WeRead Powered by ReaderPub
Le Général Dourakine cover

Le Général Dourakine

Chapter 20: XIX ÉVASION DU PRINCE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative follows an elderly general returning to his homeland with a hospitable family who accompany him, presenting a series of episodic travel and household scenes. Gentle comedy arises from the children's antics, the family's efforts to soothe the general's irritable moments, and the small practical trials of journeying and lodging. Episodes alternate between road vignettes and domestic life at the country estate, highlighting themes of affection, patience, reconciliation, and everyday charity. The tone blends warmth and mild satire to show how kindness, shared meals, and playful ingenuity transform awkwardness into harmony.

«Combien? dit le général.

—Cinq cents roubles, répondit avec hésitation le feltyègre, qui l'avait, eu pour trois cents.

—D'où vient-il?

—D'un juif, qui l'a acheté il y a trois ans, à un Polonais envoyé en Sibérie.

—Tenez, voilà six cents roubles; payez et gardez le reste.»

Il y avait trois quarts d'heure que chacun procédait à sa toilette et prenait un peu d'exercice, lorsque le feltyègre et Dérigny apportèrent dans le salon, où se tenait le général, du thé, du café, du pain, des kalaches, du beurre et une jatte de crème.

On attendit que le général et Mme Dabrovine fussent à table pour prendre chacun sa place et sa tasse. La consommation fut effrayante; la nuit avait si bien aiguisé les appétits, que Dérigny ne pouvait suffire au renouvellement des assiettes et des tasses vides, et qu'il dut appeler sa femme pour l'aider. Ils allèrent manger à leur tour avec Jacques et Paul; et, quand les repas furent terminés, le feltyègre alla faire atteler.

«Jackson, mon ami, dit le général, je veux faire une surprise à Dérigny; prenez, ce manteau et mettez-le sur le siège de la voiture.»

Jackson s'approcha du canapé ou était le manteau et voulut le prendre; mais à peine l'eut-il regardé, qu'il pâlit, chancela et tomba sur le canapé.

Le général seul s'aperçut de ce saisissement.

«Quoi! qu'est-ce, mon ami?... Romane, mon ami, réponds... Je t'en supplie... Qu'as-tu?»

Romane: «C'est mon manteau que j'ai vendu en passant ici, prisonnier, enchaîné, forçat. Les froids étaient passés; je l'ai vendu à un juif, ajouta à voix basse Romane encore tremblant d'émotion à ce nouveau souvenir de son passage.»

Le général: «Remets-toi; courage, mon ami... Si on te voyait ainsi ému, la curiosité serait excitée.»

Romane serra la main de son ami, qui l'aida à se relever. En prenant le manteau, il faillit le laisser échapper. Craignant d'avoir été vu par les enfants, qui jouaient au bout du salon, il leva les yeux et rencontra le regard inquiet et triste de Natasha, qui l'examinait depuis longtemps. La pâleur de Romane devint livide. Natasha s'approcha de lui, prit et serra sa main glacée.

«Mon cher monsieur Jackson, dit-elle à voix basse, vous êtes inquiet? Vous craignez que je ne parle, que je n'interroge? Vous avez un secret pénible; je le devine, enfin; mais, soyez sans inquiétude, jamais je ne laisserai échapper un mot qui puisse vous compromettre.»

—Chère enfant, vous avez toute ma reconnaissante amitié et toute mon estime», répondit de même Romane.

Le général la serra dans ses bras.

«Partons, dit-il, allons, vous autres grands garçons, venez aider notre ami Jackson à porter ce grand manteau.»

Les enfants se jetèrent sur ce manteau et le traînèrent plus qu'ils ne le portèrent jusqu'à la voiture.

«Tenez, mon ami, dit le général à Dérigny, voilà de quoi vous réchauffer la nuit qui vient.

—Mon général, vous êtes, trop bon, et ma femme est une indiscrète», répondit Dérigny en souriant.

Et il salua respectueusement le général en, menaçant sa femme du doigt.

Le voyage continua gaiement et heureusement jusqu'à la frontière, où les formalités d'usage s'accomplirent promptement et facilement, grâce à l'intervention du feltyègre, qui devait recevoir sa paye quand la frontière serait franchie; la générosité du général dépassa ses espérances; le passeport anglais non visé de Jackson aurait souffert quelques difficultés sans les ordres et les menaces du feltyègre; c'est pourquoi la bourse du général s'était ouverte si largement pour lui.

Aux premiers moments qui suivirent le passage de la frontière, personne, dans la première berline ne dit un mot ni ne bougea. Mais, quand Romane et le général furent bien assurés de l'absence de tout danger, le général tendit la main à son jeune ami.

«Sauvé, mon enfant, sauvé! dit-il avec un accent pénétré.

—Cher et respectable ami, dit Romane en se jetant dans les bras du général, qui le serrait contre son coeur et qui essuyait ses yeux humides; cher comte, cher ami! reprit Romane en se rejetant à sa place le visage baigné de larmes, pardonnez..., oh! pardonnez-moi ces larmes indignes d'un homme! Mais... j'ai trop souffert pendant ce voyage; trop! trop! Je suis à bout de forces!»

Mme Dabrovine serrait aussi la main de Romane et pleurait. Natasha, stupéfaite, regardait, écoutait et ne comprenait pas.

«Maman, dit-elle, maman! Qu'est-ce? Pourquoi pleurez-vous? Qu'est.. il arrivé à ce pauvre M. Jackson?

—Pauvre, dites heureux comme un roi, ma chère, excellente enfant, s'écria Romane en serrant le bras de Natasha à la faire crier... Pardon, pardon, ma chère demoiselle, je ne sais plus ce que je dis, ce que je fais. Pensez donc! ne plus avoir en perspective cette Sibérie, enfer des vivants! Ne plus avoir d'inquiétudes pour vous tous, que j'aime, que je vénère! Me trouver en sûreté! et avec vous! près de vous! Libre, libre! Plus de Jackson! plus d'Angleterre!... La Pologne! ma mère, ma sainte, ma catholique patrie! Comprenez-vous ma joie, mon bonheur? Chère enfant, vous qui êtes si bonne, réjouissez-vous avec moi.»

La surprise de Natasha redoublait. Ses grands yeux bleus, démesurément ouverts, se portaient alternativement sur Romane, sur sa mère, sur son oncle.

«Polonais! dit-elle enfin. Polonais! vous, Polonais! vous qui vous fâchiez quand on vous appelait Polonais!»

Romane: «Je ne me fâchais pas, mademoiselle: je tremblais d'être découvert, et votre pitié pour mes chers compatriotes m'attendrissait jusqu'au fond de l'âme.»

Natasha: «Je ne comprends pas très bien, mais je suis contente que vous soyez Polonais et catholique: c'était une peine pour moi de vous croire Anglais et protestant.»

Le général: «Tu vas comprendre en deux mots, ma Natasha chérie. Je te présente mon ami, mon ancien aide de camp en Circassie, mon sauveur dans un rude combat, le prince Romane Pajarski, échappé de Sibérie où il travaillait aux mines depuis deux ans, accusé d'avoir conspiré pour la Pologne contre la Russie.»

Natasha sauta de dessus sa banquette, fixa des yeux étonnés sur le prince Pajarski, qui les voyait se remplir de larmes; puis elle se détourna, cacha son visage dans ses mains et éclata en sanglots.

.«Natasha, mon enfant, dit la mère en l'attirant dans ses bras, calme-toi; pourquoi ces larmes, ces sanglots?»

Natasha: «Oh! maman, maman! Ce pauvre homme! Ce pauvre prince! Comme il a souffert! C'est horrible! horrible! Et moi qui le traitais si familièrement! J'ai dû le faire souffrir bien des fois!»

Romane: «Vous, chère enfant: Vous avez été ma principale joie, ma plus grande consolation.

—Vraiment? dit Natasha en relevant la tête et en le regardant d'un air joyeux. Je vous remercie de me le dire, et je suis bien contente d'avoir un peu adouci votre position.»

Et ses larmes recommencèrent à couler.

Le général: «Ne pleure plus, ma Natasha. Le voilà heureux, tu vois bien; et nous aussi, nous sommes tous libres et heureux.»

Après quelque temps donné aux émotions de ce grand événement, chacun reprit son calme, et Natasha demanda au prince Romane des détails sur son arrestation, sa condamnation, ses souffrances en Sibérie et sa fuite.

Pendant que ces événements s'expliquent, nous retournerons à Gromiline, et nous ferons une visite à Mme Papofski.

XV

LA LAITIERE ET LE POT AU LAIT

Après le départ de son oncle, Mme Papofski se sentit saisie d'une joie folle.

