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Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Chapter 113: IV
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About This Book

The author surveys the contemporary feminist movement by tracing its origins, aims, and principal grievances, and by analyzing the social, legal, economic, and moral conditions that shape women's status. He presents competing arguments about inequality and emancipation, contrasts conservative and radical reactions, and examines proposed reforms affecting family structure, education, civil rights, and professional life. The study emphasizes a measured, impartial appraisal of claims from both sexes, highlights the complexity and range of feminist demands, and seeks a coherent sequence of problems and solutions that balances individual liberty with social stability.

IV

Ainsi entendue, la coéducation ne peut qu'effrayer toute âme chrétienne. Aussi les catholiques n'en veulent point et les libéraux n'en veulent guère. Ce qui achèvera peut-être d'en détourner les indécis,--du moins, pour la période intermédiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que nous ne voyons pas qu'à cet âge, ses avantages intellectuels soient mieux fondés que ses prétentions morales. D'où il suivrait que, pour ce qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les collèges mixtes offrent plus d'inconvénients que de profits.

En effet, la coéducation, avec un même programme d'études pour les deux sexes, est en contradiction avec un fait naturel de première importance qui est le développement inégal de la fille et du garçon. C'est ce qu'a démontré, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M. Kownacky, dont la ferveur «coéducative» s'est fort attiédie à la réflexion, puisqu'il répudie le collège mixte après l'avoir préconisé. Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche féministe avec impatience et irritation.

C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme, au plein épanouissement de ses facultés. Tous les parents, tous les maîtres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus précoce que celle des garçons. Prenez une fillette et un garçonnet de huit ans, la première sera presque toujours en avance sur le second. De là, même dans les classes primaires, de sérieuses difficultés pour faire suivre les mêmes exercices à des enfants inégalement développés. Veut-on des exemples et des témoignages? D'après une directrice d'école maternelle, Mlle Lauriol, l'émulation scolaire, l'ambition des premières places, le goût et la recherche du succès sont plus vifs chez les filles que chez les garçons 117. Leur moi est plus précocement éveillé, leur amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement jalouses de leurs compagnes, plus portées au dépit et à l'orgueil, plus compliquées, plus rusées, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles mentent même «pour l'amour de l'art» 118.

Note 117: (retour) Marion, Psychologie de la femme, p. 135.

Mais, par-dessus tout, le désir de briller, d'étonner, l'émulation de réussir et de triompher, les animent si généralement que Mgr Dupanloup déclare qu'ayant fait, pendant plusieurs années, le catéchisme à 150 garçons et à 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accusés chez celles-ci que chez ceux-là.

Au fond, la petite fille se développe plus tôt que le petit garçon. Les partisans les plus décidés de l'infériorité intellectuelle des femmes conviennent de cette antériorité très générale. A égalité d'âge et de travail, les filles ont plus de pénétration, plus de finesse, plus de mémoire, plus de facilité, plus de promptitude à tout saisir, à tout apprendre. «Rien de plus aisé, conclut M. Marion, que de les pousser très vite et très loin 119.» Mgr Dupanloup abonde en ce sens: «Dès cinq ou six ans on peut leur parler raison. La précocité de leur esprit est étonnante, souvent redoutable.» Tous les pères de famille sont à même de constater l'avance énorme qu'une fille de seize ans a prise sur ses frères ou ses camarades de même âge, en sérieux, en finesse, en esprit de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable: mentalement, la fille est mûre avant le garçon. Voilà déjà un obstacle à la coéducation des sexes.

Note 119: (retour) Marion, Psychologie de la femme, p. 87.

Et ce qui aggrave encore les risques de cette précocité, c'est qu'elle éclate subitement. La maturité des filles a la soudaineté d'une éclosion spontanée. Où le garçon n'arrive qu'à la longue, pas à pas, avec une progression tranquille et régulière, la fille s'y élève d'emblée. De douze à seize ans, ces différences sont particulièrement tranchées. Et cet épanouissement de l'esprit féminin coïncide avec l'épanouissement du corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est souvent, à dix-sept ans, qu'un adolescent frêle, gauche, en pleine croissance physique et cérébrale, la jeune fille du même âge peut déjà faire, en la majorité des cas, une charmante épouse et une bonne petite maman.

Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point sans accidents ou, du moins, sans un trouble général, hasardeux pour le présent, décisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparaît dans l'adolescente, cette métamorphose est inséparable d'une perturbation de tout l'être, d'un ébranlement de la sensibilité, d'une secousse nerveuse qui exige des ménagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de puberté. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont nécessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera douloureuse. Les médecins recommandent alors de suspendre le travail de tête, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'écarter les soucis d'études, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de fragilité, de lassitude et d'excitabilité, qui diminuent chez la jeune fille la résistance physique et l'équilibre mental, il faut encore repousser l'éducation mixte, dont c'est l'inconvénient d'entraîner aux mêmes programmes et à la même discipline, deux sexes qui diffèrent profondément par le développement des aptitudes et l'évolution des forces.

