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Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Chapter 143: CHAPITRE III
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About This Book

The author surveys the contemporary feminist movement by tracing its origins, aims, and principal grievances, and by analyzing the social, legal, economic, and moral conditions that shape women's status. He presents competing arguments about inequality and emancipation, contrasts conservative and radical reactions, and examines proposed reforms affecting family structure, education, civil rights, and professional life. The study emphasizes a measured, impartial appraisal of claims from both sexes, highlights the complexity and range of feminist demands, and seeks a coherent sequence of problems and solutions that balances individual liberty with social stability.

V

Que le coeur de la femme riche ou aisée s'ouvre donc de plus en plus à la bienfaisance et à la charité, et les questions sociales, qui nous affligent et nous inquiètent, perdront peut-être de leur acuité menaçante.

Aux pauvres gens, nés sous une mauvaise étoile, pour lesquels la destinée est, dès le berceau, pleine de pièges et d'amertume, aux malheureux et aux abandonnés que les inclinations d'une hérédité perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des mauvais exemples guettent au foyer, à l'atelier, dans la rue, à tous ceux que mille périls et mille entraînements vouent à la misère, à la souffrance, à la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les remèdes. Reconnaissons que la vie est inclémente pour les faibles, que le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop inégales, que les compartiments où nous vivons sont séparés par de trop hautes barrières, que les uns ont trop de peines et les autres trop de joies. N'ayons point l'égoïsme ou la lâcheté de nous accommoder des injustices du sort, de nous résigner aux infortunes imméritées d'autrui. Ouvrons notre coeur à plus de pitié, afin de faire régner en ce monde plus de justice et plus de solidarité.

Sans cela, nul système, nul changement, nulle réforme ne servira utilement la cause du progrès et de l'humanité. Bien qu'il soit nécessaire, à mesure que le temps marche et que la société se transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop étroites, l'expérience atteste que le législateur intervient moins dans l'intérêt des minorités souffrantes que des majorités saines et puissantes. C'est une sorte d'hygiéniste qui se préoccupe surtout de faire la part du mal, d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la santé ou la moralité publiques. La prison et l'hôpital, voilà ses armes et ses remèdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la guérir. Ses lois opèrent par coercition générale, sans se plier à l'infinie variété des maladies et des misères. Il réprime et il frappe de haut, en appliquant à tous même formule et même traitement. Faute de se pencher avec compassion sur chaque infortune, l'État est presque toujours impuissant à l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amélioration sociale sans bonté. Voulons-nous que notre société soit plus hospitalière et notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrès de la tendresse et de la pitié, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonné à l'active coopération de la femme, dont les poètes ont vanté de tout temps «les paroles de grâce et les yeux de douceur.» Sans elle, nulle plaie n'est guérissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus de justice, plus d'harmonie et plus de beauté, l'obligation incombe à la femme d'élargir nos coeurs,--et le sien, premièrement. Là est, pour elle, le «devoir social» qui, au temps où nous vivons, se complète et se complique, pour chacun de nous, d'un «devoir patriotique». Nous permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.

L'aurore du XXe siècle émeut d'on ne sait quel trouble, mêlé de crainte et d'espérance, nos âmes inquiètes et impatientes. L'heure présente est triste et rude, l'avenir obscur et menaçant. C'est le rôle de la Française d'aujourd'hui d'empêcher que les soucis de la vie et les préoccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la terre. C'est sa mission de nous éclairer d'un rayon d'idéal à travers les voies étroites et pénibles de la «cité humaine».

Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne volonté peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse de charité évangélique ou de solidarité démocratique, toutes peuvent saluer d'un même coeur la fraternité de l'avenir. A celles surtout qui ont foi en une direction supérieure des événements et des sociétés, aux chrétiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des inférieurs, mais des coopérateurs, des compatriotes, des amis, des frères. Pour quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en être le maître et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir qu'en la faisant servir à l'amélioration du sort de ceux qui peinent et qui souffrent, c'est une vérité de salut et un précepte de conscience que, pour remuer et conquérir le coeur des déshérités, il faut leur apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de donner ce qu'on possède, qu'il est nécessaire de se donner soi-même; qu'après avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement son coeur, afin d'opposer à la misère qui redouble un redoublement de douceur et de compatissante générosité. A ce compte seulement, nous serons les amis de l'humanité.

Et nous en serons récompensés au centuple, puisque, par un retour des choses qui est la justification humaine de la moralité, nous ressentirons nous-mêmes le bienfait des bienfaits que nous aurons répandus, la joie des joies que nous aurons causées: ce qui fait qu'en améliorant les autres, nous sommes assurés de nous améliorer nous-mêmes, et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de travailler à notre propre bien.