«Ils sont bien réellement partis! se disait-elle. Je reste souveraine maîtresse de Gromiline et de toutes les terres de mon oncle. Je tirerai le plus d'argent possible de ces misérables paysans, paresseux et ivrognes, et de ces coquins d'intendants, voleurs et menteurs. J'ai soixante mille roubles de revenu à moi; mais six cent mille! Voilà une fortune qui m'aidera à augmenter la mienne! D'abord j'enverrai le moins d'argent possible à mon oncle, s'il m'en demande... peut-être pas du tout, puisqu'il m'a dit qu'il avait gardé les capitaux pour ses favoris Dabrovine et Dérigny. Je ferai fouetter tous les paysans pour leur faire augmenter leur abrock 5 de dix roubles à cent roubles. Je vendrai tous les dvarovoï 6 les hommes, les femmes, les enfants; mon oncle en a des quantités; je les vendrai tous, excepté peut-être quelques enfants que je garderai pour amuser les miens. Il faut bien que mes garçons apprennent à fouetter eux-mêmes leurs gens; ces enfants serviront à cela. Quand on fait fouetter, on est si souvent trompé! Entre amis et parents, ils se ménagent! Vous croyez votre homme puni; pas du tout! à peine s'il a la peau rouge! C'est mon mari qui savait faire fouetter! Quand il s'y mettait, le fouetté sortait d'entre ses mains comme une écrevisse... Mon oncle gâtait ses gens; il faut que je remette tout cela en ordre... Ce Vassili! il se repentira de n'avoir pas obéi à mes volontés en cachette de mon oncle_.. Commençons par lui... Vassili! Vassili!... Où est-il? Mashka, va me chercher cet animal de Vassili qui ne vient pas quand je l'appelle.»

Note 5: (retour) Redevance ou fermage que payent les paysans quand on leur abandonne la culture des terres.
Note 6: (retour) Les dvarovoï sont les paysans qui ont été attachés au service particulier des maîtres. Leurs familles ont à jamais le privilège de ne plus travailler la terre et d'être nourries et logées par le maître.

La pauvre fille courut à toutes jambes chercher Vassili, et revint tremblante dire à sa maîtresse que Vassili était sorti et qu'on ne le retrouvait pas. Les yeux de Mme Papofski flamboyaient.

«Sorti! sorti sans ma permission! Mais c'est impossible! Tu es une sotte! tu as mal cherché! Cours vite, et si tu ne me le ramènes pas, prends garde à ta peau.»

La malheureuse Mashka courut encore de tous côtés, et, n'osant revenir seule, elle ramena Nikita, le maître d'hôtel.

«Et Vassili? cria Mme Papofski quand elle les vit entrer.»

Nikita: «Vassili est sorti, Maria Pétrovna.»

Madame Papofski: «Comment a-t-il osé sortir?»

Nikita: «Il est allé à la ville pour chercher une place.»

Mme Papofski resta muette de surprise et de colère.

Le maître d'hôtel continua, en la regardant avec une joie malicieuse:

«M. le comte nous ayant donné la liberté à tous, nous tâchons de nous pourvoir à Smolensk. Moi, je compte aller à Moscou, ainsi que les cochers et les laquais, d'après les ordres de M. le général Négrinski, qui veut nous avoir.»

Madame Papofski: «La liberté!... Mon oncle!... Sans me rien dire!... Mais vous êtes fou!... C'est impossible? Vous ne savez donc pas que c'est moi qui suis votre maîtresse, que j'ai tout pouvoir sur vous, que je peux vous faire fouetter à mort.»

Nikita: «M. le comte nous a donné la liberté, Maria Pétrovna! Personne n'a de droit sur nous que notre père l'empereur, le gouverneur et le capitaine ispravnik 7

Note 7: (retour) Espèce de juge de paix, de commissaire de police, qui a des pouvoirs très étendus.

La colère de Mme Papofski redoublait; elle ne voyait aucun moyen de se faire obéir. Nikita sortit; Mashka s'esquiva; Mme Papofski resta seule à ruminer son désappointement. Elle finit par se consoler à moitié en songeant à l'abrock de cent roubles par tête qu'elle ferait payer à ses six mille paysans de Gromiline et à tous les paysans de ses autres propriétés nouvelles.

On lui prépara son déjeuner comme à l'ordinaire; quoique mécontente de tout et de tout le monde, elle n'osa pas le témoigner, de peur que les cuisiniers ne fissent comme les autres domestiques, et qu'elle ne trouvât plus personne pour la servir.

Les enfants portèrent le poids de sa colère; elle tira les cheveux, les oreilles des plus petits, donna des soufflets et des coups d'ongles aux plus grands, les gronda tous, sans oublier les bonnes, qui eurent aussi leur part des arguments frappants de leur maîtresse. Ainsi se passa le premier jour de son entrée en possession de Gromiline et de ses dépendances.

Les jours suivants, elle se promena dans ses bois, dans ses prés, dans ses champs, en admira la beauté et l'étendue; marqua, dans sa pensée, les arbres qu'elle voulait vendre et couper; parcourut les villages; parla aux paysans avec une dureté qui les fit frémir et qui leur fit regretter d'autant plus leur ancien maître; le bruit de la donation de Gromiline à Mme Papofski s'était répandu et avait jeté la consternation dans tous les esprits et le désespoir dans tous les coeurs. Elle leur disait à tous que l'abrock serait décuplé; qu'elle ne serait pas si bête que son oncle, qui laissait ses paysans s'enrichir à ses dépens. Quelques-uns osèrent lui faire quelques représentations ou quelques sollicitations; ceux-là furent désignés pour être fouettés le lendemain. Mais, quand ils arrivèrent dans la salle de punition, leur staroste 8, qui les avait accompagnés, produisit un papier qu'il avait reçu du capitaine ispravnik, et qui contenait la défense absolue, faite à Mme Papofski, d'employer aucune punition corporelle contre les paysans du général-comte Dourakine: ni fouet, ni bâton, ni cachot, ni privation de boisson et de nourriture, ni enfin aucune torture corporelle, sous peine d'annuler tout ce que le comte avait concédé a sa nièce.

Note 8: (retour) Ancien, nommé par les paysans pour faire la police dans le village, régler les différends et prendre leurs intérêts. On se soumet toujours aur décisions du staroste ou ancien.

Mme Papofski, qui était présente avec ses trois aînés pour assister aux exécutions, poussa un cri de rage, se jeta sur le staroste pour arracher et mettre en pièces ce papier maudit; mais le staroste l'avait prestement passé à son voisin, qui l'avait donné à un autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le papier eût disparu et fût devenu introuvable.

«Maria Pétrovna, dit le staroste avec un sourire fin et rusé, l'acte signé de M. le comte est entre les mains du capitaine ispravnik; il ne m'a envoyé qu'une copie.»

Le staroste sortit après s'être incliné jusqu'à terre; les paysans en firent autant, et tous allèrent au cabaret boire à la santé de leur bon M. le comte, de leur excellent maître.

Mme Papofski resta seule avec ses enfants, qui, effrayés de la colère contenue de leur mère, auraient bien voulu s'échapper; mais le moindre bruit pouvait attirer sur leurs têtes et sur leurs épaules l'orage qui n'avait pu encore éclater. Ils s'étaient éloignés jusqu'au bout de la salle, et s'étaient rapprochés de la porte pour pouvoir s'élancer dehors au premier signal.

Une dispute s'éleva entre eux à qui serait le mieux placé, la main sur la serrure; le bruit de leurs chuchotements amena le danger qu'ils redoutaient. Mme Papofski se retourna, vit leurs visages terrifiés, devina le sujet de leur querelle et, saisissant le plette (fouet) destiné à faire sentir aux malheureux paysans le joug de leurs nouveaux maîtres, elle courut à eux et eut le temps de distribuer quelques coups de ce redoutable fouet avant que leurs mains tremblantes eussent pu ouvrir la porte, et que leurs jambes, affaiblies par la terreur, les eussent portés assez loin pour fatiguer la poursuite de leur mère.

Mme Papofski s'arrêta haletante de colère, laissa tomber le fouet, réfléchit aux moyens de s'affranchir de la défense de son oncle. Après un temps assez considérable passé dans d'inutiles colères et des résolutions impossibles a effectuer, elle se décida à aller à Smolensk, à voir le capitaine ispravnik, et à chercher à le corrompre en lui offrant des sommes considérables pour déchirer les actes par lesquels le comte Dourakine donnait la liberté à ses gens et défendait à sa nièce d'infliger aucune punition corporelle à ses paysans, ce qui serait un obstacle à l'augmentatIon de l'abrock, etc. Elle rentra au château, assez calme en apparence, ne s'occupa plus de ses enfants, et ordonna au cocher d'atteler quatre chevaux à la petite calèche de son oncle. Une heure après, elle roulait sur la route de Smolensk au grand galop des chevaux.