Si enfin le développement des garçons est plus tardif, il suit, par une revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolongée. L'évolution de la femme se fait plus vite, mais s'arrête plus tôt. Ce qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations désobligeantes: «La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesurée,» prétend Schopenhauer. «Elles sont faites pour commercer avec notre folie, et non avec notre raison,» déclare à son tour Chamfort. Sans acquiescer à ces impertinences, il est certain qu'au point de vue intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne tiennent.

Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que les hommes, une fraîcheur et une grâce d'esprit, une spontanéité jaillissante, une vivacité, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne pourraient remplir, dans leur plénitude, les fonctions de leur sexe et les devoirs augustes de la maternité. Bien qu'il nous déplaise de comparer les femmes à de grands enfants, ce rapprochement contient pourtant cette part de vérité, que le plus grand nombre d'entre elles n'a pas plus besoin «d'acquérir les talents virils que d'avoir de la barbe au menton 120.» A chacun sa destinée. Pourquoi alors imposerait-on aux deux sexes mêmes études et mêmes examens, même travail et même formation?

Note 120: (retour) Marion. Psychologie de la femme, p. 63.

V

Soumettre l'un et l'autre sexe aux mêmes disciplines intellectuelles, c'est donc risquer de surmener le garçon et de retarder la fille, au préjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coéducation admettent eux-mêmes que les résultats de ce régime sont favorables aux filles, et que les garçons ont quelque peine à le suivre 121. On ajoute bien que l'introduction des filles dans les lycées de garçons exercera une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'émulation. Mme Pieczinska estime même que cette action stimulante sera «surtout profitable aux garçons qui ont moins de goût pour l'étude, moins de vivacité d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades filles 122.» Mais nous persistons à croire qu'il est antipédagogique de contredire les indications de la nature, d'accélérer, de forcer le développement cérébral de nos fils en leur donnant pour émules des intelligences plus éveillées et plus précoces. Il y a danger d'apparier deux forces inégales: ou la plus active se relâche, ou la plus faible s'épuise prématurément.

Note 121: (retour) Rapport de M. W. J. Stead sur la coéducation en Angleterre.
Note 122: (retour) Étude déjà citée sur la coéducation.

Et puis, dans ces collèges mixtes que l'on souhaite de voir entre les mains de libres-penseurs très féministes, dans ces «grandes familles» où les maîtres s'appliqueront à développer la «fraternité des sexes», il est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les détestables habitudes des bourgeois français qui, paraît-il, «exercent leurs fils à être plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les tyrans de leurs soeurs 123.» On protégera donc fermement la jeune fille contre les rudesses du jeune garçon. Nos petits hommes devront toujours céder: cela est inévitable. Et ces demoiselles, habituées à voir leurs compagnons plier devant leurs volontés (ce qui, n'en déplaise aux dames socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu à peu une idée superbe et fausse de leur rôle et de leur condition, au risque d'engendrer à la longue l'égoïsme, la vanité, l'esprit d'orgueil et de domination, bref, de graves déformations morales.

Note 123: (retour) Déclaration de Mme Renaud: voir la Fronde du 9 septembre 1900.

Appliquée aux écoles secondaires, la coéducation est donc mauvaise pour les garçons, puisqu'elle tend à les constituer, vis-à-vis de leurs compagnes, et en état d'infériorité dans leurs études, et en état de subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles? Pas davantage.

Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanités sont devenues inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, «nous n'avons pas le droit d'imposer à nos fils et moins encore à nos filles.» Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans être parfait, est mieux conçu, mieux organisé, mieux adapté que celui des garçons. Ce serait folie de lui substituer les programmes encyclopédiques de nos lycées. Rien de plus sot, rien de plus vain que d'astreindre toute la jeunesse aux mêmes méthodes, aux mêmes disciplines, aux mêmes examens. Il en est des intelligences comme des fleurs: elles sont frêles ou vivaces, précoces ou tardives, robustes ou délicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalité ne comporte pas les mêmes soins. Pourquoi les enrégimenter sous la même férule? L'uniformité comprime et blesse. Il faudrait consulter les goûts de nos enfants, chercher, éveiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de les jeter pêle-mêle dans le même moule éducateur.

On insiste: «Les filles ne pourront jamais arriver au baccalauréat qui ouvre toutes les carrières libérales.»--Qu'à cela ne tienne! Si l'on s'obstine à exiger des jeunes filles ce grade préliminaire (nous aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer, dans leurs lycées, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles qui désireraient préparer le baccalauréat classique. Pas besoin de coéducation pour permettre à l'élite d'accéder, par cette porte basse, à l'enseignement supérieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours la très grande majorité (je l'espère bien pour elles et pour nous), la coéducation violerait la loi fondamentale de toute pédagogie, qui est l'adaptation des diverses connaissances au rôle spécial que la femme est destinée à remplir dans la famille et dans la société. C'est dans le sens de sa nature, et non dans le sens de la nôtre, que le sexe féminin doit se développer. Dès lors, il serait illogique d'enseigner les mêmes choses, et dans la même enceinte, aux filles et aux garçons. Ce qui le prouve mieux encore, c'est que les congrès féministes réclament eux-mêmes l'adjonction aux collèges et lycées de filles d'un annexe comprenant une crèche, un atelier familial et une école ménagère; et nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir une maison.

