The Project Gutenberg eBook of Le féminisme
Title: Le féminisme
Author: Émile Faguet
Release date: June 10, 2019 [eBook #59719]
Language: French
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ÉMILE FAGUET
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Le Féminisme
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
Le Féminisme
EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
Ouvrages de M. Émile Faguet
| Seizième siècle, études littéraires, un fort vol. in-18 jésus, 16e édition, broché. | 3 50 |
| Dix-septième siècle, études littéraires, un fort volume in-18 jésus, 34e édition, broché. | 3 50 |
| Dix-huitième siècle, études littéraires, un fort volume in-18 jésus, 31e édition, broché. | 3 50 |
| Dix-neuvième siècle, études littéraires, un fort volume in-18 jésus, 35e édition, broché. | 3 50 |
| Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle. Trois séries, formant chacune un volume in-18 jésus, broché. | 3 50 |
| L'ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend séparément. | |
| Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire, troisième mille. un vol. in-18 jésus. | 3 50 |
| Propos littéraires. Cinq séries, formant chacune un volume in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément). | 3 50 |
| Propos de théâtre. Cinq séries, formant chacune un volume in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément). | 3 50 |
| Le Libéralisme. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché. | 3 50 |
| L'Anticléricalisme. Un vol. in-18 jésus, septième mille, broché. | 3 50 |
| Le Socialisme en 1907. Un vol. in-18 jésus, huitième mille, broché. | 3 50 |
| Le Pacifisme, un vol. in-18 jésus, troisième mille, broché. | 3 50 |
| Discussions politiques. Un vol. in-18 jésus, broché. | 3 50 |
| La Démission de la Morale. Un volume in-18 jésus, broché. | 3 50 |
| En lisant Nietzsche. Un volume in-18 jésus, cinquième mille, broché. | 3 50 |
| Pour qu'on lise Platon. Un vol. in-18 jésus, broché. | 3 50 |
| Amours d'hommes de lettres. Un volume in-18 jésus, cinquième mille, broché. | 3 50 |
| Simplification simple de l'orthographe. Une piqûre in-18 jésus. | 0 60 |
| Madame de Maintenon institutrice, extraits de ses lettres, avis, entretiens et proverbes sur l'Education, avec une introduction. Un volume in-12, orné d'un portrait, 3e édition, broché. | 1 50 |
| Corneille, un vol. in-8º illustré, 9e édition, broché. | 2 » |
| La Fontaine, un vol. in-8º illustré, 11e édition, broché. | 2 » |
| Voltaire, un vol. in-8º illustré, 8e édition, broché. | 2 » |
| Ces trois derniers ouvrages font partie de la Collection des Classiques populaires, dirigée par M. Emile Faguet. | |
| Discours de réception à l'Académie française, avec la réponse de M. Emile Ollivier, une brochure in-18 jésus. | 1 50 |
| Réponse de M. Emile Faguet au discours de réception de M. René Doumic. Séance de l'Académie française du 7 avril 1910. Une brochure in-18 jésus. | 1 » |
| Cours de poésie française. Leçon d'inauguration. Une piqûre. | 0 50 |
ÉMILE FAGUET
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Le Féminisme
PARIS
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE. OUDIN ET Cie
15, rue de Cluny 15
1910
Le Féminisme
IDÉES GÉNÉRALES
M. Charles Turgeon a publié sur le Féminisme français[1] le livre le plus complet, le plus documenté, le plus compréhensif qui ait jamais été écrit, non seulement sur le féminisme français, mais sur le féminisme de toute la planète. Il a tout lu, tout noté, et il emploie tout ce qu'il a lu et toutes ses notes. Son livre est, ores et déjà, le livre classique sur la matière.
[1] Librairie Larose, 28, rue Soufflot, Paris.
Il ne faudra pas s'arrêter à ce qui pourra désobliger un peu ou égayer trop à la lecture des premières pages, sans compter les autres. M. Turgeon n'a pas de goût. Il est trop long. Il ignore que le secret d'ennuyer est celui de tout dire et surtout de tout répéter. Ce qu'il nous apprend en deux volumes aurait pu être dit en un seul, et aurait gagné à cette compression. De plus, M. Turgeon a une manière tantôt déclamatoire, tantôt plaisante, toujours banale, qui peut irriter les délicats, qui sont «malheureux» sans doute, mais dont il faut ménager les susceptibilités.
Ce qui est plus gênant, c'est que, bien souvent, on hésite sur les tendances du livre de M. Turgeon. Les conclusions de cet ouvrage sont formellement «féministes»; mais il est si facile de s'égayer sur les ridicules du féminisme, et M. Turgeon sait si peu se refuser ce divertissement inoffensif, qu'à chaque instant on le croit parti pour la croisade antiféministe la plus belliqueuse. Il en résulte une certaine indécision, qui, pour n'être pas dans l'esprit de l'auteur, naît, cependant, et par sa faute, dans celui de son lecteur.
Il est certain, qu'à avoir la mémoire hantée de certains manifestes clamés dans les congrès féministes; du livre de M. Jules Bois ou de celui de M. Léopold Lacour, tout remplis d'un lyrisme échauffé qui n'a avec l'observation et la logique que rapports lointains; d'effusions, lyriques encore, comme celles de M. Jean Izoulet: «cette flore psychique, flore d'ombre pendant tant de siècles, ne demande qu'à s'élever et à s'épanouir... C'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable jardin secret,»—on est tout porté à prendre le féminisme par ses aspects réjouissants, quand bien même on est animé à son égard des intentions les meilleures. Mais il faudrait laisser résolument de côté tout ce galimatias à l'usage et peut-être à destination de «pecques provinciales», lesquelles sont en bon nombre, surtout à Paris, et ne jamais quitter le fond des choses, qui est sérieux, qui est même tragique et qui n'est aucunement du domaine de la romance sentimentale.
M. Turgeon a trop souvent quitté la grande route pour les chemins de traverse faits à souhait pour le plaisir des yeux malins. Son livre, sans y rien perdre de sa solidité, y a perdu un peu d'autorité.
Malgré ses défauts, c'est un livre qu'il faut lire et qui dispensera de lire tous les autres. C'est le propre du livre classique. Je répète que M. Turgeon a écrit le livre classique sur la question.
I
L'essentiel du féminisme est ceci. La femme doit-elle être l'égale de l'homme à l'école, dans la famille, dans la vie civile, dans la vie sociale?—A toutes ces questions M. Turgeon, sauf quelques réserves et limitations très légères, a répondu: oui; et je suis absolument de son avis, un peu plus peut-être qu'il n'en est lui-même. Seulement, il a un peu confondu la question de droit et la question de pratique, et c'est précisément—complément à son livre, que je crois nécessaire et dont il ne me saura peut-être aucun gré—cette distinction que je veux faire ici avec toute la précision dont je puis être capable.
En droit, l'égalité dans la famille doit être absolue, par la bonne raison qu'elle existe en fait plus ou moins, et que là où elle existe en vérité, la famille est dans les conditions les meilleures où elle puisse être. Ne remarquez-vous pas que dans les familles qui vous environnent, c'est tantôt la femme, tantôt l'homme qui gouverne? Qu'est-ce à dire? qu'il y a, en moyenne, égalité des sexes dans le gouvernement de la famille. Comment donc la loi pourrait-elle décréter à l'avantage d'un sexe ou d'un autre une prééminence qui n'existe pas, puisqu'elle existe tantôt à l'avantage de l'un, tantôt à l'avantage de l'autre? Ces choses-là ne se décrètent pas. Elles sont, et la loi qui prétend les faire a ce ridicule ineffable de décréter une chose qui, là où elle est, serait sans elle, et là où elle n'est pas, ne sera pas, quoi que la loi en puisse dire.
