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Le Général Dourakine

Chapter 9: VII LE COMPLOT
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About This Book

The narrative follows an elderly general returning to his homeland with a hospitable family who accompany him, presenting a series of episodic travel and household scenes. Gentle comedy arises from the children's antics, the family's efforts to soothe the general's irritable moments, and the small practical trials of journeying and lodging. Episodes alternate between road vignettes and domestic life at the country estate, highlighting themes of affection, patience, reconciliation, and everyday charity. The tone blends warmth and mild satire to show how kindness, shared meals, and playful ingenuity transform awkwardness into harmony.

Madame Papofski: «Ah! mon oncle, vous croyez cela? Vous êtes trop bon, vraiment. Elle sait que vous ne voyez pas beaucoup de monde; elle aura peur de s'ennuyer, et puis elle veut marier sa fille; elle n'a pas le sou; alors, elle veut attraper quelque richard, vieux et laid.»

Le général: «Tout juste! Je suis là, moi! Riche, vieux et laid. Elle me fera la cour, et je doterai sa fille.»

Mme Papofski pâlit et frissonna; elle trembla pout l'héritage, et ne put dissimuler son trouble; le général la regardait en dessous; il était rayonnant de la peur visible de cette nièce qu'il n'aimait pas, et de l'heureuse idée de faire venir l'autre soeur, dont il avait conservé le souvenir doux et agréable, et qui, par discrétion sans doute, ne demandait pas à venir à Gromiline. Mme Papofski continua à dissuader son oncle de faire venir Mme Dabrovine. Le général eut l'air de se rendre à ses raisonnements, et le dîner s'acheva assez gaiement. Mme Papofski était satisfaite d'avoir évincé sa soeur, dont elle redoutait la grâce, la bonté et le charme; le général était enchanté du tour qu'il préparait à Mme Papofski et du bien qu'il pouvait faire à Mme Dabrovine. Mme Papofski fut polie et charmante pour Dérigny, auquel elle prodiguait les louanges les plus exagérées.

«Comme vous découpez bien, monsieur Dérigny! Vous êtes un maître d'hôtel parfait!... Comme M. Dérigny sert bien.! c'est un trésor que vous avez là, mon oncle! il voit tout, il sert tout le monde! Comme je serais heureuse de l'avoir chez moi!

Le général: «Il est probable que vous n'aurez jamais ce bonheur, ma nièce.»

Madame Papofski: «Pourquoi, mon ami? Il est si jeune et si fort!»

Le général, avec ironie: «Et moi je suis si vieux, si gros et si usé!»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle, comme vous êtes méchant! Comment pouvez-vous dire...?»

Le général: «Mais... puisque vous dites que vous pourrez avoir Dérigny parce qu'il est jeune et fort! C'est donc après la mort de votre vieil oncle que vous comptez l'avoir? Non, non, ma chère; mon brave, mon bon Dérigny n'est ni pour vous ni pour personne: il est à moi, à moi seul; après moi, il sera à lui-même, à son excellente femme et à ses enfants.»

Mme Papofski se mordit les lèvres et ne parla plus. Après le dîner le général alla se promener; toute la bande Papofski le suivit; Sonushka, sur un signe de sa mère, marcha auprès de son oncle, cherchant à animer la conversation.

«Mon oncle, dit-elle après quelques efforts infructueux, comme j'aime les Français!»

Le général ne répondit pas.

Sonushka: «Mon oncle, j'aime vos petits Français; ils sont si bons, si complaisants! Je voudrais toujours jouer avec eux.»

Le général: «Mais eux ne voudront pas jouer avec vous, parce que vous êtes querelleurs, méchants et menteurs.»

Sonushka: «Ah! mon oncle! c'est Yégor qui a été méchant, mais nous ne le laisserons plus faire.»

Le général: «Assez, assez, ma pauvre Sonushka: tu as bien répété ta leçon. Parlons d'autre chose. Aimes-tu ta tante Natalia Pétrovna?»

Sonushka: «Mon oncle,... pas beaucoup.»

Le général: «Pourquoi?»

Sonushka: «Parce qu'elle est toujours triste; elle pleure toujours depuis que mon oncle a été tué à Sébastopol; elle ne veut voir personne; alors c'est très ennuyeux chez elle.»

Le général: «Et ses enfants?»

Sonushka: «Mon oncle, ils sont ennuyeux aussi, parce qu'ils sont toujours avec ma tante, et ce n'est pas amusant.»

Le général: «Ah! ils sont toujours avec leur mère? Et pourquoi cela? Est-ce qu'elle les retient près d'elle?»

Sonushka: «Oh non! mon oncle, au contraire, elle veut toujours qu'ils s'amusent, qu'ils sortent; ce sont eux qui veulent rester.»

Le général: «Sont-ils laids, ses enfants?»

Sonushka: «Oh non! mon oncle; Natacha est très jolie, mais elle est toujours si mal mise! Ma tante est si pauvre! Les autres sont jolis aussi.

—Ah! ah!» dit le général. Et il continua sa promenade le soir il demanda à sa nièce si, l'odeur du tabac lui serait désagréable.»

Madame Papofski: «Du tout, mon oncle, au contraire! Je l'aime tant! Je me souviens si bien comme vous fumiez quand j'étais petite! J'aimais tant ça à cause de vous!»

Le général la regarda d'un air moqueur, et se mit à fumer jusqu'au moment où, le sommeil le gagnant, il s'endormît dans son fauteuil. Les enfants allèrent se coucher. Mme Papofski alla frapper à la porte de Dérigny, qu'elle trouva sortant de table; ils mangeaient chez eux, d'après les ordres du général, qui avait voulu qu'on les servit à part et dans leur appartement.

«Entrez», dit Mme Dérigny. Elle rougit beaucoup lorsqu'elle vit entrer Mme Papofski; Dérigny fit un mouvement de surprise; Jacques et Paul dirent «Ah!» et tous se levèrent.

«Ne vous dérangez pas, ma bonne dame: je serais si désolée de vous déranger! Je viens vous dire combien mes enfants sont fâchés d'avoir fait pleurer, sans le vouloir, votre petit garçon. Je les ai bien grondés; ils ne recommenceront plus. Comme ils sont charmants, vos enfants! Il faut absolument que je les embrasse!»

Mme Papofski s'approcha de Jacques et de Paul, qui reculaient et cherchaient à éviter le contact de Mme Papofski; mais Dérigny les fit avancer et ils furent obligés de se laisser embrasser.

«Charmants! répéta-t-elle en se retirant. Adieu, Monsieur Dérigny; adieu, ma chère Madame Dérigny. Dites demain matin à mon oncle que je trouve vos enfants charmants.»

Elle se retira en souriant, et laissa les Dérigny étonnés et indignés.

Madame Dérigny: «En voilà une qui est fausse! Ne dirait-on pas qu'elle nous aime et nous veut du bien?... C'est incroyable! Croit-elle que j'aie déjà oublié sa froideur et ses menaces?»

Dérigny: «Est-ce qu'elle réfléchit seulement à ce qu'elle dit? Elle voit les bontés du général pour nous; elle comprend qu'elle ne pourra pas nous perdre dans son esprit; que notre appui pourra lui être utile auprès de son oncle, qu'elle voudrait piller et dépouiller; alors elle change de tactique: elle nous fait la cour au lieu de nous maltraiter.»

Paul: «Papa, je n'aime pas cette dame; elle a l'air méchant; tout à l'heure, quand elle m'embrassait, j'ai cru qu'elle allait me mordre.»

Dérigny sourit, regarda sa femme qui riait bien franchement, et embrassa Paul...

Dérigny: «Elle ne te mordra pas tant que le général sera là, mon enfant.»

Paul: «Et si le général s'en allait?»

Dérigny: «Dans ce cas, elle nous ferait tout le mal qu'elle pourrait; mais le général ne s'en ira pas sans nous emmener.»

Jacques: «Mais si le général venait à mourir, papa?»

Dérigny: «Que Dieu nous préserve de ce malheur, mon enfant! Dans ce cas nous partirions de suite.»

Madame Dérigny: «Le bon Dieu ne permettra pas que cet excellent général meure sans avoir le temps de se reconnaître. N'ayez pas de si terribles pensées, mes chers enfants; ayons confiance en Dieu, toujours si bon pour nous. Espérons pour le mieux, et remplissons notre devoir jour par jour, sans songer à un avenir incertain.

«Toc, toc, peut-on entrer? dirent une demi-douzaine de voix enfantines.

—Une nouvelle invasion de l'ennemi, dit à mi-voix Dérigny en riant. Entrez!»

Les huit petits Papofski se précipitèrent dans la chambre, entourèrent Jacques et Paul, et les embrassèrent avec la plus grande tendresse.

«Pardonnez-nous! s'écrièrent tous à la fois les quatre grands.

—Pardonnez-leur!» ajoutèrent les voix aigues des quatre plus jeunes.

Jacques et Paul, bousculés, étouffés, ennuyés, ne répondaient pas et cherchaient à se dégager des étreintes de ces faux amis.