Rentrent, par excellence, dans l'enseignement féminin: tout ce qui concerne l'hygiène de l'enfance et l'économie domestique, les lois et les méthodes d'éducation, la couture, la lingerie, la médecine usuelle, les notions de comptabilité, de cuisine, de floriculture; tout ce qui peut apporter au logis l'ordre, la santé, la joie et l'embellissement; tout ce qui peut préparer la jeune fille à ses fonctions et à ses devoirs de future mère de famille. D'autant mieux que la femme est merveilleusement douée pour les sciences d'observation, et même pour les sciences expérimentales, dont les applications prennent une importance croissante en ce qui concerne la salubrité du foyer et la bonne tenue du ménage. Les coéducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer indistinctement toutes ces spécialités à nos garçons comme à nos filles? Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris devront s'occuper un peu plus des «besognes de l'intérieur», surveiller le rôti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur femme 124. Simple habitude à prendre, qui ne serait pas, du reste, pour beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si extraordinaire nouveauté. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le rôle social des deux sexes étant différent, leur préparation à la vie ne saurait être la même.

Note 124: (retour) Rapport de Mlle Bonnevial présenté au Congrès de la Condition et des Droits de la Femme en 1900.

Résumons-nous. Je me résigne à la coéducation élémentaire du jeune âge; j'accepte la coéducation des études, pour ce qui est de l'enseignement supérieur; mais j'estime que, dans la période moyenne correspondant aux études secondaires, la coéducation est mauvaise, irrationnelle, antipédagogique. Loin de moi la pensée, d'ailleurs, que nos raisons puissent convaincre les fanatiques de la coéducation intégrale. Ceux-ci les tiennent communément pour de «petites barricades d'enfants», pour de «petits tas de sables», qui n'empêcheront pas l'humanité de poursuivre sa route.

Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coéducation tient si fort au coeur des féministes intransigeants? M. Léopold-Lacour, dont les écrits sont empreints du plus ardent féminisme, vous le dira avec autant de franchise que de vigueur: «Le séparatisme de l'enseignement, c'est l'image même d'une société où les deux sexes sont traités inégalement; c'est l'humanité coupée en deux dès l'enfance; c'est la guerre des sexes perpétuée, et c'est, de plus, le principe de l'autorité sauvegardé dans la famille contre la femme réputée inférieure, mise à part dans l'enseignement, préservée de certains pièges, comme si elle était toute faiblesse et fragilité.» La coéducation est donc, pour le féminisme radical, un symbole, c'est-à-dire «la négation immédiate, dès l'enfance, du principe d'autorité dans la famille, la transformation de la famille selon les principes de liberté, de véritable fraternité humaine.» Et ces paroles véhémentes furent longuement applaudies au Congrès de 1900.

Renchérissant même sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard s'écriait quelques minutes plus tard: «Il nous faut la coéducation, si nous voulons avoir un pays digne de son passé et digne de son avenir, si nous voulons être la grande République issue de la Révolution de 1789 125.» C'est trop de lyrisme. Ceux-là penseront comme nous qui repoussent la coéducation aussi bien dans l'intérêt des filles que dans l'intérêt des garçons, convaincus que ce régime nouveau, n'ayant point fait notre passé, ne saurait mieux préparer notre avenir. C'est une grave imprudence d'imposer aux deux sexes mêmes études, mêmes examens, mêmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les époux, toute hiérarchie, toute primauté, toute autorité, grâce à quoi la société conjugale deviendrait une sorte de monstre à deux têtes où les heurts de volonté et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre résultat que la mésintelligence et d'autre solution que le divorce.

Note 125: (retour) Compte rendu sténographique de la Fronde du 9 septembre 1900.

VI

Désarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces inconvénients--uniformité des programmes et rapprochements de vie--ne se retrouvent que d'une façon très atténuée, dans l'enseignement supérieur? A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles, la crise de croissance touche à sa fin. L'organisme arrive à la plénitude de son développement. La raison est plus ferme, la conscience plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses responsabilités, la jeunesse des deux sexes peut nouer, à l'Université, des relations amicales sans trop de risques, ni trop de défaillances.

Non que je déconseille aux parents toute espèce de surveillance. La règle, que j'établis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions. Même à vingt ans, certaines natures, certains tempéraments sont incapables de sage liberté. Ils n'aspirent à la vie que pour en mésuser. Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, à laquelle l'amour, ce terrible enjôleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que ce n'est pas en gardant trop sévèrement la jeunesse, qu'on lui apprend toujours à se défendre d'autrui et de soi-même.