Mais il y a des exceptions. Il est des familles,—et ce sont des familles d'élite, et qui prennent dans la société une importance considérable, et qui «font fortune», et qui établissent leurs enfants d'une manière à faire des jaloux,—il y a des familles où se fait un partage égal, parfaitement égal, du gouvernement et de l'autorité. Le mari consulte sa femme comme une égale; la femme consulte son mari comme un égal. Ils délibèrent sur tout et aussi bien sur ce qui concerne plus particulièrement la femme que sur ce qui concerne plus spécialement le mari, et leurs décisions sont toujours des accords et des ententes. J'avais tort de dire: «partage égal»: je devais dire: condominium; et c'est précisément l'égalité absolue.
Cette famille type, cette famille véritablement sociale, dont les autres ne sont que des manières d'ébauches, c'est celle-là que la loi devrait viser comme la vraie cellule sociale, la vraie, la pure, la seule rationnelle, encore qu'elle soit rare, et celle qu'on doit donner comme l'exemple et comme la règle.
En droit donc, ce que la loi devrait faire, c'est proclamer l'égalité de l'homme et de la femme dans la famille. Cela voudrait dire: la famille que je souhaite, c'est la famille où l'autorité est également partagée, ou plutôt la famille où les autorités sont confondues. Pour les autres, je n'ignore pas que l'autorité sera tantôt à l'homme, tantôt à la femme, selon que celui-ci ou celle-ci aura plus de volonté que l'autre. Mais ceci est affaire de fait et non de loi. Ce que je dis, c'est ce qui devrait être. Ce qui devrait être, c'est l'autorité à deux. Par mon texte, j'engage au moins les conjoints à se rapprocher de cet idéal ou plutôt de cette vérité.
Voilà en droit la solution sur la question de l'égalité des sexes dans la famille.
L'égalité civile consiste en ceci. Les femmes auront l'accès à toutes les fonctions civiles qui sont ouvertes aux hommes. C'est là qu'est le fort du débat; c'est là qu'est le feu. Je suis, avec M. Turgeon, malgré quelques hésitations qu'il montre sur ce point, pour la pleine admissibilité des femmes à toutes les fonctions civiles. Les objections sur ce point me paraissent si faibles qu'elles touchent, selon moi, au ridicule. On dit: les femmes ne sont pas assez intelligentes pour exercer les professions viriles. Tout d'abord, une réponse préjudicielle. La réponse, c'est: «Eh bien! alors!» Si elles ne sont pas assez intelligentes pour exercer ces fonctions, que craignez-vous d'elles? Laissez-les faire! Elles s'y casseront le nez et vous serez triomphants! Il est singulier qu'on défende à quelqu'un de monter à un mât de cocagne, précisément parce qu'il est incapable d'y grimper. «Toi, mon ami, tu es manchot. Il t'est défendu par la loi de t'approcher du mât.» Mais, au contraire! Si cela lui est interdit par la nature, il est bien inutile et très absurde de le lui interdire par la loi. Ce qu'il serait naturel et rationnel de lui dire, c'est: «Oh! toi! tant que tu voudras!» On ne raisonne pas de cette façon-là. On est suspect, quand on raisonne ainsi, de penser exactement le contraire de ce qu'on dit.
Mais admettons, et voyons ce qu'on dit d'un peu sérieux sur l'inaptitude des femmes aux professions viriles. On dit: «Jamais les femmes n'ont eu de génie! Elles n'ont ni écrit l'Iliade, ni peint la chapelle Sixtine, ni découvert l'attraction.» L'argument est puéril, et M. Turgeon a perdu bien du temps à le discuter. Est-ce qu'il s'agit de génie? Il s'agit de plaider des causes, de soigner des pneumonies, de juger des procès, d'écrire des articles et des romans, de professer la littérature et la physique, de préparer des remèdes dans une officine de pharmacien. Jamais il n'a fallu de génie pour tout cela. Les femmes sont aptes à tout cela, absolument aussi bien que les hommes, absolument. La «question du génie» se réduit à ceci: «Quelques hommes, vingt en vingt siècles, sont supérieurs à toutes les femmes.» Soit! Et que ce soit à la gloire du sexe viril. Mais cela n'empêche pas toutes les femmes, car une exception infinitésimale ne prouve rien pour la généralité, d'être égales en intelligence à tous les hommes. Dans la région immense qui va du génie, exclu, à la stupidité, les femmes sont tout simplement les égales des hommes. Il y en a de stupides, il y en a d'intelligentes, il y en a qui ont du talent, il y en a qui touchent au génie. Et exactement en toutes choses: en littérature, en jurisprudence, quoiqu'elles l'aiment peu, en philosophie, en mathématiques, en physique, en sciences naturelles. Il y a d'illustres noms féminins dans l'histoire de toutes ces grandeurs de l'esprit humain. Dès lors, que devient l'objection? Défendez, si vous voulez, aux femmes d'exercer les fonctions qui exigent du génie. J'en suis d'avis. Et puis cherchez les fonctions, exercées par les hommes, qui exigent du génie. Je serais curieux que vous m'en montrassiez une. Serait-ce celle de pharmacien ou celle de percepteur? Serait-ce celle de ministre de la justice, ou celle de président de la République?
Savez-vous de quoi sont victimes ceux qui élèvent cette objection? Ils sont victimes du parallélisme. Le parallèle est un des fléaux de l'humanité. On fait un parallèle entre César et Pompée. Il faut, dès qu'on a commencé, que tous les talents de César soient refusés à Pompée et tous les talents de Pompée refusés à César. On fait un parallèle entre Corneille et Racine. Il faut, dès qu'on a pris la plume ou la parole, que toutes les qualités qu'on croit découvrir dans Racine soient refusées à Corneille, et réciproquement. C'est une plaie; c'est un merveilleux outil à fausser l'entendement. De même on s'acharne au parallèle entre l'homme et la femme. Les qualités viriles ne sont pas des qualités féminines; les talents féminins ne sont pas des talents virils.
Il n'y a rien d'enfantin comme cette manière de voir et de raisonner. Exactement comme chez les animaux, il y a infiniment plus de ressemblances que de différences entre l'homme et la femme. Réfléchissez-y. Vous avez un type convenu de l'homme. Eh bien, songez combien il vous est arrivé de fois de dire: «Cette femme est un homme. C'est même un gendarme; c'est même un procureur.» Vous avez un type convenu de la femme. Songez comme il vous est arrivé souvent de dire: «Cet homme est une femme. C'est même une coquette, c'est même une ménagère. C'est même une femme du monde. C'est même une modiste.» Si, tant de fois, une femme a répondu au type que vous vous étiez fait de l'homme et tant de fois un homme s'est ajusté au type que vous vous étiez fait de la femme, c'est que le type homme et le type femme n'existent pas, et sont à peu près de convention. C'est que comme l'a dit Fourier, «il y a des hommes qui sont femmes par la tête et par le cœur et des femmes qui sont hommes par le cœur et par la tête».
L'homme est une femme plus robuste, la femme est un homme capable de maternité, et voilà toutes les différences, ou il s'en faut de peu. Comme intelligence et comme sentiments, ils sont les mêmes, avec quelques tendances générales un peu différentes, qui sont le résultat beaucoup plus des traditions et de l'aménagement social que de la nature primitive. Il n'y a que chez quelques rares insectes que le mâle est essentiellement différent de la femelle. Partout ailleurs mâle et femelle ont les mêmes instincts, la même capacité intellectuelle et se livrent aux mêmes travaux.
Autre observation, qui prouve encore combien des deux côtés on reste superficiel. Féministes ou virilistes n'envisagent que les beautés et les grandeurs du sexe dont ils prennent la défense. «Quels êtres supérieurs que les hommes!... Quels êtres divins que les femmes!» De sorte que, remarquez-le, ils concluent toujours plus ou moins formellement, non à l'égalité des sexes, mais à la prééminence, ou du sexe masculin sur le sexe féminin, ou du sexe féminin sur l'autre. Mais regardez donc autour de vous dans toutes les classes de la société! Les sexes sont, non pas supérieurs l'un à l'autre par la grandeur de celui-ci ou de celui-là, et non pas égaux dans leur grandeur commune; ils sont égaux dans leur bassesse. Les fonctions viriles sont exercées, dans la proportion de quatre-vingt-dix sur cent, par des imbéciles, que les plus médiocres des femmes pourraient remplacer.
