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Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Chapter 74: CHAPITRE V
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About This Book

The author surveys the contemporary feminist movement by tracing its origins, aims, and principal grievances, and by analyzing the social, legal, economic, and moral conditions that shape women's status. He presents competing arguments about inequality and emancipation, contrasts conservative and radical reactions, and examines proposed reforms affecting family structure, education, civil rights, and professional life. The study emphasizes a measured, impartial appraisal of claims from both sexes, highlights the complexity and range of feminist demands, and seeks a coherent sequence of problems and solutions that balances individual liberty with social stability.

II

La sensibilité et la tendresse sont si véritablement fondamentales en la femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de là: ses vertus et ses fautes, ses élans de compassion et son appétit de sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son émotivité ardente. Elle représente le coeur avec ses qualités et ses défauts, tandis que l'homme personnifie plutôt la pensée froide et le raisonnement grave. C'est une passionnée qui ne fait rien à demi. Témoin la vivacité de ses affections, l'impétuosité de ses désirs, ses enthousiasmes et ses colères, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans l'amour, dans la vengeance et dans la fidélité, tout ce qui l'abaisse, tout ce qui l'élève. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute chose prend vite un tour passionnel et démesuré. Comme l'a écrit Octave Feuillet, «elle rêve quelque chose de mieux que le bien et de pire que le mal.» Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce qu'elle les chérit, les nourrit, parce qu'elle les «couve», pour rappeler le mot de Diderot.

C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice tranquille et impartiale. Exaltées, absolues, «elles sont toutes pleines d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fénelon qui parle), elles n'aperçoivent aucun défaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune bonne qualité dans ce qu'elles méprisent.» Et le doux prélat de conclure: «Les femmes sont extrêmes en tout.» Eh oui! extrêmes dans le mal comme dans le bien, suivant l'adage: Optimi corruptio pessima. Elles poussent toute chose à outrance, la religion et l'irreligion, la chasteté et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la compassion et la cruauté, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et haïssent avec la même vigueur, avec le même bonheur. Les sentiments excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce sont, je le répète, des passionnées; et la passion ne se plaît guère aux coteaux modérés où habitent la prudente réflexion et la tranquille sagesse. C'est pourquoi il est à craindre que plus d'une ne se précipite, tête baissée, dans le féminisme «intégral» et, poussant son chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine extravagance, jusqu'en pleine immoralité.

Échauffée par la tendresse et par la passion, la sensibilité des femmes s'exalte ou s'exaspère, et se traduit conséquemment en bien ou en mal. Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver que toutes les qualités et tous les défauts de la femme viennent du coeur et des nerfs. Se dévouer est sa première nature, comme aimer est son premier mouvement. Généralement, sa volonté est plus désintéressée que la nôtre. A chaque instant, la maternité, qui sommeille au fond de ses entrailles, se réveille et se répand en sacrifices spontanés qui feront toujours d'elle la meilleure éducatrice. Il faut savoir s'oublier comme elle pour s'adonner utilement à la première formation intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu'à moitié. L'abstraction idéale la touche peu. Par contre, invoquez devant elle la pitié, l'amour, le pardon; faites appel à la sainte bonté; et de tout l'instinct maternel qui gonfle son âme, elle vous répondra en répandant sans compter les trésors de générosité dont son coeur est plein. Pour elle, toute justice sociale se ramène à un élan de sensibilité affectueuse, au don de soi-même. Tandis que l'homme cherche le règne du droit, la femme ne conçoit et ne poursuit que le règne de la grâce et de la charité. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la femme vaut mieux.

C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur par le démon révolutionnaire, sont portées vers le prolétariat militant moins par les formules et les systèmes d'école, que par un élan de vague commisération et d'inconsciente protestation contre la misère. Chez ces terribles femmes, l'esprit de révolte est un succédané de l'amour aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshérités, aux victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se décident à la violence, c'est par un sursaut de pitié, par un emportement, par une explosion de toute leur sensibilité. Et nos discordes civiles nous ont appris les excès de fureur et de destruction dont elles sont capables. Mais, en général, la femme est plutôt pacifique, modérée, conservatrice. Au fond, la violence et le désordre lui répugnent. On a remarqué cent fois que ses goûts réguliers, son entente des affaires, son esprit d'exactitude et d'économie, la rendent éminemment propre à la gestion d'un patrimoine et à l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme qui est travaillé par un incessant besoin d'acquérir, par une ambition inquiète d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plaît à défendre et à garder la richesse amassée. Plus faible, plus fragile, plus sujette aux incapacités de travail, ayant la surveillance des enfants, le gouvernement du ménage, le soin de la table et le souci des approvisionnements, elle doit être plus accessible que l'homme à la peur de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial.