XVI

VISITE QUI TOURNE MAL

Le capitaine ispravnik était chez lui et ne fut pas surpris de la visite de Mme Papofski, car il connaissait toute l'étendue de ses pouvoirs, la terreur qu'il inspirait, et la soumission que chacun était tenu d'apporter à ses volontés et à ses ordres. Il était très bien avec le gouverneur, qui le croyait un homme rigide, sévère, mais honnête et incorruptible, de sorte que les décisions de ce terrible capitaine ispravnik étaient sans appel. C'était un homme d'un aspect dur et sévère. Il était grand, assez gros, roux de chevelure et rouge de peau; son regard perçant et rusé effrayait et repoussait. Ses manières et son langage mielleux augmentaient cette répulsion. Mme Papofski le voyait pour la première fois. Il la fit entrer dans son cabinet.

«Yéfime Vassiliévitche, lui dit-elle en entrant, c'est à vous que mon oncle a remis les papiers par lesquels il donne la liberté à tous ses gens?» Le capitaine ispravnik: «Oui, Maria Pétrovna, ils sont entre mes mains.»

Madame Papofski: «Et ne peuvent-ils pas en sortir?»

Le capitaine ispravnik: «Impossible, Maria Pétrovna.»

Madame Papofski: «C'est pourtant bien ennuyeux pour moi, Yéfime Vassiliévitche; tous ces dvarovoï sont si impertinents, si mauvais, qu'on ne peut pas s'en faire obéir quand ils se sentent libres.»

Le capitaine ispravnik: «Je ne dis pas non, Maria Pétrovna; mais, que voulez-vous, la volonté de votre oncle est là.»

Madame Papofski: «Mais... vous savez que mon oncle m'a donné toutes les terres qu'il possède.»

Le capitaine ispravnik: «C'est possible, Maria Pétrovna, mais cela ne change rien à la liberté des dvarovoï.»

Madame Papofski: «Ces terres se montent à plusieurs millions! ...Il y a six mille paysans!»

Le capitaine ispravnik s'inclina et garda le silence en regardant Mme Papofski avec un sourire méchant.

Madame Papofski, après un silence: «Je n'ai pas besoin de tout garder pour moi; je donnerais bien quelques dizaines de mille francs pour avoir ce papier de mon oncle et celui qui m'interdit de faire fouetter les paysans.»

Le capitaine ispravnik ne dit rien.

Madame Papofski, l'observant: «Je donnerais cinquante mille roubles pour avoir ces actes.»

Le capitaine ispravnik: «C'est très facile, Maria Pétrovna; je vais appeler mon scribe pour qu'il vous en fasse une copie; cela vous coûtera vingt-cinq roubles.»

Mme Papofski se mordit les lèvres et dit après un assez long silence et avec quelque hésitation:

«Ce n'est pas une copie que je voudrais avoir..., mais l'acte lui-même.»

Le capitaine ispravnik: «Ceci est impossible, Maria Pétrovna.»

Madame Papofski: «Et pourtant je donnerais soixante mille, quatre-vingt mille roubles..., cent mille roubles... Comprenez-vous, Yéfime Vassiliévitche?... cent mille roubles!...

—Je comprends, Maria Pétrovna, répondit le capitaine ispravnik. Vous m'offrez cent mille roubles pour détruire ces papiers que votre oncle m'a confiés?... Ai-je compris?»

Mme Papofski répondit par une inclination de tête.

Le capitaine ispravnik: «Mais à quoi me serviront ces cent mille roubles, si on m'envoie en Sibérie?»

Madame Papofski: «Comment pourriez-vous être condamné, puisque les actes seraient brûlés?»

Le capitaine ispravnik: «Et les copies que j'ai remises à votre staroste et à vos dvarovoï?»

Mme Papofski demeura pétrifiée; elle avait oublié la copie que lui avait fait voir le staroste.

Le capitaine ispravnik: «Il m'est donc prouvé que vous désirez racheter ces actes, mais que vous ne savez comment faire, et que si je vous indiquais un moyen, vous me le payeriez cent mille roubles.

—Cent mille roubles..., plus si vous voulez! s'écria Mme Papofski.»

Le capitaine ispravnik: «Alors il me reste un devoir à remplir: c'est de faire au général prince gouverneur un rapport sur l'offre déshonorante que vous osez me faire, et qui vous mènera en Sibérie ou tout au moins dans un couvent pour faire pénitence: ce qui n'est pas agréable; on y est plus maltraité que ne le sont vos domestiques et vos paysans.»

Madame Papofski, terrifiée: «Au nom de Dieu, ne faites pas une si méchante action, mon cher Yéfime Vassiliévitche. Tout cela n'était pas sérieux.»

Le capitaine ispravnik: «C'était sérieux, Maria Pétrovna, dit l'ispravnik avec rudesse, et si sérieux, qu'il vous faudrait me donner plus de cent mille roubles pour me le faire oublier.»

Madame Papofski: «Plus de cent mille roubles!... Mais c'est affreux!... M'extorquer plus de cent mille roubles pour ne pas porter contre moi une plainte horrible!»

La capitaine ispravnik: «Vous vouliez tout à l'heure me donner la même somme pour avoir le plaisir de fouetter vos paysans et vos dvarovoï et leur extorquer un abrock énorme: vous pouvez bien la doubler pour avoir le plaisir de ne pas être fouettée vous-même tous les jours pendant deux ou trois ans pour le moins.»

Madame Papofski: «C'est abominable! c'est infâme!»

Le capitaine ispravnik: «Abominable, infâme, tant que vous voudrez, mais vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avoir souscrit une obligation de deux cent mille roubles remboursables en deux ans, par moitié, au bout de chaque année... sinon, je fais atteler mon droschki et je vais déposer ma plainte chez le prince gouverneur.

—Non, non, au nom de Dieu, non. Mon bon Yéfime Vassiliévitche, ayez pitié de moi, s'écria Mme Papofski en se jetant à genoux devant le capitaine ispravnik triomphant; diminuez un peu; je vous donnerai cent mille roubles..., cent vingt mille, ajouta-t-elle... Eh bien! cent cinquante mille!»

Le capitaine ispravnik se leva.

«Adieu, Maria Pétrovna; au revoir dans quelques heures; un officier de police m'accompagnera avec deux soldats; on vous mènera à la prison.

—Grâce, grâce!... dit Mme Papofski, se prosternant devant l'ispravnik. Je vous donnerai... les deux cent mille roubles que vous exigez.

«Mettez-vous là, Maria Pétrovna, dit le capitaine ispravnik montrant le fauteuil qu'il venait de quitter; vous allez signer le papier que je vais préparer.»

Le capitaine ispravnik eut bientôt fini l'acte, que signa la main tremblante de Maria Pétrovna.

«Partez à présent, Maria Pétrovna, et si vous dites un mot de ces deux cent mille roubles, je vous fais enlever et disparaître sans que personne puisse jamais savoir ce que vous êtes devenue; c'est alors que vous feriez connaissance avec le fouet et avec la Sibérie.»

Le capitaine ispravnik la salua, ouvrit la porte; au moment de la franchir, elle se retourna vers lui, le regarda avec colère.

«Misérable, dit-elle tout haut, sans voir quelques hommes rangés au fond de la salle.

—Vous outragez l'autorité, Maria Pétrovna! Ocipe, Feodore, prenez cette femme et menez-la dans le salon privé.»

Malgré sa résistance, Mme Papofski fut enlevée par ces hommes robustes qu'elle n'avait pas aperçus, et entraînée dans un salon petit, mais d'apparence assez élégante. Quand elle fut au milieu de ce salon, elle se sentit descendre par une trappe à peine assez large pour laisser passer le bas de son corps; ses épaules arrêtèrent la descente de la trappe; terrifiée, ne sachant ce qui allait lui arriver, elle voulut implorer la pitié des deux hommes qui l'avaient amenée, mais ils étaient disparus; elle était seule. A peine commençait-elle à s'inquiéter de sa position, qu'elle en comprit toute l'horreur, elle se sentit fouettée comme elle aurait voulu voir fouetter ses paysans. Le supplice fut court, mais terrible. La trappe remonta; la porte du petit salon s'ouvrit.

«Vous pouvez sortir, Maria Pétrovna», lui dit le capitaine ispravnik qui entrait, en lui offrant le bras d'un air souriant.

Elle aurait bien voulu l'injurier, le souffleter, l'étrangler, mais elle n'osa pas et se contenta de passer devant lui sans accepter son bras. «Maria Pétrovna, lui dit le capitaine ispravnik en l'arrêtant, j'ai eu l'honneur de vous offrir mon bras; est-ce que vous voudriez recommencer une querelle avec moi?... Non, n'est-ce pas?... Ne sommes-nous pas bons amis? ajouta-t-il avec un sourire charmant. Allons, prenez mon bras: j'aurai l'honneur de vous conduire jusqu'à votre voiture. Ne mettons pas le public dans nos confidences; tout cela doit rester entre nous.» Mme Papofski, encore tremblante, fut obligée d'accepter le bras de son ennemi, qui lui parla de la façon la plus gracieuse; elle ne lui répondait pas.

