de vers placardées par un poëte dédaigneux des libraires, ou des critiques moqueuses des mœurs, du costume, du visage de quelque grand dignitaire.
Une multitude vulgaire et mal vêtue piétine dans la boue épaisse dans la Rue de Kou-Toung. Des enfants accroupis sur des tas d'ordures jouent au prêteur sur gages: le nez chargé d'une paire de lunettes en papier, l'un estime, regarde, retourne avec mépris les trognons de choux que lui présentent ses camarades et discute le nombre de cailloux qu'il prêtera sur les trognons, avec les grimaces d'un vieil usurier. Les marchands et les habitants des maisons passent la plus grande partie de la journée assis devant leur porte sur des nattes de bambous, s'interpellant l'un l'autre, riant bruyamment et assaillant les passants de mille quolibets hardis.
Une des maisons les moins misérables et le plus solidement construites de la Ruelle de Kou-Toung était habitée par un vieux marchand de lanternes retiré depuis longtemps du commerce. Il passait pour riche parmi les gens du quartier, car il possédait une seconde maison en face de celle où il logeait, et en tirait quelques revenus. Son ventre, du reste, avait l'ampleur d'un ventre de mandarin.
Un jour que, les mains derrière le dos, une petite pipe de métal à la bouche, il parlait sentencieusement à ses voisins des réformes à introduire dans la machine gouvernementale, des chances probables de la révolution, des dommages qu'une guerre civile ferait subir au commerce et spécialement aux propriétaires, il vit venir à lui un vieillard courbé par l'âge, le crâne couvert d'un large bonnet de feutre, le visage enfoui dans une barbe blanche, hérissée et ébouriffée, le corps enveloppé d'une robe brune assez misérable. Il était accompagné d'une petite vieille habillée d'affreux chiffons sales, et tous deux mutuellement soutenaient leur faiblesse.
—Salut, salut! maître, dit le vieillard au propriétaire ventru, en s'inclinant selon les règles.
—Salut, salut! dit le propriétaire, en se courbant à son tour.
—Je viens de lire les gros caractères d'une annonce ainsi conçue: «Que celui qui veut louer une maison à un prix raisonnable s'adresse à Sin-Tou»; et l'on me dit que Sin-Tou, c'est toi.
—En effet, je suis Sin-Tou, dit le propriétaire d'un air majestueux, et depuis quelques jours plusieurs personnes se disputent ma maison.
—Ah! dit le vieillard; cependant, puisque ton affiche n'est pas retirée, tu n'as pas encore fait choix d'un locataire; j'espère que, par égard pour mon âge, tu me donneras la préférence.
—Ton âge est en effet vénérable, dit Sin-Tou; mais, étant pauvre, je ne puis me permettre d'être généreux. Je livrerai ma maison à celui qui m'en offrira le meilleur prix.
—Je suis pauvre aussi, dit le vieillard. Je suis de Kan-Ton, et je me nomme A-Po. Voici la mère de mes trois fils.
Le propriétaire salua la vieille femme.
—Mes trois fils, reprit A-Po, extraient du fer dans les montagnes qui avoisinent Gé-Ol. Chacun d'eux m'envoie un tiers du minerai qu'il récolte chaque jour. Je me charge de le vendre, et c'est ainsi qu'est soutenue ma vieillesse.
—Le fer est d'un bon rapport, dit Sin-Tou; les riches s'en servent pour rendre non abordables les portes de leurs palais; ils en font des lions qui ornent leurs jardins et des dragons qui hérissent leurs toitures; les guerriers ont besoin de sabres et de lances, et le peuple ne peut se passer d'ustensiles solides. Le fer, heureux vieillard, est aussi précieux que l'or.
—Il faudrait pour bien vendre, dit A-Po, avoir l'activité de la jeunesse et l'habitude du commerce. Les grands marchands écrasent les petits; ils accaparent les débouchés, et lorsqu'on arrive après eux chez les acheteurs, ceux-ci vous répondent: «Nous n'avons besoin de rien.»
—Tu exagères, répondit Sin-Tou. Les grands marchands dédaignent de vendre peu et laissent des chalands aux industriels plus modestes.
—Enfin, où est la maison que tu veux louer? dit le vieillard.
—C'est celle qui est en face de nous, dit majestueusement Sin-Tou.
—Oh! oh! et combien en veux-tu par année? Elle est dans une rue bien peu aérée et sera bien malsaine pour un homme de mon âge.
—Malsaine! s'écria le propriétaire; apprends qu'ainsi abritée du vent et du soleil, elle est fraîche l'été et chaude l'hiver. La rue est peu aérée! dis-tu. Ne vois-tu pas que la Ruelle des Libraires se croise avec la Ruelle de Kou-Toung, et que ma maison est placée dans un perpétuel courant d'air?
—Et combien en veux-tu?
—Mille pièces, dit le propriétaire sans hésiter.
—Mille pièces! s'écria la vieille femme en ouvrant les bras avec effroi.
—Mille pièces! répéta le vieillard en tremblotant.
—Pas un tsin de moins, dit Sin-Tou.
—Mais si je louais ta maison, il nous faudrait manger des rats crus et du riz moisi.
—C'est une bonne nourriture, répliqua le propriétaire.
—Et de quoi se compose ta maison? Elle doit être semblable au Palais du Fils du Ciel pour valoir tant de pièces?
—Elle contient un appartement pour les femmes, une boutique et des caves.
—Les caves sont elles grandes? demanda le vieillard.
—Grandes et solidement fermées.
—Je te donne quatre cents pièces de ta maison, car je suis las de courir et de chercher.
—Si tu n'étais pas un homme vénérable, dit le propriétaire, je ne consentirais jamais à ce marché désastreux; mais, par respect pour ton âge, j'accepte.
—Je te remercie, dit A-Po.
Son épouse lui tendit un sac d'où il tira quatre cents pièces. Sin-Tou, après les avoir comptées lui-même, alla chercher les clefs de la maison; puis le vieux et la vieille s'éloignèrent en titubant.
Le lendemain, dès le lever du jour, trois ânes pelés qui trébuchaient à chaque pas défilèrent dans la Ruelle de Kou-Toung; ils étaient chargés de grands sacs gris qui semblaient fort pesants. A-Po tirait les bêtes par une corde et la vieille femme les suivait, armée d'un bambou. Ils s'arrêtèrent devant leur maison, déchargèrent péniblement les ânes et transportèrent un à un les sacs à l'intérieur; puis ils partirent. Une heure plus tard ils revinrent avec les ânes non moins chargés. Vingt fois au moins dans la journée la même manœuvre fut répétée, et le soir Sin-Tou, assis devant sa porte, se disait:
—Ce vieillard est plus riche qu'il ne voulait le dire; il possède beaucoup de ferraille.
Mais, au grand étonnement du propriétaire, les deux vieilles gens n'habitèrent pas la maison. On les voyait seulement venir quelquefois, suivis d'un âne, et peu d'instants après, s'éloigner en emportant un des lourds sacs de fer.
CHAPITRE XIX
TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LE CIEL
Il ne faut rendre aux vainqueurs que des honneurs funèbres.
