CHAPITRE II
A propos de la capacité cérébrale de la femme
SOMMAIRE
I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme vaut-il celui de l'homme?--Craniométrie amusante.
II.--Les savants se réservent.--Une forte tête ne se connaît bien qu'a ses oeuvres.
Pour connaître la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens nous sont offerts: 1º rechercher la capacité cérébrale des têtes féminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences biologiques; 2º envisager la production intellectuelle des deux sexes,--ce qui nécessite une étude d'histoire littéraire; 3º fixer les aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie comparée. Nous utiliserons successivement ces trois procédés d'investigation.
Et d'abord, quelle est la capacité cérébrale de la femme? et, ce point étudié, de quel développement et de quelle culture est-elle susceptible? A cette question, le féminisme fait une réponse très simple et très catégorique: l'intelligence de la femme égale celle de l'homme et, conséquemment, l'instruction des deux sexes doit être la même. C'est ce qu'il faut apprécier avec indépendance et impartialité.
I
Au dire des anthropologistes, le problème de rivalité intellectuelle qui s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre cérébral, et la seule crâniologie aurait compétence pour en fournir exactement la solution. Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le crâniomètre soient des instruments un peu grossiers pour peser l'impondérable et appréhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est clair, en tout cas, que l'intellectualité humaine dépend de l'organisme cérébral. C'est une question de tête. Les spécialistes se sont donc emparés du cerveau de la femme; ils l'ont tourné et retourné dans tous les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latéraux, le volume, le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions, la proportionnalité de leur masse à la moelle épinière et à la colonne vertébrale; et à l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser. Si la femme n'est pas en agréable posture devant la science, celle-ci ne fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme.
Non pas que les observations acquises manquent d'intérêt. C'est ainsi qu'on a constaté que, pour la capacité crânienne, les Chinoises l'emportent sur les Parisiennes. Il paraîtrait même que, sous ce rapport, nos élégantes seraient à peine supérieures aux gorilles. Voilà qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le Parisien mâle n'a qu'une faible prééminence sur l'homme jaune. Un des plus petits crânes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais passé pour un imbécile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient qu'un poids inférieur à la moyenne: étaient-ce donc des pauvres d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine: soutiendrez-vous que cette grosse bête a du génie? Non; la grosseur du cerveau n'est pas, à elle seule, un signe de supériorité intellectuelle. L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'éléphant sont intelligents à leur manière.
En effet, les plus récentes recherches semblent établir que la pesanteur et le volume du crâne importent moins en eux-mêmes que leur proportionnalité au poids et au volume du corps. Certains vont même jusqu'à insinuer que cette relativité pourrait bien être plus forte chez les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le féminisme! Enfoncée la supériorité cérébrale du mâle!
En présence de ces découvertes palpitantes, il faut avouer que, pour caractériser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pères usaient de procédés véritablement enfantins: ils avaient l'ingénuité de la juger à ses oeuvres, comme on juge un arbre à ses fruits. C'est ainsi qu'en lisant de beaux vers, en écoutant de beaux discours, en applaudissant de belles pièces, ils ont estimé, le plus simplement du monde, que Lamartine et Hugo étaient de grands poètes, Lacordaire et Berryer de grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans étudier la structure, sans pénétrer l'essence de leur organisme mental. C'était puéril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre à les reviser souverainement: «Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de demi-dieux, et je vous dirai, en vérité, ce qu'elles sont et ce qu'elles valent.»
Comment ne pas s'amuser un peu de certains pédants, qui émettent la prétention de juger du talent d'un maître-ouvrier moins par l'oeuvre qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donné, après la mort d'un personnage, de palper son crâne vide, ils entrent en joie, ils le tâtent, ils le pèsent, ils le jaugent, et leur mine s'épanouit. Ils jouent supérieurement la scène d'Hamlet et des fossoyeurs. Leur dogmatisme devient écrasant. «Prenez-moi donc cette pauvre tête: quelle légèreté!» Gardez-vous d'objecter même timidement que le défunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on vous répondra que c'est trop de bonté, et qu'il est impossible d'être un grand homme avec une si médiocre cervelle? Ces savants sont terribles.
On ne peut s'empêcher pourtant d'observer que les moyens d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le malheur d'être précaires et rétrospectifs, puisque ce genre d'expérimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que l'homme ne se prête à ces manipulations posthumes que le plus tard possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur désir d'établir qu'elles ne sont pas plus écervelées que les hommes, je doute qu'elles se laissent ouvrir le crâne, de leur vivant, afin de hâter et de faciliter cette importante démonstration.
Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficulté et de travailler sur le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de quelques gens très distingués de nous palper la tête et, la mesurant en hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton catégorique, moitié sirop, moitié vinaigre, que nous avons tout ce qu'il faut pour faire preuve de génie ou d'imbécillité. Sont-ils sérieux ou badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procédé se perfectionne et se généralise, nous ne manquerons point d'entendre bientôt, dans les salons littéraires, un monsieur qui se réclame de la science, solliciter gravement la maîtresse de maison de lui prêter sa tête pour un instant. Et, après une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand homme fixera, séance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et le faible de l'organisation cérébrale de la patiente, proclamant, avec un sourire de circonstance, qu'elle est sérieuse ou volage, capricieuse ou raisonnée, passionnée ou réfléchie, ou plus simplement, s'il a encore de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement aimable et jolie.
Les procédés actuels semblent donc impuissants à nous révéler exactement le degré d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la trépanation; mais outre que cette opération est de nature à provoquer d'excusables résistances, il faudrait avoir travaillé, fureté, tracassé dans bien des crânes pour émettre un diagnostic infaillible. Mais la science nous réserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la lumière perçante des rayons X n'éclaircisse un jour tous nos mystères cérébraux? Le temps n'est pas éloigné peut-être où, pour se connaître soi-même, il suffira de remettre sa tête entre les mains d'un spécialiste.
II
Redevenons sérieux. Bien rares sont les tentatives et les expériences, si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et réaliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une école qui débute et tâtonne, traite les femmes de haut en bas et leur dise impérieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers Joséphine: «Où prendrez-vous l'intelligence nécessaire pour comprendre ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pèse moins que le nôtre.» Au surplus, l'anthropologie s'est déjà rectifiée. Le poids du cerveau, nous dit-on, ne fait rien à l'affaire, et son volume, pas davantage. Plus les détails des lobes sont menus et compliqués, plus les impressions doivent être vives et rapides; plus le tissu est fin et subtil, plus l'individualité doit être supérieure. Si donc nous primons la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son être, d'ailleurs,--par la délicatesse de sa texture intime. Ses circonvolutions cérébrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles que les nôtres; et cette constatation remplit le coeur des féministes fervents d'une suave béatitude.
Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que «la supériorité quantitative et relative n'entraîne une supériorité intellectuelle qu'à masse égale du corps.» Il lui semble que «les qualités intellectuelles liées au volume du cerveau sont ce que l'on nomme ordinairement l'étendue et la profondeur de l'intelligence» et que, si l'on s'en tient au développement cérébral quantitatif et relatif de l'homme et de la femme, «tout concourt à prouver l'égalité des sexes;» de sorte que le «préjugé de sexe» aurait fait voir et accepter aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement biologique, «le contraire de la réalité.»
En l'état présent des recherches d'anatomie comparée sur les caractères du crâne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagné le terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline à la proclamer l'égale de l'homme. Mais n'exagérons rien; en réalité, depuis quelques années, la science s'est beaucoup occupée de la femme, sans aboutir à une conclusion définitive, ni même à des réponses concordantes. La femme est-elle, cérébralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M. Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir à toute décision tranchante. Les plus modestes se recueillent et confessent même qu'ils ne savent rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on traînera la femme longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystères de la capacité cérébrale n'étant pas près d'être éclaircis. Somme toute, et sans afficher un scepticisme trop désobligeant, nous devons constater qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment exploré, les spécialistes les plus appliqués se disputent encore dans les ténèbres 52.
On a dit et répété que «l'intelligence n'a pas de sexe.» Je veux le croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: «Il y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tête, et des femmes qui sont hommes par la tête et le coeur.» En tout cas, il nous semble qu'étant donné l'état peu avancé des sciences biologiques, on abuse étrangement, pour ou contre la femme, des constatations évasives ou contradictoires de l'anthropologie comparée. Scientifiquement, la question de l'équivalence cérébrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle jamais close?
