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Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Chapter 139: IV
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About This Book

The author surveys the contemporary feminist movement by tracing its origins, aims, and principal grievances, and by analyzing the social, legal, economic, and moral conditions that shape women's status. He presents competing arguments about inequality and emancipation, contrasts conservative and radical reactions, and examines proposed reforms affecting family structure, education, civil rights, and professional life. The study emphasizes a measured, impartial appraisal of claims from both sexes, highlights the complexity and range of feminist demands, and seeks a coherent sequence of problems and solutions that balances individual liberty with social stability.




LIVRE V

ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE DE LA FEMME




CHAPITRE I

La question du pain quotidien


SOMMAIRE

I.--Aspects économiques de la question féministe.--Aggravation de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite bourgeoisie.

II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement d'ambition.--Il faut des places aux diplômées.

III.--Débouchés ouverts a l'activité des femmes.--Le mariage.--Le couvent.--La femme pasteur.

IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition pénible et effacée.--La dévotion leur suffit-elle?


La question féministe est, pour une large part, une question économique. Puisque tant de femmes réclament aujourd'hui le droit au travail, il faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En réalité, le temps qui passe voit s'accroître incessamment le nombre de celles qui sont forcées de gagner leur pain à la sueur de leur front. Le féminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit, une attitude élégante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites villes de province, des femmes existent qui, si appliquées qu'on le suppose aux affaires de leur intérieur, si curieuses même qu'elles soient des affaires de leurs voisins, commencent à s'ennuyer vaguement de leur situation présente, à rêver éperdument d'une situation meilleure; sans contester que l'activité électrique, qui nous enfièvre, entraîne l'épouse, même heureuse, vers un idéal de vie plus agissante, et qu'à mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus élevés, elle trouve plus pénible qu'autrefois de rester confinée dans l'obscurité du ménage; sans méconnaître, enfin, que la trépidation qui nous secoue commence à l'envahir et à l'énerver, et qu'en somme, dans une société tourmentée comme la nôtre, le sexe féminin soit excusable de prétendre jouer un rôle de plus en plus indépendant et personnel,--il est moins douteux encore que, plus nombreuses d'année en année, de pauvres filles bien douées et parfois bien nées, sans ressources, sans dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obligées de lutter, comme les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque jour.

I

Cela est vrai de l'ouvrière aussi bien que de la bourgeoise. D'après les plus récentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant d'une profession, contre 500 000 rentières ou propriétaires. Ce chiffre représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt ans et au-dessus. Ce qui revient à dire que la moitié des femmes françaises gagnent leur vie en travaillant.

Dans le peuple, les mères chargées d'enfants ne peuvent plus se vouer exclusivement à leur ménage; elles y mourraient de misère. En plus du besoin qui les condamne, sous peine de mort, à demander des ressources au travail extérieur, le machinisme, qui a renouvelé l'industrie, a porté un coup funeste à l'atelier domestique et jeté l'ouvrière hors du foyer, où elle vaquait à sa tâche coutumière en surveillant les enfants. La vie de famille a été si gravement modifiée par la vapeur et la mécanique, que bon nombre d'ouvrières sont dans la triste obligation de déserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuité des fabriques et des usines.

Épouses et mères, telles étaient les deux fonctions de la femme, l'alpha et l'oméga de sa destinée. Maintenant, il lui faut en plus gagner son pain et, à cette fin, abandonner son intérieur pour travailler au dehors. Qu'on s'étonne, après cela, qu'elle revendique le droit à un salaire honorable! Il serait cruel de lui répondre, fût-ce avec un doux regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le ménage, pour l'amour. Aimer, avoir des enfants et les élever, garder le foyer et filer la laine, voilà un joli rôle qui pouvait suffire aux heureuses mères d'autrefois; quant à la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.

Notre petite bourgeoisie, si digne et si intéressante, n'est pas beaucoup plus fortunée. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intérêt et les conversions de la rente ont réduit gravement son modeste budget. Et du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup même ont dû s'éloigner de la demeure paternelle, qui n'était plus assez riche pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises résolument en quête d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de dire que, dans nos classes intermédiaires, le féminisme est né, moins des conceptions très contestables de l'égalité des sexes que de l'appauvrissement du foyer familial et des difficultés croissantes de la vie. Et comme au début les écoles étaient largement ouvertes et les positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles pauvres de bonne famille s'y sont précipitées.

Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et surabondamment occupées, n'ont pas suffi longtemps à l'afflux des aspirantes. Maintenant le féminisme cherche et réclame d'autres débouchés. Pour ce qui est particulièrement des femmes qui ne sont point engagées dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et les veuves, subvenir par elles-mêmes à leur entretien, il est à conjecturer qu'elles s'appliqueront à forcer l'entrée des nombreuses carrières qui leur sont fermées. En quoi ce mouvement d'invasion pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler pour vivre.

II

Du jour même où l'on s'est décidé à ouvrir aux filles les collèges, les lycées et les facultés, du jour où, pour obéir aux suggestions des pédagogues, on a mis à la disposition de nos demoiselles les brevets et les diplômes, il était facile de prévoir, qu'après avoir pâli sur les livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne se résoudraient point à considérer leurs titres universitaires comme des titres nus, simplement décoratifs, poursuivis avec désintéressement, ad pompam et ostentationem. Aujourd'hui la République distribue la même instruction aux deux sexes; elle équipe et exerce également les filles et les garçons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les mêmes armes et les soumet au même entraînement. Comment s'étonner que bon nombre d'étudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos étudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent à tirer parti de leur instruction pour vaincre, c'est-à-dire pour vivre?

La graine de bachelières, de licenciées et de doctoresses devait logiquement s'épanouir en moisson de praticiennes décidées à envahir les bureaux, les prétoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune fille a subi le long labeur d'accablantes études et sacrifié au désir d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaieté, souvent même sa grâce et sa santé, lorsqu'elle mesure la supériorité que son savoir, ses diplômes,--et aussi son orgueil,--lui assurent à rencontre du commun des mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce à utiliser cette force patiemment accumulée? Ce serait, de sa part, héroïsme ou folie de se refuser à tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la préparer à la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mêler? Pourquoi lui distribuer les grades et les diplômes, s'il lui est interdit d'en user? Pourquoi lui apprendre un métier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer? A cela, l'État n'a rien à répondre. Il est bien inutile d'armer savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si d'invincibles préjugés les tiennent éloignées du champ de l'action et les relèguent au foyer pour garder les malades et panser les blessés. Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur savoir et leur mérite. Après avoir partagé nos labeurs, elles aspirent à partager nos bénéfices. Cette prétention est dans l'inéluctable logique des choses.

A ce propos, M. Izoulet a écrit: «L'âme féminine a conquis sa dignité mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tôt ou tard en accroissement de dignité légale, car le passage est irrésistible du psychique au juridique 140.» Rien de plus vrai: comme le flot pousse le flot, un accroissement de lumière engendre un accroissement de conscience; un accroissement de conscience détermine un accroissement de pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entraîne finalement un accroissement de droit.

Note 140: (retour) Lettre citée dans la Faillite du mariage de M. Joseph Renaud, p. 33.

Décidée à n'être plus le satellite de l'homme, mais à briller de son propre éclat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel que la femme réclame le droit au libre travail. Mais ses réclamations seraient moins instantes et moins générales, si le besoin ne la chassait souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que beaucoup parviennent à vivre maigrement à la maison. Qu'on approuve ou qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut la subir. Ce n'est pas un bien, mais une nécessité; ce n'est pas un idéal, mais une fatalité.

Hors de là, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie pourrait-elle suivre?

III

Pour ne point parler de l'amour vénal que tout le monde doit flétrir et pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-même, il est au besoin d'activité des femmes trois débouchés normaux: le mariage, la religion ou l'industrie.

Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de l'espèce et aux indications de la raison, c'est à quoi nul ne saurait contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'être épouse et mère. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population française compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que cet excédent soit inférieur à celui qu'on relève en Angleterre, il mérite cependant une sérieuse considération. D'autre part, l'effectif du célibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misère et en souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici des femmes heureuses qui jouissent de la sécurité du lendemain, ou de l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et à bien des veuves, il faut une carrière, un gagne-pain. Il convient donc de préparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des carrières honorables et lucratives à l'activité inemployée des femmes qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent contre la vie,--depuis l'ouvrière et la servante jusqu'à la caissière et l'artiste?

Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon même aux résistances de l'esprit chrétien. On peut ramener à trois règles la condition des femmes selon la conception de l'Évangile: 1º devant Dieu, la femme est l'égale de l'homme; 2º dans la famille, c'est à l'homme de commander et à la femme d'obéir; 3º dans la société, la femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors. Fidèle à ce programme, l'Église tient pour désirable que le sexe féminin ne s'épuise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dépense aux offices de la vie publique.