Mais l'humanité souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une nation organisée comme la nôtre, une nation qui a un passé, une histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-même et la conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle doit être, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tête haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre et pour premier devoir de durer.

Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus à rien, pas même à son rôle, à sa vitalité, à son avenir, et que, las de soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir gaiement, c'est-à-dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser, «il se donne à lui-même, selon le mot hardi de M. René Doumic, le spectacle de sa décomposition,» préférant mourir en riant que mourir en combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne sait plus vouloir, on ne rougit plus de déchoir. L'effort soutenu nous épouvante. Notre caractère est de ne plus avoir de caractère. On se laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en témoin ironique ou larmoyant, à la déroute de la conscience publique, à l'effondrement de la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide collectif 147.

Note 147: (retour) Voir une étude de M. René Doumic sur le théâtre. Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1898.

Et pourtant, j'affirme qu'il est des Français qui ne veulent pas mourir. Et c'est à secouer notre vieille nation fatiguée par tant d'efforts infructueux, énervée par tant de révolutions, épuisée de sang par un siècle de guerres et d'épreuves, que nous convions toutes les femmes de France.

Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes classes et de toutes opinions ne se peuvent dévouer longtemps à la même tâche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je répondrai que l'unisson n'existe nulle part, pas même dans les meilleurs ménages. Ce qui n'empêche point les époux de s'unir pour la vie, malgré leur diversité de goûts et d'humeur. Et leur alliance offensive et défensive n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie. Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'idées et de croyances, un même amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de la patrie, amour puissant, fécond et durable, amour fraternel, qui nous fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos préférences et nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Français, c'est-à-dire enfants de la même mère, unanimement résolus à mettre à son service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la rendre plus unie, plus forte, plus prospère, plus redoutable aux rivaux qui la jalousent et aux ennemis qui la détestent.

Voilà les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de France, pour qu'elles les transmettent à leurs enfants et les communiquent à leurs hommes. Grâce à quoi, plus respectueux de la solidarité humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en même temps aux espérances d'un monde meilleur et d'une patrie plus florissante, nous aurions peut-être le bonheur de voir, par un miracle de la toute-puissance féminine, s'épanouir, sur le vieil arbre de nos traditions françaises, une nouvelle frondaison d'espérances et de nouveaux fruits de bénédiction.

A cet exposé du rôle social de la femme, les socialistes ne manqueront point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sûr d'abolir la misère et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.



CHAPITRE III

Doctrines révolutionnaires


SOMMAIRE

I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menacée par les unes et par les autres.--Identité de but, diversité de moyens.

II.--Doctrine collectiviste.--L'indépendance de la femme future.--Notre ennemi, c'est notre maître.

III.--L'ouvrière se convertira-t-elle au socialisme?--Inconséquences du prolétariat masculin.

IV.--Doctrine anarchiste.--La liberté par la diffusion des lumières.--Le «réactionnaire» Voltaire.

V.--Encore l'instruction intégrale.--L'avenir vaudra-t-il le passé?--La femme sera-t-elle plus honnête et plus heureuse?


I

L'émancipation de la femme figure naturellement au cahier des doléances socialistes et anarchistes. A côté du féminisme bourgeois, qui s'attarde à revendiquer contre les hommes l'égalité intellectuelle et conjugale sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le féminisme révolutionnaire, dédaigneux des demi-mesures et impatient du moindre frein, pousse l'indépendance des sexes à outrance et, bousculant les traditions reçues, violentant les règles établies, se riant des scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille, l'émancipation de l'amour.

En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidèle à son principe, qui est de rompre tous les liens gênants. Pour ce qui est du socialisme, au contraire, les mêmes revendications ne vont pas sans quelque inconséquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant à notre époque, qu'il pénètre toutes les classes et envahit toutes les écoles. Peu à peu, les vieilles doctrines françaises, qui s'inspiraient du bien public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles bénéficiaient auprès de nos pères. L'indépendance absolue de la femme est la manifestation la plus effrénée de cet individualisme latent, que l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des âmes contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prédominance inquiétante des vues étroitement personnelles sur les vues largement nationales.

Pour adoucir le sort de quelques intéressantes victimes des hasards de la vie ou des fautes de leurs proches, pour prémunir celui-ci ou celui-là contre les suites dommageables de ses propres imprudences, notre époque n'hésite point à ébranler, à affaiblir tout notre édifice social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle trouve naturel d'infirmer toutes les règles de notre organisation civile et familiale. Désireuse de remédier à des infortunes exceptionnelles, de guérir quelques blessures pitoyables, elle ne se gêne aucunement de troubler l'existence des valides et de paralyser l'activité des vaillants. Rien de plus conforme à la pensée anarchique que de fermer obstinément les yeux aux réalités, aux nécessités, aux fins supérieures de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la considération et la poursuite des vues individuelles.

Il semble pourtant que, sous peine de faillir à son nom, le socialisme, qui se fait une loi de subordonner l'«entité individuelle» à l'«entité collective», devrait se préoccuper un peu plus de l'avenir du groupe et un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emporté par le courant sans cesse grandissant des idées individualistes, mû par la haine de tout ce qui est religieux, hiérarchique, traditionnel, ennemi surtout de l'esprit de famille qui est le plus sûr obstacle au développement de l'esprit révolutionnaire, il s'est empressé de se mettre au service des époux mal assortis, s'offrant de jouer, auprès du peuple, le rôle d'une bonne fée capable de guérir d'un coup de baguette toutes les blessures du mariage, sans s'inquiéter de savoir si, à force de délier les serments, de relâcher les unions, de désagréger les foyers, la société humaine pourra continuer de vivre et de se perpétuer.

Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement à la femme, les plus extrêmes revendications du programme individualiste, le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition économique de l'ouvrière est étroitement liée aux nécessités supérieures de la vie de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines révolutionnaires de n'en point tenir compte. Émanciper la femme de l'autorité paternelle et de l'autorité maritale pour mieux l'affranchir de l'autorité patronale et, plus généralement, de l'autorité masculine: tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres socialistes et anarchistes. Je le trouve très nettement exprimé dans un livre intitulé: La Femme et le Socialisme, où l'un des chefs du collectivisme allemand, Bebel, écrivait, dès 1883, à propos de la femme de l'avenir: «Elle sera indépendante, socialement et économiquement; elle ne sera plus soumise à un semblant d'autorité et d'exploitation; elle sera placée, vis-à-vis de l'homme, sur un pied de liberté et d'égalité absolues; elle sera maîtresse de son sort.»

Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre à la femme la maîtrise souveraine d'elles-mêmes, ils prétendent l'y élever par des moyens différents. Ce nous est une très suffisante raison de distinguer, en cette matière, l'esprit collectiviste et l'esprit libertaire.

II

Il est constant que la femme du peuple est sortie peu à peu du foyer pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort musculaire, «le développement de l'industrie mécanique a élargi la sphère étroite dans laquelle la femme était confinée et l'a rendue apte aux emplois industriels.» Cette constatation faite, M. Gabriel Deville, un des représentants les plus qualifiés du collectivisme, en tire cette conséquence que la femme, «arrachée au foyer domestique et jetée dans la fabrique, est devenue l'égale de l'homme devant la production 148.» Il se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persévérance et d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le démontrent: ce sont des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point devant l'incongruité,--la compare à celle du chameau 149. A mesure donc que la machine demandera moins d'effort musculaire à celui qui la sert, mais plus d'attention, plus d'habileté, plus de souplesse, on peut conjecturer que l'ouvrière aura plus de chance d'évincer de la fabrique l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immémorial.

Note 148: (retour) Le Capital de Karl Marx. Aperçu sur le socialisme scientifique, p. 31.
Note 149: (retour) La Femme criminelle, chap. IX, p. 186.

Cette évolution servira grandement, paraît-il, l'intérêt et la dignité de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes façons l'«entretenue» de l'homme? Et naturellement l'on donne à ce mot la signification la plus déplaisante qui se puisse imaginer. Lisez plutôt: «Celles qui ne peuvent acheter un mari chargé par cela même de pourvoir à toutes les dépenses, se louent temporairement pour vivre; mariées ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent 150.» Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dégradation, se laisser nourrir et vêtir par son mari ou son amant. Mieux vaut qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement tous les emplois, toutes les carrières, toute l'industrie, la grande comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indépendance.

Note 150: (retour) Gabriel Deville, op. cit., p. 44.

En août 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrès de Zurich se sont toutes rangées du côté de M. Bebel, qui défendait l'émancipation économique de la femme contre les démocrates catholiques dirigés par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand, de supprimer la main-d'oeuvre féminine que d'abolir le télégraphe ou le chemin de fer. Effrayé d'une concurrence qui se fait de plus en plus redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrière des fabriques et réclame son expulsion des métiers mécaniques. Mais qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le législateur jetait dehors les millions de femmes qui y sont employées? Ce serait les vouer à la misère ou à la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux femmes honnêtes? Son résultat le plus certain serait de transformer la chambre familiale en atelier nauséabond. Au reste, la femme est un être humain qui doit se suffire à lui-même. Sa dignité, sa liberté sont au prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore que la sujétion et l'abaissement. Les misères de la femme ouvrière sont le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de l'en débarrasser.

C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes âmes révolutionnaires que ni la renaissance de la vie de famille, ni l'équitable égalité des salaires, ni les autres améliorations possibles, n'élèveront le sexe féminin à l'existence idéale qu'il ambitionne. Les collectivistes s'obstinent à considérer l'infériorité de sa condition industrielle comme la conséquence du salariat. Pour soustraire la femme à la puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination capitaliste. «L'égalité civile et civique de la femme, conclut une des fortes têtes du parti socialiste français, ne saurait être efficacement poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'émancipation économique, à laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonnée la disparition de toutes les servitudes 151.» La première prééminence qu'il importe d'abattre, c'est donc l'autorité patronale; et l'on convie les femmes à s'allier aux ouvriers pour courir sus à l'entrepreneur. «Notre ennemi, c'est notre maître!» L'ouvrière ne sera délivrée de son joug que par l'avènement du collectivisme.

Note 151: (retour) Gabriel Deville, op. cit., p. 31 et p. 44.

III

Mais il ne semble pas jusqu'à présent que la femme brûle très fort de se faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa conversion. C'est d'abord la méfiance qu'inspire une nouveauté systématique qui, en dépit de ses promesses libératrices, ne pourrait s'établir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la société future, ils sont pleins de menaces pour la liberté individuelle. Poussée trop loin, la surveillance préventive risque, avec les meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolérable. Pénétrer dans les ménages, envahir les foyers, sous prétexte de réveiller la torpeur des inoccupées ou de calmer la fièvre des vaillantes, édicter lois sur lois pour obliger les fainéantes au travail et imposer le repos aux laborieuses, est un système qui, pour être imposé par les plus pures vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes françaises en les plaçant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de peine à supporter maintenant l'autorité d'un mari débonnaire pour accepter de vivre sous une règle conventuelle, fût-elle l'oeuvre des sept Sages de la communauté future.

Ensuite, le prolétariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris fantasques qui gratifient leur douce moitié de caresses et de bourrades, avec une même libéralité. Après avoir proclamé la femme «l'égale de l'homme devant la production,» et au même moment où certains syndicats lui font, par une conséquence logique, une place dans leurs conseils d'administration, il est étrange d'entendre des membres du parti ouvrier réclamer des dispositions légales, à l'effet d'interdire l'entrée des ateliers industriels aux ouvrières, qui ont le désir ou l'obligation d'y gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, à celles qui rêvent de s'émanciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons offices du mari, et de leur refuser en même temps le droit et le bénéfice du libre travail?

Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret désir d'empêcher les femmes d'envahir des métiers et des emplois, que les hommes ont pris l'habitude de considérer comme leur domaine exclusif. C'est ainsi qu'à diverses reprisés ceux-ci ont manifesté l'intention de les expulser des postes, des télégraphes, des imprimeries et autres ateliers, où elles menacent de leur créer une redoutable concurrence.

Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'émanciper la femme, voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matière à belles phrases et à déclamations vaines, il leur est interdit de lui ôter tout moyen pratique de gagner honnêtement sa vie. Défendre aux patrons de l'embaucher, même à prix égal, n'est-ce point permettre à d'autres de la débaucher en plus d'un cas? Je n'hésite pas à dire que des mâles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et l'exploitation exclusive d'un métier, poussent l'antagonisme des sexes jusqu'à la barbarie. A ce compte, la liberté du travail, qui est un des premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en mettre beaucoup hors l'honneur ou même hors la vie? Par bonheur, ce protectionnisme masculin, qui unit l'égoïsme à la cruauté, aura quelque peine à triompher de ce vieux fond de politesse française qui est encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir étroitement dans la dépendance de l'homme, le seul moyen honorable de relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau ou à l'atelier.

IV

Les collectivistes disent aux femmes: «Voulez-vous être libres? faites avec nous la révolution socialiste.» Même refrain du côté des anarchistes: «La femme ne peut s'affranchir efficacement, écrit Jean Grave, qu'avec son compagnon de misère. Ce n'est pas à côté et en dehors de la révolution sociale qu'elle doit chercher sa délivrance; c'est en mêlant ses réclamations à celles de tous les déshérités 152.» Les femmes prolétaires ne seront donc affranchies que par l'avènement du communisme anarchiste. Et les voilà du coup fort embarrassées: quel parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la «dictature du prolétariat», selon le mode socialiste, ou de la «commune indépendante», suivant le programme anarchiste?

Note 152: (retour) Jean Grave, La Société future, chap. XXII: la femme, p. 322.

Chose curieuse: les deux écoles révolutionnaires ont une même foi dans la «diffusion des lumières» pour conquérir la femme du peuple à leurs idées, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il n'est qu'un moyen de soustraire la femme à la domination masculine, quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intégralement. Après avoir réclamé «l'admission de tous à l'instruction scientifique et technologique, générale et professionnelle», le commentateur de Karl Marx, M. Gabriel Deville, déclare que «l'affranchissement de la femme aussi bien que de l'homme» ne peut sortir que de «l'égalité devant les moyens de développement et d'action assurée à tout être humain sans distinction de sexe 153.» Par ailleurs, un très curieux document, attribué à M. Élie Reclus dont l'anarchisme se réclame avec fierté, abonde dans le même sens: «Les vices et les défauts qu'on a souvent reprochés à la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuadé qu'ils résultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les effets 154

Note 153: (retour) Le Capital de Karl Marx. Aperçu sur le socialisme scientifique, p. 30.
Note 154: (retour) Unions libres; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.

On a pu voir que, sans accepter cette manière de voir, nous ne trouvons point déraisonnable d'élever le niveau intellectuel de la femme et d'admettre, à cette fin, les jeunes filles aux études de haute culture scientifique. Et telle est déjà la diffusion de l'enseignement dans les classes aisées, que Jean Grave a pu dire qu'«à l'heure actuelle, la femme riche est émancipée de fait, sinon de droit 155.» En sorte qu'il n'y a plus guère que la femme pauvre qui ait à souffrir de la prétendue supériorité masculine. Et pour l'en débarrasser, anarchisme et socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prôner l'instruction intégrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'être un privilège de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science devienne un «domaine commun», qu'elle soit la «vie de tous», que sa «jouissance soit pour tous 156

Note 155: (retour) La Société future, p. 328.
Note 156: (retour) Paroles d'un révolté: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.

Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet ancêtre de la libre pensée, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les sciences. Que les bourgeoises, à la rigueur, s'instruisent et se déniaisent, la chose est de peu de conséquence, à condition toutefois que l'étude ne les détourne point de leurs devoirs de bonnes poules couveuses. A la vérité, la haute éducation ne devrait être permise qu'à celles qui, par extraordinaire, s'élèvent au-dessus du commun: à celles-là, on ne demande plus d'être honnêtes femmes; il suffit qu'elles soient d'«honnêtes gens.» Quant à la femme du peuple, Voltaire la jugeait d'une espèce inférieure et indigne de boire aux sources de la science; il abandonnait aux prêtres le soin de catéchiser «les savetiers et les servantes.» Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le bon Dieu n'a-t-il pas été inventé pour les bonnes femmes?

Aujourd'hui, tout le monde doit être convié, nous dit-on, à étudier, à savoir, à libérer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs manqueront aux cuisinières et aux paysannes, les anarchistes nous rappellent que le machinisme merveilleux du XXe siècle pourra aisément les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fée, d'extraordinaires mécaniques, obéissant au doigt et à l'oeil, accompliront toutes les tâches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix et la lumière, par la grâce toute-puissante de la science universalisée.

V

Débarrassé même de ces espérances chimériques, le goût immodéré d'instruction, l'appétit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au fond de toutes les doctrines féministes,--nous ménage (je m'en suis déjà expliqué) de pénibles surprises. Est-ce donc un idéal suffisant que la multiplication des diplômées et des raisonneuses? Disons plus: l'instruction affranchie de tout frein religieux, libérée de toute obligation morale, laïcisée à outrance, suivant le voeu révolutionnaire, risque tout simplement d'élever le niveau intellectuel de la galanterie. Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir, dans l'avenir, le type de la féministe émancipée de tout, sauf de ses instincts et de ses vices, sans illusions, sans préjugés, sans scrupules, indépendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en morale, libre en amour, exagérant ses droits et méprisant ses devoirs. Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.

On nous répète dans certains milieux que l'éducation, pour être franche et loyale, doit initier préventivement la jeune fille à tout ce que nous avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu. Ainsi comprise, l'instruction intégrale est évidemment à la portée de toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai déjà posée) bon nombre d'âmes n'en seront-elles point gravement déflorées? Nos écrivains révolutionnaires n'ont pas assez de mépris pour la jeune fille timide, discrète, naïve, telle qu'elle sort du giron des mères chrétiennes ou du cloître de nos pensionnats religieux. Ils trouvent stupide de ne point l'avertir de toutes choses. «Pourquoi, disent-ils, lui fermer en tremblant les fenêtres qui s'ouvrent sur le monde? Faites-lui voir en face la nature et la vie. Déniaisez vos petites nonnes, instruisez vos petites oies.»

Le malheur est que ces conseils commencent à être suivis, non pas seulement dans cette société frivole, exotique, où la modernité triomphe avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage, timoré, rebelle aux nouveautés troublantes. Et nous pouvons déjà juger aux fruits qu'elle porte, l'éducation nouvelle qui déchire tous les voiles et approfondit toutes les réalités. Soit! Mettez aux mains de vos filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, éveillez seulement sa curiosité sur les dessous mystérieux de l'existence; usez de franchise brutale ou de prudentes réticences: vos filles pourront tout savoir, mais aurez-vous toujours lieu d'en être fiers? Ce sera miracle si toutes parviennent à conserver, à ce régime, une demi-virginité d'âme.

En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposées aux pièges de la vie? Je voudrais le croire; mais à trop savoir, à trop comprendre, on s'expose à des indulgences, à des expériences, à des périls, contre lesquels la simple candeur les eût prémunies plus sûrement. On nous réplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, préparent à l'épouse et à la mère les plus attristantes déceptions. Mais est-il indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dévoiler méthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les duretés possibles de la vie? Et puis, le rêve a cela de bon sur la terre qu'il nous empêche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux turpitudes de ce monde. Ceux-là même qui prétendent que la vertu, l'amour, le dévouement sont des duperies, nous avoueront du moins que ces chimères sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet d'entretenir l'âme en paix et en sérénité, de bercer la souffrance et d'embellir la destinée. Ne bannissons point ces douces choses du coeur de la femme, car sa mission première est d'en garder le dépôt à travers les âges, afin de perpétuer parmi nous le règne de l'idéal, en croyant au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour nous le faire aimer.

En résumé, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction intégrale selon l'esprit révolutionnaire, la jugeant inutile, sinon préjudiciable, aux intérêts économiques non moins qu'à l'amélioration intellectuelle du plus grand nombre.



CHAPITRE IV

L'économie chrétienne


SOMMAIRE

I.--Le socialisme chrétien.--Dissentiments irréductibles entre la révolution et l'église.

II.--L'homme a la fabrique et la femme au foyer.--La famille ouvrière dissociée par la grande industrie.--Interdiction pour la femme de travailler a l'usine.

III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette exception est-elle justifiée?--Pourquoi les prohibitions catholiques sont malheureusement impraticables.


I

Qu'il s'agisse, en somme, des règlements collectivistes ou des procédés anarchistes, on vient de voir que les deux écoles s'entendent au moins sur ce point, qu'il faut émanciper la femme. Divisées sur la question des voies et moyens,--l'une préconisant la «commune indépendante» et l'autre, la «dictature du prolétariat»,--il reste que toutes les forces révolutionnaires poursuivent unanimement le même but, qui est la destruction des entreprises patronales par l'abolition de la propriété capitaliste. Après l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par épouser les idées de M. Jules Guesde ou celles de M. Élisée Reclus? Ou bien M. le curé aura-t-il assez d'influence pour la prémunir contre ces redoutables enjôleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter avantageusement, auprès des ouvrières, contre les tentations révolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme latent qui inspire nos lois, règle nos moeurs et gouverne encore nos familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'idée que la bataille rangée du XXe siècle ne mettra guère aux prises que deux armées sérieusement organisées: l'Église et la Sociale. A moins que le clergé lui-même ne se laisse entamer par les nouveautés ambiantes et mordre par les idées d'indépendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au chaos.

Déjà certains ecclésiastiques sont entrés en coquetterie avec les partis avancés. De ce symptôme peu rassurant, le dernier congrès de Zurich, dont je parlais tout à l'heure, nous a donné quelques exemples significatifs. Les orateurs ont pris plaisir à rappeler le mot célèbre du P. Lacordaire: «Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit.» Et un Suisse catholique, l'abbé Beck, a fait cette déclaration grave: «Oui; c'est le capitalisme qui tue la famille et non le socialisme 157»

Note 157: (retour) Revue d'Économie politique, juillet 1898, p. 614, note 1;--Revue socialiste, XXVI, pp. 446 et 453.

Mais quelles que soient les avances faites et les politesses échangées, il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en moque,--ce qui constitue déjà un dissentiment irréductible,--la famille, que l'Église veut rétablir et fortifier, alors que la révolution travaille à l'affaiblir et à la ruiner, rend impossible un rapprochement durable. A ce même congrès de Zurich, M. Bebel a marqué, avec une netteté brutale, la distance qui sépare les deux points de vue: «Ce que vous voulez en réalité, a-t-il dit, c'est revenir en arrière, rétablir la société de petits bourgeois antérieure à l'avènement de la grande industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrétiens condamnent la société capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci obtenue, leur chemin se sépare du nôtre. Ils remontent vers le passé, tandis que les socialistes marchent à la société socialiste! Cette divergence essentielle ne nous empêchera pas d'accomplir ensemble, dans une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme.» L'impression qu'a laissée ce congrès, où les socialistes étrangers, à la différence des socialistes français, ont rivalisé avec les catholiques de tolérance et de courtoisie, est que révolutionnaires collectivistes et démocrates religieux tirent souvent à la même corde, mais en sens inverse.

II

Désireux de conserver la femme à la maison, les catholiques voudraient l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrière l'autorité de Jules Simon, ils répètent après lui: «La femme est absente du foyer depuis que la vapeur l'a accaparée; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramène le bonheur.» Cette parole exprime bien l'idéal essentiel, le but suprême qui s'impose au législateur et au sociologue. L'école chrétienne y adhère sans réserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur terre pour l'ouvrier sans un intérieur. Si la femme passe ses journées à l'usine, comment le logement pourrait-il être propre, salubre, habitable? Comment la cuisine pourrait-elle être soignée et la table exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le désordre et la tristesse au dedans.

Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne risque d'être gâté ou aboli par les rudes besognes industrielles. L'ouvrière des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni chiffonner une étoffe avec habileté. Dans le peuple, pourtant, la jeune femme devrait être sa propre couturière et l'habilleuse de la famille. Mais retenue à la fabrique du matin au soir, elle se néglige et néglige les siens. Que de fois père, mère et enfants, ne sont que des paquets de chiffons malpropres. On conçoit aisément qu'émus de ce triste spectacle, de bons esprits proposent à la terrible question du travail des femmes une solution radicale, à savoir que, hors des occupations domestiques, «la femme ne doit pas travailler.»

C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'épouse aux travaux de la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste à la maison: fermez-lui l'entrée des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de la main-d'oeuvre féminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse à ces milliers de mères obligées de travailler debout, pendant dix heures, dans une atmosphère accablante, au milieu du fracas des machines et de la poussière des métiers? Il faut les voir à la sortie des filatures, maigres, pâles, exténuées! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la méconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.

Contraire à l'«ordre naturel» qui a pourvu la femme d'une complexion différente de celle de l'homme et, lui ayant refusé les mêmes forces, n'a pu lui imposer les mêmes travaux; contraire à l'«ordre social» qui veut un gardien pour le foyer et, prenant en considération la faiblesse relative de la femme, lui a confié partout le ministère de l'intérieur; contraire à l'«ordre économique» qui atteste que le salaire industriel de la femme est souvent absorbé par les dépenses d'entretien et de lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrière doit confier à des mains étrangères; contraire, enfin, à l'«ordre moral» qui souffre grandement de la promiscuité des sexes et de la désertion du foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie devrait être interdit graduellement. Répondant à M. Bebel, le chef des catholiques démocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes: «Depuis le berceau de l'humanité jusqu'à ce jour, sauf de rares périodes qui n'ont été que des périodes d'exception, la famille monogame a été le rocher de bronze contre lequel s'est arrêté le flot des révolutions. Nous attendons l'époque où le père suffira à l'entretien de sa famille. Voilà l'aurore des temps futurs que perçoit déjà notre esprit.»

III

Il n'est qu'un genre de travail féminin qui trouve grâce devant les chrétiens démocrates, c'est le travail domestique, le travail familial, c'est-à-dire la tâche industrielle exécutée à la maison, près des enfants, dans les moments de loisir que laissent à bien des mères les soins du ménage. Suivant quelques bons esprits, la femme mariée n'aurait pas même, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a exprimé cette idée avec une force extrême: «Les femmes mariées et les mères qui, par contrat de mariage, se sont engagées à fonder une famille et à élever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier engagement qu'elles ont pris comme épouses et comme mères. Une telle convention est, ipso facto, illégale et nulle. Car, sans vie domestique, point de nation 158

Note 158: (retour) Lettre écrite à M. Decurtins en 1890.

Bref, le grand différend, qui divise les catholiques et les socialistes, consiste en ceci, que les premiers veulent «la reconstitution de la famille chrétienne,» tandis que les seconds souhaitent «l'émancipation individuelle de la femme.» Comme conclusion, le congrès de Zurich n'a point exclu les femmes de la grande industrie; il a voté seulement sa réglementation.