Lors même que tous les savants du monde nous attesteraient que l'intelligence des femmes est adéquate à celle des hommes, ce brevet ne dispenserait point le sexe faible de le démontrer lui-même au sexe fort. Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas beaucoup plus avancés que nos pères. La capacité des vivants ne se juge qu'à ses résultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possède, autant que mon voisin, de brillantes qualités et de merveilleuses aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le prouve par ses actes. Que si donc l'égalité intellectuelle des sexes pouvait être cérébralement établie, cette démonstration serait de peu de valeur, tant que les femmes n'auront point confirmé cette présomption par des manifestations décisives de science, d'art ou de littérature. Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le montrer. Les expériences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais de vous-mêmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouvé que vous en êtes capables.
CHAPITRE III
S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité intellectuelle
SOMMAIRE
I.--L'intelligence moyenne des deux sexes s'égalise et se vaut.--L'instruction peut-elle accroître les aptitudes et les capacités de la femme?--Est-il exact de dire que les âmes n'ont point de sexe?
II.--De la primauté historique de l'homme.--Le génie est masculin.--L'esprit créateur manque aux femmes.--Ou sont leurs chefs-d'oeuvre?
III.--Le génie et la beauté.--A chacun le sien.--Les deux moitiés de l'humanité.
I
Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen d'établir positivement que leur cerveau n'est point inférieur au nôtre,--c'est, à savoir, d'en tirer des créations et des oeuvres qui balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur constitution cérébrale n'oppose aucun obstacle à cette manifestation nécessaire et désirable, en concédant même qu'elles soient aussi bien douées que les hommes, il reste ce fait d'ordre général que le sexe masculin est en possession d'une supériorité de production intellectuelle si effective et si constante, que le sexe féminin a été impuissant jusqu'à ce jour à la lui ravir ou seulement à la lui disputer. Et voilà bien, j'imagine, une forte présomption en faveur de la prééminence de l'intellectualité virile.
Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que puisse paraître cet aveu, je ne fais aucune difficulté de reconnaître que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes s'équilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que le bourgeois, et la boulangère autant que le boulanger, et la marchande autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me demande même si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a point plus de femmes que d'hommes à savoir lire, écrire et compter. Qu'une tête féminine ne soit point exactement faite comme une tête masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches biologiques, l'observation psychologique ne permet d'établir, avec certitude, une inégalité appréciable de niveau entre l'intelligence moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe féminin. Si, dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de côté les faibles d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un raisonnement plus réfléchi, d'une volonté plus hardie et plus ouverte aux prévisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus rapide des nécessités présentes, une conception très sûre des réalités de l'existence, plus de soin et plus de goût pour le détail, à preuve qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerçantes.
Restent les hautes manifestations de la pensée dans le domaine des arts, des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'égalent par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'égalent par en haut. En plaçant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spéculations méthodiques, aux recherches idéales, aux créations élevées: ce qui nous induit à douter de l'égalité mentale des sexes.
A quoi les féministes ne se font point faute de répondre que, pour le moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que le développement intellectuel du sexe féminin retarde un peu sur celui du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'étant arrogé la direction des sociétés, les ont tournées à leur avantage et exploitées à leur profit. Jusqu'au temps présent, la civilisation a été ainsi faite par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu croître intellectuellement qu'avec une extrême lenteur. L'infériorité actuelle de la femme n'est donc qu'accidentelle et passagère. Elle doit disparaître nécessairement avec la prépondérance excessive de son rival et l'influence déprimante du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute culture, et vous verrez s'épanouir leur esprit comme ces fleurs languissantes, longtemps sevrées de grand air, auxquelles on rend avec largesse le soleil et la rosée. Et M. Jean Izoulet, un professeur de philosophie sociale au Collège de France, qui honore d'un même culte la phrase sonore et l'idée pure, nous prédit sur le mode lyrique que «cette flore psychique, flore d'ombre pendant tant de siècles, ne demande qu'à se lever et à s'épanouir.» Réjouissons-nous donc, gens de peu de foi, car «c'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable jardin secret 53.»
Cette explication n'est qu'ingénieuse. Il n'est pas donné à la femme de sortir de son être, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre le nôtre. Née femme, elle ne pourra jamais dépouiller entièrement la femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du même coup, son activité est condamnée par la nature elle-même à ne point ressembler complètement à la nôtre. Dès lors, nous autorisant logiquement de son passé et de son présent pour augurer de son avenir, nous sommes recevables à prétendre que la femme future ne sera jamais, en esprit et en oeuvre, l'égale absolue de son compagnon.