«Je vous en prie, pardonnez-nous, dit Sonushka d'un air suppliant, sans quoi maman nous fouettera.»

Jacques: «Je vous pardonne de tout mon coeur, et Paul aussi.»

Paul: «Non, pas moi, je ne leur pardonnerai jamais.»

Mitineka: «Je vous supplie, petit Français, pardonnez-nous.»

Paul: «Non, je ne veux pas.»

Jacques: «Ce n'est pas bien, Paul, de ne pas pardonner à ses ennemis. Tu vois que je pardonne, moi?»

Paul: «Je veux bien leur pardonner ce qu'ils m'ont fait, à moi: mais ces méchants ont voulu faire battre maman, et je ne leur pardonnerai jamais cela.»

Jacques: «Mais puisqu'ils en sont bien fâchés.»

Paul: «Non, ils font semblant.»

Un concert de sanglots et de gémissements se fit entendre; les huit enfants pleuraient et se lamentaient.

«On va nous fouetter! hurlaient-ils. Petit Français, nous te donnerons tout ce que tu voudras; pardonne-nous.»

Paul: «Demandez pardon à maman: si elle vous pardonne, je vous pardonnerai aussi.»

Le groupe sanglotant se tourna vers Mme Dérigny, en joignant les mains et en demandant grâce.

Madame Dérigny: «Que Dieu vous pardonne comme je vous pardonne, pauvres enfants; Et toi, Paul, ne fais pas le méchant et pardonne quand on te demande pardon.

—Je vous pardonne comme maman, dit Paul d'un ton majestueux.

—Merci, merci; nous vous aimerons beaucoup: maman l'a ordonné. Adieu, Français; à demain.»

Les huit enfants firent force saluts et révérences, et s'en allèrent avec autant de précipitation qu'ils étaient entrés.

Dérigny, qui avait écouté et regardé en tournant sa moustache sans mot dire, leva les épaules et soupira.

«Ces petits malheureux, comme ils sont élevés! Ce n'est pas leur faute s'ils sont méchants, menteurs, calomniateurs, lâches, hypocrites! Ils sont terrifiés par leur mère.»

Jacques: «Papa, est-ce qu'il faudra jouer avec eux quand ils nous le demanderont?»

Dérigny: «Il faudra bien, mon Jacquot, mais le plus rarement possible; et prends garde, mon petit Paul, d'aller avec eux sans Jacques.»

Paul: «Jamais papa; j'aurais trop peur.»

Il était tard, on alla se coucher.

VII

LE COMPLOT

Dérigny était un soir près du général; quelques jours s'étaient passés depuis l'arrivée de Mme Papofski, et tout avait marché le plus doucement du monde. Le général se frottait les mains et riait: il méditait certainement une malice.

«Dérigny, mon ami, dit-il d'un air joyeux, je vous ai préparé de l'ouvrage.»

Dérigny: «Tant que vous voudrez, mon général: mon temps est tout à vous, et je ne saurais l'employer plus agréablement qu'à vous servir.»

Le général: «Toujours le même! toujours dévoué! C'est que, voyez-vous, mon ami, j'attends du monde sous peu de jours, et il me faudra des lit à la française, des toilettes et un ameublement complet, et vous seul pouvez le faire.»

Dérigny: «Je suis prêt, mon général. Que faut-il avoir? Pour combien de personnes?»

Le général: «Une femme, une jeune personne et deux garçons de dix et douze ans.»

Dérigny: «Combien de jours, mon général, me donnez-vous pour tout préparer?»

Le général: «Quinze jours et autant de monde que vous en demanderez.»

Dérigny: «Ce sera fait, mon général.»

Le général: «Bravo! admirable! Ne ménagez rien! Que ce soit mieux que chez la Papofski.»

Dérigny: «Mon général, pourrai-je aller à la ville acheter ce qu'il me faudra en vaisselle, meubles, etc?»

Le général: «Allez où vous voudrez, achetez ce que vous voudrez: je vous donne carte blanche.»

Dérigny: «Quelles sont les chambres qu'il faut arranger, mon général?»

Le général: «Les plus belles! celles qui étaient si abîmées et que j'ai fait remettre à neuf sous votre direction. Et vous ne me demandez pas pourquoi je vous donne tant de mal?»

Dérigny: «Je ne me permettrais pas une pareille indiscrétion, mon général.»

Le général: «C'est pour ma nièce.

—Mme Papofski? s'écria Dérigny en faisant un saut en arrière.»

Le général, riant aux éclats: «Vous voilà! c'est ça que j'attendais! Le coup de théâtre; les yeux écarquillés! le saut en arrière! la bouche ouverte! Ah! ah! ah! est-il étonné!... Eh bien, non, mon ami, je ne vous ferais pas la malice de vous faire travailler pour cette nièce méchante, hypocrite et rusée... N'allez pas lui redire ça, au moins.»

Dérigny, riant: «Il n'y a pas de danger, mon général.»

Le général: «Bon! C'est pour mon autre nièce, Natalia, qui était bonne et aimante quand je l'ai quittée il y a dix ans, et qui est encore, d'après le mal que m'en a dit Maria Pétrovna, le très rare mais vrai type russe; ses enfants doivent être excellents; je leur ai écrit à tous d'arriver. Et nous allons avoir une entrevue charmante entre les deux soeurs; la Papofski sera furieuse! Elle ne sait rien. Arrangez-vous pour qu'elle ne devine rien, Faites travailler dans le village, et profitez des heures où elle sera sortie pour faire apporter les lits et les meubles dans le bel appartement. J'irai voir tout ça, mais en cachette... La bonne idée que j'ai eue là; ah! ah! ah! la bonne farce pour la Papofski!»

Dérigny et sa femme se mirent à l'oeuvre dès le lendemain; Dérigny alla à Smolensk acheter ce qui lui était nécessaire; les menuisiers, les serruriers, les ouvriers de toute espèce furent mis à sa disposition; on fabriqua des lits, des commodes, des tables, des fauteuils, des toilettes; Dérigny et sa femme remplacèrent les tapissiers qui manquaient. Le général allait et venait, distribuait des gratifications et de l'eau-de-vie, encourageait et approuvait tout. Les paysans travaillaient de leur mieux et bénissaient le Français qui leur valait la bonne humeur et les dons généreux de leur maître. Vassili était; reconnaissant de l'humanité de Dérigny, qui lui avait épargné les cent coups de bâton auxquels l'avait condamné le général dans un premier moment de colère, et dont il n'avait plus parlé; il secondait Dérigny avec l'intelligence qui caractérise le peuple russe. Avant les quinze jours, tout était terminé, les meubles mis en place, les fenêtres et les lits garnis de rideaux; quand le général alla visiter l'appartement destiné à Mme Dabrovine, il témoigna une joie d'enfant, admirant tout: l'élégance des draperies, le joli et le brillant des meubles, la beauté des sièges. Il s'assit dans chaque fauteuil, examina tous les objets de toilette, se frotta les mains, donna une poignée d'assignats à Vassili et aux ouvriers, et, se tournant vers Dérigny et sa femme: «Quant à vous, mes amis, ce n'est pas avec de l'or que je reconnais votre zèle, votre activité, votre talent; ce serait vous faire injure. Non, c'est avec mon coeur que je vous récompense, avec mon amitié, mon estime et ma reconnaissance! C'est que vous avez fait là un vrai tour de force, un coup de maître! Merci, mille fois merci, mes bons amis! (Le général leur serra les mains.) Ah! Maria Pétrovna! vous allez être punie de votre méchanceté! Grâce à mes bons Dérigny, vous allez avoir une colère furieuse! et d'autant plus terrible que vous n'oserez pas me la montrer!... Quand donc ma petite Dabrovine arrivera-t-elle avec sa Natasha et ses deux garçons? Je donnerais dix mille, vingt mille roubles pour qu'elle arrivât aujourd'hui même.»

Le général quitta l'appartement presque en courant, pour aller voir s'il ne voyait rien venir. Dérigny et sa femme étaient heureux de la joie du bon et malicieux général; et peut-être partageaient-ils un peu la satisfaction qu'ils laissaient éclater de la colère présumée de Mme Papofski.