C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. «Élevez-nous des croyantes et non des raisonneuses, écrivait Napoléon à propos de l'établissement d'Écouen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le plus sûr garant pour les mères et pour les maris.» Rien de plus facile, la femme inclinant d'elle-même aux choses de la foi. La critique, qui est un acte de méfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de sécurité; et la religion, qu'elle se fait un peu à son image et qu'elle accommode doucement à ses goûts et à ses préférences, est toute de mansuétude et de miséricorde. Ses croyances, plus émues que raisonnées, se transforment aisément en dévotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu est amour.

C'est pourquoi, enfin, la femme, étant plus tendre, plus retenue, plus pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La maternité, d'ailleurs, est une école de douceur, de patience et de résignation, qui, en vouant la femme à la vie enfermée du foyer, la soustrait aux émotions, aux tentations, aux déviations de l'activité extérieure qui est la loi de l'homme.

Il est vrai que M. Lombroso tire prétexte de cette moindre criminalité pour rabaisser la femme. Comme le génie et la guerre, le crime est masculin. Les violences les plus désordonnées et les plus sanglantes honorent, paraît-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait rendre grâce aux assassins du prestige dont ils entourent, à coups de revolver et à coups de couteau, notre très chère masculinité. Est-ce donc à cause du sang qu'il verse que l'homme a été proclamé le «roi de la nature»? On raconte qu'en fait de cruauté savante, le tigre nous surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humilié?

Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur de mille et mille qualités, nous n'ignorons point qu'il en est d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltées. D'ordinaire, leur faculté de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes à volonté. D'autres sont rancunières et vindicatives. Beaucoup ont un fond de cruauté inconsciente qui éclate brusquement, soit pour défendre ceux qu'elles aiment, soit pour nuire à ceux qu'elles haïssent. Cette malignité féline,--comme l'impressionnabilité, d'ailleurs,--est un signe et un effet de leur faiblesse et de leur nervosité.

La femme, au surplus, n'est pas exempte d'égoïsme. L'amour de soi n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance inférieure est commune aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons pas surpris que Mme Guizot ait pu écrire que «les femmes ne s'intéressent aux choses que par rapport à elles-mêmes.» Mais l'égoïsme féminin procède surtout de la vanité. «Les filles, dit Fénelon, naissent avec un violent désir de plaire.» Tandis que l'orgueil est le vice dès forts, le péché des hommes, la vanité est le penchant des faibles, le péché des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure que, chez les jeunes filles, «le désir de plaire l'emporte souvent sur la faculté d'aimer.» D'un mot, la femme est coquette.

Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destinée d'être aimée, plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et d'embellir la vie, plaire est une nécessité de sa condition; ayant pour partage de tempérer, de civiliser la brutalité masculine, plaire est son arme de combat, son instrument de règne, plaire est la condition même de sa souveraineté, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages, émouvoir et enchaîner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner, orner sa beauté, telle est l'ardente et incessante préoccupation du sexe féminin. C'est une vérité de fait, un lieu commun que les moralistes ont maintes fois mis à profit. Citons seulement ces deux pensées de La Rochefoucault: «La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes.»--«Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur passion.» Ainsi, l'égoïsme féminin est fait surtout de vanité, et cette vanité se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a pour but avoué ou inconscient de préparer les voies à l'amour; et nous voilà ramenés, par un détour, à cette sensibilité émotive qui est le commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes.

Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui sacrifient un peu trop au démon de la toilette. Dans toutes les conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent être mises à la dernière mode. Poussée à l'excès, la coquetterie démoralise la femme. De là, surtout dans les milieux mondains, ces natures sèches, froides, égoïstes, avides de plaisir et de jouissance. A toute époque, du reste, les femmes déplaisantes, acariâtres, hargneuses, n'ont pas été d'une extrême rareté. Malgré les influences attendrissantes de la maternité, il y a même, hélas! de méchantes mères. Les tribunaux ont trop souvent à s'occuper d'horribles mégères qui, non contentes de persécuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs l'emportent sur le coeur, il est fréquent que les femmes surpassent les hommes en férocité. Mais, dans une étude qui n'a en vue que le fort et le faible de la généralité des femmes, il convient de négliger les monstres.

