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Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Chapter 40: IV
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About This Book

The author surveys the contemporary feminist movement by tracing its origins, aims, and principal grievances, and by analyzing the social, legal, economic, and moral conditions that shape women's status. He presents competing arguments about inequality and emancipation, contrasts conservative and radical reactions, and examines proposed reforms affecting family structure, education, civil rights, and professional life. The study emphasizes a measured, impartial appraisal of claims from both sexes, highlights the complexity and range of feminist demands, and seeks a coherent sequence of problems and solutions that balances individual liberty with social stability.

II

Notons seulement que de ces prétentions intolérantes, un schisme est né qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et à Berlin, les femmes prolétaires ont refusé de faire cause commune avec les femmes bourgeoises, sous prétexte que «si des deux côtés on veut souvent la même chose, on le veut toujours d'une façon très différente, le féminisme bourgeois croyant encore aux réformes pacifiques, lorsque le féminisme ouvrier n'a plus foi que dans la révolution.»

Et ce dissentiment s'affirme déjà par des congrès rivaux. Dès maintenant, le féminisme est divisé contre lui-même. Alors que certaines femmes émettent la ferme et fière résolution de mener le bon combat sans alliés masculins, pour elles-mêmes et par elles-mêmes, le parti socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient leurs revendications pour une dépendance de la question sociale, s'en approprie l'examen et s'en réserve la solution. Mais cette prétention soulève d'assez vives résistances, et dans le camp fortifié des féministes indépendants, et dans les rangs plus clairsemés des féministes chrétiens.

Se recrutant dans un milieu plus élevé et plus instruit, le féminisme indépendant, le pur, le vrai féminisme, s'efforce de soustraire sa cause à l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulièrement à sauvegarder son autonomie. «Bien que lié indissolublement à la question sociale, écrivait-elle récemment, le féminisme ne doit pas être confondu avec le mouvement socialiste ni subordonné à ses différentes écoles.» Tout en n'hésitant point à regarder les hommes comme des «patrons», c'est-à-dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient que, les revendications de son sexe n'étant pas exclusivement économiques, le mouvement féministe ne saurait être un épisode de la lutte des classes, par cette raison qu'il n'est véritablement aucune catégorie sociale, de la plus pauvre à la plus riche, «où la femme ne soit pas assujettie à l'homme.» D'ailleurs, l'exemple de tous les jours démontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, «conserve ses velléités despotiques, surtout envers sa femme 10

Note 10: (retour) Revue encyclopédique, loc. cit., p. 825.

Voilà une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux bonnes âmes qui s'imaginent, sur la foi des prophètes, que le collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, où les femmes ne seront point battues ni les maris trompés.

Et de fait, à voir le peuple de près, on a vite constaté qu'il est beaucoup plus voisin que le monde riche de l'égalité des sexes. Dans le peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette différence,--qui fait aussi son excellence et sa supériorité,--qu'elle va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari à femme, à bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultivées, on ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un malotru, les ménages ouvriers ont le droit--dont ils abusent quelquefois--de se cogner avec la plus entière réciprocité.

C'est donc moins pour la rendre l'égale de son homme que pour l'entraîner à l'assaut des classes riches, que les partis révolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrière comme ils ont enrégimenté l'ouvrier. Le prolétariat voit dans la femme pauvre une «camarade de combat», une alliée nécessaire, une recrue qui doit grossir l'armée socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrière fermera toujours l'oreille à la propagande révolutionnaire? Je ne sais que l'influence rivale de la religion qui puisse disputer à l'anarchisme et au collectivisme cette précieuse et si intéressante clientèle.



CHAPITRE II

Le féminisme chrétien


SOMMAIRE

I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit catholique et l'esprit protestant.

II.--Rudesses des Pères de l'Église envers l'Ève pécheresse.--Le Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les réhabilite et les ennoblit.

III.--Le féminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit paien.--L'égalité humaine et la hiérarchie conjugale.