Le capitaine ispravnik, bas et familièrement: «Vous me direz bien quelques paroles gracieuses, ma chère Maria Pétrovna, devant tous ces gens qui nous regardent. Un petit sourire, Maria Pétrovna, un regard aimable: sans quoi je devrai vous faire faire connaissance avec un autre petit salon très gentil, bien plus agréable que celui que vous connaissez; on y reste plus longtemps... et on en sort toujours pour se mettre au lit.

—J'ai hâte de m'en retourner chez moi, Yéfime Vassiliévitche, répondit Mme Papofski en le regardant avec le sourire qu'il réclamait; j'ai été déjà bien indiscrète de vous faire une si longue visite.

—J'espère qu'elle vous a été agréable, chère Maria Pétrovna, comme à moi.

—Certainement, Yéfime Vassiliévitche... (dites mon cher Yéfime Vassiliévitche, lui dit à l'oreille le capitaine ispravnik), mon cher Yéfime Vassiliévitche, répéta Mme Papofski. (Demandez-moi à venir vous voir, continua son bourreau.) Venez donc me voir à Gromiline... (mon cher, dit l'ispravnik), mon cher... Ah!... ah! Je meurs!»

Et Mme Papofski tomba dans les bras du capitaine ispravnik. L'effort avait été trop violent; elle perdit connaissance. Le capitaine ispravnik la coucha dans sa voiture, fit semblant de la plaindre, de s'inquiéter, et ordonna au cocher de ramener sa maîtresse le plus vite possible, parce qu'elle avait besoin de repos. Le cocher fouetta les chevaux, qui partirent ventre à terre.

«Bonne journée! se dit le capitaine ispravnik. Deux cent mille roubles! Ah! ah! ah! la Papofski! comme elle s'est laissé prendre! j'irai la voir; si je pouvais lui extorquer encore quelque chose! Je verrai, je verrai.»

Le mouvement de la voiture, les douleurs qu'elle ressentait et le grand air firent revenir Mme Papofski de son évanouissement. Elle se remit avec peine sur la banquette de laquelle elle avait glissé, et se livra aux plus altières réflexions et aux plus terribles colères jusqu'à son retour à Gromiline. Elle se coucha en arrivant, prétextant une migraine pour ne pas éveiller la curiosité des domestiques, et resta dans son lit trois jours entiers. Le quatrième jour, quand elle voulut se lever, un mouvement extraordinaire se faisait entendre dans la maison.

XVII

PUNITION DES MÉCHANTS

Mme Papofski passa un peignoir, appela ses femmes, qui ne répondirent pas à son appel, ses enfants, qui avaient également disparu, et se décida à aller voir elle-même quelle était la cause du tumulte qu'elle entendait de tous côtés. Dans le premier salon il n'y avait personne; dans le second salon elle vit une multitude de caisses et de malles; elle entra dans la salle de billard et vit, avec une surprise mêlée de crainte, plusieurs hommes, parmi lesquels elle reconnut le capitaine ispravnik; ils causaient avec animation. En reconnaissant le capitaine ispravnik, elle ne put retenir un cri d'effroi; venait-il l'arrêter et l'emmener en prison? Chacun se retourna; un des hommes s'approcha d'elle, la salua, et lui demanda si elle était Maria Pétrovna Papofski.

«Oui, répondit-elle d'une voix étouffée par l'émotion, je suis la nièce du général comte Dourakine.

—Je suis le général Négrinski, Maria Pétrovna, et je viens, selon le désir de votre oncle, prendre possession de la terre de Gromiline, aujourd'hui 10 mai.»

Madame Papofski, effrayée: «La terre de Gromiline!... Mais... c'est moi qui...»

Le général Négrinski: «C'est moi qui ai acheté la terre de Gromiline, Maria Pétrovna. Cette nouvelle paraît vous surprendre; je l'ai achetée il y a deux mois, et payée comptant, cinq millions; l'acte est entre les mains du capitaine ispravnik, qui devait tenir l'affaire secrète jusqu'à mon arrivée. Je viens aujourd'hui m'y installer, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, et vous prier de retourner chez vous, comme me l'a prescrit le comte Dourakine.»

Mme Papofski voulut parler; aucun son ne put sortir de ses lèvres décolorées et tremblantes; elle devint pourpre; ses veines se gonflèrent d'une manière effrayante; ses yeux semblaient vouloir sortir de leurs orbites.

Le prince Négrinski la regardait avec surprise; il voulut la rassurer, lui dire un mot de politesse, mais il n'eut pas le temps d'achever la phrase commencée: elle poussa un cri terrible et tomba en convulsions sur le parquet.

Le prince Négrinski la fit relever et reporter dans sa chambre, où il la fit remettre entre les mains de ses femmes, qu'on avait retrouvées dans la cour avec les enfants. Il continua ses affaires avec le capitaine ispravnik, qui s'inclinait bassement devant un général aide de camp de l'empereur, et il acheva de s'installer paisiblement à Gromiline, à la grande satisfaction des paysans, qui avaient eu pendant quelques jours la crainte d'appartenir à Mme Papofski.

Il était impossible de faire partir Mme Papofski dans l'état où elle se trouvait; le prince donna des ordres pour qu'elle et ses enfants ne manquassent de rien; au bout de quelques jours, le mal avait fait des progrès si rapides, que le médecin la déclara à toute extrémité; on fit venir le pope 9 pour lui administrer les derniers sacrements; quelques heures avant d'expirer, elle demanda à parler au prince Négrinski; elle lui fit l'aveu de ses odieux projets par rapport à son oncle et à sa soeur, confessa la corruption qu'elle avait cherché à exercer sur le capitaine ispravnik, raconta la scène qui s'était passée entre elle et lui, et l'accusa d'avoir causé sa mort en lui ôtant, par ces émotions multipliées, la force de supporter la dernière découverte de la perfidie de son oncle. Elle finit en demandant justice contre son bourreau.

Note 9: (retour) Prêtre russe.

Le général prince Négrinski, indigné, lui promit toute satisfaction; il se rendit immédiatement chez le prince gouverneur, qui l'accompagna à Gromiline: le gouverneur arriva assez à temps pour recevoir de la bouche de la mourante la confirmation du récit du prince Négrinski. Le capitaine ispravnik fut arrêté, mis en prison; on trouva dans ses papiers l'obligation de deux cent mille roubles; il fut condamné à être dégradé et à passer dix ans dans les mines de Sibérie.

Ainsi finit Mme Papofski; un acte de vengeance fut le dernier signal de son existence.

Ses enfants furent ramenés chez eux, où les attendait leur père. Mme Papofski ne fut regrettée de personne; sa mort fut l'heure de la délivrance pour ses enfants comme pour ses malheureux domestiques et paysans.

XVIII

RECIT DU PRINCE FORÇAT

Pendant que ces événements tragiques se passaient à Gromiline. le général et ses compagnons de route continuaient gaiement et paisiblement leur voyage. Le prince Romane raconta à Natasha les principaux événements de son arrestation, de sa réclusion, de son injuste condamnation, de son horrible voyage de forçat, de son séjour aux mines, et enfin de son évasion10.

Note 10: (retour) Les passages les plus intéressants du récit qu'on va lire sont pris dans un livre historique plein de vérité et d'intérêt émouvant: Souvenirs d'un Sibérien.

«J'avais donné un grand dîner dans mon château de Tchernoïgrobe, dit le prince, à l'occasion d'une fête ou plutôt d'un souvenir national...

—Lequel? demanda Natasha.

—La défaite des Russes à Ostrolenka. Dans l'intimité du repas j'appris que plusieurs de mes amis organisaient un mouvement patriotique pour délivrer la Pologne du joug moscovite. Je blâmai leurs projets, que je trouvai mal conçus, trop précipités, et qui ne pouvaient avoir que de fâcheux résultats. Je refusai de prendre part à leur complot. Mes amis m'avaient quitté mécontents; fatigué de cette journée, je m'étais couché de bonne heure et je dormais profondément, lorsqu'une violente secousse m'éveilla. Je n'eus le temps ni de parler, ni d'appeler, ni de faire un mouvement: en un clin d'oeil je fus bâillonné et solidement garrotté. Une foule de gens de police et de soldats remplissaient ma chambre; une fenêtre ouverte indiquait par où ils étaient entrés. On se mit à visiter tous mes meubles; on arracha même les étoffes du canapé et des fauteuils pour fouiller dans le crin qui les garnissait; on me jeta à bas de mon lit pour en déchirer les matelas; on ne trouva rien que quelques pièces de poésies que j'avais faites en l'honneur de ma patrie morcelée, opprimée, écrasée. Ces feuilles suffirent pour constater ma culpabilité. Je fus enveloppé dans un manteau de fourrure, le même qui m'a causé une si vive émotion à Gytomire.

