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Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme

Chapter 92: CHAPITRE II
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About This Book

The author surveys the contemporary feminist movement by tracing its origins, aims, and principal grievances, and by analyzing the social, legal, economic, and moral conditions that shape women's status. He presents competing arguments about inequality and emancipation, contrasts conservative and radical reactions, and examines proposed reforms affecting family structure, education, civil rights, and professional life. The study emphasizes a measured, impartial appraisal of claims from both sexes, highlights the complexity and range of feminist demands, and seeks a coherent sequence of problems and solutions that balances individual liberty with social stability.

III

Que l'instruction soit donc largement départie aux femmes! Je ne trouve point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de géologie, ni même qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en dit. Et plus s'élèvera le niveau de leurs connaissances, moins elles seront portées à tirer vanité de leur science. Distinguant ce que Molière n'a pas distingué, nous concevons très bien aujourd'hui qu'une «femme savante» ne soit pas nécessairement une «précieuse ridicule».

A qui fera-t-on croire que, même dans les réunions les plus mondaines, l'instruction soit d'un secours inutile? Elle élève et aiguise le ton de la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile pointe d'érudition! ou même de faire rougir de honte, par d'insidieuses questions d'histoire, quelque joli garçon plus familier avec le roi de pique qu'avec les rois de France! Le développement de l'instruction féminine multipliera peut-être un type de jeune fille, dont il m'a été donné de connaître quelques jolis exemplaires: un type très vivant, très attirant, très français, je veux dire une jeune fille ouverte et franche, loyale et fière, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse sans frivolité, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail ni l'épreuve, ayant de la volonté et de la décision, très capable de se dévouer, de s'attacher à qui sait la comprendre et l'aimer, en deux mots, une jeune fille qui, unissant aux qualités charmantes de son sexe une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'époux de son choix «comme une musique parfaite avec de nobles paroles.»

Mme de Rémusat ne voyait «aucun motif de traiter les femmes moins sérieusement que les hommes.» J'ajouterai, pour dire toute ma pensée, que je ne vois aucun motif de refuser à une femme intelligente les moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui dissimuler la vérité, si elle est capable de la connaître? N'ayez crainte que les femmes usent trop généralement des facilités de s'instruire que nous réclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces créatures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza, «passent leur vie à se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour où elles se croient trop vieilles pour apprendre.» Il est si doux de ne rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidèles parmi les hommes, conservera bien assez de dévotes parmi les femmes. Qu'on se rassure: l'espèce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de Scudéry disait au XVIIe siècle, non sans malice, «qu'elles ne sont au monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien faire et pour ne dire que des sottises! 72

Note 72: (retour) Opinions de femmes sur la femme, loc. cit., p. 840.

Si tout de même les dames de cette sorte avaient une raison plus éclairée et une existence plus active, la société s'en trouverait-elle plus mal? Le nombre est grand des Françaises qui, pourvues de tous les agréments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce n'est point qu'elles manquent de grâce et de goût. Elles s'habillent avec élégance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien que la conversation soit en déclin dans la plupart des salons, elles causent bien,--ou à peu près. De ce qu'il faut pour exceller dans cet art, elles ont au suprême degré la coquetterie et la finesse; il ne leur manque qu'une instruction, plus solide et plus sérieuse, que les familles et les maîtresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts d'agrément, au chant, au piano, à la danse, à l'aquarelle, à ces petits talents agréables qui fleurissent l'esprit sans le mûrir et polissent les manières sans tremper le caractère ni fortifier la raison.

Loin de nous la pensée de bannir ces jolies choses de l'éducation des jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit point nous faire oublier ou négliger la culture des fruits. A méconnaître cette règle majeure de toute éducation, les parents peuvent faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agréables à voir dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes, excellentes valseuses, fières de leurs succès mondains, mais aussi de petites têtes folles, ne songeant qu'au plaisir et à la toilette, frivoles de goût, légères d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.

«Mais elles vont au cours!» m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas! L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui à les promener à travers la science, sans ordre ni méthode, à toucher légèrement à toutes les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous les sujets, à introduire et à empiler dans leurs jeunes cervelles mille et mille notions confuses et indigestes, en un mot, à leur donner les apparences de l'instruction plus que la réalité du savoir et le discernement de la raison. On traite leur pauvre tête comme un vulgaire phonographe, comme une simple horloge à répétition, comme un mécanisme automatique, en la forçant à enregistrer fidèlement, à reproduire exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage recommandation de Montaigne qu'«il ne faut pas attacher le savoir à l'âme, mais l'y incorporer,» qu'«il ne faut pas l'en arroser, mais l'en teindre,» on demande trop à leur mémoire qui est surmenée, persécutée, violentée. Et comme je comprends bien qu'après plusieurs années d'un traitement aussi féroce, nos jeunes filles de condition prennent l'étude en horreur et se jettent passionnément sur les chiffons et les romans! A cela, quel remède?

