WeRead Powered by ReaderPub
Le Feu sous la Cendre cover

Le Feu sous la Cendre

Chapter 4: JOURNAL DE MIREILLE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative follows Mireille, a young widow who retreats with her parents and two small children to a Breton seaside to seek quiet and confront memories of her lost husband. Domestic scenes and social vignettes at a hotel alternate with interior reflection as she navigates family solicitude, maternal duties, and the landscape that rekindles earlier moments. The work shifts between episodic third‑person passages and a journal section that records intimate impressions, private grief, and a longing for solitude, tracing the slow, uncertain effort to reconcile present responsibilities with lingering attachments to the past.

Je pars ce soir. Maman est à Nice. Mais tant pis! je laisse Jean à son Anglaise qui est une excellente fille, très sérieuse, et je prie ma belle-mère de veiller sur mon petit. La pauvre femme était bouleversée de la nouvelle, voulait partir avec moi et n’osait quitter son mari très souffrant de rhumatismes et bien exigeant...

Je pars seule.

5 mars.

Une hâte folle m’a jetée bien trop tôt à la gare. Il m’a fallu attendre un train. C’était une torture. Enfin je suis partie!

Dans la nuit, j’étais à Nantes où, de nouveau, j’ai dû connaître le supplice de l’attente; car le train de correspondance était deux heures plus tard. Mais cette fois, le contre-temps a été providentiel.

Incapable de dormir, j’arpentais le quai encombré, contemplant,—avec quels regards de pitié et de fraternité!—la foule des poilus qui dormaient écroulés sur l’asphalte, sur les bancs, accroupis le long des murs; ou bien, devisaient assis sur leur musette; ou encore, fumaient en silence. A quelques-uns, moi si sauvage, je parlais, avide d’apprendre tout ce qui touche à la lutte dont l’écho résonne sans trêve dans mon âme.

Et puis, soudain, un grondement de machine, sous la toiture vitrée.

Un mouvement d’employés, de gens de toute sorte qui se précipitent, une exclamation dans toutes les bouches:

—Un train de blessés!

Je m’approche, comme tous.

Par les fenêtres ouvertes, j’aperçois les malheureux, allongés sur les couchettes de souffrance, les moins atteints, sur les bancs. Le train s’arrête.

Machinalement, je regardais toujours, tremblante de compassion et d’angoisse. Mes yeux s’attachent sur un wagon qui s’immobilise devant moi. Dans le cadre de la fenêtre, une tête pâle se penche, où luisent des yeux de fièvre.

Et soudain, un cri vient à moi, qui me secoue tout entière:

—Mireille!... Oh! Mireille! C’est toi!...

Qui m’appelle ainsi? Et avec cette voix! Je ne peux pas me tromper, c’est la voix de Max!... Je regarde autour de moi, éperdue, cherchant où il est, mon bien-aimé... Et, de nouveau, la voix répète:

—Mireille, je ne rêve sûrement pas... C’est bien toi! Pourquoi n’approches-tu pas?

Celui qui m’appelle, je le vois maintenant. C’est le pâle blessé du wagon. Et soudain, avec un sursaut de tout mon être, je comprends... Ce misérable au visage terreux, qui a une mine de vagabond, c’est lui, mon beau Max, dont j’étais si fière; tellement changé que j’ai pu ne pas le reconnaître; c’est le fantôme du brillant soldat qui m’a quittée il y a huit mois.

Comme une folle, j’ouvre la portière, arrachant ma peau à la poignée; je m’élance sur les degrés. Et alors, dans un même élan, nous nous étreignons, oublieux complètement du lieu où nous sommes, de ceux qui nous entourent, qui nous regardent... Et nous sanglotons tous les deux comme des bébés... Lui aussi, mon vaillant mari...

Ma tête est cachée sur son épaule. Je demeure serrée contre lui, ma main crispée sur sa capote sans couleur. Je n’entends que sa voix brisée qui me répète:

—Mon amour!... Ma Mireille!... Oh! te retrouver!

Ses baisers brûlent mon visage. Je ne pense pas qu’il y a autour de nous d’autres blessés qui nous voient. Je n’ai conscience que de sa chère présence soudain retrouvée.

Combien de temps, de minutes, de secondes, restons-nous ainsi, je n’en sais rien. J’ai oublié tout ce qui n’est pas lui!

Mais un employé arrive pour fermer la portière.

—Madame, madame, descendez, le train va partir!

—Va, bien-aimée... Demain, nous allons nous retrouver.

Demain! Il faut cette perspective divine pour que je me résigne à desserrer mes bras, noués autour de son cou.

Je relève la tête. Je revois la chère figure amaigrie, souriante, amoureuse comme en nos meilleurs jours. J’aperçois les camarades qui, autour de lui, nous regardent avec de bonnes faces attendries; l’employé, brave homme et curieux; la gare, dans la nuit que troue, brutalement, la clarté dure des globes électriques. Et après un dernier baiser, je saute à terre.

Mais je reste sur le quai, insatiable de contempler mon pauvre bien-aimé jusqu’au moment où le train s’ébranlant, je ne peux plus distinguer, dans l’ombre où il s’enfonce, le visage chéri qui me souriait.

A-t-il dû souffrir, pour être à ce point méconnaissable!

..............................

De grosses larmes tombaient des yeux de Mireille sur le papier où revivait cette heure poignante.

Ensuite, étaient notés les souvenirs des jours qui avaient suivi la rencontre imprévue. Car le lendemain même, en effet, ils s’étaient rejoints pour plusieurs semaines.

Et ces semaines-là avaient été les meilleures, lui semblait-il, qu’elle eût connues depuis son mariage. Il n’y avait plus le monde pour les distraire l’un de l’autre. Max, cette fois, était tout à elle. Et une sorte d’ivresse, tragique et forte, naissait de la conscience de ce qu’était fugitif, ce rapprochement après tant de mois de séparation!

Et puis, il y avait eu le congé de convalescence qu’ils avaient passé à pérégriner en Bretagne, quand le printemps fleurissait les routes, colorant de bleu pâle le doux ciel mélancoliquement gris. Il y avait eu, avant le retour au front, leur séjour dans le petit pays où il était encore au Dépôt.

Comme ils avaient été heureux et gais, campés dans la ferme dont la plus belle chambre avait été abandonnée à la «jeune dame de Paris» que servait allégrement la fille aînée, une gamine de dix-sept ans, Marie-Anik, très bavarde, vivement intéressée paf les robes de sa passagère maîtresse, par ses bibelots de toilette, ses recherches de femme élégante qui la plongeaient dans une admiration enthousiaste. Fiancée à un garçon parti lui aussi, elle attendait ardemment son retour, tourmentant son père pour être mariée à la plus prochaine permission, parce que, expliquait-elle à Mireille, sa belle robe, toute prête à la déclaration de guerre, ne serait plus à la mode si elle ne se pressait pas de la porter.

Et, au hasard, Mireille continuait à lire.

2 avril.

Marie-Anik nous observe, Max et moi, avec une curiosité jalouse et drôle, où il y a cependant une sympathie vraie.

Ce matin, regardant Max qui s’éloignait à travers la place, elle s’est écriée:

—Madame, votre homme est aussi beau que le mien!

Elle est très flattée de ce que Max lui fait un doigt de cour; parce qu’il lui est impossible d’agir autrement avec une femme qui n’est pas un monstre. Or, Marie-Anik est fraîche autant qu’une fleur d’églantine.

Aussi, elle nous entoure de prévenances, à sa façon, tenant à nous servir elle-même, au lieu de laisser faire la grosse fille qui la seconde dans les travaux de la ferme, sous l’œil aigu de son père.

Nous mangeons une cuisine déconcertante, plutôt primitive, dont la variété est absente... Ce qui fait un peu soupirer mon gourmet de mari. Alors, je fouille dans mes souvenirs de fillette, du temps où, aux vacances, nous nous amusions à cuisiner. Je rassemble mes rudimentaires connaissances en pâtisserie; et, grâce à un livre que j’ai pu faire venir de la ville voisine, je risque des essais d’entremets, plus ou moins couronnés de succès, qui sont pourtant croqués de bon appétit par mon beau lieutenant. Il nous semble être des gamins faisant la dînette et nous nous amusons comme tels!