III

Les effets composés de la sensibilité et de la tendresse, de la sympathie et de la vanité, semblent vouer la femme à l'agitation du coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes passions, en l'excluant à peu près de la sphère sereine des calmes décisions et des hautes spéculations rationnelles. Nous allons voir, en effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volonté et l'esprit des femmes sont tributaires de leur tempérament impressionnable et aimant.

Au sens propre du mot, la volonté est la subordination des impressions naturelles et des impulsions instinctives à une règle que l'on s'impose à soi-même. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession de soi, le contrôle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est par l'empire exercé sur nous-mêmes, que la volonté nous élève à la dignité de personnes autonomes.

Si cette définition est exacte, la volonté de la femme est certainement plus faible que la nôtre. D'abord, elle est plus incertaine, plus agitée, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hésite, elle tâtonne, elle flotte. Elle va et vient; elle sautille «comme les mouches»: ainsi parle Kant. Et si la femme manque de décision, ce n'est pas qu'elle manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les impressions contraires qui l'assiègent, elle ne sait pas, elle ne peut pas choisir. La mobilité est son défaut dominant. Combien de femmes sont plus capables de caprices que de résolutions? Combien de femmes ont plus de velléités que de vouloir?

Même inconstance dans l'exécution. Jean-Paul Richter a dit: «L'homme est poussé par la passion, la femme par les passions; celui-là par un grand courant, celle-ci par des vents changeants.» Sa conduite est pleine de surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la fermeté, la patience dans l'action, lui font généralement défaut. Elle ébauche tout; elle n'achève rien. Elle se disperse entre mille travaux entrepris avec joie et abandonnés avec dégoût. Elle est d'humeur versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son âme est en proie à une sorte d'équilibre instable.

Et lorsqu'elle se décide, il arrive souvent que sa résolution tourne en obstination. L'entêtement des femmes est passé en proverbe: «Vouloir corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique.» Toute nature molle et douce qui s'exaspère, devient finalement intraitable. L'opiniâtreté aveugle est soeur de la faiblesse et de l'impressionnabilité. Il faut une grande maîtrise de soi pour convenir de ses torts et sacrifier l'amour-propre à la raison.

Il suit de là que la femme est tantôt le jouet d'impulsions diverses qui l'agitent tumultueusement, tantôt la victime d'une impulsion véhémente qui la domine impérieusement. Ou l'indécision du caprice, ou le vertige de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: «J'aime mieux traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut rien conclure avec les femmes.» Elles ne veulent pas assez, ou elles veulent trop. Et ces défauts contraires procèdent du même fond: l'extrême sensibilité. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les névrosées, cette inconstance fantasque et cet entêtement aveugle prennent tour à tour une telle acuité, que les psychologues ont pu les appeler «les maladies de la volonté».

Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les décisions, moins de fermeté dans l'action, moins de sang-froid et plus de nerfs, telles sont les manifestations caractéristiques du vouloir féminin, comparé au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement, dégageant ici les tendances générales du sexe, nous sommes forcé de constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volonté féminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et ces admirables qualités rétablissent l'équilibre) plus tendre, plus dévouée, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilité nerveuse, la femme sait lutter mieux que nous contre les épreuves de la mauvaise fortune. Facile à troubler dans les petites choses, elle redevient maîtresse d'elle-même dans les grandes. Bouleversée par une contrariété insignifiante, elle tient tête courageusement au malheur. Jetée hors d'elle-même par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araignée, elle retrouve toute sa vaillance devant le péril qui menace les siens. Un coup d'épingle l'émeut jusqu'aux larmes, et les coups irréparables du sort lui font rarement perdre la tête. Une misère de rien l'ébranle, l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe réveille toutes les énergies de son âme. Soutenue par un grand sentiment, elle refoule victorieusement sa timidité et ses appréhensions. En deux mots, toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa force vient du coeur. Décidément, la sensibilité affective forme bien la nature foncière de la femme.



CHAPITRE V

L'intellectualité féminine


SOMMAIRE

I.--Caractères prédominants de l'intelligence féminine: intuition, imagination, assimilation, imitation.

II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme, les idées générales, le don d'abstraire et de synthétiser.

III.--D'un sexe a l'autre, il y a moins inégalité que diversité mentale.--Par ou l'intelligence féminine est reine: les graces de l'esprit et le sens du réel.