Rappelez-vous vos camarades de lycée et voyez ce qu'ils sont devenus. Rappelez-vous vos sœurs et cousines et ce qu'elles étaient à seize ans. Direz-vous que sœurs et cousines, faisant les mêmes études, n'étaient pas capables de devenir ce que vos camarades sont devenus? Non, je ne mets pas très haut l'intelligence féminine; mais ce n'est pas la mettre très haut que la tenir pour égale à l'intelligence virile. L'immense majorité des professions viriles sont des routines que peuvent apprendre, en quelques années, les plus médiocres cerveaux féminins. La magnifique bouffissure d'un petit avocat de province devant sa femme, incapable, selon lui, d'avoir même l'idée de ce en quoi consiste la capacité de son mari, est un des spectacles les plus réjouissants que m'offre la fête quotidienne de l'univers. Eh! oui! l'homme et la femme sont égaux, exceptions réservées, non pas parce qu'ils sont également forts, mais parce qu'ils sont également faibles; non pas parce qu'ils sont également intelligents, mais parce qu'ils sont également bornés, et non pas parce qu'ils sont également vertueux, mais parce qu'ils sont également pervers.
Il est clair que l'égalité des deux sexes à l'école est la conséquence de l'égalité des sexes dans la vie civile. Elle en est la conséquence logique, puisqu'elle en est la condition préalable. Les femmes doivent pouvoir se donner exactement la même éducation que les hommes pour pouvoir entrer dans les mêmes carrières. Ecole de droit, école de médecine, école de pharmacie, école des beaux-arts doivent leur être absolument ouvertes. Ces progrès sont, du reste, accomplis et acquis. Il n'y a pas lieu d'y insister.
Je ferai seulement observer qu'ils entraîneront une modification importante, quoique de détail, à quoi l'on ne songe point. Il y a des écoles d'état qui sont des internats. Je ne parle pas de l'École Saint-Cyr, qui, et pour cause, ne concernera jamais les femmes; mais l'École normale, l'École polytechnique, qui préparent au métier de professeur et au métier d'ingénieur, devront être un jour, en vertu du principe d'accessibilité égale, ouvertes aux femmes. Or, c'est impossible, ou à peu près. On ne voit pas jeunes gens et jeunes filles enfermés dans le même couvent laïque, rue d'Ulm ou rue Descartes. Ceux qui envisagent avec bienveillance cette promiscuité plus ou moins étroite, sont de simples gens mal élevés.
Eh bien, cela veut dire qu'École normale et École polytechnique sont des conceptions arriérées qui doivent disparaître, du moins en tant qu'internats et couvents laïques. Ce sont des restes de la conception du moyen âge ou de la pensée des Jésuites. L'internat doit disparaître partout, même dans l'enseignement secondaire, s'il est possible. En attendant, il n'a plus du tout sa raison d'être dans l'enseignement supérieur. L'enseignement supérieur doit consister en cours, très réguliers, très méthodiques, très sévèrement organisés, nullement publics, mais ouverts aux étudiants des deux sexes, qu'un examen ou un concours aura démontrés aptes à y assister.
A ce changement qui est en train de se faire comme de lui-même, si l'accessibilité des femmes aux emplois publics donne un mouvement plus rapide et s'il le complète et l'achève en en nécessitant l'achèvement, il n'y a lieu que de se féliciter de ce résultat.
C'est à ce propos que M. Turgeon traite longuement de la coéducation des deux sexes. La question a fait couler des flots d'encre en raison de son insignifiance. Il y a quelques avantages, au point de vue de l'émulation et au point de vue de l'adoucissement des manières des hommes et de l'affermissement des manières des femmes, dans la coéducation. Il y a quelques dangers, moindres qu'on ne croit, au point de vue des bonnes mœurs, dans la coéducation. La question ne vaut pas dix lignes. Tant que l'internat existe, il est meilleur, selon moi, que les internats soient séparés et qu'il y ait internats de filles et internats de garçons. Donc, pour le moment, coéducation dans l'enseignement primaire, séparation dans l'enseignement secondaire, et coéducation, en cours libres, dans l'enseignement supérieur.
Et quand l'internat sera supprimé, la question n'existera même plus.
Enfin, l'égalité des deux sexes dans la vie sociale est la troisième question. Les femmes doivent-elles avoir les mêmes droits politiques, électorat et éligibilité, que les hommes?
Par suite de cette confusion continuelle qu'il fait entre le droit et la pratique, M. Turgeon n'est pas très net en ses conclusions sur ce point. Je tâcherai de l'être.
J'estime qu'il faut donner aux femmes exactement les mêmes droits qu'aux hommes dans la vie sociale. En droit, cela ne souffre pas discussion. Le principe est que l'homme, l'être humain ne doit subir que la loi qu'il a faite. Les femmes vivent-elles sous la loi, la subissent-elles, en profitent-elles, en souffrent-elles? Oui; donc elles doivent la faire. Il est tyrannique que je sois dans une association dont je n'ai pas accepté les conditions et dont je ne puis pas modifier les conditions.
—Mais si la femme est une mineure, comme un enfant? Personne ne songe à demander l'électorat et l'éligibilité pour les enfants?
—J'ai répondu à ceci en montrant que les femmes ne sont des enfants que si l'on soutient que les hommes en sont eux-mêmes. Il est hasardeux de refuser l'intelligence politique aux femmes, quand on leur reconnaît l'intelligence générale. Elles ont prouvé par les deux Elisabeth, par les deux Catherine et par Mme de Staël, qu'elles ont quelque entendement des affaires d'un État. Il est vrai qu'il y a le mot de la duchesse de Bourgogne: «Savez-vous, mon grand-père, pourquoi les règnes de femme sont plus beaux que les règnes d'homme? C'est que, sous les rois, ce sont les femmes qui gouvernent, et que sous les reines, ce sont les hommes.» Mais, précisément, cette spirituelle boutade prouverait qu'hommes et femmes sont capables de gouverner.
—Mais les femmes sont impropres aux affaires politiques, n'ont pas la capacité politique, parce qu'elles n'ont pas d'idées générales.—Il faut un peu rire de temps en temps. Cette objection nous donne ce plaisir salutaire. C'est en vertu d'idées générales que les hommes votent dans leurs comices? C'est en vertu d'idées générales que les députés votent dans leurs Chambres? Mais jamais une idée générale n'a été que la forme d'une passion, tant chez les électeurs que chez les députés! Les femmes ont des idées générales exactement comme les nôtres, c'est-à-dire des passions habillées, plus ou moins élégamment, en idées. Elles voteraient exactement dans les mêmes conditions que nous.
C'est par l'effet de l'habitude et par misonéisme naturel que l'on hausse les épaules ou qu'on sourit à l'idée des femmes participant aux élections. Il est naturel, dans un pays de suffrage universel, que le suffrage soit universel. Cet affreux traîne-savates qui passe est électeur, et votre mère, votre femme, votre sœur ne l'est pas! C'est précisément cela qui est irrationnel à faire hausser les épaules.
Les femmes peuvent même prétendre qu'elles sont beaucoup plus aptes que les hommes à être électeurs prudents, éclairés, bien avisés et généreux. Le suffrage universel actuel est composé pour un tiers d'alcooliques. Dans l'autre tiers on trouve des voleurs, des assassins qui n'ont pas été pris et autres personnages du même ordre. Dans le troisième tiers enfin, le meilleur, on trouve une majorité d'individus qui, sans être ni alcooliques ni criminels, n'ont aucun sens moral.
Or, les femmes, en immense majorité, ne sont pas alcooliques. L'alcoolisme n'est pas féminin. Les femmes, en quasi-totalité, ne sont pas criminelles. Il y a une femme criminelle contre dix hommes criminels. Les criminalistes sont d'accord sur cet axiome: «Le crime n'est pas féminin.»
