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Le féminisme

Chapter 30: JEUNES FILLES UTILES
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About This Book

The essay surveys contemporary feminist arguments about whether women should enjoy equal rights in education, the family, civil life, and society, weighing theoretical claims against practical realities. The author critiques the rhetoric and style of other commentators while insisting on a clear distinction between legal equality and its social implementation. He observes that equality already occurs in some families as shared authority and argues that law cannot simply impose social facts where they do not exist. Combining philosophical reflection, literary critique, and empirical observation, the work maps the strengths and limits of claims for expanded female civic and social participation.

[3] Quelque chose d'analogue dans Rousseau, seconde préface de la Nouvelle Héloïse: «Il semble qu'il faut toujours au sexe [féminin] un temps de libertinage ou dans un état ou dans un autre...» et la suite.

La conséquence sera qu'il n'y aura pas d'adultères. S'il y a adultère féminin, c'est que la femme, mariée trop tôt, n'a pas satisfait son instinct polygamique et le satisfait après le mariage au lieu de le satisfaire avant. S'il y a adultère masculin, c'est chez l'homme marié trop tôt (mais le cas est rare) pour la même raison; chez l'homme marié à l'âge normal, c'est parce que l'homme se sent trompé, au moins se sent délaissé par la femme, et cherche ailleurs satisfaction ou distraction, et c'est encore une conséquence de cette erreur, la femme mariée trop tôt.

Donc le nouveau régime est celui-ci: les jeunes gens continuent à vivre comme ils vivent aujourd'hui et les jeunes filles se mettent à vivre comme les jeunes gens vivent maintenant.

—Mais c'est la jeune fille déflorée, déveloutée, flétrie, n'ayant plus rien qui fasse qu'on veuille d'elle. On ne les épousera jamais!

—Pourquoi non? N'épouse-t-on pas des veuves? Dans mon système, on n'épousera que des veuves. Voilà tout. Non seulement on ne s'en portera pas plus mal; mais on s'en portera beaucoup mieux.

—Mais quelles veuves! Veuves de plusieurs époux!

—De plusieurs, oui; il le faut; car c'est l'instinct polygamique qu'il s'agit de satisfaire, et je ne conseillerais pas à un homme de trente-cinq ans d'épouser une jeune fille qui n'aurait eu qu'un amant de quinze à trente. Ce serait le signe qu'elle n'a pas l'instinct polygamique, et c'est dans ce cas que l'expérience amoureuse aurait laissé sur la jeune fille une empreinte très défavorable au mari. Dans ce cas je conseillerais à la jeune fille d'épouser tout simplement son amant. Il faut donc, dans mon système, qu'on n'épouse que des jeunes filles plusieurs fois veuves. C'est dans ce cas qu'il n'y a point d'empreinte laissée et qu'on se trouve devant sa jeune femme exactement comme, dans le système actuel, la jeune femme se trouve devant son mari, c'est-à-dire en face d'un passé tout à fait effacé, qui ne compte pas, qui n'existe plus. Donc n'épousons que des veuves plusieurs fois veuves. Vous me dites qu'on épouse une veuve, mais non pas une dix fois veuve. Oh! pourquoi non? C'est exactement la même chose. Une dix fois veuve n'a pas plus qu'une veuve simple cette ignorance qui est, paraît-il, pour vous un charme; elle ne l'a ni plus ni moins; et, de plus, elle a épuisé l'instinct polygamique, ce qui est l'essentiel et le nécessaire. N'épousez que des dix fois veuves. Cinq ou six fois peut, du reste, suffire.

—Mais ces six fois veuves auront cinq ou six enfants!

—Ah! pour cela non! Non! elles n'auront jamais d'enfants! Jamais! Elles prendront pour ne pas en avoir tous les moyens qu'il faut pour cela et qu'on aura eu le soin de leur apprendre. Le malthusianisme absolu fait partie essentielle de mon système, et j'y insiste minutieusement, avec réfutation des objections, du reste ridicules, le long de trente-cinq pages.

—Mais, sacrebleu, Monsieur, décidément, ce que vous me proposez d'épouser à trente-cinq ans, c'est la dernière des prostituées!

—Les mots ne me font pas peur. Ce que je vous propose d'épouser, c'est précisément ce que vous dites; et si je vous propose d'épouser une femme qui a été ce que vous dites, avant, c'est pour qu'elle ne devienne pas ce que vous dites, après.

—Hum!

—Vous voyez bien que vous n'avez plus rien à dire.

J'ai promis de discuter ce système sérieusement, pour m'amuser. Il n'y a rien de plus amusant que d'être sérieux. Il repose sur un certain nombre de parfaites erreurs psychologiques. M. Léon Blum est un psychologue très adroit et assez fin quand il s'agit de débrouiller un cas, et il y en a une dizaine dans son livre qu'il a analysés d'une façon charmante, vraiment charmante. Mais les grandes vérités psychologiques générales, il les ignore, ou a fait le ferme propos de les ignorer. D'abord il invente de sa grâce—et je dois reconnaître qu'il en fait un instant l'aveu—il invente de sa grâce la période polygamique et la période matrimoniale. Cela n'est pas tout à fait faux (je ne parle pour le moment que des hommes), mais cela est trop peu vrai pour que l'on puisse bâtir dessus une théorie générale.

Il n'y a ici que des cas personnels.

Un certain nombre d'hommes sont polygames. Mais ceux-là, ils ne le sont pas pour une période; ils le sont pour toute leur vie; et vous les marierez à cinquante ans, ils n'auront pas épuisé pour cela leur instinct polygamique.

Un grand nombre d'hommes sont «nés époux», comme dit quelque part M. Blum lui-même, et ceux-là, ils sont monogames depuis l'âge de dix-huit ans. Ce sont gens qui n'ont pas beaucoup de tempérament, et surtout qui n'ont pas beaucoup d'imagination, et surtout qui n'ont pas de curiosité. Vous le dirai-je? Ceux-ci sont les hommes normaux et sont les plus nombreux de beaucoup dans l'humanité.

S'il n'y paraît pas, cela tient aux conditions économiques dans lesquelles se trouve la bourgeoisie européenne et surtout la bourgeoisie française. Le jeune homme de vingt ans, qui, à mon avis, devrait être marié depuis six mois, a devant lui dix ou douze ans pendant lesquels il a «à se faire une position» et à ne pas se marier. Pendant ces douze ans, il est polygame et, le plus souvent, de la plus ignoble façon du monde. Mais croyez-vous qu'il le soit volontiers et naturellement? Pas du tout. Il l'est parce qu'il ne peut pas faire autrement et à son corps défendant.

La preuve, ou une preuve, très significative, à mes yeux, c'est que, pendant ces douze ans, il ne désire rien tant, le plus souvent, que rester uni très monogamiquement avec la femme—et, pourtant, quelle femme!—avec laquelle il s'est... mettons agglutiné, trois mois après son arrivée à Paris.

La preuve, ou une preuve, c'est qu'assez souvent, cette femme-là, il l'épouse! S'il ne l'épouse pas plus souvent, c'est que cette femme, d'une part sans aucun sens moral, d'autre part si stupide qu'elle ne comprend même pas qu'il est de son intérêt matériel de se cramponner, l'abandonne, bien plus souvent, sachez-le bien, qu'il ne l'abandonne lui-même.

Voilà l'homme vrai, l'homme normal, l'homme moyen. Je ne dis pas que cet homme n'a jamais l'idée de faire une infidélité à sa compagne. L'homme est polygame toujours, toujours un peu, sauf exceptions rares. Je dis que le désir de n'avoir qu'une compagne de sa vie, de ne point changer, est le fond de l'homme moyen, avec une arrière-pensée seulement, quelquefois suivie d'effet, de faire ailleurs un voyage d'exploration, mais toujours avec esprit de retour.

Voilà l'homme moyen. Parce que M. Blum a vu des hommes de vingt à trente-cinq ans pratiquer, tous, la polygamie, il en a conclu qu'il y avait une période de polygamie. Ce sont là les erreurs qu'inspire la statistique. M. Blum a pris une nécessité économique, une nécessité sociale, pour une loi naturelle. Et de ce que tous les hommes, de vingt à trente-cinq ans, pratiquent la polygamie, il ne faut nullement conclure, malgré les apparences, qu'il y a, même pour l'homme, une période polygamique; non, il y a des conditions économiques qui forcent l'homme, malgré lui, à être polygame à un certain âge. Il n'y a pas autre chose.