Hurlants, hideux, farouches, sanglants déjà, deux cent mille guerriers emplissent la grande plaine qui environne Sian-Hoa, la Ville Parfumée. Quels sont ces hommes? Ceux-ci, aux visages blêmes, viennent du Nord infertile; ils ont laissé les champs pierreux qui résistaient à leurs bêches, ouvert l'étable aux bestiaux maladifs et abandonné leurs vieux parents dans les cabanes; ceux-là viennent du Sud brûlant, où les épis se calcinent sous le soleil; exaspérés par la famine, après avoir tué leurs femmes et leurs enfants, ils ont fui l'implacable sécheresse; leur taille est haute, leur corps maigre, leur face a la couleur du cuivre. Tumultueux comme la foudre, les uns, pirates redoutés, sont venus de la mer; ils sont ambitieux et braves. D'autres sont des bandits des montagnes: ils luttaient avec les grands serpents et les tigres pour leur ravir leurs grottes inaccessibles; souvent ils descendaient dans la plaine et remontaient bientôt repus et chargés. Il y a aussi dans cette multitude des mendiants décharnés, haillonneux, et des artisans vaincus par la misère. Des prisons éventrées ont vomi des flots d'hommes hagards. Enfin d'innombrables traîtres transfuges se sont joints à l'armée: leurs corps trapus gardent des lambeaux d'uniformes, leurs visages féroces sont hérissés de poils; leurs bras, qu'ils n'ont pas essuyés, sont rouges encore jusqu'au coude d'un massacre récent.
Cette foule formidable, fauve, bestiale, c'est l'armée de Ta-Kiang.
Ta-Kiang, durant trois lunes, a crié: «Je suis le Frère Aîné du Ciel; je libère et je glorifie! Je ferai grands les ambitieux et riches les avides; l'esclave sera seigneur et le prisonnier libre; ceux qui ont faim se rassasieront; les criminels seront pardonnés. Je suis le Cœur de l'Antique Patrie du Milieu, qu'on croyait mort depuis que le Tartare l'a écrasé sous son pied; mais voilà qu'un sang tempétueux le gonfle, et qu'il palpite, et ses battements formidables ébranlent l'Empire. L'imprudente antilope qui s'est aventurée dans l'antre d'un lion endormi a moins de terreur lorsque le roi famélique ouvre ses yeux d'or que le Tartare n'en ressent devant le réveil farouche de la Vraie Patrie. Je reprendrai le nom de la lumineuse dynastie et je m'assiérai sur un trône rouge et fumant, à la clameur triomphale du peuple. Que ceux qui sont de la pure race, que ceux qui ne sont pas nés de crimes ou d'adultères et ne roulent pas dans leurs veines de sang ennemi viennent s'abriter sous les plis somptueux de ma bannière et hurlent avec moi: En haut les Mings! en bas les Tsings!» Et la grande voix de Ta-Kiang a roulé d'écho en écho. Des émissaires enthousiastes ont porté sa parole dans les provinces malheureuses. Bientôt un flot d'hommes farouches s'est ébranlé, et, comme un grand fleuve qui déborde, les guerriers se sont avancés, renversant les cités, entraînant les populations, toujours plus nombreux, toujours plus terribles. Derrière eux les maisons s'écroulent et fument, les champs sont rasés et stériles. Après avoir pris Hang-Tchéou, capitale du Tché-Kiang, cette belle ville qui fut la résidence impériale sous la dynastie des Song, renversé Lui-Fon-Ta, la Tour des Vents Foudroyants; après avoir enjambé la Rivière tortueuse, ils ont marché vers le port de Ning-Po-Fou, qu'ils ont surpris la nuit: ils ont jeté les soldats dans le Lac de la Lune et les marchands dans l'Etang du Soleil. Ensuite ils ont campé pendant deux jours dans l'Ile aux Buffles, en face de Can-Pou, nommée aussi la Porte Étroite; lorsqu'ils s'éloignèrent, Can-Pou n'était plus qu'un monceau de cendres. Sur les côtes effrayantes de la Mer Jaune ils recrutèrent de hardis pirates et s'enfoncèrent avec eux dans la province voisine. En même temps, sur les rives de la Rivière du Dragon, les fils indomptables du Fo-Kien, qui ne voulurent jamais se soumettre aux usurpateurs tartares ni adopter la natte pendante exigée par la mode nouvelle, se soulevèrent en tumulte; et l'armée poursuivit son chemin, considérablement accrue. Elle gagna le Ho-Nan, si fertile et si riant qu'on l'appelle la Fleur du Milieu; elle se dispersa en tous sens, ravageant et pillant les cités et les villages, dévastant les plaines, changeant les lacs limpides en lacs de sang, et se rassembla devant Kai-Foung, la capitale, que bat continuellement le furieux Fleuve Jaune. Cette ville était fameuse pour ses richesses et ses splendeurs, et les révoltés hurlaient de joie sous ses murs. Mais le chef tartare qui la défendait voyant, après huit jours de résistance, ses soldats faiblir et ses remparts s'ébrécher, héroïque, brisa lui-même la digue qui maintenait le terrible Houan-Ho, et la ville fut submergée, mais non pillée, et ses trente mille défenseurs furent engloutis, mais non vaincus. Les rebelles, pleins de rage, se ruèrent sur une cité voisine; ils imposèrent mille tortures aux vieillards, firent rôtir tout vifs les jeunes enfants, et les dévorèrent aux yeux de leurs mères, liées douloureusement à des poteaux.
Maintenant ils sont dans le Pé-Tchi-Li; ils pourraient en deux jours atteindre la Capitale de l'Empire, mais ils s'attardent devant Sian-Hoa, qui tremble et s'affame.
Le camp s'étend comme une mer houleuse autour de la ville, dont les hautes murailles crénelées et les grands pavillons aux toits retroussés se dressent au-dessus des tentes en nattes de bambou qui couvrent démesurément la plaine. Tournée vers la ville, accroupie comme un lynx prêt à s'élancer, l'armée est là de toutes parts; les sauvages guerriers se vautrent, crient, chantent, boivent du vin de riz mêlé de poudre, ou, ivres, dorment en monceaux humains, qui sont pareils à des troupeaux de grands bœufs couchés.
La tente de Ta-Kiang se dresse en face de la porte principale de Sian-Hoa, et les grands mâts en bois de cèdre qui l'entourent élèvent plus haut que les murailles des bannières soyeuses où on lit en caractères d'or: «En haut les Mings! en bas les Tsings!» Vaste et superbe, elle est en toile d'argent que voile un léger papier huilé, transparent et imperméable; les draperies de l'entrée, pompeusement relevées, laissent voir une somptueuse doublure de satin jaune d'or et le Dragon Lon, accroupi sur un globe de cristal qui brille au sommet de la tente, est visible de tous les points de l'horizon.
Ta-Kiang a dompté ces aventuriers farouches et superstitieux. Pour eux, il est bien le Frère Aîné du Ciel, l'Égal des Immortels, le Seigneur du Monde. Lorsqu'il passe, tous se prosternent, n'osant voir sa splendeur. Lorsqu'il parle, tous sont immobiles de terreur et de respect. Il est leur père et leur dieu; il a comblé les désirs, réalisé les rêves, Kuan-Te, le Roi des Batailles, est son frère cadet: il est le formidable, le triomphateur; ses pas ébranlent l'empire, son souffle renverse les cités; il autorise le pillage et ordonne l'orgie, tout en restant inaccessible, grave, immuable au milieu des joies tempétueuses de son armée, comme le grand rocher calme et pensif au milieu de la mer frénétique. Et ces hommes féroces lui sont soumis comme des esclaves, dévoués comme des fils; à sa voix l'ivresse se dissipe, la débauche s'interrompt; sur un signe, ils se précipitent dans les flammes pour étouffer l'incendie avec leur corps, et s'il les juge criminels ils se retirent à eux-mêmes leurs vies coupables.