Et puis, la séparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement supérieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes. Infirmiers et infirmières reçoivent en commun les mêmes leçons. L'École des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universités pour demoiselles? On pourrait, à la rigueur, en faire les frais, si le nombre des étudiantes en valait la peine. On vient d'instituer à Londres une Faculté de médecine pour les jeunes filles; et il est à prévoir que cette création se développera rapidement. Dans ces derniers temps, près de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universités anglaises: 300 à Oxford, 400 à Cambridge, 500 à Londres.

Que cette fièvre soit à imiter, c'est une autre affaire. Montaigne disait aux mères de son temps: «Il ne faut qu'éveiller un peu et réchauffer les facultés qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par curiosité, avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodités de l'histoire. Mais quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin, j'entre en crainte.» Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille d'aujourd'hui devant être plus instruite que la jeune fille d'autrefois, et les difficultés croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens d'existence, notre gouvernement s'est décidé en faveur de la coéducation universitaire, moins par passion que par nécessité. Reculant devant la fondation d'écoles supérieures affectées spécialement aux étudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la création d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles l'accès de l'École de médecine et de l'École de droit, de la Faculté des lettres et de la Faculté des sciences. On ne saurait être plus hospitalier.

Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement supérieur sont accessibles au sexe féminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et conquérir tous nos grades académiques, depuis le baccalauréat jusqu'à l'agrégation. Et par une conséquence naturelle, la loi du 27 février 1880 a reconnu aux femmes chargées d'une haute fonction d'enseignement le droit d'électorat et d'éligibilité au Conseil supérieur de l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a octroyé aux institutrices les mêmes prérogatives de vote et de représentation aux Conseils départementaux de l'Instruction primaire.

En France, donc, l'émancipation scolaire des femmes est à peu près réalisée. Est-ce une victoire très méritoire pour le sexe féminin? Non. L'assaut livré aux Écoles, Facultés et autres prétendues forteresses de la science, n'a enfoncé que des portes ouvertes. En réalité, jamais nos Universités n'ont empêché les profanes de se glisser dans le sanctuaire. Nulle part leur enseignement n'était clandestin. La science est vouée à la publicité. Elle n'aime ni le mystère ni le privilège. C'est un préjugé de croire que nos professeurs poussent le verrou derrière leurs initiés et enseignent à huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites et les gestes de la haute culture, à un petit nombre de fervents agenouillés dévotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes, ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont ébranlées pour emporter la citadelle, elles se sont aperçues avec stupéfaction que les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement, pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.

D'abord, quelques femmes sont entrées, timidement. Puis, en fréquentant nos amphithéâtres, elles n'ont pas tardé à faire cette autre découverte, qu'il n'est pas très difficile de s'élever à la taille d'un bachelier, d'un licencié ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune fille bien douée est capable d'escalader les hauteurs où, juchés sur leurs diplômes, les petits camarades planaient dédaigneusement sur la platitude féminine. Mon avis (je le répète avec intention) est qu'on a trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que, rationnellement parlant, la capacité moyenne des femmes vaut la capacité moyenne des hommes.

N'y a-t-il point cependant quelque inconvénient à convier la jeunesse des deux sexes au même enseignement supérieur ou professionnel? De bons esprits s'obstinent à voir en cette communauté de vie intellectuelle plus de dangers que de profits. Mais n'exagérons rien. Il est possible que, si consumé d'amour que soit le coeur de nos étudiants pour les belles-lettres, la procédure ou les mathématiques, le voisinage quotidien d'étudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque distraction à leurs études ou refroidisse même leur passion pour le Code ou la philosophie. Seulement, on oublie que les étudiantes peuvent être laides, que ce fait regrettable est d'une constatation fréquente, qu'il n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entraînées aux spéculations viriles, éveillent l'idée d'un demi-homme sans grâce et sans beauté,--auquel cas, il faudrait reconnaître que leur fréquentation serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un précieux antidote. Rappelons même que l'introduction de cet élément--inoffensif--dans nos écoles officielles et l'émulation qui en résultera, contribueront peut-être à secouer la torpeur de notre clientèle masculine et à relever le niveau des études et des examens.

Et puis, le travail est un dérivatif et la science un réfrigérant. Ouvrons donc largement nos «Palais universitaires» au public féminin; et il est à espérer que, parmi les étudiantes, beaucoup useront de cette permission, surtout parmi les plus âgées, pour travailler avec application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce lieu de perdition sans être chaperonnées par leurs mères ou leurs gouvernantes, où sera le mal? Les amphithéâtres deviendront d'agréables salles de spectacle; les cours serviront de prétexte à des réunions de famille. Cela s'est vu jadis à la Sorbonne.