Ah! qu’elle est exquise, cette halte imprévue que le ciel nous accorde dans notre marche vers l’avenir,—si cruelle depuis quelques mois.

Dans ce petit pays perdu, enfin, enfin! je trouve la vie d’intimité absolue que j’ai tant désirée... Pas de visites!... Pas de belles dames qui excitent ou accaparent l’attention de mon fringant seigneur et maître!

Moi seule, pour lui. Aussi Dieu sait—et Il ne m’en tiendra certes pas rigueur!—quelle débauche de coquetterie pour lui paraître aussi séduisante que si mon bonheur dépendait de ces fragiles succès. J’en arrive à être ravie de la flatteuse admiration de ses camarades qui me traitent en souveraine; car je me trouve être ici unique en mon espèce.

En dehors de quelques heures de service, Max est libre. Alors, selon notre fantaisie, ou bien nous demeurons dans notre humble chambre, ou nous allons vagabonder à travers les sentiers qui embaument le printemps. Nous gagnons la mer très proche; ou encore, juchés sur nos bicyclettes, nous filons, ivres de grand air, sur la route allongée entre les marais salants dont la senteur imprègne la brise.

Les soirs de brume ou de pluie, nous lisons à la clarté de notre lampe, quand nous ne causons pas intarissablement; lui, comme moi, avide des plus petits détails qu’ont enfermés les horribles jours de notre séparation. Souvent nos questions se heurtent, pareilles à des voyageuses, lancées par une hâte fiévreuse.

Maintenant, moralement, nous nous sommes repris; car, chose que je n’avais pas prévue, les derniers mois, tout autrement remplis que ceux d’autrefois, nous ont fait des âmes nouvelles, qui, pour chacun de nous, étaient une inconnue.

Plus encore que Max, j’ai changé, je crois. La terrible secousse m’a arrachée à l’enchantement dans lequel je vivais. On dirait que s’est déchiré un voile éblouissant qui me cachait la réalité.

Mais lui non plus, Max, n’est plus tout à fait le même. Lui aussi a éprouvé le tragique réveil. Tout d’abord, il m’a semblé mûri, à ce point que, moralement, je ne le retrouvais plus; de même que j’avais pu ne pas le reconnaître, avec son visage de misère. Et puis, à la lumière de notre amour, comme nous nous sommes bien rapprochés! redevenus «les deux gosses qui s’adorent», comme disait père, tendrement moqueur.

Pour un instant, nous sommes si heureux que je puis oublier combien ces jours bénis sont fugitifs... Je puis oublier que, bientôt, Max me sera repris, rejeté dans l’effroyable tempête... Je puis oublier qu’en ce moment il y a de jeunes hommes pareils à lui qui vivent sous l’incessante menace du danger... qui tombent frappés... Que des femmes subissent le tourment que j’ai connu, que je vais retrouver... Que l’horrible guerre crache toujours ses obus...

Vraiment, il me faut la volonté de me souvenir pour que je le croie, quand nous sommes, le soir, dans notre jardinet, à contempler la nuit criblée d’étoiles. Moi, serrée contre lui, comme la nuit pour dormir; sur son épaule, ma tête qu’il soulève avec une impérieuse douceur, afin que nos lèvres se touchent...

..............................

Et puis, tout à coup, était arrivé l’ordre du départ. Alors bravement, sans une plainte, elle avait accepté l’inévitable.

Pour un an encore, il devait lui être laissé. Et l’automne revenu, elle avait accompli l’audacieuse équipée de l’aller voir, en dépit des impitoyables interdictions. Mais il y avait tant de mois qu’ils étaient de nouveau séparés, qu’elle était prête à tout risquer pour le retrouver un instant.

Le 3 octobre, elle avait raconté:

«Ce matin une lettre bizarre, tellement incompréhensible, au premier abord, que mes yeux se sont instinctivement reportés sur l’adresse, pour voir si la missive m’était bien adressée:

«Ma chère cousine,

«Voilà déjà quelque temps que notre grand’mère est décédée; et il n’est pas trop tôt pour que nous arrêtions les affaires de sa succession. Pourriez-vous venir jusqu’à X... (ici, le nom du village que je dois taire scrupuleusement), pour arranger toutes les questions avec le notaire, la semaine prochaine? Si oui, je vous attends jeudi. Envoyez-moi réponse. Je vous adresse toutes mes amitiés.

«Votre cousine,

«Charlotte Plichon

Nom inconnu. Cousine inconnue. Aucune grand’mère décédée. Alors?... Alors, après la première minute de surprise, j’ai compris. Cette lettre est due à des combinaisons machiavéliques de Max pour que j’aille le trouver dans la zone prohibée. Avant de répondre à ma mystérieuse cousine, j’ai communiqué sa lettre à Max. J’avais bien deviné. Il en est l’instigateur. Un de ses camarades est marié à X... Sa femme y est née, y habite et jouit d’un sauf-conduit pour aller, autant qu’elle en a besoin, à la grande ville proche de X... J’en tais également le nom. Ce sauf-conduit, elle veut bien me le prêter. Il me sera apporté à... où je dois me trouver jeudi, à trois heures, chez une autre cousine également inconnue, Mˡˡᵉ Duval. Là, toutes les instructions nécessaires me seront données par un émissaire très sûr.

Est-ce que je rêve?... Je le croirais si les lettres n’étaient là, devant moi. En silence, le cœur palpitant de bonheur, je fais mes préparatifs pour cette fugue merveilleuse.

Mon Dieu! pourvu qu’elle puisse s’accomplir!... Ce serait si beau que je n’ose espérer la voir réalisée!

8 octobre.

Et elle s’est accomplie... Déjà, elle est finie. Et pour la revivre, je veux en noter tous les détails. Plus tard, avec Max, ce sera amusant de les relire!

..............................

C’était seule qu’elle les relisait, dans le chemin de croix qu’elle voulait refaire, en cette soirée, pour se rapprocher de l’éternel absent.

Le cœur déchiré, elle lisait la fin de ce cahier dont il était l’âme. Ceux qu’elle avait écrits après sa disparition, ceux qui racontaient cette disparition, elle ne les ouvrait jamais. Ce serait pour plus tard, quand les enfants voudraient tout savoir du père que le pays leur avait pris.

Et elle lut encore:

 

Donc, jeudi matin, sous des rafales de pluie et de vent, je suis partie radieuse, après avoir confié Jean à sa grand’mère; et ma personne ornée de mon mieux, en ma tenue de voyageuse, pour satisfaire le goût difficile de mon cher seigneur.

Je suis arrivée à... vers midi. Pour occuper mon attente, je me suis engouffrée dans le Buffet, à cette fin de déjeuner. Mais, que dans cette ville de militaires il est donc difficile à une pauvre petite femme isolée de passer son chemin inaperçue! Prudemment, je me suis mise sous la protection de la dame du Buffet, en m’asseyant à une table près d’elle. Malgré la cuirasse de gravité, étroitement endossée, je voyais converger vers moi des regards français, américains, canadiens, australiens, voire même hindous...

Grâce, je veux l’espérer, à mon air digne, j’ai pu vite dévorer sans encombre ma pitance; et pour attendre l’heure du rendez-vous, je m’en suis allée arpenter, entre deux averses, la ville fourmillante d’uniformes dont les propriétaires ne se montraient que trop disposés à emboîter le pas derrière la promeneuse solitaire. Faut-il qu’ils soient privés de femmes, les pauvres!

Enfin! ma montre m’a annoncé que l’heure était venue d’aller chez ma première cousine, Mˡˡᵉ Céline Duval. Je me suis fait indiquer la rue par un boucher respectable. Et à trois heures juste, je pénétrais dans un humble magasin de modes, au fond duquel travaillait une grosse dame, à face rubiconde et souriante.