Impressionnable, sensible, aimante, dévouée, telle est la femme. Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voilà l'homme. Ces disparités physiques et morales vont nous donner la clef des dissemblances intellectuelles qui séparent les deux sexes.

I

Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas sûrement de même façon. Du moment que la sensibilité affective fait le fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous, qu'elle raisonne comme nous, qu'elle étudie et qu'elle apprenne comme nous. Et de fait, les caractères dominants de l'intelligence féminine sont, à un degré plus ou moins éminent, l'intuition, l'imagination, l'assimilation et l'imitation.

Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acquérons par l'étude, par la réflexion, par l'application, elles y parviennent généralement par une sorte de divination qui va droit à l'objet de la connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans méthode, avec une sagacité, une promptitude, une sûreté admirables. Elles devinent autant qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des «lumières naturelles»; c'est-à-dire une clairvoyance instinctive, une compréhension vive et spontanée des choses de l'âme, qui manquent à la plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilité, cette vision aiguë et directe leur vient, sans aucun doute, de leur impressionnabilité nerveuse et de leur émotivité affective. Tous les écrivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. «C'est dans le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a placé le génie des femmes.» Et complétant cette pensée, M. Paul Bourget a écrit ce mot profondément vrai: «Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.» L'intuition! voilà donc la qualité maîtresse de l'intellectualité féminine.

Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions les plus générales et les plus séduisantes de la femme de rêver la vie. Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de poésie et incline l'âme aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une tête féminine abrite de chimères. Êtres de sensibilité vive et de tendresse passionnée, il serait inconcevable que les femmes ne fussent pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus éveillée que leur culture générale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a remarqué: «Comme on n'occupe les femmes à rien de solide, cette faculté de leur esprit est souvent la seule qui travaille.» Où l'imagination règne, la raison est servante.

Les sentimentales surtout (elles sont légion) se laissent éblouir facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs rêveries. Et pour peu que les nerfs s'en mêlent et que la santé fléchisse, l'imagination devient la folle maîtresse du logis, une «maîtresse d'erreur et de fausseté 59;» au lieu que, ramenée prudemment à la raison, elle dérobe seulement à nos regards les vulgarités de la vie, en jetant sur le réel la poudre d'or de ses rêves. Et cette charmante illusion est aux âmes féminines un réconfort et une consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est mère des grâces de l'esprit et des excentricités aventureuses. Elle a besoin d'être surveillée, car elle penche naturellement vers l'extravagance. Et lorsque la passion l'échauffe et l'exalte, elle se plaît aux sentiers escarpés qui avoisinent les abîmes. En tout cas, c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilité, c'est-à-dire par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que «l'esprit vient aux filles».

Note 59: (retour) Henri Marion, Psychologie de la femme, p. 205.

A cela, point de mystère. Eu égard à sa sensibilité plus vibrante et plus éveillée, on conçoit que, plus précoce que l'homme par le corps, la femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se développent plus vite et se forment plus tôt que les garçons. Il est banal de parler des étonnantes facilités d'assimilation des femmes. Elles ont de la mémoire, beaucoup de mémoire. Elles comprennent et elles retiennent avec une égale aisance. Leur faculté d'intuition se tourne, se complète et s'achève en accumulation. Elles ont sur nous cette évidente supériorité de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une quantité prodigieuse de détails. En vertu de leur tendance naturelle de réceptivité, elles sont douées très généralement d'une vivacité, d'une fidélité de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de grenier d'abondance où tout se superpose et se conserve étonnamment. Il n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin général plein de faits, de noms, de dates, de notions éparses, de broutilles amoncelées. Voyez les aspirantes au brevet supérieur: elles en savent beaucoup plus que les garçons du même âge. Elles savent presque tout, à vrai dire, mais par les petits côtés, à fleur de terre, par la superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.

Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnaître la primauté de la femme dans les épreuves où la mémoire joue le principal rôle. Le naturaliste Charles Vogt nous a fait, à ce sujet, une confidence intéressante: «Les étudiantes savent mieux que les étudiants. Seulement, dès que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui répond plus. Cherche-t-il, au contraire, à rendre plus clair le sens de sa question, laisse-t-il échapper un mot qui se rattache à une partie du manuscrit de l'étudiante: crac! çà repart comme si l'on avait pressé le bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en réponses écrites ou verbales sur des sujets traités au cours, les étudiantes obtiendraient toujours de brillants succès! 60» De même, tous les professeurs sont unanimes à vanter l'empressement et l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent notes sur notes avec une ardeur fiévreuse; elles les dévorent et les absorbent en conscience. Ce sont des modèles d'exactitude, d'attention, d'avidité. En un mot, leur capacité de réception et d'emmagasinement est surprenante.