Seconde erreur de M. Blum. Il a cru que ce qui est vrai de l'homme est vrai de la femme, ou plutôt que ce qu'il croyait vrai de l'homme est vrai de la femme, et que la jeune fille a, elle aussi, sa période polygamique de quinze à trente ans. Cette seconde erreur est plus forte que la première. Oh! ici aussi; car je suis un homme qui sais les choses; et comme tous les hommes qui savent les choses, j'ai l'air de ne pas les savoir, parce que, du moment que je sais les choses, je ne tranche pas; ici aussi je reconnais qu'il y a du vrai; pas beaucoup de vrai; mais un peu. Je reconnais que de quinze à trente ans la plupart des jeunes filles vivent en état de polygamie intellectuelle. Elles rêvent de celui-ci, de celui-là, d'un troisième. Elles aiment à fleur de songe une dizaine de jeunes hommes pendant dix ans. Je l'ai dit il y a une trentaine d'années: nous épousons tous une veuve, une petite veuve, une moralement veuve, qui quelquefois est, de cette façon, bien entendu, veuve dix fois. Voilà qui est accordé.

Seulement il n'en est pas moins vrai que si l'homme est polygame (dans la mesure que j'ai marquée plus haut), la femme ne l'est pas, la femme ne l'est que dans la mesure presque insignifiante que je viens d'indiquer. La femme est essentiellement monogame. La femme est monogame en ce sens que cette arrière-pensée de polygamie que l'homme a presque toujours, même quand il est très uxorius, la femme ne l'a jamais. La femme, quand elle n'en est plus à rêver; quand elle en est à épouser un homme, d'une façon ou d'une autre, a toujours la profonde conviction que c'est pour la vie. La fille du peuple, que M. Blum cite souvent en exemple, prend un amant à seize ans. Soit; mais ce n'est nullement par polygamie et pour épuiser sa polygamie pendant la période polygamique. Elle le prend bien pour toujours, très naïvement, et avec la conviction profonde, physiologique, à peine traversée parfois de quelques doutes, que c'est bien pour toujours. Toutes les jeunes filles bourgeoises qui se marient, après la période de polygamie intellectuelle et cérébrale dont j'ai parlé, en sont là aussi, exactement.

La preuve de cette monogamie foncière de la femme, c'est l'«empreinte», c'est le premier amant ou époux éternellement aimé, aimé physiologiquement, aimé par les entrailles mêmes de la femme, à tel point que les enfants d'un successeur ressemblent presque toujours à «Monsieur le premier».

Reste la prostituée. Oui. Eh bien, il y a des prostituées-nées comme il y a des hommes polygames-nés. Elles sont, je crois, extrêmement rares. On s'imagine qu'il y en a beaucoup, parce que chaque homme en a rencontré une. Mais cela tient à ce qu'elles sont, par définition, pour beaucoup d'hommes et que beaucoup d'hommes ont rencontré la même. Cela fait encore une erreur de statistique et de calcul.

La vérité est que la prostituée-née est excessivement rare, beaucoup plus rare que le polygame-né, lequel n'est pas très fréquent.

Donc peu de prostituées-nées. Les autres prostituées sont des femmes qui ont commencé par être monogames comme leurs sœurs, et qu'une première déchéance a jetées dans la classe des femmes pour tous. Les conditions de vie de cette classe ont peu à peu presque complètement dénaturé ces femmes, et il est très vrai qu'elles n'ont presque plus l'instinct monogamique. Mais c'est la vie qu'elles sont forcées de mener qui les a conduites là, et il ne faut tirer de leurs mœurs, légitimement, aucun argument.

J'ajoute même que l'instinct monogamique est si fort chez la femme, que même chez la prostituée il reste, comme instinct. Tout le monde sait que la dernière des prostituées vous parle infatigablement de son premier amant, et très évidemment l'aime encore.

Vouloir donc, pour les raisons qu'en a M. Léon Blum et qui sont peut-être vénérables, imposer à toutes les jeunes filles de l'univers le régime des prostituées, encore que ce soit peut-être le salut du genre humain, c'est d'abord aller si directement contre la nature même de la femme que j'estime que c'est un peu chimérique, un peu; et c'est ensuite aller contre le but poursuivi par M. Léon Blum lui-même.

Pourquoi? Mais parce que quand on va contre la nature d'un être on peut réussir, mais en le dénaturant. La prostituée, j'ai cru le montrer, est un être dénaturé. Vous pouvez faire de toutes les jeunes filles des prostituées; mais vous les aurez dénaturées, et quand arrivera la période matrimoniale, je suis à peu près sûr qu'elles seront prostituées autant qu'auparavant, sauf exceptions rares; et votre but est manqué.

On a dit avec beaucoup de raison: «La punition de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours.» De même, et c'est une affaire de pli pris, la maladie des femmes que vous aurez forcées à aimer trop les hommes sera de les aimer jusqu'à soixante ans. Votre but est manqué. En choses morales, c'est une erreur de prendre une inoculation pour un vaccin. M. Blum inocule l'instinct prostitutionnel aux jeunes filles, et il est persuadé que c'est une vaccination. Ce n'est, j'en ai peur, qu'une intoxication. Décidément, je n'ai pas confiance.

Mais alors que faire? me dira douloureusement M. Blum; que faire pour que les jeunes filles ne s'épuisent pas à désirer l'amour pendant que les jeunes gens le font, et n'arrivent pas ardentes au mariage pour embrasser des tisons éteints, d'où viennent toutes les suites que vous savez?

Il n'y a qu'une seule solution, incomplète du reste et dont je ne cacherai aucunement les lacunes. Il n'y a qu'une seule solution, que je préconise depuis bien longtemps: c'est le mariage jeune, le mariage très jeune, le mariage vierge; le mariage vierge bilatéralement, bien entendu; mais il faut le dire, tant nos moralistes contemporains, en renversant toutes les valeurs, nous forcent à préciser les choses qui sembleraient aller de soi; donc je dis le mariage entre très jeune homme vierge et très jeune fille vierge elle-même.

Avec ce mariage-là, point d'expériences amoureuses de vingt à trente-cinq ans de la part du jeune homme; et c'est-à-dire point de corruption, d'avilissement et de gangrénation du jeune homme; point d'attente stérile, irritante et démoralisatrice aussi chez la jeune fille; des êtres jeunes et sains se livrant à l'amour sain, normal et fécond, dans la saison où il est normal de s'y livrer; des parents sains et robustes; des enfants sains et robustes, une race saine et robuste.

J'ajoute: une famille véritable, où les souvenirs des joies nuptiales sont intimement unis aux souvenirs de première jeunesse, et, à cause de cela, ont quelque chose de charmant et de profond, gage d'union persistante des cœurs; et il y a une grande différence entre se dire à cinquante ans: «Te souviens-tu des premiers jours, où nous étions si jeunes, si gais, si fous, si naïfs et si enfants? Nous étions adorables!»—et se dire: «Te souviens-tu des premiers jours, quand j'avais quarante ans et toi trente, et que j'étais fourbu comme un vétéran et toi rouée comme une potence?» J'exagère un peu; mais encore...

J'ajoute une famille véritable, où, parce qu'il n'y a pas une très grande différence d'âge entre les enfants et les parents, les parents peuvent comprendre les enfants et, parce qu'ils les comprennent, les bien diriger; où les enfants, comprenant que leurs parents les comprennent, ont confiance en eux. Il ne faut pas qu'il y ait deux générations selon le temps entre un père et son fils, et entre une fille et sa mère; car alors il n'y a plus contact intellectuel ni moral.

Voilà les bienfaits du mariage jeune et du mariage vierge. J'ai dit qu'il a ses inconvénients. L'adultère, surtout l'adultère du mari, ne laisse pas d'être fréquent dans ce genre de ménage, les curiosités se réveillant, vers la trentaine, chez un homme qui ne les a pas satisfaites avant son mariage. La polygamie, méprisée longtemps, reprend ses droits, si j'ai le front de m'exprimer ainsi. Je ne me dissimule pas cela.

Mais, d'une part, le souvenir d'un mariage qui a été tout amour et tout amour jeune et frais est si puissant, même sur l'homme, que bien souvent, peut-être le plus souvent, le mari restera fidèle à sa femme.

D'autre part, j'aime mieux un peu d'adultère après (je dirai, si l'on me pousse, même chez la femme) que le stage d'à présent, si profondément démoralisateur, corrupteur, et qui tarit les sources vitales et les sources morales de la race.