IV.--Double courant des idées chrétiennes.--Tendances catholiques et protestantes favorables a la femme.--Féminisme qu'il faut combattre, féminisme qu'il faut encourager.--Organes du féminisme chrétien.


Peut-il y avoir un féminisme chrétien? Cet accouplement de mots sonne mal à nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un mouvement d'indépendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'Église serait-elle donc favorable à l'émancipation des femmes? Conçoit-on que le christianisme puisse encourager le féminisme, ou même que le féminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la vérité, l'enseignement des Écritures et des Pères se prête aux interprétations les plus diverses, et sur les relations des sexes et sur les relations des époux.

I

Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer que l'Ancien et le Nouveau Testament témoignent plus de faveur et de considération aux fils d'Adam qu'aux filles d'Ève. C'est pourquoi le champion vénérable de l'émancipation féminine aux États-Unis, Mme Élisabeth Stanton, s'en prend à la Bible de l'infériorité persistante de son sexe. Même en souvenir des admirables figures de femmes qui apparaissent çà et là au cours du récit biblique--telles Judith, Suzanne, Esther, la fille de Jephté, la mère des Machabées et tant d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir établi, pour des siècles, la supériorité du masculin sur le féminin.

Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la première femme a causé la chute du genre humain en apportant au monde le péché et la mort; qu'elle a été accusée, convaincue et condamnée par Dieu, avant les assises générales du jugement dernier; que, depuis lors, en exécution de la sentence prononcée, elle enfante dans les larmes et dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et la maternité une période de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la Genèse rapporte que «la femme a été faite après l'homme, tirée de lui et créée pour lui.» Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, «le droit canon et le droit civil, les prêtres et les législateurs, les Écritures et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis politiques, s'accordent avec une touchante unanimité à la proclamer son inférieure et son sujet?» Prescriptions, formes et usages de la société civile, pratiques, disciplines et cérémonies de la société religieuse, tout sort de là. Pour avoir été formée d'une côte d'Adam, d'un «os surnuméraire», comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre premier père en tentation grave, Ève a été condamnée à la sujétion perpétuelle. Et avec une docilité aveugle, l'État n'a fait que souscrire aux suspicions et aux jugements de l'Église 11.

Note 11: (retour) La Femme moderne par elle-même. Revue encyclopédique, loc. cit., p. 889.

Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous prétexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme Stanton, aidée d'une commission de dames hébraïsantes, a décidé de reviser les textes sacrés et d'opposer, à l'aide de commentaires appropriés, la Bible des femmes à la Bible des hommes. En voici un fragment relatif au rôle qu'Ève a joué dans le drame de l'Eden: «Soit qu'on regarde Ève comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne pour l'héroïne d'une histoire véritable, quiconque voit les choses sans parti pris, doit admirer le courage, la dignité et la noble ambition de la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a pas essayé de la séduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine; il a fait appel à la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme et qu'Ève ne trouvait point à satisfaire en cueillant des fleurs ou en bavardant avec Adam.»

Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un bouquet ou un bijou: il est plus séant de leur parler de la quadrature du cercle, en souvenir d'Ève qui, la première, eut le courage de cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avéré qu'Adam n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hésite pas à le traiter de «grand poltron». Fermez donc, après cela, les Académies aux femmes! Bien plus, quand le moment de la pénitence arrive, Adam, confus et larmoyant, s'abrite derrière la faible créature que Dieu lui a donnée: «La femme, dit-il à l'Éternel, m'a présenté le fruit et j'en ai mangé.» O honte! ô lâcheté! Le récit biblique, ainsi interprété, ne tourne pas à l'honneur du roi de la création, qui, pétri du limon de la terre, était sans doute d'une nature trop épaisse pour percevoir les subtiles objurgations du serpent tentateur.