IV

Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit être double: les élever plus fortement à la connaissance de la vérité, les préparer plus sérieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se tiennent.

Voici ce que M. Alfred Mézières pense de la première: «En général, les jeunes filles françaises n'ont que trop de tendance à la frivolité, trop de goût naturel pour le succès, trop de désir de plaire. On devrait les préserver avec soin de la légèreté d'esprit qui est leur défaut capital, les habituer à réfléchir et à penser.» Oui; une pédagogie bien comprise se fera une loi d'élever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler une âme plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci de la réflexion. A cette fin, elle tâchera surtout de faire entrer dans la tête des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait coutume d'insister) que «leur éducation n'est pas finie à dix-huit ans et que la première robe de bal n'a, pas plus que le diplôme de bachelier pour les jeunes gens, la vertu de donner à leur science son parfait développement 73.» Est-ce donc si difficile?

Note 73: (retour) Cité par Rebière, Les Femmes dans la science, menus propos, p. 339.

Je me refuse à croire que la légèreté féminine soit incurable. On calomnie le sexe faible en lui prêtant je ne sais quelle impuissance à s'instruire et à raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou autres futilités mondaines. Il n'en est pas moins vrai que «ce qui leur manque le plus (c'est encore M. Mézières qui parle), ce sont les goûts sérieux. Il faut éveiller en elles l'amour de l'étude, leur faire lire et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dégoûter ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littérature est inondée et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le mépris de tout ce qui ne l'est pas 74

Faute de cultiver, d'éclairer, de redresser même le goût littéraire des femmes, le goût public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est beau et bon ne réussissant jamais sans elles. «Tout ce qui peut arracher les femmes à l'inutilité d'une existence mondaine ou misérable est un bien pour la patrie, un gage d'avenir 75.» A ces mots de Mme Edgar Quinet, nous ajouterons que détourner les femmes de la littérature légère ou vicieuse qui s'étale dans les livres et les journaux, est tout profit pour l'esprit national et la moralité publique, parce qu'en plus de la maternité physique, la femme est appelée à faire oeuvre de maternité morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les enfants de son âme et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait, avec la vie, tous les germes de progrès, l'idée qui éclaire, l'amour qui enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanité. On lit dans les «Lois» de Platon: «Les femmes ont une si grande influence sur les hommes que ce sont elles qui déterminent leur caractère. Partout où elles sont accoutumées à une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les hommes sont corrompus et amollis.» Tâchons donc de les rendre sérieuses.

Note 74: (retour) Le Travail des femmes. Revue encyclopédique, loc. cit., p. 908-909.
Note 75: (retour) Ibid., La Femme moderne, p. 882.


CHAPITRE II

Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles


SOMMAIRE

I.--L'éducation des filles doit être conforme aux destinées de la femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--Éduquer, c'est former une personne humaine.

II.--Culture «rationnelle».--A propos de l'enseignement secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction professionnelle.--Écueils à éviter: l'inflation des études et le surmenage des élèves.

III.--Culture «morale».--Après la formation de la raison, la formation de la conscience et de la volonté.--Menus propos de pédagogie féminine.--Idées nouvelles sur l'éducation des filles.--La «dogmatique de l'amour».--Nos scrupules.

IV.--Culture «sociale».--Esprit nouveau de l'éducation moderne des filles.--Ou est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles objections: ce qu'on peut y répondre.

V.--Culture «religieuse».--L'ame des femmes et le besoin de croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si l'instruction est un danger pour la religion et la moralité des femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable a la piété et a la vertu des filles.


Après avoir rappelé sommairement le but élevé auquel doit tendre la pédagogie féminine, il importe, ne fût-ce que pour donner à nos idées plus de relief et de précision, d'indiquer les principes directeurs auxquels nous subordonnons l'éducation moderne des jeunes filles.

I

Quelle est, au voeu de la nature, la destinée normale de la femme?--Être épouse, être mère. De son organisme physique et de sa constitution mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualités et de ses faiblesses, de l'impressionnabilité inquiète de ses nerfs comme de la chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprême se dégage avec toute la clarté propre aux vérités universelles. La maternité? mais c'est le cri de son âme! Par la maternité, elle exerce la plénitude de sa fonction, elle utilise tous ses trésors de vie; par la maternité, elle goûte sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle épuise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la maternité, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'à l'immolation de son être aux fins éternelles de l'humanité.