C'est là le point précis; c'est là ce qui me sépare précisément de M. Blum; je veux dire ce qui m'en séparerait s'il était sérieux. Il fait la part du feu: il met toute la malpropreté de la vie humaine avant le mariage, pour que le mariage soit pur; du reste, il fait énorme la part du feu. Je ne la lui fais pas; je conviens qu'il se la fera peut-être lui-même; mais j'aime mieux au besoin qu'il se la fasse quand la race saine sera assurée, tardivement, médiocrement du reste et après tout sans grand dommage.

Et je répète qu'il y a d'immenses chances pour que le lien extrêmement fort que crée d'ordinaire entre deux êtres le mariage jeune, vierge, pur et plein de joie ne se rompe point et même ne se détende pas. Je n'ai pas besoin de dire que je n'admets que le mariage d'amour, ou tout au moins, selon l'expression française, qui est devenue ridicule et qui est excellente, le mariage d'«inclination».

Objection: Et comment voulez-vous qu'un homme qui n'aura sa position faite qu'à trente ans se marie à vingt et fasse six enfants de vingt à trente? J'ai répondu à cela, il y a une dizaine d'années, dans un de mes volumes politiques, je ne sais plus lequel. Des conditions économiques nouvelles créent des mœurs nouvelles; mais il faut savoir s'arranger de manière qu'elles en créent de bonnes et non de mauvaises. Il y a toujours moyen. Il ne faut que savoir se retourner. Non, le jeune homme de vingt ans ne peut pas nourrir sa femme et ses enfants. Eh bien, que ce soient les grands-parents qui les nourrissent jusqu'à la trentaine du jeune père. Voilà la solution.

Vous vous êtes marié à vingt ans et votre père, qui en avait quarante-cinq, s'étant marié jeune lui-même et qui était en pleine force productive, qui gagnait de l'argent, vous a soutenus vous, votre femme et vos enfants, jusqu'à ce que vous vous soyez fait une position; et vous rendrez à votre fils le même service dans les mêmes conditions. Il n'y a qu'une transposition. Ce sont aujourd'hui des hommes de quarante à soixante ans qui entretiennent leurs enfants, qu'ils ont eus tard; ce seront des hommes de quarante à soixante ans qui entretiendront leurs petits-enfants. Chacun aura élevé une famille, comme maintenant, et personne ne pourra se plaindre; mais ce qui aura été sauvé, c'est la race, les enfants ayant été créés par des jeunes gens, ainsi que la nature le veut.

Ajoutez que nous y revenons, à la famille véritable, telle que je l'esquissais plus haut. Elle est composée maintenant non pas de parents et enfants, mais de grands-parents, parents et enfants indissolublement liés jusqu'à la soixantaine des grands-parents, et ayant besoin les uns des autres; elle redevient patriarcale et traditionnelle et tout ce qui s'ensuit, c'est-à-dire forte. Elle est élément excellent de nation vigoureuse et puissante. Les conditions économiques modernes, qui paraissaient tout à l'heure si funestes, voilà, parce qu'on a su les bien prendre, qu'elles donnent lieu à un état social meilleur que celui où l'on était même avant elles; par le remède qu'elles ont imposé, parce qu'elles étaient mauvaises, elles aboutissent à un progrès magnifique. Il y a toujours—toujours, je n'en sais rien; mais je l'espère—à tirer du mal, non seulement le bien, mais le meilleur. Tant y a que c'est ici le cas.

—Mais il y aura une génération sacrifiée, la nôtre! Il y aura une génération, pour commencer, qui aura élevé deux générations. Le père actuel qui, selon les méthodes actuelles, aura eu des enfants à trente-cinq ans et les aura élevés jusqu'à cinquante-cinq, marie son fils âgé de vingt ans et le voilà qui a encore à élever les fils de ce fils...

Il est vrai, il y aura une génération sacrifiée. Il le faut certainement pour changer de méthode. Cette génération, ayant sauvé l'humanité, sera en vénération dans tous les siècles.

«Ne nous frappons pas» pourtant, comme disait cet optimiste. Il peut y avoir transition. Que la génération qui vient se marie à trente ans, la seconde à vingt-cinq, et la troisième à vingt: les charges seront partagées et elles seront très supportables. Mais le mariage à vingt ans et les petits-enfants nourris par le grand-père, élevés conjointement par le père et le grand-père, c'est où il faut arriver aussi vite que possible, et c'est la solution vraie de tous les problèmes que nous venons d'agiter.

Je demande pardon, encore un coup, au public d'avoir discuté sérieusement la thèse de M. Léon Blum. Je crois même qu'il y a lieu de lui en demander pardon à lui-même.


LA MORALE DE L'AMOUR[4]

[4] Par M. Paul Adam, chez Méricant.

M. Paul Adam est un moraliste très austère, très rigoureux, très rigoriste, qui est si loin de plaider les droits de la passion, comme Mme Key, ou tel autre, qu'il n'admet même pas pour elle les circonstances atténuantes et qu'il la poursuit partout comme un chien fait sa proie. M. Paul Adam est un Bourdaloue qui aurait fait ses études chez Perse et chez Juvénal. Depuis Proudhon nous n'avons pas eu de moraliste aussi intransigeant que M. Paul Adam. Vous n'avez peut-être pas cette idée de lui. C'est peut-être que vous aviez lu ses ouvrages. Mais lisez la Morale de l'amour, qui est de lui, je vous en donne ma parole, et vous verrez que je ne dis rien qui ne soit exact, et même très tempéré et modéré. J'en pourrais dire bien davantage.

La Morale de l'amour, dont le titre est un peu ambitieux et un peu trompeur, en ce qu'il fait croire que l'on a affaire à un traité systématique, ou tout au moins continu, comme l'Amour de Stendhal, est un simple recueil de chroniques publiées je ne sais où, sans doute dans le journal des derniers jansénistes. Elles sont souvent agréables à lire, parfois brillantes, toujours vertueuses. Les thèmes où M. Paul Adam revient le plus souvent dans ces pages sévères sont la sentimentalité bête ou la bête sensualité des jeunes Français, la vanité française, l'indulgence pour le crime passionnel, l'indulgence pour l'adultère. Sauf réserves de détail, je suis d'accord avec lui sur tous les points.

M. Paul Adam dit à ses fils quand ils auront vingt ans: Ne soyez pas amoureux; ne prenez pas une petite maîtresse qui est souvent une petite apache et qui est toujours une petite pécore; ne soyez pas amoureux, ou, si vous vous sentez tels, mariez-vous de très bonne heure avec une fille saine, intelligente et instruite, sans vous préoccuper de dot le moins du monde, les belles dots françaises mettant dans le ménage huit francs par jour, ce qui ne vaut guère qu'on s'en occupe. Les Anglais et les Américains font ainsi, et la seule explication est là de la supériorité des Anglo-Saxons.

Mes lecteurs n'ont pas besoin que je leur dise à quel point je suis ici tout à fait de l'avis de M. Paul Adam.

Sur la vanité française, M. Paul Adam a de très bonnes observations aussi. D'abord il lui trouve un nouveau nom, et très juste et qui précise les choses. Il l'appelle «le besoin d'être envié». Très bien dit. C'est bien là la définition exacte: «Besoin d'être envié. Toute notre bourgeoisie se gâche l'existence en satisfaisant au besoin d'être envié. La dame en partance pour Nice dans le fiacre chargé de malles guette aux yeux des flâneuses le mauvais regard de celle que sa pénurie retient au boulevard. La personne riche d'une famille remercie son luxe de la tristesse qu'il donne aux cousines dépourvues de rentes. Ce n'est rien de fréquenter les gens célèbres si l'on n'en peut parler comme d'amis très intimes à des parents, à des camarades obscurs qui regrettent, à ce moment-là, la médiocrité de leur vie, gardant malaisément leurs soupirs et baissant les yeux. Avoir une chère amie à la mort est un délice, si l'on peut nommer, parmi les docteurs qui la soignent, les plus illustres membres de l'Institut, ceux de qui la consultation se paye gros...» Etc., etc.; car ici, très malheureusement, le développement est facile et la série des exemples pourrait être illimitée.

Sur le crime dit passionnel—comme si tous les crimes n'étaient pas passionnels!—et sur l'indulgence dont il est l'objet de la part des jurys et des magistrats, M. Paul Adam, en sa roide sévérité, est tout à fait excellent. Il montre qu'il n'y a absolument aucune garantie en France contre la sauvagerie de l'homme poursuivant la femme, ni, non plus, contre la sauvagerie de la femme exploitant l'homme, puisque l'une et l'autre, après un mauvais coup, sont sûrs d'être acquittés, ou punis d'une peine si légère qu'ils peuvent recommencer quelques mois après.