Aussi dans les pays où les femmes commencent à voter (Australie, quelques États de l'Union Américaine), on a remarqué avec surprise que les femmes tenaient compte de la valeur morale des candidats, chose dont le suffrage universel viril ne s'occupe absolument jamais.—C'est précisément cette constatation qui fera que les politiciens n'accorderont jamais les droits politiques aux femmes.
Pour ces raisons, les femmes seraient admises à soutenir qu'elles sont plus aptes que les hommes à l'exercice des droits politiques. Tout au moins, qu'on reconnaisse qu'il y a égalité d'aptitudes à cet égard. Il me paraîtrait insensé de vouloir soutenir le contraire. Pour mon compte, je suis absolument persuadé que le suffrage des femmes serait une moralisation, un assainissement et aussi un antidote excellent du suffrage universel.
Sur toutes ces questions de droit, droit à l'égalité dans la famille, droit à l'égalité dans l'école, droit à l'égalité dans la vie civile, droit à l'égalité dans la vie sociale, je suis précisément de l'avis de Stuart Mill: «Égalité complète des aptitudes, des fonctions et des droits», et de l'avis de M. Turgeon: «Il faut que la femme puisse être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement.» M. Turgeon, qui proteste contre la première de ces deux formules, ne se doute pas à quel point la seconde est exactement identique à la première.
C'est qu'il a une objection générale: «La différenciation des fonctions est inséparable du progrès humain. Plus la séparation des occupations et la division du travail s'accentue, plus la vie devient morale(?), féconde et douce...»
—Je le crois bien, que la division du travail est inséparable du progrès humain! Mais qui est-ce qui a dit que ce soit la division du travail par sexe, la différenciation des occupations par sexe? La loi du progrès, une de ses lois, du moins, si, du reste, le progrès existe, c'est la division du travail par aptitudes, et les sexes n'ont rien à voir du tout dans cette affaire. En dehors de la guerre pour les hommes et de la maternité pour les femmes, il n'y a aucune spécialisation naturelle d'un sexe en une occupation et de l'autre sexe en une autre. Il est incroyable qu'on n'ouvre pas les yeux sur ce qui se passe en famille, c'est-à-dire naturellement, «spontanément», comme disait toujours Auguste Comte. C'est là qu'il y a ce qu'il aurait appelé des «spécialisations spontanées». Suivent-elles le sexe? Pas du tout. Dans tel ménage c'est le mari qui est la ménagère et la femme l'homme de lettres. Dans tel autre c'est le mari qui est la bonne d'enfants et la femme l'intrigant. Dans tel autre, c'est le mari à qui l'on donne un louis pour ses menus plaisirs et la femme qui est le caissier; et ils sont nombreux ces ménages-là, et, mon Dieu, ce ne sont pas les plus mauvais; la femme est pleine de vices; aussi est-elle moins vicieuse que l'homme.—Voilà les spécialisations spontanées qui se produisent dans la vie.
Anomalies, dira-t-on.—Oui, mais très nombreuses; et puis je n'ai jamais dit que l'égalité entre les sexes dût produire autre chose que des anomalies, comme on le verra plus loin; mais elle produira, ou plutôt elle consacrera, elle régularisera des anomalies naturelles, bonnes en soi, respectables, précieuses même pour le bien commun, et par conséquent parfaitement légitimes.
Et j'en reviens donc à la formule de M. Turgeon, qui est excellente: «Il faut que la femme puisse être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement.» Et je soutiens que cette formule a le même sens, quoi qu'en pense M. Turgeon, que celle de Stuart Mill, «égalité complète des aptitudes, des fonctions et des droits»;—et qu'elle ne peut pas en avoir d'autre.
II
Voilà ce que je pense en droit des revendications féministes. En pratique, c'est autre chose; je ne dis pas que c'est le contraire, loin de là; mais c'est autre chose.
En pratique, presque toutes les objections des antiféministes sont ce qu'il y a de plus raisonnable au monde. En pratique, ils ont parfaitement raison sur presque tous les points. Reprenons donc point par point, en effet, et suivons pas à pas la route que nous venons de faire.
Pour ce qui est de la vie de famille, les antiféministes affirment qu'il faut bien en définitive dans le ménage que quelqu'un commande. Ils ont parfaitement raison, et en fait dans les ménages, sauf dans les ménages d'élite que j'ai indiqués plus haut, il y a toujours quelqu'un qui commande et quelqu'un qui se révolte ou qui fait semblant de se révolter, et celui qui commande c'est ici le mari et ici la femme. De cela la loi ne s'occupe pas; mais, si elle indique qui, en définitive, doit ou devrait commander, c'est qu'elle vise le conflit. Quand il y a conflit, compétition pour le commandement, qui, selon la loi, doit commander? Le mari. La loi dit: «Vous vous arrangerez comme vous voudrez; mais si vous vous querellez pour le pouvoir à tel point que vous ayez besoin de recourir à moi, de venir devant moi, je vous départage. Il le faut bien, puisque vous avez besoin d'être partagés. Je vous départage; je me mets du côté de l'un de vous pour faire pencher la balance. Il serait difficile que je vous départageasse cas par cas, ménage par ménage, que je disse: «Ici c'est le mari qui commandera, il en est digne; ici ce sera la femme.» Cela n'aurait point de fin. Je départage d'abord et d'un coup tous les ménages qui auront besoin d'être départagés, en déclarant que, dans ce cas, je me mets du côté du mari.»
Voilà l'esprit de la loi. Il n'est pas autre. Il n'établit pas une autorité universelle des maris, qu'il lui serait bien parfaitement impossible d'établir, il décide que quand il y a conflit, on est prévenu: si l'on en vient à demander l'application de la loi, elle départage en appuyant le mari. Cela est d'assez bon sens.
—Mais si le résultat est tel que la vie devient impossible?
—Et bien, alors, c'est que, non seulement vous ne savez pas partager raisonnablement l'autorité; non seulement vous ne savez pas laisser spontanément s'exercer l'autorité par celui qui a le plus de volonté, ce qui est le second degré; non seulement vous ne savez pas, étant en conflit, vous laisser départager par la loi, en vertu d'un expédient pratique assez sensé après tout, ce qui est le troisième degré; mais encore et enfin, ce qui est le plus bas degré, vous ne pouvez d'aucune façon vivre côte à côte; et dès lors on vous accorde, par le divorce, la liberté de briser une association pour laquelle, très évidemment, vous n'étiez pas faits ni l'un ni l'autre, puisque de toutes les façons possibles de vivre ensemble vous ne vous ajustiez à aucune.
Voilà l'esprit de la législation actuelle, et il n'est pas si absurde. C'est une bêtise de prétendre qu'il assujettit l'un des conjoints à l'autre. Il offre un expédient en cas de compétition et de querelle, expédient après lequel il prévient qu'il n'y a plus qu'à se séparer.
Tout au plus voudrais-je qu'au mot «obéissance», qui est un peu dur, et qui sent, sinon l'esclavage, du moins la domesticité, on substituât dans le texte de la loi le mot «docilité» ou «déférence». Il indiquerait qu'il est bon, en cas de compétition, que la femme se laisse «instruire» par le mari et s'inspirât à son égard d'un certain «respect». Il indiquerait qu'en cas de conflit, il est bien entendu que, puisqu'il faut un chef, le mari reste le chef de la famille, jusqu'à ce qu'elle se dissolve. Il me semble que c'est l'esprit de la loi, telle que nous la comprenons aujourd'hui, et que c'est la juste mesure.