—Ah! je comprends, dit Natasha; mais comment s'est-il trouvé à Gytomire?

—Quand le temps était devenu chaud, pendant mon long voyage de forçat, ce manteau gênait mes mouvements, déjà embarrassés par des fers pesants et trop étroits qu'on m'avait mis aux pieds, et je le vendis à un juif de Gytomire. On me passa par la fenêtre, on me coucha dans une téléga (charrette à quatre roues), et l'on partit d'abord au pas, puis, quand on fut loin du village, au grand galop des trois chevaux attelés à ma téléga.

«Alors on me délivra de mon bâillon; je pus demander pour quel motif j'étais traité ainsi et par quel ordre.

«Par l'ordre de Son Excellence le prince général en chef», me répondit un des officiers qui étaient assis sur le bord de la téléga, les jambes pendantes en dehors.

«—Mais de quoi m'accuse-t-on? Qui est mon accusateur?»

«—Vous le saurez quand vous serez en présence de Son Excellence.

«—Nous autres, nous ne savons rien et nous ne pouvons rien vous dire.

«—C'est incroyable qu'on ose traiter ainsi un militaire, un homme inoffensif.

«—Taisez-vous, si vous ne voulez être bâillonné jusqu'à la prison.»

«Je ne dis plus rien; nous arrivâmes à Varsovie à l'entrée de la nuit: le gouverneur était seul, il m'attendait.

«Mon interrogatoire fut absurde; j'en subis plusieurs autres, et j'eus le tort de répondre ironiquement à certaines questions que m'adressaient mes juges et le gouverneur sur la conspiration qu'on avait découverte et qui n'existait que dans leur tête. Ils se fâchèrent; le gouverneur me dit des grossièretés, auxquelles je répondis vivement, comme je le devais.

«—Votre insolence, me dit-il, démontre, monsieur, votre esprit révolutionnaire et la vérité de l'accusation portée contre vous. Sortez, monsieur; demain vous ne serez plus le prince Romane Pajarski, mais le forçat n° * * *. Vous le connaîtrez plus tard.»

«L'Excellence sonna, me fit emmener.

«Au cachot n° 17», dit-il.

«On me traîna brutalement dans ce cachot, dont le souvenir me fait dresser les cheveux sur la tête; c'est un caveau de six pieds de long, six pieds de large, six pieds de haut, sans jour, sans air; un grabat de paille pourrie, infecte et remplie de vermine composait tout l'ameublement. Je mourais de faim et de soif, n'ayant rien pris depuis la veille. La soif surtout me torturait. On me laissa jusqu'au lendemain dans ce trou si infect, que lorsqu'on y entra pour me mettre les fers aux pieds et aux mains, les bourreaux reculèrent et déclarèrent qu'ils ne pouvaient pas me ferrer, faute de pouvoir respirer librement. On me poussa alors dans un passage assez sombre, mais aéré; en un quart d'heure mes chaînes furent solidement rivées.

«Les anneaux de mes fers se trouvèrent trop étroits; on me serra tellement les jambes et les poignets, que je ne pouvais plus me tenir debout ni me servir de mes mains mes supplications ne firent qu'exciter la gaieté de mes bourreaux. Avant de me mettre les fers, on me lut mon arrêt; j'étais condamné à travailler aux mines en Sibérie pendant toute ma vie, et à faire le voyage à pied.

«Quand l'opération du ferrage fut terminée, on me força à regagner mon cachot; je tombais à chaque pas; j'y arrivai haletant, les pieds et les mains déjà gonflés et douloureux. Je m'affaissai sur ma couche infecte, mais je fus forcé de la quitter presque aussitôt, me sentant dévoré par la vermine qui la remplissait.

«Je me traînai sur mes genoux au bout de mon cachot; le sol, détrempé par l'humidité, me procura, en me glaçant, un autre genre de supplice, que je préférai toutefois au premier. «Vous devinez sans peine les sentiments qui m'agitaient; au milieu de ma désolation, le souvenir de votre excellent oncle, de sa tendresse, de sa sollicitude pour mon bien-être me revint à la mémoire, et me fut, une pensée consolante dans mon malheur. Je ne sais combien de temps je restai dans cette affreuse position; je sentais mes forces s'épuiser, et, quand le gardien vint m'apporter une cruche d'eau et un morceau de pain, il me trouva étendu par terre sans connaissance; il alla prévenir son chef, qui alla, de son côté, chercher des ordres supérieurs.

«—Qu'il crève! qu'on le laisse où il est et comme il est», répondit l'Excellence de la veille.

«Il paraît néanmoins que, sur les représentations d'un aide de camp de l'empereur, le général Négrinski, le même qui vient d'acheter Gromiline, qui paraît avoir des sentiments de justice et d'humanité, et qui se trouvait à Varsovie, envoyé par son maître, l'Excellence donna des ordres pour qu'on me changeât de cellule et pour qu'on m'ôtât mes fers.

«Quand je revins à moi, je me crus en paradis; mes pieds et mes mains étaient libres, je me trouvais dans un cachot deux fois plus grand que le premier; une fenêtre grillée laissait passer l'air et le jour; de la paille fraîche sur des planches faisait un lit passable; on me rendit mon manteau de fourrure pour me préserver du froid pendant mon sommeil. Mes vêtements, trempés par la boue du cachot précédent, avaient été remplacés par les habits de forçat que je ne devais plus quitter; une chemise de grosse toile, une touloupe11, de la chaussure en lanières d'écorce de bouleau, une bande de toile pour remplacer le bas et envelopper les jambes jusqu'aux genoux; où finissait la culotte de grosse toile, et un bonnet de peau de mouton, me classaient désormais dans les forçats. J'étais seul, je ne comprenais pas d'où provenait cet heureux changement; le gardien me l'expliqua le lendemain, et j'en remerciai bien sincèrement Dieu qui, par l'entremise du général Négrinski, avait touché en ma faveur ces coeurs fermés à tout sentiment de pitié.

Note 11: (retour) Pelisse en peau de mouton que portent les paysans; le poil est en dedans, la peau on dehors; l'été, on la remplace par le cafetan en drap.

«Je ne vous raconterai pas les détails de mes derniers jours de prison, ni de mon terrible voyage, un peu adouci par la compassion des gens du peuple qui nous voyaient passer et qui obtenaient la permission de nous donner des secours; les uns nous offraient du pain, des gâteaux; d'autres, du linge, des chaussures, des vêtements; tous nous témoignaient de la compassion; nous avions les fers aux pieds et aux mains; nous étions enchaînés deux à deux.

«Je me trouvai avoir pour compagnon de chaîne un jeune homme de dix-huit ans qui avait chanté des hymnes à la patrie, qui s'était montré fervent catholique, qui avait fait des voeux pour la délivrance de la malheureuse Pologne. Il était fils unique, adoré par ses parents, et il pleurait leur malheur bien plus que le sien. Je le consolais et l'encourageais de mon mieux; je sais que peu de temps après notre arrivée à Simbirsk il chercha à, s'échapper et fut repris après une courte lutte dans laquelle il se défendit avec le courage du désespoir contre le lieutenant qui commandait le détachement envoyé à sa poursuite; il fut ramené et knouté à mort. Il est maintenant près du bon Dieu, où il prie pour ses bourreaux.

«Notre voyage dura près d'un an; plusieurs d'entre nous moururent en route; on nous forçait à traîner le mourant et quelquefois son cadavre jusqu'à la prochaine couchée. Les coups de fouet pleuvaient sur nous au moindre ralentissement de marche, au moindre signe d'épuisement et de désespoir. Jamais un acte de complaisance, un mot de pitié, un regard de compassion ne venait adoucir notre martyre.

«L'escorte nombreuse qui nous conduisait, qui nous chassait devant elle comme un troupeau de moutons, était tout entière sous le joug de la terreur: la dénonciation d'un camarade pouvait amener dans nos rangs de forçats le malheureux qui nous aurait témoigné quelque pitié, et chaque soldat redoublait de dureté pour se bien faire voir de ses chefs.