Fût-il même prouvé que le sexe féminin est aussi capable que le nôtre en toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux est voué à des fonctions physiologiques absolument incommunicables et muni conséquemment d'aptitudes forcément personnelles. De par la nature, l'homme a un rôle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient les atténuations possibles de leurs différences organiques et de leurs disparités mentales, on ne saurait concevoir, fût-ce dans l'infinie profondeur des siècles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une parfaite égalisation des sexes. A supposer même que l'homme et la femme en arrivent un jour à ne plus former qu'un seul être, identique d'esprit et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en ce temps-là l'humanité cessera d'exister.
Que si l'on quitte le domaine de l'hypothèse pour rentrer dans la vie réelle, il demeure vrai que le père et la mère, n'ayant point même fonction, ne sauraient avoir même constitution physique et mentale. Ce que l'homme dépense pour la transmission de la vie est peu de chose auprès de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du nouveau-né. Alors que la conception est pour le père l'oeuvre d'un moment, la transfusion de la vie exige de la mère une dépense prolongée d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur d'elle-même. Et ce passif énorme de la maternité, en expliquant les différences de conformation physiologique des sexes, établit péremptoirement, entre l'homme et la femme, des diversités naturelles de fonction et d'aptitude qui doivent réagir sur le cerveau et retentir jusqu'au plus profond de l'âme.
On nous rappelle, en faveur de l'égalité intellectuelle de l'homme et de la femme, que «les âmes n'ont point de sexe.» Cela est vrai, en ce sens que l'homme et la femme sont deux personnes morales égales en dignité. Mais leur intelligence est-elle de même nature? Sommes-nous donc des purs esprits? Et si nos âmes sont forcées d'habiter un corps, si notre esprit est nécessairement enclos en une chair souffrante et périssable, s'il est emprisonné, pendant cette brève minute que nous appelons orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matière diversement aménagé, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation ni dépendance avec le contenant.
Il est donc naturel que l'intelligence s'épanouisse différemment dans un organisme qui n'est point le même chez l'homme et chez la femme. En d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette première différence biologique a des répercussions et des prolongements nécessaires dans la psychologie des deux moitiés de l'humanité. Il serait étrange que deux êtres qui sentent diversement, s'exprimassent pareillement. N'ayant point même organisme, même constitution, comment pourraient-ils avoir mêmes sensations, mêmes impressions, s'élever au même ton, rendre le même son? Que les mille et mille influences combinées de l'éducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou adoucir les disparités mentales du couple humain: je l'accorde; mais pour les oblitérer, pour les niveler, pour les fondre tout à fait, il faudrait, en langage chrétien, refaire la création, ou, suivant le vocabulaire positiviste, «recommencer l'évolution sur des bases nouvelles,»--ce qui est impossible.
II
En recherchant comment le progrès humain s'est développé dans le passé, nous trouvons, en faveur de la prééminence intellectuelle de l'homme, une nouvelle considération qu'il nous paraît difficile de méconnaître ou d'affaiblir. En réalité, la civilisation humaine a été très généralement l'oeuvre des mâles. Et si le gouvernement à peu près exclusif des sociétés n'a jamais cessé d'être dirigé par des hommes, n'est-ce point que cette domination atteste une réelle suprématie de lumière et de raison?
J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primauté non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient été redevables de leur puissance sociale à la seule vigueur de leurs muscles, à la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter à cet avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun, ils n'auraient point gardé si régulièrement le sceptre du pouvoir.
Sans contester qu'il ait fallu à nos premiers ancêtres des membres robustes pour lutter contre les animaux féroces qui pullulaient dans les forêts préhistoriques, a-t-on réfléchi aux miracles de pensée et de réflexion qu'ils ont dû accomplir pour inventer les premières armes et les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance des anciens a érigé en demi-dieux ces lointains génies qui découvrirent le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bêche, la charrue. Non; l'esprit n'est point absent de la première domination de l'homme. Dès les âges primitifs, le gouvernement des sociétés a été dévolu à la raison la plus active, à la volonté la plus ferme et la plus éclairée, bref, à l'intelligence et à la force, c'est-à-dire à l'homme. Et cette constatation historique nous autoriserait déjà, il faut en convenir, à revendiquer le premier prix de capacité.