Note 60: (retour) A. Rebière, Les Femmes dans la science. Opinions diverses, p. 296-297.

Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour elles? Pas précisément, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une part, l'imitation est un instinct précieux pour l'enfance; car elle suppose une souplesse, une docilité, une plasticité, dont la première éducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme d'expérience, «les filles singent mieux que les garçons.» De là, cette aptitude féminine à se modeler, à se régler sur autrui, à se prêter, à se plier aux milieux et aux circonstances; de là, cette promptitude à tout saisir, cette aisance à tout apprendre, à tout assimiler, à tout reproduire en perfection. On a observé que, lorsqu'une pièce de théâtre comporte un rôle de petit garçon, il n'est qu'une petite fille pour le bien jouer. Bref, le sexe féminin possède un remarquable talent de traduction, d'adaptation, d'interprétation. Dans le domaine de l'imitation, elle est inimitable.

Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation plus ou moins aveugle des usages et des préjugés, sans l'asservissement de l'esprit à l'opinion et à la mode, sans l'absence d'invention, d'originalité, de profondeur. L'imitation est inséparable de la routine. Elle a l'exactitude et aussi la pâleur d'une copie. Elle est coutumière, inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir la chaleur de la vie et la fièvre de la création. Mais combien d'hommes sont aussi pauvres de ressort et d'individualité? «Il y a dans ce monde si peu de voix et tant d'échos!» comme dit Goethe. Et c'est heureux, et c'est fatal; car l'imitation est une loi et une nécessité sociale. Avec une exquise modestie, Mme de Sévigné se comparait elle-même à une «bête de compagnie». Au vrai, l'humanité est moutonnière. Il semble pourtant que ce penchant soit plus inné chez les femmes que chez les hommes, parce qu'en elles la personnalité est moins forte, moins active, l'originalité plus languissante, plus effacée. D'un mot, les femmes sont moins créatrices que nous. Bonnes à tout, elles ne sont supérieures en rien,--même en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire: si le sexe féminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinières, les maîtres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames n'ont même pas le monopole des modes et des confections; nos élégantes préfèrent les couturiers aux couturières. Aux bonnes «faiseuses», nous pouvons opposer les grands «faiseurs».

L'absence d'individualisme créateur explique donc les facilités d'imitation qui distinguent le sexe féminin. Moins apte à inventer, il lui faut bien s'assimiler les découvertes des hommes, sans même que ses talents d'interprétation soient très enclins à la nouveauté. Ayant peu de goût pour la création, tout ce qui est neuf et hardi la déconcerte et l'effraye. De là son «misonéisme» conservateur et timoré. Que de femmes s'attachent passionnément aux vieilles choses! Combien sont esclaves des usages reçus! Elles ne sont guère accessibles qu'aux changements de la mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beauté. Et encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveautés du luxe féminin ne sont que «des exhumations d'anciens costumes 61

Note 61: (retour) La Femme criminelle, chap. IX, p. 171.

II

Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosité est le ressort de l'intelligence. Seulement, la curiosité féminine est de qualité un peu inférieure; elle s'applique aux menus détails de la vie; elle est courte et inutile; elle s'arrête à l'écorce des choses. Ce n'est pas cette curiosité large et ardente «qui fait les chercheurs et les savants,» comme dit Henri Marion, cet appétit insatiable de savoir, ce besoin de mieux connaître la vérité, de mieux déchiffrer l'énigme du monde, cette passion désintéressée de pénétrer, les uns après les autres, les secrets de la nature et du passé. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes, des êtres de raison. Celle-ci, étant le régulateur de la pensée, appartient également aux deux sexes; mais elle est distribuée à chacun de différente façon. Et après avoir énuméré les caractères prédominants de l'intellectualité féminine, il nous paraît logique d'indiquer les traits saillants de l'intelligence masculine; et du même coup, nous aurons marqué les points faibles auxquels l'éducation des jeunes filles devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les corriger.

Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain: raisonner, abstraire, généraliser,--trois choses auxquelles l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine à se hausser. Et cela même nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes, le don de la découverte et le génie de l'invention.