Il raconte là-dessus une histoire que sans doute il invente, mais qui est d'une vérité, on peut m'en croire, absolue. Elle se répète sur les boulevards extérieurs cent fois par jour; elle est l'histoire universelle des quartiers populaires. Je la résume. C'est une jeune fille qui parle:

Je songeais à épouser mon parrain, assez bel homme et à l'aise, bon commerçant, à cause de mon père qui ne peut plus travailler et de ma mère qui travaille trop. Mais l'amour me guettait. Il me suivait tous les soirs quand je revenais de l'atelier. Un grand garçon maigre, efflanqué, dont les dents pourries me répugnaient, était sans cesse sur mes talons. Je l'envoyais paître. Un soir, il m'envoya une balle de revolver qui troua mon chapeau. Je me sauvai en criant. Personne ne vint à mon secours. Il pleuvait. Il me rejoignit. Il me demandait pardon. Il m'embrassait. Il tenait toujours son revolver à la main. Il m'entraîna. J'étais glacée de terreur. Il me poussa dans l'escalier de son hôtel. Le lendemain il racontait partout que j'étais sa maîtresse. Mon parrain m'a plantée là. Nous sommes dans la misère. Mais un camarade d'Arthur s'avise de me courtiser. Arthur est jaloux. Il me menace de me mettre les six balles de son revolver dans la peau s'il y a seulement coquetteries. Mais l'autre me menace de m'arroser de vitriol si je ne lui cède pas. Si je ne vais pas avec lui, il me défigure; si je lui cède, Arthur me fusille. Quand je menace l'un ou l'autre de la justice, ils me répondent tous deux qu'on acquitte toujours les crimes passionnels, que c'est la loi.

Et, en effet, c'est la loi, ou à très peu près. Il faut reconnaître que c'est un des effets du romantisme.

Remarquez que, tout de même, une affreuse petite guenipe, dont un jeune niais qu'elle a débauché voudra se débarrasser, procédera de façon identique et sera encore plus sûre de l'impunité. C'est un effet du romantisme.

M. Adam est plein de verve quand il crosse les jurys et aussi les magistrats, protecteurs déclarés de «la pire crapule». Cette indulgence forcenée est, en effet, bien bizarre. Je me l'explique à peu près de la part des jurés; c'est le romantisme. On peut, à la rigueur, se contenter de cette raison. Pour les magistrats, je ne comprends pas. Leur douceur est devenue proverbiale et légendaire en Europe. Proverbe européen: «En France on ne punit pas.» A quels mobiles obéissent-ils? Il y a là quelque chose que je ne comprends pas bien; mais il y a là quelque chose. Peut-être le phénomène de l'amollissement, du fléchissement au moins, d'une caste. Ces gens-là n'étaient pas tendres sous l'ancien régime, ni sous Napoléon, ni même sous la Restauration. On peut supposer que depuis, à la longue, on leur a tant demandé de services, on a tant fait des fonctionnaires obéissants, condescendants, complaisants, qu'on a détruit en eux le ressort. Ils n'ont plus d'énergie. Ils disent: «A quoi bon?» et: «Tout cela durera bien autant que nous.» Ce sont les formules de la décadence. Je crois assez fort à une certaine décadence de la magistrature.

Sur l'adultère, dont je ne songe pas à faire l'éloge et dont, tout autant que M. Paul Adam, je déplore et condamne les méfaits, M. Paul Adam est fort dur, et il a en cette affaire des conceptions bien menaçantes. Il voudrait—il l'a répété deux fois et il fait remarquer qu'il le répète, et donc ce n'est pas une boutade—il voudrait que les poursuites en adultère ne fussent pas faites seulement à la requête du mari, mais que, la société (ce qui est vrai) ayant un très grand intérêt à la répression de l'adultère, le ministère public poursuivît spontanément l'adultère, comme tout autre crime, sans attendre la plainte du lésé.

C'est hardi, cela, et j'hésite à suivre jusque-là ce calviniste de Paul Adam. Venir dire à un mari complaisant: «Votre femme vous trompe; cela vous est égal ou vous est profitable; dans les deux cas vous êtes un vilain monsieur et nous la coffrons; remerciez-nous de ce que nous ne vous coffrons pas vous-même,» à la rigueur j'accepterais cela. Mais venir dire à quelqu'un qui ne sait rien: «Vous êtes ce que les maris sont quelquefois et nous traduisons votre épouse en police correctionnelle,» c'est bien délicat et aussi c'est bien cruel. Or, comme il est assez difficile de savoir, le plus souvent, si un mari est complaisant ou s'il est aveugle, c'est dans tous les cas que la mesure conseillée par M. Paul Adam serait terriblement délicate. Je demanderais à M. Paul Adam de creuser son idée, de l'approfondir, de l'analyser et de présenter là-dessus un projet de loi en forme. Je l'examinerais avec un intérêt et un soin extrêmes.

Toujours est-il que voilà qui est entendu: par un renouvellement surprenant de son admirable talent, M. Paul Adam a écrit un volume qui, brillant du reste et récréatif, est désigné au tout premier rang, et même avec quelque indiscrétion, pour un des prix de vertu dont dispose l'Académie française.


JEUNES FILLES UTILES

Je traite aujourd'hui d'une matière assez délicate. Non pas que je songe à prendre ce sujet par son côté frivole et plaisant: on peut savoir que ce n'est pas précisément dans mes habitudes; mais il y a tout autre chose. J'ai toujours tant aimé les jeunes filles françaises, je les aime tellement encore—on peut dire cela à mon âge—que je ne voudrais point les contrister si peu que ce fût. Il est certain qu'elles sont charmantes. Elles ont du bon sens presque toujours, de l'esprit assez souvent, une espièglerie sous laquelle on sent beaucoup de bonté, une conversation où la mesure, le tact et le bon goût sont incomparables quand on a pu la comparer avec celle des jeunes filles étrangères. Les jeunes filles françaises, et je dis aussi bien celles de la bourgeoisie que des classes supérieures et celles du peuple que celles de la bourgeoisie, sont une des beautés et un des charmes de la France, peut-être sa plus grande beauté et son charme le plus séduisant.

Et cependant ce sont des sévérités assez rudes que je veux exprimer aujourd'hui sur leur compte, surtout sur celles d'entre elles qui appartiennent à la bourgeoisie.

Règle générale, qui comporte quelques exceptions, je le sais; mais enfin règle générale: la jeune fille de la bourgeoisie française ne fait rien; elle ne fait rien de rien. Elle se lève, elle s'habille, elle lit ou plutôt regarde l'Illustration; elle déjeune, elle fait quelques visites, elle en reçoit; elle dîne, elle lit ou plutôt regarde l'Illustration et elle se couche.

Le dimanche seul est pour elle un jour laborieux; car elle s'habille de meilleure heure, pour aller à la messe; c'est un jour dur. C'est de ce jour qu'elle se repose pendant les six autres. En vérité, ce n'est pas trop.

Les jeunes filles de la bourgeoisie française se mariant en général assez tard, on peut dire qu'elles passent en moyenne dix ans de leur vie, de seize à vingt-six ans, à ne rien faire littéralement. De leurs études achevées à leur mariage, grand trou, immense lacune, néant.

On lit dans le livre d'un moraliste, qui est une dame, et de qui, du reste, je crois que je vous parlerai tout à l'heure, ce propos très piquant: «Une personne charmante que j'ai connue, riche, aimable et spirituelle, disait parfois, sur un ton de plaisanterie amère: «Quand Dieu me demandera: Ma fille, qu'as-tu fait dans ta vie? Je répondrai: Seigneur, j'ai fait des visites.»

Ce n'est pas vrai de la plupart des femmes; mais c'est vrai exactement de la plupart des jeunes filles françaises de seize à vingt-six ans.

Leurs frères en sont comme ahuris. C'est l'époque de leur vie, à eux, où ils travaillent le plus. C'est pour les hommes la période de la vie heureuse, sans doute, car on est jeune et tout est là, ou presque tout, mais encore, cependant, la plus rude et la plus dure, sinon la plus sombre. De seize ans à vingt-six, aller d'examen en examen, c'est un métier de cheval de manège si insupportable que souvent le jeune homme de la bourgeoisie envie le sort du jeune ouvrier qui, au même âge, a un métier en main et le fait, tout simplement. J'ai vu tel jeune homme de vingt et un ans ravi de partir pour le service militaire: «A la bonne heure! Ça coupe! Ça interrompt le métier de candidat perpétuel aux examens continuels. On va se dérouiller les jambes et les bras pendant un an.»