Jacques et Paul, présents à cette scène, riaient et sautaient. Ils avaient habilement évité les prévenances hypocrites des petits Papofski, et avaient réussi à ne pas jouer une seule fois avec eux. Quand ils les rencontraient, soit dans la maison, soit dehors, ils feignaient d'être pressés de rejoindre leurs parents, qui les attendaient, disaient-ils; et, quand les petits Papofski insistaient, ils s'échappaient en courant, avec une telle vitesse, que leurs poursuivants ne pouvaient jamais les atteindre. Lorsque Jacques et Paul voulaient prendre leurs leçons et s'occuper tranquillement, ils s'enfermaient à double tour dans leur chambre avec Mme Dérigny, et tous riaient sous cape quand ils entendaient appeler, frapper à la porte. Mme Papofski profitait de toutes les occasions pour témoigner «son amitié», son admiration aux excellents Français de son bon oncle; malgré la politesse respectueuse des Dérigny, elle se sentait démasquée et repoussée. La conduite de son oncle l'inquiétait: il l'évitait souvent, ne la recherchait jamais, lui lançait des mots piquants, moitié plaisants, moitié sérieux, qu'elle ne savait comment prendre. Deux ou trois fois elle avait essayé de l'attendrissement, des pleurs: le général l'avait chaque fois quittée brusquement et n'avait pas reparu de la journée; alors elle changea de manière et prit en plaisantant les attaques les plus directes et les plus blessantes. Quelquefois le général était pris d'accès de gaieté folle; il plaignait sa nièce de la vie ennuyeuse qu'il lui faisait mener; il lui promettait du monde, des distractions; et alors sa gaieté redoublait; il riait, il se frottait les mains, il se promenait en long et en large, et dans sa joie il courait presque.

VIII

ARRIVÉE DE L'AUTRE NIÈCE

Le jour même où le général avait témoigné si ardemment le désir de voir arriver sa nièce Dabrovine, et où il était allé bien loin sur la grande route, espérant la voir venir, il aperçut un nuage de poussière qui annonçait un équipage. Il s'arrêta haletant et joyeux; le nuage approchait; bientôt il put distinguer une voiture attelée de quatre chevaux arrivant au grand trot. Quand la voiture fut assez près pour que ses signaux fussent aperçus, il agita son mouchoir, sa canne, son chapeau, pour faire signe au cocher d'arrêter. Le cocher retint ses chevaux; le général s'approcha de la portière et vit une femme encore jeune et charmante, en grand deuil; près d'elle était une jeune personne d'une beauté remarquable; en face, deux jeunes garçons. Sur le siège, près du cocher, était une personne qui avait l'apparence d'une femme de chambre.

«Natalie! ma nièce! dit le général en ouvrant la portière.

—Mon oncle! c'est vous! répondit Mme Dabrovine (car c'était bien elle) en s'élançant hors de la voiture et en se jetant au cou du général.

Oh! mon oncle! mon bon oncle! Quel terrible malheur depuis que je ne vous ai vu! Mon pauvre Dmitri! mon excellent mari! tué! tué à Sébastopol!»

Mme Dabrovine s'appuya en sanglotant sur l'épaule de son oncle. Le général, ému de cette douleur si vive et si vraie, la serra dans ses bras et s'attendrit avec elle.

Le général: «Ma pauvre enfant! ma chère Natalie! Pleure, mon enfant, pleure dans les bras de ton oncle, qui sera ton père, ton ami!...Pauvre petite! Tu as bien souffert!»

Madame Dabrovine: «Et je souffrirai toujours, mon cher oncle! Comment oublierai-je un mari si bon, si tendre? Et mes pauvres enfants! Ils pleurent aussi leur excellent père, leur meilleur ami! Mon chagrin augmente le leur et les désespère.»

Le général: «Laisse-moi embrasser les enfants, ma chère Natalie, ils m'ont oublié, mais moi j'ai pensé bien souvent à vous tous.»

Madame Dabrovine: «Descends, Natasha; et vous aussi, Alexandre et Michel. Votre oncle veut vous embrasser.»

Natasha s'élança de la berline et embrassa tendrement son vieil oncle, qu'elle n'avait pas oublié, malgré sa longue absence.

«Laisse-moi te regarder, ma petite Natasha, dit le général après l'avoir embrassée à plusieurs reprises. Le portrait de ta mère! Comme si je la voyais à ton âge!... Ma chère enfant! Tu aimeras encore ton vieux gros oncle? tu l'aimais bien quand tu étais petite.

—Je l'aime encore et je l'aimerai toujours, répondit Natasha avec un affectueux sourire; surtout, ajouta-t-elle tout bas, si vous pouvez consoler un peu pauvre maman, qui est si malheureuse.

—Je ferai ce que je pourrai, mon enfant!... Et les autres, je veux aussi leur donner le baiser paternel.»

Alexandre et Michel se laissèrent embrasser par le général.

Le général: «Y a-t-il de la place pour moi, mes enfants, dans votre voiture?»

Natasha: «Certainement, mon oncle; je me mettrai en face de vous avec Alexandre et Michel et vous serez près de maman.»

Le général fit monter en voiture sa nièce Dabrovine, malgré une légère résistance, car elle aurait voulu faire monter son oncle le premier. A toi, Natasha, maintenant; monte! Appuie-toi sur mon bras.»

Natasha: «Non, mon oncle, je me mettrai en face de vous quand vous serez placé.

—Alors, montez, les petits, dit le général en souriant. A toi à présent, ma petite Natasha.»

Natasha: «Pas avant vous, mon oncle; je vous en prie.»

Le général: «Comme tu voudras, mon enfant... Houp! je monte.»

Et le général se hissa péniblement.

Natasha sauta légèrement et prit place en face de son oncle. Pour la première fois depuis deux ans, un sourire vint animer le visage doux et triste de Mme Dabrovine. Ce sourire fut aperçu par Natasha, qui dans sa joie serra les mains de son oncle en lui disant à l'oreille: «Elle sourit».

L'oncle sourit aussi et regarda avec tendresse sa nièce et sa petite-nièce; il se pencha à la portière, et cria au cocher d'aller aussi vite que le permettrait la fatigue, de ses chevaux.

Le général adressa une foule de questions à sa nièce et aux enfants, et découvrit, malgré l'intention visible de sa nièce de le lui dissimuler, qu'ils étaient pauvres, et que c'était par nécessité qu'ils vivaient toujours à la campagne, aussi retirés que le permettait leur nombreux voisinage.

«Nous arrivons, dit le général; voici mon Gromiline; c'est là que je vous ai vus pour la dernière fois.»

Madame Dabrovine: «Et. c'est là que j'ai été longtemps heureuse près de vous avec mon pauvre Dmitri, mon cher oncle.»

Le général: «Et c'est là, je l'espère, mon enfant, que tu vivras désormais; tu y seras comme chez toi, et je veux que tu y jouisses de la même autorité que moi-même.»

Madame Dabrovine: «Je n'abuserai pas de votre permission, mon bon oncle!»

Le général: «J'en suis bien sûr, et c'est pourquoi je te la donne; mais tu en useras, je le veux. Ah! pas de réplique! Tu te souviens que je suis méchant quand on me résiste.»

Mme Dabrovine se pencha en souriant vers son oncle et lui baisa la main. Les yeux de Natasha brillèrent. Sa mère avait encore souri.

IX

TRIOMPHE DU GÉNÉRAL

La voiture approchait du perron; des domestiques accouraient de tous côtés; Mme Papofski, que ses enfants avaient avertie de l'approche d'une visite, s'était postée sur le perron pour voir descendre les invités du général.

«Enfin! se disait-elle, voici quelqu'un! Je ne serai plus toujours seule avec ce méchant vieux qui m'ennuie à mourir.»

Elle ne put retenir un cri de surprise en voyant le général sortir de cette vieille berline; sa corpulence remplissait la portière et masquait les personnes que contenait la voiture.

«Comment mon oncle, vous là-dedans?

—Oui, Maria Pétrovna, c'est moi, dit le général en s'arrêtant sur le marchepied et en continuant à masquer son autre nièce aux regards avides de Mme Papofski. Je vous amène du monde: devinez qui.

Madame Papofski: Comment puis-je deviner, mon oncle? Je ne connais aucun de vos voisins; vous n'avez jamais invité personne.

Le général: Ce ne sont pas des voisins, ce sont des amis que je vous amène, d'anciens amis; car vous n'êtes pas jeune, Maria Pétrovna.»

Mme Papofski rougit beaucoup et voulut répondre, mais elle se mordit les lèvres, se tut et attendit.

«Voilà! dit le général après l'avoir contemplée un instant avec un sourire de triomphe. Voilà vos amis!»

Il descendit, se tourna vers la portière, fit descendre sa petite-nièce (Mme Papofski ne put retenir un sourd gémissement: une pâleur livide remplaça l'animation de son teint: elle chancela et s'appuya sur l'épaule de son oncle.)

Le général: Vous voilà satisfaite! J'avais raison de dire d'anciens amis! J'aime cette émotion à le vue de votre soeur. C'est bien. Je m'y attendais.»

Le général avait l'air rayonnant; son triomphe était complet. Mme Papofski luttait contre un évanouissement; elle voulut parler, mais a bouche entr'ouverte ne laissait échapper aucun son; elle eut pourtant la pensée confuse que son trouble pouvait être interprété favorablement; cet espoir la ranima, ses forces revinrent; elle s'approcha de sa soeur tremblante:

«Pardon, ma soeur, j'ai été si saisie!

Le général: avec malice. Et si heureuse!

Madame Papofski, avec hésitation: Oui, mon oncle: vous l'avez dit: si heureuse de voir cette pauvre Natalie.

Le général, de même: Et chez moi encore. Cette circonstance a dû augmenter votre bonheur.