Mais il est une seconde observation, accessible à tout esprit cultivé, qui milite non moins victorieusement en faveur de la primauté masculine. Qu'on fasse le dénombrement des hommes et des femmes de talent, dans tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons profonds et serrés des savants et des poètes, des politiques et des historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des philosophes. Nos grands esprits sont légion. Les vôtres, Mesdames, tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes têtes, de beaux talents, des écrivains distingués, des intelligences rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, à différentes époques de l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu cependant ont brillé d'un éclat supérieur! La génialité, en tout cas, semble un phénomène masculin.
Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infériorité numérique sur l'insuffisance de votre éducation, sur nos moeurs réfractaires à votre émancipation, sur les résistances d'un milieu hostile, qui auraient arrêté ou retardé votre développement cérébral: ces influences ambiantes, quelque effet certain et décisif qu'elles aient sur les intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point sur les têtes tout à fait éminentes. Nous avons dit que la priorité intellectuelle des sexes ne se peut reconnaître et mesurer par en bas, c'est-à-dire par le vulgaire, par le commun où hommes et femmes se valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les cimes, par les têtes les plus sublimes, par les supériorités éclatantes et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du côté masculin.
Si rare qu'on le suppose, le génie s'est toujours incarné dans un homme; il ne semble guère départi aux femmes. Et de ce chef, les antiféministes sont fondés à affirmer la prévalence et la prépotence de notre sexe. Car le génie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des obstacles, des antagonismes, des hostilités qui se dressent sur son chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquiète si peu de son milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps à venir. D'où vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontané, jaillissant, original, indépendant. «Il est, comme dit M. Fouillée, révolutionnaire et conquérant; il n'a souci ni des résistances possibles, ni des opinions reçues, ni des traditions séculaires 54.» Il éclate, il innove, il invente, il crée. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin. L'intelligence créatrice, voilà le génie.
Or, c'est précisément l'esprit créateur qui semble manquer le plus aux femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le vertige. Elles s'arrêtent à mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit jouer les premiers rôles. Comme elles ont presque toujours de la vivacité, de la mémoire et du bon sens, leur spécialité est d'imiter, d'adapter, d'interpréter, de vulgariser les oeuvres des maîtres. Si puissante est cette tendance à l'assimilation, qu'elle les pousse même, hélas! à copier nos manières, notre langage, nos allures et jusqu'à la coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce là du génie?
Bien que Proudhon soit allé trop loin en prétendant que les têtes féminines ne sont que «réceptives», encore est-il que «leurs idées (l'observation est de Michelet) n'arrivent guère à la forte réalité.» A l'homme seul l'esprit de synthèse, la grâce de la découverte, le don de l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prétendre autant que lui. C'était bien l'idée de Platon: en reconnaissant que les femmes d'élite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux défenseurs de sa République,--devaient être admises aussi bien que les hommes à toutes les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles les rempliraient moins bien, parce qu'«en toutes choses la femme est inférieure à l'homme,» parce que, d'un sexe à l'autre, il existe, entre les aptitudes et les capacités, «une différence du plus au moins.»
En fin de compte, le génie créateur leur manque très généralement. Où sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne manque pas d'imagination, M. Butler, a prétendu récemment que l'«Odyssée» était l'oeuvre d'une femme. Dorénavant, nos bas-bleu auront une bonne réponse à faire aux impertinents, qui leur jetteraient l'«Iliade» à la tête pour établir la faiblesse relative du cerveau féminin. Mais cette découverte anglo-saxonne n'eût pas empêché Joseph de Maistre d'observer quand même,--et c'est la vérité vraie,--que les femmes n'ont fait ni l'«Iliade», ni l'«Énéide», ni la «Jérusalem délivrée», ni «Phèdre», ni «Athalie», ni «Polyeucte», ni «Tartuffe», ni le «Misanthrope», ni le «Panthéon», ni l'«Église Saint-Pierre», ni la «Vénus de Médicis», ni l'«Apollon du Belvédère». Aucune loi, pourtant, ne leur défendait d'écrire des drames comme Shakespeare ou de composer des opéras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage inventé le télescope, l'algèbre, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, ni le gaz, ni la lumière électrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouvé le plus petit microbe; elles n'ont même pas imaginé le métier à bas ni la machine à coudre. Ont-elles même inventé le rouet et la quenouille?
Mais Joseph de Maistre ajoute, avec équité, que les femmes font quelque chose de plus grand que tout cela: «C'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme.» Ce qui n'empêche pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire que «l'homme seul a fait preuve de génie.» Tout ce qui a été conçu et réalisé de grand dans les domaines supérieurs de la pensée, de la littérature, de l'art, de la science, est sorti d'un cerveau masculin.