Or, ces jeunes bourgeois, surmenés par le travail, regardent avec stupeur leurs sœurs, un peu plus âgées ou un peu moins, qui sont comme gavées d'oisiveté: «Ah! ma pauvre! moi, je suis accablé et énervé; mais toi tu dois être furieusement ennuyée. Il faudrait une moyenne.» Ils ne sont point envieux; mais ils sont stupéfaits. Comment peut-on à ce point ne rien faire du tout?

Dialogue entre frère et sœur:

«Frère, qu'est-ce que tu as à travailler tant que cela?

«—Sœur, qu'est-ce que tu as à être oisive à un tel degré?

«—Réponds d'abord. Frère, pourquoi travailles-tu?

«—Je me prépare une situation.

«—Et moi, je l'attends et n'ai qu'à l'attendre; voilà la différence. J'attends «l'heureux mortel». Je ne puis pourtant pas aller le chercher.»

Elle ne peut pas aller le chercher, évidemment; mais elle pourrait, peut-être bien, faire quelque chose en l'attendant.

Mme de Rémusat, dans son Essai sur l'éducation des femmes, a touché ce point très légèrement, je veux dire d'une main très légère, mais avec sa délicatesse et sa sûreté habituelles. Elle y dit quelque part: «Qu'arrive-t-il, en effet? Inactives jusqu'au mariage, averties seulement par d'insuffisants préceptes, les femmes entrent tout à coup dans une vie d'action et de mouvement qui enivre les étourdies et trouble les plus réservées. Elles sont assez préparées, dit-on, pour l'éducation qu'elles doivent recevoir du monde et de leur mari. Nous parlerons bientôt de cette seconde éducation: mais, dès à présent, qu'on nous dise si elle est toujours donnée avec justice [justesse?] ou prévoyance. Et puis enfin, quand elle manque ou quand on la reçoit mal, où sont, puisque le moment d'agir est venu, où sont les ressources contre les erreurs de pensée ou d'action? Il y a dans nos mœurs quelque chose de directement contraire à ce qui serait raisonnable. Cette nullité à laquelle nous condamnons nos filles excite en elles de bonne heure le désir de nous quitter. Nous les jetons ensuite dans les fausses libertés du mariage, où elles se persuadent qu'elles vont devenir maîtresses d'elles-mêmes à l'instant où elles contractent leur plus sérieux engagement.»

Les choses ont un peu changé depuis ce temps-là, c'est-à-dire depuis 1820, mais vraiment non pas beaucoup. Nos jeunes filles, ou sont complètement oisives, ou se consacrent à un talent d'agrément, musique, peinture, qui certainement a ce mérite au moins de remplir les heures et de chasser «les lourds et tristes rêves», mais qui ne leur servira absolument de rien dans la vie. Dans le premier cas, nous sommes en pleine absurdité; dans le second, nous sommes en pleine frivolité, pour ne pas dire en pleine niaiserie.

Ce qu'il faudrait, c'est que, de seize à vingt-cinq ans, nos jeunes filles: 1º fissent quelque chose et quelque chose de suivi; 2º fissent quelque chose qui les préparât à la vie qu'elles doivent mener plus tard. Voilà tout le programme—et il est large et souple—et il laisse grande liberté encore au choix et à l'initiative; mais il faudrait s'y conformer.

En 1903, si je ne me trompe, Mme E. Combe fit à Genève, devant un auditoire exclusivement féminin, une conférence sur «les jeunes filles utiles». Vous la trouverez tout entière dans la Revue chrétienne du 1er mars 1904. Le titre seul en serait déjà une jolie ironie discrète et couverte. Mme Combe, en cette causerie, faisait remarquer aux jeunes filles, non seulement de Genève, mais un peu de tous les pays, qu'elles étaient prodigieusement inutiles, et que si cela ne les humiliait pas, du moins cela devait bien les fatiguer.

Elle leur faisait même entendre que le travail aurait peut-être quelques bons effets d'abord sur leurs relations avec leur entourage, ensuite sur leur caractère même: «Remarquez-vous, disait-elle tout doucement, que le travail est le seul lien qui nous unisse à notre entourage? Vous me direz: «Et l'affection?» L'affection est un sentiment; elle peut même n'être qu'une sentimentalité; mais comment l'affection prend-elle un corps et se rend-elle visible? N'est-ce pas par les services que nous rendons aux objets de notre affection? Donc par le travail. Le travail nous unit à la communauté; l'oisiveté nous en retranche.»

Et, de fait, dans beaucoup de familles la jeune fille semble un être à part, elle semble un être étranger, tant elle est un être différent. Le père travaille, les frères travaillent, la mère travaille; la jeune fille les regarde faire ou plutôt ne les regarde même pas faire. Moralement, elle est sortie. Elle est le contraire d'Agrippine qui était «invisible et présente», elle est visible et absente. On ne sait pas trop pourquoi elle est là. Pourquoi a deux sens: pour quelle cause et pour quel but. Pour quelle cause, on le sait: c'est qu'elle est la fille de la maison; pour quel but et pour quel objet, il serait furieusement difficile de le dire. Si un père était assez brutal pour dire à sa fille: «Pourquoi es-tu là?» elle répondrait très gentille: «Pour t'embrasser.» C'est très bien, certes, mais ce n'est pas une raison suffisante, comme disent les philosophes.

Il n'est pas douteux, comme le dit très bien Mme Combe, que l'oisiveté de la jeune fille ne relâche le lien qui la rattache à la communauté dont elle fait partie.

Et, comme je l'ai dit, Mme Combe attirait aussi l'attention de son auditoire sur ce fait que l'oisiveté a de très mauvais effets sur le caractère de tout le monde, bien entendu, et particulièrement de la jeune fille: «Le travail, ah! quel bon régulateur du caractère! Comme il met toutes choses en leur place, comme il dose, avec une juste mesure, les éléments nécessaires à la santé physique et morale! Comme il chasse d'un seul souffle les papillons noirs! Comme il disperse les lubies, les fausses tristesses, les idées de travers! Il engendre la joie par une gymnastique aussi naturelle que l'action de nos poumons produit la chaleur.»

Excellent encore ceci. Nous savons très bien, comme Mme Combe, qui n'a pas voulu le dire avec la brutalité scientifique, que la «neurasthénie», une neurasthénie légère et superficielle, mais ce n'en est pas moins elle, est l'ennemie dont nos jeunes filles deviennent très souvent la proie. Et de là ces «papillons noirs», ces «fausses tristesses» et ces «idées de travers» dont parlait, en mesurant ses termes, Mme Combe. Or, une autre dame, Mme Dora Melegari, dans ses Faiseurs de peine et faiseurs de joie, livre excellent, rapporte un bien joli mot d'une de ses vieilles amies: «La neurasthénie? la neurasthénie?... Ah! oui, j'y suis; de mon temps on appelait cela avoir mauvais caractère.»

Nous y voilà. Il arrive assez souvent à nos jeunes filles d'être neurasthéniques, c'est-à-dire d'avoir mauvais caractère. Mais il y a le mauvais caractère inné et le mauvais caractère acquis. Le mauvais caractère acquis s'acquiert à force d'oisiveté; c'est le produit naturel et nécessaire de l'oisiveté intensive. Si vous tenez à avoir mauvais caractère, ne faites rien pour cela; c'est précisément à ne rien faire qu'il viendra tout seul.


Il faut donc, dans leur intérêt même et surtout dans leur intérêt, que les jeunes filles travaillent. Mais encore à quoi? C'est un point qui sans doute n'est pas négligeable. C'est ici que je me séparerai, du moins que je m'éloignerai un peu, de Mme Combe, que du reste je ne connais point du tout, mais qui m'inspire une très vive estime. Ce qu'elle voudrait, c'est que les jeunes filles s'occupassent activement d'œuvres de charité, ouvroirs, éducation et instruction des enfants pauvres, crèches, etc., etc. Vous voyez le vaste champ d'activité, et très honorable, je m'empresse de le reconnaître, qu'elle leur ouvre et qu'elle leur montre.