Elle s’est élancée, me prenant pour une cliente. Je me suis nommée. Alors, le rose de ses joues s’est accentué tandis qu’elle s’exclamait:

—Bien, madame!... Bien, madame! M. le Major est déjà là qui vous attend dans la salle à manger.

Avec empressement, elle ouvrait la porte, et je me suis trouvée face à face avec un camarade de Max, le docteur Arnoud.

—Comment, vous, docteur?

—Madame, je viens vous chercher pour vous introduire dans la place, sans aventure, j’espère. Mais je vous avertis que nous risquons un jeu périlleux.

Il en a l’air si ému que je le considère, saisie, un peu inquiète pour le succès de mon équipée, quoique je le sache très timide, de son naturel; ce qui, jadis, lui faisait faire bien des bévues dont nous nous amusions, Max et moi, comme des enfants. Et je dis, sans conviction d’ailleurs:

—Docteur, je ne voudrais pas vous attirer d’ennuis...

Heureusement il est résolu, autant qu’il peut l’être:

—Madame, nous allons faire de notre mieux pour qu’il n’arrive rien ni à vous, ni à Noris, ni à moi-même! Donc, écoutez-moi bien. Voici le sauf-conduit de Mᵐᵉ Plichon. Et maintenant, souvenez-vous toujours que vous n’êtes plus que Mᵐᵉ Charlotte Plichon, couturière à X... Ce sauf-conduit, vous aurez à le montrer au gendarme qui, à l’arrivée du train, examinera le laissez-passer. Mᵐᵉ Plichon est de votre taille, les silhouettes se ressemblent; la gare est à peine éclairée. Si vous voulez bien mettre un voile épais, tout ira, je pense. Seulement, nous ne voyagerons pas ensemble pour éviter toute indiscrétion. Je me mettrai dans le compartiment voisin du vôtre, ainsi vous ne vous sentirez pas seule.

Je hausse les épaules. De quoi pourrais-je bien avoir peur, si ce n’est de ne pas arriver jusqu’à Max!

Et combien sincère, je réponds:

—Ne vous préoccupez pas de moi, docteur. Faites ce qui doit être. Et je m’arrangerai toujours.

Il a l’air tout réconforté par mon assurance et m’explique:

—Nous prenons le train à cinq heures et demie seulement; car il est plus prudent d’arriver à la nuit. Voulez-vous que nous nous promenions dans...?

—Docteur, depuis le déjeuner je me promène. Mais voici l’heure du thé. Ne pourrions-nous aller goûter quelque part?

Il reprend sa mine craintive:

—Oh! certainement, madame, si vous ne redoutez pas les sociétés toutes masculines. Il y a tant d’hommes ici, en ce moment!

—Eh bien! docteur, vous m’escorterez, car vraiment, les officiers de... m’ont l’air d’être sevrés de femmes depuis bien longtemps!

Le docteur rougit comme s’il était en cause, et interroge, inquiet:

—Vous avez eu des ennuis, madame?

—Mais non, mais non, docteur. Pas du tout. N’ayez aucune crainte à mon endroit et emmenez-moi vite boire du thé bien chaud.

Je crois qu’il avait fort peu envie de m’emmener, car il est l’homme correct par excellence, et ses camarades le savent célibataire.

Je pense cela maintenant. Mais alors aucune idée de ce genre ne m’effleurait même la cervelle... Et après de chauds adieux à ma cousine Céline Duval, j’ai suivi le major résigné dans une bonne pâtisserie qui regorgeait de chalands militaires, installés à toutes les tables, Anglais et Américains surtout. Un grand Anglais, blond et rose, m’a poliment cédé la sienne et est allé se camper auprès de camarades.

Alors, le petit major et moi, nous nous sommes mis à bavarder, tout en dégustant thé et rôties. Il avait pris son parti de l’aventure. Mais tout de même, c’est avec empressement qu’il m’a tout à coup déclaré:

—Madame, il est l’heure de nous rendre à la gare.

Il m’a installée dans mon wagon, s’est engouffré dans un compartiment voisin du mien, et nous sommes partis.

Une demi-heure seulement de trajet. A mesure que le moment de l’arrivée approche, je sens mon cœur battre plus fort... et vite, vite!... Si toutes nos combinaisons allaient échouer! Moi, j’en serais quitte pour être renvoyée à Paris... Mais Max, Plichon, le docteur! Et ma cousine Charlotte expulsée de X... J’ai le cerveau en fièvre. Un sursaut me secoue toute quand le train s’arrêtant, j’entends l’employé crier:

—X..., X...

Je saute du wagon. Il fait très noir, heureusement. Une averse rageuse noie la campagne. J’entrevois dans la nuit la silhouette étriquée du major. Il me fait un signe discret; et, à sa suite, je me dirige, avec les rares voyageurs, vers la sortie où se dresse le cerbère dont les yeux inquisiteurs surveillent les arrivants et inspectent leurs papiers... Ah! que j’ai peur!

Le docteur a passé décochant au gendarme un bonsoir familier. C’est à moi. Je tends le sauf-conduit de Charlotte Plichon. Sous la clarté falote de sa lanterne, il regarde et essaie de lire.

—Ah! c’est vous, madame Plichon?... Encore sur la route? Il faisait bon à...?

—Il faisait très humide. Je suis glacée.

—Ma foi, vous en avez l’air... Vous n’avez plus de voix. Gare au rhume!

—Aussi, je rentre vite! Bonsoir.

Il n’insiste pas.

—Oui, bien le bonsoir, madame Plichon.

Et je passe vite, haletante. Je m’enfonce dans l’ombre.

Le docteur m’attend.

—Tout a bien marché?... Ouf!... Maintenant filons au logis!... La voiture est là. Montez.

La voiture! Une carriole coiffée d’une bâche. Je me glisse sous la toile et mon équipage cahotant déambule sur la route boueuse que les obus ont labourée.

Une dizaine de minutes qui me paraissent interminables. Puis nous arrivons devant une maison basse. Une grand’porte est ouverte sur une cour, au fond de laquelle je vois luire des fenêtres faiblement éclairées. Une silhouette de femme apparaît sur le seuil, au bruit des roues, et une voix qui a, très prononcé, l’accent du terroir, jette:

—C’est-y vous, docteur?

—Oui, nous voici sains et saufs.

Et, aussitôt, une autre voix qui me fait tressaillir, celle-là, crie:

—Mireille, tu es là?

C’est lui! mon aimé. Je distingue sa haute taille. Et puis, je ne vois plus rien car j’ai sauté à terre; et je suis enveloppée de ses bras, ma tête contre sa poitrine, les joues rougies par le drap rude de sa capote, le cœur en fête, le cerveau envahi par cette unique pensée:

—Je suis près de lui... Enfin!... C’est vrai! bien vrai!

Sur mon visage, dans la nuit, je sens la caresse éperdue de sa bouche... Cette minute est tellement exquise que je voudrais qu’elle ne finît pas... Mais, au contraire, elle est bien brève! Du moins, elle me paraît ainsi. La vraie Mᵐᵉ Plichon avance; et Max, m’écartant un peu, ma main gardée dans la sienne, prononce joyeusement:

—Madame Plichon, je vous présente ma femme.

—Entrez vite, madame. Il pleut si fort... Vous devez avoir bien froid!

Je proteste et j’entre dans une grande cuisine, où, sous la lampe, reluisent des cuivres, où brûle le feu d’un grand fourneau sur lequel cuit le repas. La table est mise.

Je vois mieux alors «ma cousine». Elle est, en effet, mince et brune comme moi. Dans l’ombre, le gendarme a pu nous confondre. Elle paraît très intimidée et devient plus confuse encore quand je la remercie avec effusion, l’appelant «ma cousine». Max nous interrompt. Discrètement le petit major s’est éclipsé, après lui avoir serré la main, sans que j’aie le loisir de lui dire ma reconnaissance.