Pour ce qui est de l'égalité dans la vie civile, les antiféministes, en pratique, ne laissent pas d'avoir raison. Ils ont raison même sur cette question de l'intelligence féminine, sur quoi je me suis permis de les moquer. L'intelligence de la femme est égale à celle de l'homme, oui; mais, en général, elle ne s'applique pas aux mêmes objets. En général, elle ne s'applique ni aux affaires d'État, ni aux affaires, ni aux choses de droit, ni aux choses de sciences, ni aux choses de lettres. Elle s'applique merveilleusement aux choses de la vie pratique, de la vie intérieure et de la vie mondaine. Quand, donc, les antiféministes crient aux femmes: «Ne soyez ni professeurs, ni hommes de lettres, ni avocats, ni médecins, ni juges...», ils ont raison. C'est quand ils disent: «Vous n'aurez pas le droit d'être professeurs, hommes de lettres, avocats et juges» qu'ils ont tort; quand ils disent: «Les femmes ne sont pas faites pour les professions viriles», ils ont raison. Quand ils disent: «Aucune femme n'est faite pour les professions viriles», ils ont tort. Et quand ils ajoutent: «Donc aucune femme n'aura le droit d'exercer une profession virile», ils ont tort jusqu'à être absurdes et iniques. Mais il reste qu'ils ont bien raison de détourner les femmes des professions viriles pour lesquelles, en général, elles ne sont pas faites du tout.
Toutes les fois que je vois un antiféministe supplier les femmes de ne pas envahir les professions «libérales» et assurer aux femmes que la vraie carrière des femmes c'est le mariage et la maternité, et jurer aux femmes qu'elles ne pourront pas mener de front la profession libérale, le mariage et la maternité, je lui applaudis des deux mains et de tout mon cœur. C'est un homme de parfait bon sens. Mais quand je le vois en conclure qu'il faut interdire par la loi aux femmes d'être médecins ou avocats, je déplore son inconséquence. De ce que l'immense majorité des femmes est peu propre aux fonctions viriles, de ce que, en immense majorité, les femmes sont des femmes, il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait pas des femmes qui sont des hommes et des hommes de talent parfaitement propres aux professions viriles; et de ce qu'il y a des femmes qui sont aptes à exercer les professions viriles, il s'ensuit qu'elles ont le droit de les exercer si elles ont besoin de les exercer pour vivre. Dissuadez-les, même celles-ci, de s'y adonner; présentez-leur cette détermination comme une dernière ressource, et triste, comme un pis aller, et lamentable, oh! d'accord! Vous me verrez, non seulement avec vous, mais à votre tête pour ce qui est de cela. Mais refuser le droit de faire une imprudence, quand cette imprudence peut être le salut, voilà ce qui n'est pas possible, voilà qui est d'abord mal raisonné, et ensuite, absolument, un déni de justice.
Les femmes sont très fortes quand elles disent: «Vous voulez que nous ne soyons qu'épouses! Eh bien, épousez-nous! C'est ce que vous ne faites pas. Vous ne nous épousez plus. Le nombre des célibataires hommes est en progression continue, et, par conséquent, le nombre des célibataires femmes. Vous ne nous épousez plus; ou vous nous épousez quand vous avez quarante ans. En vérité, à cet âge, vous n'êtes pas engageants! Pour faire la sottise d'épouser un homme, il faut au moins avoir l'excuse d'être amoureuse de lui. Dans ces conditions, nous sommes bien forcées de nous créer des ressources par le travail ou par la prostitution. Nous refuser le droit de nous en créer par le travail, c'est nous rejeter de l'autre côté. Le refus fait aux femmes de chercher des ressources dans les professions intellectuelles est donc tout simplement le crime de provocation à la débauche.»
Il y a peu de chose à répondre: car de dire que la femme non épousée doit chercher des ressources dans les professions féminines, cela est peu expédient. Une femme intelligente peut dire qu'elle ne voit pas qu'elle soit faite pour être couturière, et que si son genre particulier d'intelligence l'appelle à être médecin, elle doit avoir le droit d'exercer la médecine.
Les hommes ont tort de se plaindre ou de se moquer de la crise féminine. Cette crise vient d'eux. Le devoir strict de l'homme est de nourrir une femme et les enfants qu'il a d'elle. Quand il y manque pour faire une économie, il fait une veuve. Cette veuve cherche à vivre. Elle veut exercer les mêmes professions que lui, elle entre en concurrence avec lui, diminue par là sa part de bénéfices à lui, et l'économie qu'il a voulu faire se trouve nulle, et les choses reviennent au même, avec cette différence qu'il n'y a pas d'enfants de faits et que l'État périclite. Mais lui, après avoir fait l'économie d'une femme, retrouvant cette femme comme concurrente, et sentant que son économie va être rendue nulle par cette concurrence, prétend empêcher cette femme qu'il n'a pas voulu nourrir, de se nourrir en devenant sa rivale, et il lui refuse le droit d'exercer la même profession que lui. C'est ici qu'après avoir été un égoïste, il devient un criminel.
Donc, quand les antiféministes disent aux femmes: «N'exercez pas les professions libérales. Vous n'y réussirez guère. Mariez-vous!» ils ont raison; mais quand ils prétendent interdire aux femmes qui en ont besoin l'exercice des professions libérales, ils deviennent non seulement injustes, mais quelque peu scélérats.
Je conviens que ce qui leur donne raison, neuf fois sur dix, c'est que, neuf fois sur dix, l'exercice des professions viriles n'est pas, pour les femmes, un besoin; c'est un sport. La plupart des femmes qui se piquent de devenir hommes de lettres, avocats, médecins ou autre chose, n'ont nul besoin de l'être. Elles se sentent intelligentes, ne manquent pas de vanité, sont grisées par les hyperboles et les métaphores des écrivains féministes, veulent créer «l'Ève future» et faire «fleurir la flore mystique». Elles sont ravies quand une femme montre qu'elle peut écrire un roman, plaider une cause et soigner une bronchite aussi bien qu'un homme. Elles cultivent en elles ce mépris de l'homme qui est un sentiment bien naturel et toujours sur le point de germer dans le cœur des femmes, et elles ont des joies exquises quand ce mépris trouve quelque raison de s'affirmer ou quelque prétexte à se produire. Contre ce sentiment, cette idée, cette prétention et cette attitude, l'antiféminisme a beau jeu, il s'en donne à cœur joie et il a parfaitement raison.
Il n'y a pas de railleries si cruelles, il n'y a pas d'irritation si vive, il n'y a pas de sermons si rudes, il n'y a pas d'objurgation ni de supplication si désolées qui ne soient de mise contre cette stupide tendance d'esprit. C'est elle qui fait des centaines, qui fera bientôt des milliers de déclassées, de révoltées, de détraquées, de folles, et ce qu'il y a de pis, de ridicules. Pour fouailler comme il faut ces imbéciles, Apollon nous devrait rendre Molière. Ah! s'il le rendait! Mais cela n'empêche pas que, sur dix de ces vierges folles, il y a une vierge sage et malheureuse. Pour celle-là le droit doit être proclamé et reste intact. J'abandonne les autres, de toute mon âme, à la comédie de mœurs. Les antiféministes ont là leur matière. Je ne m'oppose pas à ce qu'ils l'exploitent de tout leur cœur et de toute leur verve; et je ne doute nullement que je me joigne à eux assez souvent, dans cette tâche infiniment salutaire.
Enfin, pour ce qui est de l'égalité des sexes dans la vie sociale, en pratique les antiféministes ont encore raison, quoique beaucoup moins que dans l'affaire précédente. Oui, une femme s'occupant de politique active, journalière, militante, sera toujours ridicule et manquera à la modestie, à la réserve, à la modération, presque à la pudeur, qui sont convenables à son sexe. Une femme dans une réunion publique est en mauvaise compagnie. Une femme dans la Chambre des députés n'est guère à sa place. Une femme bien élevée ne peut être guère une femme de Chambre. J'espère qu'elles le comprendront. Je n'aime pas assez les politiciens pour désirer qu'il se forme une classe de politiciennes. Je conseillerai toujours aux femmes, avec les antiféministes, de ne pas descendre au forum. Les antiféministes, encore ici, sont dans le vrai.