Ce n'est pas à dire que les femmes, qui n'ont point de goût pour le mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions religieuses un refuge et un appui. En France et, plus généralement, dans les pays catholiques, l'Église offre au sexe féminin d'innombrables asiles, où filles et veuves trouvent dans la vie de communauté un aliment à leur besoin de dévouement et de charité. Depuis des siècles, l'institution de la virginité monastique a donné au féminisme une solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en décroissance dans les communautés de femmes. Les statistiques officielles ont constaté 127 783 congréganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier 1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses étrangères établies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre des religieuses françaises établies à l'étranger. Suivant le R. P. Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congréganistes françaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires disséminées à travers le monde.

Le passé a connu même de véritables sociétés coopératives de femmes qui, sous le nom de «béguinages» ou de «fraternités», offraient aux ouvrières indigentes un réconfort pour leur vertu et une protection pour leur travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces appellations de mères, de filles et de soeurs. Certaines de ces communautés se transformèrent en ordres monastiques, en refuges ou en pénitenciers.

Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie la question féministe, puisque, d'après les chiffres que nous venons de citer, plus de 160 000 Françaises y trouvent, à peu de frais, une vie honorable et une retraite assurée. Par contre, dans les pays protestants où les asiles de piété ne s'ouvrent plus guère à la femme qui n'a pas le moyen ou le goût de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont comme frappées de «mort sociale 141». Que si jamais, par hypothèse, on fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos villes à toutes les délaissées, à toutes les misérables, aux domestiques sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes déchues ou abandonnées, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse à concevoir.

Note 141: (retour) Holtzendorf, cité par P. Augustin Rösler, op. cit., p. 290.

Privées des débouchés du couvent catholique, les femmes protestantes d'Amérique s'insinuent tout simplement dans le clergé méthodiste, baptiste ou unitarien. Elles se font d'emblée «ministres du Verbe divin». Lors de la dernière exposition de Chicago, on a pu voir, le jour de la Pentecôte, de charmantes «ladies» revêtues de l'habit ecclésiastique,--une ample tunique noire passée sur le costume de ville,--prêcher et officier avec une dignité, un art et une grâce qui ont ramené au temple bien des pécheurs endurcis. «Derrière les officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un témoin oculaire, étaient assises, régulièrement ordinées, parmi lesquelles plusieurs négresses 142

Note 142: (retour) Kaethe Schirmacher, Journal des Débats, du 4 septembre 1896.

Il n'est pas à croire que les prêtres de l'Église catholique aient à redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose. Bien que Jésus ait été suivi dans ses courses apostoliques par de pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumônes, on ne voit point qu'il leur ait confié jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples d'élection qu'il a dit: «Allez et prêchez l'Évangile à toute créature.» De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait à la dernière cène. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux honneurs du ministère ecclésiastique. Et depuis lors, une discipline constante les a écartées de la chaire et de l'autel.

A défaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait, d'ailleurs, à éloigner les femmes du sacerdoce romain. La femme confesseur,--si agréable que puisse être cette nouveauté par plusieurs côtés très humains,--viderait peu à peu les confessionnaux de leur clientèle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes confidences sans éprouver le besoin de les épancher en des oreilles amies?

Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la religion, il serait cruel de mettre le sexe féminin en demeure de choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et l'homme. L'Église elle-même n'y songe point. Aussi bien, entre la religieuse et l'épouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mérite considération.

IV

Les vieilles filles! On ne songe pas assez à leur mélancolique destinée. Il semble que ces pauvres délaissées, qui ont senti se faner lentement leur jeunesse et parfois leur beauté, ne comptent pas dans notre société. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence déserte et monotone s'écoule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'étaient mises en marche vers l'avenir avec de beaux rêves et de larges ambitions; et d'année en année, les espoirs déçus et les ardeurs refoulées ont creusé à leur front une ride nouvelle et déposé en leur âme une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi, tristes et inaperçues, jusqu'à ce que la mort les prenne. Elles ont manqué leur vie.

On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y résigner avec grâce. Peut-être; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse ingénue, leur candeur souriante, se refuse à croire au mal; mieux que cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renoncé à chercher le bonheur pour elles-mêmes, n'ayant point d'autre préoccupation que de travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres. Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne les rebute. Et pour utiliser les trésors de maternité inemployée qui se sont amassés en leur coeur, elles épousent la grande famille des malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur âme de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour d'elles, les plus aimantes et les plus dévouées des mères.

Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis que notre société prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux garçons, elle réserve tous ses dédains, toutes ses rigueurs, toutes ses plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si elles n'ont pu se marier? Est-il équitable de traiter comme une déclassée, comme une réfractaire, une malheureuse isolée qui, faute d'être épousée devant le maire et le curé, n'a pas le droit d'avoir des enfants? On conviendra que la société serait cruelle de la punir d'une solitude qu'elle n'a point cherchée. Seule, elle doit vivre avec honneur; seule, elle doit conséquemment travailler avec profit. Or, voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession libérale? on lui permet de s'y préparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime de l'exercer; s'adonne-t-elle à un métier manuel? on lui pardonne de peiner autant qu'un homme, mais, à travail égal, on la paiera moitié moins.

A l'encontre de ces préjugés, dont la barbarie finira bien un jour par nous révolter, le féminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que la revendication de leur honneur et de leur pain.

Et qu'on ne prenne point nos doléances pour une critique détournée des pratiques et des moeurs de l'Église. Outre que la religion est presque l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les âmes actives et ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore un large débouché aux ardeurs inoccupées du célibat féminin, et qu'il contribue de la sorte à adoucir l'amertume de la condition faite aux filles qui n'ont pu accéder au mariage et à la maternité. Mais la femme n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'être, d'autre destination naturelle que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le célibat laïque, honoré chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel côté est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?

On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pensée, de laïciser les oeuvres d'apostolat et de charité: nous nous inclinons, au contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de nos religieuses. Certains livres ont beau nous présenter le féminisme comme «une religion qui a ses devoirs, ses dévotions et ses voeux,» on a beau nous parler d'ériger la femme nouvelle en «gardienne des lois morales,» d'en faire «l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanité,» ou, plus poétiquement, «la chaste prêtresse qui incarnera la moralité la plus haute et le désintéressement le plus absolu,»--on ne fera pas que les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du sanctuaire. Le mobile de celles-là ne vaut pas l'idéal de celles-ci.

Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagérant l'égoïsme et les brutalités de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dégoût, et que, par peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une virginité farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au sexe fort, entraînée, brûlée par le désir ardent de se dévouer au relèvement de la condition féminine, «chaste épouse de l'Idée», elle se détache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualisé qui l'incline à dépenser au profit de l'humanité la tendresse vacante de son coeur, cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce féminisme insexuel, mystique et douloureux, est un féminisme d'imagination, un féminisme de roman. Si rare pourtant que puisse être cette sorte de «religion laïque», nous devons la saluer respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions briguées et poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le célibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le siècle présent vît naître (je parle sans rire) la vierge médecin.

Là encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des ordres charitables. Je sais des soeurs de la Miséricorde et de la Charité auxquelles il ne manque, en fait de science médicale, que les brevets et les diplômes. Pourquoi leur serait-il défendu de les conquérir? Après les soeurs gardes-malades, qui aident les petits à naître, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-médecins, qui aideront les grands à se guérir? Pour être vierge laïque, il suffit de s'éprendre d'un idéal terrestre. Mais si l'amour de l'humanité peut faire des héroïnes, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le féminisme de nos libres vestales, éprises de chasteté orgueilleuse et savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles méconnaissent, à la loi impérissable du Décalogue et du Sermon sur la montagne qu'elles oublient.

Et pourtant, il faut bien le dire et même s'en réjouir, la dévotion ne suffit point à de certaines âmes, même religieuses, que travaille de plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit de s'occuper des grands problèmes sociaux dont notre époque est tourmentée, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de guérir, les misères du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur conscience est scandalisée et leur âme endolorie. A ces femmes de volonté et d'action, la prière ne saurait être le but exclusif de la vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres ne sont pas seulement celles de miséricorde et de charité; aux oeuvres religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laïques. Est-ce un bien? est-ce un mal? Il faut répondre à cette question.



CHAPITRE II

Du rôle social de la femme


SOMMAIRE

I.--Charité religieuse et charité laïque.--Le féminisme philanthropique.

II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe féminin.--Le relèvement de la femme par la femme.

III.--La question des domestiques.--Doléances des maîtres.--Doléances des servantes.

IV.--L'ouvrière des villes et la mutualité.--Misère a soulager, moralité a sauvegarder.--Aide-toi, la charité t'aidera!

V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance privée.--Les devoirs de l'heure présente: le devoir social et le devoir patriotique.


I

Non moins que ses devancières, la femme d'aujourd'hui aime à goûter la douceur de se dévouer. Elle préfère encore, Dieu merci! les joies du sacrifice, les tendres inquiétudes de la maternité, les exquises souffrances de l'amour, aux émotions lucratives de la profession d'avocat, à l'orgueilleuse possession d'un siège de magistrat, ou même aux jouissances supérieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en est toutefois qui, sans songer à sortir de leurs attributions naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et fermée, et qui aspirent à l'action. Si elles tendent à se viriliser, c'est avec la volonté de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanité à l'amour de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se vouer au bonheur d'un seul.

On dira que nos soeurs de charité en font tout autant depuis des siècles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai à diminuer ce qu'a d'utile et d'admirable l'élargissement de la maternité dans une âme de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres d'assistance et de relèvement appartiennent en propre aux congrégations religieuses, et que, hors d'elles, la femme laïque doit vivre pour son plaisir ou pour son intérêt. En France, malheureusement, la plupart des bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est-à-dire catholiques, protestantes ou juives. Par réaction, les autres--et elles sont rares--se disent neutres et sont le plus souvent athées. De là une gêne de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner à la charité toute simple, sans s'affilier à une congrégation ni s'enrôler dans un parti.

Or, loin de s'épuiser follement à faire éclore en la femme des virilités inouïes, le féminisme mériterait d'être béni, s'il encourageait seulement à l'activité charitable les femmes embarrassées de loisirs ennuyés et de forces stériles. Puisse-t-il se borner à des leçons d'apostolat! Présentement, les femmes inoccupées sont légion; et le premier but du féminisme doit être de constituer les veuves et les filles indépendantes en associations secourables et de les mobiliser, pour la campagne de moralisation et d'assistance, que nécessite impérieusement le malheur des temps. En se consacrant à cette grande oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilèges de charme et de séduction, les femmes peuvent préparer un monde meilleur à nos descendants. Soeur de charité sans la cornette, voilà un rôle digne de tenter une grande âme.

Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activité qui dévore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels suffisent des vocations laïques et des goûts purement séculiers. En ce qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrôle des oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en tout ce qui a trait à la défense et au soutien de l'enfance et de la vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chères au coeur féminin,--nous sommes persuadé que l'on pourrait étendre le cercle de leurs attributions. Pourquoi même (c'est un avis que nous donnons en passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des «Amis» de nos «Universités»? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins efficace que celui de leurs maris ou de leurs frères.

Et à l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amérique, les femmes françaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de résoudre les problèmes qui intéressent leur sexe et le nôtre. Leurs groupements littéraires, philanthropiques ou professionnels pourraient déterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de réforme dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance des nouveau-nés et des nourrices.

Nous voudrions même qu'elles prissent en main les questions des logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins et des musées. Tout ce qui tient à la beauté et à la salubrité des villes relève de leur compétence et de leur goût. Il n'est pas une «agitation» locale à laquelle les femmes américaines ne prennent part avec entrain. A leur suite, les Françaises pourraient étendre peu à peu leur influence bienfaisante sur les écoles publiques, les bibliothèques populaires, les expositions artistiques et les fêtes urbaines. Leur bonne grâce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale, ne fût-ce qu'en rappelant aux hommes les règles souvent méconnues de la douce tolérance et de la civilité puérile et honnête.

Pourquoi surtout (j'y insiste à dessein) ne pas ouvrir largement à leur action les commissions scolaires et les comités de surveillance des asiles, des crèches, des ouvroirs, des refuges, des hôpitaux et des maisons d'éducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier à leur vigilance l'inspection du travail féminin et la tutelle des enfants assistés? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs d'Amérique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou aisée entreprennent de courageuses croisades contre le vice, l'intempérance et l'ivrognerie?

Des oeuvres existent déjà qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union française pour le sauvetage de l'enfance, l'Union française des femmes pour la tempérance, l'Union internationale des amies de la jeune fille, et nos deux Sociétés de secours aux blessés des armées de terre et de mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec éclat la rayonnante bonté féminine. Que les femmes de France se dévouent donc, sans respect humain, à toutes les tentatives de bienfaisance, de moralisation et de solidarité même les plus hardies, et qu'elles laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce féminisme chevaleresque est celui des saintes.

II

D'une façon générale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les oeuvres de préservation et de relèvement, c'est-à-dire tout le département de la charité, devrait être aux mains des femmes. Leur domaine est là où l'on souffre. Elles sont admirablement douées pour toutes les oeuvres de consolation, de rédemption, de pacification; elles sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la vocation de la charité. «Une société bien ordonnée confierait à des femmes tous les offices de la bienfaisance.» Cette conclusion de M. Jules Lemaître a reçu du Congrès international d'assistance publique une consécration solennelle. Ce congrès, où trente-six États étaient représentés, a émis le voeu qu'une plus large place fût faite aux femmes dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance publique 143.

Note 143: (retour) Rapport de M. Jules Lemaître sur les prix de vertu: novembre 1900.--Voir aussi la Fronde du 12 septembre 1900.

Où la police, l'hygiène, la réglementation et la science des hommes échouent, les femmes ont chance de réussir. L'aumône distraite, bruyante ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne suffit à réconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on lui tend, il faut que le misérable sente la main d'un ami qui fait le bien pour le bien. La charité supérieure est dictée moins par la pitié que par la justice. Sans faire à l'aumône un crime de poursuivre parfois un mobile intéressé, de calculer avec Dieu, d'escompter les récompenses futures de l'au-delà, encore faut-il que, pour être féconde, elle soit animée d'un appétit de dévouement, d'une tendresse intelligente, d'un élan de maternité morale, où l'on sente non seulement le devoir, mais le besoin et le plaisir de donner.

Telles ces femmes d'Amérique qui ont entrepris une véritable croisade contre l'alcoolisme, la misère et la déchéance légale des femmes avilies, et qui prêchent la décence et la sobriété sur les places publiques, pénétrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne à son vice et la prostituée à sa dégradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des libérées de Saint-Lazare, fondée par Mme Bogelot, pour préserver la femme en danger de se perdre et fournir à celle qui est tombée le moyen de se réhabiliter. Est-il charité plus admirable? Protéger la jeune fille et relever la femme déchue, rendre aux créatures les plus décriées le respect d'elles-mêmes, visiter infatigablement les hôpitaux, les refuges et les prisons, braver les épidémies et s'installer au chevet des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et réchauffe le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les âmes, verser généreusement à toutes les misères qui se cachent et sur toutes les plaies honteuses le pur lait de la fraternité humaine: voilà l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.

Nos congrégations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop fermée, trop cloîtrée. Nos admirables soeurs de charité elles-mêmes sont trop exilées de l'humanité. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les mansardes. C'est là qu'il faut aller le surprendre et le soigner. Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant! Empiétez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si sèche et si imprévoyante! Tant que le féminisme ne commettra pas d'autre usurpation, il ne comptera que des alliés parmi les hommes. C'est votre droit d'être associées au soulagement de toutes les souffrances et au redressement de toutes les iniquités.

III

Il est,--à titre d'exemple,--une question très grave que les congrès féministes ont hésité longtemps à évoquer dans leurs assemblées: c'est la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que les femmes riches ou aisées peuvent résoudre sans sortir de chez elles. Tous ceux qui ont à coeur la paix sociale devraient s'émouvoir de l'abîme qui se creuse de plus en plus entre les maîtresses et les servantes.

Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprès des bons maîtres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est pas moins vrai que la domesticité est une sujétion pénible, dont souvent les supérieurs abusent et les inférieurs pâtissent. C'est ainsi que certaines femmes du monde affichent pour les filles attachées à leur personne un dédain, une raideur, un mépris capables de froisser, de rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans l'aversion que ces dames professent pour les travaux du ménage. Comment attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tâche que sa maîtresse considère comme dégradante? Cela étant, il est logique qu'on tienne pour des êtres inférieurs les serviteurs, que les rigueurs du sort ont condamnés aux humbles besognes de la cuisine ou de la basse-cour.

Chez d'autres mondaines, il y a même, vis-à-vis de la domestique, comme une survivance des abominables sentiments de la matrone païenne pour l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne élégante: «Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair à domestique.» Cette femme sans entrailles méritait d'être servie par des furies.

Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrivées de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de petits bourgeois peu aisés, chez lesquels la nourriture est mesurée avec parcimonie, tandis que le travail est imposé sans trêve ni sans mesure. Quand elles ont atteint leur majorité, elles peuvent se défendre, et elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de la petite bonne de quinze à seize ans, jetée loin des siens sur le pavé des grandes villes et qui, dépourvue d'appui et de conseil, connaissant à peine son métier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie à toutes les corvées qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes âmes la petite bonne à tout faire: elle est presque toujours digne d'intérêt.

On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualités des serviteurs d'autrefois; que les idées d'égalité et d'indépendance ont surexcité en eux l'égoïsme et l'envie; qu'elles sont d'un autre âge, ces servantes probes et dévouées qui épousaient, en quelque sorte, la famille de leurs maîtres et lui rendaient en fidélité et en respect ce qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je répondrai que, si vraies qu'elles soient, ces réflexions confirment le mal social dont nous souffrons,--sans le guérir. Et puis, les maîtres n'ont-ils pas fréquemment les domestiques qu'ils méritent? Prennent-ils un soin attentif de leur moralité, de leur santé, de leur avenir? Si l'inférieur a des devoirs, le supérieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques s'attachent à votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos actes, que vous n'êtes pas indifférents à leur existence.

Encore une fois, nous ne défendons point (on voudra bien le remarquer) les drôlesses, sans conduite et sans honnêteté, qui pillent et rançonnent la maison où elles sont entrées par ruse ou sur la foi de quelque recommandation mensongère. Les maîtres qu'elles exploitent ne font qu'user du droit de légitime défense en se débarrassant au plus vite de ce fléau domestique.

Mais pour combien de pauvres filles honnêtes la domesticité est-elle l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame traîne dans l'oisiveté une vie à peu près inutile, ceux qui la servent lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se rappeler que, sans rompre absolument avec les agréments de la société joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux à faire que de promener à travers les salons sa grâce précieuse et parée! Témoigner à nos soeurs inférieures de l'attachement et de la sympathie est la meilleure façon, pour les privilégiés de la fortune, d'atténuer l'injustice du sort.

On voit qu'à la question des domestiques, nous n'admettons qu'une solution d'ordre moral. Faisant appel aux maîtres et surtout aux maîtresses, nous les prions de se mieux pénétrer de cette idée chrétienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs égaux devant Dieu et devant la nature, des êtres qui pensent comme eux, qui souffrent comme eux, et que les progrès de l'instruction et de l'égalité rendent de plus en plus sensibles à l'injustice, à la dureté, à l'humiliation. Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de résignation pour nous servir qu'à nous pour les supporter. Il n'est qu'une réforme de notre mentalité,--la réforme de nous-mêmes,--qui puisse améliorer graduellement la condition de nos inférieurs. Et comme toute révolution morale, cette oeuvre d'éducation ne se fera pas en un jour.

Déjà, cependant, il existe à Paris, et dans les grandes villes, une «Société des amis de la jeune fille», qui ne manquera pas, je l'espère, de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, éloignées de leur famille et dénuées de ressources. Quant aux majeures, elles commencent, un peu partout, à s'unir et à se syndiquer; et nous verrons peut-être un jour les mauvais maîtres mis en interdit par la «fédération» des domestiques et, à titre de revanche, les mauvais domestiques mis en quarantaine par la «coalition» des maîtres.

Pourtant, ces moyens extrêmes nous répugnent. Mieux vaut l'entente que la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposées par la Gauche féministe? Celle-ci n'hésite point à mobiliser contre les maîtres toutes les forces coercitives de l'État, réclamant qu'une loi et des règlements fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de sortie, ou, du moins, que «le travail des domestiques soit assimilé à celui des ouvriers et des employés quant aux conditions d'hygiène et de repos.» Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne même les bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il serait excessif de lui substituer l'État, d'autant mieux que rien n'oblige une domestique à rester dans une maison où elle se trouve mal payée ou mal traitée: il est entendu que les inspecteurs et les inspectrices du travail auront le droit de contrôler ce qui se passe dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra créer toute une armée de fonctionnaires pour procéder à ces incessantes visites domiciliaires: il suffira, répond-on, que les bonnes déposent une plainte chez l'inspecteur. Et voyez l'ingénieux détour: la dénonciation tortueuse et lâche remplacera l'inquisition à domicile 144. On ne saurait vraiment imaginer rien de plus libéral: ou l'espionnage ou la délation. Avec un pareil régime, le shah de Perse lui-même se déciderait à cirer ses bottes. Si jamais cette savante réglementation est votée, une loi s'imposera d'urgence pour défendre les maîtres contre la tyrannie des domestiques.

Note 144: (retour) Congrès international de la Condition et des Droits des femmes. Compte rendu sténographique de la Fronde du 7 septembre 1900.

IV

Il est urgent, par ailleurs, que nos élégantes, qui ont le rare privilège de pouvoir soigner leur intelligence et leur beauté, se disent et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains de la femme qui dépense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en France, 950 000 couturières et 30 000 modistes, dont elles utilisent plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de dédier son excellente étude sur les ouvrières, à l'aiguille: «A celles qui font travailler, pour qu'elles prennent pitié de celles qui travaillent!» Les patrons subissent le caprice de leur clientèle. Les intermittences de presse et de chômage proviennent de l'irrégularité des commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intérêt et l'humeur des acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingénie à réduire ses prix de vente, en réduisant ses prix de façon? Nous aurions tort de lui en faire un crime: c'est une nécessité qu'il subit à regret. Seulement, comme il n'est pas de limites à la misère, il se rencontre toujours des malheureuses prêtes à travailler à plus bas prix que d'autres moins malheureuses. A cela, quel remède?