—Allons, vite, dînons, voulez-vous, madame Plichon? Il faut que je retourne ce soir au cantonnement.

—Oh! Max! tu me quittes déjà?

—Mon cher amour, voudrais-tu que je sois déclaré déserteur?... Sois tranquille. Nous nous retrouverons demain matin pour toute la journée. Avec Plichon, nous faisons une vraie folie. Nous vous enlevons toutes les deux; et, cachées sous une personnalité de dames, à nous étrangères, vous viendrez déjeuner et dîner à l’hôtel où nous sommes installés, lui et moi. Seulement, vous serez bien prudentes et vous ne trahirez en rien votre identité.

—Mais alors je te verrai très mal!

—Non, chérie, parce que, en dehors du repas, nous serons en tête à tête dans ma chambre; ou dans la campagne si tu n’as pas peur de la boue et des gendarmes. Et puis, si on nous rencontre, puisque l’autorité immorale m’interdit de recevoir ma femme, tu passeras pour ma petite amante. Viens voir la chambre où tu vas coucher, où j’espère bien, demain, nous coucherons tous les deux, madame. Voulez-vous, madame Plichon, être assez aimable pour conduire ma femme à la chambre que vous avez la bonté de lui offrir?

Ma cousine Charlotte abandonne le fourneau où elle surveillait ses casseroles qui embaument et s’avance, les joues en feu.

—Tout de suite, monsieur Noris. Si Madame veut bien venir.

Guidés par la jeune femme, nous montons, Max et moi, au premier étage où ma cousine nous ouvre une pièce qui, instantanément, ressuscite la vision de notre chambre de Bretagne. C’est le même vaste lit aux rideaux de cretonne blanche, la lourde commode de noyer, la même table étroite sur laquelle s’alignent de minuscules objets de toilette; au milieu de la commode, sous un globe, la couronne de mariée.

Mᵐᵉ Plichon me dit timidement:

—J’espère, madame, que vous ne serez pas trop mal. Le lit est bon. Malheureusement, la pièce n’a pas de cheminée. Pour ce soir, je vous mettrai une boule dans votre lit. Et puis, je vous donnerai une lampe; car la bougie ne vous éclairerait peut-être pas assez.

Je remercie; et avec une effusion dont elle ne peut savoir la sincérité. L’éclairage de la bougie éveille pour moi des impressions funèbres...

Ma cousine Charlotte finit gentiment:

—Je regrette bien, madame, de ne pouvoir vous offrir rien de mieux.

—Mais je serai très bien. Ne vous inquiétez pas de la question cheminée. Il ne fait pas encore bien froid. Je me coucherai vite et je retrouverai la boule bienfaisante au fond de mon lit.

—Allons, c’est parfait, approuve Max. Madame Plichon, dès que votre dîner sera servi, appelez-nous!

Je ris en moi-même de cette façon discrète d’engager notre hôtesse à nous abandonner. Docile, elle obéit à l’invite de Max. Et enfin, enfin!!! nous sommes seuls!... C’est la minute merveilleuse...

Le sentiment de notre réunion, de la présence réelle, est si fort, que nous ne pensons même pas à parler. Notre amour veut, le premier, sa part. Notre cerveau aura la sienne ensuite. Ma tête est sur son épaule...

Ah! que ces minutes ont été divines! Et puis, tout à coup, au milieu de l’enchantement, résonne la voix de «ma cousine», avec son terrible accent:

—La soupe est sur la table. S’il vous plaît, madame et monsieur Noris, voulez-vous descendre?

Nous tressautons, Max et moi; et nous nous regardons avec des mines effarées et déconfites qui, en même temps, nous font éclater de rire. Alors nous regagnons la grande cuisine où brille une propreté toute flamande, où règne une bienfaisante chaleur.

Le lieutenant Plichon vient d’arriver à bicyclette, pour dîner. Sa femme, qui ne l’attendait pas, est radieuse. Il y a là, aussi, sa vieille mère, une mince paysanne, proprette et ronde, aux joues de pomme d’api, qui m’accueille maternellement en m’embrassant, et me présente le rejeton du jeune ménage, un garçonnet joufflu, contemporain de Jean.

Je distribue les douceurs, souvenirs, jouets que j’ai apportés. Le lieutenant se confond en remerciements; les femmes sont ravies, mais leurs yeux surtout le disent; et, joyeux, nous nous mettons à table, près du fourneau où crépite un brasier superbe.

Ah! qu’elle me paraît délicieuse cette réunion, dans cet humble milieu où nos cœurs sont si fraternellement unis!... Charlotte Plichon n’est qu’une humble couturière de village, mais comme je la sens ma sœur par son amour pour son mari et sa vie angoissée depuis que la guerre le lui a pris. Et puis, elle est bonne. Pour nous bien accueillir, Max et moi, elle a mis tous ses soins, sorti ce qu’elle possède de plus beau,—vaisselle et linge,—préparé les plats que, dit-elle naïvement, elle réussit le mieux.

Et quelle causerie gaie s’établit, toute vibrante des récits de nos deux lieutenants que ravit l’impression retrouvée du home. Je ne sais plus bien si je rêve ou non tant je me trouve dépaysée; mais le rêve est si bon que je m’y livre toute.

Insatiable, je contemple Max.

Ah! qu’il ne ressemble plus au vagabond dont la mine de misère m’a fait sangloter dans la gare de Nantes! Il est robuste, à la façon d’un jeune chêne, ses traits fins se sont accentués dans le hâle de la peau. Il a un air de force, de santé, d’énergie qui me fait tressaillir d’orgueil. Ce n’est plus le beau conducteur de cotillons, mais un vrai soldat.

Aussitôt le repas fini, nos maris ont dû repartir; et j’ai été dormir dans la chambre blanche, où seul était chaud le grand lit qui m’enfouissait dans la plume.

Le lendemain matin, il m’a semblé très comique de me débrouiller sans femme de chambre, de faire mes bottines, mon lit, car je voulais donner à «ma cousine» le moins d’embarras possible. A peine étais-je à peu près habillée, vers les neuf heures, qu’un coup a heurté ma porte:

—Eh bien! chérie, es-tu prête à partir?

C’est lui, Max! Avec son air flirt, son regard caressant, sa bouche amoureuse. Et les minutes délicieuses recommencent. Il est d’une gaieté folle: si tendre, qu’il m’empêche de finir ma toilette, quoi-qu’il me répète comme un refrain:

—Dépêche-toi! mon amour. La voiture est en bas. Charlotte Plichon t’attend.

Je proteste:

—Mais, Max, c’est toi qui me retardes!

—Mon trésor, dépêche-toi tout de même! Mais comment peux-tu me demander de rester sage, campé sur ma chaise, quand tu es là devant moi, ma précieuse petite femme, et qu’il y a tant de mois que je ne t’ai vue!

C’est vrai ce qu’il dit là, mon bien-aimé. Et comme je le comprends! Aussi nous descendons assez en retard.

Le lieutenant Plichon fume près de la carriole. Charlotte range de droite et de gauche. Enfin nous partons, après que nos hommes nous ont blotties, pareilles à des paquets, au fond de la bâche qui recouvre notre véhicule. Eux, tout en avant, élargissent leurs pèlerines de façon à bien nous dissimuler, nous autres, pauvres intruses, dont les gendarmes ne doivent pas soupçonner la présence. Dès que nos compagnons perçoivent leur ombre, ils nous font rentrer le bout de nez que nous aventurons hors des couvertures, pour respirer l’air humide; apercevoir le triste paysage d’automne, la route déchirée par les projectiles et le sillon des roues, la route où cheminent des poilus boueux, à la démarche allègre ou lasse. Invariablement, les gendarmes arrêtent, en conscience, notre carriole, mais ils ne demandent pas à l’inspecter, tranquillisés par les galons qu’ils voient à nos «guerriers».

Et ainsi, sans fâcheuse aventure, nous gagnons la toute petite ville où, depuis deux mois, vit Max.

Le patron de l’hôtel est de connivence avec lui, et nous pénétrons triomphalement dans la place; toujours au fond de notre carriole, où nous commençons à être ankylosées.