Tout en étant un peu de cet avis, comme on le verra plus loin, je n'en suis pas tout à fait. Ce que la jeune fille a de mieux à faire, de l'âge de seize ans à l'heure de son mariage, c'est d'apprendre son métier de maîtresse de maison qu'elle aura à exercer plus tard, c'est d'apprendre le ménage, comme auraient dit nos pères, et dans tout son détail. L'apprentissage est long et il est très occupant, très assujettissant, très attrayant aussi, presque en toutes ses parties, et il remplira très bien les heures, et il aura, pour le caractère de la jeune fille et pour ses relations avec son entourage, tous les bons effets que Mme Combe souhaite, désire et demande.

Voyez-vous bien ce qui—peut-être—nous sépare? Mme Combe, à ce qu'il me semble, voit la mère s'occupant activement et intelligemment de son intérieur et ne sortant guère de ce royaume qui est le sien; et elle voit les jeunes filles sortant et s'occupant des œuvres extérieures de solidarité, de philanthropie et de charité. Moi, d'abord, je n'aime pas autrement que les jeunes filles sortent tant que cela; ensuite j'estime que les œuvres extérieures, excellentes du reste, sont plutôt le fait d'une femme d'un certain âge et d'une expérience certaine. De sorte qu'à l'inverse de Mme Combe, je vois les jeunes filles suppléantes de la mère dans le gouvernement de la maison dès qu'elles ont fini leurs études et faisant ainsi un métier qu'elles ont besoin de faire, précisément parce qu'elles ne le savent pas, tandis que la mère n'a plus besoin de le faire, précisément parce qu'elle le sait;—et je vois la mère, tout en gardant la haute direction de la maison, profitant de la suppléance qu'elle trouve en ses filles pour s'occuper un peu plus des œuvres extérieures qui sollicitent son activité et surtout son cœur.

Du reste, il est bien entendu que ceci est une affaire de degré, de plus ou de moins. Au fond, je veux que les filles s'associent à la mère en tout ce qu'elle fait; c'est le fond même de la bonne éducation virginale et le fond même de la bonne administration domestique et de la moralité domestique. Seulement, je trouve que le premier devoir (chronologiquement) et le premier devoir (moralement) de la jeune fille est de s'occuper de la maison, et je trouve aussi que c'est son premier intérêt. Peu à peu, et de plus en plus, à mesure qu'elle avance en âge, qu'elle s'associe au ministère des affaires étrangères, je n'y verrai que du bien et je n'y verrai que de l'utile.

Voilà comment je me permettrai de corriger le programme, d'ailleurs extrêmement digne d'approbation et de haute estime, de Mme Combe.

Mais l'essentiel est que la jeune fille de la bourgeoisie française fasse quelque chose. Mme Dora Melegari, dans le livre que je citais plus haut et que je ne me lasserai pas de recommander de tout mon cœur, n'est pas très tendre, tout compte fait, pour les femmes. Qui aime bien châtie bien, à ce qu'il paraît. Mme Melegari doit aimer ses sœurs d'une très «violente amour», comme disait Henri IV. Or, entre autres choses, elle reproche aux femmes d'être souvent «faiseuses de peines» en ce qu'elles sont personnes à «griefs».

La femme—c'est Mme Melegari qui dit cela, sinon en propres termes, du moins en substance—la femme est souvent un accusateur public. Elle fait des reproches; elle aime à en faire; elle en fait à ses domestiques, à ses enfants, à son mari. Tout lui est matière à récrimination. Elle incrimine et récrimine; c'est sa vie; on dirait que c'est son besoin.

C'est à une femme de ce genre-là—car ce n'est qu'un genre; ce n'est même qu'une variété—que son mari disait:

«Chère amie, tu me fais des reproches toute la journée. N'en as-tu aucun à te faire?

«—Si, un!

«—Ah!

«—Oui, de t'avoir épousé.»

Elle récriminait même contre elle-même, mais elle avait une façon particulière de récriminer contre elle-même, et ce n'était pas l'impartialité qui, même dans ce cas, l'inspirait.

Les «griefs féminins», comme dit Mme Melegari, sont donc la plaie, et la plaie toujours vive, dans un très grand nombre de ménages, et je n'ai pas besoin d'ajouter, comme La Fontaine, que je sais même sur ce point bon nombre d'hommes qui sont femmes; mais enfin, nous ne nous occupons aujourd'hui que des femmes. Ne croyez-vous pas que le caractère récriminateur vient, en partie, de ces dix années d'oisiveté observatrice par lesquelles les femmes ont débuté dans la vie?

Quiconque ne fait rien est admirable pour trouver mal fait tout ce que font les autres. Quiconque ne fait rien abonde en reproches concernant le travail d'autrui, ou sa conduite, ou sa manière d'être. Or, la jeune fille, selon nos mœurs françaises, lesquelles sont très bonnes en cela, ne peut pas récriminer à haute voix. Donc, étant dans les meilleures conditions du monde pour récriminer, ayant une forte envie de récriminer et ne pouvant pas récriminer, elle amasse pendant dix ans un trésor de récriminations à dépenser pendant toute sa vie. Elle se charge. Elle fera explosion plus tard, et explosion prolongée.

Je ne doute pas qu'il n'y ait quelque chose comme cela. Si la jeune fille travaillait, oh! sans perdre haleine et sans se voûter, mais enfin s'occupait, et d'une manière active et utile, de seize à vingt-cinq ans, elle se ferait un caractère, précisément à l'âge où le caractère se défait pour se refaire, précisément à l'âge où il y a toute une refonte, toute une reconstitution du caractère, et celle-ci destinée à être définitive. Il importe que cet établissement définitif du caractère féminin se fasse dans les meilleures conditions possibles. Il se fait dans les plus mauvaises quand il se fait dans l'oisiveté. L'oisiveté, disaient nos excellents grands-pères, est la mère de tous les vices. Je dirai bien plus, en demandant pardon pour le paradoxe: elle est la mère de tous les travers. Soyez sûr qu'à une femme récriminatrice, pointue, désagréable, et au demeurant fort bonne femme, ou qui, très évidemment, aurait pu l'être, si l'on demandait: «Que faisiez-vous de seize à vingt-cinq ans?» elle vous répondrait: «Rien du tout.»

Une jeune fille qui, au sortir de la pension et en possession de son «brevet simple», est mise peu à peu au gouvernement de la maison, a affaire aux domestiques, aux fournisseurs, aux menues réparations, s'occupe du marché et des achats, cette jeune fille-là s'habituera de bonne heure aux contretemps, s'habituera à être contrariée, car la vie la plus simple contrarie toujours par mille incidents, s'exercera à la patience, à la persévérance tranquille, à l'entêtement doux, à réprimer constamment l'irritabilité, en constatant qu'elle ne sert à rien, jusqu'à l'éteindre peu à peu presque entièrement; et quand le moment du mariage arrivera, elle ne sera plus une récriminatrice.—Tout au moins elle n'aura pas appris à l'être.

Et, du reste, il faut laisser de la liberté, de la latitude aux différents caractères. Je dirai aux jeunes filles: de seize ans au mariage, soyez ménagères ou soyez autre chose. J'ai ma préférence, mais je ne l'impose pas. Soyez ménagères, ou soyez philanthropes, ou soyez artistes. Mais soyez des travailleuses. Occupez-vous. Ne rêvassez pas. Ne vous ennuyez pas. L'ennui, voilà l'ennemi à tous les âges de l'existence. Mais à votre âge, d'abord il est plus terrible qu'à un autre, étant plus anormal; et ensuite il est le père des défauts les plus désagréables pour les autres et pour vous-mêmes que vous puissiez traîner à travers votre vie.—Et cela vaut peut-être la peine qu'on y réfléchisse.


SAINTE-BEUVE ET LE FÉMINISME

Il faut s'entendre d'abord sur les définitions. J'appelle «féminisme» ce mouvement d'esprits qui a pour objet, plus ou moins lointain et aussi plus ou moins précis, d'établir, non pas l'uniformité, ce qui serait absurde, mais l'égalité ou une quasi-égalité entre les deux sexes, égalité d'instruction, égalité de droits, égalité d'accès aux métiers, arts et fonctions.

J'appelle «féminisme», par conséquent, tout l'ensemble de tous les efforts que l'on fait ou que l'on pourra faire pour élever moralement et intellectuellement la femme au niveau de l'homme moyen, et même un peu plus haut, ce qui ne serait peut-être pas impossible.

