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Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Chapter 126: I
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About This Book

The author surveys the contemporary feminist movement by tracing its origins, aims, and principal grievances, and by analyzing the social, legal, economic, and moral conditions that shape women's status. He presents competing arguments about inequality and emancipation, contrasts conservative and radical reactions, and examines proposed reforms affecting family structure, education, civil rights, and professional life. The study emphasizes a measured, impartial appraisal of claims from both sexes, highlights the complexity and range of feminist demands, and seeks a coherent sequence of problems and solutions that balances individual liberty with social stability.

IV

L'émancipation intellectuelle de la femme poussée à outrance soulève un dernier grief, et l'on trouvera peut-être que c'est le plus grave. En admettant que l'érudition féminine soit, un jour ou l'autre, à la mode, et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des demoiselles géniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage ne coupera point court à ces sottes vanités,--on doit se demander avec appréhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au mariage, nous feront la grâce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le voudront-elles? La question de la maternité des femmes savantes est digne de préoccuper ceux qui ont à coeur l'avenir de la race. Or, les femmes de grand esprit sont souvent stériles; à tel point qu'on se demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificité.

On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rôles. Cela est si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une réelle puissance cérébrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrétan, un «homme caché». Les femmes de talent ne sont pas rares qui présentent des caractères virils. Celles-là sont, au pied de la lettre, de véritables confrères; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a dit de son côté: «Il n'y a pas de femmes de génie; lorsqu'elles sont des génies elles sont des hommes.»

Les hautes études exigeant une dépense de force nerveuse, un effort de tête, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les ressorts de l'être pensant, il semble bien que la généralité du sexe féminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la production intellectuelle, sans porter préjudice à la reproduction de l'espèce. Doué, au contraire, d'une énergie plus résistante, pourvu d'un organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose d'une réserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus avant la recherche intellectuelle et la pénétration scientifique, sans d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perpétuité de la famille.

L'expérience des États-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus autorisées y attribuent déjà la décroissance progressive de la natalité à la culture excessive ou prématurée de l'intellectualité des femmes. Par exemple, le docteur Cyrus Edson, «commissaire de santé» de l'État de New-York, déclare expressément que l'Américaine dégénère: parce que, durant les années d'adolescence, sans souci des indications et des exigences de la nature, on surmène les forces mentales de la jeune fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus être mère. Impuissance physique ou aberration mentale, voilà donc où conduit le fétichisme des grades et des diplômes. Et qu'il est gai de vivre avec des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prévient charitablement: «Une jeune Américaine, élevée comme nous sommes fiers de l'élever, se marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un enfant, deux au plus; puis elle devient méconnaissable, irritable, un fardeau pour son mari et pour elle-même: c'est une malade qui ne guérira jamais 130.» Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer à plus d'une Française?

Note 130: (retour) Cité par Mme Dronsart dans le Correspondant du 10 octobre 1896, p. 137.

Dès lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte à M. Fouillée: «Une force et une dépense d'intelligence qui, si elles étaient générales parmi les femmes d'une société, amèneraient la disparition de cette société même, doivent être considérées comme une atteinte aux fonctions naturelles du sexe 131.» Gardons-nous donc de développer à tort et à travers l'instruction féminine: la maternité en souffrirait. Certes, il est désirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes les lumières utiles; mais veillons à ne point l'encombrer d'une érudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la préparant aux professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe, elle ne soit détournée de son rôle familial, de ses fonctions domestiques, c'est-à-dire de sa vocation d'épouse et de mère. Que si la fièvre de l'instruction «intégrale» doit émousser sa sensibilité, dessécher son coeur, tarir l'héritage de dévouement et d'amour qu'elle tient de ses aïeules; que si, la concurrence individuelle l'entraînant hors de ses fonctions traditionnelles dans la mêlée brutale des égoïsmes, elle oublie peu à peu sa maison, son mari, ses enfants, pour ne songer qu'à elle-même, on verra bientôt la moralité faiblir, l'amour se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des bonnes moeurs: quand elle déchoit, tout s'écroule avec elle.

Note 131: (retour) Alfred Fouillée, La Psychologie des sexes. Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.