On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrière ne serait pas gravement empirée par les prohibitions catholiques. La société capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la détruire, ou même de la transformer, du jour au lendemain? Et puis, hélas! la femme est fréquemment dans la nécessité de grossir, par son gain, le salaire du mari pour soutenir le ménage. Et toutes les interdictions du monde ne prévaudront point contre cette triste obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon génie de la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour. L'objection essentielle qu'on peut faire à cette conception de la vie féminine, c'est que la société contemporaine n'est point arrivée à ce point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants et trouver au foyer une sûreté de vie sans labeur industriel. Qu'une existence, bornée au gouvernement de son intérieur, soit pour la femme l'état le plus heureux, l'idéal de l'avenir, nous le voulons bien; seulement les nécessités du présent lui permettent rarement de s'en contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux à bien des femmes; mais les condamner au repos forcé quand le pain manque au logis, c'est les vouer irrémédiablement à la misère; et il nous est difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de fraternité chrétienne.

Certes, lorsque la femme est mariée, nous sommes d'avis que sa véritable place est au foyer conjugal: sa santé y gagnera, et sa moralité aussi. Encore est-il qu'à l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la condamner souvent à mourir de faim. On parle en termes émus des soins à donner aux enfants, du pot-au-feu à surveiller, des travaux du ménage, des obligations de la maternité, des joies austères du foyer; mais lorsque la marmite est vide et la cheminée sans feu, lorsque les petits souffrent du froid ou de la faim, conçoit-on qu'une mère consente à se reposer, inactive et désolée? Cette vaillante (ceci soit dit à sa louange) ne trouve alors aucun labeur trop pénible pour nourrir son monde, les jeunes et les vieux.

Quant aux filles, aux veuves, aux femmes maîtresses d'elles-mêmes, je ne vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de travailler à l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la maternité, cette raison ne concernant que les femmes chargées de famille. Or, les mères ne sont qu'une minorité parmi les «travailleuses» proprement dites. D'après notre dernier recensement, il existerait en France 2 622 170 filles célibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes mariées sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne connaissent pas les soucis de la maternité. De ce nombre, beaucoup doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de chacun ne sont que des intérêts juridiquement protégés?

Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des machines,--celles-ci exigeant plus de dextérité que de force, plus de surveillance que d'énergie. D'autre part, le travail à la maison, pour lequel on professe tant déconsidération, n'est pas exempt d'inconvénients et de périls. N'oublions pas que c'est la petite industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la main-d'oeuvre féminine. Bien que travaillant chez elle, à ses pièces, à prix fait, une lingère de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle plus heureuse que l'ouvrière des fabriques? Cette exploitation du travail, que les Anglais appellent le «système de la sueur», sévit surtout sur l'ouvrière en chambre. Le sweating-system est la lèpre du travail à domicile. L'hygiène déplorable des ouvrières qui le subissent, le surmenage qu'il leur impose, l'isolement où il les tient, les maigres salaires qui le rémunèrent, sont autant de griefs contre le travail domestique. Celui-ci est-il donc si préférable au labeur collectif des grandes usines?

Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tâches simplement ménagères reviennent, par droit de nature, à l'épouse et à la mère. L'avenir verra peut-être se constituer un état social nouveau (dont il n'est point défendu de poursuivre le rêve), où l'ouvrier sera mis, plus efficacement qu'aujourd'hui, à l'abri des risques du chômage, des accidents, de la maladie et des infirmités; où le mari, plus conscient de ses devoirs, se fera un crime de détourner le fruit de son travail de sa destination légitime, qui est le soutien de la femme et des enfants; où le père, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, à l'entretien d'une famille que la morale et la patrie s'accordent à vouloir nombreuse.

Qui sait même si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu, pour la femme, plus sain, plus aisé, plus rémunérateur? Qui nous dit que la force motrice ne se transportera pas un jour à domicile, aussi facilement, aussi économiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a fait, l'électricité peut le défaire. Il est dans l'ordre des conjectures permises que, de ces vastes agglomérations humaines qui s'entassent présentement autour des usines, le progrès de l'industrie nous ramène, en une certaine mesure, à un travail familial amélioré, que chacun accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la nécessité douloureuse de la présence des femmes à l'atelier; et les mères pourraient reprendre leur place naturelle à la maison, sans être exposées à mourir de faim sur la pierre du foyer.

Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser l'heure présente à préparer ce joyeux avenir qu'à pleurer stérilement un passé irrévocablement révolu.