Le raisonnement féminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes montrent peu de goût pour les longues et rigoureuses déductions. Au lieu que leur pensée s'avance méthodiquement du point de départ au point d'arrivée, en s'appuyant avec précaution sur la chaîne fortement tendue des idées intermédiaires, elle se jette souvent à droite ou à gauche du chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner tête baissée dans le sophisme ou l'inconséquence. Ce n'est pas à des nerveuses et à des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la patience, la lenteur calculée, la circonspection scrupuleuse, qui font les vigoureuses démonstrations et les solides jugements. Si vive est leur compréhension, qu'«elles sautent à pieds joints, comme dit encore Henri Marion, par-dessus les longues chaînes des raisons froides 62

Note 62: (retour) Psychologie de la femme, p. 213.

Nonobstant cette précipitation, il arrive souvent qu'elles tombent juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur affaire. Même chez les plus cultivées, la perception intuitive l'emporte sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine, moins serrée que celle des hommes. Elles ont rarement la sobriété du verbe masculin, la concision riche et forte de la pensée virile. Fénelon remarque malicieusement que «la plupart des femmes disent peu en beaucoup de paroles.» Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De là vient que les mieux douées réussissent assez mal dans le haut enseignement.

Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe féminin obéit, d'ordinaire, beaucoup plus à la vivacité d'un sentiment immédiat qu'à la tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'expérience: rien n'est plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur un sujet donné. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit se dérobe ou s'égare, comme si la continuité d'un même thème et le lien ininterrompu d'une argumentation serrée leur étaient à charge. Et en fin de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le débat par une de ces raisons du coeur que la raison ne connaît point. En deux mots, que j'emprunte à Fontenelle, «elles convainquent moins, mais elles persuadent mieux.»

D'autre part, leur curiosité est moins portée vers les abstractions que vers les faits. C'est dire que la femme s'élève difficilement, dans le domaine de la pensée, aux conceptions vastes et superbes. Prompte à saisir ce qui est actuel et concret, elle se représente mal ce qui est spéculatif et impersonnel. Il semble que ses idées soient des états de conscience peu brillants et rarement nets, des lumières pâles et vagues qui n'éveillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que l'esprit féminin est moins clair et moins profond que celui des hommes. Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqué que ses yeux vont droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. Être de premier mouvement, imaginative et passionnée, elle cherche avidement un aliment, une pâture à sa sensibilité. C'est pourquoi elle préfère le concret à l'abstrait, c'est-à-dire ce qui frappe les sens, ce qui émeut le sentiment, à la vérité toute nue, à la pensée toute pure. Il lui répugne de séparer, d'extraire l'idée du réel. Elle ne reçoit des phénomènes de la nature ou de la vie que des impressions particulières, des sensations successives, qu'elle a mille peines à mettre en formules. Elle ne peut s'oublier elle-même pour regarder la vérité face à face. Ce qu'elle a vu, entendu, éprouvé, souffert ou aimé, enveloppe toutes ses conceptions d'un voile matériel. Elle donne un corps à toutes ses pensées. M. le professeur Ribot, voulant vérifier comment les femmes conçoivent les idées abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'après les réponses faites à son questionnaire, que ces concepts sont toujours associés, dans l'esprit féminin, à des objets particuliers, à des expériences personnelles, à des exemples concrets. Bref, leurs pensées sont inséparables du tangible, du réel.

Est-ce légèreté ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement est-il trop faible? Pas précisément. C'est plutôt une affaire de nerfs et de coeur, la sensibilité affective expliquant toute la femme. Chez celle-ci, en effet, les idées se tournent naturellement en sentiments. Lorsqu'elle s'élève à la possession de la vérité, c'est par la force de l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert nous l'accorde en ces termes: «L'action de l'esprit qui consiste à considérer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que le sentiment, qui les domine, les distrait et les entraîne.»

Aussi bien les femmes oublient trop fréquemment qu'une tête encyclopédique n'est pas nécessairement une tête scientifique. Faire oeuvre de savant, c'est mettre de la lumière et de l'ordre dans le chaos des observations et des expériences et, pour cela, ramener tous les détails éparpillés à des idées générales, remonter des effets aux causes et s'élever finalement du fait à la loi. En cela, il paraît bien que la femme ait manifesté de tout temps une certaine inaptitude intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort synthétique lui pèse. Elle a toujours montré peu de goût pour les vues d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits côtés. Les grands horizons, les larges aspects lui échappent. Elle a peine à dominer un sujet à coordonner une matière.