Une double haie de soldats agenouillés, qui forme une longue allée, précède l'entrée de la tente que gardent deux lions de jade. A l'intérieur un tapis en poil de chameau s'étend sur le sol, et le jour apaisé est plein de sourds reflets d'or sous les murs de satin jaune. Là, sur un trône de marbre noir, Ta-Kiang, la joue dans sa main, songe et construit l'avenir. Son costume est celui des antiques Chinois. Il a abandonné les vêtements tartares; il est vêtu comme l'étaient Fou-Si et Kon-Fou-Tsé. Sur une robe lilas pâle, aux plis fins et réguliers, il porte une longue tunique en crêpe soyeux, entr'ouverte sur la poitrine et serrée à la taille par une ceinture qui disparaît dans l'ampleur souple de l'étoffe. Comme il est empereur, la tunique est jaune d'or; une bande de broderies délicates, où les dragons se mêlent aux fleurs, l'ourle et remonte sur la poitrine en se croisant. Il n'a plus la tête rasée à demi ni la longue natte pendante. Ses cheveux sont enfermés dans une coiffure de satin jaune ayant presque la forme d'un casque, et sur son front brille un saphir énorme. Ses armes sont près de lui: la lance, les deux sabres et le fouet de commandement. Des mandarins l'entourent et attendent, prosternés, qu'il parle. On voit parmi eux les principaux affiliés de la secte du Lys Bleu qui complotaient jadis dans la Pagode de Kouan-Chi-In, et qui sont venus rejoindre l'empereur élu.
Le Grand Bonze, conseiller intime de Ta-Kiang, pénètre sous la tente et dit:
—Le chef Gou-So-Gol tremble et s'humilie devant ton auguste porte.
—Laisse approcher, dit Ta-Kiang, le plus célèbre de mes guerriers.
Gou-So-Gol paraît. C'est un jeune homme de haute taille, beau comme la pleine lune et brillant comme elle. Il marche, selon la mode des vainqueurs, avec des mouvements brusques et terribles.
Il s'agenouille et frappe la terre de son front.
—Parle, dit l'empereur.
—Unique Sublimité, dit Gou-So-Gol, qui se relève, le méprisable gouverneur de Sian-Hoa offre de nous donner cent mesures de perles, vingt chariots pleins d'or et les plus belles jeunes filles de la ville si nous voulons nous retirer sans bataille.
—Cette ville est prise depuis l'instant où notre tente s'est dressée en face d'elle, dit Ta-Kiang. De quoi s'avise le gouverneur de nous offrir une partie de ce qui est à nous tout entier? Nous prendrons mille mesures de perles, cinquante chariots pleins d'or et les filles du gouverneur, si cela nous plaît. N'est-ce pas ton avis, ô le plus brave de mes chefs?
—Auguste Souverain, dit le guerrier, ta parole n'est-elle pas la sagesse et la vérité? J'ai la gloire de penser comme toi. D'ailleurs en acceptant nous perdrions un joyeux combat, plein de ruissellements rouges et un flamboyant incendie sur le ciel nocturne.
—Va donc, dit l'empereur, ô favori de Kuan-Te, va prendre cette ville et reviens promptement, afin que je puisse me diriger vers la Capitale, but de ma course, et enfin combler ma vaste ambition.
Gou-So-Gol se prosterne, puis se retire; ses yeux étincellent, sa face fière rayonne.
L'empereur fait signe au Grand Bonze d'approcher.
—Quelles nouvelles sont venues de Pey-Tsin? dit-il.
—Depuis plus de cinq lunes Ko-Li-Tsin, sorti de prison, possède le trésor de Kouan-Chi-In. L'envoyé de Ko-Li-Tsin a ajouté: «Bientôt l'empereur pourra entrer dans Pey-Tsin.»
—Bientôt, dit Ta-Kiang. Que les jours sont longs!
Et son sourcil impérial se fronce.
Cependant Gou-So-Gol est sorti de la tente, levant les bras et poussant de grands cris. Plusieurs soldats s'élancent dans toutes les directions, et, répétant le cri du guerrier, convoquent les chefs principaux. Bientôt autour de Gou-So-Gol cent Tsian-Kiuns sont réunis.
—Écoutez, dit Gou-So-Gol, la parole sacrée de l'empereur.
Tous les chefs se prosternent respectueusement.
—Va! m'a-t-il dit, prends cette ville, qui est à nous déjà. Emporte mille mesures de perles, cinq cents chariots pleins d'or, toutes les filles qui te plairont; puis laisse la ville flambante et reviens promptement.
Les Tsian-Kiuns, hurlant de joie, se relèvent et courent chacun vers un point du camp afin de rassembler leurs hommes. Le gong vibre, le tam-tam claque, tout le camp s'ébranle tumultueusement, chaque œil lance un regard féroce: on va piller et tuer. Le sang de la veille, qui noircit et s'écaille sur les bras des soldats, va être lavé dans du sang tiède et vermeil. Le signal du départ tinte, une clameur furieuse lui répond, et les guerriers, par troupes, s'élancent en faisant de grandes enjambées et en brandissant dans chaque main un glaive bien aiguisé.
Gou-So-Gol arrive le premier sous les murs, et l'élite de l'armée se rue derrière lui avec d'effroyables hurlements. La ville, remplie d'effroi, reste silencieuse. Mais les assaillants sont si nombreux que la proie est trop petite pour eux. Tandis que les premiers trépignent au bord du fossé, les derniers ondulent encore au loin dans la plaine, et une irrésistible poussée précipite plusieurs soldats dans l'eau.
Tout à coup une pluie de flèches descend du faîte des murailles vers Gou-So-Gol, mais toutes percent la terre autour de lui sans le toucher. Mille fusées meurtrières, dont les baguettes sont des lames aiguës, s'élèvent bruyamment et retombent sur les crânes des assiégés. Alors les frêles dragons de bronze vert rangés sur les bastions crachent des projectiles brûlants qui vont faire au loin des trous dans les rangs des rebelles, tandis qu'une frange de fumée voile le faîte des remparts.
—Allons! s'écrie Gou-So-Gol, je ne veux pas que le combat soit long, car le Frère Aîné du Ciel m'a dit: «Reviens promptement!» Qu'on apporte des poutres en bois de cèdre et qu'on lance sur les murailles des bombes fétides.
—Que veut faire le glorieux chef? se disent les soldats en exécutant ses ordres.
Les bombes sont lancées et éclatent au faîte des murailles, répandant une épaisse fumée sulfureuse, infecte et aveuglante. Gou-So-Gol dit:
—Pendant que les ennemis ne peuvent voir nos actions, mettez debout une poutre et tenez-la solidement.
Agile comme un chat sauvage, Gou-So-Gol l'enlace des pieds et des mains, disant à ses soldats:
—Lorsque je serai en haut du cèdre, vous l'inclinerez lentement et l'appuierez au sommet du rempart.
Les assaillants, remplis'd'admiration, poussent de grands cris et glorifient le nom de leur chef. Celui-ci s'élève; mais ses armes l'alourdissent et l'embarrassent; il jette sa pique, ses flèches et son arc, et ne garde que les deux sabres croisés derrière son dos. Bientôt il atteint l'extrémité du mât, qui s'abaisse vers la ville et s'emboîte entre deux créneaux. La fumée a voilé toute cette manœuvre aux assiégés. Gou-So-Gol avec précaution dégage ses jambes et cherche le sol: il se trouve qu'il chevauche un dragon.
