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Le Grand Écart

Chapter 11: VIII
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About This Book

Le récit suit Jacques Forestier, esprit vif et mélancolique, qui oscille entre raffinement esthétique et sentiment d'exil intérieur. À travers une suite d'épisodes, de souvenirs de voyages et de scènes mondaines, se dévoilent son désir implacable de beauté, son dégoût de soi et ses contradictions morales et politiques. Les rencontres d'enfance et d'adolescence, les obsessions pour des figures splendides et les menus rituels de la vie quotidienne tissent un portrait d'aliénation sensible : il accumule nostalgie et désirs inassouvis et vit comme dans une longue syncope où l'attente, la rêverie et l'ironie gouvernent ses gestes et ses échecs.

Germaine entra dans un bureau de poste et téléphona chez elle. Joséphine qui avait ordre de répondre à Osiris, le fameux soir, qu'elle n'avait pas vu madame sortir, lui raconta la rage du pauvre homme, ses recherches, ses prières, ses injures. Il avait brisé une glace et pleuré, car il était superstitieux. Il avait passé le dimanche à guetter le téléphone, les automobiles, à marcher de long en large. Enfin, le dimanche soir, il dit avec calme:

—Joséphine, que madame rentre ou ne rentre pas, je la quitte. Vous pourrez le lui annoncer de ma part. Vous me rangerez mes affaires. Je lui abandonne le reste. Qu'elle en fasse ce qu'elle veut.

—Ouf! soupira Germaine. Bonne chance.

Elle savait qu'une belle fille ne reste jamais dans l'embarras.

En rentrant elle trouva sa sœur.

—Avais-je assez prédit ce qui arrive, s'écria Loute. Nestor ne veut plus te revoir. Si on parle de toi, il crache.

—Qu'il crache, répondit Germaine. J'étouffe. Je rentre de la campagne avec Jacques. Nestor sent le renfermé.

—Comment vas-tu vivre?

—Ne t'inquiète pas, ma petite. D'ailleurs, Nestor est un papier à mouches; il colle. Je serais bien surprise qu'il n'essaye pas de revenir.

Osiris revint si vite qu'il croisa Loute qui sortait. Germaine, s'étant couchée, lui fit faire antichambre.

Lorsqu'il entra, il s'arrêta, s'inclina et vint s'asseoir sur une chaise au pied du lit.

—Ma chère Germaine, commença-t-il...

—C'est un discours?

Il prit une pose.

—Ma chère Germaine... entre nous c'est fini, fi-ni. Je t'ai écrit une lettre de rupture, mais comme je connais ta négligence et ta façon de lire les lettres, je suis venu te la lire.

—Savez-vous, dit-elle, que vous dépassez les bornes du ridicule?

—C'est possible, poursuivit Nestor, mais vous écouterez ma lettre.

Il la tira de sa poche.

—Je ne l'écouterai pas.

—Vous l'écouterez.

—Non.

—Si.

—Non.

—Bien. Je vous la lirai tout de même.

Elle se boucha les oreilles et chantonna. Osiris, d'une voix d'homme habitué à crier les cours de la Bourse, commença:

Ma pauvre petite folle...

Germaine éclata de rire.

—Madame rit, madame entend, remarqua Nestor. Donc je continue.

Mais, cette fois, Germaine chantait de toutes ses forces et la lecture devint impossible. Nestor posa la lettre sur sa cuisse.

—C'est entendu, dit-il, je m'arrête...

Elle déboucha ses oreilles.

—Seulement (il agitait son index en signe de menace), je te préviens que si tu ne me laisses pas lire, je pars. Et tu ne me reverras ja-mais.

—Puisque c'est ta lettre de rupture.

—Il y a rupture et rupture bredouilla cet homme qui possédait le génie du chiffre, c'est à dire de la poésie, et qui était complètement idiot en amour où la poésie n'existe pas.—Je désirais rompre gentiment, convenablement, et tu me chasses. Si encore je te demandais des comptes!

—Je n'ai pas de comptes à te rendre, s'écria Germaine, que cette comédie exaspérait, et si tu veux des comptes, en voilà: Oui, je te trompe. Oui, j'ai un amant. Oui, je couche avec Jacques. Et à chaque oui, elle tirait sur sa natte comme sur une sonnette.

—Par exemple! dit alors Osiris en se levant, reculant et clignant les yeux comme un peintre.

Et il accusa Germaine de détourner les soupçons sur un gamin serviable, d'espérer que lui, Osiris, courrait à sa recherche pendant qu'elle recevrait son véritable amant. Il ajouta qu'il n'était pas dupe; qu'il était peut-être l'homme riche qu'on roule, mais que c'était un métier d'être riche; un métier dur, qui exerce l'œil.

Germaine admirait. Malgré le théâtre qui présente des personnages de cette trempe, elle ne croyait pas qu'ils existassent.

—Vous êtes formidable, dit-elle, Nestor. Je couche avec Jacques. D'ailleurs (on sonnait) le voilà sans doute. Il déjeune. Cachez-vous et vous aurez la preuve.

Elle désirait rompre.

—Me cacher, ricana Osiris. C'est trop simple. Vous avez plus d'un tour dans votre sac et vous ferez des signes. Je reste.

Et, comme on entendait un bruit de porte, la voix de Jacques à la cantonade:—Mon cher Jacques, cria-t-il, savez-vous ce que Germaine invente?

Jacques entra.