Puisque les moeurs règlent le travail plus que les lois, serait-il si difficile à nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur ou le prédicateur aidant, pour aviser aux moyens d'atténuer cet avilissement de la main-d'oeuvre? Il dépend de tout le monde que le travail s'abrège et s'améliore. Faites vos commandes à temps, et bien des veillées seront évitées. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et le repos dominical sera plus facilement respecté. Ce n'est pas assez. La femme riche a le devoir de prendre en main les intérêts de la femme pauvre. Il faut qu'il s'établisse de plus fréquentes et de plus amicales relations entre les rentières du premier étage et leurs soeurs pauvres des mansardes. Voilà une bonne occasion pour le féminisme de montrer ce qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est à ce prix. Si les heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple, le socialisme la prendra; et «quand il aura l'ouvrière, nous déclare M. Benoist, nous ne pourrons même plus tenter de lui disputer l'ouvrier.» C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'établisse bien vite, entre les patriciennes du luxe et les déshéritées de la terre, un féminisme de solidarité fraternelle qui pacifie les hommes en réconciliant les épouses et les mères.

C'est surtout à l'ouvrière des grandes villes qu'il importe de tendre une main secourable. Moralement abandonnée au milieu de la foule indifférente, en butte aux embûches et aux plaisanteries des compagnes perverties qui s'appliquent à la déniaiser, en proie aux angoisses du chômage, se brûlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie, maigrement payée, poursuivie dans la rue par les propositions les plus éhontées, on ne saura jamais à quelles difficultés de vie, à quels héroïsmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnête et pure. C'est à peine si les plus économes, en se privant d'un plat, d'une robe ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret à la Caisse d'épargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmités arrivent, c'est l'hôpital qui les attend. Que l'on joigne à cela l'inconstance d'humeur, l'imprévoyance, la légèreté et la coquetterie de la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrières participent aux bienfaits de la mutualité. Contre 5 326 sociétés de secours mutuels composées exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur les statistiques officielles, que 227 sociétés de femmes. Pourquoi l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et compléter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres participants? La mutualité entre femmes, plus encore que la mutualité entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charité.

L'idée, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent à Paris, sous le patronage de femmes intelligentes et généreuses qui ont au coeur la religion de la souffrance humaine. Certaines sociétés, comme le «Syndicat mixte de l'aiguille», la «Couturière» et l'«Avenir», ont fondé une caisse de prêts gratuits; et cette entreprise hardie a donné d'étonnants résultats. Ces petites ouvrières, à l'air évaporé, sont des emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur à leur signature et se montrent très capables de fidélité dans les engagements et de régularité dans les paiements. Pourquoi les congrégations de femmes, assistées d'un comité de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les ouvrières de leur quartier en sociétés d'assistance mutuelle? Pourvu qu'elles aient le bon esprit de séculariser un peu leurs procédés et d'alléger avec mesure les exercices de piété, les communautés sont tout indiquées pour devenir le siège social où les adhérentes se retrouveraient chaque dimanche en famille.

Outre la misère à soulager, il y a chez l'ouvrière la moralité à sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans sa propre famille! Exténués par une longue journée de travail, les pères et les frères ne se préoccupent guère de leurs filles ou de leurs soeurs. Beaucoup même ne se gênent point pour étaler au logis leur inconduite et leur grossièreté. Vienne alors un de ces ouvriers hardis et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honnêteté, dont l'espèce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible résistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les encourager aux pires défaillances. Les scrupules? Des bêtises! Une fille vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut, il est simple de se faire offrir ce que l'on désire! «C'est un fait, conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrière tombe par l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrière; il n'en est pas qui la défende.»

Pour prévenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association mixte des patronnes et des ouvrières, assistée, conseillée, commanditée par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille professionnelle 145. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle, en un livre plein de coeur, «rapprocher celles qui portent les robes de celles qui les font 146

Note 145: (retour) Bulletin du Musée social du 30 juin 1897, circulaire nº 14, série A, pp. 271-283.
Note 146: (retour) Comte d'Haussonville, Salaires et misères de femmes, pp. 212 et suiv.

En définitive, le mouvement mutualiste ne peut naître et se développer qu'en prenant pour devise: «Aide-toi, la charité t'aidera.» C'est en se conformant à cette règle, que certaines oeuvres sociales sont aujourd'hui en pleine activité: tels les restaurants féminins et les patronages de jeunes ouvrières. Que les femmes riches ou aisées s'enrôlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pénétration réciproque des différentes classes de la société pour effacer nos divisions et apaiser nos querelles. La charité officielle et automatique des hommes a un malheur: elle connaît les maladies sans connaître les malades. Si bien qu'un abîme s'est creusé peu à peu entre les petits et les grands, abîme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus d'amour et plus de pitié. Mieux entendue, mieux organisée, l'«assistance de la femme par la femme» est seule capable de faire ce miracle, en rapprochant peu à peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la pauvreté.