Madame Papofski, d'une voix faible: Certainement, mon oncle. Je suis..., j'ai..., je sens... la joie....

Le général, riant: Eh! embrasses-vous! Embrassez votre nièce, vos neveux, Maria Pétrovna; et remettez-vous.» Mme Papofski embrassa en frémissant soeur, nièce et neveux.«Viens, mon enfant, que je te mène à ton appartement, dit le général en prenant le bras de Mme Dabrovine. Suivez-nous, Maria Pétrovna.»

Le langage affectueux du général à Natalie occasionna à Mme Papofski un nouveau frémissement; elle repoussa Natasha et ses frères, qui restèrent un peu en arrière, et suivit machinalement.

Le général pressait le pas; en arrivant près de la porte du bel appartement, il quitta le bras de Natalie, la porte s'ouvrit; Dérigny, sa femme et ses enfants attendaient le général avec sa nièce à l'entrée de la porte.

Le général: Te voici chez toi, ma chère enfant, et je suis sûr que tu y seras bien, grâce à mon bon Dérigny que voici, à son excellente femme que voilà, et même à leurs enfants, mes deux petits amis, Jacques et Paul, qui ont travaillé comme des hommes. Je te les présente tous et je les recommande à ton amitié.

Madame Dabrovine: D'après cette recommandation, mon oncle, vous devez être assuré que je les aimerai bien sincèrement, car ils vous ont sans doute donné des preuves d'attachement, pour que vous en parliez ainsi.»

Et Mme Dabrovine fit un salut gracieux à Dérigny et à sa femme, s'approcha de Jacques et de Paul qu'elle baisa au front en leur disant:«J'espère, enfants que vous serez bons amis avec les miens, qui sont à peu près de votre âge; vous leur apprendrez le français, ils vous apprendront le russe; ce seront des services que vous vous rendrez réciproquement.

—Entrez, entrez tous, s'écria le général, et voyez ce qu'a fait Dérigny, en quinze jours, de cet appartement sale et démeublé.»

Mme Papofski se précipita dans la première pièce, qui était un joli salon ou salle d'étude. Rien n'avait été oublié; des meubles simples, mais commodes, une grande table de travail, un piano, une jolie tenture de perse à fleurs, des rideaux pareils, donnaient à ce salon un aspect élégant et confortable.

Mme Papofski restait immobile, regardant de tous côtés, pâlissant de plus en plus. Mme Dabrovine examinait, d'un oeil triste et doux, les détails d'ameublement qui devaient rendre cette pièce si agréable à habiter; quand elle eut tout vu, elle s'approcha de son oncle, les yeux pleins de larmes, et, lui baisant la main:

«Mon oncle, que vous êtes bons! Oui, bien bon! Quels soins aimables!»

Natasha avait couru à tous les meubles, avait tout touché, tout examiné; en terminant son inspection, elle vint se jeter au cou de son oncle et l'embrassa à plusieurs reprises en s'écriant:

«Que c'est joli, mon oncle, que c'est joli! Je n'ai jamais rien vu de si joli, de si commode. Nous resterons ici toute la journée, maman et moi; et vous, mon oncle, vous viendrez nous y voir très souvent et très longtemps; vous fumerez là, dans ce bon fauteuil, près de cette fenêtre, d'où l'on a une si jolie vue, car je me souviens que vous aimez à fumer. Alexandre, Michel et moi, nous travaillerons autour de cette belle table; nous jouerons du piano, et pauvre maman sera là tout près de vous.

Madame Papofski: avec un sourire forcé. Et moi, Natasha, où est ma place?

Natasha, embarrassée et rougissant: Pardon, ma tante; je ne pensais pas... qu'il vous fût agréable... de..., de....

—...de sentir l'odeur du tabac, cria le général en embrassant à son tour sa bonne et aimable petite-nièce, et en riant aux éclats.

—Merci, mon oncle, lui dit Natasha à l'oreille en lui rendant son baiser, je l'avais oubliée.

Le général: Allons dans les chambres à coucher à présent. Voici la tienne, mon enfant.» Nouvelle surprise, nouvelles exclamations, et fureur redoublée de Mme Papofski, qui comparait son appartement avec celui de la soeur qu'elle détestait. Natasha et ses frères couraient de chambre en chambre, admiraient, remerciaient. Quand ils surent que tout était l'ouvrage des Dérigny, Natasha se jeta au cou de Mme Dérigny et serra les mains de Dérigny, pendant que les deux plus jeunes embrassaient avec une joie folle Jacques et Paul.

Le général ne se possédait pas de joie; il riait aux éclats, il se frottait les mains, selon son habitude dans ses moments de grande satisfaction, il marchait à grands pas, il regardait avec tendresse Mme Dabrovine, qui souriait des explosions de joie de ses enfants, et Natasha, dont les yeux rayonnants exprimaient le bonheur et la reconnaissance; sans cesse en passant et repassant devant son oncle elle déposait un baiser sur sa main ou sur son front.

«Mon oncle, mon oncle, s'écria-t-elle, que je suis heureuse! Que vous êtes bon!

Le général: Et moi donc, mes enfants! Je suis heureux de votre joie! Depuis de longues, longues années, je n'avais vu autour de moi une pareille satisfaction. Une seule fois, en France, j'ai fait des heureux: mes bons Dérigny et leurs frère et soeur, Moutier et Elfy.

Natasha: Oh! mon oncle, racontez-nous ça, je vous en prie. Je voudrais savoir comment vous avez fait et ce que vous avez fait.

—Plus tard, ma fille, répondit le général en souriant; ce serait trop long. A présent, reposez-vous, arrangez-vous dans votre appartement. Dérigny va vous envoyer votre femme de chambre! dans une heure nous dînerons. Maria Pétrovna, restez-vous avec votre soeur?

Madame Papofski: Oui.... Non,... c'est-à-dire... je voudrais présenter mes enfants à Natalie.

Le général: Vous avez raison; allez, allez. Moi je vais avec Dérigny à mes affaires.»

Mme Papofski sortit, courut chez elle, regarda avec colère le maigre ameublement de sa chambre, et, se laissant aller à sa rage jalouse, elle tomba sur son lit en sanglotant.

«L'héritage! pensait-elle. Six cent mille roubles de revenu! Une terre superbe! Il ne me les laissera pas! Il va tout donner à cette odieuse Natalie, qui fait la désolée et la pauvre pour l'apitoyer. Et sa sotte fille! qui saute comme si elle avait dix ans! qui se jette sur lui, qui l'embrasse! Et lui, gros imbécile, qui croit qu'on l'adore, qui trouve ces gambades charmantes.... Il tutoie ma soeur, et moi il m'appelle Maria Pétrovna! Il les embrasse tous, et nous il nous repousse! Il fait arranger un appartement comme pour des princes! eux qui sont dans la misère, qui mangent du pain noir et du lait caillé, qui couchent sur des planches, qui ont à peine des habits de rechange! Et moi, qui suis riche, qui suis habituée à l'élégance, il me traite comme ces vilains Dérigny que je déteste. J'ai bien su par mes femme que c'étaient les meubles et les lits des Dérigny qu'on m'avait donnés.

Ces réflexions et mille autres l'occupèrent si longtemps, qu'on vint lui annoncer le dîner avant qu'elle eût séché ses larmes; elle s'élança de son lit, passa en toute hâte de l'eau fraîche sur ses yeux bouffis, lissa ses cheveux, arrangea ses vêtements et alla au salon, où elle trouva le général avec Mme Dabrovine et ses enfants, qui jouaient avec leurs cousins et cousines.

«Nous vous attendons, Maria Pétrovna, dit le général en s'avançant vers elle et lui offrant son bras. Natalie, je donne le bras à ta soeur, quoique tu sois nouvellement arrivée, parce qu'elle est la plus vieille; elle a bien dix ou douze ans de plus que toi.

Madame Dabrovine, embarrassée: Oh non! mon oncle, pas à beaucoup près.

Madame Papofski, piquée: Ma soeur, laissez dire mon oncle. Ça l'amuse de me vieillir et de vous rajeunir.

Le général, enchanté: Mettez que je me sois trompé de deux ou trois ans, ma nièce; Natalie a trente-deux ans, vous en avez bien quarante-deux.

Madame Papofski: Cinquante, mon oncle, soixante, si vous voulez.

Le général, avec malice: Hé! hé! nous y arriverons, ma nièce; nous y arriverons. Voyons, vous êtes née en mil huit cent seize....

Madame Papofski: Ah! mon oncle, à quoi sert de compter, puisque je veux bien vous accorder que j'ai soixante ans?

Le général: Du tout, du tout, les comptes font les bons amis, et...

Madame Dabrovine: Mon cher oncle, nous voici dans la salle à manger; je dois avouer que j'ai si faim....

Le général: Et moi j'ai faim et soif de la vérité; alors je dis de mil huit cent....