CHAPITRE VI

Les infortunes de la femme savante


SOMMAIRE

I.--L'instruction et ses débouchés insuffisants.--Mécomptes et déceptions.

II.--Surmenage cérébral et débilité physique.--Inégalité des forces de l'homme et de la femme.

III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les épines de la science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu.


I

L'élévation spirituelle du sexe féminin poursuivie avec excès ne serait pas seulement dommageable à l'homme, à la famille et à la société: la femme elle-même serait la première à en pâtir, si elle n'a pas, comme nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout la force physique, indispensables pour en profiter.

On nous sait partisan d'une plus sérieuse et plus complète instruction des femmes; on nous sait convaincu que ce développement de culture est susceptible de se résoudre en lumières et en bienfaits pour l'humanité tout entière. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard ces acquisitions intellectuelles devaient détourner la femme de son rôle naturel, ou nuire à sa santé, ou compromettre sa dignité, sa moralité, sa personnalité, nous n'hésiterions pas à déclarer que le progrès, plus apparent que réel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour elle-même et pour tout le monde. Quiconque étudie le problème de l'expansion intellectuelle du sexe féminin, doit s'appliquer scrupuleusement à éviter ces écueils. Ils ne paraîtront pas imaginaires à qui voudra bien y réfléchir.

A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent à penser qu'il est impossible de remonter le courant féministe; mais les gens prudents doivent s'opposer à ce qu'il submerge ou emporte les fondements essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu'à multiplier les études, les examens, les diplômes et finalement les préoccupations et les fatigues, elle ne multiplie pas nécessairement ses chances d'amélioration, de succès et d'enrichissement. Le féminisme a ceci d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des jeunes filles le mirage d'espérances et d'ambitions décevantes qui, en les détournant des métiers manuels où elles auraient trouvé peut-être à exercer plus profitablement la finesse de leur goût et la délicatesse de leur main, grossissent d'autant l'armée déjà trop nombreuse des déclassées.

A quoi sert de distribuer à profusion les brevets d'institutrices sans place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Françaises aillent en masse au collège et à l'Université: elles n'auront fait, sous prétexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien à qui ne peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientèle et les diplômées sans occupation? Multipliez les lettrées et les savantes: qu'en ferez-vous? Les carrières libérales sont encombrées. La science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours aux estomacs affamés le morceau de pain quotidien. Pour modérer cet appétit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre croissant de jeunes filles vers les hautes études, je ne leur dirai point qu'elles risquent d'accroître outre mesure le nombre des bas-bleus et des précieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction un peu développée incline les âmes faibles aux tentations de vanité; qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pédantes et même d'insupportables orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivés, les «poseurs», comme l'on dit, sont-ils si rares?

Mais ce que j'appréhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les déceptions probables, ne dégénère en misanthropie, en rancune, en jalousie, d'autant plus facilement que le goût de la science et la soif de l'étude procèdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de jeunes femmes lettrées, d'un désir de lutte, d'un besoin de concurrence, d'une ambition d'égaler l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et impressionnables assignent, généralement, à l'accroissement des connaissances qu'elles convoitent, un but très individualiste: c'est, à savoir, l'émancipation de leur raison, l'expansion de leurs facultés, l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure à toutes les curiosités, avides de connaître et d'expérimenter la vie, ambitieuses de briller, malaisées à satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants, de nos littérateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes les fibres de leur cerveau vers le succès, vers la renommée, vers la gloire. «Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc; mais il en est peu qui soient capables de chanter une prière.» La voix de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.

Et si nul ne l'écoute, si l'indifférence s'obstine autour d'elle, si le succès ne vient pas, comme il est à prévoir, on verra les incomprises et les dévoyées se révolter contre l'obstacle, et de plus en plus agressives et déplaisantes à mesure qu'elles vieilliront, perdre peu à peu les grâces de la femme sans acquérir l'estime et la considération qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs âmes déçues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveautés les plus hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses encore si, avant l'âge des désillusions et l'amertume des insuccès, elles n'ont point perdu la santé!