Si déjà l'homme a pour destination sociale d'être époux et père, s'il ne remplit vraiment tout son rôle, s'il ne connaît à fond toute la vie qu'à la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux responsabilités de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la nature a soumise à des fatalités plus nombreuses, à des servitudes plus dures, dans l'intérêt manifeste de la perpétuation de l'espèce? La maternité est sa raison d'être, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.

De là, cette grave conséquence que l'éducation doit la préparer à cette vocation auguste, lui en faire comprendre la dignité, lui en faire chérir les devoirs. C'était l'avis de Mme de Staël: «Il faut élever la jeune fille avec la pensée constante qu'elle sera un jour la compagne de l'homme.» Et Marion ajoute avec force qu'une pédagogie, qui ne mettrait pas ce «lieu commun» au rang de ses principes, serait «extravagante ou criminelle» 76.

Note 76: (retour) La Psychologie de la femme, p. 242.

Mais, en fait, le mariage n'est point la destinée de toutes les femmes. Après la règle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs laissant à l'homme l'initiative des ouvertures et l'antériorité du choix, beaucoup de femmes sont condamnées à vivre et à vieillir solitaires. Et le célibat est, pour le plus grand nombre des filles, une source d'épreuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain, isolées, délaissées, déclassées, elles ont mille peines à se suffire à elles-mêmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indépendants. Bien que, par nature et par destination, la femme soit vouée à la vie de famille et à la paix du foyer, il faut néanmoins que l'éducation lui permette de se faire, en cas de nécessité, une libre place au soleil. Là est, pour les vieilles filles, la dignité et le salut. Et combien de veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement, démunies et désemparées, dans l'infériorité ou la misère? Les mettre à même de faire face aux éventualités les plus lourdes de l'existence par un travail indépendant et sûr, tel est le plus grand service que l'éducation puisse rendre à la généralité des femmes.

Et encore, avant d'être épouses et mères, elles sont femmes. Disons plus: en elles, comme en nous, les caractères généraux et les besoins communs de l'humanité priment les traits spéciaux et les tendances distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent être éduquées pour elles-mêmes, pour leur bien propre, pour leur honneur, pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de la féminité, il importe de ne point négliger les attributs supérieurs de l'humanité, dont elles sont les membres vivants au même titre que les représentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire à Fénelon que «la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes,» et que, de ce chef, «elles sont la moitié du genre humain, rachetée du sang de Jésus-Christ et destinée à la vie éternelle.»

En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de l'éducation est le même, à savoir l'élévation de la personne humaine à toute la perfection dont elle est capable. Et cette éducation, nous avons trois raisons pour une de la donner pleinement à la femme: parce qu'elle est un être de chair et de sang, de raison et d'amour, un individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanité pensante et souffrante, une personnalité morale qui doit être cultivée pour elle-même; parce qu'elle est destinée au rôle d'épouse et de mère, et qu'appelée à régler tout le détail des choses domestiques, elle ruine ou soutient les maisons, et qu'investie de la royauté du foyer, elle est le bon ou le mauvais génie de la famille; parce qu'enfin, ayant «la principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le monde,» comme dit encore Fénelon, elles tiennent entre leurs mains la dignité, la moralité, l'avenir même de la société. Élever et fortifier la femme, élever et préparer la mère, de telle sorte qu'épouse, fille ou veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons à l'éducation moderne des filles.

Il s'ensuit que les femmes doivent être élevées aussi bien que les hommes, et qu'a cette fin elles ne méritent ni dédain ni adulation; car le dédain les voue à l'ignorance et à la médiocrité, tandis que l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et futiles, les agréments superficiels et vains. Traitons-les donc avec respect, prenons-les au sérieux; fortifions leur faiblesse par une culture aussi complète que possible, par une éducation rationnelle, morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui résument tout notre programme pédagogique, ont besoin d'explication.

II

Premièrement, la culture de la femme doit être rationnelle. Autrement dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit appropriée aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.

Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins favorables s'y résignent avec mélancolie, comme à une fatalité inéluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'être moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir, la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la même manière? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes intellectuelles ne coïncident pas absolument avec les nôtres; parce que son organisme est plus délicat et sa sensibilité plus vive; parce que sa nature même la voue à un autre rôle dans la famille, à une autre place dans la société; parce qu'elle ne sert point de même façon les destinées de la race et les intérêts essentiels de l'humanité.