Madame Dabrovine: La vérité, la voici, mon oncle; c'est que vous êtes un peu taquin comme vous l'étiez jadis, et que vous vous amusez à tourmenter la pauvre Maria, qui ne vous a rien fait pourtant. Regardez Natasha, comme elle vous regarde avec surprise.»

Le général se retourna vivement, quitta le bras de Mme Papofski et fit asseoir tout le monde. «Est-ce vrai que tu t'étonnes de ma méchanceté, Natasha? Tu me trouves donc bien mauvais?

Natasha: Mon oncle....»

Natasha rougit et se tut.

Le général, souriant: Parle, mon enfant, parle sans crainte... Puisque je viens de dire que j'ai faim et soif de la vérité.

Natasha: Mon oncle, il me semble que vous n'êtes pas bon pour ma tante, et c'est ce qui cause mon étonnement; je vous ai connu si bon, et maman disait de même chaque fois qu'elle parlait de vous.

Le général: Et à présent, que dis-tu, que penses-tu?

Natasha: Je pense et je dis que je vous aime, et que je voudrais que tout le monde vous aimât.

Le général: Nous reparlerons de cela plus tard, ma petite Natasha; en attendant que je me corrige de mon humeur taquine, dînons gaiement; je te promets de ne plus faire enrager ta tante.

Natasha: Merci, mon oncle. Vous me pardonnez, n'est-pas pas, d'avoir parlé franchement?

Le général, riant: Non seulement je te pardonne, mais je te remercie; et je te nomme mon conseiller privé.»

Le général, de plus en plus enchanté de ses nouveaux convives, fut d'une humeur charmante; il réussit à égayer sa nièce Dabrovine, qui sourit plus d'une fois de ses saillies originales. Dans la soirée, les enfants allèrent jouer dans une grande galerie attenant au salon. Natasha allait et venait animait les jeux qu'elle dirigeait, faisait sourire sa mère et rire son oncle par sa joie franche et naïve. Plusieurs jours se passèrent ainsi; le général s'attachait de plus en plus à sa nièce Dabrovine et détestait de plus en plus les Papofski. Un soir Natasha accourut dans le salon.

«Mon oncle, dit-elle, permettez-vous que j'aille chercher Jacques et Paul pour jouer avec nous? ils doivent avoir fini de dîner.

Le général: Va, mon enfant; fais ce que tu voudras.» Natasha embrassa son oncle et partit en courant; elle ne tarda pas à revenir suivie de Jacques et de Paul. Jacques s'approcha du général.

«Vous permettez, général, que nous jouions avec vos neveux et vos nièces? Mlle Natalie nous a dit que vous vouliez bien nous laisser venir au salon.

Le général: Certainement, mon bonhomme; Natasha est mon chargé d'affaires; fais tout ce qu'elle te dira.»

Jacques ne se le fit pas répéter deux fois et entraîna Paul à la suite de Natasha. On les entendait du salon rire et jouer; le général rayonnait; Mme Dabrovine le regardait avec une satisfaction affectueuse; Mme Papofski s'agitait, s'effrayait du tapage des enfants, qui devait faire mal à son bon oncle, disait-elle.

Le général, avec impatience: Laissez donc, Maria Pétrovna; j'ai entendu mieux que ça en Circassie et en Crimée! Que diable! je n'ai pas les oreilles assez délicates pour tomber en convulsions aux rires et aux cris de joie d'une troupe d'enfants.

Madame Papofski: Mais mon cher oncle, on ne s'entend pas ici, vous ne pouvez pas causer.

Le général: Eh bien, le grand malheur! Est-ce que j'ai besoin de causer toute la soirée? Je me figure que je suis père de famille; je jouis du bonheur que je donne à mes petits-enfants et du calme de ma pauvre Natalie.»

Mme Papofski se mordit les lèvres, reprit sa tapisserie et ne dit plus mot pendant que le général causait avec Mme Dabrovine; elle lui donnait mille détails intéressants sur sa vie intime des dix dernières années, et sur ses enfants, dont elle faisait elle-même l'éducation.

La conversation fut interrompue par une dispute violente et des cris de fureur.

Le général: Eh bien, qu'ont-ils donc là-bas?

Madame Dabrovine: Je vais voir, mon oncle; ne vous dérangez pas.» Mme Dabrovine entra dans la galerie; elle trouva Alexandre qui se battait contre Mitineka et Yégor; Michel retenait fortement Sonushka; et Jacques, les yeux brillants, les poings fermés, se tenait en attitude de boxe devant Paul, qui essuyait des larmes qu'il ne pouvait retenir. Natasha cherchait vainement à séparer les combattants. Les autres criaient à qui mieux mieux.

L'entrée de Mme Dabrovine rétablit le calme comme par enchantement. Elle s'approcha d'Alexandre et lui dit sévèrement:

«N'êtes-vous pas honteux, Alexandre, de vous battre avec votre cousine?»

Les enfants commencèrent à parler tous à la fois; Natasha se taisait. Sa mère, ne comprenant rien aux explications des enfants, dit à Natasha de lui raconter ce qui s'était passé. Natasha rougit et continua à garder le silence.

«Pourquoi ne réponds-tu pas, Natasha?

—Maman, c'est qu'il faudrait accuser... quel qu'un, et je ne voudrais pas....

—Mais j'ai besoin de savoir la vérité, ma chère enfant, et je t'ordonne de me dire sincèrement ce qui s'est passé.

—Maman, puisque vous l'ordonnez, dit Natasha, voilà ce qui est arrivé: Alexandre et Michel ont voulu défendre le pauvre petit Paul que Mitineka, Sonushka et Yégor tourmentent depuis longtemps. Jacques et moi, nous avons fait ce que nous avons pu pour le protéger, mais ils se sont réunis tous contre nous et ils se sont mis à nous battre. Voyez comme Michel est griffé et comme Alexandre a les cheveux arrachés. Quant au bon petit Jacques, il n'a pas donné un seul coup, mais il en a reçu plusieurs.

—Venez au salon, Alexandre, Michel, avec Jacques et Paul, dit Mme Dabrovine, et laissez vos cousins et cousins se quereller entre eux.»

Le général avait entendu Natasha et sa nièce; il ne dit rien, se leva, laissa entrer au salon Mme Dabrovine et sa suite, entra lui-même dans la galerie, tira vigoureusement les cheveux et les oreilles aux trois aînés, distribua quelques coups de pied à tous, rentra au salon et se remit dans son fauteuil.

Il appela Natasha.

«Dis-moi, mon enfant, qu'ont-ils fait à mon pauvre petit Paul.

Mon oncle, nous jouions aux malades. Paul était un des malades; Mitineka, Sonushka et Yégor, qui étaient les médecins, ont voulu le forcer à avaler une boulette de toiles d'araignées; le pauvre petit s'est débattu Jacques est accouru pour le défendre; ils ont battu Jacques, qui ne leur a pas rendu un seul coup; ils l'ont jeté par terre, et ils allaient s'emparer de nouveau de Paul malgré les prières de Jacques, quand Alexandre et Michel, indignés, sont venus au secours de Jacques et de Paul, et ont été obligés de se battre contre Mitineka, Sonushka et Yégor, qui n'ont pas voulu nous écouter quand nous leur avons dit que ce qu'ils faisaient était mal et méchant. Alors maman est entrée, et Paul a été délivré.»

Pendant que Natasha racontait avec animation la scène dont Mme Dabrovine avait vu la fin, le général donnait des signes croissants de colère. Il se leva brusquement, et, s'adressant à Mme Papofski, qui rentrait au salon:

«Madame, vos enfants sont abominablement élevés! Vous en faites des tyrans, des sauvages, des hypocrites! Je ne veux pas de ça chez moi, entendez-vous? Vous et vos méchants enfants, vous troublez la paix de ma maison: vous changerez tous de manières et d'habitudes, ou bien nous nous séparerons. Vous êtes venue sans en être priée, je sais bien pourquoi, et, au lieu de faire vos affaires comme vous l'espériez, vous vous perdez de plus en plus dans mon esprit.»

Mme Papofski fut sur le point de se livrer à un accès de colère, mais elle put se contenir, et répondit à son oncle d'un ton larmoyant:«Je suis désolée, mon oncle! désolée de cette scène! Je les fouetterai tous si vous me le permettez; fouettez-les vous-même si vous le préférez. Ils ne recommenceront pas, je vous le promets.... Ne nous éloignez pas de votre présence, mon cher oncle; je ne supporterais pas ce malheur.»

Le général croisa les bras, la regarda fixement; son visage exprimait le mépris et la colère. Il ne dit qu'un mot: MISÉRABLE! et s'éloigna.

Le général prit le bras de Natalie, la main de Natasha, appela Alexandre, Michel, Jacques et Paul, et marcha à grands pas vers l'appartement de Mme Dabrovine. Il entra dans le joli salon où il passait une partie de ses journées, s'y promena quelques instants, s'arrêta, prit les mains de sa nièce, la contempla en silence et dit:

«C'est toi seule qui es et qui seras ma fille. Douce, bonne, tendre, honnête et sincère, tu as fait des enfants à ton image! L'autre n'aura rien, rien.