Et la raison de cette inégalité relative des sexes vient de ce que les femmes sont moins fortement armées que nous pour l'effort et pour la lutte. M. Fouillée observe à ce propos que, pour entraîner Jeanne d'Arc aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Réserve et modestie, tendresse et timidité, voilà qui explique pourquoi la femme répugne aux nouveautés, aux créations, aux hardiesses, aux longs et patients labeurs, aux emportements tumultueux du génie. «Une originalité puissante est chose rare, jusqu'à présent, dans les oeuvres des femmes, conclut le même auteur: qu'il s'agisse de la littérature ou des arts et, parmi les arts, de celui même qu'elles cultivent le plus, la musique 55.»
Nous conclurons donc, avec Michelet, que «toute oeuvre forte de la civilisation est un fruit du génie de l'homme.» On a bien fait de graver au fronton du Panthéon cette inscription équitable: «Aux grands hommes la patrie reconnaissante!» Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de l'humanité et confine presque au divin, les femmes ont moins contribué que les hommes à l'exaltation du nom français et à l'épanouissement du progrès humain. Il n'y a pas à dire: l'histoire atteste que l'essence supérieure de l'espèce est masculine.
III
A quoi bon insister? Les femmes les plus distinguées en conviennent. Si Mme de Staël s'est montrée trop sévère pour elle-même et pour son sexe en affirmant que «les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperçus ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir du génie,» Mme d'Agout nous a donné la note juste, la note vraie, en écrivant ceci: «L'humanité ne doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels elles sont bien douées, elles n'ont produit aucune oeuvre de maître. Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit féminin n'a point atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à mi-côte 56.» De l'avis même de celles qui ont le plus honoré leur sexe, l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont du génie, beaucoup plus de femmes ont de la beauté; et cela seul rétablit l'équilibre entre les sexes.
La grâce! voilà le don souverain des femmes. C'est par là qu'elles règnent véritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que nul n'y résiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme fût un bel animal: ce qui ne l'a pas empêché d'avoir du goût jusqu'à sa mort pour ce «disgracieux bipède». Mais il est plus facile de médire des femmes que de s'empêcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends par là ceux qui haïssent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en indépendante et se dresse en révoltée, qu'on prenne même en aversion la femme pédante, la femme «précieuse»: rien de plus naturel. Mais ces restrictions admises, ou est l'homme incapable de goûter la grâce féminine? Entre l'admiration pathétique d'un Goethe qui aimait à proclamer «le culte de l'éternel féminin,» et l'inimitié méprisante d'un Schopenhauer pour le sexe «aux cheveux longs et à la raison courte,» il y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous éprouvons tous, plus ou moins, le besoin de l'affection féminine.
Aussi M. Fouillée a-t-il eu raison d'écrire que la beauté pour la femme n'est pas seulement un don naturel, mais encore «une fonction et presque un devoir 57;» car, c'est à sa grâce que revient l'honneur d'entretenir au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacré sur lequel veillaient perpétuellement les antiques vestales. Et lorsque la beauté est complétée par la bonté, lorsque la douceur du visage et l'harmonie des lignes revêtent et encadrent une belle âme, alors il est vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette vie qu'elle console et embellit à la fois.
Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent même avantagé le genre masculin. Dans la plupart des espèces animales et surtout parmi les oiseaux, le mâle surpasse ordinairement la femelle par l'élégance des formes, l'éclat du pelage ou le coloris des plumes. Platon et Aristote jugeaient même l'homme plus beau que la femme. Aujourd'hui, par contre, la beauté chez l'homme est si bien considérée comme un accessoire, qu'un joli garçon, dépourvu d'esprit et de talent, passe très justement pour un être insupportable. Notre langue lui applique même un mot déplaisant: elle l'appelle un «bellâtre». N'est-ce point aussi lorsque sa virilité s'effémine que l'homme, perdant le juste sentiment de sa propre valeur, préfère la grâce à la noblesse et la joliesse à la beauté? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans le sexe masculin, ni dans le sexe féminin. Le charme de l'un se complète par la force de l'autre: de là deux genres de beauté également nécessaires à l'idéal artistique et qui, par leur action réciproque, rapprochent les sexes, éveillent la sympathie et font naître l'amour.
En tout cas, nous ne saurions disputer à la femme la séduction de la douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions délicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'être laid; la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beauté; plus que nous, elle a le devoir d'être belle.