Et pourtant, de l'aveu même de Mme Stanton, «ces Messieurs» sont appelés dans le texte sacré les «fils de Dieu», tandis que «ces Dames» y sont dédaigneusement dénommées «les filles des hommes». Et cette inégalité lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se réfère à un texte de l'Ecclésiaste--peu flatteur, j'en conviens,--où il est dit que «la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes.» Mais nous pouvons être sûrs que la Bible féministe, qui ne manque ni d'audace ni de gaieté, saura trouver à ce document sévère une signification favorable.

A cela même, on reconnaît bien cette hardiesse anglo-saxonne sans laquelle, peut-être, le féminisme ne serait pas né. Si, en tout cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premièrement et rapidement, développé en Angleterre et en Amérique, la raison en est, sans doute, que le protestantisme incline et façonne les esprits au libre examen et, par suite, à l'indépendance de la pensée, et que, dans ces pays, les choses de la religion étant laissées à l'interprétation individuelle,--d'où la diversité infinie des sectes réformées,--le champ est plus largement ouvert aux nouveautés et aux audaces que chez les peuples d'esprit catholique, traditionnellement prédisposés à la discipline et à la subordination hiérarchiques.

II

Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu répéter à l'église autant que dans les salons, que l'homme leur est supérieur en intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur honorabilité risquent d'être gravement altérées par les contacts de la vie extérieure et que, par conséquent, leur existence doit être recueillie et leur activité soumise et enfermée, ont fini, suivant le mot de Mme Marie Dronsart, «par accepter leur infériorité comme un dogme et leur effacement comme un devoir.»

C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer la primauté du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons même reconnaître que certains Pères de l'Église, émus des suites du péché originel ou épris d'ascétisme monastique, se sont échappés quelquefois en récriminations amères contre la charmante perfidie des femmes. Tel compare leur voix au «sifflement du serpent», leur langue au «dard du scorpion». Nul ne pardonne à Ève la chute d'Adam et la perte du paradis. Tous lui attribuent la fatalité de nos misères. «Souveraine peste, s'écrie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomphé de notre premier père.» Les homélies ne sont pas rares où se pressent, à l'adresse de la plus belle moitié du genre humain, des qualifications comme celles-ci: «Auteur du péché, fille de mensonge, pierre du tombeau, chemin de l'iniquité, porte de l'enfer, vase d'impureté, larve du démon,» et autres aménités qui manquent évidemment de galanterie.

La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un réquisitoire de Tertullien: «Femme, tu es la cause du mal; la première, tu as violé la loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta faute a fait mourir Jésus-Christ.» C'est pourquoi, au dire du même docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouvé grâce devant l'Église,--«la voir est mal, l'écouter est pire et la toucher est chose abominable, quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum.» Cet anathème rappelle le cri désespéré de l'Ecclésiaste: «J'ai trouvé la femme plus amère que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs; son coeur est un piège et ses mains sont des entraves.»

Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes véhémentes s'adressaient moins aux femmes honnêtes qu'aux courtisanes qui pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage est franchement antiféministe. Il semble que la femme, en elle-même, ait été, pour les premiers chrétiens, un objet, sinon de réprobation, du moins de terreur sacrée. C'est à ce sentiment qu'obéissait sans doute Tertullien lorsqu'il souhaitait que «la femme, à tout âge, cachât son visage, toujours et partout.» On a prétendu même que certains théologiens des anciens âges se demandaient sérieusement si la femme avait une âme, autrement dit, si elle appartenait à l'humanité; mais, vérification faite, cette assertion, maintes fois réfutée, nous paraît une plaisanterie absurde ou une ânerie malveillante 12.

Note 12: (retour) Le Concile de Mâcon et l'âme des femmes. Revue du Féminisme chrétien du 10 avril 1896, p. 33.

Depuis lors, le clergé s'est humanisé, je ne dis pas féminisé. Il ne tolère pas encore que les femmes se présentent en cheveux à l'église,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux offices. Il se pourrait même que nos prêtres fussent désolés de cette pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blâmer.