Toutes ces disparités de nature et de fonction entre l'homme et la femme s'opposent à l'uniformité des programmes, des études et des disciplines. Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre l'instruction donnée et le sexe qui la reçoit. «Comme notre corps ne se nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digère,» de même «on ne s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile.» Et M. Ernest Legouvé induit de cette comparaison que «la femme a droit à être élevée aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme,» et que «même dans le cas où on leur enseignerait à tous deux la même chose, il faut la lui enseigner, à elle, différemment 77.» Il ne s'agit pas, bien entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science édulcorée et fade, une science ad usum puellarum, mais seulement, comme l'a dit un maître en pédagogie, M. Gréard, «de leur rendre la vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dégageant de tout ce qui n'est pas indispensable à l'éducation de l'esprit 78.» Y a-t-on réussi?

Note 77: (retour) Le Travail de la femme. Revue encyclopédique, loc. cit., p. 908.
Note 78: (retour) L'Enseignement secondaire des filles, p. 142.

A peu près. Les jeunes filles ont maintenant des lycées, des collèges, des pensionnats séparés. On s'est efforcé de les préserver, autant que possible, des programmes encyclopédiques qui accablent les garçons. Elles ne sont pas, les heureuses créatures, hantées, poursuivies, étreintes par le cauchemar du baccalauréat. Plus souple et plus libre, leur instruction, répartie entre maîtres et maîtresses, a pour sanction des examens de fin d'études ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute, l'enseignement secondaire spécial des jeunes filles, tel qu'il a été organisé par la loi du 21 décembre 1880, nous paraît judicieusement compris et dosé. On sait, d'ailleurs, s'il a réussi! Depuis sa création, l'effectif de sa clientèle n'a pas cessé de suivre une progression régulière; et il sert trop bien les desseins du féminisme pour qu'on puisse douter de son extension croissante.

Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est entré dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacré-Coeur a proposé, non sans éclat, de fonder à Paris, au centre des lumières, une École normale congréganiste rivale de celle de Sèvres, destinée à fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre les établissements de l'État, auxquels «il ne manque humainement rien.» Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein était exposé--Les Religieuses enseignantes et les Nécessités de l'Apostolat--a été mis à l'index par une décision de la Sacrée-Congrégation des évêques et réguliers en date du 27 mars 1899. Le Saint-Siège a préféré s'en remettre aux instituts religieux du soin de prendre «les moyens idoines qui leur permettront de répondre amplement aux désirs des familles et d'élever les jeunes filles à la culture qui convient aux femmes chrétiennes.» Il faut avouer que, si imparfait que puisse être l'enseignement congréganiste, l'innovation projetée avait le très grave inconvénient de détruire l'active émulation et la diversité féconde des communautés enseignantes de femmes, en leur imposant une même préparation, une même discipline scolaire, un même entraînement pédagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de l'Université de France, l'Église n'a pas voulu soumettre ses oeuvres d'éducation à l'uniformité régimentaire.

Et là, précisément, est le vice de notre système d'enseignement officiel qui, rétréci par des vues trop étroites, ne convient qu'aux besoins et aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilégiées. Fénelon a écrit que «le résultat d'une éducation bien entendue doit nous mettre à même de remplir avec intelligence les devoirs de notre état.» C'est une parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une femme, sinon d'élever et d'instruire ses enfants, de diriger son intérieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dépenses, de balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence et économie? Cela étant, je me demande si nos pédagogues ne sacrifient pas aujourd'hui le nécessaire au superflu. Tels qui croiraient déroger en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un ménage en beurre, sucre ou café, trouvent naturel de lui demander la quantité d'oxygène ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous d'organiser le mandarinat féminin à côté du mandarinat masculin! Un régime aussi sot nous donnerait une jolie société: ni hommes ni femmes, tous diplômés.

Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux agir sur la vie, puisque le mariage et la maternité sont la destinée normale de la femme, puisqu'il lui appartient de créer le foyer où grandiront les générations nouvelles, il est un sujet féminin, par excellence, qu'il importerait de joindre à tous les degrés de l'enseignement des jeunes filles, c'est à savoir l'hygiène du logis, de la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes d'instruction, qu'une place tout à fait insuffisante. Serait-il donc si difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, à une crèche, à un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-nés? Tenez pour assuré qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et en os, qu'une poupée à ressorts et à falbalas.