Madame Dabrovine: Oh! Mon oncle, je vous en prie!

Le général: lui serrant les mains: Tais-toi, tais-toi! Tu vas me rendre la colère qui a manqué m'étouffer. Laisse-moi oublier cette scène et la platitude révoltante de ta soeur; prés de toi et de tes enfants, je me sens aimé, j'aime et je suis heureux; près de l'autre, je hais et je méprise. Jouez, mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers Jacques, Paul et ses neveux: je ne crains pas le bruit. Amusez-vous bien.

Jacques: Général, est-ce que nous pouvons jouer à cache-cache et courir dans le corridor?

Le général: A cache-cache, à la guerre, à l'assaut, à tout ce que vous voudrez. Ma seule contrariété sera de ne pouvoir courir avec vous. Mais auparavant allez me chercher Dérigny. Natalie, je commence mon établissement du soir chez toi; me permets-tu de fumer?

Madame Dabrovine: Avez-vous besoin de le demander, mon oncle? Vous avez donc oublié combien j'aimais l'odeur du tabac?

Le général: Non, je me le rappelle; mais, je craignais....

Madame Dabrovine: De me faire penser à mon pauvre Dmitri, qui fumait toujours avec vous? Je ne l'oublie jamais, dans aucune circonstance, et j'aime tout ce qui me le rappelle!»

Le général ne répondit pas et rapprocha son fauteuil de celui de sa nièce, lui prit la main, la serra et resta pensif.

X

CAUSERIES INTIMES

Ses réflexions furent interrompues par le retour bruyant des enfants; ils arrivaient, traînant après eux Dérigny, qui partageait leur gaieté et qui faisait mine de vouloir s'échapper. Il reprit son sérieux en se présentant devant le général.

«Les enfants disent que vous me demandez, mon général.

—Oui, mon ami; apportez-moi ma boîte de cigares, ma pipe et nos livres de comptes et d'affaires; à l'avenir nous travaillerons ici le soir, puisque ma nièce veut bien le permettre et qu'elle trouve que je ne la dérange pas en m'établissant chez elle.

—Merci, mon oncle; que vous êtes bon! s'écria Natasha en se jetant à son cou. Voyez, voyez, comme le visage de maman est changé! elle a l'air presque heureux!»

Mme Dabrovine sourit, embrassa sa fille et baisa la main de son oncle, qui se frotta les mains avec une vivacité qu'elle ne lui avait pas encore vue.

Dérigny paraissait aussi content que le général; il s'empressa de faire sa commission, et compléta l'établissement en lui apportant la petite table chargée de papiers et de livres sur laquelle il avait l'habitude de travailler et d'écrire.

Le général: «Bravo! mon ami. Vous avez de l'esprit comme un Français! Je n'avais, pas voulu vous parler de la table, pour ne pas trop vous charger. Je suis enchanté de l'avoir. Je commence à m'arranger chez toi comme chez moi, ma fille. Dérigny ne te gênera-t-il pas? J'ai souvent besoin de lui pour mon travail.»

Madame Dabrovine: «Ceux que vous aimez et qui vous aiment, mon oncle, ne peuvent jamais me gêner; c'est au contraire un plaisir pour moi de voir M. Dérigny vous soigner, vous aider dans vos travaux. En le voyant faire, j'apprendrai aussi à vous être utile.»

Natasha: «Et moi donc? N'est-ce pas, monsieur Dérigny, que vous me direz ce que mon oncle aime, et qu'il n'aime pas, et ce que je puis faire pour lui être agréable?»

Dérigny: «Mademoiselle, Monsieur votre oncle aime ce qui est bon et franc; il n'aime pas ce qui est méchant et hypocrite; et, puisque vous m'autorisez à vous donner un conseil, Mademoiselle, soyez toujours ce que vous êtes aujourd'hui et ce que votre physionomie exprime si bien.»

Le général: «Bien dit, mon ami; j'ajoute: Sois le contraire de ta tante, et tu seras la doublure de ta mère. A présent, Dérigny, allumez-moi ma pipe, rendez-moi compte des travaux et des dépenses de la semaine, et puis j'irai me coucher, car il commence à se faire tard.»

Quand le général eut terminé son travail, Dérigny lui présenta un papier en le priant de le lire.

Le général, après l'avoir lu: «Qu'est-ce? Qui a écrit ça?»

Dérigny: «Mme Papofski, mon général.»

Le général: «Et pourquoi me le montrez-vous?»

Dérigny: «Parce que Mme Papofski veut que tout soit acheté à votre compte, mon général, et je n'ai pas cru devoir le faire sans vous consulter.»

Le général: «Et vous avez bien fait, mon cher.»

«C'est parbleu trop impudent aussi. Figure-toi, Natalie, que ta soeur veut faire habiller son cocher, son forreiter (postillon), son courrier, ses laquais, ses femmes (six je crois), en m'obligeant à tout payer. Bien mieux, elle ordonne qu'on change les douze mauvais chevaux qu'elle a amenés, contre les plus beaux chevaux de mes écuries. Je dis que c'est par trop fort! Ses commissions ne vous donneront pas beaucoup de peine, Dérigny; voici le respect qui leur est dû.»

Le général déchira en mille morceaux la feuille écrite par Mme Papofski, se leva en riant et en se frottant les mains, embrassa sa nièce, sa petite-nièce, ses petits-neveux, et quitta le salon avec Dérigny pour aller se coucher.

Les enfants, qui avaient fait une veillée extraordinaire et qui s'étaient amusés, éreintés, ne furent pas fâchés d'en faire autant; il était neuf heures et demie. Mme Dabrovine et Natasha ramassèrent les livres, les cahiers épars, et les rangèrent dans les armoires destinées à cet usage, pendant que la femme de chambre et bonne tout à la fois préparait le coucher des garçons et rangeait les habits pour le lendemain. Natasha, avec gaieté: «Mme Dérigny a cru que nous apportions tout ce que nous possédons, maman; voyez que d'armoires nous avons; une seule suffit pour contenir tous nos effets, et il reste encore bien de la place.»

Madame Dabrovine: «Elle nous croit plus riches que nous ne sommes, ma chère enfant.»

Natasha: «Maman, comme mon oncle est bon pour nous!»

Madame Dabrovine: «Oui, bien bon! il l'a toujours été pour moi et pour ton pauvre père; nous l'aimions bien aussi.»

Natasha: «Maman... pourquoi n'est-il pas bon pour ma tante?»

Madame Dabrovine: «Je ne sais pas, chère petite; peut-être a-t-il eu à s'en plaindre. Tu sais que ta tante n'est pas toujours aimable.»

Natasha: «Elle n'est jamais aimable, maman, du moins pour nous. Pourquoi donc ne vous aime-t-elle pas, vous qui êtes si bonne?»

Madame Dabrovine: «Je l'ai peut-être offensée sans le vouloir. Elle n'a probablement pas tous les torts.»

Natasha: «Mais vous, maman, vous n'en avez certainement aucun. Je le sais. J'en suis sûre.»

Madame Dabrovine: «Tu parles comme on parle à ton âge, ma chère petite, sans beaucoup réfléchir. Comment pouvons-nous savoir si on n'a pas fait à ta tante quelque faux rapport sur nos sentiments et notre langage à son égard.»

Natasha: «Si on lui en a fait, elle ne devrait pas y croire, vous connaissant si bonne, si franche, si serviable, si pleine de coeur.»

—C'est parce que tu m'aimes beaucoup que tu me juges ainsi, ma bonne fille», dit Mme Dabrovine en embrassant Natasha et en la serrant contre son coeur.

Elle souriait en l'embrassant; Natasha, heureuse de ce sourire presque gai, étouffa sa mère de baisers; puis elle dit:

«C'est mon oncle qui vous a fait sourire le premier et bien des fois depuis notre arrivée; bon cher oncle, que je l'aime! que je l'aime! Comme nous allons être heureux avec lui, toujours avec lui! Nous l'aimons, il nous aime, nous ne le quitterons jamais.

Madame Dabrovine: «La mort sépare les plus tendres affections, mon enfant.»

Natasha: «Oh, maman!»

Madame Dabrovine: «Ma pauvre fille! je t'attriste; j'ai tort. Mais voilà nos affaires rangées; allons nous coucher.»

La mère et la fille s'embrassèrent encore une fois, firent leur prière ensemble et s'étendirent dans leur lit; Natasha était si contente du sien et de tout leur établissement, dont elle ne pouvait se lasser, qu'elle ne put s'empêcher de se relever, d'aller embrasser sa mère, et de lui dire avec vivacité:

«Comme nous sommes heureuses ici, maman. Ma chambre est si jolie! J'y suis come une reine.

—J'en suis bien contente, mon enfant; mais prends garde de t'enrhumer. Couche-toi bien vite.»

Pendant que Mme Dabrovine et sa fille préparaient leur coucher et causaient des événements de la journée, le général causait de son côté avec Dérigny, qui devenait de plus en plus son confident intime.