Mais, dans la cour, on nous décharge loin de tous les yeux, gelées et ravies. Voici alors une autre comédie qui commence. Nous ne devons pas avoir l’air de connaître nos maris; et comme des voyageuses quelconques, nous prenons place en face de Max et du lieutenant Plichon exultants,—leurs yeux nous le révèlent!—mais qui gardent toute l’impassibilité nécessaire.

Quoique ce déjeuner soit pour moi—séparée de Max—du bien perdu, tout de même, il est très amusant.

Et ensuite, j’ai de si bonnes heures dans la chambre de Max, d’où nous nous échappons à la nuit venant, car je veux connaître un peu la ville qui est sienne, en ce moment. On le regarde. On me prend, à l’occasion, le diable sait pour qui... Que m’importe?... Et tant pis pour sa réputation d’homme marié. Nous n’avons pas le choix.

Si, seulement, les minutes ne fuyaient pas avec cette terrible rapidité!... Tant de choses, nous avons encore à nous dire! C’est dans la fièvre maintenant que nous nous parlons, hantés par le sentiment de la brièveté des moments qui nous sont encore accordés. A mesure que cette inoubliable journée avance, je sens tomber sur moi une tristesse affreuse. Encore quelques heures, et puis, il faudra repartir, reprendre la vie de solitude et de mortelle inquiétude...

Max me devine, peut-être parce que j’ai cessé de causer, et me serre contre lui dans les rues désertes où la nuit règne victorieusement.

Il me murmure:

—Mireille, ne sois pas triste tandis que nous sommes ensemble! Fais comme moi. Jouis du bonheur présent. Nous avons encore une bonne fin de journée... Et puis, notre nuit!

J’ai un cri:

—Tu peux rester?... Tu restes?

Il se met à rire.

—Mon ordonnance me croira en bombe. Mais foin de ma réputation! Mon trésor, dans la suite des temps, peut-être, tu entendras dire pis que pendre sur le mari que je suis. Mais vous ne vous en fâcherez pas, madame, puisque vous connaissez ma compagne. Ma Mireille, vivons dans le présent.

Il avait raison. J’ai tendu ma volonté; et nos dernières heures ont été un rêve dont le souvenir demeure brûlant au plus profond de mon cœur, pour le réchauffer.

A quoi bon l’écrire?... Est-ce que j’oublierai jamais un détail de notre retour, la nuit, sans crainte des gendarmes devenus rares... Et le dîner dans la belle cuisine avec la grand’mère à laquelle il faut tout raconter. Maurice Plichon est reparti. Mais Max est là. Il monte avec moi dans la chambre blanche d’où le lendemain, par une aube grise, il me faut le laisser repartir... D’où je sors, moi-même, deux heures plus tard, enveloppant la pièce du regard dont on salue les lieux chers qu’on ne reverra plus. Que de fois, mon Dieu, mon souvenir y reviendra, retrouvera le fauteuil où Max m’attirait sur ses genoux, la glace verdissante qui reflétait nos deux visages où luisaient nos regards d’amour; le grand lit où la plume s’enfonçait sous la forme de nos corps rapprochés.

Et maintenant... Maintenant, il faut être brave et recommencer à suivre la douloureuse voie du calvaire...

..............................

Ce calvaire, elle l’avait gravi jusqu’au sommet, quelques mois plus tard; après qu’une dernière fois elle avait revu Max, venu en permission.

Mais que ces jours de permission—dont elle jouissait surtout à l’avance...—ne valaient pas leurs réunions quand elle allait à lui... Car, dès que Max retrouvait Paris, la vie mondaine le ressaisissait. Et il se laissait reprendre avec un plaisir si évident que, généreuse, elle taisait la déception qui s’abattait sur elle, en voyant combien il lui échappait.

 

Le 14 décembre, elle avait écrit:

Depuis hier, il est ici. Et que je l’ai donc mal vu! Presque toujours entre nous, un tiers, sinon plusieurs; Jean hypnotisé par son admiration pour son père; la famille, les amis, les camarades, les fournisseurs. Que sais-je encore?

A sa mère seule je reconnais,—un peu,—comme à moi, le droit d’éprouver le besoin jaloux qui me dévore, de la solitude avec lui.

Elle, du moins, est exquisement discrète et ne me le prend pas. Hier, après avoir causé environ un quart d’heure avec lui qui venait d’arriver chez nous—je les avais laissés seuls sous couleur d’ôter mon chapeau...—elle m’a dit, quand je suis rentrée dans la pièce:

—J’ai embrassé mon grand. Je te le laisse. Vous avez bien gagné votre tête-à-tête, mes pauvres enfants.

Je lui ai jeté mes bras autour du cou, avec le cri de mon cœur:

—Mère, vous avez une âme incomparable! Je vous promets de vous envoyer Max tantôt, avant le dîner, pour que vous l’ayez un peu à vous toute seule. En ce moment, c’est vrai, j’ai le désir irrésistible de posséder un moment l’illusion que le passé est revenu. Vous comprenez, n’est-ce pas, mère?

—Oui... je comprends... Et je suis très heureuse que tu sois une si tendre épouse pour mon fils.

Cette femme est délicieuse. Comme nous nous rencontrons quand il s’agit d’aimer Max! Toutes deux, nous voudrions l’adorer dans un sanctuaire fermé à la foule.

Mais lui, hélas! en jugerait sans doute le séjour peu gai. Il paraît si enchanté de retrouver son Paris, l’ombre de notre vie de jadis. Et je cache la soif qui crie en moi, qu’il m’emporte loin d’ici, dans quelque trou perdu, où nous serions tout l’un à l’autre comme en Bretagne, comme dans le pays de ma cousine Charlotte...

Je mène l’existence qu’il souhaite, celle d’autrefois qu’il paraît avide de reprendre au point où il l’a laissée, sur laquelle il se jette avec un appétit d’affamé. De la guerre, pas un mot. Il lit les journaux, c’est tout. Je le suis où il veut, le contemplant avec une indulgence de mère qui oublie ses désirs pour jouir seulement de voir son enfant heureux. Et alors, j’ai l’impression de me sentir devenue tellement plus vieille que lui! Autrefois, nous étions, ce me semble, tout à fait à l’unisson, des enfants qui s’amusent éperdument!

Mais la tempête s’est abattue sur nous. Elle nous a pris, dans son souffle, meurtris à en être brisés, bouleversés de telle sorte qu’elle a fait de nous d’autres êtres. A moi, elle a creusé le cœur, d’effrayante façon. Pour le remplir, désormais, il faudrait tant!... Max, aussi, a dû changer. Mais il est évident que sa vie très active ne lui permettait pas les songeries qui, sans doute, ont contribué à me mystérieusement transformer.

Quand il arrive en permission, je sens qu’une scission se fait dans son cerveau entre les heures qu’il a données à son devoir de soldat—très généreusement—et le présent. Même, je ne puis obtenir qu’il me raconte ses impressions, les journées terribles qu’il a traversées. Et je n’ose insister, car il y a une sorte d’impatience fiévreuse dans sa manière de prier:

—Oh! ne parlons pas de cela! Laisse-moi pour quelques jours oublier le cauchemar!

C’est vrai. Il a raison. Il a besoin de se détacher un moment de sa rude existence pour puiser de nouvelles forces. Mais moi, je voudrais tellement mêler mon âme, ma vie, à son âme, à sa vie... Il m’est impossible de partager l’ardeur avec laquelle il se jette sur les distractions qui, jadis, remplissaient son existence.

Mon Dieu! mon Dieu! ne me transformez pas si lui ne doit pas changer!

Lundi.

Plus que quatre jours! Les autres ont fui aussi rapides qu’un torrent, dans un mouvement ininterrompu de réceptions, visites, dîners, soirées au théâtre.