Pourquoi même n'est-on pas entré résolument dans la voie de la différenciation et de la variété des enseignements? Pour qu'une femme puisse vivre, en cas de nécessité, du travail de ses mains, il serait urgent de développer l'enseignement professionnel sous toutes ses formes: 1º l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les fromageries et les fermes modèles, en instituant de nouvelles écoles d'agriculture et d'horticulture; 2º l'enseignement industriel, en favorisant l'extension et le progrès des arts de la femme dans toutes les branches de la production manufacturière; 3º l'enseignement commercial, en mettant à la portée des jeunes filles les ressources d'une instruction réservée trop exclusivement aux jeunes gens dans nos Écoles de commerce récemment créées. Combien de femmes, ainsi armées par une instruction technique sagement appropriée à leur sexe, seraient capables de diriger, aux champs ou à la ville, avec autant d'habileté que de profit, un domaine, un atelier ou un négoce?

Sur ces points, tous les groupes féministes sont d'accord: l'enseignement spécial est encore à créer pour la femme. Les deux sexes devraient recevoir une instruction adaptée au milieu dans lequel ils sont appelés à vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une instruction commerciale ou industrielle dans les agglomérations urbaines ou les centres manufacturiers. Depuis quelques années, les féministes de toutes nuances ont émis voeu sur voeu, afin de déterminer les pouvoirs publics à organiser et à multiplier au plus vite les écoles professionnelles de filles. Voilà de l'émancipation pédagogique saine et sage. Mais, sur ce point, l'État ne semble pas pressé de nous donner satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrès à réaliser, puisque l'enseignement spécial des garçons,--et surtout l'enseignement agricole,--est lui-même manifestement insuffisant.

Dresser la jeune fille aux tâches sacrées de la maternité, à la bonne tenue du foyer, à l'hygiène savante de la maison, à la pratique habile d'un métier ou d'une profession, voilà déjà des points essentiels auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place éminente qu'ils méritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du brevet supérieur qui en est la plaie inséparable, il n'est pas très difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-écueils dont il faudrait, coûte que coûte, le garantir: j'ai nommé l'inflation des études et le surmenage des élèves.

Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui réclameront à bon droit une instruction soignée, une culture complète. S'il est peu raisonnable de vouloir instruire supérieurement toutes les femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux douées les hautes spéculations de la pensée. Suivant le joli mot de M. Anatole France, «la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et ses diaconesses 79

Note 79: (retour) Le jardin d'Épicure, p. 192-193.

Par malheur, beaucoup de maîtresses ont le tort (cela est particulièrement vrai des congréganistes) de s'appliquer à faire de leurs élèves, par une culture intensive des plus artificielles, de petites personnes, complètes et universelles, des «natures éminemment besacières», comme eût dit Alfred de Musset, des cervelles richement meublées en apparence, médiocrement instruites en réalité. Chaque maison brûle d'inscrire sur son palmarès de fin d'année le plus grand nombre de brevetées qu'il est possible; et l'on gave, en conséquence, les pauvres petites pensionnaires! Cette maladie du diplôme commence à pervertir les études féminines, surtout dans les établissements religieux.

Cela même nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne perde peu à peu l'incontestable supériorité qu'elle possède sur l'instruction des garçons. Ajoutons que, sans même qu'on élargisse officiellement les programmes, les maîtresses, religieuses ou laïques, se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur préoccupation--et leur plus grave défaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le malheur est qu'elles y réussissent parfois, tant leur parole coule avec aisance et fuit avec volubilité. Les femmes, en général, se dispersent, se traînent, se noient dans un flot d'explications électriques et torrentielles. D'où l'on a pu dire qu'elles sont moins bien douées que les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des écoles mixtes est confiée, presque partout, à des instituteurs, tandis que les classes enfantines sont laissées naturellement aux institutrices.

On pense bien que les féministes s'en plaignent. La Gauche du parti a émis le voeu «que l'enseignement à tous les degrés, y compris l'Université, fût confié aux deux sexes indistinctement 80.» Mais, pour enlever aux hommes les chaires qu'ils détiennent, ces dames ont un moyen plus décisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement secondaire des filles, dont les programmes et les méthodes nous semblent infiniment supérieurs à ceux de nos lycées de garçons. Après quoi, on verra, si elles y tiennent, à ouvrir aux plus dignes les chaires de nos Universités. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office du maître est de solliciter, d'éveiller les esprits plutôt que de les bourrer,--l'instruction devant être subordonnée expressément à l'éducation.

Note 80: (retour) Voir la Fronde du 9 septembre 1900.

Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est-à-dire non seulement appropriée aux devoirs des futures mères en même temps qu'à la condition sociale des jeunes filles, mais encore tournée judicieusement à l'amélioration intellectuelle de leur sexe, de manière à redresser les imperfections, à fortifier les faiblesses, à parfaire les insuffisances de l'esprit féminin.