II

Eh oui! dans cette question du développement intellectuel des femmes, il y va de leur santé et, par conséquent, de leur vie. Si inquiétante qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe siècle, un médecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse fréquence des maladies nerveuses: «De la bavette, dit-il, jusqu'à la vieillesse, les femmes ne sont plus occupées que de lecture; la passion des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, dès l'âge de dix ans, commence à lire, ne peut être, à vingt ans, qu'une femme à vapeurs.»

Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont même aggravées. Il n'est pas rare que nous infligions le supplice de la lecture à des enfants de cinq à six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec la dégénérescence d'une race vieillie, la lecture fiévreuse et gloutonne des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie électrique qui épuise nos nerfs et brûle notre sang. La névrose est le mal du siècle. Combien de femmes elle dévore! Et comme si les victimes n'étaient pas assez nombreuses, on s'ingénie, sous prétexte d'instruction et d'émancipation intégrales, à en sacrifier de nouvelles au monstre qui les guette.

Quelque cultivée que doive être la femme moderne, il est nécessaire d'enfermer ses désirs d'apprendre et de contenir ses appétits de savoir en de sages limites. Et nous persistons à croire que ces limites ne peuvent être les mêmes pour les filles que pour les garçons. Vainement on nous objecte sans cesse que «l'esprit n'a point de sexe.» Je réponds à nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en deux êtres très distincts, qu'il se meut à travers deux organismes très différents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement affecté que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolongé. On compare souvent l'esprit à une épée: qu'elle soit chez les deux sexes d'une pointe aussi aiguisée, aussi fine, aussi pénétrante, je le concède; mais le métal est-il aussi solide aussi résistant, aussi fortement trempé? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau chez la généralité des femmes que chez la généralité des hommes. J'en appelle à l'expérience de tous les médecins.

Je ne dis plus à ces dames qu'à nous imiter laborieusement, afin de conquérir des qualités qui ne leur sont pas foncièrement naturelles, leur copie tournera souvent à la caricature; je veux même leur accorder qu'il n'y a point, entre le cerveau féminin et le cerveau masculin, de radicales différences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage cérébral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grâce. A travail égal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur organisation est plus fine, plus délicate, plus fragile. Mme de Rémusat a fait cet aveu: «L'attention prolongée nous fatigue.» La nature le veut ainsi, et nul ne la violente impunément.

D'où il suit, encore une fois, que les mêmes recherches et les mêmes carrières ne peuvent être également poursuivies par les femmes et par les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux deux sexes même instruction et même pédagogie, mêmes efforts et mêmes travaux, mêmes exercices et mêmes professions. Le sexe faible (ce qualificatif est ici tout à fait à sa place) ne saurait se vouer aux mêmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces.

A cela, on pense bien que les prophètes du féminisme intégral opposent obstinément que le passé et le présent ne prouvent rien contre l'avenir: ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a pétri et façonné un être factice qui disparaîtra au fur et à mesure de son émancipation. Condamnée à une vie sédentaire, confinée dans son ménage, sans cesse repliée sur elle-même, la femme s'est développée, comme dit M. Lourbet, dans le sens des «émotions affectives nées de sa fonction de mère.» Cet état se perpétuant à travers les siècles, l'atavisme a créé chez la femme une infériorité artificielle, transitoire, momentanée, qui, n'étant ni organique ni constitutionnelle, pourra disparaître avec les conditions de l'éducation qu'elle reçoit et les ambiances du milieu où elle se meut. Laissez-la jouir de la libre activité de son compagnon, laissez-la boire à volonté à toutes les sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser rapidement à notre niveau. Écoutez ce cri de belle et fière assurance poussé par une doctoresse ès lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: «A nous la vie intense, sans entraves, le libre développement, la forte éducation, notre part de l'héritage commun, et dans quelques siècles on verra si nous avons marché 132

Note 132: (retour) La Femme moderne par elle-même. Revue encyclopédique déjà citée, p. 886.