—Bon! dit-il.
Et tandis qu'autour de lui les soldats tartares gémissent, toussent et se frottent les yeux, il retourne le canon, et, tranquille, attend que la fumée se dissipe.
De tous côtés, autour de la ville, les chefs principaux de l'armée rebelle ont imité Gou-So-Gol; des poutres se sont élevées, puis abaissées vers le rempart, y déposant chacun un Tsian-Kiun; et maintenant les soldats, tenant des poutres embrassées, montent l'un derrière l'autre. Lorsque l'étouffante fumée s'élève enfin et plane au-dessus de la ville, les Tartares, épouvantés, se voient assaillis de toutes parts. Gou-So-Gol met feu au canon qu'il a conquis et protége l'escalade de ceux qui le suivent. Quelques assiégés se jettent à genoux et offrent de se rendre; mais Gou-So-Gol dit:
—L'empereur aimé du Ciel a parlé ainsi: «De quoi s'avisent les Tartares de vouloir nous donner ce que nous tenons dans nos mains?»
Les vaincus essayent de résister.
Gou-So-Gol, suivi d'un petit nombre de Chinois, tire ses deux sabres, et, plus rapide que les flèches qu'on lui lance, il descend le talus qui conduit à la ville. On veut lui barrer le passage, mais il fauche les têtes et les membres autour de lui. La terreur est telle parmi les assiégés que plusieurs se précipitent du haut des murailles dans les fossés. Gou-So-Gol a atteint une des portes de la ville; il s'est frayé jusqu'à elle un chemin sanglant. On s'agenouille sur son passage en demandant grâce; il renverse les suppliants du pied, et, repoussant les lourds verrous, il ouvre largement la porte et abaisse l'arche volante du pont. Alors toute l'armée forcenée des Chinois envahit la ville, comme un fleuve déborde, et se presse d'un si farouche élan que plus d'un soldat tombe et meurt, écrasé sous les pieds de ses compagnons. Les Tartares fuient vers le centre de la ville, mais les rebelles, plus rapides qu'eux, les saisissent, les jettent à terre et, du genou, leur écrasent la poitrine.
—Grâce! pitié! crient les misérables; nous vous dirons où sont nos richesses et où habitent nos jeunes filles aux cheveux longs.
—Nous saurons bien les trouver sans vous, disent les soldats en ricanant; et, enfonçant dans la bouche des Tartares leur large glaive, ils montrent à leurs yeux mourants des faces féroces aux sourcils dressés, aux poils raides et hérissés.
Quelquefois ils étranglent lentement les vaincus ou se plaisent à leur crever les yeux, à leur couper le nez, la langue, les oreilles, et à les abandonner vivants.
Puis ils se précipitent sur les habitations, brisent les murs, font voler les portes en éclats. A l'intérieur, les vieillards vénérés se tordent les bras et arrachent leur barbe pure; les épouses, les jeunes filles se jettent dans les citernes ou s'étranglent à demi de leurs longues nattes mêlées de perles, et bientôt, sous des sabres sacriléges, les têtes des vieillards s'entrouvrent et pleurent du sang sur leurs barbes blanches, les femmes, mourantes, sont relevées outrageusement, puis, lorsqu'une maison est de toutes parts saccagée et pillée, les vainqueurs y mettent le feu et s'éloignent.
Dans les rues on trébuche sur des mourants qui se tordent, les pieds glissent dans le sang qui fume. De tous côtés des cris aigus de femmes se mêlent aux gémissements des soldats et aux imprécations des rebelles. On entend aussi les pétillements des flammes joyeuses qui commencent à prendre leur part du désastre.
Cependant le gouverneur de la ville est monté sur la terrasse de son palais. Il veut tenter un suprême effort pour apaiser les sauvages vainqueurs. Couvert de ses somptueux habits, il s'avance jusqu'à la balustrade et y pose la main. Son front est blême mais tranquille. Sa main pâle ne tremble pas. Il parle d'une voix claire et forte qui domine le tumulte:
—Vainqueurs, dit-il, pourquoi êtes-vous plus féroces que les tigres et les lions? Avez-vous donc oublié les sages maximes des philosophes, qui ordonnent la magnanimité après la victoire? ou bien êtes-vous d'une race où les conseils des philosophes sont dédaignés? A quoi vous sert ce surcroît de sang versé, puisque le combat est terminé et que Kuan-Te vous a faits victorieux? Après nous avoir humiliés et défaits, que voulez-vous encore? Notre or? nous vous le donnerons; loyalement nous viderons nos coffres, sans garder pour nous un tsin de cuivre, et demain nous irons vous mendier un peu de riz. Mais au moins laissez vivre nos parents vénérables et nos fidèles épouses.
L'infâme multitude ricane sans pitié. Une flèche cruelle vient emplir la bouche du gouverneur, et son discours s'achève en un vomissement rouge. Mais Gou-So-Gol se retourne plein de courroux; il démêle dans la foule le soldat qui a lancé la flèche, saisit à son tour un arc et cloue le rire à la gorge du traître; puis il se dirige vers le palais du gouverneur et seul y pénètre, défendant à tous de le suivre. Il enjambe les marches des escaliers de laque et traverse de grandes salles; il se trouve bientôt en face d'une jeune fille belle comme Miao-Chen; elle tient un sabre de chaque main et barre une porte avec un air de courage et de décision.
—Tu n'entreras pas, monstre sauvage! crie-t-elle les dents serrées. Tu ne vas pas, sous mes yeux, égorger ma vieille mère, et tu mourras avant d'avoir fait cela!
Gou-So-Gol regarde la jeune fille sans insolence et s'incline devant elle.
—Belle guerrière! dit-il, je veux te parler avec politesse. Tu es mon bien, et je n'aurais qu'à te prendre; mais tes yeux fiers, ta voix impérieuse ont troublé mon cœur farouche, et je te demande si tu veux être la première épouse de Gou-So-Gol, le chef glorieux.
—Je ne m'approcherai de toi qu'avec répugnance, répond la jeune fille; mais si tu me promets d'épargner ma vieille mère et de la faire respecter par tes soldats, je consentirai à te cacher le dégoût que tu m'inspires.
—J'ai déjà vengé la mort de ton père, dit Gou-So-Gol, comme si j'avais prévu que j'allais aimer sa fille; et il ne sera rien fait à ta vieille mère, je te le jure.
—Mon père est mort! s'écrie la jeune fille en sanglotant. O chef des cruels guerriers! tu auras une épouse éternellement désolée.
—Je tâcherai de te consoler, dit Gou-So-Gol, par ma gloire et par ma douceur; mais maintenant indique-moi où sont les richesses de la ville, car l'Empereur Unique m'a dit: «Prends cinquante chariots pleins d'or et mille mesures de perles.»
—Je vais te conduire, dit la jeune fille; le trésor de la ville est dans ce palais.
Pendant ce temps, au dehors, le carnage a continué. Les vainqueurs ruissellent de sang et de sueur, ils halètent, car les maisons à piller sont nombreuses, et les victimes à égorger se succèdent sans fin. Partout les demeures éventrées craquent et fument. Sur les toits les dragons de bronze se tordent douloureusement. Aux fenêtres, des hommes dont la tête a roulé au loin se penchent vers la rue et laissent jaillir de leurs cous mutilés des fontaines écarlates.
Gou-So-Gol sort du palais, il lève les bras et s'écrie:
—Que le massacre et le pillage cessent! Qu'on réunisse sur cette place tout le butin conquis et qu'on amène de solides chariots et tous les Tartares vivants encore.
Le gong tinte, l'ordre circule, les rebelles, traînant de lourds et précieux fardeaux, tirant des chars, poussant devant eux des Tartares humiliés, se rassemblent de toutes parts devant le palais. On surcharge les chars, on y attelle les vaincus pleins d'horreur; on les frappe, ils s'élancent. Bientôt, à travers les rues obscurcies par le soir et par la fumée, au milieu des guerriers emportant chacun une femme en pleurs qui se cache le visage, une longue file de chariots roule péniblement, écrasant des cadavres. Les Tartares, courbés sous les fouets, criblés de blessures, tombant à chaque pas sur les genoux, le cœur plein de honte et de désespoir, rugissent de conduire leurs propres richesses au camp de l'ennemi. Dans le premier chariot, Gou-So-Gol triomphe, entre deux femmes vêtues de blancs habits de deuil, qui pleurent et regardent en arrière. Dans le second s'entassent, désolées et tremblantes, les plus belles jeunes filles de la ville. D'autres véhicules sont chargés de lingots d'or et d'argent, de pierreries lumineuses, de vases précieux, d'étoffes superbes, qui étincellent dans le crépuscule. Enfin le cortége, sorti de la ville, entre dans la plaine, aux retentissements du gong, aux voix formidables de soldats qui hurlent à tue-tête: «En haut les Mings! en bas les Tsings!» Lorsqu'il arrive devant la tente impériale, Gou-So-Gol fait halte et pousse le cri de victoire; les draperies somptueuses se soulèvent; et l'empereur apparaît sur son trône de marbre noir, le menton dans la main.
Le chef des guerriers se prosterne et frappe la terre de son front.
—Parle, dit Ta-Kiang, ô le plus illustre des combattants!
—Voici, dit Gou-So-Gol, cinquante chariots pleins d'or et mille mesures de perles. De plus, je t'amène, ô Fils Céleste, de timides femmes, choisies parmi les plus belles, et je t'offre aussi, magnanime vainqueur, ma jeune épouse, que j'aime comme moi-même.
—Je te donne l'épouse de ton choix, dit l'empereur, et toutes les jeunes filles belles parmi les belles pour la servir. Mais n'as-tu fait que prendre les trésors et les femmes?
—Vois, dit Gou-So-Gol en dressant la tête, cette ville flamboyante est belle dans le soir.
Tourné vers le formidable incendie qui se lève devant le soleil couchant et l'efface, l'empereur admire le désastre; ses yeux augustes et son front le reflètent; il en sent la chaleur, et il dit:
—Sois loué, Gou-So-Gol!
CHAPITRE XX
LES BEAUX CHEMINS NE VONT PAS LOIN
Sur un trône d'or neuf, le Fils du Ciel, éblouissant de pierreries, est assis au milieu des mandarins; il semble un soleil environné d'étoiles.
Les mandarins parlent gravement de graves choses, mais la pensée de l'Empereur s'est enfuie par la fenêtre ouverte.
Dans son pavillon de porcelaine, comme une fleur éclatante entourée de feuillage, l'impératrice est assise au milieu de ses femmes.
Elle songe que son bien-aimé demeure trop longtemps au conseil, et, avec ennui, elle agite son éventail.
Une bouffée de parfum caresse le visage de l'empereur.
«Ma bien-aimée, d'un coup de son éventail, m'envoie le parfum de sa bouche.» Et l'empereur, tout rayonnant de pierreries, marche vers le pavillon de porcelaine, laissant se regarder en silence les mandarins étonnés.
Au moment où le premier soleil levant de la cinquième lune dorait les ruines fumantes de Sian-Hoa, le Chef des Eunuques pénétra, comme d'habitude, dans la Chambre Sereine de l'empereur Kang-Si. Ayant dans sa main droite une horloge à eau, il s'approcha du lit auguste et réveilla le maître.
—C'est aujourd'hui le premier jour de la lune, dit le Fils du Ciel, en s'appuyant sur un coude. Le soleil lance quelques rayons à travers les coquillages des fenêtres; le ciel sans doute est pur, l'air frais, la route sèche; il serait doux de courir aux bords des lacs sur un jeune cheval de Tartarie!
—Il faut contenter ses désirs, dit l'eunuque, lorsqu'ils ne font tort à personne.
—Oui, dit Kang-Si; mais l'empereur, qui est le père et la mère d'un grand enfant plein de caprices et de colères injustes, ne s'éloigne jamais sans avoir le cœur troublé par de vives inquiétudes.
—Le grand enfant dort à cette heure, dit l'eunuque, en présentant à l'empereur une infusion des premières pousses à l'arôme exquis et printanier.
Le Fils du Ciel reçut la tasse et soupira.
—Comment se trouve à présent mon quatrième fils, le prince Ling, dont le cœur est déchiré par un chagrin inconnu? dit-il douloureusement.
L'eunuque, après avoir hésité un instant répondit:
—Que ton noble esprit soit en repos; le glorieux prince, depuis hier, a recouvré toute sa joie; il chante sans cesse et rit de tout son cœur.
—Mon thé me semble plus parfumé que les lèvres de l'impératrice! s'écria Kang-Si tout joyeux. Je redoutais secrètement que mon fils, malgré la surveillance dont il est l'objet, ne fît abus de l'exécrable opium pour endormir son chagrin cuisant. Mais puisqu'il rit et puisqu'il chante, mon cœur reprend sa sérénité.
L'empereur, qui, en parlant ainsi, s'était levé et revêtu de somptueuses robes, entra avec majesté dans une chambre où l'attendaient déjà, prosternés, les mandarins de service. Il reçut les mémoires des autorités supérieures de Pey-Tsin et les rapports envoyés par les gouverneurs de provinces; il les lut tous avec attention, faisant de temps en temps au papier une marque du bout d'un de ses longs ongles.
—Tous ces rapports sont rassurants, dit-il aux mandarins qui l'entouraient; ils annoncent que l'Empire pacifique est florissant. Mais on avait parlé d'insurrection et de soulèvements en de lointaines provinces?
—Il est vrai, Maître du monde, mais ces insurrections insignifiantes ont été promptement étouffées.
—Et la secte du Lys Bleu? je la croyais assez dangereuse.
—Dangereuse, Souverain Unique? dangereuse comme une fourmi qui veut escalader le ciel. D'ailleurs, depuis l'incendie de la Pagode de Kouan-Chi-In, c'est-à-dire depuis plus de dix lunes, elle n'existe plus.
—Et ce fou, ce rebelle qui avait eu l'audace de se faire proclamer empereur?
—Est-ce qu'une telle audace peut exister, ô gloire unique? Cet homme n'est-il pas le héros d'une fable? Mais s'il a jamais été vivant, il doit être mort.
—Cependant le bruit courait, il y a peu de mois, que le rebelle, à la tête d'une armée de voleurs, avait mis le siége devant Hang-Tcheou, dans le Tché-Kiang?
—O unique Sublimité! comment cela se pourrait-il? D'ailleurs si cela, seul un instant, a été, le gouverneur du Tché-Kiang a dû chasser les rebelles comme l'eût fait de son souffle le Dragon lui-même.