Et j'appelle féminisme enfin, par conséquent, ce qu'on n'a pas assez vu qu'il est au fond, une insurrection, une saine et excellente insurrection de la femme, non pas contre l'homme, mais contre elle-même, contre ses propres défauts, contre les défauts qu'elle ne laisse pas d'avoir assez naturellement et que, par certains calculs plus ou moins conscients, les hommes ont, depuis des siècles, très complaisamment cultivés, entretenus et développés en elle. La femme faible de cœur et de pensée, frivole, coquette, aimant les hommages, lesquels sont d'agréables insultes, folle de toilette, et de talents d'agrément, ne songeant qu'à plaire depuis quinze ans jusqu'à quarante-cinq, n'ayant d'autre pensée que de séduire et d'être, non pas même aimée, mais courtisée, et composant dans cet esprit sa vie tout entière; c'est contre cette femme-là qu'un certain nombre de femmes, dans les deux mondes, se sont insurgées; c'est cette femme-là qu'elles n'ont plus voulu être, c'est le contraire de cette femme-là qu'elles ont voulu devenir, et c'est cela même qui est le fond du féminisme.

Et là-dessus l'on me demande: Sainte-Beuve fut-il féministe, et s'il le fut, dans quelle mesure l'a-t-il été?

Définissons encore un peu; ce sera fini dans un instant. Il y a le féminin, le féministe et le fémineux, si l'on me permet de parler ainsi (philogyne me paraissant un peu pédantesque).

Le féminin, c'est l'homme qui a en lui quelque chose de la femme, telle qu'elle est ou telle qu'elle paraît ordinairement. Nerveux, capricieux, passionné, très facilement mélancolique et faible de caractère. Lenau, Heine, en Allemagne, Musset en France, sont des types de féminins.

Le féministe est l'homme qui est dans les idées générales du féminisme, tel que je le définissais tout à l'heure.

Le fémineux est l'homme qui est dominé par la passion pour les femmes et dans la pensée ou l'arrière-pensée duquel une considération d'amour pour les femmes, ou tout au moins de galanterie, persiste toujours, sans pouvoir jamais être écartée.

Si l'on accepte ces définitions, Sainte-Beuve a été assez féminin; il a été prodigieusement fémineux; il n'a presque pas été féministe.

Remarquez en effet, a priori, que de ces deux derniers termes l'un exclut presque l'autre. Le fémineux, «l'ami des femmes», n'aime presque que leurs défauts. C'est précisément la femme avec toutes ses faiblesses qui sont des grâces, et avec toutes ses grâces qui sont des demi-faiblesses, et avec ses frivolités, et avec ses coquetteries, et avec ses agréments de salon ou de boudoir, qui lui est particulièrement chère, et c'est cette femme-là que le féminisme a le dessein de détruire. Viriliser la femme, quelle effroyable entreprise aux yeux de «l'ami des femmes», ou plutôt de l'amateur des femmes! C'est, à ses yeux, lui ôter tout ce pourquoi il l'adore! Toutes les fois que vous verrez un homme résolument antiféministe, soyez presque sûr que c'est un homme qui aime extrêmement les femmes; il les aime mal; mais il les aime et peut-être il les aime trop. Toutes les fois que vous verrez un homme résolument féministe, soyez presque sûr que c'est un homme qui estime les femmes, qui même les aime dans le sens élevé du mot; mais qui n'est pas un amoureux.

Voyez l'amoureux éternel, Jean-Jacques Rousseau, et lisez Sophie. Rousseau est antiféministe au suprême degré. Comment il veut «Sophie»? Ignorante, ayant des talents d'agrément et «coquette». Jean-Jacques Rousseau est le plus antiféministe des hommes. On ne dira point que c'est parce qu'il n'aimait pas les femmes. Féministe et fémineux, termes contraires.

Et, de fait, Sainte-Beuve fut presque absolument comme Rousseau. Il le fut moins lourdement, d'une façon moins épaisse, parce qu'il avait moins de génie et plus de finesse, parce qu'il était homme de nuances; mais il le fut, tout compte fait, à très peu de choses près. C'était un homme du XVIIIe siècle en son fond intime et il n'a dépassé ce siècle, en vérité, qu'en fait de goût littéraire, et encore non pas extrêmement.

Son rêve de la femme était celui-ci: une maîtresse de maison très aimable, de seconde jeunesse, jolie ou belle, spirituelle, peu instruite, ayant du goût, sachant causer, sachant faire causer, faisant briller ses invités, réunissant très bonne société (et surtout très fine, et un peu mêlée), maintenant dans ce petit monde un ton de bonne compagnie dans une demi-liberté, et capable, pour l'un de ses familiers, d'une tendre faiblesse, cachée et discrète. Voilà la femme telle que la rêvée, caressée d'admiration et de désirs et aimée tendrement Sainte-Beuve, de vingt-cinq ans à soixante-cinq.

Il ne tarit pas sur les maîtresses de maison du XVIIIe siècle, en y ajoutant discrètement quelques-unes du XIXe. Les amies de l'âme de Sainte-Beuve, c'est Mme d'Épinay, Mme de Tencin, Mme du Deffand, Mme Geoffrin, Mme de Luxembourg, la comtesse de Boufflers, Mme Necker (quoique trop sévère), Mme de Rémusat (quoique trop sage), Mme de Boigne...

Dès qu'il s'agit de Mme de Genlis, mi-pédagogue, malgré son manque d'austérité, de Mme Swetchine, de Mme de Maintenon, il se hérisse, et tout en rendant justice, car il sait toujours la rendre, il multiplie les réserves. C'est que ce sont des moralistes, des éducatrices, des professeurs de vertu, de religion ou de sens pratique, des femmes susceptibles de viriliser la femme, En elles Sainte-Beuve voit poindre le féminisme. De Mme de Maintenon, la plus ferme, la plus sensée, la plus pratique et la moins romanesque de toutes, il a même dit, dans le Clou d'or: «... C'est le genre de femmes que je n'ai jamais pu souffrir.»

Mais, cent fois, il a fait des salons du XVIIIe siècle une peinture où il mettait tout son talent et toute son âme. C'est là, en vérité, qu'il a habité par son esprit et par son rêve. C'est de cette société qu'il a pendant toute sa vie porté le deuil, honoré le souvenir, tenté de ressusciter l'âme.

Il sait dire, car il comprend tout, en telle page pleine de talent littéraire et pleine de finesse d'esprit, que la conversation de salon affine la pensée et aussi l'énerve; et que si la grâce s'obtient dans la société, c'est la solitude qui est mère de la force. Il a su le dire une fois ou deux, à propos de Mme de Duras ou de Mme Récamier, et il se sent dans le vrai et il semble presque au regret d'y être; mais, en tous cas, il tourne vite, presque court, et en revient à ses effusions presque lyriques, avec exclamations, de quoi il use si peu, sur ces demi-déesses mondaines, sur ces nymphes de boudoir et de parloir (dans le sens vrai du mot) et de pensoir (si l'on me permet de traduire le frontisterion du poète grec) sur ces Égéries de salon, de ruelles ou de château, qui ont été la grâce le plus souvent un peu maniérée, toujours un peu frêle et un peu inconsistante de l'ancienne société littéraire.

Pour Sainte-Beuve, la vraie femme, la femme idéale, la femme tout au moins, à laquelle revient toujours sa pensée, c'est la femme de salon.

Il n'a pas vu le mouvement féministe; mais on peut être à peu près sûr qu'il lui eût été hostile. Dis-je bien? Non; car avec cet homme-ci il faut toujours prendre ses précautions; mais ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que, l'eût-il accepté partiellement de pensée, il l'eût repoussé de cœur et du sentiment intime.

Et, cependant, cherchons un peu ce qu'il y a de féminisme encore dans Sainte-Beuve, non pas pour nous donner le vain plaisir qui consiste à extraire du romantisme des auteurs classiques ou de l'atticisme des orateurs révolutionnaires, jeu littéraire peut-être un peu puéril; mais d'abord pour rendre pleine justice à Sainte-Beuve; ensuite, comme en toute question, pour faire le tour de cette question-ci, ce qui est sans doute le moyen de la bien voir; enfin, ce qui peut nous être agréable et être utile, pour mesurer la force de l'idée féministe à ceci même que chez celui qui était le mieux né pour l'écarter et la réprimer, elle perce encore et quelquefois commence à s'imposer, pour cette seule cause qu'il était très intelligent et ouvert.