Bien plus, sera-t-il permis à un laïque de bonne volonté d'insinuer modestement qu'en dépit des imprécations misogynes de quelques prédicateurs austères, le catholicisme ne nourrit point contre la femme de si hostiles préventions? En faisant de la Vierge Marie la mère de Dieu, en la plaçant sur nos autels, en la proposant à nos hommages, en nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant d'un cortège de saintes et de martyres qui trônent, sur un pied d'égalité fraternelle, avec les apôtres et les confesseurs, il me semble que la religion catholique a véritablement ennobli et magnifié la femme. Nos féministes, si épris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'être flattés de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regardée par les écoles ecclésiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne doivent pas oublier que saint Jérôme a travaillé toute sa vie à la transformation et à l'élévation de la femme latine. Qu'ils prennent seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas été maltraitées par l'Église; et elles lui en témoignent très généralement une fidèle reconnaissance.

A s'en tenir à l'esprit de l'Évangile et aux exemples du Maître, on voit moins encore qu'elles aient été sacrifiées au sexe fort. Dans le sens le plus pur du mot, le Christ fut l'«Ami des femmes». Il boit à l'amphore de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'étaient vouées à sa doctrine et attachées à ses pas lui demeure fidèle jusqu'au tombeau. Le Christ préfère même à la bruyante activité de Marthe l'immobilité contemplative de Marie qui, assise à ses pieds, suspendue à ses lèvres, recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait symboliser le féminisme croyant et méditatif. Nos chrétiennes élégantes que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment à promener leur pensée à travers les abstractions sublimes de la vie dévote, ne manquent point de se flatter d'avoir «choisi la meilleure part». Il faut pourtant bien, entre nous, que le ménage soit fait.

Point de doute: la femme est devant Dieu l'égale de l'homme. Et à défaut de tout autre témoignage de faveur, sa réhabilitation résulterait, je le maintiens, de la seule maternité de Marie qui fut saluée «pleine de grâce» par l'ange Gabriel et jugée digne d'enfanter le Fils de Dieu. L'Immaculée Conception peut être considérée comme la revanche et la glorification du sexe féminin. Car, si ce dernier fut cause, par le péché d'Ève, de notre chute originelle, il a été, par l'intermédiaire de la Vierge, l'instrument de notre Rédemption. C'est bien ainsi que le comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait pas à la religion chrétienne de l'avoir relevée de l'«heureux état d'infériorité» dans lequel l'antiquité païenne l'avait maintenue. Ce n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu écrire que le féminisme chrétien était né «le jour où le Fils de Dieu, qui n'eut point de père ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth à l'incomparable honneur d'être sa mère 13

Note 13: (retour) Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation légale de la femme. Le Féminisme chrétien du mois de mai 1900, p. 139.

Au surplus, les femmes ont l'âme foncièrement religieuse. Elles ont joué un rôle prépondérant dans l'établissement et la propagation de l'Église naissante. «La religion, écrit Renan, puise sa raison d'être dans les besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de souffrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l'élément substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a été, à la lettre, fondé par les femmes.» Aujourd'hui encore, ce sont elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du catholicisme. On a raison d'appeler le sexe féminin: le sexe dévot. En plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon créé, du moins organisé la charité. De là, ces congrégations féminines,--une des plus pures gloires de l'Église,--qui sont, depuis des siècles, le refuge des abandonnés, la consolation des affligés, le secours des pauvres et la providence des malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse naître et durer sans le zèle pieux des femmes. Somme toute, l'Église, malgré ses rudesses de langage, a eu le mérite d'ouvrir au besoin de dévouement, dont leur coeur est dévoré, un dérivatif admirable et une destination sublime.

III

Les adeptes de l'émancipation féminine ont donc tort de lui imputer à crime la réprobation que plusieurs de ses docteurs ont vouée à l'Ève pécheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait pas tendu à la femme une main compatissante, et amie! A les entendre, toutefois, c'est moins dans la question des sexes que dans les relations des époux que le christianisme aurait professé son peu de goût pour la «préexcellence du sexe féminin». Et c'est le moment de montrer qu'il y a au fond du féminisme contemporain un regain de paganisme latent.