«Nous arrivâmes enfin à Ekatérininski-Zovod; on nous mena devant le smotritile (surveillant), qui nous regarda longtemps, nous interrogea sur ce que nous savions faire, fit inscrire dans les premiers numéros ceux qui savaient lire, écrire, compter. Il me questionna longuement, parut content de ma science, et me désigna pour travailler aux travaux de routes et de constructions. On nous ôta nos fers, et l'on indiqua à chacun le cachot de son numéro; j'eus le numéro 1; on dit que j'étais le mieux partagé. C'était sale, petit, sombre, mais logeable; il y avait de l'air suffisamment pour respirer; du jour assez pour retrouver ses effets; un lit passablement organisé pour y dormir; un escabeau assez solide pour vous porter, et un baquet pour recevoir les eaux sales. «Mes premiers jours de travail extérieur furent terribles; on nous occupait exprès aux travaux les plus rudes; on nous forçait à porter ou à tirer des poids énormes; les coups de fouet n'étaient pas ménagés, et si une plainte, un gémissement nous échappait, il fallait subir le fouet en règle, et ensuite, avec les épaules déchirées, il fallait reprendre le travail interrompu par la punition. Dans la soirée, un autre supplice commençait pour moi; on profitait de mon savoir pour me faire faire le travail des bureaux; il fallait, en un temps toujours insuffisant, écrire ou copier un nombre de pages presque impossible. Et, quand on n'avait pas fini à l'heure voulue, la peine du fouet recommençait plus ou moins cruelle, selon l'humeur plus ou moins excitée du smotritile.

«J'eus le bonheur d'échapper en toute occasion à toute punition corporelle, force de zèle et d'activité; mais il n'en fut pas ainsi de mes malheureux compagnons de travail. La nourriture était insuffisante et si mauvaise, qu'il fallait la faim qui nous torturait pour manger les aliments qu'on nous présentait.

XIX

ÉVASION DU PRINCE

«J'ai vécu ainsi pendant deux ans; je n'eus, pendant ces deux années, d'autre espoir, d'autre désir, d'autre idée que de m'échapper de cet enfer rendu plus horrible par les souffrances, les désespoirs, les maladies, la mort de mes compagnons de misère. Je préparais tout pour ma fuite. J'avais étudié avec soin les cartes géographiques qui tapissaient les murs; j'avais adroitement et longuement interrogé les marchands qui couraient le pays, qui allaient aux foires et qui venaient faire des affaires avec les gens de la ville; je m'étais fabriqué un passeport, ayant eu entre les mains bien des feuilles de papier timbré et un cachet aux armes de l'empereur, avec lesquels j'avais mis en règle mon plakatny (passeport). J'avais réussi à me procurer de droite et de gauche un vêtement complet de paysan aisé; j'avais amassé deux cents roubles sur les gratifications qui nous étaient accordées et sur la petite somme qu'on allouait pour nos vêtements et notre nourriture.

«Me trouvant en mesure d'exécuter mon projet de fuite, je sortis le soir du 10 novembre de l'établissement d'Ekatérininski-Zavod. J'avais sur moi trois chemises, dont une de couleur, retombant sur le pantalon, comme les portent les paysans russes; un gilet et un large pantalon en gros drap; et, par-dessus, un armiak, espèce de burnous de peau de mouton, qui descendait à mi-jambe, et de grandes bottes à revers bien goudronnées. Une ceinture de laine, blanche, rouge et noire, attachait mon armiak; sur la tête j'avais une perruque de peau de mouton, laine en dehors, et, par-dessus, un bonnet en drap bien garni de fourrure. Une grande pelisse en fourrure recouvrait le tout; le collet, relevé et noué au cou avec un mouchoir, me cachait le visage et me tenait chaud en même temps. Dans un sac que je tenais à la main, j'avais mis une paire de bottes, une chemise et un pantalon d'été bleu; du pain et du poisson sec; je mis mon argent sous mon gilet; dans ma botte droite je plaçai un poignard. Il gelait très fort. J'arrivai au bord de l'Irtiche, qui était gelé; je le traversai, et je pris le chemin de Para, qui se trouvait à douze kilomètres d'Ekatérininski-Zavod. A peine avais-je fait quelques pas au delà de l'Irtiche, que j'entendis derrière moi le bruit d'un traîneau. Le coeur me battit avec violence; c'étaient sans doute les gendarmes envoyés à ma poursuite. Je tressaillis, mais j'attendis, le poignard à la main, décidé à vendre chèrement ma vie. Je me retournai quand le traîneau fut près de moi; c'était un paysan.

«Où vas-tu? me demanda-t-il en s'arrêtant devant moi.»

Moi: «A Para.»

Le paysan: «Et d'où viens-tu?»

Moi: «Du village de Zalivina.»

Le paysan: «Veux-tu me donner soixante kopecks, je te mènerai jusqu'à Para? J'y vais moi-même.»

Moi: «Non, c'est trop cher. Cinquante kopecks.»

Le paysan: «C'est bien; monte vite, mon frère.»

«Je me mis près du paysan, et nous partîmes au galop; le paysan était pressé, la route était belle, les chevaux étaient bons; une heure après, nous étions à Para. Je descendis dans une des rues de la ville; je m'approchai d'une fenêtre basse, et je demandai à haute voix, comme font les Russes:

«Y a-t-il des chevaux?»

Le paysan: «Pour aller où?»

Moi: «A la foire d'Irbite.»

Le paysan: «Il y en a une paire.»

Moi: «Combien la verste?»

Le paysan: «Huit kopecks.»

Moi: «C'est trop! Six kopecks?»

Le paysan: «Que faire? Soit. Dans l'instant.»

«Quelques minutes après, les chevaux étaient attelés au traîneau.

«D'où êtes-vous? me demanda-t-on.

«—De Tomsk; je suis le commis de Golofeïef; mon patron m'attend à Irbite. Je suis fort en retard; je crains que le maître ne se fâche: si tu vas vite, je te donnerai un pourboire.»

«Le paysan siffla, et les chevaux partirent comme des flèches. Mais la neige commença à tomber, épaisse et serrée; le paysan perdit son chemin, et, après des efforts inutiles pour le retrouver, il me déclara qu'il fallait passer la nuit dans la forêt. Je fis semblant de me mettre en colère; je menaçai de me plaindre à la police en arrivant à Irbite; rien n'y fit; nous fûmes obligés d'attendre le jour. Cette nuit fut affreuse d'inquiétudes et d'angoisses. Je me croyais trahi par mon guide, comme l'avait été quelques années auparavant l'infortuné Wysocki, forçat comme moi, fuyant comme moi, et qui, après avoir été égaré toute une nuit comme moi dans la forêt où j'étais, fut livré aux gendarmes par son conducteur. Quand le jour parut, je menaçai encore mon paysan de le livrer à la police pour m'avoir fait perdre mon temps. Le malheureux; fit son possible pour retrouver quelques traces du chemin qu'il avait bien réellement perdu, et, au bout de quelques instants, il s'écria tout joyeux:

«—Voici des traces que je reconnais; c'est le chemin que nous devions suivre.

«—Va donc, lui dis-je, et à la grâce de Dieu!»

«Le paysan fouetta ses chevaux et arriva bientôt chez un ami qui me donna du thé et d'autres chevaux pour continuer ma route. Je changeai ainsi de chevaux et de traîneau jusqu'à Irbite; j'avais couru, sans m'arrêter, trois jours et trois nuits. Les dernières vingt-quatre heures je repris toute ma sécurité; la route était tellement encombrée de traîneaux, de kibitkas (espèce de cabriolet sur patins l'hiver, sur roues l'été), de télégas, d'hommes à cheval, de piétons qui chantaient à tue-tête, criaient, se saluaient, que je ne courais plus aucun danger d'être reconnu ni arrêté. Je fis comme eux: je chantai, je criai, je saluai des inconnus. J'étais mille kilomètres d'Ekatérininski-Zavod.

«Le soir du troisième jour, nous entrâmes dans la ville d'Irbite.

«Votre passeport», me cria le factionnaire, il ajouta très bas: «Donnez vingt kopecks et passez.»