Je remarque d'abord, ce qui n'a trait qu'indirectement à la question, mais s'y rattache cependant, comme on verra bien, que Sainte-Beuve a discuté avec Mme de Genlis la question de l'éducation moderne. Mme de Genlis enseignait ou faisait enseigner aux enfants du duc d'Orléans, dont elle était, comme on sait, le «gouverneur», les langues vivantes, les sciences naturelles, la géographie, l'histoire, la gymnastique. C'est très précisément l'enseignement dit «moderne» de nos jours. Sur quoi l'humaniste Sainte-Beuve sait fort bien dire, très favorable tout d'abord: «La manière dont elle conçut et dirigea, dès le premier jour, l'éducation des enfants d'Orléans est extrêmement remarquable et dénote chez l'institutrice un sens de la réalité plus pratique que ses livres seuls ne sembleraient l'indiquer.... Dans toute cette partie de sa carrière, elle se montra ingénieuse, inventive, pleine de verve et d'à-propos; elle avait rencontré vraiment la plénitude de son emploi et de son génie.»

Bien entendu, se retrouveront un peu plus loin d'une part le poète, d'autre part l'humaniste qui, tout en faisant des concessions, n'abdique pas: «Un inconvénient, c'est de ne pas laisser aux jeunes esprits un seul quart d'heure pour rêver, pour se développer en liberté, pour donner jour à une idée originale ou à une fleur naturelle qui voudrait naître....»—«Un dernier inconvénient: le sentiment de l'antiquité, le génie moral et littéraire qui en fait l'honneur, l'idéal élevé qu'il suppose, est tout à fait absent dans cette éducation, et n'y semble même pas soupçonné.» Voilà les réserves, que je prends en considération, du reste; mais enfin, et de cela il reste évidemment quelque chose, et beaucoup, il avait commencé par approuver.

Or, cette éducation, qu'il approuve, en somme, plus qu'il ne la conteste, elle était donnée, et il le sait, et il le dit, à des jeunes filles aussi bien qu'à des jeunes gens, et ensemble aux uns et aux autres; elle était donnée, aussi bien qu'à M. de Valois (Louis-Philippe) et à ses frères, à Mme Adélaïde, sœur de ceux-ci, et à une nièce et à une fille adoptive de Mme de Genlis. Voilà à quoi il faut faire grande attention. Sainte-Beuve n'a pas protesté contre ce fait de donner à des jeunes filles l'éducation solide et exclusive de toute frivolité, que nous avons vue. Cela ne laisse pas de rester significatif.

Ce même mélange de quelque défiance et même quelque répulsion à l'égard de la femme sérieuse et instruite, et d'un certain respect, comme involontaire, pour elle, je le remarque dans les premières pages qu'il consacre à la comtesse de Boufflers: «Elle aimait l'Angleterre et les Anglais; elle causait bien politique, et ce fut une des femmes du XVIIIe siècle qui, les premières, surent manier, en conversant, cet ordre d'idées et de discussions à la Montesquieu. Je ne donne point ceci précisément comme un agrément ni comme une grâce; mais c'était au moins de l'intelligence et un talent...»

De cette même comtesse de Boufflers, Sainte-Beuve recueille à un autre endroit, avec beaucoup de soin et d'approbation, et d'admiration presque, tout un recueil de pensées et maximes qui forme comme un code du féminisme, comme un résumé des vertus de la femme forte et qui, par conséquent, sera fort bien à sa place ici:

«Dans la conduite, simplicité et raison.

«Dans l'extérieur, propreté et décence.

«Dans les procédés, justice et générosité.

«Dans l'usage des biens, économie et libéralité.

«Dans les discours, clarté, vérité, précision.

«Dans l'adversité, courage et fierté.

«Dans la prospérité, modestie et modération.

«Dans la société, aménité, obligeance, facilité.

«Dans la vie domestique, rectitude et bonté sans familiarité.

«Ne s'accorder à soi-même que ce qui vous serait accordé par un tiers éclairé et impartial.

«Eviter de donner des conseils, et, lorsqu'on y est obligé, s'acquitter de ce devoir avec intégrité, quelque danger qu'il puisse y avoir.

«Lorsqu'il s'agit de remplir un devoir important, ne considérer les périls et la mort même que comme des inconvénients et non pas des obstacles.

«Indifférent aux louanges, indifférent au blâme, ne se soucier que de bien faire, en respectant, autant qu'il sera possible, le public et les bienséances.

«Ne se permettre que des railleries innocentes qui ne puissent blesser ni le public ni le prochain.»

Quand Sainte-Beuve s'est trouvé en face de Mme Guizot (la première, Pauline de Meulan), il a été précisément en présence de la femme moderne, de la femme selon le féminisme, même selon un féminisme assez avancé, puisque Mlle Pauline de Meulan gagna sa vie pendant de longues années comme écrivain et comme journaliste. Il est donc ici très curieux à observer. Or, voici:

Mlle de Meulan avait été moquée précisément pour ses occupations d'écrivain et de journaliste. Elle s'était défendue et son seul tort avait été de daigner se défendre; mais elle s'était défendue avec émotion et avec fierté: «.... qu'ils ne songent pourtant pas à m'en plaindre; cela serait aussi déraisonnable que de m'en blâmer. Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire. Je le crois encore et je ne vois pas de raison pour m'affliger maintenant des inconvénients que j'ai prévus d'abord sans m'en effrayer. Vous savez avec quelle joie je m'y suis soumise et dans quelle espérance; vous m'avez peut-être vue même les envisager avec quelque fierté, en prenant une résolution dont ces inconvénients faisaient le seul mérite. Eh bien, rien n'est changé; pourquoi mes sentiments le seraient-ils?...»

Or, que dit Sainte-Beuve à tout cela? Eh bien, ce qui m'étonne presque, il est favorable, ici, sans réserves et avec une force d'affirmation qui ne lui est pas ordinaire: «Voilà bien la femme saintement pénétrée des idées de devoir et de travail, telle que la société nouvelle de plus en plus la réclame, telle que Mme Guizot, sortie des salons oisifs et polis du XVIIIe siècle, sera toute sa vie; et l'exemple de la femme forte, sensée, appliquée, dans le premier rang de la classe moyenne.»

De même, il approuve pleinement le système d'éducation toute morale et toute fondée sur le sentiment du devoir et de la règle que Mme Guizot préconise dans ses Lettres de famille et il dit très sensément: «Les plans d'éducation n'ont pas manqué, et ils ont redoublé dans ces derniers temps, ou du moins les plaintes contre l'éducation et la situation, particulièrement des femmes, se sont renouvelées avec une vivacité bruyante. Du milieu de tant de déclamations vaines... le livre de Mme Guizot, qui embrasse l'éducation tout entière, celle de l'homme comme celle de la femme, offre une sorte de transaction probe et mâle, entre les idées anciennes et le progrès nouveau.»

Mais c'est surtout dans son article sur Mme de Lambert qu'il est très intéressant de suivre et, pour ainsi parler, de guetter Sainte-Beuve de très près. Mme de Lambert est la première en date des féministes, ou plutôt elle serait absolument digne de ce titre si Fénelon, à peine quelques années avant, du reste, n'avait écrit le Traité de l'éducation des filles, traité qui est le livre classique du féminisme et traité, qu'on s'en souvienne toujours, que Jean-Jacques Rousseau a eu surtout pour objet de réfuter quand il a écrit Sophie. Enfin Mme de Lambert est au moins la première en date des femmes qui ont été féministes.

Dans ses Avis à sa fille et dans ses Réflexions sur les femmes, Mme de Lambert est inspirée par l'horreur à l'endroit de la femme mondaine telle que ce commencement du XVIIIe siècle la manifestait déjà. Elle veut qu'une femme soit très raisonnable, pénétrée de raison, pour en être fortifiée contre ses passions et contre les suggestions mondaines, et c'est-à-dire contre l'ennemi du dedans et l'ennemi du dehors. Elle se méfie de la partie sensible: «Rien n'est plus opposé au bonheur qu'une imagination délicate, vive et trop allumée.» Elle veut qu'une femme «sache penser». Elle proteste contre «le néant où les hommes ont voulu nous réduire». Elle veut ou voudrait faire à sa fille une âme saine. Le mot, excellent, revient souvent sous sa plume: «Quand nous avons le cœur sain, pensait-elle, nous tirons parti de tout et tout se tourne en plaisirs... On se gâte le goût par les divertissements; on s'accoutume tellement aux plaisirs ardents qu'on ne peut se rabattre sur les simples. Il faut craindre les grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dégoût...»