Max m’avait déclaré qu’il voulait voir tout ce qui se jouait... Et nous avons tout vu; lui, enchanté; moi, ahurie un peu... Depuis tant de mois, je n’avais pas mis les pieds dans une salle de spectacle. Tantôt, five o’clock à grand orchestre chez maman qui, pour plaire à son gendre dont elle connaît les goûts, a convoqué le ban et l’arrière-ban le plus chic des amis agréables à voir pour lui.

Encore perdue, une de nos dernières journées! Ce soir, bien entendu, nous ressortons!...

Lundi, 7 heures.

Oh! l’étrange après-midi que je viens de passer! Il me semble échapper à un rêve mauvais où je me mouvais douloureusement et dont maintenant j’éprouve la délivrance.

Nous étions arrivés de bonne heure chez mère où, tout de suite, il y a eu foule. Les plus belles amies de Max étaient là et, parmi elles, il y avait Maud, pire que jolie;—une Maud de tenue très correcte, comme toujours chez mère, mais avec des yeux câlins et brûlants, une bouche affolante, une forme délicieusement souple, sous le satin enveloppant de sa robe.

Incontinent, Max s’est mis à tournoyer autour d’elle. Bien souvent, je l’ai vu ainsi voleter auprès d’une femme et, presque, je m’en amusais, le sachant bien à moi... Alors, pourquoi, aujourd’hui, est-ce que j’éprouvais, en les apercevant à tout instant l’un auprès de l’autre, une espèce d’angoisse, de minute en minute plus douloureuse?

Lui—je le connais si bien!...—se livrait, pieds et poings liés, à ce charme de Maud, grisant comme un parfum de tubéreuse. Et elle, avait pour lui de longs regards caressants, ardents ainsi qu’une flamme, qui n’avaient rien de moqueur comme souvent mais ressemblaient à un appel passionné auquel il ne résistait pas. Elle le regardait ainsi et il venait à elle. Ils échangeaient des mots que j’ignorais—comme j’ignore ce qui s’est passé entre eux, le soir de ce dîner qui demeure en moi, malgré moi, un pénible point d’interrogation, éternellement sans réponse, je suppose, puisque je ne veux pas interroger Max.

A aucun prix, si cruelle que me fût leur façon d’être, je ne me serais permis d’intervenir entre eux; et je remplissais bien mes devoirs de fille de la maison, de femme du héros de la fête... Vraiment, je crois que j’arrivais à dissimuler la stupide souffrance qui me tenaillait. Max m’échappait au point de me paraître un étranger; alors que, instinctivement, je guettais de lui le regard—même indifférent, mon Dieu!—qui ne venait pas, le mot tendre murmuré au passage.

Ah! quel faible cœur je possède, toujours misérablement affamé et aujourd’hui si difficile à rassasier!... Autrefois, étais-je donc moins exigeante?... Ou mon amour exaspéré par la séparation me rend—il jalouse?...

Je pense, je suis sûre, que personne ne se doutait de l’affreuse tristesse qui grandissait en moi. Personne, sauf peut-être le redoutable observateur qu’est le meilleur ami de mon frère, Patrice Guisane, le peintre et écrivain;—mon «ennemi intime», comme je l’appelle en plaisantant parce que son esprit ironique et pénétrant, la curiosité aiguë de ses yeux d’artiste m’irritent quand je sens son attention posée sur moi.

J’ai tellement l’intuition qu’il m’étudie comme une espèce de poupée vivante dont il se distrait à observer les rouages!

Et sa désinvolture—morale—à mon égard, m’exaspère; autant que le sentiment, qu’il nous juge, Max et moi, deux enfants qui l’amusent par leur puérilité, leur avidité gourmande pour le plaisir, des cervelles vides comme des têtes de pavot; en résumé, des quantités négligeables.

Cet après-midi, je le fuyais plus soigneusement encore que d’ordinaire, pour qu’il ne pût s’apercevoir, avec sa terrible clairvoyance, combien obscurément je souffrais des incessants apartés de Max et de Maud.

Tout à coup, après que j’avais constaté leur commune disparition et les croyais au buffet,—je venais d’entendre Maud demander une glace,—je les ai aperçus, par hasard, dans l’embrasure d’une fenêtre, presque entièrement cachés par un lourd rideau;—et si près... si près l’un de l’autre. On eût dit qu’elle allait se couler entre ses bras. Elle avait ses deux mains posées sur les épaules de Max comme si elle s’accrochait à lui, le visage levé vers celui de mon mari, bien plus grand qu’elle. Et elle lui parlait avec un tel éclair de passion, dans ses yeux brûlants attachés sur lui, qu’il m’a fallu vraiment ma stricte éducation de femme du monde pour rester à ma place et continuer à causer.

Mais j’avais dû—tout de même—changer de visage, car mon interlocuteur, le vieux comte de Bienne, je crois, m’a dit:

—Qu’avez-vous donc, chère madame? Vous trouvez-vous souffrante? Subitement, vous voilà devenue toute pâle!

Au hasard, j’ai murmuré:

—Un peu de fatigue... Ce n’est rien...

—Je vais appeler Max. Reposez-vous un instant, ma petite amie.

Le cri de tout mon être est monté à mes lèvres:

—Oui, c’est cela. Allez le chercher.

J’allais ajouter dans mon désarroi:

—Dites-lui qu’il vienne vite... que je me sens très lasse... que je rentre...

Mais je me suis tue d’instinct. Le laisser, moi absente, libre de subir l’affolante caresse du regard de Maud... est-ce que c’était possible?

Il fallait qu’il partît avec moi; et, sans hésiter, quand amené par mon vieil ami, après un instant long comme un siècle, il m’a demandé avec une inquiétude sincère:

—Qu’as-tu donc, chérie? Si tu allais un moment te reposer dans la chambre de ta mère?

J’ai secoué la tête; et comme un bébé, j’ai supplié:

—Max, cherchons un prétexte et rentrons vite chez nous.

Il m’a contemplée stupéfait:

—Mais, mon trésor, c’est impossible. Nous ne pouvons ainsi disparaître si tôt! Que dirait ta mère?... Et puis, j’ai encore à voir des amis, des camarades qui m’ont annoncé leur visite et vont sûrement venir...

—C’est vrai. Alors, restons.

Qu’y avait-il dans ma voix qui lui a mis aussitôt une question sur les lèvres:

—Mon chéri, qu’as-tu?

Tout de même, je ne pouvais pas lui avouer la vérité, et j’ai seulement murmuré:

—Max, je ne voudrais pas perdre un seul instant de ta présence. C’est dur de t’avoir si peu de temps et d’être obligée de te prêter aux autres!

De sa voix d’amant, il a répété, tout bas, pour moi seule:

—Mireille, ma Mireille, mon amour...

Si tendrement, qu’il m’a fallu un prodigieux effort de ma sagesse pour ne pas me jeter sur sa poitrine, en implorant:

—Partons ce soir, Max, demain, pour un endroit où nous serons seuls enfin! Autrefois, tu ne t’ennuyais jamais avec moi! Je t’en supplie, ne m’oublie pas pour une autre femme! N’en aime pas une autre comme moi!

Mais, tout haut, j’ai pu lui répondre, très correcte:

—C’est vrai, cher, tu as raison. Il faut attendre.

Et je suis restée. J’ai supporté le cilice qui me meurtrissait le cœur. J’ai vu Max continuer à flirter, s’amuser royalement; et je devinais—avec tant de peine—qu’il ne regrettait pas une seconde le futile emploi des heures fugitives qui nous sont accordées.

Mais, du moins, il était tellement accaparé qu’il ne pouvait plus s’isoler avec Maud. Et cela me soutenait. Je suis sûre qu’elle le regrettait. Je la connais si bien! Ses sourcils étaient un peu froncés. Avec la clairvoyance qui me dominait, hélas! je notais la fièvre de son regard qui, partout, suivait Max; le frémissement de ses lèvres, palpitantes comme celles d’un enfant qui va pleurer.

Pourquoi?... Oh! pourquoi?...

Et puis, soudain, je ne l’ai plus aperçue. Je suppose qu’elle avait préféré partir plutôt que de subir le supplice de voir si mal, Max, mon mari...