Génie et beauté sont deux privilèges augustes qui se ressemblent. Le génie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'où elle vient, où elle commence, où elle finit, et que nous sommes, par suite, bien empêchés de définir, un souffle d'en haut, une grâce de Dieu, une lumière incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme d'une qualité volontairement acquise et méritée. Telle la beauté, plus facile à sentir qu'à exprimer, qui rayonne, comme l'autre éclate, par un mystère de nature dont l'être de choix qui en bénéficie n'a point le droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reçus; il donne à la beauté plus de grâce et de séduction comme au génie plus de vigueur et d'éclat. Mais le fond de ces inestimables privilèges ne vient pas de nous. C'est un présent divin. Et voilà pourquoi l'humanité de tous les temps, éblouie par ce reflet des perfections idéales, s'incline involontairement devant les créatures de choix et de bénédiction en qui s'incarne le génie ou la beauté.
Tout cela nous confirme en l'idée que l'homme et la femme sont deux êtres complémentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent à l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolément, l'individualité des femmes,--pas plus que la nôtre, d'ailleurs,--ne formerait un tout complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de «voir en elle cette seconde moitié de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne sauraient être parfaits.» Le sexe masculin est né pour la lutte, comme le féminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la second représente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme sont donc bien les «deux moitiés de l'humanité»; et celle-ci ne saurait exister, se transmettre, se perpétuer et s'embellir sans leur collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la société ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les séparons pas!
CHAPITRE IV
Psychologie du sexe féminin
SOMMAIRE
I.--Du tempérament féminin.--Impressionnabilité nerveuse et sensibilité affective.--La perception extérieure est-elle moins vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse, amour.
II.--Vertus et faiblesses du sexe féminin.--Les femmes sont extrêmes en tout.--Pitié, dévouement, religion.--La femme criminelle.--Coquetterie et vanité.
III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volonté de la femme est-elle plus impulsive que la nôtre?--Indécision ou obstination.--Le fort et le faible du sexe féminin.
J'ai induit du passé qu'il semblait difficile à la femme de s'élever aux sublimes créations du génie, et que la nature l'avait confinée jusqu'à nos jours au second rang de l'intellectualité,--l'homme ayant mérité par ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de préséance résolue, il est intéressant de rechercher pourquoi la femme a été empêchée jusqu'ici de se hausser au niveau de la pensée masculine et de disputer victorieusement à nos grands hommes la palme scientifique, artistique et littéraire. S'il se trouve que cette disparité tienne, comme nous l'avons affirmé, à sa complexion, à sa nature, à son tempérament, à sa constitution même, nous serons autorisé à conclure qu'à moins de refaire le monde,--ce qui dépasse les forces humaines,--l'égalité absolue des sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre.
Ici donc, un peu de psychologie ne sera point déplacée. Et puisque d'un avis unanime, le tempérament intellectuel et moral est le reflet du tempérament physique, il est à prévoir que les différences de sexe se traduiront par des différences d'aptitude et d'inclination.
I
L'expérience de tous les temps atteste que la femme est plus impressionnable que l'homme; et par là, j'entends que la faculté d'être ému, la faculté de jouir et de souffrir, d'aimer ou de haïr, la faculté de s'ouvrir à la crainte ou au désir, au chagrin ou au plaisir, occupe une plus large place et joue un plus grand rôle dans sa vie que dans la nôtre. Bref, la sensibilité est son partage et le sentiment son triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe féminin qu'il est, par excellence, le «sexe affectif».
Et cette sensibilité émotive ne va point, disent les physiologistes, sans une certaine insensibilité physique. M. Lombroso, notamment, affirme que la perception extérieure est moins vive chez la femme que chez l'homme. Maintes fois les médecins ont constaté que les femmes supportent mieux que nous les opérations chirurgicales. Dans une épidémie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul n'a plus de calme auprès des malades, plus de dextérité pour panser une blessure. Mais cette résistance à la douleur physique vient-elle d'une moindre sensibilité organique? Si la femme se raidit si fortement contre la souffrance, nous aurions tort peut-être d'en conclure qu'elle la ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de réagir avec vigueur et promptitude contre les épreuves et les dangers? Plus l'action est violente, plus la réaction est énergique. Pour le moins, ce privilège des femmes à supporter la douleur corporelle est une heureuse précaution de la nature, la vie leur réservant d'innombrables occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette immunité relative du sexe féminin par ce fait que nos soeurs ont le goût moins développé, l'oreille moins délicate, l'odorat moins fin, l'oeil moins vif et le tact moins subtil que la généralité de leur frères.