Que si même le temple de la science se transforme, à de certaines heures, en salon de conversation pour les dames du «monde où l'on s'ennuie», nos étudiants auraient grand tort de s'en indigner comme d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amèneront leurs filles aux cours, poursuivissent un but éminemment humain et que l'instruction supérieure leur fût un simple prétexte pour exhiber leur aimable progéniture en un lieu où s'assemble un grand nombre de jeunes gens à marier. Voyez-vous l'Université transformée en office matrimonial? Quel rôle charmant! On raconte que l'Université de Berlin a eu la mauvaise grâce de s'en émouvoir et que, pour faire droit aux réclamations des étudiants, elle a décidé, en 1898, de procéder sévèrement au «contrôle des dames». Précaution irritante et vaine! Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brûle de se marier d'une jeune fille qui brûle de s'instruire?

Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de présider aux examens et aux fiançailles de ses élèves? Nous faisons donc des voeux pour que les études de droit ou de médecine se terminent souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'école mixte d'enseignement supérieur ou professionnel devienne une pépinière de savants et heureux ménages. Mais nous verrons, hélas! que le mariage n'est pas précisément en faveur auprès des «femmes nouvelles».

En attendant, la perspective d'atteindre à tous nos grades littéraires et scientifiques embrase peu à peu d'une noble ardeur toutes celles qui ambitionnent le double qualificatif de «femmes savantes» et de «femmes libres». Nos Universités commencent à se peupler d'étudiantes qui aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) à toutes les licences. Nos grandes écoles produisent déjà des bachelières et des doctoresses. Les femmes médecins croissent en nombre et en autorité. Et croyez-vous qu'il n'y aurait pas plus de jeunes filles à faire leur droit, si la loi française les autorisait à instrumenter comme elle les a autorisées à plaider? On peut donc se demander si la France est appelée à devenir, comme l'Amérique, une vaste garçonnière, et s'il faut s'en désoler ou s'en réjouir.



CHAPITRE V

Les conflits de l'esprit et du coeur


SOMMAIRE

I.--Dangers d'une instruction inconsidérée.--La faculté de comprendre et la faculté d'aimer.--L'intellectualisme féminin et le mariage.

II.--La femme savante et les soins du ménage et du foyer.--Adieu la bonne et simple ménagère!

III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce des sexes.--Clubs de femmes.--Point de séparatisme!--Ce que l'individualisme des sexes ferait perdre a l'homme et a la femme.

IV.--L'émancipation intellectuelle et la maternité.--Instruction et dépopulation.


Sans vouloir de l'instruction intégrale comme but ni de l'enseignement mixte comme moyen, nous persistons à croire que la culture féminine doit être élargie et améliorée. C'est une nécessité qui résulte de l'exhaussement général du niveau des esprits et de l'extension croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'élévation intellectuelle de la femme ne puisse se résoudre en graves préjudices pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirigée. Il n'appartient qu'à un petit nombre d'élus d'entretenir,--et d'accroître, s'il est possible,--la flamme sacrée qui éclaire le monde. Les humains doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir honnêtement et utilement. D'où il suit que la culture de l'esprit n'est pas un but, mais un moyen. Tout savant même qui a l'âme haute et large, ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes qui la rechercheraient dans cet esprit étroit et exclusif, ne tarderaient pas à en souffrir. Et c'est à mettre en lumière les dommages possibles de cette avidité périlleuse que nous devons maintenant nous appliquer avec franchise.

I

Les féministes se plaisent à nous représenter les époux de l'avenir également instruits, travaillant en coopération à quelque oeuvre de style ou d'érudition, traduisant un texte hébreu, grec ou latin, sous la douce clarté de la même lampe, associant leurs recherches ou leur imagination et signant le même livre de leurs deux noms réunis. L'idylle est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour l'amour de l'hébreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse se chamailler unguibus et rostro, il est permis de conjecturer qu'en ce temps-là les ménages se moqueront de l'antiquité et ne feront oeuvre de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en «tandem» de famille.

Mais nous avons de plus graves appréhensions à formuler. Et d'abord, n'est-il pas à craindre que l'intellectualité de la jeune fille--si elle est cultivée avec passion, avec excès,--se développe au détriment de la tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette prévision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universités d'Amérique, que le flirt lui-même n'y résiste pas. D'après plus d'un témoin, les femmes américaines, instruites et lettrées, ne sont pas exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point sans une certaine froideur, sans une certaine sécheresse qui, à la longue, découronnerait la femme de sa grâce émue et de sa sensibilité attendrie?

Mme Bentzon, qui nous a fait connaître «les Américaines chez elles», nous décrit finement ces «petits phalanstères, comme il en existe à New York, formés exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlèvent à leur milieu naturel de prétendues obsessions philanthropiques et des aspirations très vagues vers une plus haute féminité, le tout étayé par certains rêves creux d'entreprise personnelle et par la curiosité de vivre en garçon.» Vivre en garçon, voilà bien la préoccupation sécrète du féminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une force libre, une énergie spontanée, se suffisant à elle-même, repoussant la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa très chère indépendance, devant un célibat farouche et austère.

Et puis, pour des âmes littéraires et des natures éthérées, les choses de l'amour sont si grossières! On se mariera donc le moins possible, afin d'éloigner de sa vie les vulgarités déplaisantes. Est-ce donc chose si délicate et si relevée que de faire des enfants? Et comment y réussir sans subir le contact avilissant des hommes? Poussé trop loin, l'intellectualisme féminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reçut d'une amie cette confidence: «Il n'y a pas à se le dissimuler, à mesure que s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se marier; en fait de conquêtes, elles visent à l'indépendance.» Pourtant l'humanité a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que le féminisme nous promet à foison des docteurs, des avocats, des médecins, des hellénistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde que déjà l'offre dépasse la demande!

A tout le moins, l'émancipation intellectuelle de la femme semble impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-là se trompent qui pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanité se réalisera par l'égalité absolue des deux sexes. A devenir trop semblable à nous, la femme risque de se détourner de l'homme, et l'homme de se détacher de la femme. Chez l'un et chez l'autre, des études trop absorbantes aboutiraient à une désaffection réciproque. Une femme lettrée, sachant le grec et le latin, une savante éprise de découvertes, qui ne voit rien au-delà de la perfection du savoir et de l'affinement du sens intellectuel, n'est pas seulement exposée à rompre avec les habitudes de son sexe, mais à sortir de l'humanité même. Refroidie vis-à-vis de l'homme, il est possible qu'elle en vienne à ce point d'abstraction stérile de le considérer seulement comme un simple collègue, comme un condisciple ou un confrère.

Tout cela promet à nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il est difficile d'étouffer en soi la nature, comme l'admiration est toujours, même chez les femmes instruites, une déviation du besoin d'aimer, ils verront peut-être, avec les progrès de l'instruction féminine, des vierges lettrées ou savantes s'éprendre de leurs maîtres par inclination ou par vanité. Il en résultera des unions très spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des âges, car les doctoresses de l'avenir épouseront moins l'homme que le savant. A force de vivre dans la fréquentation des philosophes, des chimistes, des grammairiens ou des économistes, elles se prendront à rêver, dans le mystère des nuits d'été, des Berthelot, des Gaston Pâris et des Leroy-Baulieu de ce temps-là. Sûrement les jeunes filles du XXIe siècle seront moins proches de la nature que leurs aînées du XXe, qui s'en éloignent déjà tous les jours.

Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionnés par l'âge des époux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce qui se passe au théâtre: un auteur met en scène un jeune homme de vingt-cinq ans et un vieillard de soixante également amoureux d'une même jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hésitent guère: ils sont pour le sexagénaire. Nos critiques dramatiques ont relevé plus d'une fois ce singulier état d'âme. Qu'une demoiselle soit aimée par un homme sur le retour, riche et distingué, et qu'elle lui préfère un jeune homme honnête, rustique et pauvre, c'est ce que le public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: «Cette petite dinde serait bien plus heureuse avec son vieillard 126!» Et notez qu'un sexagénaire amoureux eût excité au théâtre la risée de nos grands-pères. Et le voilà maintenant transformé par l'opinion dite éclairée en «personnage sympathique»! C'est un fait: nous nous éloignons de la nature.

Note 126: (retour) Émile Faguet. Feuilleton du Journal des Débats du 18 janvier 1897.

Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains, qu'elle ne songe pas à rompre tout à fait avec le sexe masculin: il faut bien assurer la survivance de l'espèce et l'avenir de la race. Mais, tenant sans doute pour affligeant d'être contrainte de temps en temps à recourir à nos bons offices, elle subordonne expressément les faiblesses du sentiment à l'amour de l'indépendance et à la conscience de sa dignité. Son esprit ne fait à son coeur qu'une concession: elle ne s'interdit point d'aimer «ceux qui le mériteront par leur valeur morale et intellectuelle.» Cette fière déclaration d'une congressiste de 1896 est évidemment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais voilà, du même coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les classes) condamnés au célibat.

II

Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit tout à fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilité, qui, en aggravant l'effort cérébral, risque de refroidir les sources de l'émotion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur. Mais, à mesure que l'intellectualisme étouffera le sens commun, il est plus à craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes les conditions, une répulsion croissante pour les besognes manuelles de la famille; d'autant plus que, pour la conquérir à leurs doctrines, les écoles révolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant ses aspirations d'indépendance, s'engagent, par une surenchère de promesses stupéfiantes, à l'affranchir des soucis mesquins de son intérieur.

Comment ne coûterait-il pas à une femme, qu'obsède la préoccupation de cultiver son âme et de perfectionner son moi, de mettre la main au ménage et à la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, élevées ainsi que des garçons, ne dédaigneraient-elles pas l'art, si appréciable pourtant, de soigner et d'orner leur intérieur et leur personne? Comment ces créatures, très compliquées et très artificielles, ne s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la préparation d'un plat sucré?

On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive à son foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'évidence qu'une femme tirée à quatre épingles ne saurait, sans risquer de se tacher, mettre le pied dans sa cuisine. Trop élégante chez elle ou trop répandue au dehors, il est à prévoir qu'elle négligera plus ou moins son ménage. Mais, avec nos demoiselles brevetées ou émancipées, cet absentéisme ne fera que s'étendre et empirer. Ce qu'elles feront manger à leurs maris de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a passé tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de même pour l'espèce si précieuse des «maîtresses de maison» habiles à préserver leur intérieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand profit du père et des enfants!

Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de l'esprit, ne rende la femme indifférente aux petits soins qui embellissent et égaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus grave--aux mouvements naturels et spontanés du coeur, qui sont le principe de son dévouement et le charme de son sexe. Pourquoi, dès lors, l'amour lui-même, qui est le lien de l'humanité, n'y perdrait-il point de sa force et de sa chaleur? Certains le prévoient et s'en réjouissent. Grâce aux progrès de l'instruction féminine, les hommes, selon Mme Clémence Robert, «se sont avisés subitement d'un sentiment nouveau; ils ont enrichi leur âme d'une jouissance ignorée jusqu'à nos jours: l'amitié d'une femme 127.» Il ne faudrait pourtant pas que cette amitié fasse tort à l'amour!

Note 127: (retour) La Femme moderne par elle-même. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 840.

Mais après tout, ce sentiment divin court-il de si sérieux dangers? Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades: s'imaginent-elles que les hommes partageront les mêmes vues calmes, neutres et froides? Lors même que la femme la plus vivante réussirait à ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de spiritualité,--il est inévitable qu'à un moment donné, l'homme le plus sage ne pourra s'empêcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons espérer, d'ailleurs, que le féminisme ne changera point la nature, mais, bien au contraire, que les lois de la nature déjoueront les outrances du féminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intérêt même de ce mouvement où l'extravagance se mêle si souvent à la vérité, nous nous obstinons à séparer l'ivraie du bon grain.

III

Que l'intellectualité de la femme se développe au détriment de la tendresse, et l'amitié au préjudice de l'amour, et le goût de l'indépendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du dévouement au ménage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de mariages et plus de vieilles filles. Le célibat n'est-il pas en faveur auprès de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionnée de la vérité et le culte des choses de l'esprit s'accommodent difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la maternité. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui faire oublier et dédaigner l'homme. Puissent donc les mariages de convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine! Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.

Ce qui n'empêchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'être nombreuses. Et ces vierges laïques seront-elles toujours des vierges fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanité de leur savoir et en prendront prétexte pour protester contre le mariage et même contre l'utilité du mâle, ne forment jamais qu'une minorité plus tapageuse qu'imposante. Néanmoins le féminisme avancé travaille, en conscience, à propager chez les femmes instruites une misanthropie dédaigneuse, dont il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptômes et les moyens d'action.

Voici d'abord une proposition émise par certaines personnalités féministes dans le but de relever devant l'opinion le célibat féminin. Pourquoi dit-on à certaines femmes: «Madame», et à d'autres: «Mademoiselle», suivant qu'elles sont mariées ou non? Faisons-nous une différence entre le mari, le veuf ou le célibataire? On lui donne du «Monsieur!» dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: «Madame»? Il paraît que cette petite réforme ferait avancer d'un grand pas l'émancipation des demoiselles 128. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles, on doit leur rappeler que rien n'est plus malaisé que de changer une habitude sociale. Beaucoup de parents hésiteront à décerner à leur héritière en quête d'un mari une appellation aussi vénérable. Et pour cause! La fille est, par définition, en possession d'une intégrité physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave différence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-là) a introduit dans le langage courant des vocables spéciaux auxquels l'humanité ne renoncera pas facilement.

Note 128: (retour) La Fronde du jeudi 13 septembre 1900.

Autre signe des temps dont la gravité saute aux yeux: parmi les nouveautés qui ont soulevé le plus d'étonnement, de moquerie et de protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et florissants à Londres et aux États-Unis. Paris a le sien, fondé, rue Duperré, par MMmes de Marsy. «C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les enfants: telle sera l'intimité familiale de l'avenir.»

Il est incontestable que ces séparations de corps intermittentes ne semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la fréquentation quotidienne des cercles plus ou moins littéraires? Que d'excentricités cette vie mêlée favorise: cigarette, billard, apéritif et autres affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous l'imaginons studieux et austère, le club nous fait songer, malgré nous, à une réunion de bas-bleus à lorgnons, les yeux rougis et lassés dans les lectures tardives, la tête congestionnée de science et de littérature, sans tournure, sans grâce, sans élégance, sortes d'êtres hybrides qui ont cessé d'être femmes sans être devenus des hommes.