J’ai respiré mieux; et alors, j’ai remarqué qu’elle était disparue sans me dire adieu.

Mais quand, tout à l’heure, enfin! nous nous sommes retrouvés chez nous, Max et moi, dans notre chambre, je n’ai plus eu la force de me taire et j’ai avoué:

—Max, je t’en supplie, allons passer hors de Paris, où tu voudras, mais seuls, loin de tous ces indifférents, les deux derniers jours de ta permission... Je t’en conjure, mon mari chéri. Fais cela, pour moi!

J’avais caché ma tête sur son épaule. Hélas! je sentais comme si je l’avais vue, la surprise désorientée de son regard. Il caressait mes cheveux et s’est exclamé:

—Quelle fantaisie tu as là! mon petit. Nous sommes si bien ici! En cette saison, où veux-tu, grand Dieu! que nous allions!

Il eût bien mieux aimé rester à Paris. Je ne le comprenais que trop bien...

Mais j’étais au bout de mon dévouement et j’ai répété:

—Je t’en supplie, mon Max... Donne-moi ce bonheur! Pense que depuis ton arrivée, j’ai eu, si petite, ma part de ta présence! Et j’ai besoin, vois-tu, mon amour, de t’avoir un peu à moi toute... J’ai besoin qu’aucune présence étrangère ne nous distraie l’un de l’autre... Tu veux bien, dis?...

Ma conviction l’avait-elle enfin dominé? A-t-il été vaincu par la prière de ma voix où tremblait le désir de toute mon âme?... Après un imperceptible silence, il m’a dit:

—Oui, bien-aimée, nous ferons comme tu veux! Et demain, nous partons à la première heure, pour la propriété de mes beaux-parents, La Commanderie, près de Pont-de-l’Arche...

Jeudi.

Je les ai eus, les jours dont la soif me dévorait... Deux jours, où je l’ai retrouvé, tout à moi!... J’avais tellement peur qu’il ne s’ennuie loin de Paris, de ses amis, que j’ai été, je crois, une amoureuse telle qu’il n’avait jamais dû me voir; car il m’a répété plusieurs fois, avec un accent qui me bouleversait:

—Mireille, comment ai-je pu m’apercevoir qu’il existe au monde d’autres femmes que toi!...

Nos lèvres se sont rapprochées autant que je le pouvais souhaiter, il me semble. Mais nos cœurs, nos pensées, nos âmes se sont surtout frôlées, sans que la fusion ait été tout à fait ce que je rêve... Toujours, peut-être parce que je suis trop exigeante... Les êtres donnent ce qu’ils peuvent. Je ne puis faire que Max, avec sa nature d’homme, soit pareil à moi qui suis de la race des passionnées trop difficiles à assouvir...

Tout de même, nous nous sommes bien aimés, en ces dernières heures de permission...

..............................

Oui, les dernières... Le mot était venu sous sa plume, pareil à un tragique pressentiment... Jamais plus, Max n’était revenu. Six semaines plus tard, il était tué.

Et le cœur broyé par cette résurrection du bonheur perdu, Mireille ferma le cahier. En elle, c’était un chaos douloureux. Si loin, elle venait d’être emportée de l’heure présente, que les yeux surpris, à travers les larmes qui voilaient ses prunelles, elle regardait autour d’elle, cherchant, dans sa détresse pourquoi elle était là, dans cette chambre étrangère.

La pendule de voyage marquait maintenant minuit et demi. Il n’y avait plus aucun bruit dans la villa. Par la fenêtre toujours large ouverte, s’épandaient l’air fraîchi et le lointain bruissement de la mer qui montait sur le sable, reflétant la lune argentée.

La lueur de la lampe errait sur le lit préparé pour la nuit où elle allait dormir, seule—comme toujours, désormais, elle dormirait. Tout près d’elle, embaumait la coupe d’œillets, placée devant le portrait de Max.

Sans un mouvement, Mireille se prit à contempler cette image qui était tout ce qui lui restait, avec les pages où vivait leur amour.

Et, de nouveau, l’horrible poids de la solitude s’appesantit sur elle. Ah! que c’était cruel de devoir se créer une existence d’amputée selon le cœur!...

Pourtant, il le fallait bien; apprendre à se prêter à tous, en n’espérant plus de joie, que celle qu’elle donnerait aux autres...

Vivre seulement pour ses enfants qui, devenus grands, la laisseraient pour suivre leur propre voie... Car les jeunes reçoivent, mais rarement ils donnent.

De toute sa volonté, elle acceptait qu’il en fût ainsi. Mais avec le regret de l’absent, elle gardait la soif nostalgique de la vie qu’elle avait connue par lui... Elle ne pouvait encore étouffer la révolte de sa jeunesse, soudain murée dans une tombe.

Et des sanglots désespérés la secouaient toute, tandis qu’elle cachait son visage dans l’oreiller, appelant tout bas: «Max!... O mon Max!»

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

JOURNAL DE MIREILLE

Ce qui est...


25 juillet.

Est-ce hier que j’ai passé une soirée dont, toute la nuit, dans mon sommeil même, le souvenir douloureux m’a hantée?

Ce matin, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai aperçu par ma fenêtre entr’ouverte un soleil triomphant, un infini de ciel limpide, la floraison rose des massifs d’hortensias.

C’était vraiment une de ces journées qui, jadis, me grisaient et me jetaient aux lèvres ce cri d’allégresse:

—Ah! qu’il fait bon de vivre!

Jamais plus, sans doute, je ne dirai pareille chose. Mais pourtant, cette magnificence de l’été enivrait encore la Mireille vibrante qui existe toujours en moi, toute broyée que j’aie été...

Aussi pressée que Jean d’aller vagabonder, je me suis vite habillée et je l’ai emmené sur la falaise où, en dehors de la foule des baigneurs, je me suis grisée de la beauté des choses,—sans penser, ni me souvenir, ni souffrir...

Le mouvement des promeneurs autour de moi m’a heureusement rappelé que l’heure du déjeuner, à l’hôtel, approchait; et j’allais rentrer chez moi, presque gaie—oui, gaie!—pour faire remettre mon petit homme en tenue correcte, quand, traversant la place de l’église, juste devant l’hôtel, j’ai aperçu père qui causait avec un grand garçon, vêtu de drap horizon, dont la haute silhouette élégante m’a fait tressaillir. Aussitôt l’enchantement de la radieuse matinée s’est évanoui; car cette silhouette m’en rappelait une autre... Et j’ai voulu passer sans m’arrêter.

Maie Jean avait reconnu son grand-père, et, avant que je l’aie arrêté, sa menotte avait quitté ma main; il avait bondi vers les deux causeurs, criant de sa petite voix claire:

—Bonjour, grand-père, c’est nous!

Les deux hommes se retournent. Père m’arrête d’un appel:

—Mireille! Mireille!... Eh bien! c’est ainsi que tu te sauves, sans dire bonjour à ton vieux papa?

—Père, je vous ferai remarquer que je vous ai déjà vu ce matin.

Je dis cela machinalement, car un choc m’a secouée. L’officier qui cause avec père, c’est Patrice Guisane, l’ami de Bernard... Pas le mien! Ni celui de Max, qui, d’ailleurs, se souciait assez peu, lui, homme de finance, de l’opinion, sur son compte, de cet artiste que nous nous imaginions, peut-être à tort, animé, à notre endroit, d’un dédain discret et ironique. Pour nous venger, ainsi que des enfants,—ce que vraiment nous étions!—nous l’avions surnommé «Fromentin»; parce que non seulement il était déjà un peintre remarquable, mais qu’il avait un nom, comme écrivain.

Ah! Max chéri, que nous étions donc jeunes et stupides!

La vérité, je la vois maintenant, c’est qu’il m’intimidait. Sa supériorité écrasait mon insignifiance et me rendait avec lui hautaine, d’une indifférence presque agressive; tout juste polie quelquefois, prétendait Max qui s’amusait de mon animosité.

