WeRead Powered by ReaderPub
Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme cover

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Chapter 20: CHAPITRE IV
Open in WeRead

About This Book

The author surveys the contemporary feminist movement by tracing its origins, aims, and principal grievances, and by analyzing the social, legal, economic, and moral conditions that shape women's status. He presents competing arguments about inequality and emancipation, contrasts conservative and radical reactions, and examines proposed reforms affecting family structure, education, civil rights, and professional life. The study emphasizes a measured, impartial appraisal of claims from both sexes, highlights the complexity and range of feminist demands, and seeks a coherent sequence of problems and solutions that balances individual liberty with social stability.

IV

Après avoir constaté que les réalités du présent et les prévisions de l'avenir nous révèlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez la bourgeoise de demain, une tendance à secouer la suprématie masculine, il est temps d'observer, à leur décharge, que les hommes n'ont point le droit de s'en laver les mains. Est-ce donc à la femme qu'incombe la responsabilité de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles croyances? Quel sexe a ébranlé les assises de la famille? Tout ce qui faisait jadis la femme respectueuse de l'autorité maritale, tout ce qui justifiait le droit de commander pour l'époux et le devoir d'obéir pour l'épouse, c'est-à-dire les antiques notions d'ordre, de hiérarchie, de sujétion, les sentiments de modestie, de patience et de résignation, nos moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dénoncé comme un tissu de préjugés surannés et accablants dont il importait d'alléger les épaules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqué l'égalité civile et politique, que le goût du nivellement s'est insinué dans tous les esprits et jusque dans les ménages. Et nous nous étonnons que la plus belle moitié du genre humain traite la subordination de son sexe de non-sens et d'iniquité! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons convaincue de l'humiliation qu'entraîne toute obéissance! Quoi de plus naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et maître? Nous en avons fait nous-mêmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en impose de moins en moins à la femme contemporaine, la faute en revient à ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment décrié.

Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes, les lois n'ont en vue que l'intérêt particulier des hommes, nous voyons des audacieuses,--encouragées d'ailleurs dans leurs velléités de révolte par nos meilleurs écrivains,--qui se lèvent de toutes parts et, sous prétexte qu'elles souffrent de la place subordonnée que nos codes leur ont faite impérieusement, somment le législateur de reviser la constitution économique et sociale de la famille française. Liberté, égalité, fraternité, voilà leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles entendent être libres, c'est-à-dire maîtresses de leurs biens, de leurs actes, de leur vie. Elles veulent être les égales de l'homme, en fait et en droit, de par les moeurs et les lois. Grâce à quoi, la fraternité fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grâce de l'aimer comme un frère!

Aux hommes débonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette révolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: «Nos pères ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris. Aussitôt qu'elles auront seulement commencé d'être vos égales, elles seront devenues vos supérieures.»



CHAPITRE IV

Tendances d'émancipation de la femme mondaine


SOMMAIRE

I.--Les outrances du théâtre et du roman.--Le monde où l'on s'amuse.--Le féminisme exotique et jouisseur.

II.--La femme oisive et dissipée.--Ce qu'est la mère, ce que sera la fille.

III.--Demi-vierge et demi-monstre.--Où est l'éducation familiale d'autrefois?


I

Tandis que les classes moyennes, prises dans leur généralité, restent attachées au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnête, toute remplie des devoirs quotidiens courageusement acceptés, persistent à placer dans la dignité et l'indissolubilité du mariage la force et le bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les régions dites «élevées» de la société parisienne, la curiosité de jouir et la passion de l'amusement s'exaspèrent en une fièvre croissante, qui s'impatiente de toutes les digues opposées au libre plaisir par l'habitude morale et par le frein combiné de la religion et des lois. Si nous admettions même,--et c'est un préjugé courant--que la littérature, le roman et le théâtre sont les fidèles reflets de l'âme d'un peuple, il faudrait conclure de tout ce qui s'est écrit sur les moeurs françaises depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre société tombe en décomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'étranger, qui n'est pas en situation de ramener le mal à ses justes proportions, nous fait l'injure de croire. De grâce, n'élargissons point nos plaies, n'aggravons point nos vices à plaisir! Puissent nos écrivains renoncer aux élégances perverses du roman «distingué» où chaque salon ressemble à un mauvais lieu! Toute la société française ne tient pas, Dieu merci! en ce monde exotique luxueusement installé dans les somptueux quartiers de l'Arc-de-Triomphe, où «nos toutes belles» traînent une existence vide, factice, dissipée, au milieu d'un décor digne des Mille et une Nuits, s'occupant à cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons, la psychologie du libre amour, le dévergondage et l'adultère. Ces fleurs de perversion sont des raretés. Cette vie est en dehors des lois communes de la vie.

Même dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de se déchaîner aussi généralement, aussi scandaleusement. En fait, les nécessités de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de l'avenir à préparer, de la fortune à maintenir, les soucis d'argent, d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entraînements et contrarient le goût du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement la fête. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous surtout d'étendre à toutes nos classes élevées la réprobation que mérite seulement la corruption d'une minorité tapageuse.

Mais, si exceptionnel que soit le monde où l'on s'amuse, quels détestables exemples il donne au monde où l'on travaille! Car il faut bien reconnaître que, dans ce milieu élégant, léger, subtil, agité, qui, voulant jouir de la vie, retentit d'un perpétuel éclat de rire, l'émancipation est de bon ton. C'est là que règne et s'épanouit ce que j'appelle le «féminisme mondain», un féminisme évaporé qui semble prendre à tâche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne des moeurs et le bon génie du foyer. C'est là qu'on rencontre ces jeunes femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes, éprises de vie indépendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent d'incarner à nos yeux la «femme libre». Leur plus grand plaisir est de jouer avec le feu. Par un mépris hautain du danger, et peut-être aussi par l'attrait piquant du fruit défendu, elles se font un amusement de côtoyer les abîmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arrivé! Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.

II

Ce type très moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore à de nombreux exemplaires, est facilement reconnaissable, grâce aux malicieuses esquisses qu'en ont tracées avec complaisance nos chroniqueurs, nos dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une créature très fine et très parée, qui met un masque d'hypocrite honnêteté à sa frivolité d'âme comme à ses audaces de pensée et à ses écarts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont déposé sur son visage et dans ses manières toutes les fréquentations de salon, se cache une petite nature très primitive, féline et rusée, décidée à s'amuser, coûte que coûte, aux dépens d'autrui. A l'entendre causer, elle se départit rarement, sauf dans les réunions tout à fait intimes, du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extérieur des convenances et des règles sociales. C'est une femme bien élevée,--quand elle le veut,--qui répète avec exactitude les gestes qu'on lui a minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun préjugé. Elle a des usages; elle sait vivre. Ses grâces sont infiniment séduisantes. C'est une chatte distinguée.

Mais s'il nous était donné de descendre dans son âme, quel contraste! Disciplinée pour la forme et par le dehors, cette créature n'est, en dedans, qu'une «libertaire» qui s'ignore et cache au monde et à elle-même, sous des manières polies et raffinées, toutes sortes d'énormités morales. Tandis que son éclat et son charme nous la font prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les apparences d'un être civilisé. Sa tête est vide de toute pensée grave. Si elle va encore à la messe, c'est par désoeuvrement, comme elle va au bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne songe guère qu'à ses toilettes, à ses visites, à ses intrigues. Son coeur lui-même ne s'échauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse. C'est un être artificiel, dupe de ses appétits de plaisir, égoïste et inconscient, qui ne tient plus à la vie que par les rites et les grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code, de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une tentation, une occasion, pour faire éclater son âme de révoltée.

Telle mère, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est à craindre que les filles ne dépassent les mères. Dans ces sphères oisives et dissipées du beau monde, où l'on cherche à tromper l'ennui des heures inoccupées par un marivaudage des moins innocents, une singulière génération grandit qui a la prétention de s'affranchir de toutes les conventions sociales à force d'impertinence et d'audace. Là, dans une atmosphère luxueuse et trépidante, au milieu de fêtes ininterrompues, s'épanouissent les «demi-vierges», fleurs de salon trop tôt respirées, qui mettent leur honneur à s'émanciper franchement de tout ce qui les gêne. Déjà moins retenues que leurs mères, elles affectionnent les allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les hardiesses, de toutes les excentricités. Inconséquentes autant que jolies, portées aux coups de tête et aux fantaisies d'enfant gâté, elles ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur élégance doive tout excuser, que leur grâce puisse tout absoudre; car elles ont l'admiration d'elles-mêmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue leur jeunesse et leur beauté, et elles les affichent complaisamment dans les salons cosmopolites de la capitale ou les promènent, en des toilettes savantes, à travers les casinos des plages à la mode. Que deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?

III

Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine très affinée et d'une culture morale trop négligée. Elle fait profession de ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure même que les demoiselles les plus lancées de cette belle société n'ont point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances nouvelles les attirent; seul, l'effort méritoire les épouvante. Passe encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue inédit, de fabriquer des vers décadents ou de la peinture impressionniste, et avec quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrément trouvent grâce devant leur fatuité dédaigneuse, en revanche, le travail sérieux les ennuie autant que l'austère vérité les assomme. Il est évident qu'elles ont résolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux devoirs naturels qui pèsent sur le vulgaire.

J'ai hâte de dire que cette corruption n'est pas tout à fait d'origine française. Il faut y voir, suivant le mot de M. André Theuriet, un curieux exemple de «contagion par infiltration». Depuis plusieurs années, les jeunes filles anglo-américaines pullulent dans nos villes d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont empressées de copier les allures hardies et le sans-gêne émancipé de leurs soeurs étrangères. Seulement, débarrassées de la retenue qu'impose au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces libertés ont vite dégénéré, dans nos milieux français où le sang est plus vif et la tête plus chaude, en excentricités provocantes. Et la logique du mal veut, hélas! (c'est M. Marcel Prévost qui le confesse textuellement dans la préface de son fameux livre) que «pour la fillette d'honnête bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le collégien.»

Il reste qu'à Paris comme en province, chez les riches comme chez les pauvres, il n'est qu'une éducation chastement familiale pour soutenir et perpétuer la pure tradition des bons ménages et le renom de la vieille honnêteté française. Mais les pères et les mères auront-ils la sagesse et le courage de défendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus simples et plus sévères, contre la contagion des mauvais exemples?



CHAPITRE V

Tendances d'émancipation de la femme «nouvelle»


SOMMAIRE

I.--Les professionnelles du féminisme sont de franches révoltées.--Le prolétariat intellectuel des femmes.

II.--Nouveautés inquiétantes de langage et de conduite.--La femme «libre».--État d'âme anarchique.


I

On trouvera peut-être que je n'ai point su parler toujours sans irrévérence des tendances diverses du féminisme ouvrier, bourgeois et mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de juger les aspirations du féminisme «professionnel?» Mais j'ai trop le respect de la femme pour hésiter à lui dire toute la vérité.

Les professionnelles du féminisme sont, d'esprit et de coeur, de franches révoltées. Par cette appellation, j'entends cette fraction avancée qui, sans distinguer entre les revendications féminines, va droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et indisciplinée, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit bataillon de femmes exaltées qui proclament l'égalité absolue des sexes et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour nous convaincre des infortunes de l'«éternelle esclave» et de l'«inéluctable révolution» de la femme moderne. A cet effet, elles professent le féminisme «intégral».

Ce qui perce à travers la propagande qu'elles mènent, c'est, avec le mauvais goût de la déclamation, une avidité impatiente de réclame, un goût effréné de notoriété bruyante. Il semble qu'entraînées par le bel exemple que nous leur avons donné, ces fortes têtes soient en joie de succomber aux tentations de publicité à outrance qui compromettent si gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillité des honnêtes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est à qui s'époumonera pour mettre sa petite personne en évidence sur le plus haut perchoir du poulailler. Après le politicien, voici qu'apparaît la politicienne. Il faut aux femmes «nouvelles» une scène pour s'y affirmer et s'y afficher à tous les regards. Et dans le nombre, il pourrait bien se révéler tôt ou tard d'admirables comédiennes.

Que le nombre des émancipées excentriques ait chance de se grossir à l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-là, nos couvents de femmes avaient recueilli la plupart des déshéritées et des vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre et plus large ne manquera point de susciter, parmi les générations qui montent, un nombre croissant de jeunes filles diplômées, d'intelligence ardente et éveillée, curieuses de vivre et ambitieuses de réussir, auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les débouchés qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au développement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les carrières pédagogiques sont déjà surabondamment encombrées, et que nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs brevets, qui se morfondent dans une inaction misérable? Trop savantes et trop fières pour se plier aux besognes manuelles, on les voit déjà traîner dans les grandes villes une vie désenchantée et se disputer avec âpreté quelques maigres leçons, tandis qu'elles couvent en leur coeur d'amères rancunes contre l'imprévoyante société qui leur a ouvert une voie sans issue. N'est-il pas à craindre que certaines de ces malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prêtent l'oreille aux suggestions de l'esprit de révolte et s'enrégimentent dans cette annexe de l'armée révolutionnaire qu'on appelle déjà «le prolétariat intellectuel des femmes?»

Sorties des classes moyennes, incomprises, isolées, déclassées, avec des goûts, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire, quoi de plus naturel que leur âme, aigrie ou désabusée, s'ouvre aux idées d'indépendance qui flottent dans l'air, et qu'entraînées par ces prédications excessives qui exagèrent les droits et atténuent les devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisément qu'elles sont des victimes et des sacrifiées? Détournées de leurs traditionnelles professions par une instruction inconsidérée, elles assiégeront en foule grossissante les carrières masculines et, devant les difficultés de s'y faire une place et un nom, elles crieront à l'oppression, réclamant l'égalité absolue et l'indépendance totale.

II

Entre ces mécontentes, qui peuvent devenir légion, une sorte de franc-maçonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prétexte d'émanciper les femmes de la tutelle néfaste des hommes, aborde sans scrupule les sujets les plus déplaisants et les questions les plus scabreuses. Il semble que les hardiesses inquiétantes de langage fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lèvres de certains féministes. A les entendre parler des choses du mariage avec une impudence sereine, on croirait que ces zélateurs et ces zélatrices de la croisade des «temps nouveaux» n'ont pas eu de parents à aimer et à bénir, puisque c'est au foyer seulement que s'éveille et s'entretient la douce religion de la famille. Aussi bien le féminisme est-il, pour quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent même de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrète espérance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tête féminine mal équilibrée entre en ébullition, on peut s'attendre aux pires extravagances.

Dans la pensée de ces intransigeantes, l'«Ève nouvelle» doit évincer le vieil homme, comme une réserve fraîche remplace un corps de troupes affaiblies et fourbues. Leur prétention est de parler et de penser par elles-mêmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mêmes. Elles ne souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprète. Voici la confession d'une jeune émancipée que M. Jules Bois a reçue avec complaisance: «Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son cerveau, comme autrefois l'aïeule des premiers jours s'agenouillait sous la brutalité du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tête ni devant le bras du mâle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et forte? Je travaillerai; je serai médecin, avocat, poète, savant, ingénieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il voudra 3

Note 3: (retour) L'Ève nouvelle, p. 152.

Que si nous voulons à ce texte un commentaire, il nous sera répondu que le temps est passé où l'on condamnait la jeune fille au huis clos familial,--comme on élève un merle blanc dans une cage dorée,--pour mieux la livrer sans défense, inerte et passive, aux mains d'un mari gâteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingénues abêties dont le roman et le théâtre ont fait naguère un si attendrissant usage et qui, cousues aux jupes de leurs mères ou emprisonnées dans les minuties soupçonneuses et maussades du couvent, vouées au piano à perpétuité ou à des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec résignation, jusqu'à la veille de leurs fiançailles, à la poupée, symbole mortifiant de leur prochaine domestication destiné, sans doute, à faire comprendre à ces pauvres âmes que leur naturelle fonction est d'être mères au lieu d'être libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une éducation plus dégradante?

Dorénavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mêmes études, astreints aux mêmes exercices, soumis aux mêmes disciplines. Instruite de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui déplaisent, après avoir proclamé fièrement son indépendance, elle épousera l'élu de son choix à la face du ciel et de la terre, les prenant à témoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volonté.

Au vrai, et si gros que le mot puisse paraître, ce féminisme outré implique sûrement un état d'âme anarchique, que des gens alarmés considèrent comme le germe d'un mouvement révolutionnaire où la famille française risque de se dissoudre et de périr. Mais n'exagérons rien: cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour être facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la société ne procède par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de métamorphoses instantanées, de changements brusques, de renouvellement intégral, de rupture complète avec le passé. Il est plus difficile qu'on ne croit de faire acte d'indépendance, de briser le réseau des habitudes et des préjugés qui nous enserre, de se soustraire à la lourde pesée des moeurs et des opinions. Si profondes que puissent être les transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni soudaines.

C'est ce qui faisait dire à Alexandre Dumas, non sans quelque outrance: «L'émancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusetés les plus hilarantes qui soient nées sous le soleil. Émancipation de la Femme, rénovation de la Femme, ces mots dont notre siècle a les oreilles rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus être émancipée qu'elle ne peut être rénovée 4.» Conclusion excessive: la femme moderne ne ressemble point à la femme primitive, et les changements passés nous sont un sûr garant des changements à venir. Mais il ne suffit point de proclamer la «faillite de l'homme,» pour que l'«Ève nouvelle» soit à la veille de détrôner le «roi de la création.»

Note 4: (retour) Préface de l'Ami des femmes. Théâtre complet, t. IV, p. 29.


CHAPITRE VI

Modes et nouveautés féministes


SOMMAIRE

I.--Le féminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce qu'on attend de la bicyclette.

II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume féminin se masculinise.--Exagérations fâcheuses.

III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle femme?


I

Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes supérieures qui, bien que nourrissant peut-être au fond du coeur des espérances aussi révolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer et, modérées de ton, correctes d'allure, diplomates consommées, opportunistes insinuantes, montrent patte de velours à l'éternel ennemi qu'elles se flattent de désarmer et d'affaiblir, d'autant plus facilement qu'elles l'auront moins effarouché.

Pour l'instant, ce brillant état-major, convaincu de l'impossibilité de révolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de révolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par application de ce plan, la consigne est donnée aux femmes éprises des grandes destinées que l'avenir réserve à leur sexe, de ceindre leurs reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a du bon: il n'est guère d'âme valeureuse en un corps débile. A qui brigue l'honneur de nous disputer les emplois dont nous détenons le monopole, il faut bien, pour égaliser la lutte, égaliser préalablement les forces. Émule de l'homme par l'énergie morale, aspirant à l'atteindre et à le contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est obligée, sous peine de faillir à ses espérances, de s'appliquer d'urgence à développer sa vigueur physique pour accroître sa résistance et ses moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tête, qui surmènent déjà trop souvent les garçons, auraient vite fait d'épuiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur tempérament et ne trempaient virilement leur organisme.

Ces dames ont donc la prétention de nous arracher même le privilège de la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles excellent dans tous les sports à la mode. Elles nagent comme des sirènes et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit et le gros gibier; elles font de l'équitation, de la gymnastique, de la bicyclette surtout.

La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-être du cyclisme dans les conversations. Cette nouveauté a ses dévots qui en disent tout le bien imaginable, et ses détracteurs qui l'accusent de tout le mal possible. Quoique j'aie peine à voir dans la bicyclette tant de choses considérables, il faut pourtant reconnaître, sans verser dans l'hyperbole, que le féminisme fonde de grandes espérances sur cette petite mécanique. Au théâtre et dans le roman, la bicyclette nous est présentée comme le symbole et le véhicule de l'émancipation féminine. Et ce qui est plus décisif, nous avons entendu l'honorable présidente d'un congrès féministe, qui ne passe point pour une évaporée, recommander chaudement, dans son discours de clôture, l'usage fréquent de la bicyclette, ajoutant qu'elle est un «moyen mis à la disposition des femmes pour se rapprocher économiquement du sexe masculin.» En termes plus clairs, on espère que la pédale libératrice contribuera efficacement à l'abolition de la domestication des femmes.

Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre d'entraves que leur impose encore notre état social suranné. Il n'y a pas à dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indépendance. Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de tomber, un jour ou l'autre, du côté où l'on penche, dans les bras d'un ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en passant, à tous les ménages de pédaler de compagnie. C'est au mari qu'il appartient de relever sa femme. Hors de sa présence, les chutes pourraient être plus graves. Point de doute, en tout cas, que la bicyclette ne permette à l'Ève future de se décharger sur des mercenaires des soins du ménage, de la surveillance des enfants et de la garde du foyer. Et comme un nourrisson à élever est un bagage assez gênant pour une mère nomade, on s'appliquera de son mieux à prévenir la surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas précisément un remède à la dépopulation.

Mais il autorise et nécessite de si libres mouvements et de si viriles toilettes! Et le féminisme s'en réjouit. Car la femme a quelque chance de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses costumes. S'il était permis d'user de néologismes barbares, je dirais même qu'il n'est que de «masculiniser» la mode pour «garçonnifier» la femme. Un honnête homme du grand siècle eût écrit, en meilleur style, que les habits ont une action sur les bienséances et que les dehors peuvent corrompre les moeurs.

II

On voudra bien m'excuser d'aborder, à ce propos, une question dont il est facile de saisir l'intérêt considérable: je veux parler de la culotte et du corset. Les professionnelles du féminisme nous font une obligation de traiter ces graves problèmes. Pour peu qu'on y réfléchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine à reconnaître que ces deux notables échantillons de l'habillement moderne sont éminemment symboliques. Tout le mouvement féministe s'y révèle par son aversion pour le costume féminin et par son goût pour le costume masculin.

Il n'est pas impossible même que les femmes vraiment libres fassent un jour de la culotte un emblème et un drapeau. Avez-vous remarqué l'allure décidée et les airs triomphants de la cycliste vraiment émancipée? A la voir porter si crânement la culotte bouffante, on la prendrait de loin pour un zouave échappé d'un régiment d'Afrique. En Angleterre, les féministes militantes ont adopté un «costume rationnel». Il est pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coupés courts; une jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orné d'une petite cravate noire. La jupe est taillée en vue de la marche. C'est un peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me fait un devoir de reconnaître que, dans ma pensée, ce compliment ne s'adresse qu'à une minorité: pour dix jolies femmes que ce costume avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt parfaitement ridicules.

En 1896, à une séance de la «Société des réformes féminines» de Berlin, l'assemblée condamnait à l'unanimité l'usage du corset (beaucoup de médecins hygiénistes sont du même avis) et proclamait le prochain avènement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas du tout que nous soyons à la veille d'une si grave révolution. Non que le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en connaissaient point l'étroit assujettissement. En soi, il est immoral, puisque l'allaitement et la maternité peuvent en souffrir. Qu'il s'assouplisse et se perfectionne, il est bienséant de le souhaiter; mais je doute qu'il disparaisse. Si de la théorie les Allemandes passent à la pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de Berlin un aspect tout à fait réjouissant.

Quant aux Françaises qui, très généralement, ont le sens du beau et l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit même meurtrier; mais c'est un si précieux artifice d'élégance! A quel mari n'est-il pas arrivé d'entendre sa femme affirmer avec crânerie qu'il faut souffrir pour être belle? Ce corset ne disparaîtra que le jour où les grâces de la femme n'auront plus besoin d'être soutenues ou corrigées. Prenons patience.

J'imagine, de même, que la culotte aura peine à détrôner la jupe. Il y a quelques années, pourtant, le congrès féministe de Chicago a recommandé aux femmes soucieuses de leur dignité sociale l'emploi du «vêtement dualiste». Ce vêtement dualiste est ce que nous appelons grossièrement un pantalon. Mais cette résolution mémorable ne semble pas avoir produit jusqu'ici grand effet.

A Paris, la Gauche féministe s'est contentée d'émettre le voeu que les ouvrières soient autorisées à porter la jupe courte, dans un intérêt d'hygiène et de sécurité: ce qui n'est pas si déraisonnable, le port de la robe longue offrant de réels dangers dans la fabrication mécanique. Et sous prétexte que les ouvrières n'osent pas se singulariser, certaines dames autoritaires voulaient même inviter les syndicats féminins à «exiger de leurs membres l'application immédiate du nouveau costume rationnel.» Par bonheur, Mme Séverine veillait, et grâce à son intervention, la question de toilette est restée sous la loi de liberté 5.

Note 5: (retour) La Fronde du 7 septembre 1900.

Soyez donc assurés que la jupe courte ne sera goûtée que de celles qui ont un joli pied. Emprunter au vêtement masculin ce qu'il a de pratique, sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer à l'élégance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gêne et retenir ce qui leur sied. N'en déplaise aux gros bonnets du féminisme, (je prie celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis croire qu'au prochain siècle il n'y ait plus à porter la robe que les avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de goût ne se résoudront point à ce retranchement; leur grâce en souffrirait trop. Et pourtant le règne exclusif de la culotte serait d'une grande économie pour le ménage: les robes coûtent si cher! Seulement, cette économie ne manquerait point de tourner souvent à la mortification du mari: tandis que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est à craindre que celles-ci ne consentissent jamais à porter les culottes de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prévost a pu écrire que le temps est passé où les maris ramenaient leurs femmes à l'obéissance par ces mots d'amicale supériorité: «Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de bruit! On vous donnera de belles robes!» Il paraît que cela ne prend plus.

Exagération et plaisanterie à part, il reste qu'une transformation s'opère lentement dans les modes, dans les goûts et jusque dans les allures et les attitudes, qui marque, d'une façon visible à tous les yeux, les modifications profondes et secrètes qui travaillent les moeurs et les idées de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette féminine se masculinise de plus en plus. Le dolman est à la mode avec ses broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le velours et le satin; nos élégantes arborent avec une raideur altière le plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'épingle du sportsman.

Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un changement dans les idées et les aspirations. Pour celles que les nécessités de leur condition poussent à l'assaut des professions masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles soutiennent pour la vie, les vertus purement féminines sont de moins en moins suffisantes; qu'il leur faut, pour réussir, un peu du courage, de la hardiesse et de la désinvolture des hommes; que, pour être fortes, en un mot, elles doivent renoncer aux délicatesses charmantes qui font leur grâce et aussi leur faiblesse.

Quant aux demoiselles des classes riches, véritable jeunesse dorée dont les désirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent répété que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme, qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manières de Messieurs leurs frères. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un éloge suprême, qu'on dise d'elle: «C'est un bon garçon!» Et nos demoiselles s'appliquent consciencieusement à mériter cette flatteuse appellation.