Oui; il est des «femmes nouvelles» qui préfèrent franchement le polythéisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrès féministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jeté, d'une voix tremblante de colère, ces mots significatifs: «Depuis que je suis en France, j'entends toujours les femmes se vanter d'être mères, fatiguer tout le monde par l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement flatteuse. Peut-être êtes-vous trop hantées par l'image de la Madone portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je préfère la Vénus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait pas de bras du tout.» A votre aise, Madame! S'il nous était donné cependant de revivre la vie grecque, je ne sais guère que les grandes courtisanes qui pourraient s'en féliciter. Hormis cette exception, les femmes honnêtes ont plus profité que souffert de l'instauration des moeurs chrétiennes.

Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des révoltes féminines est mêlé plus ou moins, suivant les tempéraments, de sensualisme et de religiosité. M. Jules Bois nous avise qu'il a été conduit au féminisme par le mysticisme. Cela ne nous étonne point de l'auteur du Satanisme et de la Magie. Son Ève nouvelle, livre étrange et ardent, n'est qu'un long acte de foi, d'espérance et d'amour en la femme de l'avenir. L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue à Zoroastre: «Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut mieux que l'homme vierge: la mère vaut dix mille pères.» Ce féminisme exalté, voluptueux et dévot, remet le salut du monde aux mains de la femme émancipée.

Certes, l'Olympe païen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il s'en dégage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythéisme déifia le beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agréables déesses personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs déplorables. Il n'était pas jusqu'à Jupiter et Junon qui ne manquassent à l'occasion de prestige et de tenue. Leurs querelles de ménage n'étaient point d'un bon exemple pour les humbles mortels. A voir là-haut les maris si volages et les femmes si faciles, le mariage si peu respecté et l'union libre si ouvertement tolérée, les humains ne pouvaient, sans irrévérence, se mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme païen ne fut point très profitable à la moralité publique et privée;--et l'expérience atteste que la femme est la première à souffrir des mauvaises moeurs. Asservie aux appétits du mâle, elle devient chair à caprice ou chair à souffrance.

Que nous voilà donc loin des conceptions chrétiennes! Toute l'antiquité a vécu sur cette idée que la femme est inférieure à l'homme en force, en intelligence et en raison; et les relations privées des époux, comme les relations sociales des sexes, impliquèrent partout la subordination plus ou moins humiliante de l'épouse au mari. Survient le christianisme; et, si ses premiers docteurs ne peuvent se défendre parfois d'incriminer dans la femme l'Ève curieuse et perfide qui, pour avoir induit en tentation notre premier père, voua toute sa descendance à la corruption du péché et rendit par là nécessaire le sacrifice du Dieu fait Homme, tout l'esprit de sa doctrine tend à la réhabilitation de l'épouse et à la glorification de la mère.

Non pas que la tradition chrétienne soit favorable à l'égalité de la femme et du mari. Témoin ce texte de saint Paul: «Le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l'Église. De même que l'Église est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'être en toutes choses à leurs maris.» Saint Augustin va jusqu'à faire honneur à sa mère d'avoir «obéi aveuglément à celui qu'on lui fit épouser.» A ses amies qui se plaignaient des brutalités de leur époux, sainte Monique avait coutume de répondre: «C'est votre faute, ne vous en prenez qu'à votre langue. Il n'appartient pas à des servantes de tenir tête à leurs maîtres.»

Mais en maintenant la hiérarchie conjugale, le christianisme a su transformer, par ses vues idéales d'universelle fraternité, le désordre païen en unité harmonique. «Il n'y a plus ni citoyens ni étrangers, ni maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous êtes tous un en Jésus-Christ.» Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du mariage chrétien. Désormais la femme est confiée à la protection du mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-être et de la dignité de l'épouse qui est la chair de sa chair et l'âme de son âme. Le couple chrétien est si étroitement uni de coeur, de sentiment, d'intérêt, les deux époux sont si bien l'un à l'autre, l'unité qui s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'Église tient leur mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de séparer ce que Dieu a indissolublement uni.