Mais il y a une distinction à faire entre la vie politique, la «vie publique» et la participation raisonnable et tranquille aux affaires de l'État. Je ne vais jamais dans une réunion publique, je ne suis pas et ne serai jamais député; et je m'occupe de politique à peu près sans cesse. J'écris des articles politiques et je vote aux élections. Je ne vois aucun inconvénient à ce que les femmes s'occupent de politique comme je m'en occupe. Elles sont très capables de se faire une opinion politique très raisonnable et de voter en connaissance de cause, tout autant que les dix-neuf vingtièmes de notre corps électoral actuel; et j'ai même exposé plus haut, comme par avance, les raisons pourquoi, même en pratique, les femmes sont plutôt beaucoup plus aptes à voter bien que les trois quarts environ du corps électoral que nous possédons.
Et c'est ici que, même au point de vue pratique, les antiféministes sont particulièrement faibles. Une de leurs raisons, et bonne, consiste à dire qu'une femme ne peut pas à la fois exercer une profession virile et faire son métier de femme, de ménagère, de bonne épouse, de bonne mère, etc.
C'est pour cela que moi-même je conseillerai toujours aux femmes les métiers sédentaires, qui se font à la maison, qui n'excluent pas le mariage ou qui ne détruisent pas le ménage: pharmacien, directrice de poste, percepteur, receveur d'enregistrement, etc. Mais pour ce qui est d'être électeur, il n'y a aucun empêchement à exercer ses droits électoraux et à être en même temps bonne épouse et bonne mère de famille. Lire son journal, savoir que M. Un Tel, candidat à la députation, est un coquin, et voter une fois l'an, cela ne prend pas un temps très considérable, et le ménage peut très bien marcher en dépit de ses occupations, sans lui faire tort et sans rien y perdre.
La résistance au suffrage des femmes, en droit, ne se soutient d'aucune bonne raison, et même en pratique, n'a aucun bon argument à faire valoir, et il reste, comme je l'ai dit, que les femmes admises dans le suffrage universel y apporteraient un élément de moralisation, de désintéressement et de générosité extrêmement appréciable.
Voilà tout ce que je dois et aussi tout ce que je peux accorder aux antiféministes. Ils ont raison de détourner les femmes du célibat, de l'horreur du mariage, du mépris de l'homme, de l'esprit de rivalité avec les hommes, du sport féministe, de l'exercice des professions viriles, quand cet exercice n'est pas une nécessité et une question de pain. Voilà où ils sont pleinement dans la vérité. Ils ont raison, absolument, en assurant que les professions viriles exercées par les femmes ne seront jamais que des anomalies...
Et ici je vois se dresser l'objection capitale que je sens poindre depuis que j'ai commencé à écrire cet article. Je sens que les antiféministes me crient: «Vous faites donc toute une nouvelle législation pour des anomalies ou, tout au moins, pour des exceptions! Quoi! pour quelques femmes qui auront besoin d'exercer les fonctions masculines et qui y seront propres (car vous reconnaissez que pour la plupart ce n'est qu'un sport et une pose) vous révolutionnez la législation ancestrale! Quoi! pour quelques femmes qui pourront à peu près gagner leur vie comme médecins, vous bouleversez toute la réglementation séculaire de la profession médicale! Quoi! pour quelques femmes qui...» etc.
Et encore: «Vous nous donnez à peu près raison en pratique et vous nous donnez tort en droit, c'est-à-dire non seulement en théorie, mais en législation exécutoire et applicable! Est-ce que le droit n'a pas toujours été fondé sur la pratique? Est-ce que la théorie ne doit pas sortir de la pratique, c'est-à-dire de l'observation des faits? Est-ce que, surtout, la législation ne doit pas être calquée sur la pratique et ne doit pas être tout simplement la régularisation de la pratique commune?» Etc.
—Mais non! Ce n'est pas tout à fait cela. D'abord une immense partie de la législation vise précisément des anomalies et des exceptions. Ce n'est pas encore tout à fait la commune pratique que d'assassiner son père. Et il y a des lois contre l'assassinat et contre le parricide. Ces lois visent l'anomalie et l'exception. Ce n'est pas la commune pratique que d'être bouilleur de cru. Et il y a des lois sur les bouilleurs de cru. Ces lois visent l'exception et l'anomalie. Ce n'est pas la commune pratique que d'être en grève, et il y a des lois sur les grèves ouvrières. Ces lois visent l'anomalie et l'exception. Ce n'est pas la commune pratique que d'être syndiqués, et je crois qu'il n'y a que le dixième des ouvriers français qui soient syndiqués. Et il y a des lois sur les syndicats ouvriers. Ces lois visent l'exception et l'anomalie.
Il n'y a donc rien de plus naturel que ceci que des lois règlent ces anomalies et ces exceptions, qui doivent rester exceptions et anomalies et qui sont l'exercice des diverses professions viriles par les femmes.
Et quant au droit fondé sur la pratique, la réponse est la même, ou peu différente. Nous faisons un droit pour une anomalie, du reste considérable, et qu'on ne peut pas laisser sans réglementation. Mais le droit, en mille endroits, ne fait pas autre chose! Il respecte et protège la propriété; mais il se contredit, et il foule aux pieds le droit de propriété dans le cas «d'utilité publique» plus ou moins constatée. Il accorde des droits dont il ne recommande aucunement l'usage. Il permet le célibat. Il ne le recommande pas. Il le déteste même comme contraire au bien général. Il ne le recommande pas. Mais il le permet. Il permet la séparation de corps et le divorce. Direz-vous qu'il les désire? Il permet le suicide et ne fait pas, comme on a peut-être raison de le faire en Angleterre, leur procès aux suicidés. Est-ce à dire que, parce qu'on vous permet le suicide, on vous conseille de vous tuer? La loi autorise une foule de choses qui sont moralement très condamnables. Elle autorise la débauche, et même, en la réglementant, elle a l'air de l'organiser. Ce n'est point du tout qu'elle la recommande. Elle permet à un Français de quitter sa patrie et de se faire membre d'une autre patrie. Elle lui permet de se dénationaliser. Je ne crois pas qu'il y ait de crime social plus grand que celui-là. La loi l'autorise; ce n'est pas à dire du tout qu'elle le conseille, ni même qu'elle l'excuse.
C'est ainsi que vous jouissez d'une foule de droits qui sont contraires à vos devoirs. C'est ainsi que vous jouissez d'une foule de droits que vous avez le devoir de ne pas exercer. Il ne faut pas prendre le change.
Il est vrai qu'on le prend toujours. Quand Naquet faisait sa campagne du divorce, on croyait, parce qu'il prêchait le droit au divorce, qu'il prêchait le divorce; et on l'appelait «l'apôtre du divorce». Il fallait, dans chaque ville où il passait, qu'il commençât par dire: «Je suis l'ennemi du divorce! Je l'abhorre! Je le considère comme le plus grand des malheurs!» ce qui n'empêchait pas le public, la conférence finie, de s'en aller disant: «Il a recommandé à tout le monde de divorcer.» Car le public n'écoute jamais que lui-même.
Tout pareillement les féministes, je ne dis pas tous, je ne dis pas M. Léopold Lacour, M. Jules Bois ni M. Jean Izoulet, mais un grand nombre, dont je suis, commencent leur conférence en disant: «Nous avons horreur de la femme-homme, et en même temps que nous en avons horreur nous la plaignons de tout notre cœur. Nous supplions les femmes de rester femmes et de ne devenir ni avocats, ni médecins, ni hommes de lettres... Mais nous reconnaissons leur droit et nous tenons à ce que la loi le reconnaisse, pour qu'elles puissent en user en cas d'absolu besoin.»
En un mot, je veux que les femmes aient «les droits de la femme», à la condition de n'en jamais user, c'est-à-dire de n'en user qu'à la dernière extrémité; comme je veux, Monsieur, que vous ayez le droit de légitime défense, à la condition que vous n'en usiez qu'aux derniers abois et en espérant bien que vous ne tuerez jamais personne, et en vous suppliant de ne le point faire, et en vous plaignant de toute mon âme s'il faut que vous le fassiez.