Depuis la guerre, jamais les circonstances ne nous avaient mis en présence. A sa vue, tout le passé me remonte tumultueusement au cœur et au cerveau... Une fois de plus, je sens la morsure du «jamais plus».

Un recul instinctif fait tressaillir ma sensibilité toujours à vif, quand je vois venir à moi son regard pénétrant qui n’a rien d’ironique, comme jadis. J’y aperçois seulement une sympathie compatissante.

Il s’est incliné, sans me tendre la main puisque je n’avais pas eu, vers lui, ce geste de bienvenue. Père a l’air ravi de l’avoir rencontré et s’exclame gaiement:

—Ce n’est pas la peine, Mireille, que je te présente ce garçon, une vieille connaissance que tu n’as sûrement pas oubliée et que tu dois retrouver malgré sa mine de blessé!

—Dites d’ex-blessé! Madame, je suis très heureux de vous présenter mes hommages.

Ah! cette voix! Comme elle remue la cendre qui recouvre mon cher passé. Pourquoi... Oh! pourquoi la destinée a-t-elle remis cet homme sur mon chemin, pour me rappeler tant de choses!

Je demande, la pensée absente, retournée vers ce qui fut:

—Vous êtes ici depuis longtemps?

—Mais non!... Depuis ce matin seulement. Il m’a fallu déambuler de droite et de gauche pour me découvrir un gîte... Ce pays est, d’une façon déplorable, la proie des baigneurs!

—Et vous avez trouvé? questionne père, amusé.

—Oui, enfin, tout à l’heure... Vous savez, le prestige de l’uniforme est très puissant!

—Alors, vous restez quelque temps ici?

Au fond de mon cœur, une anxiété frémit. Qu’il m’est donc pénible de revoir Patrice Guisane!

—Oui, quelque temps. J’y suis en congé de convalescence.

—C’est vrai... Vous avez été blessé.

—J’ai fait la désagréable connaissance des gaz asphyxiants, agrémentés par des éclats d’obus; ce qui m’a valu près de trois mois d’hôpital. Mais ne parlons plus de cela, c’est un temps à oublier!

Père le contemple.

—Vous n’avez pas encore une brillante mine, mon ami.

—Bah! la bonne brise de mer va faire son office... Et aussi, pour achever ma résurrection, il y a la douceur d’avoir quelques jours de liberté pour reprendre mes pinceaux et les garder aussi longuement que je le souhaiterai. Cette seule perspective aurait, je crois, suffi à me rendre mes forces. Je suis presque honteux de penser que je vais avoir cette halte quand les camarades continuent la dure vie.

—Cette halte, vous l’avez bien gagnée, Guisane!

—Pas plus que les autres! D’ailleurs, aussi vite que possible, j’irai les rejoindre. Je serais déjà reparti si le médecin-chef n’avait décrété qu’il fallait un peu d’air de mer à mes poumons et que ma blessure du genou n’était pas encore suffisamment cicatrisée. Pourtant, je ne boite pour ainsi dire plus.

Père m’explique:

—Un obus l’a saupoudré de dix-huit éclats, plus ou moins malfaisants, pendant qu’il s’exposait comme un gamin téméraire!

—Dites, comme tous les combattants, jeunes et vieux. Madame, ne croyez pas M. votre père, que l’amitié fait voir trouble. Ce qu’il y a eu de plus désagréable dans mon affaire, ce sont les mois d’hôpital! Quelle odieuse perte de temps! Enfin, comme je me le répète quand je me prends à enrager encore de ces mois inutiles, c’est le passé. Maintenant, je n’ai plus qu’à me remettre à marcher de l’avant!

Il dit cela très simplement, avec une vivacité gaie, cette insouciance audacieuse que je voyais à Max. Et, en l’écoutant, j’ai l’impression que le dilettante sceptique qui m’irritait en lui, a dû subir, lui aussi, la grande leçon qui crée des âmes neuves. Sûrement, il n’est plus le même;—le même tout à fait, du moins. Il a dû changer moralement, comme physiquement.

Il a, bien qu’il ait maigri, que son visage se soit creusé, un air de force mâle qu’il n’avait pas; un je ne sais quoi de résolu, d’énergique qui donne la sensation que cet homme de lettres est devenu un homme d’action.

Ses yeux d’artiste et d’écrivain ont sûrement vu des spectacles dont ils gardent une ineffaçable empreinte. Et, tout ensemble, je voudrais le fuir et l’interroger sur cette guerre qu’il a vécue comme Max et dont tous les détails, à cause de cela, me sont précieux. Mais je dis seulement, en interrogation banale:

—Vous avez un long congé?

—Deux mois. Je me fais une fête—puisque, hélas! je n’ai pas de proche famille—de les passer dans ce pays qui m’avait laissé un charmant souvenir et où j’espère pouvoir faire une bonne moisson d’études. Je pense que je n’aurai pas de désillusion.

Père se met à rire:

—Vous m’en avez l’air aussi féru que Mireille!

—Vous, pas?

—Moi... oh! moi!... les arbres... les landes... Je suis un profane, étant citadin dans l’âme. Pour me réjouir, il faut toujours Paris, la grand’ville. Mais je dois bien faire quelque chose pour la satisfaction de cette enfant qui désirait une plage tranquille pour elle et ses poussins.

—Oui, je comprends...

De nouveau, je sens sur moi le même regard de sympathie profonde que je n’avais jamais vu dans les yeux de Patrice Guisane.

Que c’est triste de penser que, seulement parce que Max n’est plus là, il cesse de me contempler comme un jouet...

Et, avec une intensité plus aiguë encore, j’éprouve le besoin de le fuir... Oh! si ce pouvait être pour toujours!

J’appelle:

—Jean, sauvons-nous. Il faut que Kate te remette en état pour le déjeuner. Nous allons être en retard! A tout à l’heure, père. Au revoir, capitaine. Est-ce que vous êtes aussi un hôte du Kelenn?

—Pour les repas seulement, madame. Je campe dans le pays.

—Alors... au revoir.

—Au revoir, madame.

Et je m’éloigne avec mon petit qui gambade, sa main enfermée dans la mienne.

Nous traversons la place ensoleillée. La demie d’onze heures sonne. Des groupes sont arrêtés et causent à l’ombre de l’église; car la lumière ruisselle sur la terre, blanche de poussière, où les maisons basses découpent des ombres crues... Une bande de jeunes filles en robes claires passent, la raquette en main; et des rires fusent dans le bourdonnement de leurs papotages. Ces gamines n’ont en tête—ainsi que moi, jadis—que l’agréable arrangement de leurs journées de vacances, bain, promenade, tennis... Ah! il y a donc encore des êtres heureux?

C’est honteux à avouer... Mais que je les envie! Et que je me sens loin d’eux! Qui croirait que nous vivons, en ce moment, des heures tragiques qui voient se briser des milliers d’existences! Cette atmosphère de villégiature est tellement pareille à celle d’avant la guerre...

Ah! cette apparence de quiète béatitude, comme elle révolte le deuil que je porte en moi, en souvenir de Max et de tous ses frères en sacrifice!

Même date, le soir.

Et tout de suite, à déjeuner, il m’a fallu revoir Patrice Guisane. Et il en sera de même ce soir, demain, tous les jours, tant qu’il plaira à la destinée de nous rapprocher dans un même hôtel... Quand Bernard va être là, combien plus encore il entrera dans notre cercle!

Père qui, évidemment, n’a aucun goût pour la vie de plage,—à Deauville, peut-être, il arriverait à s’en accommoder, mais à Carantec!—père est ravi d’avoir retrouvé un citadin de la valeur de Guisane.

Et quand, à l’heure du déjeuner, il l’a vu s’installer à une petite table solitaire, il s’est exclamé, se tournant vers mère:

—Gabrielle, nous devrions peut-être recueillir ce garçon à notre table. Il va mortellement s’ennuyer à la sienne, sans aucune société...

D’un irrésistible élan, j’ai protesté: