—Nous, cria un des Chefs de Troupes,—et sa voix hardie fit frémir le papier huilé des lanternes,—nous voulons des guerres et des siéges! Ce n'est pas la rouille, c'est le sang qui doit rougir nos fers glorieux. Or Kang-Si, maintenant, est pacifique. Que les Pou-Sahs de la mort enveloppent Kang-Si, qui ne fait pas se tremper dans le sang les glaives magnanimes des guerriers!
Jeune encore, un lettré de la Forêt des Mille Pinceaux salua l'assemblée d'un mouvement bien rhythmé, remua sa tête avec élégance d'une épaule à l'autre, et, revêtant de termes nobles ses judicieuses pensées:
—Bonze impeccable, dit-il, lorsque Ouan-Chen descend des nuages sombres pour se promener le soir sur la Montagne des Pêchers Fleuris, il écoute avec complaisance la grive violette qui, en chantant, le suit de branche en branche, et lorsque l'oiseau a fini de chanter, le Pou-Sah des vers, reconnaissant, ôte une bague de ses doigts sacrés et la met, comme un collier, au cou frêle du musicien, afin que, le lendemain, les jeunes filles, en voyant la grive orgueilleuse de sa parure, se disent entre elles: «Voilà la grive qui a chanté pour le doux Ouan-Chen!» Or, Grand Bonze, comme Ouan-Chen, l'usurpateur issu d'un père mongol se plaît à entendre les sons gracieux d'un chant bien rimé; mais, ajouta l'orateur en regardant les Chefs de Troupes non sans quelque mépris, ce n'est pas au cou des poëtes qu'il attache les colliers somptueux.
Le lettré se tut, salua de nouveau avec grâce, puis sourit vers ses collègues en lissant délicatement son sourcil gauche du bout de l'ongle très-long de son petit doigt.
—Et vous, dit le Grand Bonze en s'adressant aux hommes tumultueux qui appartenaient aux castes inférieures des Cent Familles, que reprochez-vous à Kang-Si?
Cent voix éclatèrent, répondant:
—Nous lui reprochons d'avoir posé sur notre cou son pied tartare! C'est lui qui nous contraint à porter de ridicules nattes entre nos deux épaules! Chinois, nous voulons un maître chinois! En haut les Mings, en bas les Tsings!
—En haut les Mings, en bas les Tsings! répéta furieusement l'assemblée tout entière, et le Grand Bonze s'écria: «Gloire à Kouan-Chi-In, qui unit tous nos esprits dans une seule volonté!»
Puis, quand le silence fut rétabli, il ajouta:
—Mais il ne suffit pas de vouloir d'une façon vague et incertaine. Kang-Si doit mourir; qui le frappera? Kang-Si frappé, qui régnera?
Ces paroles gravement prononcées rendirent les auditeurs pensifs. En effet, qui régnera? se disaient les personnages illustres en se regardant l'un l'autre d'un œil fier. Et les pauvres gens, n'ignorant point que les plus dures besognes sont d'ordinaire imposées aux plus humbles, se poussaient du coude en murmurant: «Qui frappera Kang-Si?»
—Qui frappera? qui régnera? répéta le Grand Bonze.
En ce moment un grand bourdonnement de voix et de pas se fit entendre, et d'une porte tout à coup ouverte jaillirent au milieu de l'assemblée, deux hommes furieux, les mains liées, et trébuchant et poussés par des bras brusques et nombreux.
—Voici des espions que nous avons surpris rôdant autour de la pagode, dirent ceux qui les poussaient.
Tous les assistants frissonnèrent. Plus d'un pâlit. Le Chef de la Table Auguste essaya de se dérober derrière son voisin, de sorte qu'un Chef de Troupe, en le suivant des yeux pensa: «Celui-ci, un jour, pourra nous trahir.» Cependant le Grand Bonze étendit les bras et dit:
—Que craignez-vous? Ces deux hommes vont être interrogés, et, si ce sont des espions, ils ne retourneront pas vers leurs maîtres. Qu'on les conduise dans la chapelle de Lao-Kiun.
Les deux captifs, geignant et résistant, furent emportés, et le Grand Bonze, à pas lents, les suivit.
La moitié d'une heure s'écoula avant son retour. Quand il reparut, son front rayonnait comme celui d'un homme qui a subi la présence éclatante d'un dieu. Il alla s'agenouiller devant la statue de Fô et pria longuement. Puis, tourné vers l'assemblée, les yeux extatiques, il dit avec lenteur:
—Ces deux hommes ne sont pas des espions. Nous ne courons aucun danger. Retirez-vous, mes hôtes.
Les conspirateurs ne se hâtaient point d'obéir.
—Nous séparer, objecta une voix, sans avoir désigné celui qui doit frapper et celui qui doit régner?
—Les Pou-Sahs vous l'ordonnent, répliqua le Grand Bonze.
Il leva les mains vers l'image de Kouan-Chi-In et ajouta:
—Que la miséricordieuse Kouan-Chi-In détourne de moi sa face si sa volonté n'a point parlé par ma bouche!
La statue d'or ne bougea point. La foule fut convaincue et s'écoula silencieusement par une galerie obscure qui s'ouvrait derrière un des quatre gardiens de Fô.
—Toi, demeure, dit le Grand Bonze au Chef de la Table Auguste.
CHAPITRE V
CELUI QUI VIENT N'EST PAS CELUI QU'ON ATTEND
Lorsqu'il monte à un arbre pour dérober un fruit, ou escalade un mur pour voir, à travers le papier rosé des fenêtres, une jeune fille envelopper de bandelettes ses petits pieds parfumés,
Le sage ne manque pas de rouler sa natte autour de sa tête prudente;
Car il pourrait arriver que les oies gardiennes du logis, happant et tirant sans respect une belle natte pendante,
Secouassent vivement la cervelle dans la tête du curieux.
—Où sont-ils? s'écria Ko-Li-Tsin, en tournant de tous côtés la tête. Ils ont disparu comme des Rou-lis malicieuses, sans laisser plus de trace que l'oiseau Youen n'en laisse dans les ondes bleues du ciel.
Il se mit à crier.
—Ta-Kiang! Yo-Men-Li!
Des cliquettements secs et peu distants répondirent seuls, mêlés à des bruits de pas.
—Ho! ho! dit-il, je crains de deviner. Mes amis se seront laissé prendre par les veilleurs de nuit. Ils n'auront pas su répondre à cette question posée sans politesse: «Que faites-vous si tard hors de chez vous?» Glorieux Ta-Kiang, tendre Yo-Men-Li, vous passerez la nuit en bien mauvaise société: voleurs, mendiants et vagabonds, ces repaires de vermine, vous coudoieront amicalement et vous appelleront: Frères! J'espère que nos sujets, lorsque nous serons empereur, auront la licence de se promener jusqu'à la onzième heure sans s'excuser.
Deux lueurs rousses parurent au fond d'une rue et s'avancèrent en se balançant.
—Voici les yeux du tigre, dit Ko-Li-Tsin. Mais qu'il vienne avec ses griffes crochues et ses moustaches roides; comme je saurai lui répondre sans hésitation: «Ma femme est en train de me donner un fils; je vais promptement quérir le médecin.» Et le tigre s'éloignera en me souhaitant bonne chance. Mais, continua le poëte, cette réponse était d'usage autrefois quand j'habitais Pey-Tsin; depuis, les naissances ont dû se multiplier à un degré d'invraisemblance, visible même pour l'œil de la police, et je risque fort d'être traité de radoteur, de menteur, et probablement de voleur. Dans cette appréhension, je juge prudent de me dérober adroitement et d'éviter tout conflit; car il faut que je demeure libre pour retrouver mes compagnons s'ils sont égarés, pour les délivrer s'ils sont captifs.
Ko-Li-Tsin sauta à terre, attacha son cheval à la barrière d'une ruelle transversale, et se glissa le long des murs, cherchant l'ombre.
La ronde de police marchait en faisant cliqueter ses petites planchettes, et la clarté dénonciatrice des lanternes fouillait au loin l'obscurité.
—Je suis pris! pensait Ko-Li-Tsin.
Les veilleurs aperçurent le cheval et l'entourèrent en agitant leurs bras levés.
—Ceci me fait gagner un peu de temps. Je perds mon cheval, mais le bambou me perd. Le dos de l'animal connaîtra peut-être de lourds cavaliers, mais le mien ignorera toujours le poids du bambou lisse.
Ko-Li-Tsin rencontra l'encoignure d'une grande porte et s'y blottit; mais, par un mauvais hasard, la porte était mal close; et, en s'appuyant sur elle, il tomba en arrière, dans une posture peu compatible avec sa dignité.
—Voici une façon d'entrer tout à fait contraire aux rites, dit-il, mais je sortirai avec politesse lorsque cette maudite ronde sera loin.
Le poëte se trouvait dans un jardin élégant; il aperçut au milieu d'arbustes plusieurs bâtiments larges et bas; à quelques pas de lui se dressait le kiosque du portier.
Cependant la ronde se rapprochait; elle passa devant la porte. Ko-Li-Tsin allait pousser un soupir de soulagement, lorsque le marteau de bronze résonna brusquement.
—Ten-Hou! dit Ko-Li-Tsin, ils m'ont vu entrer. Comment prouver que je ne suis pas un voleur? Je regrette le bambou, car je n'éviterai pas la cangue.
Il se cacha derrière un arbre.
Les hommes de police poussèrent la porte et apparurent avec leurs lanternes au moment où le portier sortait de son kiosque, effaré et somnolent.
—Femelle d'âne! lui cria le Chef des veilleurs, c'est ainsi que tu exposes ton noble maître? Tête sans front! tu n'es pas même capable de gouverner une porte docile. Je te ferai chasser d'ici et bâtonner sur le seuil.
—Grâce, grâce! maître magnanime, dit le portier tout à fait éveillé. Si la porte est ouverte, c'est que les voleurs sont venus; car j'ai tourné trois fois dans la serrure la grosse clef qui pend maintenant sur ma cuisse.
—Incestueux niais, dégoût des chiens galeux! répliqua le veilleur, les voleurs n'entrent pas par la porte. Vois ta serrure qui te tire la langue en signe de dérision. Tu as tourné la clef tandis que la porte était ouverte comme l'est en ce moment ta bouche d'idiot. Allons fils de mule! ferme vite et retourne dans ton écurie; demain tu entendras parler de nous.
Le portier ferma soigneusement la porte et rentra chez lui en grommelant.
—Le chien! dit Ko-Li-Tsin. Me voici l'hôte contraint du respectable propriétaire de ce jardin. Un poëte n'est pas une Rou-li. J'aurai beau faire signe au nuage nonchalant qui passe devant les étoiles de venir me prêter ses floconneux coussins pour franchir ce mur trop lisse, il feindra de ne pas m'entendre, et je n'aurai pas lieu d'être blessé de son indifférence, car à peine se dérangerait-il pour Kon-Fou-Tsé ou pour le grand Li-Tai-Pé.
Des tintements de gong s'envolèrent de la Tour Orientale, tantôt sonores et paraissant tout proches, tantôt sourds et lointains; c'était la première veille qui sonnait.
—Voici la dixième heure, dit Ko-Li-Tsin. Il faut que je sorte; il faut que je retrouve Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Je frémis en songeant au danger que court la grandeur future de mon maître, exposée à la curiosité grossière des voleurs et des veilleurs plus redoutables. D'ailleurs, j'ai très-faim. Pourquoi ai-je commis l'imprudence de me mettre en voyage sans emporter une quantité raisonnable de nids d'hirondelle dans un petit sac de soie pendu à ma ceinture, à côté de mon encrier et de mon pinceau? C'est sans doute parce que je suis parti peu de temps après le repas. Heureusement, ajouta-t-il, nous sommes à la dixième lune, et les fruits mûrs, en cette saison, tombent des arbres roux.
Ko-Li-Tsin pénétra dans l'intérieur du jardin et se mit à suivre les contorsions des allées, dans le double espoir de découvrir une issue et de trouver quelque poire dorée parmi les branches gracieuses des arbres. Il arriva bientôt devant la façade en briques roses d'une petite maison; une clarté riait, trouble et blanche, à travers des carreaux de papier diaphane.
—Ho! ho! se dit-il.
Et il resta quelques instants immobile.
—Cependant je voudrais bien connaître le visage de l'aimable seigneur qui me loge cette nuit; car je ne pourrai me dispenser de lui rendre, un jour ou l'autre, sa politesse.
Ko-Li-Tsin s'approcha de la fenêtre et, comme elle était trop haute pour qu'il y pût atteindre, il monta sur un siége de porcelaine qui se trouvait là, puis, délicatement, du bout de son ongle le plus aigu, fit un petit trou dans le papier d'un carreau, et regarda.
Il avait devant son œil curieux une chambre élégamment ornée, qu'éclairaient deux grandes lampes posant leurs pieds de bronze sur un léger tapis en fils de bambou, et entre elles reluisait une table en laque rouge, étroite et semblable à un rouleau de papier à demi déroulé; mais Ko-Li-Tsin ne vit qu'une jeune fille assise devant la table et trempant par instants un pinceau dans l'encre qu'une servante, debout à côté d'elle, délayait sur une pierre à broyer.
—Que le Pou-Sah du mariage m'entende! s'écria le poëte. Je ne rêve pas celle que je dois conquérir plus belle que cette jeune fille aux longs cheveux. En la voyant, de gracieuses comparaisons se balancent dans mon esprit. Ah! poursuivit-il en pliant un à un ses doigts rhythmiques,
Son front, sous ses cheveux obscurs, ressemble à la lune émergeant de la nuit;
Ses joues sont deux plaines couvertes de neige; son nez est une colline de jade;
Ses grands yeux aux cils luisants sont deux hirondelles d'été;
Et ses dents sont un ruisseau clair qui coule entre deux rives où fleurissent des pivoines.
Comme Ko-Li-Tsin achevait d'improviser cet ingénieux poëme, une conversation s'établit entre les deux personnes qu'il épiait.
—La dixième heure est passée, dit la maîtresse; se serait-il méfié?
La servante répondit:
—Cela se pourrait bien.
—Tu as ouvert la porte de la rue, n'est-ce pas?
—Oui, oui, dès que le portier a été couché, j'ai entr'ouvert la porte.
—Ah! quel dommage s'il ne venait pas!
—En effet, il serait si bien reçu!
Toutes deux se mirent à rire aux larmes; Ko-Li-Tsin, sur son siége de porcelaine, se mit à rire aussi.
—N'as-tu rien entendu?
—J'ai cru entendre un bruit de pas sur le sable des allées.
—Oh! s'il venait, quel bonheur! dit la maîtresse en battant des mains.
Elles recommencèrent à rire; mais Ko-Li-Tsin, cette fois, ne rit point.
—Évidemment, se dit-il, cette charmante jeune fille, contre toutes les règles admises, attend un homme cette nuit; elle paraît même l'attendre avec beaucoup d'impatience. A vrai dire, il me semble que l'approche d'un homme qu'on aime devrait donner plus d'émotion et moins de gaieté. Moi-même, qui suis d'un caractère joyeux, le jour où j'entrerai dans la Chambre Parfumée pour m'asseoir auprès de ma jeune femme, je tremblerai un peu, je pense, et je ne rirai pas aux éclats. Néanmoins je ne puis pas laisser cette belle personne attendre en vain toute la nuit, et je dois la prévenir que le portier a fermé la porte. En récompense de ce bon office, elle me rendra la liberté, et je pourrai courir à la recherche de Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin allait frapper à la fenêtre, lorsqu'il sentit que quelqu'un tirait violemment sa natte et l'agitait sans aucun égard, comme on fait de la corde d'une cloche.
—Ah! ah! cria une voix courroucée, je te tiens! Tu ne savais pas que je te guettais de ma terrasse! Coquin, après le tour que tu m'as joué, tu viens te mettre sous la griffe du tigre! Tu vas voir comment je sais venger ma fille!
Ko-Li-Tsin, d'un mouvement brusque, tourna sur lui-même, dégagea sa natte et sauta à terre. Il se trouva en face d'un petit vieillard très-gras qui portait une lanterne.
—Grands Pou-Sahs! le mandarin gouverneur de Chen-Si! Oh! qu'elle est belle l'épouse que j'obtiendrai dès que j'aurai achevé mon poëme philosophique!
Et le poëte fit un salut conforme aux rites, en ayant soin de cacher son visage dans ses manches, car il savait que le mandarin, sévère observateur des convenances, ne donnerait jamais sa fille à un homme qu'il aurait surpris, de nuit, dans son jardin.
En dépit de sa colère, le gouverneur fut bien obligé de poser sa lanterne et de joindre les mains pour rendre le salut.
—Bien, bien, chien! grommelait-il en se courbant avec cérémonie, je serai aussi poli que toi, mais je te romprai de coups tout à l'heure.
Ko-Li-Tsin, habilement, redoublait et prolongeait les saluts.
—Ane sans probité! disait le mandarin, tandis qu'il pliait le cou et levait les mains à la hauteur de son front, ton dos se souviendra de moi. Misérable, je vais te battre jusqu'à ce que tu crèves sous les yeux de ma fille, qui se tordra de rire.
La fenêtre s'ouvrit, et la fille du gouverneur, le visage couvert d'un voile léger, apparut avec sa servante. En même temps, plusieurs domestiques armés de longs bambous sortirent de la maison. Ko-Li-Tsin comprit que ces gens, moins polis que leur maître, ne perdraient pas le temps à lui rendre ses politesses, et résolut de chercher son salut dans la fuite. Le mandarin étendit la main pour l'arrêter, mais il n'attrapa que deux ou trois bribes de franges et qu'un lambeau de ceinture dorée.
Les serviteurs se lancèrent à la poursuite du fugitif, sûrs de l'atteindre dans le jardin bien clos. Leur maître les excitait de la voix, et courait lui-même aussi vite que son embonpoint le lui permettait. Mais Ko-Li-Tsin enjambait les touffes de reines-marguerites, sautait par-dessus les rochers hérissés de cactus, franchissait les petits lacs artificiels, et ainsi se dérobait assez facilement aux domestiques, qui, de crainte d'être battus, respectaient les fantaisies des allées. Ne trouvant pas d'issue, il revint sur ses pas. Son agilité défiait les bâtons menaçants, qui frappaient au hasard les ténèbres. Il passa sous la fenêtre où riaient les deux jeunes filles, il leva la tête vers elles, et la lueur des lampes tomba sur son visage.
—Ce n'est pas lui! s'écria la servante.
—C'est un jeune homme, dit la maîtresse.
Ko-Li-Tsin était déjà loin. Après lui la meute des valets traversa rapidement le sillon clair qui tombait de la fenêtre, et, les suivant à grand'peine, furieux, pourpre, en sueur, le mandarin haletait derrière eux.
—Qu'il est agile pour son âge! grommelait-il. C'est la peur qui le rend léger comme une cosse vide. Mais il ne m'échappera pas.
Et le respectable père de famille continuait à courir inégalement, trébuchant à chaque pas, entraîné tantôt à droite tantôt à gauche par le poids déplacé de son ventre majestueux.
Cependant Ko-Li-Tsin échappait toujours aux bambous exaspérés. Il faisait de brusques voltes-faces, laissait ses ennemis entraînés par l'élan le dépasser, puis, quand ceux-ci, s'étant retournés, étaient sur le point de le saisir, il se dérobait en un bond prodigieux.
Depuis quelques instants il tournait autour d'un pavillon qui semblait inhabité. Ayant réussi à dépister momentanément ceux qui le poursuivaient, il s'arrêta dans l'angle d'une porte pour reprendre haleine. Quelqu'un le tira doucement par la manche; c'était la jeune servante de la fenêtre.
—Suis-moi, dit-elle à voix basse.
Et elle l'entraîna de l'autre côté de la porte, qu'elle ferma sans bruit. Ko-Li-Tsin se trouva dans un couloir étroit qu'éclairait assez obscurément une lanterne de soie posée sur la première marche d'un escalier.
—Apprends-moi d'abord qui tu es, dit la servante; car si tu étais un voleur, ma maîtresse te laisserait battre par son père.
Ko-Li-Tsin répondit d'une voix entrecoupée par son souffle haletant:
—J'étais perdu dans les rues de Pey-Tsin à une heure avancée. Pour éviter la ronde de police je suis entré dans ce jardin, dont la porte était ouverte. J'espérais que je pourrais sortir sur l'heure; mais on ferma la porte, et je me suis trouvé prisonnier. Je m'appelle Ko-Li-Tsin, et je suis poëte.
—Je te crois, dit la servante, car le bouton de Kiu-Jen étincelle sur ta calotte. Voici ce que te dit ma jeune maîtresse: «Je m'appelle Tsi-Tsi-Ka, et j'aurai dix-sept ans quand luira la douzième lune. Il y a quelque temps, mon père, qui était alors gouverneur de Chen-Si, déclara dans un festin que j'épouserais celui qui composerait pour m'obtenir le plus remarquable poëme philosophique. Trente jours plus tard, un mandarin de seconde classe, qui a conquis ses grades au prix d'un grand nombre de liangs, envoya un poëme que mon père trouva parfait, et il fut décidé que j'appartiendrais au mandarin. Mais, ayant lu moi-même le poëme, je fis remarquer à mon père qu'il avait été copié textuellement dans la première partie du See-Chou, et qu'au surplus, il était écrit d'une écriture lourde et maladroite. Mon père, furieux, voulut attirer le faux poëte dans un piége afin de la bâtonner honteusement. Mais, au lieu de sa face ridée, j'ai vu, quand tu es passé sous ma fenêtre, le doux visage d'un jeune homme. Prends donc cette clef, et pars vite, car avant que mon père ait le temps de reconnaître son erreur le bambou tomberait plusieurs fois sur ton dos.»
—Dis à ta maîtresse, répondit Ko-Li-Tsin, que j'assistais au dîner du vénérable gouverneur de Chen-Si, et que depuis ce jour je pense à elle avec tendresse; dis-lui que, malgré l'insuffisance de mon talent, je m'efforcerai si ardemment que je composerai un poëme digne d'elle. Maintenant, ajouta Ko-li-Tsin, montre-moi le chemin que je dois suivre pour éviter les bambous.
La servante le prit par la main, le guida à travers plusieurs chambres obscures, et lui montra enfin une petite cour solitaire.
—Traverse cette cour, dit-elle. Dans le mur qui nous fait face tu trouveras, à gauche, une petite porte, et tu pourras l'ouvrir avec la clef que ma maîtresse t'a confiée. Va, et que les Pou-Sahs te conduisent.
Ko-Li-Tsin traversa la cour, trouva la porte en tâtant les murs, l'ouvrit, vit une rue et pensa: Je suis sauvé.
Mais les serviteurs du mandarin, convaincus, après avoir fouillé le jardin en tout sens, que leur victime future n'y était plus, étaient allés, par groupes, surveiller toutes les issues de la maison et du jardin. Quatre ou cinq d'entre eux aperçurent Ko-Li-Tsin au moment où il mettait le pied dans la rue, et se précipitèrent sur lui en hurlant.
—Je crois que tous les méchants Yen-Kiuns sont conjurés contre moi, mais je leur échapperai, s'écria le poëte, aussi certainement que Ta-Kiang sera empereur et que j'épouserai la fille du gouverneur de Chen-Si!
Et il se mit à courir tout droit devant lui, d'une course folle que hâtaient les cris menaçants de la troupe acharnée à le suivre. Il entra dans l'Avenue de l'Est et la gravit vers le nord. Les domestiques le harcelaient encore. Il courut plus vite, il étouffait. Il se trouva tout à coup devant l'énorme lac artificiel qu'on nomme la Mer du Nord. Contraint de s'arrêter, il entendit plus proches les clameurs et les pas de ses ennemis. Il pensait à se précipiter dans l'eau, lorsqu'il aperçut une barque amarrée au tronc d'un saule. D'un bond il y tomba, rompit la corde qui la retenait au rivage, saisit les rames, et, furieusement, tandis que les domestiques du mandarin allaient, eux aussi, atteindre le bord, il dirigea le léger bateau vers la partie la plus obscure du grand lac. Enfin, quand il n'entendit plus rien, quand il ne vit plus rien, il se laissa choir dans le fond de l'embarcation, exténué, rompu, et brusquement, comme on tombe dans un trou, s'endormit.
CHAPITRE VI
LE POISSON JAUNE
Garde-toi de dire d'un homme qui passe avec un poisson sur le dos: Voilà un pêcheur;
Car souvent une jeune fille cache en un sein délicat le cœur furibond d'un guerrier.
Le lendemain, avant qu'il fît grand jour, un homme, à travers les rues désertes de la Cité Tartare, se dirigeait vers l'élégante Ville Jaune. Il portait sur ses épaules un énorme poisson couleur d'or qui le forçait à marcher péniblement courbé. Arrivé devant la Porte Septentrionale, il dut s'arrêter et attendre l'ouverture de la ville.
Le soleil monta tout à coup et fit étinceler les toits vernis des maisons; les enseignes, les banderoles frissonnèrent, multicolores, et les rues se laissèrent voir clairement dans toute leur longueur, pendant que les cigognes neigeuses secouaient leurs ailes au sommet des arcs triomphaux, dont les contours s'estompaient dans le matin vaporeux.
La cinquième heure sonna. Dans les pavillons fortifiés du bastion septentrional les soldats commencèrent à s'agiter, et bientôt le gong d'airain ébranla la citadelle de ses vibrations profondes. Alors les portes d'ébène étoilées de clous d'or s'ouvrirent largement; un pont mobile s'abaissa, et les sentinelles tartares apparurent, la pique à l'épaule. L'homme qui pliait sous le poids d'un Poisson Jaune, mit le pied sur le pont et s'avança vers la porte.
—Eh! dernier né de laie! lui cria une sentinelle, ne sais-tu pas que les estropiés, les mendiants et les gueux n'entrent pas dans la noble Cité Jaune?
—Je suis aussi droit, répondit l'homme, qu'on peut l'être sous un fardeau lourd comme le mien, et je ne suis ni sourd ni aveugle, car j'entends ta voix de bœuf à jeun, et je vois ta face de carpe de Tartarie; je n'ai aucune infirmité cachée; je ne t'ai pas tendu la main en glapissant mes misères: donc je ne suis pas plus mendiant qu'estropié.
—Mais, répliqua le soldat, tu es un gueux; par conséquent tu n'entreras pas.
Et il abaissa sa pique devant l'homme.
—Soit, dit celui-ci. Le Fils du Ciel sera privé de poisson à son repas du soir, et toi demain tu seras mis à la cangue.
Là-dessus il fit mine de s'en retourner.
—Où donc allais-tu avec ton poisson? demanda la sentinelle avec un commencement d'inquiétude.
—Que t'importe, puisque je m'en vais?
—Explique-toi. Si tes raisons sont bonnes, je te laisserai passer.
—Oh! moi, je ne tiens pas beaucoup à passer; mon poisson m'a été payé d'avance par le Chef de la Table Auguste, qui m'attend en ce moment; et je ne risque rien, puisque je dirai que c'est toi qui m'as empêché de remplir mon devoir.
L'homme était déjà au milieu du pont; le soldat courut après lui.
—Mais entre donc, queue de mulet, groin de porc, misérable, qui veux me faire mettre à la cangue par méchanceté; tu vois bien que je ne t'empêche pas d'entrer, gueux fétide!
Et il le poussa brusquement dans la Cité Jaune.
Le marchand de poisson traversa de grandes places aux dalles grises, suivit de larges rues tranquilles, longea le rempart de brique sanglante qui enferme la Ville Rouge; puis, arrivé à la Montagne de Charbon, il la gravit et s'arrêta près d'un palais superbe, au toit couleur d'émeraude. Là il frappa de son poing fermé le gong placé devant la porte principale; deux domestiques vêtus de robes bleues et coiffés de bonnets de fourrure se présentèrent sans retard.
—Ai-je vu l'honorable palais du glorieux mandarin Koueng-Tchou, membre du Conseil Impérial et Chef de la Table Auguste? demanda l'homme.
—Tu as vu son palais, répondirent les serviteurs; que veux-tu?
—J'ai péché un Poisson Jaune, le plus magnifique qu'on puisse voir. Il est de l'espèce de ceux qu'il est interdit à tout homme de manger, et qui sont réservés à la bouche vénérable du Fils du Ciel; je viens l'offrir à votre noble maître pour le repas de l'empereur.
—Ce serait en effet un plat très-somptueux. Entre dans la cour; nous appellerons les cuisiniers.
Le pêcheur passa entre les deux grands lions de bronze de la porte et pénétra dans la première cour, pendant que les serviteurs s'éloignaient du côté des cuisines, en lui faisant signe d'attendre. Il déposa lentement son fardeau à ses pieds et ôta sa calotte pour s'essuyer le front avec sa manche; puis il promena ses yeux sur les beaux bâtiments qui entouraient la cour et sur la gracieuse galerie aux treillis dorés qui circulait, peinte et fleurie, devant les appartements du premier étage.
Les cuisiniers arrivèrent, ayant leurs nattes roulées autour de la tête, vêtus de robes de coton bleu que recouvraient des tabliers carrés de même étoffe. L'un d'eux, qui ne portait pas de tablier, s'avança, les bras croisés.
—Il y a huit jours que tu as péché ce poisson, dit-il d'un air dédaigneux.
—Il vit encore, dit le marchand en poussant la bête du pied.
Le poisson bâilla et se tordit faiblement.
—Soit, reprit le cuisinier; mais il aura peut-être un goût trop prononcé de vase.
Le pêcheur se mit à rire.
—Tu sais bien que le ouan-yu se tient toujours au milieu des lacs; je ne l'ai donc pas ramassé dans les fanges du rivage.
—Allons, il vaut un liang d'or.
—C'est-à-dire qu'il coûterait à ton maître trois liangs d'or; tu m'en donnerais un et tu en garderais deux. Le marché ne me convient pas.
Le pêcheur fit mine de ramasser son poisson. Le cuisinier tourna le dos et s'éloigna; mais il revint.
—Je te donnerai un liang d'argent avec le liang d'or.
Le marchand secoua la tête, plaça résolument le poisson entre ses deux épaules, et se dirigea vers la porte.
Or, depuis un moment, un personnage d'aspect illustre, ayant à son côté un jeune serviteur, était venu s'accouder au rebord de la galerie. Il avait regardé la scène qui se passait dans la cour; il avait écouté les propos du cuisinier déloyal. C'était Koueng-Tchou lui-même, le Chef de la Table Auguste. Il médita pendant quelques instants; puis un sourire cruel, conforme sans doute à quelque féroce pensée, crispa sa bouche.
—Voleurs! drôles! cria-t-il, rentrez dans les cuisines!
Les cuisiniers, épouvantés, disparurent comme des Rou-lis.
—Pêcheur, reprit le mandarin, je t'achète ton poisson.
Le pêcheur salua profondément.
—Toi, continua Koueng-Tchou en s'adressant au jeune serviteur qui l'accompagnait, va donner seize liangs d'or à cet homme. Je te charge de garder ce poisson; s'il tombe une seule écaille de son dos je te ferai couper la tête.
Le maître rentra dans son appartement. Le serviteur descendit avec rapidité, s'approcha du marchand, et en le regardant fit un geste de surprise:
—Ko-Li-Tsin! cria-t-il.
—Yo-Men-Li! dit Ko-Li-Tsin en écarquillant ses yeux.
—Comment en une nuit es-tu devenu pêcheur?
—Et toi, comment es-tu devenue le serviteur préféré du mandarin Koueng-Tchou? Mais, ajouta Ko-Li-Tsin d'un air inquiet, Ta-Kiang?
—Il est en sûreté, dit Yo-Men-Li avec un sourire plein de fière joie.
—Gloire aux Pou-Sahs! Moi, j'ai été poursuivi. On voulait me battre. J'ai volé comme une hirondelle. Je suis tombé dans une barque. Ce matin je mourais de faim, et je n'avais pas un tsin. J'ai trouvé des filets dans la barque. J'ai péché. Par bonheur, j'ai pris un Poisson Jaune. On m'a indiqué la demeure du mandarin Chef de la Table Auguste. Le Pou-Sah des rencontres m'a bien servi, et je t'ai revue. Voilà mon histoire, raconte-moi la tienne.
—D'abord il faut que tu manges, dit Yo-Men-Li. Viens avec moi; mais n'oublions pas le poisson.
Ko-Li-Tsin le prit dans ses bras et suivit la jeune fille. Ils entrèrent dans une vaste salle affectée aux repas des domestiques. Tandis que le poëte déposait son fardeau sur une étagère, Yo-Men-Li trouva dans une armoire des pistaches, du riz, des viandes, des noisettes, un vase plein de vin, disposa le tout sur une petite table et dit à Ko-Li-Tsin: «Assieds-toi et mange.» Il obéit avec un empressement peu conforme aux rites, mais qu'excusait un long jeûne.
—Maintenant écoute, dit Yo-Men-Li. Tu te souviens que tu nous as quittés devant une pagode? Tu étais parti depuis quelques instants à peine, quand des hommes, sortis d'un mur, entourèrent nos chevaux, puis, brusquement, nous saisirent, nous lièrent et nous emportèrent.
Ko-Li-Tsin, qui avait déjà mangé toutes les pistaches hormis une, laissa tomber la dernière, et ouvrit démesurément la bouche.
Yo-Men-Li, en souriant, poussa vers lui un plat de poulet haché; il se remit à manger. Elle continua:
—Ta-Kiang insultait ces hommes et leur crachait au visage. Moi, toute tremblante, je regardais autour de moi avec terreur. On nous avait fait franchir plusieurs portes. Nous étions entre deux balustrades de marbre, dans une allée pavée de marbre. De chaque côté des cèdres immobiles formaient un grand mur noir. Au loin je voyais deux lions sculptés qui regardaient en arrière. On nous forçait d'avancer plus vite. Les allées se croisaient, toutes semblables. J'aperçus enfin, élevé sur une terrasse, un monument rond dont les six toits se superposaient en se rétrécissant.
—C'était la pagode de Kouan-Chin-In, dit Ko-Li-Tsin la bouche pleine.
—On nous obligea de monter les degrés innombrables d'un escalier d'albâtre; puis on nous entraîna par des galeries obscures, et longtemps nous roulâmes dans l'ombre, et enfin on nous poussa dans une salle rayonnante, et j'entendis crier: «Voici des espions que nous avons surpris rôdant autour de la pagode!»
Ko-Li-Tsin, qui portait à sa bouche une tasse de vin de riz, la replaça sur la table sans y tremper les lèvres, et ouvrit infiniment les yeux.
—Un Grand Bonze, majestueux et blanc, parlait à une assemblée nombreuse. A notre arrivée il se tut et tous les assistants levèrent les bras avec épouvante. Puis, tandis que nous nous débattions, trois jeunes Lao-Tsés nous emmenèrent dans une chapelle voisine, et le Grand Bonze lui-même vint nous interroger. Je répondis simplement que je venais du champ de Chi-Tsé-Po à la suite d'un laboureur en qui j'avais foi et dont l'ambition était immense. Mais Ta-Kiang refusa de parler. Alors le Grand Bonze dit aux Lao-Tsés: «Levez vos lanternes vers le visage de cet homme, afin que je voie s'il porte le front d'un traître.» Et les Lao-Tsés levèrent lentement leurs lanternes.
Yo-Men-Li cessa de parler, et feignit de chercher sous la table un petit bâton qui n'était pas tombé.
—Bien! bien! très-bien! dit Ko-Li-Tsin, non moins embarrassé qu'elle. Ils levèrent leurs lanternes. Ah! ah! ils firent très-bien.
Et, craignant de hasarder la moindre allusion à l'ombre miraculeuse qu'avait dû produire Ta-Kiang ainsi éclairé, le poëte se mit à contempler avec une profonde attention le paysage peint sur la tasse qu'il n'avait pas vidée.
—Enfin, reprit Yo-Men-Li, qui détournait la tête de crainte de rencontrer le regard de Ko-Li-Tsin, je ne me souviens plus de ce qui se passa alors; mais le Grand Bonze se retira bientôt avec les Lao-Tsés en témoignant pour notre maître du respect le plus humble et le plus agenouillé.
Pour se donner une contenance, Ko-Li-Tsin avait imaginé de se mettre dans la bouche tant de noisettes à la fois qu'il faillit étouffer. Yo-Men-Li poursuivit:
—Une heure plus tard, les Lao-Tsés revinrent; ils emmenèrent Ta-Kiang, et je demeurai seule dans la chapelle. Mais on ne m'y laissa que peu de temps. Un bonze vint me demander si je voulais le suivre et me conduisit avec beaucoup de politesse dans la grande salle où nous avions été introduits d'abord. L'assemblée était beaucoup moins nombreuse qu'auparavant; je vis environ trente Lao-Tsés, et à côté du Grand Bonze un somptueux personnage qui portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe couleur d'or. Ta-Kiang aussi était là. Dans le coin le plus obscur du temple, sur un trône élevé, il était assis; il portait un manteau de satin jaune qui resplendissait, et avait dans la main droite un sceptre de jade vert. L'un après l'autre les assistants, agenouillés, lui rendaient hommage, et le nommaient: Houang-Ti! Je crus que j'allais mourir de joie, car je compris que nous étions tombés au milieu d'une réunion de conspirateurs, qui, n'ayant pas de chef, avaient choisi notre maître pour empereur!
—Remercions les pieds de Kouan-Chi-In! dit Ko-Li-Tsin en battant des mains, et il ajouta, enthousiaste:
Ta-Kiang marche? Devant lui les obstacles s'évanouissent et les murailles s'écroulent.
Ta-Kiang montre sa face superbe? Tous les hommes s'agenouillent dans la poussière de ses souliers.
Déjà le laboureur de Chi-Tsé-Po est l'égal du Fils du Ciel; bientôt il aura conquis Pey-Tsin,
Bientôt l'empire, bientôt le monde! Sa gloire fera tressaillir tous les peuples.
Et le Dragon Ailé l'ira proclamer aux immortels dans les nuages!
Ko-Li-Tsin se leva tout ému; ses petits yeux brillants s'ouvraient et se fermaient avec rapidité, et il étendait les bras comme un guerrier victorieux. Yo-Men-Li, accoudée à la table, cachait son visage dans ses mains; elle sanglotait tout en riant.
—Mais toi, petite, reprit le poëte, comment et pourquoi es-tu ici?
—Tu le sauras, dit la jeune fille en relevant la tête. Le Grand Bonze m'a dit: «Jeune homme, es-tu capable d'accomplir une action terrible pour concourir aux victoires de Ta-Kiang, ton maître?» J'ai dit: «Oui;» et le Grand Bonze a ajouté: «Suis donc le mandarin Koueng-Tchou, Chef de la Table Auguste, et ce qu'il t'ordonnera, fais-le.» J'ai suivi le mandarin. Je ne sais pas encore ce qu'il me faudra taire, mais ce qui sera ordonné sera accompli. Toi, cependant, va vers l'empereur et dis-lui que Yo-Men-Li lui dit: «Je sais que je dois peut-être mourir pour toi, mais je t'aime, et, en mourant, je glorifierai ton nom sacré.»
—Je lui rapporterai tes paroles, dit Ko-Li-Tsin, qui, ayant fini de manger, s'était levé. Mais pourquoi ton cœur est-il plein de funèbres pensées?
—Je ne sais, dit Yo-Men-Li. Prends les seize liangs d'or, et hâte-toi de rejoindre le maître.
Le poëte quitta la salle du repas inférieur et traversa la cour. Yo-Men-Li, qui le suivait, ouvrit la grande porte.
—Frère, dit-elle, souviens-toi du nom de ta sœur.
Ko-Li-Tsin la considéra d'un œil attendri.
—Sœur fidèle, à bientôt, dit-il.
Et pendant qu'il s'éloignait la porte se referma assez lentement pour qu'il pût entendre la voix impérieuse du mandarin Chef de la Table Auguste appeler Yo-Men-Li du haut de la galerie et lui dire:
—Que mon cortége soit prêt à me suivre avant la quatrième heure; et toi, va revêtir des habits somptueux, car tu m'accompagneras dans la Ville Rouge.
Mais Ko-Li-Tsin n'entendit pas le mandarin ajouter d'une voix plus sourde:
—«Monte d'abord vers la salle supérieure où sont entassées mes armes précieuses, et choisis, parmi toutes, un sabre bien effilé dont la longueur égale celle du Poisson Jaune.»
CHAPITRE VII
LA VILLE ROUGE
Un homme s'endormit, et, dans un rêve, il vit la Ville Rouge.
«Par tous les Sages! dit-il, qu'est-ce que cette pivoine plus rayonnante que le soleil? »
Et l'homme s'éveilla, et il ne vit ni sa maison ni sa femme, et maintenant c'est lui qu'on nomme
L'aveugle aux yeux rouges.
L'immense mur quadrangulaire, rouge, aux créneaux d'or, qui dérobe la Clarté Impériale à l'admiration populaire s'élève à trente coudées du sol. L'eau limpide d'un fossé le reflète et le prolonge jusqu'au cœur de la terre. On voit étinceler des piques à son faîte, et, à ses pieds, près des portes closes, rôder des sentinelles graves. La strangulation serait leur partage si quelque audacieux pénétrait par fraude dans l'Enceinte Sacrée. Donc, les murailles sont formidables et les gardes sont féroces.
Au delà du rempart, en trois demeures qui sont la Force, la Splendeur, la Sérénité, séjournent impérissablement les Pieds, le Foie et le Front du Ciel. Que les hommes sont heureux, qui contemplent la Triple Unité! Mais les quatre portes de la Ville Rouge s'ouvrent à peu de mortels. Celle de l'Est consent à laisser passer les pieux Lao-Tsés et les philosophes honorables; par celle de l'Ouest, étroite et peu magnifique, vont et viennent des serviteurs; l'ouverture du Nord, porche immense, livre passage à des armées; l'ouverture du Sud, qui est le portail principal, se compose de trois voûtes surmontées chacune d'une tour à quatre étages; à droite passent les parents de l'empereur; à gauche, les grands fonctionnaires de l'empire; la voûte centrale, plus élevée que ses voisines, s'ouvre au seul Fils du Ciel qui sort au bruit d'une cloche d'argent et rentre au bruit d'un gong d'or.
Ce triple portail s'achève en un double escalier de marbre rose qui a la forme d'un croissant nouveau et descend vers la première place, au sol de brique, de la mystérieuse Ville Rouge. Cette place est si vaste que cinquante mille hommes peuvent à l'aise y brandir leurs armes formidables et s'exercer au combat. A gauche et à droite elle projette une avenue magnifiquement large, qui suit les faces intérieures du rempart. C'est le Boulevard de la Force, où habite l'armée d'élite qui a la gloire de protéger le Ciel: une montée, douce assez pour que des canons puissent la gravir, gagnent le terre-plein des murailles; et parallèlement aux fortifications, de l'autre côté de l'avenue, s'alignent des pavillons affectés au logement des guerriers inférieurs. Ils sont symétriquement construits et joints l'un à l'autre par des palissades de laque; sur leurs toits dorés flottent d'innombrables banderoles, et parmi eux les palais des chefs, hauts, superbes, brillants, se dressent comme des tsien-tiouns au milieu d'une armée.
Devant chacune des trois autres entrées de la ville, comme devant le Portail du Sud, le boulevard s'épanouit en une immense place qu'entourent des arsenaux, des poudrières, des magasins de costumes guerriers; et le Quartier de la Force contient cinquante mille soldats, les meilleurs de l'empire.
Mais, par quelque porte qu'on entre, si l'on pénètre dans les larges rues dallées de gris et de rose qui partent du boulevard, bientôt on ne voit plus marcher avec fierté les soldats aux visages farouches. On ne rencontre que des mandarins suivis de leurs pompeux cortéges, des savants ou des glorieux poëtes; la ville change de caractère; on approche de la Cour de la Splendeur. Les avenues et les places sont traversées tantôt par des canaux pleins de poissons rares, que franchissent de gracieux ponts en pierre multicolore, tantôt par des portes triomphales en marbre blanc, où un sculpteur habile a creusé d'ingénieux paysages: fleuves ondoyants avec leurs rivages fleuris d'où se penchent des saules au feuillage symétrique, horizons de montagnes traversés par de féroces guerriers qui chevauchent des lynx. On voit s'élever le Nui-Ko, grand palais du Conseil; l'enceinte des Gloires Intellectuelles, où Kon-Fou-Tsé est honoré; le Monument de la Paix Parfaite, qui enferme la table généalogique des ancêtres de l'empereur et les instruments de labourage employés dans les cérémonies religieuses; la Salle de la Tranquillité Certaine, où, le premier jour de chaque année, les lettrés viennent en grande cérémonie présenter au Fils du Ciel une biographie de son père; le Palais des Livres, plusieurs somptueuses pagodes et le pavillon où sont contenus, précieux et redoutés, les vingt-cinq sceaux impériaux. Enfin, par un portique d'albâtre rouge, on entre dans la Cour de la Splendeur. Là monte vers le Ciel la Tour de la Souveraine Concorde. Elle a l'aspect somptueux et serein. Carrée, à pans coupés, elle se compose de cinq terrasses qui se superposent en se rétrécissant, A chaque étage une toiture couverte d'émail bleu et garnie de clochettes en porcelaine protége une plate-forme de marbre blanc où brûlent sans cesse des parfums doux dans des cassolettes de bronze; les parois des murs extérieurs, revêtues de carreaux de faïence aux couleurs vives et brillantes, imitent les innombrables facettes d'une pierre précieuse, et tout l'édifice scintille merveilleusement. C'est au faîte de la plus haute des cinq terrasses que repose la grande Salle de la Souveraine Concorde, où le trésor impérial sommeille dans un large coffre de laque placé sur une estrade et sanctifié par ce caractère: TCHIN. Une immense galerie suit les quatre façades de la cour qu'on peut traverser à l'abri du grand soleil; et derrière de fins treillis de laque rouge de longues salles s'appuient sur la galerie. Elles sont closes de grands cadres d'ébène doré, où s'enchâssent des plaques de corne transparente, et protégées par un large toit verni d'or. Dans ces salles s'amoncèlent depuis mille siècles les richesses des empereurs. Surchargeant de hautes tables d'albâtre adossées aux murailles, des coffrets de jade vert, merveilles de sculpture, s'entr'ouvrent et laissent déborder des perles de Tartarie qui se répandent sur des nappes de satin pourpre, comme de grosses gouttes de lait; dans des tasses d'or mat, ainsi qu'une liqueur lumineuse, ont été versés à pleins bords les plus purs diamants; les rubis saignent dans des coupes d'ivoire; les sombres saphirs luisent sourdement au fond de jonques en cristal clair; l'ambre fauve jette ses rayons chauds; les pâles améthystes se mirent dans la limpidité des larges émeraudes, tandis que les colliers de rubis rose ondulent comme de gracieuses couleuvres, que les bracelets s'entrelacent, pareils à de longues chaînes, que les agrafes de topaze bouclent des ceintures en plumes de faisan, et que les aigrettes d'opale tremblent sur des calottes de brocart. Ces salles se suivent, interminables et encombrées de miracles. Aux dieux d'or accroupis dans leurs niches pavées de turquoises succèdent les fantastiques idoles sculptées dans des blocs de jade pur. On voit Ouan-Chen, le Pou-Sah des poëtes, à côté de Loui-Kon, le roi du Tonnerre, Tian-Non, qui donne le ciel pur et la mer calme, entre Kuan-Te, le furieux guerrier, et la douce Miao-Chen, déesse miséricordieuse qui fit pleuvoir des lotus sur les ténébreux enfers, brisa les instruments de torture, et laissa les criminels s'élever vers les Célestes Nuages. Non loin de monstres renversés, qui sont les Ye-Tioums, Génies du Mal, apparaissent des symboles sacrés. Un globe d'or et un globe de cristal sur un rocher d'ébène représentent Yen et Yang, les deux principes générateurs sortant du chaos primitif: l'eau émane du Yen, et la lune est la pure essence de l'eau; le soleil, qui est le feu, naît du Yang; et tous les astres sont issus du soleil et de la lune. Sur un tableau de jade que porte le dragon Lon-Ma on lit les huit kouas qui sont les signes des éléments. Puis s'alignent, taillés dans des pierres dures, les philosophes, les poëtes, les guerriers célèbres. Voici Pan-Kou, l'homme primordial: produit sublime du Yang et du Yen, géant merveilleux composé de force, de génie, de fécondité, il sculpte le monde durant dix-huit mille ans; des animaux fabuleux l'assistent dans sa rude tâche; le phénix Fon-Huang, pareil au cygne sauvage, ayant la gorge d'une hirondelle, la queue d'un poisson et la tête couronnée d'une aigrette de cinq couleurs, le console et l'encourage; l'unicorne Ki-Lin, au corps de cerf, l'aide de sa force, le Dragon de sa splendeur, la tortue vénérée, de sa patience; et chaque jour Pan-Kou grandit de plusieurs coudées. Quand il meurt sa substance transformée complète son œuvre; son souffle devient le vent, sa voix le tonnerre; ses veines, fleuves purs, courent dans sa chair, champ fécond; sa tête est la plus haute montagne; sa barbe flamboie en rayons; les poils de son corps sont les chênes et les cèdres; sa sueur forme la pluie; ses dents se font métaux, ses os rochers; et les insectes qui pullulent sur son cadavre, ce sont les hommes voraces. Après la statue d'onyx qui figure le Géant Créateur se dressent les trois souverains, le Céleste, le Terrestre et l'Humain, qui enseignèrent aux mortels les fonctions de la vie, et dont les glorieuses actions furent écrites sur la carapace de la tortue divine. Puis apparaissent, éclatants d'or ou de cuivre, You-Tcho, l'homme au nid, qui le premier construisit une maison, et le grand Fou-Si, inventeur de la musique, de la chasse, de la pêche, et Kon-Fou-Tsé et Lao-Kiun et Meng-Tsé, et vingt poëtes et cent empereurs. D'autres salles contiennent des monstres de bronze et des animaux en marbres rares, des dents de lamantins finement sculptées, des tours d'ivoire, des coupes faites d'une corne de rhinocéros ou de buffle, et qui neutralisent la méchanceté des poissons, des émaux superbes et d'antiques porcelaines étoilant et fleurissant les plafonds ou les murs. Des costumes lourds de pierreries, écrasés de ramages d'or, s'entassent en de larges coffres de bois de fer aux poignées d'argent sculpté. Dans des armoires parfumées de musc et de camphre sont suspendues de splendides fourrures; des peaux de renard noir, de renard bleu, de lynx, de cerf, de pélican, d'astrakan, de rat de Chine et de dragon de mer, ce velours vivant, doublent les vestes miroitantes, les robes somptueuses et les manteaux augustes, ornent les bonnets de cérémonie, ou se déroulent en tapis profonds dans des chambres où sont glorieusement amassés des trophées, des chariots aux roues massives, des sabres ciselés, des arcs de laque, des lances, des piques et des canons pris à l'ennemi.
De la Cour de la Splendeur, par le Portail du Ciel Serein, on pénètre dans le Jardin de la Sérénité, où se déroulent des confusions adorables de collines, de labyrinthes, de rochers artificiels, de ponts légers, de lacs étoiles de nénuphars roses; et l'on y voit l'Arbre Coupable, qui, mort et sec depuis longtemps, porte encore de lourdes chaînes; car il n'a pas refusé ses branches au suicide d'un empereur.
Au centre du jardin, entre deux lacs limpides, sur la plus haute de huit terrasses échelonnées, se dresse, monstrueux et resplendissant, le Palais du Fils du Ciel.
Posé sur des sommets, il ressemble à une gigantesque touffe de fleurs, avec ses toits revêtus de marbres et de porcelaines aux couleurs violentes, ses colonnades en porphyre rouge incrustées d'oiseaux d'or, et les transparences d'albâtre de ses précieuses murailles où s'enchâssent des pierres fines, où circulent de délicats branchages en émail vert et bleu.
Autour de lui des kiosques innombrables et multiformes se groupent, s'étagent, s'escaladent l'un l'autre dans un désordre plein d'éblouissements. Le pavillon du Repos de la Terre, où séjourne la douce impératrice tartare aux grands pieds, s'adosse à une colline artificielle, la gravit de ses toits échelonnés, puis, fantasque, s'incline vers l'un des deux lacs miroitants que franchit, de chaque côté du palais, un pont svelte nettement reflété dans l'eau. Çà et là des balustrades de terrasses et des rebords de galeries s'interrompent pour laisser descendre les marches lisses d'un escalier de jade. Devant des portails légers s'accroupissent des lions de jaspe aux crinières de métal fin, des tigres aux larges faces de bois doré. Des grues démesurées et des cigognes aux vastes ailes éployées dominent des pilastres bizarrement contournés. Dans de grandes caisses de marbre blanc s'épanouissent, par touffes splendides, des pivoines, des camélias, des cactus, et, parmi les fleurs, des parfums précieux brûlent sans trêve sur de larges trépieds de bronze. Partout les couleurs éclatent, radieuses: sur les plates-formes, sur les murailles, sur les colonnes, sur la jonque lente qui passe sous l'un des ponts. Chaque kiosque est un écrin. L'or, le jade, l'ivoire, les émaux, marient leurs clartés confuses, et sur toutes ces pompes, d'où s'élève un concert intense et continu de fraîcheurs, de scintillements et de rayons, triomphe, prodigieusement formidable, le Dragon Lon. Au faîte du palais impérial, sur un globe d'or éclatant comme le soleil, il pose ses griffes, qui retiennent les cordes de soie de mille banderoles sans cesse palpitantes. Sa tête est celle d'un chameau, augmentée d'une longue barbe d'où pend une grosse perle. Il a des cornes de cerf, des yeux de lapin, des oreilles de vache. Son cou jaspé ressemble à un serpent. Son dos se hérisse d'écailles d'or. Il a les serres d'un aigle et le ventre d'une grenouille. Sa voix est pareille au gong vibrant; son haleine, au souffle du feu. C'est lui qui crache le tonnerre et renverse les nuages; et c'est lui qui produit les tempêtes par le battement prodigieux de ses grandes ailes de chauve-souris.
CHAPITRE VIII
LA MAIN QUI TIENT LE SABRE N'EST PAS CELLE QUI A FRAPPÉ
Les jeunes filles sont plus délicates que les premières pousses du thé impérial.
Elles se plaisent à lancer le volant léger que leur pied attrape et rend à leur main,
Ou à faire éclore des pivoines écarlates sur des robes de soie, tandis que devant leur fenêtre un petit oiseau chante, prés de l'eau, sous un saule.
Peu d'instants avant la quatrième heure, Ko-Li-Tsin sortait de la pagode de Kouan-Chin-In, où il venait de voir l'empereur Ta-Kiang. Il avait l'air soucieux; ses regards, si vifs d'ordinaire, étaient fixés à terre; il remontait machinalement la grande Avenue de l'Est.
—Ta-Kiang est bien cruel, se disait-il. Il me semble que si j'étais empereur mon cœur ne cesserait point de battre et qu'il continuerait d'aimer, de compatir aux souffrances. Mais Ta-Kiang marche, inflexible comme le bronze, vers son but glorieux, et ne voit pas les fleurs qu'il écrase en chemin. Pauvre Yo-Men-Li, quelle terrible action on te fait commettre! Devant elle les plus féroces guerriers sentiraient leur cœur pâlir et leurs mains trembler. Que sera-t-elle donc pour toi, douce fille au grand dévouement? Tu seras morte avant de lever le bras. De toutes façons d'ailleurs tu périras. Mille supplices déchireront ton corps charmant; et lui, à qui tu auras donné tout ton amour et ta vie, il ne retournera même pas la tête pour donner une larme à ton cadavre.
Ko-Li-Tsin frappa du pied avec colère et s'essuya rapidement les yeux.
—Pourquoi ne m'a-t-on pas choisi? ajouta-t-il. Un homme a de la force pour souffrir.
Il resta un instant immobile, mordant ses ongles. Les passants, étonnés, tournaient la tête pour le voir.
—Je veux la sauver! s'écria-t-il subitement. Il est impossible que je la laisse mourir.
Et il se mit à courir. Il enfila la ruelle du Poisson Sec, qui débouche dans l'avenue de la Tour Blanche, atteignit la rue des Parents de l'Empereur et remonta le chemin des Lions de Fer, qui le conduisit à l'une des portes de la Ville Jaune. Il passa si vite sous l'arcade du portail que la sentinelle n'eut pas le temps de l'arrêter. Enfin, arrivé devant le palais de Koueng-Tchou, il frappa un coup violent sur le gong.
—C'est encore toi? dirent les portiers; que veux-tu donc? As-tu un autre poisson à vendre, ou réclames-tu quelques coups de bambou?
—Je veux voir le jeune serviteur à qui j'ai parlé ce matin, dit Ko-Li-Tsin essoufflé.
—Il est parti pour la Ville Rouge, dans le cortége du mandarin Koueng-Tchou, dirent les portiers en fermant la porte au nez du poëte.
Ko-Li-Tsin commença de courir vers la Ville Rouge, mais bientôt il s'arrêta.
—Que je suis fou! dit-il. Je ne peux pas entrer dans l'Enceinte Sacrée.
Il regarda avec désespoir les hautes murailles de brique sanglante.
—C'est là que va mourir la joyeuse jeune fille qui tressait des bambous dans le champ de Chi-Tse-Po. Comme elle doit se trouver perdue et abandonnée dans ce grand palais! comme elle tremble en voyant les gardes majestueux et les eunuques farouches! et comme son cœur se serre de douleur quand elle songe qu'aucun regard ami ne lui dira adieu lorsqu'elle partira pour les pays d'en haut!
Ko-Li-Tsin regarda encore le large fossé, les hautes murailles, et haussa les épaules.
—C'est impossible, murmura-t-il. Pourtant il ne sera pas dit, lorsque la cigogne entre d'un coup d'aile, que le poëte Ko-Li-Tsin reste à la porte.
Il se dirigea vers le Portail du Sud. Une sentinelle tartare marchait d'un bout à l'autre du large pont de marbre qui précède l'entrée, et faisait sonner le bois de sa pique sur les dalles.
—Si je tuais ce soldat? dit Ko-Li-Tsin, je le jetterais ensuite dans le fossé; son armure l'attirerait au fond. Oui, ajouta-t-il en se moquant de lui-même, je tuerai, moi qui n'ai pas seulement un couteau, cet homme armé de toutes pièces. Avant que je me sois approché de lui, sa pique m'aurait traversé le cœur.
La sentinelle, dans sa promenade monotone, jetait parfois un regard sur Ko-Li-Tsin.
—Bien! dit le poëte, il m'a déjà remarqué et se défie de moi; il paraît que j'ai l'air suspect.
Mais, à la grande surprise de Ko-Li-Tsin, le soldat semblait lui faire des signes d'intelligence.
—Que veut dire cela? Pourquoi porte-t-il sa main à sa bouche? pensa le poëte, en imitant les mouvements de la sentinelle.
Cette manœuvre parut la satisfaire entièrement, car elle lui fit signe d'approcher du pont. Lorsqu'ils furent près l'un de l'autre:
—Tu viens de sa part? demanda rapidement la sentinelle.
—Chut! dit Ko-Li-Tsin.
Le soldat cligna des yeux et se retourna vers la ville.
—De quelle part? pensa Ko-Li-Tsin. Comment paraître tout savoir en ignorant tout? Soyons prudent et audacieux; cet homme est la porte par où j'entrerai. Il faut le vaincre. Entre un âne tartare et un poëte chinois, la partie n'est pas égale.
La sentinelle revenait.
—T'a-t-elle remis quelque chose pour moi? dit-elle.
—Non, dit Ko-Li-Tsin; le message est verbal.
—Ah! tu lui as parlé? Elle est donc seule? dit le soldat forcé de s'éloigner.
—Bon! pensa Ko-Li-Tsin, je sais déjà qu'il s'agit d'une femme et qu'elle a des parents qui la surveillent. Ce tartare est amoureux, tant mieux! il sera facile de le tromper.
L'amour fait bourdonner le sang si fort qu'on entend un mot pour un autre;
Il trouble la vue au point qu'on prendrait une poule pour l'oiseau phénix.
Le soldat avait marché plus vite.
—Elle est seule? reprit-il.
—Oui; sa mère est partie en chaise pour la pagode de Kouan-Chi-In.
—Comment! sa mère? dit l'homme en riant.
—Sa maîtresse, veux-je dire, reprit vivement Ko-Li-Tsin. Ane que je suis, pensa-t-il, je ne songe pas que ce Tartare est un homme vil; celle qu'il aime ne peut être qu'une servante.
Le soldat n'allait plus que jusqu'au milieu du pont.
—Que t'a-t-elle dit?
—Elle t'attend.
—Elle m'attend! Mais, si je quitte la Porte du Sud, je perds la vie.
—Si tu restes, tu perds l'amour.
—Il vaut mieux perdre l'amour que la vie, dit le soldat en s'en allant.
—Encore! pensa Ko-Li-Tsin; je mérite la cangue! Voilà que je prête à cet homme des sentiments élevés.
Il ajouta tout haut:
—Tu perds une précieuse occasion; elle ne se retrouvera jamais.
—C'est vrai, dit le Tartare, qui s'oublia jusqu'à s'arrêter devant Ko-Li-Tsin.
—Va donc! insista le poëte.
—C'est impossible.
—Pourquoi?
—On me couperait la tête.
—Personne ne s'apercevra de ton absence.
—Tu crois? Les guerriers, du haut des murailles, verraient que personne ne garde la Porte du Sud. Il faudrait que quelqu'un me remplaçât.
—Eh bien! donne-moi ta pique, je marcherai sur le pont en t'attendant; mais fais vite. Le bonheur t'attend là-bas, et ici l'ennui te tient.
—Attends, il faut que je réfléchisse, dit le soldat ébranlé.
Il reprit sa promenade, mais revint en courant:
—Prends mon sabre, dit-il. Au prochain tour, je te donnerai ma pique.
Ko-Li-Tsin prit le sabre et ferma à demi les yeux pour cacher les pétillements de ses prunelles.
Le soldat parcourut le pont en trois enjambées.
—Tu ne bougeras pas avant mon retour? dit-il en confiant sa pique au poëte.
—Sois tranquille.
Il n'y eut pas d'interruption dans la promenade; Ko-Li-Tsin commença d'arpenter le pont au moment même où la sentinelle s'éloignait rapidement.
A cent pas elle se retourna; elle fit un signe de tête au poëte, qui la guettait, puis disparut.
Alors Ko-Li-Tsin s'enfonça sous la voûte centrale du grand portail. Il était sûr de n'y rencontrer personne. Il posa la pique contre la muraille et mit le sabre à sa ceinture.
—Cela peut servir, dit-il.
Bientôt ses semelles claquèrent sur les dalles du Boulevard de la Force. Les guerriers qui le voyaient passer le prenaient pour l'un d'entre eux. Une émotion violente le tenait par la gorge. Son cœur battait d'orgueil et de joie.
—Quoi! pensait-il, je suis dans cette mystérieuse cité, merveille incomparable, qui apparaît souvent dans les rêves des hommes! Moi, poëte obscur, je pénètre par mes propres forces dans l'enceinte où nul n'entre; je lève mes regards sur les splendeurs sacrées; je viole la demeure du Ciel! Je suis sacrilége et glorieux!
Il s'arrêta pendant un instant; il n'osait avancer davantage.
—Allons, dit-il, en se faisant violence, Yo-Men-Li est en péril. Elle va mourir peut-être. Il faut que je meure à sa place.
Le poëte tira son éventail de sa manche et le déploya pour se donner une contenance tranquille. Il traversa lentement la grande cour des manœuvres, s'engagea dans des rues somptueuses, franchit le seuil d'un haut portail et poussa un cri d'admiration devant la Tour de la Souveraine Concorde. Il ne put s'empêcher d'en faire le tour.
—C'est là, disait-il, que, depuis tant de siècles, les plus glorieux empereurs tiennent leurs conseils. L'illustre dynastie des Mings, issue d'un rebelle, a moins duré que cette tour insensible, qui a vu Hong-Vou, Yong-Lo, Kia-Tchin, Ouan-Lié, Tien-Tsong, et qui ne s'écroule pas sur l'usurpateur tartare. Oh! mille fois vaut mieux le laboureur Ta-Kiang, choisi par les Sages immortels, que l'étranger Kang-Si de la dynastie des Tsings!
Ko-Li-Tsin s'aperçut que les soldats de la tour le regardaient avec défiance; il entra sous la galerie qui suit les quatre faces de la cour, et s'engagea dans une rue.
—Cette rue me conduit-elle vers le Palais Impérial? D'ailleurs, je sais que pour passer sous le Portail du Ciel Serein, il faut être muni d'une tablette de jade qui témoigne que l'on est mandarin de service pour la semaine courante. Je ne peux pas me procurer cette tablette. Vais-je donc perdre le fruit des prodiges déjà accomplis?
Le poëte passait devant de longues salles dont les portes étaient ouvertes. Il y voyait des serviteurs occupés à différents travaux. Il remarqua une femme seule qui disposait dans un coffre des plats d'argent et d'or.
—Si je parlais à cette femme? elle m'indiquerait peut-être une porte de service. Je pourrais lui raconter une histoire bien compliquée et bien touchante; elle ne manquerait pas d'être attendrie. Voyons, ajouta-t-il, si je saurai lire sur son visage quel est le côté de son caractère le moins fortifié. Bon! elle n'est plus très-jeune; et cependant son visage est soigneusement fardé. Je vais lui dire que ses yeux ont rendu mon cœur malade; c'est toujours d'amour qu'il faut parler aux femmes qui ne sont plus capables d'en inspirer.
Il entra. La femme poussa un cri plein de coquettes terreurs.
—Tais-toi! dit Ko-Li-Tsin d'une voix tendre; ne me fais pas payer de ma vie l'imprudence que j'ai commise pour te voir.
—Qui es-tu? Comment es-tu entré?
—Je ne sais ce que je suis depuis que je t'ai vue, car je n'ai plus d'âme; autrefois j'étais un riche marchand de sabres. J'ai franchi le fossé, escaladé la muraille; pour venir vers toi j'ai des ailes.
—Yu-Tchin, pourtant, ne te connaît pas, dit-elle en baissant les yeux.
—Non. Il y a cependant bien longtemps que je te poursuis, ingrate Yu-Tchin! Chaque jour j'allais cueillir pour toi des pivoines rouges et blanches; mais elles se fanaient sans que je pusse te rencontrer. Aujourd'hui je t'en apportais, mais elles sont tombées dans le fossé.
—Vraiment? dit-elle en penchant la tête, et souriante.
Ko-Li-Tsin se rapprocha et lui prit la main, non sans tendresse.
—Ah! grands Pou-Sahs! s'écria Yu-Tchin, entends-tu ces pas? Je suis perdue! Surprise avec un homme qui n'est pas du palais, je périrai sous le bambou.
Elle se mit à courir avec effarement d'un bout à l'autre de la salle.
—Voyons, folle! dit le poëte, cache-moi quelque part.
—Oui! oui! dit la pauvre femme, en lui désignant le grand coffre d'ébène; fourre-toi là dedans et ne bouge pas.
Ko-Li-Tsin se blottit dans le coffre, qui se referma sur lui. Il se trouva soudain dans le silence et dans l'obscurité.
—Me voici dans une position incommode et mélancolique, pensa-t-il. Quels sont donc ces angles aigus qui me déchirent les jarrets? Ah! je me souviens; je suis couché sur des pièces d'argenterie. Allons! je crois le moment venu de composer mon poëme philosophique.
Et il commença de méditer; mais sa rêverie fut bientôt interrompue: il sentit qu'on enlevait sa cachette.
—Bien! où m'emporte-t-on? pensa-t-il.
Après une suite de balancements assez uniformes, des cahots réitérés et brusques firent comprendre au poëte qu'il gravissait un escalier; parfois il lui semblait qu'on reprenait un chemin uni, mais bientôt on montait encore.
—Ils m'élèvent aux pays d'en haut! pensa-t-il.
Enfin Ko-Li-Tsin rebondit dans la boîte pleine de pointes aiguës. On venait de la poser à terre. Aucun mouvement ne suivit ce dernier choc. Il n'entendait plus rien. Mais il étouffait. Avec son front, sans trop d'efforts, lentement, il tâcha de soulever le couvercle de sa prison. Il obtint une petite fissure, et pour la maintenir y introduisit le manche d'un pinceau qu'il tira de sa ceinture. L'entre-bâillement laissait pénétrer un peu d'air, et, en y appliquant son œil, il pourrait peut-être voir autour de lui.
—Je tuerai le premier qui ouvrira le coffre, dit-il en posant la main sur la poignée de son sabre.
Puis il regarda où il était. Il vit une vaste salle aux murs revêtus de bois de fer découpé, au plafond pesant de dragons en relief dorés sur un fond bleu, puis, dans un angle, une table aux pieds de jade vert, recouverte d'une natte de satin blanc brodée de fleurs multicolores, et enfin, auprès d'elle, un lourd trône de bronze qui avait la forme d'un dragon ailé. La table était surchargée de porcelaines rares et de bols d'or fin; quatre monstres d'ébène à la queue épanouie, au corps couvert de pustules de nacre, dressaient à chacun de ses angles leurs larges mufles béants, destinés à recevoir des lampes d'argent.
—Je suis dans la Salle du Repas Auguste! s'écria intérieurement Ko-Li-Tsin. Je ne peux manquer de voir tout ce qui se passera.
Il se disposa du mieux qu'il put dans sa boîte et se reprit à songer à son poëme philosophique.
Tout à coup des flûtes, des pi-pas, des tam-tams éclatèrent avec joie; le tambour bourdonna, le gong vibra violemment, et des mandarins inférieurs, appuyés aux chambranles des portes, soulevèrent les lourdes draperies de brocart d'or.
Le Fils du Ciel, une main sur l'épaule du Chef des Eunuques, s'avançait au milieu d'un brillant cortége de mandarins glorieux; il parlait des affaires de l'empire d'une voix grave et haute. Il s'assit lentement sur son trône de bronze.
Les mandarins s'agenouillèrent et trois fois frappèrent la terre du front.
Puis on couvrit la table des mets que la loi prescrit et que la saison comporte; car il est interdit au souverain de la Chine de manger des plantes potagères hâtives ni des fruits mûris en serre chaude.
Enfin Ko-Li-Tsin, attentif, vit entrer le Chef de la Table Auguste, suivi de Yo-Men-Li pâle, tremblante et affaissée sous le poids d'un grand poisson jaune.
Le mandarin s'avança vers l'empereur et s'agenouilla près de lui.
—Maître de la terre, dit-il, Souveraine Splendeur, Fils bien-aimé du Ciel, superbe Kang-Si au glorieux règne! permets à ton vil esclave de t'offrir ce poisson, que tu daignes préférer, bien qu'il soit indigne de ta divine personne.