III
—Mais, en définitive, qu'attendez-vous de bon ou de mauvais de tout cela; car il ne faut pas se dissimuler que c'est une petite révolution.—J'attends du féminisme appliqué du mauvais et du bon, comme de toute révolution humaine; car sans nier le progrès, je n'y crois pas; ce qui veut dire que je le crois possible, mais que je ne suis pas sûr qu'il existe. Toute révolution humaine a eu de beaux résultats qui avaient leurs compensations. Il est clair que je suis heureux que l'esclavage n'existe plus; mais l'abolition de l'esclavage a effacé des maux et en a créé d'autres. Il est certain que je suis chrétien; mais je me tiendrais pour absurde ou fanatique si je ne reconnaissais pas que le christianisme, en répandant sur le monde d'immenses bienfaits, a créé des maux nouveaux que l'antiquité ne connaissait pas ou connaissait à peine.
Il en sera de même du féminisme. Il créera d'assez grands maux. En exaltant la vanité de la femme, qui était déjà d'une suffisante vivacité, il suscitera un peuple de pécores insupportables, dont le moindre défaut sera de se vouloir faire aussi grosses que le bœuf et qui prétendront être plus grosses que lui, dépasser l'homme, le supplanter, l'écraser à «leur tour». A ce jeu elles auront le même succès que la grenouille de la fable, mais en attendant elles seront bien encombrantes et exaspérantes à souhait.
Le féminisme créera, ce qui est plus grave, une lutte sourde dans chaque famille, il fera qu'on y jouera perpétuellement la scène déjà classique de nos comédies modernes qui se termine invariablement par: «Le mari:... parce que je suis le maître.—La femme: Ah! je l'attendais ce mot-là! c'est avec ce mot-là que depuis dix-huit mille ans... Mais nous nous révoltons à la fin, et...»—La scène est déjà un poncif, et on commence à ne plus la hasarder sur le théâtre; mais elle se jouera encore longtemps dans les familles et les maris n'ont pas tous le sang-froid tranquille qui est nécessaire pour qu'elle tombe à plat; et ils auront longtemps le tort grave de la siffler, ce qui la relève.
Et le féminisme, fermentant dans l'esprit peu solide de beaucoup de jeunes filles, créera infiniment de déclassées. Autrefois il n'y avait que deux débouchés pour la jeune fille qui ne voulait pas du mariage, ou dont le mariage ne voulait pas: le couvent et le théâtre, ce «cloître laïque», comme dit M. Bergerat. Maintenant il y en aura trente, et ce n'est pas un bien, quoiqu'il y paraisse. Je n'aime pas le couvent, Dieu sait; mais au moins il est, le plus souvent, sédatif et endormant. Il ne surmène pas les nerfs. Le théâtre les surmène et fait des détraquées. Moins peut-être que les professions où les femmes luttant avec les hommes, d'abord comme étudiants, ensuite comme travailleurs, tendant tous leurs ressorts, dans une lutte inégale, gagneront force méningites et s'extermineront à la tâche. «Bella, horrida bella», et aussi, avec un sens enfin intelligible: «plus quam civilia bella.»
Voilà de tristes aspects de la question. Mais aussi, il y aura, avec le féminisme appliqué, de véritables progrès réalisés. Comptez-vous pour rien, d'abord, ceci que le féminisme appliqué détournera du mariage les femmes qui n'étaient point faites pour le mariage et qui néanmoins se mariaient, ce qui était désastreux? C'est une élimination bienfaisante. Un humoriste a dit: «Les femmes se divisent en deux classes: celles qui n'obéissent pas et celles qui commandent.» Il exagérait. Les femmes se divisent en trois classes: celles qui sont susceptibles d'obéir quelquefois; celles qui n'obéissent jamais et celles qui commandent toujours. Or, les premières seulement sont véritablement aptes au mariage. Les secondes et les troisièmes peuvent se marier; mais à la condition de tomber sur des maris, il y en a beaucoup, qui sont nés pour obéir. Mais toutes ne rencontrent pas ainsi; et, donc, celles qui rencontrent autrement sont réfractaires au mariage qu'elles ont contracté. Ce sont celles-là, non pas toujours, mais souvent, qui sentiront d'avance qu'elles ne sont point nées pour le mariage. Ce sont celles-là qui, jeunes filles, vous en connaissez de telles, ont déjà horreur du mari, méprisent et exècrent l'homme, se cabrent à la pensée seulement d'aliéner leur indépendance. Graine de féministes. Oui. Eh bien, ces jeunes filles, autrefois elles se mariaient tout de même que les autres, parce qu'elles ne pouvaient pas faire autrement. Désormais, dès seize ans, elles se dirigeront vers l'avocasserie, le professorat ou les beaux-arts. Fort bien. Le mariage est débarrassé de ce corps étranger et hostile. Le féminisme appliqué diminuera le nombre des mauvais ménages et le nombre des divorces. Les femmes vraiment nées pour être femmes et mères, en seront quittes pour faire plus d'enfants, pour faire ceux que les féministes, mariées, auraient eu toutes sortes de raisons de ne point faire. Voilà déjà un bon résultat qui est fort appréciable.
Il y en a d'autres. On n'a pas assez remarqué que le féminisme est d'abord une révolte de la femme contre l'homme; mais ensuite et surtout une révolte de la femme contre elle-même. La femme s'est révoltée contre les défauts qu'avait développés en elle sa subordination à l'homme. Parce qu'elle n'était pas, ni dans l'esprit de l'homme, ni même dans le sien, l'égale de l'homme, la femme est devenue frivole, ignorante, enfant et faisant l'enfant, diplomate enfin, c'est-à-dire coquette. Du jour où elle s'est dit, avec raison, somme toute, qu'elle était l'égale de l'homme, elle a détesté sa frivolité, son ignorance, son étourderie, ses manières sincères ou affectées de bébé, sa coquetterie, etc.
J'adore les femmes féministes en toute une partie de leur apostolat, à savoir quand elles pensent et disent qu'il faut tenir la galanterie et les mignardises des hommes à leur égard pour des injures; quand elles veulent être respectées, non courtisées, traitées sérieusement, non agréablement, regardées en face et non de bas en haut, ce qui au fond est une façon d'être traitées de haut en bas.
Je les adore quand elles prétendent être aussi instruites que nous, aussi solides que nous, aussi braves que nous, avoir aussi bonne tête que nous et meilleur cœur. C'est la plus belle ambition qu'elles puissent avoir, et la meilleure.
Et il en sera ce qu'il pourra en être. Mais l'effort est bon; il est excellent, et si le quart seulement du résultat cherché est obtenu, c'est un immense progrès accompli.
Ainsi les femmes s'acheminent à créer tout simplement la femme forte de l'Évangile, ce qui en soi est excellent, et ce qui, remarquez-le, les ramène à nous par le chemin qu'elles prenaient pour s'en éloigner, comme il arrive. Cette femme forte, sérieuse, instruite, brave, simple et franche, que le féminisme veut créer, en haine de l'homme, c'est justement la femme que l'homme aime de tout son cœur et désire de toute son âme. Si cette femme apparaissait, elle serait souhaitée ardemment par tous les hommes—sauf les crétins—et, se sentant aimée, elle se laisserait épouser. Une femme qui se sent profondément aimée, finit toujours par épouser; et elle a joliment raison.—Et ainsi ce qui a été inventé pour diviser finirait par réunir.
Autre résultat très appréciable encore. Rien de plus exact que ce que nous disait plus haut M. Turgeon sur la division du travail et la différenciation des tâches selon la diversité des aptitudes, le tout considéré comme condition essentielle du progrès humain. Mais précisément ce que la subordination de la femme à l'homme a de plus funeste, c'est qu'elle contrarie cette division du travail et cette différenciation des tâches selon les aptitudes!