Il paraît cependant, d'après les relations les plus dignes de foi, que ces clubs de femmes fonctionnent aux États-Unis le plus correctement du monde, qu'ils respirent toute la «respectabilité» anglo-saxonne, et qu'après les soucis et les tracas d'une journée d'affaires, c'est une joie pour le mari de dîner en tête-à-tête avec une femme qui a «écrémé» pour lui les journaux et les revues, feuilleté les livres à la mode et recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distinguée appelle le «reportage conjugal 129».

Note 129: (retour) Mme Dronsard. Le Correspondant, du 25 septembre 1896, p. 1091.

Il y a un revers, hélas! à cette jolie médaille. Ce que la «femme nouvelle» recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes, une société sans mâles, une assemblée sans maîtres. Et cette innovation est la marque d'un individualisme regrettable et le prélude d'une division fâcheuse. Elle obéissait à cet égoïsme séparatiste, cette Américaine qui déclarait à M. Paul Bourget d'un ton décisif: «Nous tenons à briller pour notre propre compte!»

Comme si nos «maîtresses de maison» ne régnaient point dans leur salon! A écarter les hommes de leurs réunions, ces dames pourront apprendre à discourir, à pérorer, même à plaider les plus mauvaises causes; en revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez nous, la conversation, qui, hélas! languit et se meurt, est la grâce, souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient admis à leur donner la réplique. Il en va de la causerie, qui est la lumière des salons, comme de l'électricité qui, pour jaillir en éclair, suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la conversation devient aisément vide ou banale. Qu'un homme intelligent s'y mêle, et elle s'avive, se relève, s'échauffe. J'en appelle à l'expérience des dames.

Faut-il rappeler que le flirt lui-même, malgré sa provenance américaine, et ses libres allures, ne trouve point grâce devant le féminisme intransigeant? On ne voit plus là qu'un amusement d'enfant, qui ne saurait convenir à des femmes versées dans les hautes études et rompues aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rêvent de chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intéresser à ces escarmouches spirituelles, à cette bataille de fleurs, à ce duel de salon entre gens d'esprit, où le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les coups de langue et les coups d'éventail?

Il convient pourtant que les qualités propres à chaque sexe se joignent et se marient aux qualités inverses, si l'on veut qu'elles ne se tournent point en défauts. N'est-il pas à craindre que, sans le contact des hommes, la sensibilité des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise ou s'exaspère en susceptibilité pointilleuse et maladive? Même en admettant que l'homme ait, par définition, l'avantage de l'énergie et le mérite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce délicat avec les femmes à corriger sa rudesse, à tempérer ses emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se complétant les unes par les autres. Ne séparons pas ce qui doit être, par un dessein visible de la nature, incessamment uni et combiné.

Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles manières! Il n'est que temps: nous perdons le goût des nuances, de la finesse et de la mesure. La rudesse démocratique tend à chasser la galanterie française de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce dureté? est-ce sottise? Le coeur est-il moins délicat, ou l'esprit moins affiné? Le goût du bien dire, l'ironie légère et rieuse, cette hardiesse simple et aisée qui ne dépasse jamais l'extrême limite des libertés permises, cette bonne grâce qui a été jusqu'à nos jours dans les usages de notre société et dans les traditions même de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend plus à demi-mot. C'est à croire que nous ne sommes plus assez bien élevés pour nous plaire aux intentions, aux délicatesses, aux élégances du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudités et aux inconvenances de la triste littérature dont nous nous repaissons depuis un quart de siècle. Qui donc nous guérira de cette dépravation du goût et de la politesse, sinon la retenue et la grâce des femmes?

Et c'est au moment même où les douces et belles manières s'en vont, que des femmes systématiques se plaisent à provoquer le divorce des sexes, à diviser la société en deux camps ennemis,--côté des dames, côté des hommes,--en soufflant à ces deux moitiés de l'humanité un individualisme de plus en plus ombrageux et fermé! La plupart des associations féministes marquent un esprit d'exclusion et de séparatisme; elles ont une tendance à refuser tout pouvoir à l'élément masculin. Les clubs isolés en sont une curieuse manifestation. Non moins intolérante que l'abeille, la société féministe de l'avenir a quelque chance de ressembler à une ruche hostile aux mâles, sans qu'on puisse augurer qu'on y fera d'aussi bonne besogne.

Mais à vouloir mettre l'homme à la porte de leurs réunions, à repousser ses offres de tutelle et de protection, à le traiter en égal, en adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'être prises au mot. Nous avons entendu, dans un congrès féministe, une apôtre imprudente nous renvoyer avec mépris cette forme de déférence protectrice et tendre, qu'on appelle encore la vieille galanterie française. Eh bien! soit! Puisque ces dames ne veulent plus de nos égards et de notre respect, elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la leçon est dure. Elles seraient mal venues à s'en plaindre: les moeurs à venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des dédains et des prétentions extravagantes du sexe faible, lorsque le féminisme, à force d'exigences et de maladresses, aura fatigué la patience et la longanimité des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mâles prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?