«Je donnai vite les vingt kopecks et je m'arrêtai devant une hôtellerie, où j'eus assez de peine à me faire recevoir: tout était plein. L'izbo était déjà encombrée de yamstchiks (conducteurs de chevaux et traîneaux). Je pris ma part d'un bruyant repas sibérien composé d'une soupe aux raves, de poissons secs, de gruau à l'huile et de choux marinés. Chacun s'étendit ensuite sur les bancs, sous les bancs, sur les fables, sur... le poêle et par terre; je me couchai par terre, mais je ne pus dormir; j'avais compté ce qui me restait d'argent: je n'avais plus que soixante-quinze roubles. Avec une aussi faible somme je devais renoncer à voyager en traîneau; il me fallait achever ma route à pied; j'avais des milliers de verstes à faire avant de me trouver au delà de la frontière russe, et je devais mettre près d'un an à les parcourir. Je ne perdis pourtant pas courage; j'invoquai Dieu et la sainte Vierge, qui me procureraient sans doute quelque travail, quelque moyen de gagner ma vie pour arriver jusqu'en France, seul pays au monde qui ait été compatissant et généreux pour les pauvres Polonais. Le lendemain je quittai de grand matin l'izba et Irbite; en sortant de la ville, le factionnaire me demanda mon passeport ou vingt kopecks; je préférai donner les vingt kopecks, et bien m'en prit, car à quelque distance de la ville je voulus jeter un coup d'oeil sur mon passeport, je ne le trouvai pas; j'eus beau chercher, fouiller de tous côtés, je ne pus le retrouver; il ne me restait qu'une passe de forçat pour circuler dans les environs d'Ekatérininski-Zavod; je l'avais sans doute perdu dans un traîneau ou dans la ville, à la couchée. Un tremblement nerveux me saisit. Sans passeport je ne pouvais m'arrêter dans aucune ville, aucun village; je me trouvais condamné à passer mes nuits dans les forêts ou dans les plaines immenses nommées steppes; cet hiver de 1856 était un des plus rigoureux qu'on eût vus depuis plusieurs années; la neige tombait en abondance; je me trouvais sans cesse couvert d'une couche de neige, que je secouais. Elle tombait si serrée, qu'elle effaçait les traces des routes praticables; heureusement que les voyageurs sibériens ont l'habitude de planter dans la neige de longues perches de sapin pour guider leurs compatriotes; mais souvent ces perches, abattues par les ouragans, manquent aux voyageurs. Je marchai pourtant sans perdre courage; parfois je rencontrais des yamstchiks qui venaient à ma rencontre; je suivais la trace qu'avait laissée leur traîneau, et je marchais ainsi jusqu'à la nuit; alors je creusais dans la neige un trou profond en forme de grotte; je m'y établissais pour dormir, en fermant de mon mieux, avec de la neige, l'entrée de ma grotte. La première nuit que je passai ainsi, je m'éveillai les pieds presque gelés, parce que j'avais mis sur moi mon manteau de fourrure, le poil en dedans; je me souvins que les Ostiakes (peuplades du nord de la Sibérie), qui se font des abris pareils dans la neige quand ils voyagent, mettent toujours leurs fourrures le poil en dehors. Ce moyen me réussit; je n'eus jamais les membres gelés depuis. Un jour, l'ouragan et le chasse-neige furent si violents, que les perches de sapin furent enlevées; je ne rencontrai personne qui pût m'indiquer mon chemin, et je m'égarai. Pendant plusieurs heures je marchai vaillamment, enfonçant dans la neige jusqu'aux reins, cherchant à me reconnaître, et m'égarant de plus en plus. La faim se faisait cruellement sentir; mes provisions étaient épuisées de la veille; le froid engourdissait mes membres; je n'avançais plus que péniblement; la fatigue me faisait tomber devant chaque obstacle à franchir; enfin, au moment où j'allais me laisser tomber pour ne plus me relever, j'aperçus une lumière à une petite distance. Je remerciai Dieu et la sainte Vierge de ce secours inespéré; je recueillis les forces qui me restaient, et j'arrivai devant une izba qui était à l'extrémité d'un hameau, dont les fenêtres s'éclairaient successivement. Une jeune femme se tenait près de la porte de l'izba. Je demandai à entrer; la jeune femme m'ouvrit sur-le-champ, et je me trouvai dans une chambre bien chaude, en face d'une vieille femme, mère de l'autre.

«—D'où viens-tu? Où te mène le bon Dieu? me demanda la vieille.

«—Je suis du gouvernement de Tobolsk, mère, lui répondis-je, et je vais chercher du travail dans les fonderies de fer de Bohotole, dans les monts Ourals.»

«Les deux femmes se mirent à me préparer un repas; quand j'eus assouvi ma faim, je profitai du feu qu'elles avaient allumé pour faire sécher mes vêtements et mon linge humide de neige. La vue de mes quatre chemises éveilla les soupçons des femmes. Je m'étendis sur un banc et je commençais à m'endormir, quand je fus éveillé par des chuchotements qui m'inquiétèrent; j'ouvris les yeux, et je vis quelques paysans qui étaient entrés et qui s'étaient groupés autour des femmes.

«Où est-il?» demanda l'un d'eux à voix basse.

«La jeune femme me montra du doigt; les hommes s'approchèrent et me secouèrent rudement en me demandant mon passeport.

«—De quel droit me demandez-vous mon passeport? lui répondis-je.

«Est-ce que l'un de vous est golova (tête, ancien)?

«—Non, nous sommes habitants du hameau.

«—Et comment osez-vous me déranger? Qui me dit quelles gens vous êtes et si vous n'êtes pas des voleurs? Attendez, vous trouverez à qui parler.

«—Nous sommes d'ici, et nous avons le droit de savoir qui nous logeons chez nous.

«—Eh bien! je me nomme Dmitri Boganine, du gouvernement de Tobolsk, et je vais à Bohotole pour avoir de l'ouvrage dans les établissements du gouvernement, et ce n'est pas la première fois que je traverse le pays.»

«J'entrai alors dans les détails que j'avais appris par l'étude des cartes du pays et mes conversations avec les marchands d'Ekatérininski-Zavod. Je finis enfin par leur montrer mon passeport, qui n'était autre chose que la passe que j'avais conservée.

«Aucun d'eux ne savait lire, mais la vue du cachet impérial leur suffit; ils furent convaincus que j'avais un passeport en règle, et ils se retirèrent en me demandant humblement pardon de m'avoir dérangé.

«Mais nous sommes excusables, ami; on nous ordonne d'arrêter les forçats qui s'échappent.

«—Comment des forçats pourraient-ils se trouver si loin des pocélénié (lieu de détention)?

«—Il s'en échappe quelquefois, et nous en avons arrêté quelques-uns.»

«Ils me quittèrent, et j'achevai ma nuit tranquillement.»

XX

VOYAGE PÉNIBLE, HEUREUSE FIN

«Le lendemain je pris congé des femmes et je continuai ma route, bien décidé à ne plus demander d'abri à aucun être humain; j'avais encore soixante-dix roubles; en couchant dans les bois, en n'achetant que le pain strictement nécessaire à ma subsistance, j'espérais pouvoir arriver jusqu'à Vologda; il y a dans les environs de cette ville beaucoup de fabriques de drap, de toile à voiles et des tanneries, où je pouvais trouver à gagner l'argent nécessaire pour arriver à la fin de mon voyage. Je marchai donc résolument, et Dieu seul sait ce que j'ai souffert pendant ces quatre mois d'un rude hiver. Quelquefois je sentais faiblir mon courage; je le ranimais en baisant avec ferveur une croix en bois que je m'étais fabriqué avec mon couteau. Deux fois seulement j'entrai dans une maison habitée, pour y coucher; un soir, il neigeait, le froid était terrible, j'étais presque fou de fatigue, de froid, de misère; un besoin irrésistible d'avaler quelque chose de chaud s'empara de moi; une soupe aux raves bien chaude m'eût paru un régal de Balthazar; je courus, sous cette impression, vers une lumière qui m'apparaissait à quelques centaines de pas; j'arrivai devant une izboucha (petite izba) habitée par un jeune homme, sa femme et deux enfants. J'appelai; on m'ouvrit.

«—Qui es-tu? Que veux-tu? demanda le jeune homme.

«—Je suis un voyageur égaré. J'ai froid, j'ai faim; donnez-moi quelque chose de chaud à avaler.

«—Entre; que Dieu te bénisse! Mets-toi sur le banc; nous allons souper.»

«Je tombai plutôt que je ne m'assis sur le banc devant lequel était la table chargée d'une terrine de soupe, un pot de kasha (espèce de bouillie épaisse au sarrasin) et une cruche de kvass (boisson russe assez semblable au cidre). La jeune femme me regardait avec surprise et pitié; elle s'empressa de me servir de la soupe aux choux toute bouillante; j'avalai ma portion en un instant; je n'osais en redemander; mes regards avides parlaient sans doute pour moi, car le jeune homme se mit à rire et me servit une seconde copieuse portion.

«Mange, ami, mange; si tu as peur des gendarmes, rassure-toi, nous ne te dénoncerons pas.»

Je le remerciai des yeux et j'engloutis la seconde terrine. On me servit ensuite du kasha; j'en mangeai plusieurs fois; le kvass me donna des forces. Quand j'eus finis ce repas délicieux, je remerciai mes excellents hôtes et je me levai pour m'en aller.

«—Où vas-tu, frère? dit le jeune homme.

«—Dans les bois d'où je suis venu.

«—Pourquoi ne restes-tu pas chez nous? Ma femme et moi, nous prions d'accepter notre izboucha pour y passer la nuit.

«—Je vous gênerais; vous n'avez qu'une chambre.

«—Qu'importe! tu nous apporteras la bénédiction de Dieu. Viens;: faisons nos prières devant les images, et repose-toi ensuite; tu es fatigué.»

«J'acceptai avec un signe de croix, selon l'usage des paysans, et un Merci, frère»...