Ainsi, nul ne conteste aux femmes la faculté de retenir; mais il ne faut pas qu'elles apprennent et répètent à vide, sans contrôle ni réflexion. Nul ne leur conteste l'imagination; mais il né faut pas que ce don d'invention aventureux se développe au détriment de la logique et de la raison. Non qu'elles soient incapables de généralisation; mais elles généralisent trop vite, sans méthode, sans patience, sans scrupule. Non qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hâte, sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont même capables de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que «de seconde main 81», ou, comme dit Mme de Maintenon, «elles ne savent qu'à demi.» Raison de plus pour les prémunir contre elles-mêmes. Se défier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre, travailler lentement, c'est à quoi la femme semble plus impropre que l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout, c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de réfléchir, moyennant quoi je ne serais pas surpris que la futilité des femmes se transformât en cette curiosité large et désintéressée qui fait les esprits fermes et les belles intelligences.

Note 81: (retour) Marion, Psychologie de la femme, p. 217.

Quant à surmener nos écolières de gymnase comme on force la floraison d'une plante rare, je ne sais point d'exagération plus absurde et plus périlleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au grand air, qu'une culture savante distribuée avec excès dans l'atmosphère lourde des serres. Est-ce à dire que la robustesse du corps soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille exemples prouvent que, chez les hommes, la débilité physique n'est pas un obstacle aux oeuvres de science et même de génie. Mais pourquoi charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand nombre? Ne les écrasons point sous prétexte de les instruire. «C'est la raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir, elles auraient trop de peine à les porter.»

A la vérité, le tempérament de la femme évolue plus rapidement que celui de l'homme. La transformation des filles est plus précoce et aussi plus accidentée que celle des garçons. A cette occasion, les hygiénistes et les médecins nous avertissent qu'il serait d'une fâcheuse imprudence de soumettre les étudiants et les étudiantes au même entraînement cérébral. Un professeur, qui a surveillé des milliers de jeunes filles, atteste l'extrême fréquence des absences motivées par leur santé 82. A pousser trop vivement leurs études, beaucoup se heurtent aux résistances de la nature qui se venge, parfois avec cruauté, de la violence qu'elles lui ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux écueils,--nous voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des élèves,--quand nous examinerons plus loin les systèmes d'«instruction et de coéducation intégrales», qui figurent au programmé de la Gauche féministe.

Note 82: (retour) P. Augustin Rösler, La Question féministe, p. 123.

III

Deuxièmement, la culture de la femme doit être morale. Après la formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses se tiennent. Ce serait déjà un progrès considérable de mettre en honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes filles en réflexions salutaires, une culture prévoyante qui les rende capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu à peu, dans les familles, à cette culture superficielle ramassée négligemment dans les cours mondains, à cette culture mensongère faite de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agréments de salon, qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygiène et de la direction du ménage, du développement physique et moral de l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la dignité de la mère.

Joignons qu'une conduite irréprochable ne se conçoit guère sans un jugement droit. Apprenons à bien penser et, du même coup, nous apprendrons à bien agir. Une instruction purement décorative n'a pas de valeur éducatrice. On peut être un lettré ingénieux, subtil, orné, accessible aux raffinements de la pensée, amoureux des élégances de la forme, et n'être, malgré cela, qu'un triste sire. Les gens cultivés ne sont aucunement à l'abri des écarts et des chutes. L'instruction doit donc être soutenue et complétée par des habitudes de réflexion active, de discernement sage et de forte conviction. «Former des esprits capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idéal de l'éducation moderne;» et Mlle Dugard nous assure que «c'est de lui que l'Université s'inspire dans la direction des jeunes filles 83

Note 83: (retour) De l'Éducation moderne des jeunes filles, p. 7.

Très bien. Mais que cette nouveauté soit du goût des parents, c'est une autre affaire. Jusqu'à ce jour, la mode et la tradition préconisent, pour les filles, une éducation pusillanime et timorée qui, au lieu de développer les énergies latentes, détourne de l'action, paralyse l'effort, incline les volontés à la résignation, à l'effacement, à l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mères, entourées d'une sollicitude inquiète, élevées en vue de la tranquillité, du désoeuvrement et du bien-être, habituées à ne jamais faire un pas ou dire un mot sans autorisation, toujours accompagnées, surveillées, annihilées, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par procuration. Toute responsabilité les effraie. Domestiquées par avance, elles se défient de la moindre liberté. Sans convictions éclairées, sans énergie, sans initiative, mal préparées à la vie, puisqu'elles ne connaissent le monde que par les distractions énervantes et la politesse mensongère des salons, l'âme faible et le corps anémié, elles semblent faites pour devenir la chose d'un maître. L'époux peut venir: l'esclave est prête.

Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient à la merci de la première volonté forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il sage, est-il bon de travailler à leur diminuer l'âme, à déprimer, à étouffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de Fénelon: «Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les fortifier!» Il y a place ici pour une émancipation pédagogique des plus louables et des plus urgentes. Qu'est-ce à dire?

Il est clair que l'éducation moderne des filles doit avoir pour but essentiel d'accroître et d'affermir en elles tout ce qui peut faire contrepoids à l'émotivité affective, à l'excitabilité capricieuse qui constitue le fond de leur nature, de manière à soumettre leur sensibilité au contrôle de la raison et à l'empire de la volonté. Son premier devoir est de tonifier leur nervosité par un régime sain et une règle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une âme bien équilibrée se plaît à habiter une chair florissante, la pratique bien entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'énervement des bals et des soirées. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et à la maternité plus de vigueur et de santé.

Pour être morale, l'éducation s'appliquera encore à développer en elles la franchise et la sincérité. On sait que la jeune fille est volontiers compliquée, fuyante, rusée. A lui faire perdre le goût des voies obliques, des détours habiles, des petits manèges artificieux, à lui inspirer le culte de la loyauté, l'amour de la droiture, la rectitude scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidité d'âme qui servira de caution à ses plus gracieuses qualités. Mais ce que l'éducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volonté. De ce côté, il y a infiniment à faire: d'abord, pour la dégager du sentiment et de l'impressionnabilité qui la troublent, de l'impulsion irréfléchie et de l'entêtement obstiné qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers le bien, pour la soumettre à la loi du devoir, pour la plier au frein d'une conscience droite et pure, de façon qu'alors même où tout appui viendrait à lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le gouvernement de soi-même.

Le temps n'est plus où la contrainte suffisait à assurer la soumission, de la jeunesse. C'est par une adhésion réfléchie et spontanée que les enfants d'aujourd'hui doivent être amenés à la subordination, à l'obéissance, au sacrifice. La force d'âme est le viatique des faibles. C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'élever à la virilité morale. Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus nécessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre à leurs enfants. De leur culture dépend notre honnêteté. Préparer nos filles à donner des hommes à la France de l'avenir, tel est le but à poursuivre. C'est à bon escient que, sur la médaille frappée pour commémorer la fondation de l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a gravé cette légende: Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet.

Si austères que puissent paraître ces idées, elles ne portent pas atteinte aux grâces de la féminité. Elles les élèvent et les ennoblissent, voilà tout. Qui sait même si cette façon de prendre la vie pour ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire comme une épreuve et un devoir, ne ramènera pas notre jeunesse dorée à une conception plus exacte de la grandeur du mariage et de la dignité du foyer?

On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les plus fortunées. Les unes, imbues des pires préjugés mondains, tiennent leur élégante frivolité pour le meilleur moyen d'attirer les épouseurs; et dédaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des goûts et des antécédents de leur futur époux, elles consentent à agréer les ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur la présentation improvisée d'un tiers complaisant. A trop se renseigner sur le caractère et la moralité d'un candidat, à vouloir se marier en connaissance de cause, à prétendre donner amour pour amour à qui seulement le mérite, elles risqueraient de passer pour «romanesques», tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard où l'argent a plus de part que l'affection, elles seront souvent considérées par leur milieu (ô l'étrange aberration!) comme des jeunes filles positivement «raisonnables».

Les autres, pieuses et candides, entretenues naïvement dans les plus sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis perdu, comme un Éden jonché de fleurs, où, appuyées sur le bras du prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rêves, elles vivront le roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables délices. Derrière ce joli décor, on oublie de leur montrer les réalités de l'existence et, après les félicités de demain, les obligations d'après-demain. Aux coeurs ingénus qui escomptent aveuglément une succession ininterrompue de bien-être, de contentement et d'ivresses, l'avenir prépare de cruelles déceptions. Pareil aux années qui passent en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies de son printemps sont brèves et fugitives; son été ne tarde guère à charger l'épouse des fruits de la maternité; puis vient l'automne, qui aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du ménage, de l'entretien et de l'éducation des enfants, des dépenses et des obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tôt venu, où l'hiver apporte avec lui les maladies et les défaillances de la vieillesse.

«Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en France, de leur cacher soigneusement?»--A cette question, que me posait un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence interdit de répondre par un précepte absolu et général. Mon idée est qu'il y a moyen d'éclairer, avec tact, la curiosité des grands enfants sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et même en évitant les révélations trop brusques, en procédant par gradations habiles, en s'abstenant avec soin de toute crudité de langage, en enveloppant la vérité d'un voile de précautions nécessaires, il y a peut-être, en certains cas, plus d'avantages que d'inconvénients à fournir à une jeune âme certains avertissements sur les matières les plus délicates.

Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener à bonne fin? A cela, je le répète, point de règle unique. Nous ne croyons pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les jeunes filles à l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait trop simple. Nombreuses sont celles que vous amènerez plus sûrement jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur dévoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des éclaircissements préventifs, les écarts éventuels, les complaisances possibles, les capitulations faciles de la femme mariée, en supprimant la barrière que nos moeurs françaises ont élevée entre les deux phases de leur vie, ne nous paraît pas un moyen infaillible de les préparer à mieux servir les intérêts de la race, à mieux remplir les devoirs du foyer.

Et pourtant, dans son livre sur «La nouvelle éducation de la femme dans les classes cultivées», Mme d'Adhémar émet hardiment l'avis qu'on renverse «la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la vie de jeune fille et la vie de jeune femme,» quitte à la remplacer par «une grille transparente à travers laquelle se découvrira, petit à petit, quelque chose de l'inévitable avenir.» De deux choses l'une, dit-on encore, ou le futur mari sera honnête, ou il ne le sera pas. Dans le premier cas, le brave homme trouvera son compte à recevoir des mains d'habiles éducatrices une femme complètement élevée; dans le second, il serait criminel de confier l'achèvement de l'éducation féminine aux fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La jeunesse doit connaître la vie avant de la vivre.

Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais à tout apprendre avant l'âge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosité risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une éducation plus élargie, il ne me paraît pas indispensable de les instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de leçons générales, d'après un programme arrêté d'avance, de «l'exercice normal des sens selon les règles établies par la morale religieuse.» J'ai quelque peine à me figurer les «Dames du Préceptorat chrétien», dont Mme d'Adhémar rêve la création, s'appliquant avec sincérité à étudier entre elles et à commenter devant leurs élèves «la dogmatique de l'amour», sous prétexte que celui-ci émane du ciel et qu'il mérite l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage sont-elles si nécessaires aux jeunes filles pour les préparer efficacement à leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses n'a pas empêché nos aïeules et nos mères de comprendre et d'accomplir magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.

Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas à craindre que «les nobles ouvertures de l'enseignement chrétien» inquiètent, agitent, échauffent certains tempéraments? Y a-t-il prudence à provoquer en toutes les âmes l'éveil des sens et la conscience du sexe? A-t-on réfléchi aux difficultés presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou l'institutrice traitera éloquemment de l'amour divin, et voilà des pensionnaires qui s'éprendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice expliquera, avec une chaude persuasion, les mystères de l'amour naturel, et de tels éclaircissements ne peuvent être sans danger pour les écolières, ni sans appréhension pour les parents. Gardez-vous d'effaroucher la sainte pudeur, sous prétexte de renoncer aux calculs étroits d'une pruderie imprévoyante et sotte! A vouloir délivrer radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pédagogie hardie fait songer (excusez le mot) aux pêches sans fraîcheur et aux jeunes filles «sans duvet» 84. Froissée trop tôt dans sa candeur par des mains rudes et indiscrètes, une âme d'adolescente peut en être meurtrie ou fanée pour la vie.

Note 84: (retour) Léon Crouslé, Nouvelle éducation de la femme dans les classes élevées. Le Féminisme chrétien, année 1897-1898, p. 8.

Encore une fois, la règle à suivre en ces matières infiniment graves dépend des natures et des tempéraments. Comme un caillou jeté dans une eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non, la transparence de la source entière, il est des âmes pures dont la connaissance des choses de la vie ne parvient jamais à altérer l'admirable sérénité, et des âmes troubles dont la moindre secousse remue toutes les fanges. Aux premières, dont l'honnêteté est foncière, vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la pureté n'est que superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrétion la lumière et la vérité.

Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences particulières, et non par enseignement public. Et nous maintenons en principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous mystérieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus délicat que la formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains éclaircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans déflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire tomber la poussière de ses ailes.

Cette tâche exige la délicatesse et l'inspiration d'une mère. Et les institutrices, religieuses ou laïques, ne sauraient suppléer celle-ci que rarement, avec l'agrément de la famille, sous forme d'avertissements intimes, en y mettant toutes sortes de précautions et de ménagements. Il y aurait imprudence à ériger en règle générale, en système pédagogique, des divulgations publiques et collectives qui ne sont que très exceptionnellement désirables ou possibles. L'éducation d'une conscience se peut faire, Dieu merci! sans qu'une maîtresse ait besoin de mettre à nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.