Voici un jeu de patience; en le décomposant pièce par pièce, nous faisons de l'analyse,--et c'est une distraction même pour un enfant; en le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthèse,--et ce travail de reconstruction méthodique ne va pas sans effort ni embarras. Or, les femmes sont moins douées que les hommes pour les recherches patientes et laborieuses. «L'attention prolongée les fatigue,» confesse Mme de Rémusat. Il leur coûte de s'appesantir longuement sur un même point. Elles aperçoivent vivement la superficie des choses prochaines, mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisément. Au lieu de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil. Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantané, elles manquent de pénétration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les détails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et les arbres les empêchent de s'élever à la contemplation de la forêt.

Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les idées générales. La perception des faits et l'analyse des détails conviennent mieux à son esprit que la haute compréhension des ensembles et les vigoureux efforts de la synthèse. Ce qui lui manque, au fond, c'est l'attention forte, persévérante, scrupuleuse, obstinée, qui élève la raison à sa plus haute puissance, à ce degré éminent où Buffon l'égalait au génie et où Newton lui attribuait ses merveilleuses découvertes. Être d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plaît surtout aux idées qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous déclare avoir plus d'une fois remarqué chez les femmes les plus instruites, «avec une faible indépendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent finir 63

Note 63: (retour) Cité par A. Rebière, Les femmes dans la science. Opinions diverses, p. 294.

A ce compte, les femmes n'auraient pas même l'esprit scientifique, qui consiste à suspendre son jugement jusqu'à ce que la preuve soit faite, à chercher la vérité avec une impartialité absolue, sans se laisser émouvoir ou distraire par les conséquences possibles. Pour la plupart d'entre elles, la paix et la sécurité de la foi sont un besoin. Prises en général, elles aiment la philosophie et cette partie la plus élevée et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la théologie; mais Jules Simon émet cette restriction qu'«elles réussissent à la comprendre plutôt qu'à la juger.» Souvent elles s'élèvent par l'étude jusqu'à la raison qui conçoit, rarement jusqu'à la raison qui discute. Elles sont surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Châtelet a répandu en France les découvertes de Newton; Mme de Staël a fait connaître l'Allemagne à l'Europe; Mme Clémence Royer a publié et vulgarisé l'oeuvre de Darwin. Interprètes intelligentes, disciples passionnées, «leur puissance, a dit M. Legouvé, semble s'arrêter où la création commence.»

Auguste Comte a tiré de là une conclusion sévère: «J'ai toujours trouvé partout, comme le trait constant du caractère féminin, une aptitude restreinte à la généralisation des rapports, à la persistance des déductions, comme à la prépondérance de la raison sur la passion. Les exemples sont trop fréquents pour que l'on puisse imputer cette différence à la diversité de l'éducation: j'ai trouvé, en effet, les mêmes résultats là où l'ensemble des influences tendait surtout à développer d'autres dispositions.» Monsieur «Tout-le-Monde» ne pense pas autrement: jamais il ne s'avisera de féliciter un homme d'avoir de la tête, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant d'êtres supérieurs à leur sexe, il dira: «C'est un homme de coeur, c'est une femme de tête;» ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte raison chez les femmes.

III

Pour la solidité et la profondeur du raisonnement, pour les spéculations abstraites et les recherches laborieuses, pour la découverte et la démonstration des plus hautes vérités, pour la pensée philosophique, pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des mâles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le répétons, s'il est des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici où nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions générales de l'esprit féminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante, c'est-à-dire qu'elle pense, raisonne, généralise et invente avec plus d'ampleur et de maîtrise. En deux mots que j'emprunte à Fourier, l'intellectualité de l'homme appartient au «mode majeur», tandis que celle de la femme relève du «mode mineur».

De grâce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille façons d'être intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hiérarchique des esprits est chose artificielle et vaine. A la vérité, hommes et femmes sont intelligents à leur manière. Parlons moins entre eux de supériorité ou d'infériorité que de simples différences. La femme est aussi intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidité foncière qui lui manque est heureusement compensée par une souplesse de ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion, auxquels il est donné à très peu d'hommes de prétendre. Pour le sentiment de l'élégance, pour une simplicité relevée de finesse piquante, pour une certaine fleur de délicatesse polie, la femme est reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par là je n'entends pas l'ironie qui la déconcerte, l'effarouche et la blesse, mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grâce, vivacité, diplomatie, qui saisit et reflète les moindres nuances, qui se fait comprendre à demi-mot, et que Bersot a défini «l'art de pénétrer les choses sans s'y empêtrer.»