«Nous nous mîmes devant les images et. nous commençâmes nos signes de croix et nos paklony (demi-prosternations); c'est en quoi consistent; les prières des paysans russes. J'eus bien soin d'en faire autant que mes hôtes. Je m'étendis ensuite sur un banc, où je m'endormis profondément jusqu'au jour.

«Avant de quitter ces braves gens, j'acceptai encore un repas de soupe aux choux et de kasha. On remplit mes poches de pain bis; ils ne voulurent pas recevoir l'argent que je leur offrais, et je me remis en route avec un nouveau courage.

«A la fin d'avril j'arrivai près de Vologda; je trouvai facilement du travail dans une tannerie située loin de la ville et de toute habitation; j'y travaillai près d'un mois, puis je continuai mon voyage avec cinquante roubles de plus dans ma poche.

«Je continuai à coucher dans les bois; j'eus le bonheur d'éviter toute rencontre de gendarmes et de soldats, comme j'avais évité les ours qui remplissent les forêts de l'Oural.

«J'achetais du pain dans les maisons isolées que je rencontrais. Une fois je faillis être dénoncé comme brigand par un vieillard chez lequel j'étais entré pour demander un pain. Il me dit d'attendre, qu'il allait m'en apporter.

«A peine était-il sorti, que sa fille courut à un coffre, en retira un pain, et dit en me le donnant:

«Pars vite, pauvre homme, mon père est allé à la ville chercher des gendarmes. Tourne dans le sentier à droite qui passe dans les bois, et cours pour qu'on ne te prenne pas. Je dirai que tes amis sont venus te chercher.»

«Je la remerciai, et je pris de toute la vitesse de mes jambes le chemin que cette bonne fille m'avait indiqué. Je courus pendant plusieurs heures, me croyant toujours poursuivi. Mon voyage devint de plus en plus périlleux à mesure que j'approchais du centre de la Russie. J'osais à peine acheter du pain pour soutenir ma misérable, existence, quand me trouvai près de Smolensk, dans les bois de votre excellent oncle, dont j'ignorais le séjour dans le pays; je n'avais rien pris depuis deux jours et je n'avais plus un kopeck pour acheter un morceau de pain. Il y avait près d'un an que j'avais quitté Ekatérininski-Zavod, un an que j'errais inquiet et tremblant, un an que je priais Dieu de terminer mes souffrances. Elles ont trouvé une heureuse fin, grâce à la généreuse hospitalité de votre bon oncle, grâce à votre bonté à tous, dont je garderai un souvenir reconnaissant jusqu'au dernier jour de mon existence.

—Bien raconté et bien terminé, mon pauvre Romane, dit le général en lui serrant les mains; vous nous avez tous fait frémir plus d'une fois d'indignation et de terreur; ma nièce et Natasha ont encore des larmes dans les yeux; mais tout cela est du passé, Dieu merci! et comme il faut vivre du présent et non du passé, je demande à entamer quelques comestibles, car je meurs de faim et de soif; il y a deux heures que nous vous écoutons.

—Ces heures ont passé bien vite, dit Natasha.

Le général, souriant: «Voyez-vous, la méchante. Elle trouve que vous n'en avez pas assez et que vous auriez dû subir d'autres tortures, d'autres malheurs, pour lui faire le plaisir de les entendre raconter.»

Natasha: «Mon oncle, la faim vous fait oublier vos bons sentiments, sans quoi vous n'auriez pas fait une si malicieuse interprétation de mes paroles. Monsieur Jacks..., pardon, je veux dire prince Romane, demandez, je vous prie, à Dérigny de nous passer quelques provisions.»

Le prince s'empressa d'obéir.

Le général, riant et la bouche pleine: «Dis donc, Natasha, à présent que Romane t'apparaît dans toute sa grandeur, ne va pas le traiter comme un Jackson.»

Le prince: «Au contraire, mon cher comte, plus que jamais elle doit voir en moi un ami dévoué prêt à la servir en toute occasion. Ne suis-je pas à jamais votre obligé à tous? Et j'ose espérer qu'aucun de vous n'en perdra le souvenir. N'est-ce pas, chère madame Dabrovine, que vous n'oublierez pas votre fidèle Jackson?»

Madame Dabrovine: «Certainement non; je puis bien vous le promettre.»

Le général: «Alors jurons tous; faisons le serment des Horaces!»

Le général avança son bras, un os de poulet à la main; ses compagnons ne l'imitèrent pas; mais ils se jurèrent tous en riant la fidélité des Horaces.

Le général: «Mangez donc, sac à papier! Il faut noyer, étouffer le passé dans le vin et dans le bon pâté que voici. Eh! Dérigny, où avez-vous eu ce pâté?»

Dérigny: «A la dernière station avant la frontière, mon général.»

Le général: «Bon pâté, parbleu! c'est un dernier souvenir de ma pauvre patrie. Mange, Natasha; mange, Natalie; mange, Romane.»

Et il leur donnait à tous des tranches formidables.

Madame Dabrovine: «Jamais je ne pourrai manger tout cela, mon oncle.»

Le général: «Allons donc! Avec un peu de bonne volonté tu iras jusqu'à la fin. Tiens, regarde comme j'avale cela, moi.»

Mme Dabrovine sourit; Natasha rit de tout son coeur; Romane joignit son rire au sien.

Le général: «On voit bien que tu as passé la frontière, mon pauvre garçon; voilà que tu ris de tout ton coeur.»

Romane: «Oh oui! mon ami, j'ai le coeur léger et content.»

Le repas fut copieux pour le général et gai pour tous, grâce aux plaisanteries aimables du bon général. Quand on s'arrêta pour dîner, le secret du prince Romane fut révélé à ses anciens élèves et aux enfants de Dérigny. Lui et sa femme savaient dès l'origine ce qu'était M. Jackson. Alexandre et Michel regardaient avec une surprise mêlée de respect leur ancien gouverneur. Ils ne dirent rien d'abord, puis ils s'approchèrent du prince, lui prirent les mains et les serrèrent contre leur coeur.

Alexandre: «Je suis bien fâché... c'est-à-dire bien content, que vous soyez le prince Pajarski, mon bon monsieur Jackson. Cela me fait bien de la peine,... non, je veux dire... que... ce sera bien triste..., c'est-à-dire bien heureux pour nous, de ne plus vous voir..., pas pour nous, pour vous, je veux dire... Je vous aime tant!»

Le pauvre Alexandre, qui ne savait plus ce qu'il disait, éclata en sanglots, et se jeta dans les bras de son ex-gouverneur. Michel fit comme son frère. Le prince Romane les embrassa, les serra contre son coeur.

Le prince: «Mes chers enfants, vous resterez mes chers élèves, si votre mère et votre oncle veulent bien me garder; pourquoi me renverrait-on, si tout le monde est content de moi?»

Alexandre: «Comment! vous voudriez..., vous seriez assez bon pour rester avec nous, quoique vous soyez prince?»

Le prince: «Eh! mon Dieu, oui! un pauvre prince sans le sou, qui sera assez bon pour vivre heureux au milieu d'excellents amis, si toutefois ses amis veulent bien le lui permettre.»

Mme Dabrovine lui serra la main en le remerciant affectueusement de la preuve d'amitié qu'il leur donnait. Le général l'embrassa à l'étouffer; Natasha le remerciait du bonheur de ses frères; Jacques et Paul restaient à l'écart.

«Et vous, mes bons enfants, leur dit le prince en les embrassant, je veux aussi vous conserver comme élèves: je serai encore votre maître et toujours votre ami. C'est toi, mon petit Paul, qui m'as trouvé le premier.»

Paul: «Je me le rappelle bien! Vous aviez l'air si malheureux! Cela me faisait de la peine.»

Jacques: «J'ai bien pensé que vous vous étiez sauvé de quelque prison! Vous aviez si peur qu'on ne vous dénonçât.»

Le prince: «L'as-tu dit à quelqu'un?»

Jacques: «A personne! Jamais! Je savais bien que cela pourrait vous faire du mal.»

Le général: «Brave enfant! tu auras la récompense de ta charitable discrétion.»

Jacques: «Je n'en veux pas d'autre que votre amitié à tous!

Le général: «Tu l'as et tu l'auras, mon brave garçon.»

Le général, qui n'oubliait jamais les repas, appela Dérigny pour commander un bon dîner et du bon vin qu'on boirait à la santé de Romane et de tous les Sibériens.

Pendant qu'on apprêtait le dîner, Mme Dabrovine et Natasha allèrent voir les chambres où l'on devait coucher; elles choisirent pour le général la meilleure et la plus grande; une belle à côté, pour le prince Pajarski, et quatre autres chambres pour elles-mêmes, pour les deux garçons, pour Mme Dérigny et Paul, et enfin pour Dérigny et Jacques. Elles s'occupèrent avec Mme Dérigny à faire les lits, à donner de l'air aux chambres et à les rendre aussi confortables que possible.