D'une part, en effet, une foule de travaux essentiellement féminins (coupeurs, tailleurs, brodeurs, coiffeurs, pharmaciens, employés des postes, employés d'administration, personnel des ministères, romanciers, inspecteurs de l'assistance publique, percepteurs, receveurs de l'enregistrement, etc., etc.) sont accaparés par les hommes. D'autre part, des femmes qui ont des aptitudes viriles sont repoussées des fonctions essentiellement masculines, il est vrai, comme celles d'avocat ou de médecin, mais où un certain nombre de femmes particulièrement douées, anormalement douées, si vous voulez, pourraient prétendre. Ce qu'établira l'égalité des sexes acceptée par la loi et par les mœurs, ce ne sera donc pas la confusion des fonctions et professions, mais, précisément au contraire, la répartition spontanée des fonctions et professions selon les aptitudes, selon toutes les aptitudes, en quelque sexe qu'elles se révèlent et sans qu'il soit fait élimination a priori d'aucune d'elles.
Vous vous croyez né pour être médecin? Homme ou femme, cela nous est égal: essayez d'être médecin.
Vous vous croyez né pour être coiffeur? Profession plutôt féminine; et vous êtes un homme?
—Oui; mais en vérité je suis une femme. Je suis faible, coquet et bavard.
—Fort bien; soyez coiffeur.
Vous êtes femme et croyez avoir des facultés intellectuelles viriles. Prenez une profession virile, quoique femme. Vous êtes homme et avez des facultés intellectuelles plutôt modestes. Prenez une profession féminine, quoique homme. Soyez percepteur ou photographe.
En un mot, les professions n'ont pas de sexe. Elles exigent, non telle conformation, mais telle aptitude. Précisément à cause qu'elles se répartissent selon les aptitudes, elles se répartiront toujours un peu par sexe, oui; mais sans exclusion; et, à cette absence d'exclusion, nous gagnons qu'il n'y ait point de forces perdues ni de forces mal appliquées.
C'est révoltant de voir un colosse faire de la photographie ou exercer les fonctions passives de receveur d'enregistrement. On songe à une loi contre ces absurdités. On devient socialiste. Il n'est pas besoin de loi, ni de socialisme. Il n'est besoin que de liberté et que de féminisme accepté, pratiqué et entré dans les mœurs. Les femmes chasseront peu à peu les hommes de toutes les fonctions qu'ils remplissent abusivement et qu'elles peuvent remplir aussi bien qu'eux. Cette Saint-Barthélemy de paresseux, d'intrigants, de pieds plats, d'échines souples et de crânes vides qui peuplent ministères et administrations publiques et qui seraient renvoyés par les femmes, plus aptes qu'eux à remplir ces places, à la menuiserie, à la charpente, à l'entretien des égouts et à l'empierrement des routes et à la vidange, me ferait un plaisir infini. Je ne vivrai pas assez pour la voir; mais j'y pousserai, jusqu'à la mort, de tout mon cœur.
Et enfin une place plus grande, conquise par les femmes dans la vie civile et dans la vie sociale, moralisera profondément la société. Je ne me fais pas d'illusions et je ne me crois pas un benêt, et je suis peu suspect de céladonisme. Une foule de femmes sont profondément immorales. Je ne parle pas de leur sensualité, qui est égale à la nôtre, je crois, c'est-à-dire nulle chez beaucoup, médiocre chez la plupart, impérieuse et tyrannique chez un certain nombre. Je parle de leur mépris de la vérité, de leur attachement au mensonge, de leur esprit d'intrigue et de courtisanerie, de leur fureur de sollicitation, dix fois plus violente que chez l'homme, et qui nous fait dire souvent d'un solliciteur: «Il mériterait d'être une femme.» Certes, le sens moral n'est pas beaucoup plus fréquent chez la femme que chez l'homme, où il est, ne l'oublions jamais, une exception et une espèce d'anomalie. Cependant, je l'ai dit déjà pour un objet plus particulier, la femme, sans être meilleure que l'homme, est moins grossière, ce qui est déjà quelque chose. Elle est moins une brute. L'alcoolisme n'est pas féminin. Le crime n'est pas féminin. Calculez les conséquences, si elles ne sont pas incalculables.
La femme, non seulement proclamée l'égale de l'homme, ce qui n'est pas grand'chose, mais devenue l'égale de l'homme dans tout l'engrenage de la machine sociale, lui fera honte souvent par sa correction relative, par son esprit d'ordre, par son économie (car il y a des femmes qui ont de l'ordre et qui sont économes), par son horreur d'un certain nombre de choses basses et viles. L'homme gagnera à avoir la femme pour concurrente, parce que, l'ayant pour concurrente, il l'aura pour éducatrice. Et la femme, à ce même commerce, se moralisera elle-même, d'abord parce qu'elle se sentira surveillée, ensuite et surtout parce que rien ne moralise comme de se sentir moralisateur.
Les avantages du féminisme appliqué me semblent l'emporter, sinon beaucoup, du moins sensiblement, sur les inconvénients qu'il peut avoir et qu'il ne faut pas se dissimuler qu'il aura.
Vous êtes convaincue, Madame? Oui, parce que vous l'étiez avant de me lire. Vous n'êtes pas convaincu, Monsieur? Je vais vous dire pourquoi. Chacun de nous juge des femmes sur la sienne. Or, il est assez rare que nous jugions de la nôtre très favorablement. Nous ne permettons pas qu'on en dise du mal; nous en disons du bien; mais nous en pensons tout le mal que nous ne permettons pas qu'on en dise, et nous ne pensons pas un mot du bien que nous en disons.
Mais encore, pourquoi? Parce que nous vivons avec elle, et que deux êtres imparfaits comme nous le sommes ne peuvent pas vivre ensemble sans souffrir infiniment l'un de l'autre et sans finir par voir presque uniquement les défauts l'un de l'autre et l'autre de l'un.
Mais il ne faut pas raisonner d'après la sensation, ni surtout d'après la blessure. Cette femme qui est insupportable, qui est quinteuse, qui est jalouse, qui est tracassière, qui est faiseuse d'observations et fertile en reproches et féconde en récriminations et intarissable en plaintes; cette femme que vous avez choisie pour vous reposer des fatigues de la journée et qui vous réserve, quand vous rentrez chez vous, la plus rude fatigue du jour; cette femme est jugée par les autres droite, sensée, bonne conseillère et bonne consolatrice; elle est jugée par les autres brave de cœur, forte d'esprit, prudente, avisée et sûre; elle est jugée par les autres, soyez-en certain, un trésor qu'ils vous envient.
Une femme, en règle générale, n'est désagréable que pour son mari. Cela veut dire une chose qu'il faut bien se mettre dans l'esprit: les femmes ne sont pas mauvaises: elles sont inhabitables. Et pourquoi inhabitables? Parce que vous habitez toujours avec elles. Elles sont inhabitables pour nous comme nous le sommes pour elles. On ne peut pas se toucher sans cesse sans se blesser souvent.
De là votre mauvaise opinion sur les femmes, que vous tenez uniquement de la vôtre. Mais il ne faut pas juger ainsi. Il faut juger votre femme par une moyenne prise entre l'opinion que vous avez d'elle et l'opinion qu'ont d'elle les autres. Celle-ci est trop optimiste, parce qu'ils ne la connaissent pas assez; la vôtre est trop défavorable, parce que vous la connaissez trop. La vérité est dans le milieu. Cette opinion prise d'après cette moyenne vous représentera votre femme comme un être d'une assez grande valeur morale et intellectuelle, et si vous êtes suffisamment modeste, comme vous valant.
Et maintenant, cette opinion, généralisez-la, comme vous faisiez tout à l'heure, mais comme vous faisiez en ne tenant compte que de vos sensations personnelles; et dites-vous que la majorité des femmes est, comme la vôtre, un mélange de qualités et de défauts, de puissances et d'infirmités intellectuelles, qui fait que la femme est précisément, c'est-à-dire un peu plus un peu moins, sans qu'on puisse bien mesurer le moins et le plus, l'égale de l'homme.
Employez cette méthode et vous deviendrez féministe sans illusion, mais convaincu, comme je le suis, avec des retours et des reculs tumultueux vers l'antiféminisme, toutes les fois que vous aurez une querelle de ménage. Mais il ne faut pas faire attention à ces choses-là. Elles ne tirent pas à conséquence. Je veux dire: il ne faut pas en tirer de conséquences.