—Et le poëte Ko-Li-Tsin qui avait réussi à s'évader de la prison où il attendait une mort méritée?
—Il a été bientôt ramené dans le cachot où ta clémence le laisse vivre, ô Pacifique!
—Ainsi, dit Kang-Si glorieux, l'Empire est tranquille et satisfait?
—Comment, sous ta miséricorde et sous ta justice, ne serait-il pas satisfait?
—Sans manquer à mes devoirs de père et de mère du peuple, je puis aller chasser pendant quelques journées dans les Montagnes Fleuries?
—Maître du Ciel, tu peux t'absenter sans inconvénient.
—C'est bien, dit Kang-Si; je partirai dans une heure.
Alors il commanda au Chef des Eunuques de faire tout préparer pour le départ; puis, joyeux en pensant qu'il allait se livrer à sa noble passion pour la chasse, il sortit du palais le visage rayonnant, descendit les escaliers d'albâtre, et, se faisant précéder de trois eunuques qui portaient des pierreries, il se dirigea vers le pavillon de l'impératrice, afin de lui dire un tendre adieu et de puiser dans le doux aspect de sa bien-aimée une heureuse influence pour son voyage.
CHAPITRE XXI
LA VALLÉE DU DAIM BLANC
On va à la gloire par le palais, à la fortune par le marché, à la vertu par le désert.
Le jour doré tombait dans la profondeur de la vallée. Le soleil, triomphant des vapeurs matinales, les dispersait comme des plumes de cygne. Sur les pentes des montagnes humides et brillantes se répandaient d'onduleuses cascades, pareilles à des chevelures argentées par les ans. Les sommets qui déchirent les nuages paraissaient fumer lentement, et, au fond de la vallée, le lac qui les reflète était de cristal bleu.
Sur les plateaux des Montagnes Fleuries, au lieu de neige, blanchissent éternellement des camélias purs; du haut en bas s'accrochent aux flancs des collines d'immenses touffes de magnolias, des badianes étoilées, des clématites, des pivoines arborescentes. Les amandiers en fleur, les pêchers, les abricotiers sauvages, le mûrier et les figuiers rampants s'enlacent; ils forment un réseau inextricable et parfumé au-dessus duquel tournoient sans relâche des insectes bourdonnants, et volètent des oisillons sans nombre au plumage multicolore, aux perpétuelles roulades, qu'interrompt quelquefois un grognement rauque ou un long miaulement plein d'une tendresse dangereuse. Aux bords du lac des tiges de bambou, minces, espacées, s'élèvent directes. Quelques saules au pâle feuillage se tordent ou se penchent. Parfois une tortue qui nage lentement écarte les nélumbos en fleur, tandis qu'un grand oiseau aux pattes grêles traverse l'eau et jette un cri.
Les Montagnes Fleuries sont d'ordinaire désertes, et la Vallée du Daim Blanc est une vallée de solitude. Les jours sont rares où un pieux voyageur, venant du Hou-Pé ou du Ho-Nan, monté sur un buffle qu'il dirige du bout d'un rameau symbolique, suit le sentier à demi effacé qui s'enroule autour du mont et descend dans la vallée jalouse. Aucun bruit humain ne se mêle au chaud bourdonnement, épars dans la lumière, qui vient des arbres, des cascades, des fleurs, des papillons.
Cependant le premier jour de la cinquième Lune, une clameur inaccoutumée, qui roulait de sommets en sommets et de ravins en ravins, fit ouvrir l'œil aux tigres somnolents et gronder les ours noirs. C'était une rumeur confuse de musique, de cris, de hennissements, de galops entrecoupés. Par instants, un chevreuil épouvanté s'élançait d'une broussaille et bondissait dans la vallée, des renards et des onces fuyaient par groupes, des faisans superbes et des paons s'envolaient lourdement.
Tout à coup, au milieu d'abois aigus, un loup descendit la pente d'une colline, poursuivi par une troupe de grands chiens au corps bleu, à la queue touffue, à la tête ornée d'une aigrette de poils. Au même moment parurent au faîte de la côte des cavaliers pompeusement vêtus; et l'un d'eux, plus superbe que les autres, portait sur un poing un immense oiseau de proie.
Les cavaliers s'arrêtèrent et suivirent du regard le loup et les chiens. Furieuse, les yeux sanglants, la bête sauvage s'était retournée et tenait tête aux bêtes domestiques, qui formaient autour d'elle un cercle hurlant. Ses crocs blancs infligeaient de cruelles morsures. Par moments elle s'élançait et arrachait un lambeau de chair à ses ennemis, qui s'éloignèrent successivement, poussant des cris de détresse.
Alors, du haut de la colline on rappela les chiens, et le grand cavalier lâcha son oiseau.
L'épervier étendit ses larges ailes et se précipita vers le loup qui fuyait: il plana au-dessus de lui et longtemps le vol furieux suivit la course épouvantée. Puis, brusquement, l'oiseau s'abattit et serra la gorge du quadrupède dans ses serres formidables. Un lutte terrible s'engagea. Le grand cavalier, ému, se penchait sur le cou de son cheval et regardait attentivement: l'épervier couvrait entièrement son ennemi de ses ailes qu'on voyait battre de temps en temps; on entendait les aboiements suprêmes et les convulsions du loup faisant tressauter l'oiseau; enfin, celui-ci leva sa tête fière, referma ses ailes, et se tint immobile. Alors, les cavaliers, faisant éclater les flûtes, les tcha-kias et les sangs, descendirent la colline et se réunirent autour du cadavre du loup. On appela l'oiseau, qui revint se poser sur le poing de son maître, et tous les chasseurs, descendus de cheval, se couchèrent sur les fleurs au bord du lac, pour se reposer et pour boire.
—Allons! dit le grand cavalier, qu'on donne à manger à mon épervier! Il a bien gagné sa nourriture. Si tous les Chinois de mon empire accomplissaient leurs devoirs comme ce noble oiseau accomplit le sien, la cangue et le bambou deviendraient superflus.
—En effet, magnanime seigneur, répondit un mandarin à globule rouge, bien peu d'hommes valent ton oiseau favori.
L'empereur remit l'animal à deux fauconniers qui s'approchèrent, puis il regarda autour de lui le paysage.
—La ravissante vallée! dit-il; quelles rougeoyantes collines! Elles méritent bien leur nom de Montagnes Fleuries, car ici le sol est un parterre brillant, le vent un parfum, le son une musique. Qu'il serait doux de vivre en ces lieux, exempt de soucis et d'attachement, car Lao-Tse a dit: La perfection consiste à être sans passions pour mieux contempler l'harmonie de l'univers.
Et Kang-Si, rêveur, s'éloigna lentement de ses mandarins, cueillant çà et là une pivoine et roulant dans son esprit des rhythmes poétiques.
Il se trouva bientôt seul et s'assit près d'un ruisseau, le sourire aux lèvres, l'âme bienveillante; il ne songeait plus à son empire ni à sa gloire; il se sentait libre et enveloppé par la nature, et tout bas il récitait des vers champêtres.
Il entendit un petit bruit doux, furtif, hésitant; il tourna la tête et vit un daim blanc comme le jade, qui, tenant en l'air une de ses fines pattes, le regardait avec de grands yeux clairs.
—Oh! l'adorable bête! s'écria-t-il, ne remuant pas de peur de l'effrayer. N'est-elle pas le Génie de la vallée? En la voyant, j'ai pensé à la douce impératrice.
Le daim, faisant rouler quelques pierres sous ses pieds, s'approcha du ruisseau et le franchit d'un bond léger.
—Ah! il s'en va, dit Kang-Si attristé.
Mais le daim, sur l'autre rive, se retourna, et, penchant le cou vers l'eau, y trempa son muffle couleur de neige. L'eau refléta sa jolie tête et ses minces pattes de devant.
—Je comprends, dit l'empereur, il voulait boire; par prudence, il a mis le ruisseau entre nous deux.
Et il continua d'admirer les coquets mouvements de la bête blanche. Mais, depuis quelques instants, derrière elle, une grande broussaille, d'où jaillissaient par places des morceaux de rochers noirs, s'agitait tumultueusement avec un bruit étrange. Un ours en sortit, cassant les branches, et, lentement, en balançant la tête d'un air horriblement caressant, s'approcha du svelte animal, qui continuait à boire, paisible. Kang-Si se leva d'un bond, et, prenant son élan, sauta sur l'autre rive. L'ours avait déjà saisi le daim. Il s'était couché sur le dos et, avant de le tuer, s'amusait à le rouler entre ses pattes sans lui faire aucun mal. L'empereur tira les deux sabres croisés derrière son dos et s'avança. L'ours renversa la tête et, ouvrant sa large gueule, regarda Kang-Si d'un air doux.
—Attends! traître, dit l'empereur, tu as l'air de rire et de te moquer de moi, mais tout à l'heure tu mugiras de douleur.
Il le frappa d'un coup de sabre faiblement et avec précaution, craignant de blesser le daim. L'ours devina un adversaire dangereux, lâcha sa proie et se remit sur ses jambes, tandis que le daim fuyait rapidement.
—Très-bien! dit Kang-Si. A présent, à nous deux.
Et, placé en face de l'ours, il faisait de grands gestes terribles. L'animal s'était assis sur son derrière et balançait sa tête, la gueule entr'ouverte. L'empereur se jeta sur lui et lui enfonça ses deux sabres dans la poitrine; l'ours, furieux de douleur, le saisit entre ses lourdes pattes et lui fit sentir ses griffes dans les épaules; puis, d'un mouvement brusque, attira son adversaire et le serra à l'étouffer contre ses poils souples. Kang-Si se vit inondé du sang de la bête, et ses narines augustes étaient offensées par une odeur violente et fauve. Alors, d'un effort irrésistible, il se dégagea et enfonça un sabre dans la gorge de l'ours, qui tomba sur le dos et ne remua plus.
—Mais, dit l'empereur haletant et souillé, pendant que je tuais l'ours le joli daim blanc s'est enfui.
Il se trompait. En promenant ses regards autour de lui, il le vit à mi-chemin de la colline, furtif, aux grands yeux ouverts.
—Ah! dit-il en s'élançant à sa poursuite, j'ai risqué ma précieuse vie pour sauver la tienne; je veux au moins te conquérir et t'amener avec moi.
Le daim parut d'abord voir venir l'empereur sans inquiétude; mais lorsqu'il le jugea un peu trop proche, sans doute, il bondit soudain en avant, puis, à peu de distance, il s'arrêta encore. Kang-Si continua à courir. Toujours le charmant animal feignait de vouloir se laisser prendre et s'enfuyait subitement; mais, tout à coup, sans que le sentier eût tourné, le daim blanc disparut.
—C'était décidément le Génie de la vallée! dit l'empereur en s'arrêtant.
Comme il achevait cette phrase, la petite bête blanche avança la tête hors d'une grotte naturelle ouverte sur le chemin.
—Ah! s'écria le Fils du Ciel, tu es rentré dans ta demeure, tu ne m'échapperas plus.
Mais lorsqu'il mit le pied sur le seuil de la grotte il se trouva en face d'un Solitaire grave et serein, qui s'inclina devant lui.
Ce sage, ce philosophe, ce disciple de Kon-Fou-Tsé et de Lao-Tse, portait une ample et longue robe déchiquetée et sale, de coton jaunâtre, aux larges manches plus longues que les bras, et serrée à la taille par une corde noire. Il avait la tête et les pieds nus. Il s'appuyait sur un long rameau tortueux. Sa bouche était douce, son front était plein de pensées; ses petits yeux bridés, sans cils, jetaient un éclat tranquille. Il avait le crâne entièrement rasé. Il portait une barbe blanche, mince et pointue sous le menton et une longue touffe de poils à chaque joue.
—Salut! noble Kang-Si! dit-il; salut, magnanime empereur!
—O grand Sage, ta science a deviné mon nom! dit le Fils du Ciel en saluant avec respect.
—Je ne sais pas seulement ton nom, dit le philosophe, je sais aussi que ton cœur est le plus compatissant et le meilleur de tous les cœurs de l'Empire. Je sais pourquoi tes habits sont souillés, et pourquoi ton dos saigne. Je te rends grâce de m'avoir conservé cet animal; car on peut se passer des hommes, mais on a besoin d'un ami.
Le daim blanc vint mettre son mufle doux dans la main de l'empereur.
—Oui, tu as là un précieux compagnon, dit Kang-Si en caressant les poils lisses de la bête.
—Entre dans mon humble grotte, dit le Sage, tu m'écouteras pendant quelques instants; si le hasard t'a conduit vers moi, c'est parce que j'avais de grandes choses à te révéler.
L'empereur suivit le philosophe et entra dans la caverne. Il jeta les yeux autour de lui. L'habitation du Solitaire était d'une simplicité complète: un amas de feuilles sèches formait le lit, deux rochers étaient le siége et la table; pour tout ustensile, une écuelle de porcelaine ébréchée; mais les parois de rochers lisses étaient creusées de ces maximes célèbres:
LE CIEL N'A PAS DE PARENTS, IL TRAITE ÉGALEMENT TOUS LES HOMMES.
LE SAGE FAIT LE BIEN COMME IL RESPIRE; C'EST SA VIE.
QUI TROUVE DU PLAISIR DANS LE VICE ET DE LA PEINE DANS LA VERTU EST ENCORE NOVICE DANS L'UN ET DANS L'AUTRE.
ACCUEILLEZ vos PENSÉES COMME DES HÔTES, ET TRAITEZ VOS DÉSIRS COMME DES ENFANTS.
—Écoute, dit le philosophe lorsque Kang-Si se fut assis sur une pierre. L'erreur n'a qu'un temps; mais quelquefois lorsqu'elle se dissipe il est trop tard pour réparer les maux qu'elle a causés. Pendant que tu chasses joyeusement dans la Vallée du Daim Blanc ton empire s'écroule.
—Que dis-tu? s'écria Kang-Si en se levant.
—Je dis, reprit le Solitaire, que tes mandarins te trompent en te disant que la Patrie du Milieu est calme. Si tu passais trois jours à la chasse comme tu l'as décidé, tu trouverais à ton retour un usurpateur assis sur ton trône.
—Oh! les traîtres maudits! s'écria l'empereur.
—Pendant que tu étais calme et ignorant dans ton palais, une armée formidable marchait vers ta capitale, prenant les villes sur sa route, tuant, saccageant, pillant, et son chef, orgueilleux de ses succès, comme s'il eût ignoré que la victoire n'est que la lueur d'un incendie, se disait empereur et obscurcissait ta gloire.