«Voilà une perle, une vraie perle! s'écria-t-il. Je la retrouve comme je l'avais quittée, cette pauvre Natalie, moins le bonheur. Nous tâcherons d'arranger ça, Dérigny. J'ai mon plan. D'abord, je lui laisse toute ma fortune, à l'exception d'un million, que je donne à Natasha en la mariant... Pourquoi souriez-vous, Dérigny? Croyez-vous que je n'aie pas un million à lui donner?... ou bien que je changerai d'idée comme pour Torchonnet?... Est-ce que ma nièce n'est pas comme ma petite-fille?»

Dérigny: «Mon général, je souris parce que j'aime à vous voir content, parce que j'entrevois pour vous une vie nouvelle d'affection et de bonheur, et parce que je vois une bonne oeuvre à faire tout en travaillant pour vous-même.»

Le général: «Comment cela? Quelle bonne oeuvre?»

Dérigny: «Mon général, j'ai su, par le cocher et la femme de chambre de Mme Dabrovine, qu'elle était la meilleure des maîtresses, qu'elle et ses enfants étaient adorés par leurs paysans et leurs voisins; mais Mme Dabrovine est presque pauvre; son mari a dépensé beaucoup d'argent pour sa campagne de Crimée; elle a tout payé, et elle est restée avec treize cents roubles de revenus; c'est elle-même qui a élevé sa fille et ses fils; mais les garçons grandissent, ils ont besoin d'en savoir plus que ce que peut leur enseigner une femme, quelque instruite qu'elle soit. Et alors...»

Le général: «Alors quoi? Voulez-vous être leur gouverneur. Je ne demande pas mieux.»

Dérigny, riant: «Moi, mon général? Mais je ne sais rien de ce que doit savoir un jeune homme de grande famille!... Non, ce n'est pas ce que je veux dire. Je voudrais que vous eussiez la pensée de les garder tous chez vous, de payer un gouverneur et toute leur dépense: vous auriez la famille qui vous manque, et eux trouveraient le père et le protecteur qu'ils n'ont plus.»

Le général: «Bien pensé, bien dit! Trouvez-moi un gouverneur, et le plus tôt possible.»

Dérigny, stupéfait: «Moi, mon général? comment puis-je...?»

Le général: «Vous pouvez, mon ami, vous pouvez ce que vous voulez. Cherchez, cherchez. Adieu, bonsoir; je me couche et je m'endors content.»

Dérigny rentra chez lui; les enfants dormaient, sa femme l'attendait.

«Une jolie commission dont je suis chargé par le général! dit Dérigny en riant. Il faut que je me mette en campagne dès demain pour trouver un gouverneur aux jeunes Dabrovine.»

Madame Dérigny: «Et où trouveras-tu le gouverneur? Comme c'est facile dans le centre de la Russie! Tu ne connais personne. Ce n'est pas Vassili qui te fournira des renseignements. Vraiment, notre bon général est par trop bizarre. Comment feras-tu?»

Dérigny: «Je ne ferai rien du tout. J'espère qu'il n'y pensera plus. Mais je regrette de ne pas pouvoir rendre service à Mme Dabrovine, qui me semble être une excellente personne et ne ressemblant en rien à sa soeur.»

Madame Dérigny: «De même que ses enfants ne ressemblent en rien à leurs cousins, Mlle Natasha est une personne charmante, pleine de coeur et de naïveté, et les garçons paraissent bons et bien élevés.»

Mme Dérigny et son mari causèrent quelque temps, et ils allèrent se coucher après avoir parlé de leur chère France et de ce qu'ils y avaient laissé.

XI

LE GOUVERNEUR TROUVÉ

Quelques jours se passèrent sans nouveaux événements. Mme Papofski contenait les élans de sa colère quand elle était en présence de son oncle, qu'elle continuait à flatter sans succès; elle évitait sa soeur; ses enfants fuyaient leurs cousins, qui faisaient bande à part avec Jacques et Paul. Mme Papofski ne négligeait aucun moyen pour se faire bien venir de Dérigny; elle sut par lui que le général avait déchiré sa liste de commandes.

Madame Papofski: «Vous l'avez fait voir à mon oncle?»

Dérigny: «Comme c'était mon devoir de le faire, Madame. Je ne puis me permettre aucune dépense qui ne soit autorisée; par mon maître.»

Madame Papofski: «Mais il ne l'aurait pas su; mon oncle dépense sans savoir pourquoi ni comment. Vous auriez pu compter des chevaux morts ou une voiture cassée.»

Dérigny: «Ce serait me rendre indigne de la confiance que le général veut bien me témoigner, Madame, veuillez croire que je suis incapable d'une pareille supercherie.»

Madame Papofski: «Je le crois et je le vois, brave, honnête monsieur Dérigny. Ce que j'ai fait et ce que j'ai dit était pour savoir si vous étiez réellement digne de l'attachement de mon oncle. Je ne m'étonne pas de l'empire que vous avez sur lui, et je me recommande à votre amitié, moi et mes pauvres enfants, mon cher monsieur Dérigny. Si vous saviez quelle estime, quelle amitié j'ai pour vous! Je suis si seule dans le monde! Je suis si inquiète de l'avenir de mes enfants! Nous sommes si pauvres!

Dérigny ne répondit pas; un sourire ironique se faisait voir malgré lui; il salua et se retira.

Mme Papofski le regarda s'éloigner avec colère.

«Coquin! dit-elle à mi-voix en le menaçant du doigt. Tu fais l'homme honnête parce que tu vois que je ne suis pas en faveur! Tu fais la cour à ma soeur parce que tu vois la sotte tendresse de mon oncle pour cette femme hypocrite et pour sa mijaurée de Natasha, qui cherche à capter mon oncle pour avoir ses millions... On veut me chasser; je ne m'en irai pas; je les surveillerai; j'inventerai quelque conspiration; je les dénoncerai comme conspirateurs, révolutionnaires polonais... catholiques... Je trouverai bien quelque chose de louche dans leurs allures. Je les ferai tous arrêter, emprisonner, knouter... Mais il me faut du temps... un an peut-être... Oui, encore un an, et tout sera changé ici! Encore un an, et je serai la maîtresse de Gromiline! et je les mènerai tous au bâton et au fouet!»

Mme Papofski s'était animée; elle ne s'était pas aperçue que dans son exaltation elle avait parlé tout haut. Sa porte, à laquelle elle tournait le dos, était restée ouverte; Jacques s'y était arrêté un instant, croyant que son père était encore chez Mme Papofski, et que c'était à lui qu'elle parlait.

Lorsqu'elle se tut, Jacques, surpris et effrayé de ce qu'il venait d'entendre, avança vers la porte, jeta un coup d'oeil dans la chambre, et vit que Mme Papofski était seule. Sa frayeur redoubla, il se retira sans bruit, et, le coeur palpitant, il alla trouver son père et sa mère.

Jacques: «Papa, maman, il faut vite dire au pauvre général que Mme Papofski lui prendra tout, le fera enfermer, knouter, et nous aussi. Il faut nous sauver avec le général et retourner avec tante Elfy.» Dérigny.. «Tu perds la tête, mon Jacquot! Qu'est-ce qui te donne des craintes si peu fondées? Comment Mme Papofski avec toute sa méchanceté, peut-elle faire du mal au général, et même à nous, qui sommes sous sa protection à lui?»

Jacques: «J'en suis sûr, papa, j'en suis sûr; voici ce que j'ai entendu:

«On veut me chasser: je ne m'en irai pas.»

Et Jacques continua jusqu'au bout à redire à son père et à sa mère les paroles menaçantes de Mme Papofski.

Dérigny et sa femme n'eurent plus envie de rire des terreurs de Jacques, qu'ils partagèrent. Mais Dérigny, toujours attentif à épargner à sa femme et à ses enfants toute peine, toute inquiétude, dissimula sa préoccupation et les rassura pleinement.

«Soyez bien tranquilles, leur dit-il: je préviendrai le général, et, avec l'aide de Dieu, nous déjouerons ses plans et nous sauverons ce bon général en nous sauvant nous-mêmes. Ne parle à personne de ce que tu as entendu, mon enfant; si Mme Papofski savait qu'elle a parlé tout haut et que tu étais là, elle hâterait sa vengeance, et nous n'aurions pas le temps de la défense.»

Jacques: «Je n'en dirai pas un mot, papa; mais où est Paul?»

Dérigny: «Il joue dehors depuis le déjeuner.»

Jacques: «Je vais aller le rejoindre, papa. Quand il est seul, j'ai toujours peur qu'il ne soit pris par ces méchants petits Papofski. Devant le général, ils nous témoignent de l'amitié, mais, quand ils nous trouvent seuls, il n'y a pas de sorte de méchancetés qu'ils ne cherchent à nous faire.»