Pour ce qui est enfin des femmes franchement émancipées, elles n'ont pas d'autre préoccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos défauts et dans nos brutalités pour se hausser à notre niveau. Lasse d'être notre compagne, la «femme nouvelle» aspire à devenir notre compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui secoue, avec de grandes phrases, la contrainte déprimante du corset et revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque plus que la moustache,--et encore!

Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dépit des difficultés, elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme Arvède Barine, à «la naissance d'un troisième sexe». Telles, chez nous, ces détraquées, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grâces de la femme sans acquérir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de son sexe, sans qu'il lui soit donné de le changer, incapable de s'élever à la puissance virile après avoir perdu ce qui lui restait de séduction féminine, ni garçon ni fille, ni homme ni femme, ni mâle ni femelle, l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une insexuée, à peine une personne, presque un monstre, voilà donc le troisième type de l'humanité à venir! On conçoit que cet être vague dont la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne à perdre les signes extérieurs de la féminité (tant pis pour nous!) sans parvenir à s'approprier la puissance dominatrice de la masculinité (tant pis pour elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa multiplication ne laisserait point d'être inquiétante pour l'honnêteté, la santé et l'avenir de la société française.

III

Contre cette masculinité d'emprunt, contre cette caricature de l'homme, il est urgent de protester au nom de la beauté et des intérêts même de la femme.

Aimez-vous le travesti au théâtre? Il me gêne ou m'afflige. Je le trouve choquant ou laid: il déforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces dames voudraient le généraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la «femme nouvelle» s'exerce-t-elle à imiter servilement notre costume et à nous prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates viriles et de mâles vestons? Le vêtement masculin est-il donc d'une coupe si délectable pour que les féministes les plus ardentes s'empressent d'y asservir leurs grâces en s'appropriant nos platitudes? Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux Anglaises!

Et puis, quelle étrange idée de supposer que le bonheur des femmes est subordonné à leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le caractère aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si jolis modèles, qu'il faille nécessairement nous copier pour goûter la félicité suprême? Les femmes devraient craindre,--au lieu de l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles donc qu'à trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? «Le rôle social des femmes n'est grand, a écrit Henry Fouquier avec son admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le club, elles perdraient le foyer 6.» A vivre d'une vie trop masculine, la femme dépouillerait même ce qui fait son charme, à savoir la retenue et la grâce, l'élégance et la pudeur. Et le jour où elle serait aussi laide, aussi brutale et aussi grossière que nous (suis-je assez modeste?) son règne serait fini et son sexe découronné.

Note 6: (retour) Les Femmes gui votent. Annales politiques et littéraires du 15 avril 1896.

J'en appelle au témoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont épousé plus ou moins les idées nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly Lieutier, poète et romancière, à laquelle j'emprunte cette curieuse pensée: «La femme qui se masculinisera pour prouver son égalité avec l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas égale à ce dernier en restant femme. Pour prouver cette égalité absolument réelle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en l'utilisant au profit de tous.» C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une journaliste, qui déclare ceci: «Savoir, jusque dans nos revendications et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par le caractère, les manières et même et surtout la toilette, là est le secret de notre réussite. En une lutte où nous avons besoin de tous nos moyens, pourquoi dédaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous donna: le charme 7

Note 7: (retour) La Femme moderne par elle-même. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, pp. 873 et 883.

Faisons des voeux pour que, docile à ces conseils, la femme reste femme par l'élégance de ses manières et la délicatesse de sa nature, comme elle l'est par la tendresse de son âme, par la sensibilité émue et la douce pitié qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dévouement et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se dise que ce n'est point affranchir et améliorer son sexe que d'en faire une contrefaçon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid. Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyère: «Un beau visage est le plus beau des spectacles.»--«Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux: l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.» Ceux qui aiment sincèrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.




LIVRE II

GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES




CHAPITRE I

Le féminisme révolutionnaire


SOMMAIRE

I.--Les groupements féministes d'aujourd'hui.--Prétentions collectivistes.--Point d'émancipation féministe sans révolution sociale.

II.--Schisme entre les prolétaires et les bourgeoises.--Les intérêts de l'ouvrier et les intérêts de l'ouvrière.


I

C'est un fait établi que, dans la classe ouvrière comme dans la classe bourgeoise, dans les milieux mondains et «distingués» non moins que dans les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins d'indépendance et des désirs d'émancipation qui, nés de causes multiples et aspirant à des fins diverses, travaillent sourdement la femme de toutes les conditions, percent à travers son langage et ses allures, transparaissent dans son costume et dans ses goûts. Rien d'étonnant que ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient peu à peu dessinées, précisées, formulées en quelques têtes plus raisonneuses et plus ardentes. Et la nébuleuse a pris corps; et les aspirations se sont muées en doctrines systématiques qui, dès maintenant, se partagent avec une suffisante netteté en trois grands courants d'opinion. Ce sont: le féminisme révolutionnaire, le féminisme chrétien et le féminisme indépendant.

Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications féminines n'est donc pas une, mais triple, suivant qu'elle émane des féministes révolutionnaires, des féministes chrétiens ou des féministes indépendants, ces derniers refusant de s'inféoder aux partis religieux et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de liberté et de dignité pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le cherchent en des directions opposées ou s'y acheminent par des voies différentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations générales.

Dans les anciens temps, le sexe féminin n'a joui nulle part d'une grande faveur. La naissance d'une fille passait même très généralement pour une calamité, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-né la puissance de délivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et religions déclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'après le polythéisme, tous les maux qui affligent l'humanité sont sortis de la boîte de Pandore. Pour le christianisme, Ève est l'initiatrice du péché et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle l'ennoblisse de l'autre, en élevant le mariage monogame à la dignité de sacrement et en installant pour la vie l'épouse et l'époux, la mère et le père, dans une fonction également nécessaire au développement de la famille unifiée.

Telle n'est point cependant l'opinion des écrivains révolutionnaires qui tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les cultes les plus barbares et les législations les plus cruelles. C'est ainsi que M. Élie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se montrèrent compatissantes à la femme, «toutes les civilisations, toutes les religions à nous connues qui envahirent la scène du monde pour s'entre-déchirer, ne s'accordèrent que sur un point: la haine et le mépris de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, chrétiens, mahométans jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de tyrannie. Nous le disons très sérieusement: sur ce point, notre humanité, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des espèces animales 8.» Il s'agit donc d'arracher la femme au christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui, aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.

Note 8: (retour) Les Hommes féministes. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 828.

A un point de vue plus général, les partis révolutionnaires ne peuvent qu'être les alliés naturels du féminisme, l'esprit de révolte qui inspire ses revendications méritant toutes leurs sympathies. C'est pourquoi socialistes et anarchistes prêchent à la femme que, dans le partage des droits et des devoirs, elle joue le rôle de dupe. M. Lucien Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, «victime de la loi de l'homme qui lui commande l'obéissance, victime de la religion qui lui prêche la résignation, victime de la société qui l'entretient dans la servitude, elle est la perpétuelle exploitée.» Qu'elle n'attende donc point de la bonne volonté des législateurs le démantèlement des codes et des institutions dont les hommes ont fortifié leur position supérieure: elle y perdrait son temps. Révoltez-vous, mes soeurs; car «vous ne serez affranchies que par la Révolution.» Le vieux conspirateur russe, Pierre Lawroff, parle dans le même sens. «Pour le moment actuel, nous, socialistes impénitents, nous nous permettons d'affirmer que ce n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible à la grande question sociale, à la lutte du travail contre le capital, que la question féministe a des chances de faire quelques pas vers sa révolution rationnelle dans un avenir plus ou moins éloigné.»

Et quel appoint pour le triomphe de «la Sociale», si les femmes passaient résolument du foyer familial à la place publique! M. Jules Renard, qui dirige la Revue socialiste, en fait l'aveu: «Le jour où les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur douceur puissante et leur passion communicative, le jour où elles voudront être les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de la cité future, les résistances intéressées qui entravent encore la marche de l'humanité ne dureront pas longtemps 9.» Je crois bien! N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'où se répand toute flamme? Révolutionnons l'épouse et la mère: nous aurons du coup révolutionné la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de révolutionner le monde. Les partis extrêmes ne font que rendre hommage à la toute-puissance du prestige féminin, en rivalisant de zèle pour détourner à leur profit le courant féministe et l'associer à «la lutte des classes».

Note 9: (retour) Revue encyclopédique, loc. cit., pp. 827 et 830.

Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette déclaration faite, en 1896, au congrès de Gotha: «La femme prolétaire n'étant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat, l'agitation féministe doit rester dans le cadre de la propagande socialiste.» De là, un groupe féministe plus ou moins inféodé aux partis révolutionnaires, dans lequel, après Mlle Louise Michel, Mmes Paule Mink, Léonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent encore les premiers rôles. Dernièrement, Mlle Bonneviale affirmait à nouveau que «le mouvement féministe doit être socialiste» ou qu'«il ne sera pas». Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrêmes: nous les rencontrerons souvent sur notre chemin.