M. Lourbet trouvera peut-être ma réponse «viciée par des sentiments égoïstes et puérils;» il m'accusera sans doute de «myopie d'esprit;» mais je ne puis croire à de si prodigieuses métamorphoses 133. Les femmes auront beau marcher,--et les siècles avec elles,--il est une chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par suite, leur tempérament. La question féministe a, si j'ose dire, un côté viscéral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans prétendre que la femme soit une malade,--expression qui traîne après elle des insinuations désobligeantes,--il faut bien reconnaître que la nature, qui l'a faite pour être mère, lui inflige des misères, des tourments ou, du moins, des sujétions que l'homme ne connaît pas. Sa vie n'a point la régularité de la nôtre; elle est traversée de défaillances qui avivent sa sensibilité et énervent son courage. Elle restera, quoi qu'on dise, l'éternelle blessée chère à l'âme compatissante des poètes. Et n'étant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans grand dommage pour sa santé, à faire tout ce que font les hommes. Des indications mêmes de la nature, il résulte que le sexe féminin est prédestiné à certaines fonctions, et qu'à les négliger, à les contrarier, il s'expose aux plus périlleuses déformations, à l'épuisement prématuré, à l'enlaidissement, à la maladie, à la mort.

Note 133: (retour) Jacques Lourbet, La Femme devant la science contemporaine. Alcan, 1896.

III

Enfin, ce n'est pas seulement la santé physique des femmes que menace un intellectualisme immodéré, c'est encore leur santé morale, leur équilibre spirituel, la paix de leurs âmes. Eu égard à leur complexion même, les femmes sont douées d'un tempérament impressionnable, sensitif, presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible, affinée, polie, civilisée par un concours de soins habiles, une merveille d'élégance précieuse alliant les délicatesses du sentiment à toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous qu'elle goûtera le contentement du coeur avec les pures jouissances de la pensée? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un être aimé, pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race.

Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme apôtre, l'«évangéliste», nous déclare que la vierge forte demeure l'idéal de l'Ève à venir, qu'il vaut mieux s'enrôler libre dans la phalange sacrée, et que, suivant le mot d'un personnage de roman, «l'aristocratie des femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point d'hommes 134.» On pense que l'étude sera pour ces fortes têtes un dérivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'âme de presque toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux lettres ou aux mathématiques: rarement, très rarement, la science comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problème féministe: il ne faut pas que les choses de l'esprit empiètent sur les choses du sentiment. Lorsque celui-ci est refoulé, violenté, blessé par celui-là, il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne souffre cruellement au plus profond de son être.

Note 134: (retour) Frédérique de M. Marcel Prévost.

Nous voudrions croire à cette parole de Mme Augusta Fickert: «L'émancipation féministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme et, par elle, l'espèce humaine entière à la liberté et au bonheur! 135» Mais combien cette affirmation est téméraire! La science ne fait pas le bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fièvre et un tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dévorante et s'exaspère en soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intempérance aux fruits de la science, toute autre nourriture paraît fade. Dès maintenant, il est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mères produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur appétit. Elles voudraient posséder le monde entier pour connaître la saveur de toutes choses.

Note 135: (retour) La Femme moderne par elle-même, loc. cit., p. 860.

Et c'est ici que le châtiment commence, leur passion ne pouvant plus être rassasiée, ni leur curiosité satisfaite. Et comment la science, que notre siècle poursuit avec avidité, serait-elle capable de nourrir et de remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son idéal, nul n'est assuré de l'atteindre. Le travail de la pensée ne va point sans déceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamnés à chercher toujours sans jamais rien découvrir? Que de fronts charmants risquent de s'assombrir et de se faner prématurément sous le poids des préoccupations intellectuelles? Quand le succès ne suit pas l'effort, le découragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume de l'avortement, le pessimisme final et peut-être la sombre désespérance. Combien ont commencé par adorer la science, qui l'ont finalement maudite?

C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe éminente, dont les travaux mathématiques furent, en 1888, honorés du prix Bordin par l'Académie des sciences de Paris. Elle mourut à quarante ans, malheureuse et désabusée. Que nos amoureuses d'indépendance et de savoir méditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en plein triomphe: «Que la vie est donc une chose horrible! écrivait-elle à l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bête de continuer à vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser qu'il m'en reste autant à vivre. Bien des personnes me font songer à des insectes dont les ailes auraient été arrachées, plusieurs articulations écrasées, les pattes brisées et qui ne se décident pas à mourir.»--«La création scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur, puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanité. C'est folie que de passer les années de sa jeunesse à étudier; c'est un malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entraînent dans une sphère où elle ne sera jamais heureuse.» Et quand les honneurs lui viennent de Paris, elle répète: «Je ne me suis jamais sentie si malheureuse, malheureuse comme un chien 136

Note 136: (retour) Souvenirs de Sophie Kovalewski écrits par elle-même et suivis de sa Biographie par Mme Leffler, duchesse de Cajanello; Hachette, 1895.