En somme, et pour revenir à un langage plus simple et à des vues plus terrestres, voulons-nous connaître la raison secrète des moeurs sociales et des déterminations humaines, et quel est le niveau de l'honnêteté dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de famille et la moralité du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci peut être la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans toutes les actions louables ou répréhensibles de l'homme, la femme a quelque part. Elle est le bon ou le mauvais génie du foyer; et suivant qu'elle est ange ou démon, il est concevable que l'homme soit porté naturellement à la maudire ou à la glorifier. Les Pères de l'Église n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.

IV

Pour ce qui est de la position prise par les communions chrétiennes vis-à-vis du féminisme, elle n'est pas très nette. Deux courants se dessinent entre lesquels les âmes religieuses se partagent et oscillent présentement.

Certains, voyant dans le féminisme un retour offensif de l'esprit païen, un symptôme de relâchement et de décadence qui menace de démoraliser les consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant d'opposer l'antique et pure discipline chrétienne à ce renouveau de paganisme, en remettant «l'Évangile dans la loi», suivant la belle parole de Lamartine. Le christianisme, à leur idée, en a vu bien d'autres! Que de fois il a replacé la société sur ses véritables bases, rappelant sans se lasser à l'homme et à la femme leurs droits et leurs devoirs! S'il est un vrai et salutaire féminisme, c'est la religion du Christ qui en conserve la mystérieuse formule. Nul besoin de modifier sa tactique; elle n'a qu'à prêcher aujourd'hui ce qu'elle prêchait hier, sans concession aux goûts du jour. Sa vieille morale suffit à tout. Qu'on la respecte, et la paix renaîtra entre les sexes et entre les époux.

Sans doute, répondent d'excellents esprits tournés plus volontiers vers l'avenir que vers le passé, la pureté chrétienne a guéri plus d'une fois la corruption des hommes et le dévergondage des femmes. Mais, sans nier qu'elle soit capable de rendre l'honnêteté à notre vieux monde, il paraît bien qu'à une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il soit nécessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, à côté de revendications malfaisantes, le féminisme en formule d'autres dont la justice n'est guère contestable, les hommes de sens doivent faire le départ entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce qui est légitime. Rien n'empêche le christianisme de maintenir sa doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son immortalité est précisément dans la grâce qui lui a été donnée de toujours se rajeunir sans varier jamais.

Il est à croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie, l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de prêtres français, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables à l'extension du rôle et à l'élargissement de l'action des femmes. Que de maux elles pourraient guérir, que de douleurs du moins elles pourraient soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'à l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou l'autre, au profit de l'ordre social.

C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute situation, assurait dernièrement Mme Fawcett, présidente de la «Société britannique pour le suffrage des femmes», qu'il verrait avec faveur les Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuadé que leur intervention aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la confection des lois. Et l'archevêque de Canterbury, chef de l'Église anglicane, a fait la même déclaration et émis les mêmes espérances. Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Françaises, dont beaucoup sont bonnes chrétiennes, le droit de participer à l'élection des députés et des sénateurs: croyez-vous qu'elles voteront pour des francs-maçons ou des libres-penseurs?

Les chrétiennes de France sont en possession d'une puissance, éparse et latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mêmes. Pour mettre cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes françaises n'aient pas entrepris une croisade plus énergique contre «l'école sans Dieu». C'est peut-être que, dans notre pays, le catholicisme a été, depuis le commencement du siècle, plutôt un frein qu'un excitant, plutôt un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte de l'Évangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.

Le féminisme chrétien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les dévotes et paralyse même les dévots? Il se pourrait. Le monde catholique français est en voie de rajeunissement et d'émancipation. Dans son livre: Les religieuses enseignantes et les nécessités de l'apostolat, Mme Marie du Sacré-Coeur ne veut pas admettre que la congréganiste française ait «un tempérament moral inférieur à celui de la jeune protestante américaine.» Elle propose en conséquence d'établir dans nos monastères «un courant de choses de l'esprit, une vie de l'intelligence.» Son espoir est que «mieux armées pour la lutte, plus vivantes, plus modernes,» ses soeurs feront oeuvre sociale plus efficacement que par le passé; et elle conclut que «dans un avenir peut-être prochain, plus d'un couvent sera obligé d'apporter de grandes modifications à la vie claustrale.»