Jacques alla dans la cour; Paul n'y était plus. Il continua ses recherches avec quelque inquiétude, et aperçut enfin son frère au bord d'un petit bois, immobile et parlant à quelqu'un que Jacques ne voyait pas. Il courut à lui, l'appela; Paul se retourna et lui fit signe d'approcher. Jacques, en allant le rejoindre, lui entendit dire: «N'ayez pas peur, c'est Jacques, il est bien bon, il ne dira rien.»

Jacques: «A qui parles-tu, Paul?»

Paul: «A un pauvre homme si pâle, si faible, qu'il ne peut plus marcher.»

Jacques jeta un coup d'oeil dans le bois, et vit en effet, à travers les branches, un homme demi-couché et qui semblait près d'expirer.

Jacques: «Qui êtes-vous, mon pauvre homme? Pourquoi restez-vous là? Par où êtes-vous entré?»

L'étranger: «Par les bois, où je me suis perdu. Je meurs de faim et de froid; je n'ai rien pris depuis avant-hier soir.»

Jacques: «Pauvre malheureux! Je vais vite aller chercher quelque chose à manger et prévenir papa.»

L'étranger: «Non, non; ne dites pas que je suis ici. Ne dites rien. Je suis perdu si vous me dénoncez.»

Jacques: «Papa ne vous dénoncera pas. N'ayez pas peur. Attendez-nous.

Viens vite, Paul, apportons à manger à ce pauvre homme.»

Avant que l'étranger eût eu le temps de renouveler sa prière, les deux frères étaient disparus en courant. Le malheureux se laissa tomber; il fit un geste de désespoir.

«Perdu! perdu! dit-il. On va venir, et je n'ai plus de forces pour me relever. Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi! Après m'avoir sauvé de tant de dangers, ne me laissez pas retomber dans les mains de mes cruels bourreaux. Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, protégez-moi!»

Il serra, contre son coeur une petite croix de bois, la porta à ses lèvres, pria et attendit.

Quelques minutes à peine s'étaient écoulées, qu'il entendit marcher, parler, et qu'il vit les deux enfants, accompagnés d'un homme qui avançait à grands pas; les enfants couraient.

Dérigny, car c'était lui, approcha, et, avant de parler, il versa un verre de vin, qu'il fit avaler à l'infortuné, mourant de besoin; ensuite il lui fit boire une tasse de bouillon encore chaud, dans lequel il avait fait tremper une tranche de pain. L'inconnu mangeait avec avidité; ses regards exprimaient la reconnaissance et la joie.

«Assez, mon pauvre homme, dit Dérigny en lui refusant le reste du pain que les enfants avaient apporté. Trop manger vous ferait mal après un si long jeûne. Dans une heure vous mangerez encore. Essayez de vous lever et de venir au château.

—Le château de qui? Chez qui êtes-vous? dit l'étranger d'une voix faible.»

Dérigny: «Chez M. le général comte Dourakine.»

L'étranger: «Dourakine! Dourakine! Comment! lui, Dourakine? Est-il encore le brave, l'excellent homme que j'ai connu?»

Dérigny: «Toujours le meilleur des hommes! Un peu vif parfois, mais bon à se faire aimer de tout le monde.»

L'étranger: «Prévenez-le... Allez lui dire... Mais non; je vais essayer de marcher. Je me sens mieux.»

L'étranger voulut se lever; il retomba aussitôt.

«Je ne peux pas, dit-il avec découragement.»

Dérigny: «Voulez-vous qu'on le prévienne? Il est chez lui.»

L'étranger: «Je crois que oui; ce sera mieux. Dites-lui de venir, pour l'amour de Dieu et de Romane.»

Dérigny, trop discret pour interroger l'étranger sur sa position bizarre, salua et s'éloigna, emmenant les enfants. Il les envoya raconter à leur mère ce qui venait d'arriver, en leur défendant d'en parler à tout autre, et alla faire son rapport au général.

Le général: «Que diantre voulez-vous que j'y fasse? S'il est perdu dans mes bois, tant pis pour lui; qu'il se retrouve.»

Dérigny: «Mais, mon général, il est demi-mort de froid et de fatigue.»

Le général: «Eh bien qu'on lui donne des habits, qu'on le chauffe, qu'on le nourrisse. Tenez, voilà! prenez; il ne manque pas de manteaux, de fourrures. Qu'on le couche, s'il le faut. Je ne vais pas laisser mourir de faim, de froid et de fatigue, et à ma porte encore, un homme qui me demande la charité. Qui est-il? Est-ce un paysan, un marchand?»

Dérigny: «Je ne sais pas, mon général; seulement j'ai oublié de vous dire qu'il avait dit: «Dites-lui de venir pour l'amour de Dieu et de Romane.»

Le général, sautant de dessus son fauteuil: «Romane! Romane! Pas possible! Il a dit Romane? En êtes-vous bien sûr?»

Dérigny: «Bien sûr, mon général.

Le général: «Mon pauvre Romane! Je ne comprends pas... Mourant de faim et de fatigue? Lui, prince, riche à millions et que je croyais mort!»

Le général courut plutôt qu'il ne marcha vers la porte, dit à Dérigny de le guider, et marcha de toute la vitesse de ses grosses jambes vers le bois où gisait Romane.

Dès qu'il l'aperçut, il alla à lui, le souleva, l'embrassa, le soutint dans ses bras, et le regarda avec une profonde pitié mélangée de surprise.

«Mon pauvre ami, quel changement! quelle maigreur! Qu'est-il arrivé?»

Romane ne répondit pas et désigna du regard Dérigny, dont il ignorait la discrétion et la fidélité. Le général comprit et dit tout haut:

«Parlez sans crainte, mon pauvre garçon. Dérigny a toute ma confiance; il est discret comme la tombe, il nous viendra en aide s'il le faut, car il est de bon conseil.»

L'étranger: «Eh bien, mon cher et respectable ami, j'arrive de Sibérie, où je travaillais comme forçat, et d'où je me suis échappé presque miraculeusement.»

Le général fut sur le point, dans sa surprise, de laisser retomber Romane et de tomber lui-même.

«Toi, en Sibérie! Toi, forçat! C'est impossible! Viens te reposer chez moi; tu retrouveras tes idées égarées par la fatigue et la faim.» Romane: «Si l'on me voit entrer chez vous, la curiosité de vos gens sera excitée, mon respectable ami: je serai dénoncé, arrêté et ramené dans cet enfer.»

Le général vit bien au ton calme, au regard triste et intelligent de Romane, qu'il était dans son bon sens. Il réfléchit un instant et se tourna vers Dérigny.

«Comment faire, mon ami?»

Dérigny avait tout compris; son plan fut vite conçu.

«Mon général, voici ce qu'on pourrait faire. Je vais laisser mon manteau à monsieur, pour le préserver du froid, et je vais apporter quelque chose de chaud à prendre et de la chaussure, dont il a grand besoin. Et vous, mon général, vous vous en retournerez chez vous comme revenant de la promenade. Vous donnerez des ordres pour qu'on m'attelle un cheval à la petite voiture, vous voudrez bien ajouter que je vais à Smolensk chercher un gouverneur que vous faites venir pour vos neveux. Je partirai; au lieu d'aller à la ville, je ferai quelque lieues sur la route pour fatiguer le cheval, afin que les gens d'écurie ne se doutent de rien. Je reviendrai par le chemin qui borde les bois, et je prendrai Monsieur pour le ramener au château.»

Les yeux du général brillèrent; il serra la main de Dérigny. «De l'esprit comme un ange! Tu vois, mon pauvre Romane, que nous avons bien fait de le mettre dans la confidence. Prends le manteau de Dérigny, je lui donnerai un des miens.»

Romane: «Mais, mon cher comte, mes vêtements grossiers, usés et déchirés me donnent l'aspect de ce que je suis, un échappé de Sibérie.»

Le général: «Dérigny te donnera de quoi te vêtir, mon ami; ne t'inquiète de rien; il pourvoira à tout.»

Dérigny se dépouilla de son manteau et en revêtit Romane, qui lui exprima sa reconnaissance en termes énergiques mais mesurés. Le général s'éloigna pour aller aux écuries commander la voiture qui devait lui ramener son malheureux ami; Dérigny l'accompagna. Ils convinrent que Romane, qui parlait parfaitement l'anglais, et qui, en qualité de Polonais, avait du type blond écossais, passerait pour un gouverneur anglais que le général faisait venir pour ses neveux; Dérigny fut chargé de le prévenir de son origine et de son nom, master Jackson. Dérigny alla demander à la cuisine quelque chose de chaud avant de partir pour aller à la ville chercher le gouverneur anglais. On s'empressa de lui servir une assiette de soupe aux choux, bouillante, avec un bon morceau de viande; Dérigny l'emporta, compléta le repas avec une bouteille de vin, sortit par une porte de derrière, et courut rejoindre Romane, qu'il laissa manger avec délices ce repas improvisé. Avant de monter en voiture, il alla prendre les derniers ordres du général, reçut de lui un superbe manteau, et partit pour sa mission charitable, après en avoir prévenu sa femme, qui avait déjà été informée par Jacques de l'événement. Le général revint chez sa nièce et s'établit chez elle.