Ces plaintes à fendre l'âme partent d'un coeur désespéré. C'est qu'il faut à la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de la célébrité. Qu'on la suppose comblée de tous les dons et honorée de tous les succès, il manquera quelque chose à son coeur, parce qu'elle a moins besoin de comprendre et d'être comprise que d'aimer et d'être aimée. A une âme qui a soif de tendresse, tout le génie du monde ne saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les créations de son esprit lui attireront l'admiration des spécialistes: elles seront impuissantes à lui assurer ce qu'elle désire par-dessus tout, l'occasion de se dévouer, de rendre à qui le mérite affection pour affection et de répandre à profusion les trésors de sa tendresse sur les élus de son choix. Montaigne a écrit ceci: «Le savoir est un dangereux glaive et qui empêche et offense son maître, s'il est en main faible et qui n'en sache l'usage.» Avis à ceux qui rêvent de mettre cette arme aux mains de toutes les jeunes filles!

Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultivée, une savante, pour dire le mot. Son énergie et son talent sont d'un homme. Elle n'est plus jeune: le travail de tête a fané son visage; les longues lectures ont fatigué ses yeux. Elle est sèche et raide, sans beauté, sans grâce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe disgracieuse et vieillie, brûle une âme ardente, un véritable coeur de femme, avide de rendre amour pour amour. Préservée de toute chute par l'élévation de son esprit et par l'orgueil de sa volonté, elle s'enferme en une réserve dédaigneuse et froide et se réfugie dans un labeur obstiné, afin de distraire par la fièvre de l'étude son pauvre coeur abandonné qui, à de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage des rêveries du soir, aux demi-clartés de la petite lampe, se gonfle malgré elle de tristesse et de regret.

Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet être artificiellement virilisé, s'échappe furieusement en révoltes et en malédictions. Que les crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont traversées? L'une d'elles écrivait à Francisque Sarcey: «Être étrangère partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours et toujours tourner dans le même cercle! Voilà tantôt vingt-deux ans que cela dure! C'est le supplice perpétuel. J'ai quarante-six ans: c'est demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du désespoir final! Déjà, j'ai songé à finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce serait fini... Mais non, je crois. Et après 137?» Et si elle ne croyait pas? Décidément, le «préjugé religieux» a du bon.

Note 137: (retour) L'Institutrice de province. Annales politiques et littéraires du 23 mai 1897, p. 322-323.

Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est incapable, à elle seule, de nous rendre honnêtes et vertueux. Ce serait folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affinée est impuissante à remplacer la volonté. Voir juste est une chose, bien agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison éclairée, n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractère qui manque le plus. Il ne suffit pas de connaître le bien pour le pratiquer, ni d'être renseigné sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir son devoir, toutes les lumières ne servent de rien. Sainte-Beuve rapporte d'une femme célèbre du XVIIIe siècle, plus réputée pour son intelligence que pour sa vertu, qu'«elle était destinée à être toujours sage en jugement et à faire toujours des sottises en conduite.» Jeanne d'Arc fut une héroïne et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le génie de George Sand lui ait été de quelque secours pour régler sa vie.

Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trébuchent à chaque pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la géométrie ou la médecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous êtes égoïste, doux et compatissant si vous êtes dur et brutal. Il n'est point besoin surtout d'être savante pour être vraiment femme. Lisez les discours sur les prix de vertu: vous y verrez les créatures les plus simples et les plus naïves cultiver l'héroïsme, sans soupçonner même la grandeur de leur dévouement. Donnez la même instruction à deux jeunes filles: elle fera souvent de la première un esprit juste et un coeur droit, sans corriger l'autre de sa sécheresse ou de son étourderie.

