—Oui, disait-il, à quiconque criera avec son cœur comme avec sa bouche: En haut les Mings! en bas les Tsings! je donnerai un liang d'or.
Il y avait des cris frénétiques et des mains impatientes tendues vers l'orateur. Il puisait alors dans un grand sac que la jeune femme tenait entr'ouvert, et jetait une pluie d'or sur la foule.
—Le dangereux ennemi! dit le religieux qui se hâta de gagner la Porte de l'Aurore.
Dans la Ville Tartare l'émeute avait un autre caractère. Plusieurs maisons étaient ornées de grosses lanternes et de banderoles où ces mots luisaient en caractères d'or: LA LUMINEUSE DYNASTIE REVIENT, RÉJOUISSONS-NOUS! Les rues étaient encombrées d'une multitude d'hommes élégants qui ne se promenaient pas; ils étaient réunis par groupes et se parlaient avec animation.
—On prétend que l'armée approche, disait l'un.
—On croit même qu'elle entrera avant la nuit dans Pey-Tsin, ajoutait l'autre.
—Il y aura de belles fêtes, disait un troisième.
Le religieux grinça des dents.
—Les misérables! disait-il, pour eux, tout ceci n'est qu'un jeu et qu'une distraction.
Dans un autre groupe composé de Tartares il saisit ces mots:
—On dit que les mandarins de Kang-Si sont revenus pleins d'épouvante des Montagnes Fleuries. L'empereur les a quittés pendant la chasse. Sans doute il s'est enfui. Que veut-on que nous fassions, nous si le maître nous abandonne?
Entendant ceci, le religieux pressa le pas.
Devant la porte de la Cité Jaune, au centre d'une foule, il vit un homme assis sur le dos d'un lion de cuivre; il était richement vêtu, et le bouton de rubis rougeoyait sur sa calotte. Près de lui une élégante femme s'appuyait à la croupe du lion.
—Quelle joie on éprouve, disait-il, à redresser son corps lorsqu'il est resté longtemps courbé, à étirer lentement ses membres, à bâiller et à reprendre peu à peu une posture normale! Les prisonniers mis à la cangue, les poltrons réfugiés dans des coffres connaissent le bonheur de s'étendre à l'aise lorsqu'ils sont délivrés ou rassurés. Mais les Chinois, plus que tous, vont éprouver une joie immense et fière de redresser enfin leur tête et leur dos, courbés depuis si longtemps. Comme des familles rapaces fabriquent dans des pots de porcelaine de déplorables nains, on voulait faire des Tartares avec les Chinois. Mais voici que les fils de la Grande Patrie brisent le vase, redeviennent eux-mêmes; et ceux qui voulaient les torturer et les falsifier vont à leur tour se courber et s'amoindrir.
O enfants de la grande Patrie du Milieu! depuis quand êtes-vous humiliés et soumis? Depuis quand vos larmes séchées gercent-elles vos joues amaigries?
Dans votre propre palais vous êtes esclaves, et vous exécutez ce que vous devriez ordonner.
Le vent a soufflé, et la poussière de Tartarie s'est abattue cruellement et a dévasté les fleurs et les épis.
Mais la pluie, longtemps attendue, tombe enfin abondante, et les fleurs, secouant leurs souillures, reparaissent fraîches et vivaces.
—Voici un homme trop éloquent, dit le religieux, qui cette fois n'avait pas reconnu l'orateur.
Il entra sous la porte de la Ville Jaune, et en passant devant le pavillon des soldats tartares il y frappa.
—Traîtres! leur dit-il, que faites-vous donc là, inutiles, insoucieux et couchés comme des bœufs qui attendent le coup de massue du boucher?
—Que veux-tu que nous fassions? dit un jeune guerrier qui pariait des liangs d'or au jeu de la mourre. Le Maître est parti; nous n'avons pas d'ordres.
—Vous en aurez bientôt, dit l'homme en s'éloignant.
La Ville Jaune était absolument déserte; tous les nobles, les riches et les dignitaires, pleins d'épouvante, se cachaient dans leurs palais et s'y fortifiaient. Quelques Tao-Sées seulement apparaissaient en groupes et s'entretenaient d'un air sournois.
Le religieux atteignit la porte méridionale de la Ville Rouge et demanda passage.
—Personne n'entre, dit la sentinelle.
—Comment, tête de bœuf, je n'entre pas?
—Personne n'entre, répéta le soldat.
—Mais moi, misérable? cria le religieux en secouant rudement la sentinelle.
—Ni toi ni aucun homme; et si tu continues à me secouer je te passe ma pique au travers du ventre.
Le religieux devint blême.
—Quoi! dit-il d'Une voix sourde, ici même tout est donc perdu! Oh! j'entrerai pourtant! cria-t-il.
—Tu es décidément fou, vil mendiant. Depuis quand les gueux entrent-ils dans la Ville Sacrée?
—C'est vrai! dit le religieux avec un éclair de joie dans les yeux.
Et il arracha l'affreuse loque qui le couvrait.
—L'empereur! s'écria la sentinelle en tombant la face contre terre.
—Allons! ouvre vite, dit Kang-Si.
Le soldat frappa du pied une dalle. Les deux battants du portique central s'écartèrent, le gong vibra, les cloches retentirent, et l'empereur passa sous la voûte d'honneur.
Les mandarins accoururent à sa rencontre et s'agenouillèrent devant lui.
—O Maître des Maîtres! s'écrièrent-ils, Sublimité inouïe! nos cœurs se noyaient dans le désespoir et dans l'obscurité. Nous avions perdu le soleil et la vie; nous ne savions où était le Dragon, et nos membres tremblaient d'effroi. Mais le voilà qui reparaît, et la joie nous envahit doucement.
Alors l'empereur, le sourcil froncé, croisa lentement les bras.
—Lâches! menteurs! troupeau de courtisans! chiens qui souillez de bave les nobles mains que vous léchez! comment osez-vous paraître encore devant moi sans craindre que les flammes de mes yeux ne vous réduisent en cendres ou que le souffle de ma colère ne vous disperse? Monstres abjects, qu'avez-vous fait de ma gloire? qu'avez-vous fait de ma splendeur? qu'avez-vous fait de l'Empire? Ma gloire est une dérision, l'avenir rira de moi, votre honte voile ma splendeur, l'Empire est un champ de bataille, et j'y suis vaincu. Pourquoi? Parce que, bouches pleines de lâchetés, vous m'avez fait de faux rapports pour que ma sérénité ajoutât une faveur à votre fortune. Vous m'avez menti sans trembler, me disant, lorsque le nuage jaune et pestilentiel traversait l'air: «Le ciel est serein», pour que mon sourire vous fît glorieux! Et maintenant, aveuglé par vos plates louanges, je suis tombé dans un gouffre sans fond. Vous avez coupé les ailes du Dragon. Je vais tomber comme un mourant, brisant le cèdre vivace de ma dynastie. Cependant, je suis venu du Septentrion, vainqueur et magnanime; j'ai dompté les cœurs et conquis les pays; jetant les sabres, j'ai posé mes mains paternelles sur les villes, j'ai laissé derrière moi la joie mêlée au respect, et j'ai pu m'asseoir, rayonnant et superbe, sur le vieux trône de la Chine glorieuse. Mais aujourd'hui, vous que j'entraînais dans mes victoires, vous que je faisais grands, enviés, célèbres, vous que j'aimais comme des fils, voilà que sourdement et lâchement vous avez miné l'édifice splendide que j'avais construit. Ah! sachez-le bien, il vous écrasera tous en s'écroulant. Mon trône est trop lourd pour ne pas effondrer la terre lorsqu'il tombera. Croyez-vous donc, fumeurs d'opium, débauchés immondes, parce que vous fermez les yeux, que les flèches ne vous atteindront pas; parce que vous fermez les oreilles, croyez-vous que l'orage ne gronde pas? Et quand vous cacherez vos lâches visages dans vos mains, la foudre n'osera-t-elle pas tomber sur vos têtes? Vous ne savez donc pas, étant bien abrités derrière des murailles, que le rebelle triomphe, que les villes pleurent et saignent sous ses pas, qu'il écrase et qu'il dompte, et que le peuple, terrifié mais plein d'enthousiasme, le suit et l'acclame! Vous ne savez donc pas que Pey-Tsin est à lui, que mes soldats m'abandonnent, que seuls les murs de la Ville Rouge nous protégent encore, et que demain peut-être elle ne sera plus notre ville! Oh! misérables flatteurs, qu'avez-vous fait de moi? qu'avez-vous fait de la Chine glorieuse?
L'empereur cacha son visage dans ses mains, et laissant les mandarins ternir leur front dans la poussière, il s'éloigna; il gagna le palais, gravit les escaliers d'albâtre, et, de terrasse en terrasse, monta jusqu'à la petite plate-forme qui domine les toitures de l'édifice, et que surmonte le globe d'or où resplendit le Dragon Lon.
—Ah! s'écria-t-il en tendant les bras vers lui, toi, mon compagnon, toi, mon frère, tu ne me trahiras pas!
Puis l'empereur baissa les yeux. La ville se déroulait à ses pieds, obscure et tumultueuse. Il entendait monter un bruit hostile et menaçant.
Cependant, au delà des murs d'enceinte, dans la plaine démesurée, une masse fourmillante ondulait et roulait et montait.
—Qu'est-ce que cette mer, dit Kang-Si, qui va submerger Pey-Tsin?
Le soleil couchant, effleurant la masse mouvante, arracha çà et là des cris de lumière à des piques et à des cuirasses.
—Mon compagnon, mon frère, cria désespérément l'empereur, c'est leur armée!
CHAPITRE XXIII
LA FORCE TREMBLE ET L'ORGUEIL DOUTE
Tandis que les hommes, avant la bataille, appellent leur esprit à l'aide pour défendre leur corps,
Les Pou-Sahs, dans les nuages, inscrivent d'avance ceux qui doivent mourir pendant le combat.
L'empereur ne se coucha point cette nuit-là. Le front soucieux, la bouche crispée, il marcha longuement dans la Chambre Sereine, sous les lueurs des lanternes bleues. Plus d'une fois il appela le Chef des Eunuques, qui se tenait immobile derrière une porte. Il envoya des hommes aux bastions de la Ville Jaune; il fit donner des instructions aux principaux chefs guerriers; il dépêcha des espions habiles vers l'armée de Ta-Kiang. Enfin dès que le jour parut il dit à l'eunuque:
—Qu'on éveille tous les mandarins, magistrats, lettrés et chefs de troupes qui se trouvent dans l'enceinte de la Ville Rouge, et qu'ils s'assemblent en conseil extraordinaire dans la Salle des Audiences.
Une heure après, cent glorieux personnages se trouvaient réunis dans cette salle, anxieux et attendant l'empereur.
Kang-Si entra, le souci froncé. Tous se prosternèrent. Il alla s'asseoir sur son trône et parla d'une voix haute.
—Relevez-vous, dit-il. Les Sages enseignent: il ne faut pas employer ceux qu'on soupçonne ni soupçonner ceux qu'on emploie. Je crois que vous m'êtes dévoués; votre tendresse aveugle pour ma personne et l'inquiétude que vous preniez de ma tranquillité ont été les seules causes de vos erreurs. Mais nous sommes à présent en pleine mer, par la tempête, sur une jonque qui fait eau. Vous avez fait par imprudence une blessure à la coque du navire; par cette blessure les vagues amères se précipitent, et nous allons sombrer. Hommes frivoles, auteurs du mal, songez si la guérison est possible.
—Invincible souverain! demanda le grand chef de la Cour des Rites, sommes-nous donc en un très-grand danger?
—Maître Céleste! dit le général des Neuf Portes, les entrées de la ville sont bien closes et rudes à défoncer.
—Les vils rebelles n'oseront pas attaquer Pey-Tsin, affirma un lettré de la Forêt des Mille Pinceaux.
—Ils craindraient d'être foudroyés par l'armée du Ciel, dit un mandarin guerrier.
—Il faut convenir, reprit le Fils du Ciel avec un sourire ironiquement triste, que la vanité vous emplit les yeux de soleil au point que vous ne voyez rien autour de vous. Malheureux! puisse le Ciel supérieur ne pas vous punir comme vous méritez d'être punis!
Puis, se tournant vers le Chef des Eunuques, il demanda:
—Les hommes que j'attends sont-ils revenus?
—Oui, Souverain Suprême! répondit l'eunuque.
—Fais-les entrer l'un après l'autre.
L'eunuque s'éloigna. On introduisit un homme vêtu comme un Chinois du peuple. Il s'agenouilla au milieu de la salle.
—Parle, dit l'empereur, qu'as-tu appris? La ville est tranquille, n'est-ce pas, et nous n'avons rien à craindre?
—Maître du Monde! dit l'homme, voici: Hier, avant la fermeture des portes, des armées formidables attaquèrent la ville. A chacune de ses neuf portes vingt-deux mille soldats se ruèrent. Quelques sentinelles tartares furent renversées et égorgées, puis les rebelles marchèrent, et des neuf entrées se joignirent au centre de Pey-Tsin sans éprouver de résistance. La foule les acclamait, et de plusieurs points s'élevèrent des fusées tandis qu'éclataient des bombes de réjouissance. Souverain seigneur, j'ai parlé sincèrement.
L'empereur tourna les yeux vers les faces blêmes de ses mandarins.
—Va, dit-il au messager, tu seras récompensé.
Un autre homme fut introduit, misérable et haillonneux; son visage était bouleversé par l'épouvante.
—Apprends-nous ce que tu sais, dit le Fils du Ciel.
—O Maître Unique! s'écria-t-il, les rebelles entourent déjà la Cité Rouge, cinquante mille hommes campent devant la Porte Occidentale de la ville. Ils poussent des hurlements effroyables; ils ont des visages terribles.
—Oh! dit l'empereur, si toutes les bouches étaient aussi franches que la tienne, je ne serais pas si misérable!
On amena deux autres messagers.
—Eh bien? dit l'empereur.
—Sublimité Céleste! dit l'un, la Ville Rouge est cernée; il y a cinquante mille hommes devant chacune de ses quatre portes. En face du Portail du Sud, le chef des rebelles a dressé sa tente et reçoit les hommages d'une grande partie de la population.
—Se préparent-ils à nous attaquer sur l'heure? demanda Kang-Si.
—Adorable Splendeur! dit l'autre espion, d'après ce que j'ai entendu, les rebelles sont las et veulent quelques heures de repos. Ils n'attaqueront pas avant la douzième heure.
—Bien! dit l'empereur, retirez-vous. Que pensez-vous de ceci? ajouta-t-il en s'adressant aux mandarins consternés. Croyez-vous à présent ma mort prochaine et ma dynastie en danger?
—O Maître à jamais unique! seul Souverain du Monde! s'écrièrent les mandarins en se frappant le front contre les dalles, comment racheter nos fautes horribles? Nous ne sommes plus dignes de voir ta face sublime; mais permets-nous de te défendre de tout notre courage et de verser pour toi jusqu'à la dernière goutte de notre sang coupable.
—Ce sera, dit l'empereur, une grande joie encore de mourir glorieusement au milieu de vous. Mais puisqu'il nous reste quelques heures, tenons conseil, et que les mandarins guerriers donnent leurs avis sur les moyens de défense. Combien avons-nous d'hommes dans la Ville Rouge?
—Cinquante mille de tes meilleurs soldats, ô Gloire Ineffable! dit le Chef principal de l'Armée Tartare.
—Et vingt mille hommes sans armes, habitants ou serviteurs, dit le Grand Maître des Cérémonies.
—Avons-nous beaucoup de munitions de guerre? demanda le Fils du Ciel en se tournant vers le mandarin chargé de l'inspection des arsenaux et des poudrières.
—Splendeur incomparable! répondit le mandarin, chaque homme pourra lancer dix mille flèches, tirer six mille coups de feu, allumer quinze cents fusées, et chaque dragon de bronze crachera deux cents boulets.
—Pour combien de temps avons-nous des vivres?
—Sérénité immuable! répondit l'ancien gouverneur de Chen-Si, devenu Chef de la Table Auguste, tous les gens de la ville pourront satisfaire leur appétit pendant un mois.
—Maintenant, dit le Fils du Ciel, que les guerriers exposent des plans de défense.
Le Chef de l'Armée Chinoise s'avança, et, après avoir accompli les trois prosternements du Ko-Tou, parla:
—Divine intelligence! c'est avec terreur que mon esprit obtus va te présenter son fils difforme. Cependant le voici. Le combat peut durer un mois. Il faut fatiguer l'ennemi et l'écraser continuellement sous une pluie de flèches et de balles, puis, par ruse ou courage, faire sortir de la ville des messagers qui s'en iront dans les provinces, et réuniront ton armée débandée et découragée; ils ramèneront des soldats forts et nombreux, et les rebelles seront pulvérisés sous les murs inexpugnables de la Cité Rouge.
—Crois-tu que la ville ne puisse pas être prise? dit l'empereur. Souviens-toi de Sian-Hoa, naguère la plus puissante des forteresses, maintenant un monceau de cendres.
Le Chef de l'Armée Tartare s'avança et se prosterna.
—Bonté inaltérable! dit-il, j'ai conçu un plan hardi et hasardeux, mais qui pourrait décider promptement la victoire.
—Parle, dit le Fils du Ciel.
—Quand l'armée rebelle attaquera par quatre points de la ville il faudra ouvrir simultanément les quatre portes, et, sans inquiéter les ennemis, les laisser emplir l'immense place qui s'étend devant chaque entrée de la Ville Rouge. Puis on refermera les portes sur eux. Nos soldats, rangés sur le haut des remparts, postés aux fenêtres des maisons qui entourent la place et à celles des rues qui s'en éloignent, commenceront alors un feu terrible, incessant, et feront tomber une pluie continuelle de flèches; des dragons de bronze, placés devant chaque rue en trois rangs superposés, vomiront horriblement la mort. Assaillis de toutes parts, surpris, tombés dans un piége, les rebelles ne sauront de quel côté diriger leurs armes. Ils ne pourront envoyer leurs flèches qu'aux nuages, de peur de s'entre-tuer; tandis que nos guerriers, dominant l'ennemi, protégés, cachés, viseront tout à leur aise; et pas un de leurs coups, dans cette foule compacte, ne manquera de frapper un homme. A la fin de la journée il ne restera plus un rebelle.
—Ce plan est audacieux, s'écria le Fils du Ciel, mais c'est celui qu'il faut choisir, car la victoire serait éclatante! Hâtons-nous de préparer les moyens d'exécution et d'élire les principaux chefs. Toi, tu commanderas au Nord, dit-il au mandarin qui venait de parler. Le Chef de l'Armée chinoise se chargera d'ouvrir l'entrée orientale. Le Maître des Poudrières combattra les ennemis entrés par la porte de l'Ouest. Mais qui donc opposerai-je au chef des rebelles, campé devant le Portail du Sud?
—Accordez-moi la faveur de lutter contre cet infâme, mon père, dit alors une voix faible et lente.
Le prince Ling, suivi d'un cortége d'honneur, venait d'entrer dans la Salle des Audiences. L'empereur leva les yeux vers lui et ne put retenir un cri de douleur en voyant l'air de lassitude et de renoncement qui enveloppait son jeune fils. Ses joues avaient maigri; son beau front était devenu grave comme celui d'un vieillard; ses yeux étaient noircis par l'insomnie, et les coins de sa bouche s'abaissaient désespérément. Il avait la démarche nonchalante et indécise des gens ivres d'opium.
—Il veut mourir, se dit l'empereur, il veut se faire tuer dans le combat. Mon fils, ajouta-t-il tout haut, votre santé semble réclamer le repos et la compagnie du médecin plutôt que l'activité du combat et le voisinage des dragons de bronze. Je ne voudrais pas, au milieu de toutes mes douleurs, avoir à pleurer le plus cher de mes fils.
—O mon père! dit le prince Ling, tu me pleureras, en effet, car je vais mourir de désespoir si tu me refuses de combattre pour ta vie et pour ta gloire.
—O mon fils! dit l'empereur, tes bras alanguis pourront-ils soulever tes deux sabres? Le sang amer qui emplit ton cœur attendra-t-il une blessure pour s'échapper?
—Puisque mon père glorieux me méprise au point de me refuser ce qu'il accorde au plus vil soldat, dit le prince en baissant la tête, la vie, dégoûtée de moi, va s'enfuir de mon corps indigne.
—Eh bien! dit le Fils du Ciel avec un soupir, va donc ranger derrière le Portail du Sud la quatrième partie de l'armée.
—Merci, sublime père, dit le prince Ling en se prosternant par trois fois.
Puis, appuyé d'une main sur l'épaule d'un eunuque, il sortit lentement de la salle.
Cependant un mandarin-juge s'approcha du maître, qui méditait tristement, et son front frappa les marches du trône.
—Que veux-tu? dit Kang-Si.
—Souverain clément! dit le juge, toi qui pleures autant de larmes qu'il tombe de gouttes de sang dans une bataille, m'autoriserais-tu, si cela était en mon pouvoir, à sauver l'Empire par un moyen pacifique qui ne compromettrait nullement, en cas d'insuccès, le plan de défense du noble Chef de l'Armée Tartare?
—Si ton artifice peut empêcher l'effusion du sang, dit Kang-Si, emploie-le.
Et le Fils du Ciel, d'un geste, congédia les mandarins du conseil et demeura seul, dans la salle, sur son trône.
—O solitaire de la Vallée du Daim Blanc, dit-il, si ce jour est le dernier de mon règne, que le Dragon m'emporte vers les pays d'en haut avant le soleil couché!
CHAPITRE XXIV
YO-MEN-LI
Hélas! d'où viens-tu, petite hirondelle noire, avec ta plume ébouriffée et tes jolis yeux effrayés?
Les pêchers fleuris disaient: «Est-ce qu'un oiseau de proie, tombé des nuages, a mangé la cervelle de la petite hirondelle noire?»
Le ruisseau où tu allais boire disait: «Elle a peut-être commis l'imprudence d'aller se désaltérer dans quelque grand fleuve;
»Et ses ailes, tout à coup mouillées par un flot, sont devenues pesantes au point de ne pouvoir plus s'envoler.»
Les pêchers, le ruisseau se trompaient. L'hirondelle, en voletant dans les petits cadres d'un treillis, a fait des confidences à l'oreille d'un poëte.
Lorsque, sortie enfin de la Ville Rouge, Yo-Men-Li était entrée dans la Pagode de Kouan-Chi-In, des soldats brusques l'avaient saisie et garrottée, et bientôt ramenée au Palais Impérial. Là le mandarin-juge s'était hâté de l'interroger. Sachant que Ta-Kiang était libre, n'ayant rien à craindre que pour elle, elle avait avoué qu'elle était venue de Chi-Tse-Po avec un laboureur, son fiancé, que le chef du Repas Auguste l'avait conduite dans la Ville Rouge pour tuer Kang-Si, et que c'était elle qui avait porté le coup maladroit. On l'avait alors plongée dans un cachot pour la punir avant de lui ôter la vie, et depuis six lunes elle ne voyait pas le soleil. Le lieu où elle se mourait lentement était comme un tombeau profond. Yo-Men-Li ne l'avait jamais vu. Elle n'en savait que l'ombre froide et humide. Une fois par jour une main se posait sur son épaule, tandis qu'un plat était jeté auprès d'elle; et, lorsque, vaincue par la faim, elle cherchait à tâtons son repas, ses mains rencontraient des animaux velus qui la mordaient dans l'obscurité. Une lutte pleine d'effroi et de dégoût s'établissait entre la prisonnière et les rats, et elle dévorait quelques restes salis. Longtemps elle pleura, se tordant sur la planche qui lui servait de lit. Puis elle ne pleura plus; ses yeux secs lui semblaient de flammes. Comme d'un murmure confus, elle se souvenait de la vie, de Pey-Tsin, des bonzes, du palais; le champ de Chi-Tse-Po lui apparaissait vaguement, frais et ensoleillé, avec ses deux tours de pagode sur le ciel clair, minces et lointaines. Alors l'ombre l'étouffait, lui pesait comme une pierre de sépulcre, et, tendant les bras, elle poussait de longs cris de douleur. Ta-Kiang seul se dressait nettement dans son rêve. «Il marche, disait-elle; quand il aura conquis le monde, il viendra me délivrer.» Elle pensait aussi à un frère bien-aimé, à Ko-Li-Tsin, si doux pour elle. Un jour la fièvre la prit. Elle se mit à trembler, à claquer des dents, à souffrir, à s'affoler. Sa prison se peupla d'êtres fantastiques, effroyables. Ses yeux ouverts démesurément voyaient des lueurs rouges où s'agitaient des hommes monstrueux, des bourreaux, des tortionnaires, des victimes sanglantes, des cadavres, des démons aux faces funèbres qui la menaçaient d'armes brûlantes. Elle entendait leurs menaces rauques et bourdonnantes; elle les sentait s'approcher et lui serrer la gorge. Puis sa tête se troublait, et elle croyait rouler dans des abîmes. Huit jours durant les rats mangèrent seuls le triste repas. Mais la fièvre s'en alla. Yo-Men-Li tomba dans un long abattement. Immobile, les yeux ouverts, elle demeura sans pensées: elle ne savait plus le soleil, ni la vie, ni la parole, ni le son. Ta-Kiang n'était plus qu'un nom qu'elle entendait gronder. Une fois elle essaya de se lever et de se tenir debout; ses jambes ployèrent, elle retomba. Alors elle fit un effort pour songer. «Je n'ai pu compter les jours, étant toujours dans la nuit. Voilà longtemps, longtemps qu'il n'y a que de l'ombre. Je suis vieille à présent. Mes jambes tremblent, mes cheveux sont blancs, mon front est ridé, je vais bientôt mourir de vieillesse. C'est cela. Quand je serai morte il fera clair.» Et elle attendait. Quelquefois ses doigts remuaient comme pour compter. Mais une fois la porte de son cachot s'ouvrit, la lueur d'une lanterne éblouit ses yeux, le bruit d'une voix terrifia ses oreilles, «Viens!» disait la voix. Et comme Yo-Men-Li ne remuait pas, un homme la prit et l'emporta.
CHAPITRE XXV
LE POU-SAH ROUGE
Kouan-Te, ce Pou-Sah terrible, aime le rire des blessures; il aime qu'on s'égorge dans les plaines brûlantes;
Il aspire avec délices le sang qui fume et l'odeur des batailles; mais ses narines palpitent d'un plaisir que ne leur procure aucun autre massacre
Lorsque monte vers elles le parfum courageux que laisse échapper le cœur percé du plus brave.
Devant la Porte Méridionale, Ta-Kiang avait élevé sa tente, car il ne voulait entrer dans la Ville Rouge, éminence souveraine qui domine le monde, qu'au son du gong d'or, par le portail d'honneur. Autour de lui se groupait l'élite de son armée, remplissant la grande place qui précède les portiques et se répandant dans les larges rues voisines. Les soldats étaient couchés sur la terre ou assis au bord du fossé; ils n'avaient pas dressé leurs tentes parce que l'empereur leur avait dit: Ce soir vous coucherez dans des lits somptueux.»
Quelques habitants de Pey-Tsin s'étaient mêlés aux rebelles et se disposaient à prendre part au combat; d'autres applaudissaient de loin; plusieurs attendaient la décision de la victoire avant de prendre un parti.
Ta-Kiang, sous sa tente, resplendissait. Pour la première fois son beau visage était serein et fièrement joyeux. Il avait entendu son nom retentir comme une fanfare. Pey-Tsin s'était donné à lui avec amour. Il était bien l'empereur. Toute la Patrie du Milieu, derrière lui, le glorifiait. Entre lui et son trône il n'y avait plus qu'une muraille; elle était branlante déjà et croulait. Les triomphes passés, grondant encore comme un tonnerre qui s'apaise, répondaient de la dernière victoire.
Ta-Kiang marchait lentement dans sa tente, glorieusement vêtu de jaune; il avait la tête couverte d'un casque d'or découpé à jour que surmontait une haute pointe. Il était tout armé, car il voulait combattre lui-même. Il s'appuyait de la main sur l'épaule de Ko-Li-Tsin, non moins superbe.
Le poëte n'avait plus la maigreur qui lui fut si utile le jour où il s'envola de sa prison. Ses somptueux habits, roides de broderies, s'épanouissaient largement et lui donnaient une ampleur majestueuse. Sous une coiffure guerrière son fin visage affectait des mines farouches, et il s'appuyait sur sa pique d'une façon remarquablement agressive.
—Il y a six mois, disait Ta-Kiang, que j'ai quitté le champ désormais célèbre de Chi-Tse-Po. Parti du creux humble de la vallée, j'ai atteint les pics glorieux qui retardent le lever du soleil. Pan-Kou, le premier homme, grandissait d'une coudée par jour; j'ai grandi de mille coudées par heure. Il y a six mois, j'étais le talon méprisable de la terre; je suis maintenant le front du Ciel.
—Moi, dit Ko-Li-Tsin, je n'étais alors que poëte. Aujourd'hui, après avoir fait bien des métiers, je suis poëte et guerrier. Mais quelque chose manque à ma joie. Nous étions trois en quittant le grand champ sous la lune, nous ne sommes que deux ici.
—Oui, dit l'empereur. Qui donc partit avec moi?
—Yo-Men-Li.
—J'avais oublié cette enfant maladroite. Qu'est-elle devenue?
—Je l'ignore. Elle est morte peut-être.
—Qu'importe! il ne faut pas s'inquiéter des fourmis qu'on écrase en marchant.
—Elle t'aimait, cette aimable créature, dit le poëte, attristé.
—Ne parle plus de cela, répliqua Ta-Kiang en fronçant le sourcil. Nous touchons au but. Pourquoi n'a-t-on pas encore attaqué la Ville Rouge?
Le Grand Bonze, qui se tenait immobile à l'entrée de la tente, s'avança et dit, après s'être prosterné:
—Frère Aîné du Ciel, tes guerriers étaient las. Vois d'ailleurs cette fusée devant la portière de ta tente: quand tu l'allumeras, les quatre parties de ton armée attaqueront en même temps les quatre portes de la Cité Sacrée. Mais il faut, avant le combat, rendre à Kouan-Te les honneurs convenables; tu as retardé jusqu'à ce jour la cérémonie qui lui est chère entre toutes; si tu l'omettais plus longtemps, le Pou-Sah des batailles pourrait se retirer de toi.
—Tu as bien parlé, dit Ta-Kiang, qu'on se hâte!
—As-tu choisi, Souverain Céleste, le guerrier à qui est réservé le suprême honneur? Plusieurs Chefs sont là; ils veulent supplier l'auguste maître de désigner l'un d'entre eux.
—Introduis-les, dit Ta-Kiang.
Cinq Chefs entrèrent et précipitèrent leurs fronts aux pieds de l'empereur.
—Seigneur Sublime! cria l'un, glorifie mon nom! Je n'ai jamais couché dans un lit ni bu dans une tasse, et mes deux sabres sont rivés à mes mains.
—Splendeur Éblouissante! dit un autre, choisis-moi. Le sang que ma lance a fait répandre à l'ennemi noierait toute une armée.
—Lumière Inextingible! dit le troisième, à quoi sert, si la clémence de ta justice ne me désigne pas, d'avoir déchiré du talon plus de ventres fumants qu'il n'y aura d'empereurs chers à Tié dans ta précieuse dynastie?
—Rayonnement de la Raison! dit le quatrième, j'ai pris cinq villes et ravagé dix villages, tuant les hommes, outrageant les jeunes filles; les malédictions des parents me suivent comme un essaim énorme d'oiseaux funèbres. Un jour j'ai envoyé une caisse pleine d'oreilles droites au gouverneur d'une province ennemie. Qui donc pourrait l'emporter sur moi, si ce n'est toi, ô maître?
Un seul n'avait pas parlé: c'était Gou-So-Gol. L'empereur l'aperçut et lui fit signe d'approcher.
—Vainqueur de Sian-Hoa, dit-il, tu es le plus digne; sois glorieux.
Tous les chefs alors sortirent de la tente, acclamant Gou-So-Gol et disant aux guerriers: «Voici le vainqueur choisi par le Frère Aîné du Ciel!» Et tous les guerriers devant lui frappaient du front la terre. Gou-So-Gol rayonnait. Parfois cependant, à un pli furtif de son front, on devinait qu'une pensée amère se mêlait à la joie de son triomphe.
Une heure plus tard, en face de la tente impériale, se dressait un autel de marbre rouge, sculpté et incrusté de pierreries, devant lequel on avait placé un large bassin d'or aux anses formées de dragons contournés, et derrière l'autel, sur un grand piédestal, apparaissait Kuan-Te, Pou-Sah des batailles, dont la posture menaçante, en des habits couleur de sang, brandit deux sabres teints de rouge, dont le dos est un buisson de flèches, et dont le visage effroyable, noir comme l'ébène, se hérisse de poils rouges.
Ta-Kiang songeait sur son trône. Toute l'armée était immobile et silencieuse. Une musique formidable se fit entendre; le gong ébranlait l'air de ses vibrations terribles; et, seulement quand sa voix puissante s'éteignait un peu, on entendait les sifflements des flûtes, les déchirements des trompettes et le bourdonnement des tambours.
Un cortége s'avança; il était composé des chefs de l'armée. Tous portaient au bout de longues piques des dragons, des licornes, des tigres ou des lions en carton doré. Puis Gou-So-Gol parut. Magnifiquement vêtu, il était monté sur un cheval blanc; et le Grand Bonze, à côté de lui, marchait à pied.
Dès que l'armée vit le jeune vainqueur, un immense cri triomphal s'éleva. Ta-Kiang lui-même descendit de son trône, s'avança hors de sa tente et cria:
—Gloire à toi!
Devant la statue de Kouan-Te, Gou-So-Gol mit pied à terre, et, suivi du Grand Bonze, alla vers elle. Il monta sur l'autel. Il se dressa fier, superbe, dominant la multitude et pareil à un dieu vivant. Les cris d'enthousiasme et d'admiration redoublèrent. Gou-So-Gol était enveloppé de cette caresse farouche et glorieuse. Cependant il levait les yeux vers les nuages et souriait tristement. Bientôt il s'agenouilla sur l'autel, pendant que le Grand Bonze, armé d'une longue lame, s'approchait de lui. Mais en ce moment une jeune femme vêtue d'un costume guerrier s'élança vers Gou-So-Gol et l'enlaça fortement. C'était la jeune épouse qu'il avait conquise à Sian-Hoa.
—O mon époux! s'écria-t-elle, pourquoi m'as-tu caché ta gloire? pourquoi t'es-tu enfui de moi sans m'annoncer ton triomphe? Crois-tu donc que mes yeux ne soient pas pour mes larmes une digue infranchissable? Croyais-tu que j'allais retenir le bras levé sur toi et te déshonorer à jamais? O toi que je devrais haïr et que j'aime, sache que je n'ai plus un cœur de femme, et que je t'ai pris tout ton courage!
—Oh! oui, dit Gou-So-Gol à voix basse en se relevant à demi; tu m'as pris mon courage, car mes yeux sont troublés par les larmes, car ma gorge est serrée par les sanglots. Je t'ai fuie pour ne pas me tordre de désespoir en m'arrachant de tes bras. Grands Pou-Sahs! avec quelle joie j'eusse accueilli, avant de la connaître, l'honneur envié de tous les guerriers qui m'éternise dans les mémoires! Mais maintenant je dis: Que vais-je devenir au pays d'en haut puisqu'elle n'y est pas?
—Je te rejoindrai bientôt, dit la jeune femme; après cette guerre je partirai!
—Oui, mais je pars seul. Je suis comme un enfant que sa mère abandonne sous la pluie, dans un chemin solitaire.
—Songe à la splendeur qui environnera irrévocablement ton nom! Songe aux Pou-Sahs glorieux, que désormais tu égales!
—Lorsque j'habiterai au delà des nuages, dit le guerrier, mes regards seront toujours baissés vers la terre, cherchant ta demeure.
—Ma demeure ne sera pas longtemps sur terre, dit-elle, et je succomberai bientôt, glorieuse aussi».
Elle se tourna vers l'armée et ajouta d'une voix ferme et forte;
—Puisque Gou-So-Gol part, ses guerriers restent sans chef. J'ai déjà combattu à côté de mon époux vainqueur, c'est moi qui commanderai ses guerriers.
Des cris d'approbation s'élevèrent de toutes parts et le Grand Bonze dit:
—La famille de Gou-So-Gol étant désormais sacrée, on ne doit rien lui refuser.
Cependant Gou-So-Gol arracha de sa robe le plastron où était brodée en or une face de lion et le donna à sa jeune épouse; puis, s'agenouillant de nouveau sur l'autel de marbre, il écarta ses habits et découvrit sa poitrine palpitante. Le couteau du Grand bonze scintilla un instant, s'enfonça dans le cœur du guerrier, et en ressortit terne et rouge. Le gong frémit longuement. Un jet de sang clair et bouillonnant s'élança du cœur de Gou-So-Gol et tomba avec un bruit fier dans le grand bassin placé au pied de l'autel. Les principaux guerriers s'avancèrent, tenant à la main chacun une coupe de jade; mais la jeune veuve du glorieux mort tendit la première une coupe à la fontaine écarlate et but le sang intrépide et chaud afin de conquérir le courage et la force. Les chefs burent après elle, puis l'armée défila en bon ordre devant le bassin d'or, et chaque homme trempa la pointe de son glaive dans le sang précieux de Gou-So-Gol.
—L'attaque! l'attaque! crièrent alors les soldats exaltés.
Ta-Kiang approcha de la fusée une mèche enflammée.
Mais en ce moment un mandarin parut sur le bastion qui domine la Porte Méridionale de la Ville Rouge, et, par des gestes, révéla qu'il était chargé d'un message. Ko-Li-Tsin arrêta le bras de l'empereur, et dit:
—Maître, la ville veut peut être se rendre, il faut écouter cet homme.
—Va l'entendre! dit Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin s'approcha de la muraille. Le mandarin et le poëte se saluèrent selon les rites.
—Qu'as-tu à nous dire? cria Ko-Li-Tsin en levant la tête.
—Je veux parler à votre chef, dit le mandarin.
Ko-Li-Tsin salua encore, et revint vers Ta-Kiang.
—Cet homme veut parler à toi-même, glorieux empereur, dit-il.
—Qu'est cet homme? dit Ta-Kiang avec courroux, un serviteur de Kang-Si? Je ne parle pas à des serviteurs. Que le chef ennemi vienne lui-même, et je consentirai peut-être à l'entendre; mais que le messager s'adresse à toi.
Le poëte retourna vers la muraille.
—Le Frère Aîné du Ciel, l'illustre empereur Ta-Kiang, dit-il, ne veut converser qu'avec ton maître. Si Kang-Si ne consent pas à venir en personne, expose à moi-même ta mission.
—Qui es-tu, pour que je daigne te parler?
—Je suis Premier Mandarin, conseiller intime du souverain, poëte de l'Empire, et, en ce moment, Chef d'Armée, dit Ko-Li-Tsin avec modestie.
—Je n'admets pas tes titres.
—J'admets les tiens, juge inique, bourreau et tortionnaire! dit Ko-Li-Tsin, reconnaissant le juge qui l'interrogea dans la Salle de la Sincérité.
—Ah! c'est toi, dit le mandarin; eh bien! écoute. Le glorieux empereur Kang-Si, seul maître du monde, consent à vous rendre un otage qui doit vous être cher et à vous laisser impunis si vous levez immédiatement le siége et abandonnez Pey-Tsin.
—Voilà une proposition! dit Ko-Li-Tsin. De quel otage est-il question?
Le mandarin attira au bord du rempart une jeune fille pâle, aux longs vêtements déchirés.
—Yo-Men-Li! s'écria le poëte.
—Si vous refusez, continua le mandarin-juge, le Fils du Ciel, qui est clément, vous rendra cette jeune fille, mais en vous la jetant du haut de ce bastion.
—Attends, dit Ko-Li-Tsin, qui sentit son cœur pâlir.
Et il courut vers la tente impériale.
—O Maître de la Terre! s'écria-t-il, Empereur sublime! ils veulent jeter Yo-Men-Li du haut des murailles si tu ne lèves le siége à l'instant! O magnanime! ne laisse pas commettre une cruauté dont la seule pensée serre le cœur et glace l'esprit.
—Parles-tu sérieusement? dit Ta-Kiang avec un sourire. Crois-tu que le respect d'une vie infime m'arrêtera un instant dans ma marche triomphale? Penses-tu que je vais quitter mon trône pour épargner Yo-Men-Li? Que m'importe cette jeune fille!
Mille guerriers sont morts pour moi sans que tu aies accompagné d'un regret leur âme glorieuse.
—C'est le sort et la gloire des guerriers de mourir violemment, dit Ko-Li-Tsin en se jetant aux pieds de l'empereur; mais les jeunes filles sont faites pour vivre aimées et pour mourir doucement. Ne laisse pas se briser le corps charmant de Yo-Men-Li sur les dalles; ne la laisse pas tuer cruellement; elle si douce, si dévouée, et qui t'adore!
—Allons, dit Ta-Kiang, annonce à l'envoyé de Kang-Si que je donne le signal de l'attaque.
Ko-Li-Tsin se releva fièrement.
—Non! s'écria-t-il, non! quand ta colère devrait me foudroyer, ô cœur plus féroce que le cœur des tigres, je n'irais pas porter cette réponse impitoyable.
Ta-Kiang regarda le poëte avec surprise.
—Il faut savoir pardonner des crimes aux bons serviteurs, dit-il.
Puis il fit signe au Grand Bonze de transmettre ses paroles.
Ko-Li-Tsin s'élança hors de la tente. Il rencontra Yu-Tchin; elle l'attendait, comme toujours.
—Viens, dit-il, viens pleurer avec moi, et apaise mon cœur, que tord le désespoir.
Et, cachant son visage dans sa main, il entraîna Yu-Tchin loin des murailles.
Cependant le Grand Bonze répétait au mandarin les paroles de l'empereur. Yo-Men-Li, d'elle-même, sans hésiter, mit le pied sur un créneau. Mais au moment où elle allait se précipiter, un cavalier resplendissant apparut derrière elle, la saisit dans ses bras, donna un coup furieux au mandarin et s'enfuit en emportant la jeune fille. Le malheureux juge perdit l'équilibre et, tombant du faîte des murailles, vint se briser le crâne sur le rebord du fossé. Au même instant une fusée rapide s'éleva dans le ciel à une hauteur prodigieuse avec un bruit retentissant, et, de quatre côtés à la fois, l'armée rebelle, ivre du sang de Gou-So-Gol, se rua sur les portes sacrées.
CHAPITRE XXVI
LE PAVILLON DES TULIPES D EAU
J'ai vu un chemin doucement obscurci par les grands arbres, un chemin bordé de buissons en fleurs.
Mes yeux ont pénétré sous l'ombre verte et se sont longuement promenés dans le. chemin.
Mais à quoi bon prendre cette route? elle ne conduit pas à la demeure de celle que j'aime.
Quand ma bien-aimée est venue au monde on a enfermé ses petits pieds dans des boîtes de fer; et ma bien-aimée ne se promène jamais dans les chemins.
Quand elle est venue au monde on a enfermé son cœur dans une boîte de fer; et celle que j'aime ne m'aimera jamais.
A travers les rangs des soldats stupéfaits, franchissant les dragons de bronze alignés à l'embouchure des rues, ensanglantant les flancs de son cheval, le prince Ling enfila les larges avenues dallées du quartier de la Force, pénétra dans le jardin impérial, s'arrêta devant un merveilleux kiosque de laque posé au milieu d'un lac clair dans une touffe multicolore de fleurs au chaud parfum et nommé le Pavillon des Tulipes d'Eau, sauta à terre, passa un pont en bois doré, et, entrant dans le pavillon, déposa Yo-Men-Li sur des coussins de satin pâle.
—Toi! toi! cria-t-il en s'agenouillant auprès d'elle, toi que j'ai tant attendue, tant pleurée, toi que j'ai si souvent enlacée dans les illusions de l'opium, toi que j'ai appelée si douloureusement dans la cruauté des nuits fiévreuses, te voilà, tu existes, tu n'étais pas une Rou-Li, une fausse apparence! Mon cœur gonflé et fier emplit ma poitrine. J'étouffe. Le bonheur me déborde. Je suis comme un lac longtemps desséché sur lequel on ouvre soudain une écluse: l'eau, trop abondante, se précipite en tumulte et bientôt envahit la plaine. Vois, je pleure, et ces larmes de joie sont un baume pour les blessures qu'ont faites à mes yeux les larmes de désespoir. Je ne te quitterai plus, je m'attacherai à toi comme le guerrier s'attache à la gloire, comme la plante est attachée à la terre. Je fleurirai sur ton cœur, je m'élèverai plus haut que les cèdres et je serai plus grand que l'empereur, mon père, afin que ma splendeur plaise à tes yeux!
Yo-Men-Li regardait le prince avec indifférence.
—Mais parle-moi, continua-t-il; parle, pendant que je baisserai les paupières pour mieux entendre ta voix. Pourquoi n'es-tu pas venue, parjure, lorsque je t'attendais si confiant? Pourquoi t'es-tu faite insaisissable pendant que je fouillais la ville, pendant que je faisais comparaître devant moi toutes les jeunes filles qui l'habitent, depuis la plus noble jusqu'à la plus humble; dis, cruelle enfant, dis, pourquoi n'es-tu pas venue?
—Tu veux le savoir? répondit Yo-Men-Li. Parce que tes soldats m'avaient prise et emprisonnée; pendant que tu me cherchais j'étais sous ton palais, dans un cachot que le jour n'a jamais vu.
—Toi! tu as souffert? s'écria le prince avec désespoir, on t'a mise dans ces affreux cachots noirs et humides, dans ces cachots qui me font triste quelquefois la nuit! Oh! quel supplice inventer pour ceux qui ont osé cela? Toi, en prison! Pendant que je me tordais de désespoir et que je m'empoisonnais lentement d'opium, tu te mourais horriblement dans l'ombre; tes beaux yeux s'agrandissaient d'effroi, ton doux visage pâlissait loin du soleil! Oh! qu'il est pâle, ton visage! on croirait voir la lune poudrée de gelée blanche. Mais pourquoi t'avoir prise à mon amour? pourquoi t'avoir torturée, tandis que je pleurais?
—Apprends, dit Yo-Men-Li, que je suis ton ennemie. Complice des révoltés, c'est moi qui ai frappé ton père. Je t'ai menti le soir où je t'ai vu, parce que je voulais sortir du palais pour aller dire à Ta-Kiang de fuir.
Le prince Ling recula, avec un cri de douleur.
—Tu as voulu tuer mon père, Kang-Si, le plus glorieux des hommes! dit-il. Tu as voulu cela, et moi, fils monstrueux, je t'aimais!
Le prince, quelques instants, demeura silencieux, la tête baissée.
—Eh bien! je t'aime! s'écria-t-il bientôt. Tu as frappé la poitrine auguste de mon père vénéré à genoux? N'importe! Criminel et lâche, je t'aime! C'est en vain que je souffle sur mon cœur pour y agiter une tempête, il reste calme. Je sens une grande douleur; je n'éprouve pas de colère. Je demanderai ta grâce. Je dirai que Kouan-Chi-In, la bonne déesse, a ouvert la porte de l'enfer aux criminels, et que les criminels sont devenus des Génies vertueux. Je dirai que tu es une femme, que tu as seize ans, et que je t'aime! Je dirai que je vis de ta vie, que je mourrai de ta mort; et mon père au grand cœur pardonnera.
—Je ne veux pas de son pardon, dit Yo-Men-Li en détournant la tête.
—Tu ne veux pas, s'écria le prince avec douleur, tu ne veux pas que je te fasse heureuse? Tu ne veux pas de ma puissance, de ma fortune, de ma gloire? Que t'ai-je fait? Je t'aime, je pleure, je te cherche dans l'ivresse. Hautain avec tous, je suis devant toi comme un vil esclave; tu es le prince, je suis le peuple au front courbé. Mais tu dédaignes de m'infliger des impôts. Pourquoi détiens-tu ma joie? Pourquoi, avec un doux visage, as-tu le cœur plus cruel que le lynx au corps souple?
—Parce que je ne t'aime pas, dit Yo-Men-Li.
—Oh! ne dis pas cela! soupira le prince Ling, en appuyant sa main pâle sur la bouche de la jeune fille. Si tu savais comme ces mots serrent ma gorge et pétrifient mon cœur, tu n'aurais pas le courage de les prononcer. Tu m'aimeras un jour, laisse-le moi croire! Malgré toi tu m'aimeras, tant j'userai ma vie et ma gloire à te plaire!
—Je ne t'aimerai jamais! dit Yo-Men-Li.
—Jamais! Oh! pourquoi? Pourquoi ne m'aimerais-tu pas, moi le Fils du Dragon, moi qui trouble les rêves timides des jeunes tilles, moi qui brille près de mon père comme une étoile près de la lune?
—Parce que j'aimais Ta-Kiang, le laboureur, dit Yo-Men-Li, et que j'aime Ta-Kiang, le Frère Aîné du Ciel.
—Tais-toi! cria le prince en devenant plus pâle que les perles de son collier. Tais-toi! ou bien, comme deux ruisseaux qui se rejoignent, ton sang et le mien vont se mêler sur le sol. Ne dis pas que tu l'aimes, car, sous cette douleur, je deviendrais furieux comme un cheval blessé. Tu l'as dit cependant! Tu as eu la cruauté de me couper par la racine. Le coup est si violent que je le sens à peine; l'arbre abattu garde encore quelque temps des rameaux verts, mais bientôt il se dessèche et meurt.
Et le prince, étendant ses bras sur la muraille et la frappant de son front, se mit à sangloter longuement.
Yo-Men-Li le regardait, ennuyée.
Tout à coup il se retourna; ses yeux brillaient, pleins de larmes; ses dents claquaient furieusement.
—Écoute, dit-il. Je suis comme une bête sauvage domptée par la faim. Écoute ce que mon lâche cœur a conçu. Tout mon sang se révolte contre moi-même; ma gorge ne veut pas laisser passer ces infâmes paroles; n'importe! un lion affamé dévorerait un Pou-Sah! Écoute: Tu aimes Ta-Kiang? Oh! ce nom semble à ma bouche un tison ardent! Ta-Kiang! tu l'aimes, et tu veux pour lui la gloire, le triomphe, le trône resplendissant de la Patrie du Milieu? Eh bien! moi, monstre sans nom, je vais trahir mon père, le livrer aux égorgeurs, je vais faire capituler la Ville Rouge, ouvrir le palais et les salles des trésors! Je prendrai le rebelle par la main, je lui ferai monter les degrés sacrés du trône; puis, m'inclinant devant lui, je le saluerai empereur! Mais, en échange de tant de lâchetés, tu me laisseras t'emporter loin, bien loin, si loin que le souvenir de mes crimes se perde pendant le voyage; et alors, sans fin enlacé à ton corps, les yeux fixés sur tes yeux, je serai horriblement heureux.
Le prince, secoué par de grands frissons, riait un rire plein de sanglots.
—Eh bien! disait-il, veux-tu? je suis prêt.
—Ta-Kiang n'a pas besoin de ton aide, répondit Yo-Men-Li avec dédain. Il vaincra sans tes basses trahisons. Déjà il triomphe, déjà les portes de la Ville Rouge s'ébranlent. Et bientôt tu t'assiéras glorieusement sur le trône, Ta-Kiang, ô magnanime, ô superbe!
—Ah! s'écria le prince, dont les yeux s'ensanglantèrent, c'est à ce point que tu l'aimes? c'est ainsi que tu dédaignes mon amour violent et soumis? Eh bien! je me souviens que je suis prince et formidable, que je commande au monde, que je suis l'Héritier du Ciel; sache que tu m'aimeras, car je te contraindrai à m'aimer; sache que je vais tuer ce vil laboureur, et que sa tête sera suspendue au poteau du marché.
—Le tuer? dit Yo-Men-Li en souriant. Penses-tu que si je t'avais cru capable de déraciner ce cèdre altier je ne t'aurais pas arraché l'un de tes sabres pour te le plonger dans le cœur? Non, fils du Dragon, tu ne tueras pas le grand Ta-Kiang.
—Il va mourir, il est mort puisque tu l'aimes! Ah! jeune fille plus féroce que les bourreaux, sans me laisser cueillir une seule fleur, tu as brisé mille épines cruelles dans mon cœur! Sans me laisser une fois sourire, tu as brûlé mes yeux de larmes, et, pour faire fuir mon âme, tu me dis que tu aimes ce rebelle, ce fou, ce chien! Attends, c'en est fait de lui, et, comme un boucher, je dépècerai son corps et je t'en ferai manger les morceaux!
Le prince, hurlant et tirant ses deux sabres, bondit hors du Pavillon des Tulipes d'Eau.
CHAPITRE XXVII
LE DRAGON IMPÉRIAL
Nul n'ignore que si l'ombre d'un homme prend la forme d'un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial.
Mais nulle bouche ne doit s'ouvrir pour révéler le miracle qu'ont vu les yeux; car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.
Le vaste champ dallé sur lequel s'ouvre le Portique du Sud n'était que fumée, hurlements, fureurs. Parmi des ruissellements rouges, les bottes de guerre déchiraient des cadavres. Les blessés, renversés, mordaient les jambes de leurs compagnons, qui marchaient sur des plaies. Des fusées bruyantes trouaient, des flèches promptes sillonnaient la vapeur de sang et de poudre dont s'enveloppent les combats, et qui, traversée de soleil, semblait un nuage d'or.
Malgré la constante pluie meurtrière qui tombait des remparts et du faîte des maisons, les soldats de Ta-Kiang, forts de leur nombre, résistaient et triomphaient. En dépit des dragons de bronze aux gueules foudroyantes, ils rampaient vers les murailles, ou s'efforçaient vers les embouchures des rues; et çà et là trépignaient de féroces luttes corps à corps, où les costumes disparates et les sauvages accoutrements des rebelles chinois heurtaient les beaux uniformes des guerriers tartares.
L'armée impériale était superbe au soleil. On voyait briller les cuirasses de cuivre, écaillées comme le dos d'un dragon, et les casques pointus, où s'agite un gland de soie rouge, des Hoa-Tié-Tis, Vainqueurs du Ciel. Les Tigres de Guerre aux corps agiles tordaient mille mouvements souples et sournois; vêtus de maillots jaunes tachetés de noir, les pieds armés de griffes, la tête couverte d'un capuchon que surmontent deux petites oreilles, la poitrine ornée d'une face de tigre, ils tenaient de la main droite un long coutelas recourbé, et cachaient leur bras gauche sous ce bouclier célèbre qui attend le boulet au passage, le reçoit avec un fracas de tonnerre et le fait dévier de sa route. Les somptueux Uo-Fous, dont le casque se termine par deux cornes dorées, brandissaient au bout d'une tige en bois de fer leurs haches miroitantes, dites Haches de la Lune. Tout sanglants, apparaissaient aussi des soldats du corps glorieux qu'on nomme Tchou-Tie-Ten, l'Etrier Sauveur du Ciel, et que Kang-Si institua naguère en souvenir d'une bataille où lui-même, délaissé par Kouan-Te et environné d'ennemis, fut sauvé par un guerrier célèbre, Tchin-Tsou, qui, se précipitant au milieu des combattants, couvert de blessures, le front saignant, mais rugissant et le visage terrible, arracha, n'ayant plus d'armes, les étriers de l'empereur, et, formidable, avec ce fer, mit en fuite l'ennemi. C'est pourquoi les soldats de Tchou-Tie-Ten portent un étrier de fer emmanché à un pieu. Non loin d'eux grimaçaient les effroyables Li-Kouis aux cuirasses de corne noire, aux casques noirs, aux noirs visages vernis qui sont hérissés d'une folle barbe rouge et borgnes artificiellement. Les Archers Tartares, l'anneau d'agate au pouce, cambraient leur taille et lançaient des traits aux plumes colorées; sur leurs épaules, sur leurs dos, sur leurs poitrines, des caractères d'or rappelaient la gloire du guerrier Li-Siou, le Preneur de Flèches, qui n'allait au combat qu'avec son arc, et renvoyait aux ennemis leurs propres projectiles, qu'il attrapait au vol. Enfin de loin en loin, encourageant et ordonnant, s'agitaient des chefs aux poitrines glorieuses, illustrées de lions brodés, de panthères, de chats sauvages et de licornes marines.
Mais, malgré la splendeur intrépide des soldats impériaux, les rebelles, sur tous les points, étaient vainqueurs. A gauche, dans la place enveloppée de flèches frémissantes comme d'une nuée d'oiseaux, la veuve de Gou-So-Gol, montée sur le cheval du guerrier sacrifié, attaquait furieusement une maison et en brisait la porte; plusieurs chefs autour d'elle l'imitaient et, délogeant les soldats, les précipitaient du haut des toits. Vers les remparts, Ko-Li-Tsin, se courbant poliment sous les flèches et raillant les balles inhabiles, gravissait la pente qui monte au faîte des murailles; suivi d'un flot de hardis assaillants, il voulait s'emparer des bastions et arrêter la pluie meurtrière. Enfin, au centre de la place, Ta-Kiang, heureux et farouche, s'avançait vers la plus large des avenues qui s'enfoncent dans la ville. Echappant par miracle aux projectiles lancés, il regardait autour de lui s'affirmer la victoire, et, parfois, levant les yeux, il voyait s'élever dans le ciel des flèches ornées de banderoles rouges, signaux de triomphe donnés par les rebelles qui attaquaient sur d'autres points la ville, et il se disait: «Bientôt je me reposerai sur mon trône!»
Mais le prince Ling, d'un élan furieux et irrésistible, fendit le flot hurlant des soldats et se précipita dans la mêlée.
—Où es-tu? cria-t-il, grinçant des dents. Où es-tu, désastre, typhon, nuage pestilentiel? Tu as fini de triompher, serpent vorace, car me voici, formidable et vengeur. Viens, mes dents aiguisées par la haine vont dévorer ton foie venimeux.
—Qui es-tu, vermisseau courroucé? dit Ta-Kiang avec dédain.
—Je suis celui qui te châtiera, cria le prince; je suis le fils du Dragon!
—Tu mens! car tu n'es pas mon fils!
—Allons! hurla l'Héritier du Ciel, descends de cheval et viens me combattre si tu l'oses.
—Puisque tu tiens à mourir de ma main, dit Ta-Kiang, je descendrai de cheval.
Et il sauta à terre.
—C'est lui qu'elle aime, murmurait le prince; c'est à cause de lui qu'elle me dédaigne et que mon cœur se tord comme une couleuvre blessée.
La bataille s'écarta autour des deux adversaires, qui, face à face, se considérèrent.
Ta-Kiang resplendissait dans l'or du costume impérial. La victoire exaltait l'expression farouche de son front, la tyrannie de ses yeux et le dédain de sa lèvre. Son teint doré semblait refléter le soleil. Tout en lui était majesté et force. Il se dressait, les reins cambrés, un pied en avant, et appuyait sur les dalles les pointes de ses deux glaives.
Le prince Ling apparaissait frêle et plein d'élégance. Son visage, pâle comme le jade, aux longs yeux noirs languissamment meurtris, au front las, à la bouche éclatante, mais, vers les coins, imperceptiblement abaissée par la douleur, avait un charme plein de tristesse, et, dans les souplesses de ses vêtements en crêpe et en fine soie, son corps s'affaissait, somnolent d'opium. Cependant, fiévreux, les lèvres tremblantes de colère, il croisait ses bras sur sa poitrine et serrait nerveusement les poignées de ses sabres.
Le premier il s'élança; Ta-Kiang le chargeait d'un méprisant regard.
—Oh! cria l'Héritier du Ciel, ta vie oppresse ma poitrine ainsi que ferait un lourd ciel d'orage. Quand tu seras mort mes poumons se dilateront délicieusement.
Ta-Kiang, hautain, répondit:
—Je te laisserai vivre, mutilé, afin que tu puisses voir l'humiliation de ta race.
Et les quatre glaives se froissèrent avec un bruit sifflant et soyeux. Ta-Kiang, calme, souriait dédaigneusement, et ses poignets étaient inflexibles comme du bronze. Le prince, au contraire, trépignait furieusement, Il dégagea ses sabres, et, revenant brusquement, en dirigea les pointes vers la poitrine de son ennemi; mais celui-ci, d'un coup sec, les abaissa. Le fils de Kang-Si poussa un gémissement de rage et se précipita de nouveau sur son adversaire, si violemment qu'un des glaives du rebelle fut brisé. Ta-Kiang en jeta le tronçon à terre, et, saisissant le poignet de Ling, l'étreignit dans sa main puissante. Les doigts fins et pâles du jeune prince laissèrent tomber un sabre, tandis que plein de colère, tout son corps frémissait. Les deux glaives encore entiers se heurtèrent haineusement, et l'héritier du Ciel fut blessé à l'épaule au moment où il atteignait son ennemi en pleine poitrine; mais son fer avait rencontré une écaille du lourd Dragon d'or brodé sur la robe impériale; il ploya et se rompit. Le prince, désarmé, poussa un cri de désespoir, et fit un bond en arrière; mais l'empereur se précipita sur lui et dans une caresse meurtrière l'enlaça de ses bras durs. Alors s'engagea une lutte acharnée, corps à corps, pleine de tumulte, de piétinements et de morsures. Le prince, plus faible que son adversaire, n'échappait à l'étouffement que par les mille torsions de ses membres souples. Mais l'étreinte affreuse se resserrait lentement. Ils bondissaient, se courbaient, se relevaient; le grand soleil, luisant sur les broderies de leurs costumes, les faisaient ressembler à deux grands poissons hors de l'eau. Cependant le prince Ling se dégagea d'un effort suprême, s'éloigna de quelques pas, chancelant, prêt à s'évanouir; et il resta ainsi quelques instants, le regard fixé sur son ennemi.
Alors, soudainement, son visage, mouillé de sueur et de sang, exprima un ravissement démesuré. Ses yeux se remplirent de triomphe, et, levant les bras, il cria avec la voix de Loui-Kon, Roi du Tonnerre:
—L'Ombre du Dragon Impérial marche derrière toi, Ta-Kiang! Tu devais t'élever jusqu'au trône du Ciel, mais j'ai révélé le miracle et renversé la destinée.
Ta-Kiang devint blême comme la lune. Il poussa un rugissement terrible, bondit sur le prince et le renversa sur les dalles.
—Misérable! grinçait-il, les dents serrées, une écume rouge à la bouche, tu as prononcé tes dernières paroles!
Et, appuyant le genou sur la gorge du prince, il l'écrasait horriblement. L'Héritier du Ciel étendit les bras, ses doigts crispés égratignèrent les dalles lisses, son visage s'empourpra, un flot de sang monta à ses lèvres, il ferma les yeux.
Cependant Chinois et Tartares, ayant entendu la parole de Ling, répétaient de toutes parts: «L'ombre du Dragon Impérial marche derrière Ta-Kiang, mais le miracle est révélé!»
Ta-Kiang, à leurs cris, se releva et tourna la tête. Il vit son armée hésitante, prête à demander grâce; il vit ses chefs, jadis si terribles, reculer, trembler, jeter leurs armes en signe de soumission. Enfin, levant les yeux, il aperçut dans le ciel des flèches ornées de banderoles blanches, signaux de détresse lancés par les rebelles des trois autres armées.
Alors le laboureur croisa les bras. Il mit le pied sur le corps immobile du jeune prince et promena autour de lui un regard si féroce que les Tartares qui s'étaient approchés pour le saisir reculèrent. Sa face était verdâtre comme celle d'un Ye-Tium; sa bouche saignait; une telle haine bouillonnait en lui qu'il s'étonnait de ne pas mourir empoissonné d'amertume. Il eût voulu que la terre s'effondrât, que le ciel s'éteignît; il méprisait les hommes et détestait les dieux, il blasphémait sa mère de l'avoir mis au monde, et si la vieille tremblante du champ de Chi-Tse-Po eût été là, son fils farouche l'eût étranglée de ses mains.
Mais tandis que ce tumulte grondait dans l'âme du laboureur, ses dents serrées ne laissaient pas échapper un soupir.
Les Tartares, peu à peu, s'étaient rassurés, et tout à coup, avec mille contorsions menaçantes, ils se précipitèrent sur Ta-Kiang et le garrottèrent. Dès lors la défaite fut complète. Voyant leur empereur captif, les Chinois perdirent la confiance qui les faisait invincibles. Les plus braves, croisant les bras, attendaient la mort avec fierté, et les plus faibles s'agenouillaient suppliants.
Belle et sanglante, la veuve de Gou-So-Gol apparaissait encore sur son cheval harassé. Elle leva les yeux vers les nuages et s'écria:
—O mon époux! voici la bataille finie. La triste défaite s'abat sur nous comme une pluie de pierres. Bourdonnante, elle souffle l'effroi dans l'oreille des guerriers qui se courbent comme sous une menace terrible. Qu'adviendra-t-il de ceci? Je l'ignore; mais le combat est terminé, et je vais te rejoindre, selon ma promesse.
Ayant parlé ainsi, la jeune femme tourna vers elle son glaive, se trancha la tête, et tomba en arrière sur son cheval qui s'emporta.
Ko-Li-Tsin seul résistait encore. Le gai poëte avait glorieusement combattu. Ses sabres ruisselaient; un sang tiède coulait dans ses manches; et il semblait Kouan-Te lui-même. Au cri poussé par le prince Ling, un affreux blasphème s'était échappé de ses lèvres. Il étrangla le premier qui, auprès de lui, répéta les paroles funestes, et enfonça son glaive dans la gorge du second qui proclama le miracle. Mais bientôt l'armée vociféra tout entière. Ko-Li-Tsin entendait toutes les bouches révéler le vénérable mystère, et il s'enfonçait les ongles dans le front. Il essaya de joindre Ta-Kiang pour le défendre, mais quatre soldats tartares se ruèrent sur lui simultanément et il fut obligé de se réfugier dans une petite ruelle solitaire. Les quatre hommes l'y poursuivirent, et pendant qu'il s'adossait prudemment à une muraille, ses adversaires, grimaçant et faisant de larges enjambées, se placèrent en face de lui avec des gestes, terribles.
—Voici des personnages peu courtois, dit le poëte; ils veulent m'envoyer au pays d'en haut sans se soucier de savoir si je suis en humeur de voyager. Tartares sans politesse, je ne veux pas partir ainsi, à l'improviste et sans bagage. Nous allons voir si vous me congédierez contre mon gré.
Et, plein d'adresse, il faisait tournoyer devant lui ses glaives sanguinolents.
—D'ailleurs, reprit-il pendant que les Tartares s'efforçaient en vain de rompre cette barrière d'acier tourbillonnant, vous ignorez peut-être que je n'ai pas atteint encore le but de ma vie. Je veux parler de mon grand poëme, dont vous ne sauriez vous expliquer toute l'importance. Loin d'être fini, il n'a pas encore de premier vers. Vous n'avez pas, j'espère, l'audacieuse prétention de me rendre immobile et stupide avant que mon poëme soit gravé comme sur du jade dans la mémoire de tous les Fils de Pan-Kou.
Les soldats, peu sensibles aux discours du poëte, piétinaient et grondaient en lui portant des coups réitérés qu'il parait avec une prodigieuse rapidité.
—Cependant, reprit Ko-Li-Tsin, le moment me semble grave et suprême. Si je retarde encore l'exécution de mon œuvre mon nom demeurera peu glorieux, car je crois que je mourrai aujourd'hui. O! Tsi-Tsi-Ka! si je ne peux t'avoir pour épouse, je veux au moins que, veuve, tu me pleures; et, malgré ces vils soldats, je vais composer le poëme dont tu es le prix.
Ko-Li-Tsin devint silencieux. Tout en guettant les mouvements de ses adversaires et en écartant violemment leurs glaives, il balançait la tête selon des rhythmes.
—Un! s'écria-t-il bientôt, le premier vers est fait! Gloire aux Pou-Sahs! Toi, ajouta-t-il, parlant au plus laid des quatre Tartares, tu me déplais avec ta face noire et borgne; je t'aimerais mieux aveugle.
Et il enfonça son glaive dans l'œil du soldat qui tomba en arrière, mort.
—Très-bien! dit Ko-Li-Tsin. Je tuerai un homme à chaque vers.
Et il se remit à songer.
—Deux! cria-t-il, après un long temps. Le second vers vibre dans mon esprit. Eh bien! personne ne tombe?
Et le poëte faisant un pas brusque en avant, perça à la fois de ses glaives deux des Tartares.
—Ah! ah! dit-il, cette fois mon esprit est en retard.
Mais il courait un grand péril. Pendant que ses sabres étaient engagés dans les blessures, le dernier adversaire se ruait sur lui dangereusement. D'un violent coup de pied, Ko-Li-Tsin le fit rouler à terre, et pendant que le soldat furieux se relevait, il dégagea ses glaives, et, terminant son troisième vers:
—Trois! dit-il, j'ai rattrapé le temps perdu.
Et il se remit à batailler sans colère avec le dernier vivant.
—Tu penses bien, lui dit-il, que je n'ai plus besoin de me presser, et que je vais prendre tout mon temps pour inventer la fin de mon poëme. Tiens, je te piquerai à chaque caractère qui s'épanouira dans mon cerveau ingénieux; le vers sera de sept caractères; ainsi, à chaque coup, tu sauras exactement où j'en serai.
Le soldat rugissait et se démenait désespérément.
—Voyons, dit le poëte, connais-tu ce caractère?
De la pointe d'un sabre il lui grava sur le front un signe sanglant.
—Non, continua-t-il. Je suis sûr que tu ne sais même pas tracer ton nom. Tu ne mérites aucune estime. Voici le second, ajouta-t-il.
Il lui abattit une oreille.
Le soldat, épouvanté, commençait à reculer.
—Allons! reprit Ko-Li-Tsin, je suis clément et je te fais grâce de quatre mots: voici le dernier.
Et il lui plongea son glaive dans le cœur.
—Mon poëme est terminé! s'écria-t-il alors en levant les bras. O belle Tsi-Tsi-Ka, fleur de mon triste jardin! tu es à moi; tu n'appartiendras à aucun époux, et, après ma mort, tes larmes féconderont ma tombe!
Mais tout à coup, pendant qu'il se livrait à sa joie mélancolique, une femme se précipita dans ses bras avec un cri d'épouvante. C'était Yu-Tchin. Elle avait suivi le poëte durant tout le combat, tremblante et pleine d'effroi, mais bravant la mort pour ne pas quitter celui qu'elle aimait.
—Ko-Li-Tsin! s'écria-t-elle, pâlissante et renversant sa tête en arrière.
Le poëte poussa un gémissement douloureux, car il vit que Yu-Tchin avait le corps traversé d'une flèche.
—Malheureuse! quel est le misérable qui t'a frappée?
—Je suis arrivée dans tes bras en même temps que la flèche, murmura Yu-Tchin en s'efforçant de sourire. J'ai vu un homme à une fenêtre; il bandait son arc et te visait; j'ai couru alors plus rapide que son trait.
—C'est pour me sauver que tu as reçu cette funeste blessure? Oh! Yu-Tchin, la douleur écrase mon cœur; c'est pour moi que tu vas mourir!
—Eh bien! dit Yu-Tchin d'une voix éteinte, n'est-ce pas mon devoir? L'épouse ne doit-elle pas donner sa vie pour son époux?