—Mais où est-il? Que fait-il à présent, cet homme? il est temps encore de l'écraser.
—Son armée compte deux cent mille hommes; elle marche vers Pey-Tsin.
—Pey-Tsin est inexpugnable! s'écria Kang-Si. La plus grande tranquillité y règne, et ses habitants me sont dévoués et m'honorent.
—Ce matin, lorsque tu es sorti en grande pompe, dit le Sage, tous les habitants sont rentrés dans leurs maisons, selon le rite, afin de ne pas s'aveugler à ta splendeur, et tu as traversé des rues désertes. C'est pourquoi tu dis: «La ville est tranquille!» Mais si tu y retournais à présent, seul et dépouillé de ton appareil superbe, tu entendrais gronder l'émeute, tu verrais bouillonner la foule, et tu ne dirais plus: «Ces hommes me sont dévoués et m'honorent.»
—Mais toi qui sais tout, demanda Kang-Si consterné, ne peux-tu me dire ce que me réserve l'avenir?
—Je ne le puis, dit le Solitaire; l'avenir est obscur devant mes yeux. Les Pou-Sahs enveloppent le rebelle de leur dangereuse protection.
—Allons! dit Kang-Si, cette cruelle nouvelle a un instant troublé mon cœur; mais je reprends courage et confiance. Tant que je vivrai l'Empire sera à moi; s'il doit m'être ravi on me tuera sur mon trône, au milieu de ma gloire.
—Va donc, mon fils, dit le philosophe; mais revêts un humble costume pour rentrer dans ta capitale, car déjà, dans ton apparat auguste, tu ne pourrais peut-être plus passer.
L'empereur soupira.
—Peux-tu me prêter une robe? dit-il.
—Oui, j'ai une très-vieille robe qui te rendra méconnaissable.
—Plus vieille que la tienne? demanda Kang-Si, inquiet.
—Oui, encore plus vieille, répondit sévèrement le Solitaire.
—Tu me feras honneur en me la donnant, dit l'empereur repentant.
Kang-Si, sur ses habits somptueux et souillés de sang, jeta une loque informe, grise, fétide, que lui tendait le philosophe.
—Prends aussi ce bâton pour t'aider à marcher, dit le Sage en lui présentant une branche de cèdre, car le chemin est long.
—Merci et adieu, grand Solitaire! Dans la victoire comme dans la défaite je ne t'oublierai jamais.
—Marche vite, mon fils, et que la divine Raison te conduise et t'éclaire.
L'empereur s'éloigna, et après quelques pas tourna la tête pour saluer encore; il vit le Solitaire debout, à l'entrée de la grotte, une main sur la tête de son daim blanc. Tous deux, avec douceur, le regardaient partir.
CHAPITRE XXII
IL EN EST DE LA VILLE COMME DE LA MER: LE VENT QU'IL FAIT DÉCIDE DE TOUT.
Lorsqu'un homme vous donne des raisons qui sont carrées avec un trou au milieu,
Qui portent d'un côté des caractères à la signification aimable et de l'autre le nom de l'Empereur,
Qui sonnent joyeusement dans la ceinture de celui qui les approuve, on peut dire:
Voilà un homme qui donne de bonnes raisons.
Vers la cinquième heure du soir, un religieux misérablement vêtu pénétra dans Pey-Tsin par la Porte du Sud et s'enfonça dans la Cité Chinoise. Une foule tumultueuse se pressait dans l'Avenue du Centre. Çà et là des groupes inquiets, des harangueurs séditieux. Le misérable qui s'avançait avec peine au milieu de la route encombrée demanda à quelqu'un:
—Pourquoi tous ces gens s'agitent-ils ainsi?
—Parce que les Chinois dévorent enfin la bannière jaune de Tartarie!
—Tu parles sans respect de la race impériale, dit le religieux avec courroux.
—D'où viens-tu donc? Défendrais-tu encore la race de l'usurpateur?
Sans répondre, le religieux s'approcha d'un groupe de soldats chinois et leur dit:
—Arrêtez cet homme; il insulte l'empereur.
—Quel empereur? répondirent-ils.
—Est-ce que le Ciel a un autre fils que Kang-Si? s'écria le religieux d'une voix menaçante.
—Kang-Si n'est qu'un traître bâtard, dit un un soldat; le Ciel n'a qu'un fils légitime, ce n'est pas Kang-Si.
—Qui a dit cela?
—Notre Pa-Tsong, qui a reçu mille liangs pour le croire.
Le religieux, crispant ses poings, s'éloigna en silence. Il se mêla à des curieux qui entouraient un homme monté sur une pierre. Mince, petit, élégant malgré des vêtements sordides, cette homme donnait lecture d'une proclamation, et ses yeux pétillaient d'intelligence derrière d'immenses lunettes bordées de noir. Une vieille femme loqueteuse, à côté de lui, était assise sur un sac bien gonflé.
«Aujourd'hui, criait-il, premier jour de la septième lune de notre règne magnanime, nous-même, lumineux empereur Ta-Kiang, que le Ciel chérit, a vous décidé dans notre suprême bonté ce qui suit: Que ceux qui vendent et que ceux qui achètent écoutent attentivement! Ayant songé, dans notre prévoyance paternelle, que l'impôt sur la terre productive était, sous l'ancienne dynastie, d'une exigence exagérée, et sachant que cet impôt pèse spécialement sur les Cent Familles, par la raison que le cultivateur, opprimé et forcé de donner le meilleur de son grain, vend alors, pour ne rien perdre, les produits indispensables le double de leur valeur, et force celui qui a peu de fortune à une sobriété de solitaire; voulant faire cesser ce déplorable état de choses, avons ainsi réduit l'impôt pour l'avenir: au lieu de payer cent tsins par mo, on ne payera plus que cinquante tsins dans les années heureuses, et dans les années de sécheresse le cultivateur sera dispensé de tout impôt. Vous qui écoutez, réjouissez-vous et respectez ceci!»
—Bien! bien! dirent les auditeurs. En haut les Mings!
Quelqu'un cria cependant:
—Les nouveaux venus promettent beaucoup et souvent tiennent peu.
—Ta-Kiang n'est pas un traître, dit l'orateur. Non-seulement il tient ce qu'il promet, mais il donne ce qu'il n'a pas promis. Tiens, à toi, que te doit-il? Rien. Pourtant il te fait présent de cinquante liangs d'or.
La vieille femme se baissa, ouvrit le sac et en tira cinquante liangs d'or, qu'elle remit à l'interrupteur.
—Voilà un homme habile! dit le religieux en continuant sa route d'un air chagrin.
Il suivait la longue Avenue du Centre. Il vit partout la même agitation. On ne s'occupait plus d'acheter ni de vendre. Les femmes, les vieillards péroraient devant les boutiques. Des enfants qui savaient à peine parler criaient: En bas les Tsings! en haut les Mings!
Arrivé lentement au grand carrefour formé par la rencontre de la rue de Cha-Koua avec l'Avenue de l'Est, il vit que mille gens faisaient des gestes et poussaient des cris d'enthousiasme vers un homme penché en dehors de la balustrade du pont qui traverse le carrefour. Le religieux reconnut le rusé personnage qui avait lu la proclamation un instant auparavant, bien que celui-ci eût retiré ses grandes lunettes et mis une perruque blanche, qui contrastait comiquement avec son gai visage. Une jeune servante était auprès de lui.