Il se peut donc qu'une femme soit très vertueuse sans être très instruite. La culture scientifique ne développe pas inévitablement la force morale. Certaines femmes de mérite ont le tort de partager le préjugé sentimental du XVIIIe siècle, qui attribuait à l'instruction toute seule une valeur éducatrice: illusion dangereuse que Taine a percée à jour. Au vrai, il n'y a point de relation nécessaire entre les lumières de l'esprit et la noblesse du caractère.

Mais pour n'être pas absolument moralisatrice, une bonne culture intellectuelle ne saurait tout de même gâter la femme plus que l'homme. Elle peut guérir l'un et l'autre de la routine et de l'intolérance et, en leur faisant mieux voir la vérité, les rendre plus capables de l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos établissements de haute culture académique, mais en les prévenant des épreuves et des déceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts, il est à prévoir que l'expérience refroidira peu à peu l'enthousiasme d'apprendre, la fièvre de savoir, le feu sacré dont brûlent certaines têtes éprises de «féminisme intégral». Une sélection se fera parmi ces fières ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit point trop douloureuse.



CHAPITRE VII

Instruisez-vous, mais restez femmes


SOMMAIRE

I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supériorité morale du sexe féminin sur le sexe masculin.--Beauté et bonté.

II.--Ce qu'a produit la vieille éducation française.--L'antagonisme des sexes est antisocial et antihumain.

III.--Le vrai et utile féminisme.--Régénération sans révolution.


I

En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumière, plus de sérieux, notre grande préoccupation est que ce progrès intellectuel ne soit pas acheté par elle au prix d'une diminution morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prétexte de science et de liberté, on «dénature» la femme. Toutes ses qualités de coeur, d'affection, de dévouement, nous sont nécessaires. Tant vaut la femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recèle des trésors de pitié, de désintéressement, de vertu, qu'il serait criminel d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes valent mieux que nous. Là est leur maîtrise, et nous la saluons en toute humilité. En veut-on des preuves?

D'abord, les statistiques établissent que la femme est moins criminelle que l'homme. Pendant l'année 1894, ont été accusés: 1 327 hommes et 377 femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de crimes contre les biens. Sur 104 614 récidivistes, on comptait, à la même date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces renseignements judiciaires, il résulte qu'il existe plus de coquins que de coquines.

Autre preuve de supériorité morale du sexe féminin sur le sexe masculin: après avoir établi que, dans tous les pays, les divorces sont généralement prononcés à la demande et au profit des femmes, le docteur Bertillon conclut qu'en règle générale, «les hommes font environ quatre fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font d'insupportables épouses.» Et pour infirmer ce témoignage, personne n'aura le mauvais goût d'insinuer que les femmes sont peut-être pour quelque chose dans la détestable humeur de leurs conjoints. Elles ne manqueraient point, du reste, d'écraser leur contradicteur sous le poids d'une autorité indiscutable: par la bouche de M. le comte d'Haussonville, l'Académie française a proclamé, dans sa séance du 26 novembre 1896, que «la proportion de la vertu académique est singulièrement favorable aux femmes.» Il est assez rare que les prix Montyon soient mérités par des hommes. La raison en est que «le dévouement est par excellence la vertu de la femme.» Et l'éminent rapporteur ajoutait: «Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec héroïsme, et celles-là, on nous les propose. Les autres, on ne nous les signale même pas. Il paraît toujours si naturel aux hommes que les femmes soient dévouées!»

N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frères et parents, époux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en détail et en secret. Et par là j'entends ce constant oubli de soi, cette succession ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignorés, dont se compose la vie d'une femme véritablement aimante: sacrifice de ses jours et de ses veilles, de ses goûts, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises, toute cette immolation lente, dont une femme, appréciée en Italie pour son talent poétique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle «s'accomplit dans le silence du foyer, des écoles, des hospices où la femme, mère, éducatrice, soeur de charité, se consacre toute au bien-être des autres, à les élever, à les sauver de la mort physique et morale 138

Note 138: (retour) La Femme moderne par elle-même, loc. cit., p. 843.