Et puis, la femme a sur nous le précieux avantage de posséder un sens admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes, faussement réputés spirituels, jettent la plaisanterie à tort et à travers, sans tact, sans goût, avec la grimace goguenarde du singe ou la lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de légèreté. Elle évite les mots blessants, les ripostes aiguës, les allusions malséantes. Elle aime la plaisanterie délicate, joyeuse et voilée; elle affectionne les idées roses, au lieu que nous avons souvent l'âme sombre et le verbe amer.

Et à cette grâce spirituelle, le sexe féminin joint très généralement un sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spéculation, sensible au fait, à ce qui est immédiat et tangible, il est simple que la femme manifeste (à moins qu'une imagination dévergondée ne lui trouble la tête) un esprit pratique, juste et sûr. Au vrai, elle est souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidité la met en garde contre les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose contre les nouveautés hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-être les réalités qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont d'utiles conseillères! C'est pour rendre hommage à ces précieuses qualités de tact et de conduite que les anciens avaient déifié la prudence sous les traits de Minerve.

Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif, l'homme prime la femme par l'intelligence créatrice. Et cette diversité d'aptitudes est providentielle. Destinée à porter dans ses flancs, à nourrir de son lait, à enfanter, à élever, à éduquer les petits des hommes, la femme doit être susceptible d'une vie intellectuelle moins intense et d'un effort cérébral moins prolongé. Et cette présomption,--que l'expérience a vérifiée,--n'a rien de désobligeant pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de grâce, afin de la rendre plus apte à la propagation et à l'embellissement de l'espèce. C'est une force physique et morale en disponibilité, moins destinée à s'épanouir pour elle-même que réservée pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanité.

Et cela même nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mère à l'Homme-Dieu. En revanche, l'Église convie tous les fidèles sans distinction de sexe, à une instruction religieuse absolument égalitaire. Aux petits garçons et aux petites filles, elle distribue les mêmes leçons et enseigne le même catéchisme; aux hommes et aux femmes, elle prêche les mêmes commandements, le même Décalogue, le même Évangile. A tous, elle promet même destinée, elle assigne mêmes fins et réserve mêmes châtiments ou mêmes récompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant par là que, si toute âme est appelée à recueillir et à goûter la lumière de la vérité, c'est le privilège de l'homme de la répandre sur le monde. Au prêtre seul sont confiés expressément le ministère du Verbe, et la garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu. Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primauté suprême un symbole de la vocation intellectuelle de l'homme?



CHAPITRE VI

Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme


SOMMAIRE

I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture, décoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention.

II.--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses dispositions de la femme pour les unes et pour les autres.--L'esprit féminin semble plus réfractaire aux sciences morales.

III.--Et la littérature?--Supériorité de la femme dans la causerie et l'épitre.--Le style féminin.--A quoi tient l'infériorité des femmes poètes?

IV.--Hostilité croissante des femmes de lettres contre l'homme.--Action souveraine du public féminin sur la production artistique et littéraire.

V.--Il n'y a pas, d'homme a femme, identité ni même égalité de puissance mentale, mais seulement équivalence sociale.--Pourquoi leurs diversités intellectuelles sont harmoniques.


On connaît le fort et le faible de l'intellectualité féminine. Ses penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers l'imitation. Où la réceptivité domine, l'originalité est faible. Les qualités mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples plutôt que les grands maîtres. On s'en convaincra mieux en la voyant à l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le complément du précédent, son illustration par l'exemple, sa confirmation par le fait. De ce que les femmes ne réussissent qu'à demi dans les arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de fatalité naturelle les voue à la médiocrité des résultats, quelque culture qu'elles reçoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin de nous cette pensée décourageante. Encore qu'il paraisse très improbable que le sexe féminin détrône la production virile de sa primauté séculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: «Tu iras jusqu'ici, et pas plus loin.» A défaut de justice, la prudence nous ferait un devoir de laisser «la porte entr'ouverte sur l'aveni 64.» Quand le progrès humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu importent ceux qui tiennent la tête, l'essentiel est de faire effort pour les rejoindre.

Note 64: (retour) Henri Marion, La Psychologie de la femme, p. 287.