Disons tout de suite que cet esprit nouveau a éveillé dans le monde religieux de naturelles appréhensions et de vives controverses. Certains l'ont dénoncé comme une sorte d'«américanisme féministe» qui ne pourrait fleurir que dans un couvent «fin de siècle» habité par des religieuses «fin de cloître». Point de doute cependant qu'un esprit de nouveauté, de hardiesse, parfois même d'indépendance, ne travaille et ne remue le clergé et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer quelques années, et nos saintes femmes seront moins scandalisées des libres tendances du féminisme contemporain.

Pour le moment, à celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires d'affranchissement, leur viennent dénoncer le despotisme marital, beaucoup de femmes n'ont qu'une réponse très simple: «Laissez-nous tranquilles: s'il nous plaît d'être battues!» Sans nier que cette patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommandé aux femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue à qui les soufflète, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la liberté de rappeler qu'à côté d'un féminisme incohérent, qui s'en prend à tous les fondements du foyer chrétien et qu'il convient de fustiger d'importance si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un féminisme raisonnable qui mérite l'approbation et l'encouragement des laïques et même du clergé.

En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le féminisme chrétien est surtout une force conservatrice qui se propose de défendre le mariage et la société contre les audaces révolutionnaires. A celles qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou qui rêvent d'une «péréquation» absolue entre les sexes, il s'efforce de prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'élargir sans un grave préjudice pour l'honnêteté des moeurs, pour la paix des ménages et la dignité de la femme.

C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le féminisme chrétien s'organise sous l'oeil bienveillant des différentes Églises. Il compte aujourd'hui deux organes: La Femme, bulletin des protestantes rédigé par Mlle Sarah Monod, et le Féminisme chrétien, publication catholique dirigée par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui président également la Société des féministes chrétiennes. L'esprit de ce dernier groupement ressort nettement de la déclaration suivante: «Le féminisme chrétien est l'adversaire résolu du féminisme libre-penseur. Si le XXe siècle doit être, comme on le pronostique, le siècle de la femme, il faut qu'il soit, par excellence, le siècle de la femme catholique 14

Note 14: (retour) Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation légale de la Femme envisagée au point de vue chrétien. Le Féminisme chrétien, mai 1900, pp. 142 et 148.

Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la détourner des révoltes sociales en l'attachant plus étroitement au foyer, en augmentant sa sécurité, en fortifiant sa dignité, en la confirmant dans son rôle de plus en plus respecté d'épouse et de mère: tel est donc l'objet actuel du féminisme chrétien. C'est un féminisme assagi, expurgé, édulcoré, un préservatif homéopathique, un vaccin inoffensif qui, tournant le poison en remède, immunisera, croit-on, la pieuse clientèle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes espèrent qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus atténué, il sera plus facile de les préserver de la contagion du féminisme aigu et délirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes généreuses qui souhaitent au féminisme chrétien des vues plus libres, des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.



CHAPITRE III

Le féminisme indépendant


SOMMAIRE

I.--Point de compromission avec le socialisme ou le christianisme.--Les hommes féministes.--Leurs fictions poétiques.--La femme des anciens temps.

II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les féministes; ce qu'en disent les sociologues.

III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables écrivains.--Leurs exagérations littéraires.

IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la femme peut reprocher a l'homme.


I

Hostile aux tentatives d'absorption du féminisme révolutionnaire et du féminisme religieux, le féminisme indépendant veut s'appartenir, être lui-même, éviter les compromissions et les confusions. Il se considère comme une force autonome animée d'un mouvement propre. Il tient ses revendications pour une question de sexe, qui ne dépend ni des questions ouvrières ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes ne sont point admis à s'immiscer sous prétexte de révolution sociale, ni même sous couleur de prosélytisme chrétien. Qu'on les accueille à titre d'alliés: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressément le mot d'ordre de ces dames.