Non, ce n'est pas une exagération de prétendre que toute femme porte en ses veines un peu du sang généreux de la soeur de charité; et sans aller jusqu'à prétendre qu'elle trouve un plaisir extrême à appliquer des cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne d'infirmière ne répugne pas plus à sa délicatesse qu'elle n'effraie son coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour panser toutes les blessures. Sa résignation, sa douceur, sa compassion, sa vertu, sont des dons supérieurs que la nature refuse à beaucoup d'hommes éminents, dons aussi précieux, aussi incommunicables que leur génie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvède Barine, chez laquelle le talent égale la modestie, nous dire avec une simplicité touchante: «Le meilleur de mes idées se trouve dans Pascal; le voici: «Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne valent point le moindre mouvement de charité.» Et ce mouvement est la respiration même du coeur féminin, sa raison d'être et sa vie.

Que voilà bien la dignité et la supériorité des femmes! Les philosophes qui nous représentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient sans doute à la femme vraiment femme, dont l'âme est bonne autant que l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps s'harmonisent délicieusement; et de même qu'elle nous surpasse en vertu, en affection, en dévouement, de même encore elle nous prime par l'agrément, la finesse et le charme. Matérielle beauté, immatérielle bonté, tels sont les titres de prééminence que l'homme ne saurait lui disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et méchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent à leur mission, à leur fonction, à leur devoir social, qui est la grâce et la tendresse.

Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'égalité des sexes: chacun a ses privilèges de nature, ses qualités originelles et ses prérogatives éminentes. Dès lors, nous pouvons nous dire supérieurs aux femmes en certains points, sans rabaisser leur mérite ni blesser leur amour-propre, puisqu'elles rachètent et compensent ce qu'elles ont en moins par des avantages physiques et des qualités morales, qu'il n'est point donné aux hommes de reproduire également.

II

Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette vieille éducation française, prudente et fermée, que le féminisme a coutume de railler? Il faut cependant constater, pour être juste, que la femme française est restée capable d'héroïsme, de cet héroïsme quotidien qui consiste à tenir tête obscurément à la mauvaise fortune, aux peines, aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet héroïsme particulier qui, aux moments de panique, consiste à se dévouer quand de plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la démonstration en est faite) que le niveau moral des femmes est très supérieur à celui des hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primauté rare qu'elles croient encore à l'efficacité des grandes idées, au désintéressement, à l'amour, à tout ce qui élève et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en l'idéal, quelles que soient les amertumes et les désillusions de la vie, elles conservent dans le secret de leurs âmes le trésor des pures aspirations et des généreuses vaillances.

Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc qu'elle n'est pas si mauvaise, si surannée, si futile, cette vieille éducation qui consiste à entourer la jeune fille de soins jaloux, à la préserver des contacts prématurés du monde, à la couver chaudement sous l'aile de la mère! On ne voit point que tant de précautions l'aient placée en un état d'infériorité avilissante. Initiée prématurément au goût de l'indépendance et à la connaissance des hommes, exposée de bonne heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle point, par contre, d'être une jeune fille «bien élevée»? A la viriliser à outrance, comme un certain féminisme le réclame, elle sera certainement moins timide; est-il sûr, en revanche, qu'elle soit plus charmante aux heures de gaieté et plus courageuse aux jours d'épreuve? Ne soyons pas injustes envers le passé, ne répudions point son héritage. Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tâchons de le compléter, de l'enrichir, de l'améliorer, nous disant que, même en cherchant le progrès, même en aspirant à plus de lumière et à plus de liberté, une société ne doit jamais rompre la chaîne de ses traditions morales.

Au point où nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y a point de sexe qui soit absolument supérieur à l'autre, et que l'homme et la femme ont des aptitudes, des penchants, des goûts, des tempéraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces différences de nature les prédestinent à des fonctions distinctes. Confions donc à chacun d'eux les rôles dans lesquels ils doivent exceller de par leur constitution même. De la dissemblance des organes et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de profiter à tous. Le bonheur des individus et le progrès de l'humanité nous font une loi de laisser l'homme et la femme à leurs places respectives.