Mais si les femmes sont douées de sens plus obtus,--ce dont je ne suis pas très convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le «record» de la sensibilité affective Tous les graphologues sont de cet avis: l'écriture féminine révèle une impressionnabilité très vive. Au fond, le tempérament de la femme est plus émotif que le nôtre. Il faut peu de chose pour la remuer, la troubler, l'ébranler jusqu'aux larmes. Par l'effet d'un système nerveux plus excitable, plus sensitif, plus vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquiétudes, aux tendresses, aux passions. La pitié a dans son âme des retentissements plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a personnifié la compassion, la piété, le dévouement, la charité, tous les plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme.
Ainsi, nous persistons à tenir la sensibilité affective pour la faculté dominante du sexe féminin. Que cette extrême émotivité vienne de l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sédentaire, plus claustrale, plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une naïveté, un non-sens, une absurdité, de rechercher ce qu'était la femme des premières générations humaines. Le tempérament actuel des femmes est leur tempérament naturel, puisqu'il a été acquis, reçu et transmis universellement pendant les siècles des siècles. L'habitude n'a-t-elle pas été définie avec raison «une seconde nature»? Et nous ne devons nous inquiéter que de celle-ci, dans l'impossibilité où nous sommes de connaître l'autre, la première, c'est-à-dire la constitution originelle de la femme primitive.
Or, la sensibilité affective explique toutes les manifestations du caractère féminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre.
D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du goût pour les émotions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs décisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur les nôtres. Plus que les hommes, elles se décident par des raisons que la raison ne connaît pas. Ainsi de tous les genres littéraires, le roman est leur lecture préférée, parce qu'elles y trouvent un aliment à leur tendresse et à leur imagination. A celles qui aiment, un livre romanesque rend l'amour plus présent et plus vivant; à celles qui voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux émoi. Les choses du coeur sont leur domaine de prédilection; c'est ce qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus toutes choses. Voyez l'enchaînement: la sensibilité est inséparable du sentiment, et le sentiment est inséparable des affections tendres. Aimer, voilà bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus impérieux de leur âme et, en même temps, le principe de leurs grandeurs, l'amour étant la source où elles puisent toutes les forces du dévouement.
Non que le sexe fort soit aussi dépourvu de sensibilité affective qu'on se plaît à le répéter. Lacordaire écrivait un jour à une amie: «Vous me dites que les hommes vivent d'idées et les femmes de sentiments. Je n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments, mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vôtres; et c'est ce que vous appelez des idées, parce que ces idées embrassent un ordre plus universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chère amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuadée que, si nous n'avions que des idées, nous serions les plus impuissants du monde 58.» Mais, en général, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. «Leur moi, a dit Mme Necker de Saussure, est plus fort que le nôtre.» La sensibilité des femmes s'épanche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie même. Et la femme y met plus de constance, plus de fidélité. Au lieu que l'homme épuise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes croît avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices qu'elles lui font et le dévouement qu'elles lui prodiguent.
S'agit-il là d'une simple attraction de tempérament? d'une vulgaire impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En général, la femme est moins accessible aux séductions de la beauté physique qu'aux attraits de la distinction morale et de l'élévation intellectuelle. Je parle, cela va sans dire, de la femme bien née. Si, au contraire, nous la supposons d'esprit léger et de coeur médiocre, il est à croire qu'elle marquera peu d'inclination pour les hommes supérieurs. Ses préférences iront à un brave garçon, ni trop intelligent, ni trop bête, pensant et parlant comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et portant élégamment la moustache et l'habit. Aidé d'un bon tailleur, ce monsieur quelconque sera considéré par certaines petites dames comme un pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et complaisant, oh! alors, il deviendra l'idéal du bon mari. Point de doute que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur ménage! Mais on me dira peut-être qu'ils étaient insupportables et que l'instruction des femmes changera ce discord en unisson.
Il n'en est pas moins vrai que, dans la très grande majorité des cas, le sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le nôtre; qu'elle l'entoure volontiers de mystère et le voile de pudeur, et qu'en imprégnant son amour d'une sorte de respect physique pour elle-même, elle incline l'homme qui la recherche à joindre l'estime à l'amour.