Des écrivains ont accepté avec joie ces conditions; et pour mériter le vocable barbare, mais envié, d'«hommes féministes», nous les voyons se dépenser, pour la sainte cause de la «féminité souffrante», en conférences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes émus qui font sourire. Ceux-là ne s'efforcent point (pour l'instant, du moins) de détourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un mouvement qui doit se suffire à lui-même. Ils n'admettent même pas que l'amélioration de la femme puisse être le résultat d'une collaboration sincère et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus prudent et plus sage. Ils regardent plutôt le féminisme comme un domaine réservé aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre le pied, même avec les meilleures intentions du monde, ils prennent à tâche d'outrer les regrets, les doléances, les récriminations et les espoirs de l'Ève moderne. Voici des échantillons de leur langage: rapprochés des déclarations de quelques femmes hautement qualifiées dans le parti nouveau, ils nous édifieront sur l'esprit des uns et des autres.

La plupart des écoles féministes ont coutume d'opposer, avec un parti pris intrépide, les perfections idéales du passé aux lamentables déchéances du présent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous les novateurs qui se flattent de nous ramener à la pure noblesse de nos origines. On connaît le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au commencement, l'homme était libre, heureux et solitaire; la société l'a fait dépendant et misérable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut revenir à la simple nature. C'est un peu le même conseil que l'on donne à la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux écouté?

A lire, par exemple, M. Jules Bois, un écrivain qui a conquis l'estime des lettrés par l'intrépidité de ses convictions et la forme ardente et colorée de ses livres, nulle férocité ne fut plus cruelle que celle de l'homme primitif. «Il communie avec le tigre énorme; il manie le meurtre et l'épouvante.» Sa volonté est «criminelle»; il rêve déjà de tout détruire «afin de rester seul 15». Voilà l'origine sanglante de «l'anthropocentrisme». Tout par l'homme et pour l'homme! Le mâle primitif fut la plus perspicace des brutes.

Note 15: (retour) Jules Bois, l'Ève nouvelle, p. 16.

Sans prêter à nos premiers ancêtres d'aussi longues vues de domination ambitieuse,--car ils ne songeaient guère qu'à vivre au jour le jour et à se défendre de leur mieux contre les espèces animales qui menaçaient leur existence,--il est à croire que le portrait qu'en trace M. Jules Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes primitifs n'eurent point la main légère ni l'âme subtile, la plus simple logique nous induit à penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres ni plus délicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple des premiers âges fut harmonieusement appareillé. Lorsque les mâles sont des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes d'adorables petites créatures.

Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les féministes exaltés s'imaginent la femme primitive. Ils nous assurent même qu'elle fut tout simplement exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut laid, bête et grossier. Ils nous la montrent «suivie d'un cortège de colombes qui adorent sa grâce.» Ce n'est pas elle qui eût tué pour vivre! «Le respect de la vie, même la plus ignorée, même la plus obscure, est son privilège.» Jamais elle ne se fût abaissée à tordre le cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-là lui semblait un crime. «Elle respecte non seulement les insectes, mais les pétales éclatants et parfumés qu'elle ne réunit pas sur son coeur parce qu'ils y mourraient 16.» Et dire que cette blanche brebis qu'on nous présente parée de toutes les séductions fut la femme des cavernes! Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu'à l'âge de pierre, une créature à face humaine pût avoir l'âme d'un chérubin?

Note 16: (retour) Jules Bois, l'Ève nouvelle, p. 17.

II

Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la douce royauté des femmes.

A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens, et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.

Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère. Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps: c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?

L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices, en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir, luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès, s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse reconnaissance.

Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce, persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève, épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal. La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la création.

Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la faiblesse, à la beauté!