C'est donc à tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le compagnon. De grâce, ne parlons plus du «duel des sexes»: au lieu de se traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en alliés! La vérité est que l'homme ne peut rien sans la femme, de même que la femme ne peut rien sans l'homme. La civilisation dépend de leur entente cordiale, de leur union. D'où il suit que le but de l'instruction et de l'éducation des femmes ne doit pas être le développement égoïste de leur «autonomie mentale». Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rêvent de voir la femme libre «faire un solo dans le concert humain.» Cet individualisme, plus ou moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas même capable d'apporter la joie et le contentement à qui que ce soit. Vae soli! L'homme et la femme ne sont point nés pour chanter isolément, mais en choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se mêlent comme leurs âmes. Étant faits l'un pour l'autre, ils doivent être l'un à l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de bonheur qui se puisse goûter sur terre réside dans l'harmonie des sexes; et s'il arrive que l'accord de deux êtres se fonde en une parfaite correspondance de pensée, d'aspiration, de goût et de volonté, alors la vie de chacun, embellie et amplifiée par la confiance et l'affection, élève le couple humain à la plus haute félicité qui se puisse atteindre ici-bas. Ne séparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins, veut manifestement unir pour le bien de l'espèce et la conservation de l'humanité!

III

Il est néanmoins un féminisme qui, dans le domaine du travail intellectuel, rallierait sûrement l'adhésion de tous les sages. On rencontre trop souvent des femmes purement réceptives, dont c'est la triste fonction de refléter les pensées et les sentiments d'autrui. Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et gracieuse, quoiqu'elles parlent français comme tout le monde, c'est-à-dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment même, de temps en temps, des apparences d'idée ou des ombres de raisonnement, ces êtres flexibles et inconsistants, véritables cires molles où le pouce du maître marque à volonté son empreinte souveraine, ne sont pas des personnes. Leur âme est somnolente et inerte. Elles ont la passivité des choses et la souplesse inconsciente des éponges; elles s'imbibent de toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure, l'esprit, les goûts, les tics de leur entourage. Elles produisent un certain effet dans les salons, quand elles ont de la beauté et des manières: ce qui n'est pas rare. Elles savent, à l'occasion, sourire avec grâce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans élégance, les entendues ou les offensées. Mais ne vous y trompez pas: ces figurantes jouent sans conviction un rôle appris dans le salon de leur mère. Dressées aux rites de la frivolité mondaine, elles n'ont ni volonté, ni caractère, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent leur bonheur à vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur suffit de servir de muse aux esthètes, d'idole aux artistes et de mannequin aux couturiers.

Mettons que j'exagère. Il demeure que la frivolité des femmes est malheureusement trop fréquente. De la petite ouvrière à la grande dame, la coquetterie occupe, affolle toutes les têtes, et les dépenses de toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la plus grande plaie de notre époque, c'est la démoralisation de la femme par le luxe. Eh bien! le féminisme opposé comme réactif à cette puérilité, à cet affaissement, à cette dépravation des âmes, est digne d'encouragement: c'est un féminisme modeste, sincère et généreux, qui convie la jeune fille à faire retour sur elle-même, à se pénétrer de son néant relatif, à se corriger de cette nullité élégante que beaucoup d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mères, à sortir, par un vigoureux effort, de l'infériorité mentale et morale où ce travers de vanité l'a mise. Ainsi compris, le féminisme aiderait la femme à se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa propre faiblesse, à s'insurger, non contre les vices des hommes, mais contre ses propres défauts, pour se grandir et se régénérer; il serait, suivant le mot de M. Émile Faguet, «une généreuse révolte de la femme contre elle-même, un désir impatient, impétueux même, de s'amender, de s'améliorer, de se redresser dans tous les sens du mot 139;» bref, ce féminisme serait très légitime, très sain, très digne et très vertueux. Tous les hommes de sens y applaudiraient.

Note 139: (retour) Feuilleton dramatique du Journal des Débats du 5 juillet 1897.

Mais, au lieu de travailler à leur propre perfectionnement, les indépendantes préfèrent à ce relèvement modeste et méritoire un féminisme de protestation criarde et d'émancipation hasardeuse. C'est à qui clamera le plus haut: «Enfants, on nous réprime; jeunes filles, on nous déprime; épouses et mères, on nous opprime!» Et sous prétexte d'affranchissement, armées de leur demi-science, elles s'élancent à la conquête de toutes les professions viriles. On verra tout à l'heure que, pour leur excuse, elles y sont souvent obligées.