—Vous couchez avec elle!

Jacques, au contact de Germaine, apprenait ses ruses. D'un coup d'œil, il comprit la scène et que sa maîtresse, morte de fatigue, avait vendu la mèche.

—Du calme, dit-il, monsieur Osiris. Vous savez que Germaine est taquine. Elle vous taquine parce qu'elle vous aime.

Il fit si bien, ce cœur pur, que Nestor resta déjeuner et ouvrit une boîte de cigares.

Reines d'Egypte! dans cette boîte richement peinte, on dirait vos petites momies avec des ceintures d'or.

Osiris mangeait, fumait, riait, et partit pour la Bourse.

Germaine boudait, reprochait à Jacques son adresse.

—Tu ne veux donc pas m'avoir seul?

—Je ne veux pas être responsable d'une chose si grave et que tu me la reproches un jour.

La ferme, les laitages, les œufs étaient loin.

Lorsque Lazare interrogea son frère, Nestor lui tapa sur l'épaule.

—Germaine est une originale, dit-il; c'est son charme. Nous ne la changerons pas. Elle était à sa ferme. Elle avait besoin de vaches. Nous autres, hommes de Bourse, nous n'y comprenons rien. Loute est plus simple, comment dirai-je... moins vive, moins pittoresque. Elle a, d'ailleurs, ses qualités. Je garde Germaine.

Cet épisode eut l'apparence de mettre encore Osiris de la partie. Insinuations, lettres anonymes le faisaient sourire d'un air supérieur comme s'il connaissait un secret grâce auquel Germaine pouvait donner prise aux mauvaises langues, mais à l'avantage de son riche amant.

Ce secret vague participait d'une supériorité de sa maîtresse, de son amour de la nature, de l'élevage des chiens.

Lui demandait-on: «Où est Germaine?» Il répondait: «Je la laisse très libre. Je ne m'en mêle pas.»

Loute était stupéfaite. Manquant d'aisance, de génie, elle trouvait sa sœur très forte.

VII

Les choses traînaient toujours comme du linge sale, des boîtes, des peignes dans une chambre d'hôtel. Jacques n'avait pas à souffrir de ce désordre. Il ne le voyait plus. Il ne voyait que par sa maîtresse, laquelle, depuis l'enfance, avait coutume de vivre ainsi.

Un nouvel élément vint ajouter au désordre.

Depuis trois semaines, Germaine recevait de mauvaises nouvelles de son père. Elle ne l'aimait pas et brûlait les lettres.

—Tu sais, disait Louise, nous, c'est notre métier de sortir le soir.

Mais Germaine, se trouvant plus «convenable», méprisait un peu Louise, et s'imaginait que dissimuler l'état du père Râteau la laisserait plus libre. Elle feignait même de croire que sa mère exagérait, s'affolait pour rien.

Un soir qu'elle s'habillait pour aller à une revue avec Jacques et Osiris, Jacques trouva un télégramme mal caché sous le téléphone: Père se meurt viens urgence embrasse. Elle le cachait afin de pouvoir se rendre au théâtre. Jacques le lui montra en silence.

—Laisse, dit-elle en rougissant ses lèvres qu'elle frottait ensuite l'une contre l'autre, j'irai demain.

Le père Râteau s'éteignit à onze heures, dans sa ferme, pendant l'entr'acte.

Depuis quinze jours, Mme Râteau lui lisait La Maison du Baigneur, où un plafond mécanique écrase Siete-Iglesias. Râteau mêlait ce chapitre et la réalité. Il se croyait Iglesias et mourut, véritablement écrasé par le plafond de sa chambre, se couchant par terre, plaçant sa figure de profil, essayant de tenir le moins de place possible, devant sa femme épouvantée.

M. Râteau léguait à sa femme ce qu'il tenait de sa fille et il exigeait qu'on l'inhumât dans le caveau familial, au Père-Lachaise. Osiris commanda un fourgon des pompes funèbres.

Loute était brouillée avec sa mère.

Comme Germaine refusait d'aller seule à la ferme chercher le corps, Jacques demanda rue de l'Estrapade un congé exceptionnel. Nestor prêterait sa voiture qui tenait mieux la route que la limousine. Le fourgon les devança d'une demi-journée.

Ce voyage à la ferme ne valait pas l'autre. Le chauffeur avait une petite glace lui permettant de voir dans son dos. Il importait qu'on se méfiât.

Germaine organisait le retour. Elle aimait sa mère. Elle la logerait à Paris une quinzaine. Elle louait au-dessus de son appartement trois pièces qui servaient de garde-meuble. Ordre était donné de descendre quelques meubles dans la lingerie et de garnir les trois pièces avec le reste. Mme Râteau posséderait son petit chez soi.

Sa fille calculait, projetait, s'attendrissait.

Incapable de feindre, sauf avec Nestor, elle ne versait pas une larme sur un père ivrogne qui l'avait trop battue. Elle voyait sa mère délivrée.

Mme Râteau vint à leur rencontre. Elle pleurait; d'une main tenant un mouchoir, de l'autre un éventail espagnol.

Depuis qu'elle ne travaillait plus elle se laissait pousser les ongles et, ne sachant où mettre ses mains, ne quittait jamais cet éventail. Son corps ressemblait au sac de loto. Elle avait des traits réguliers, ordinaires, de la couperose et une perruque blanche accusant son teint de juge anglais.

Sa fille présenta Jacques. La veuve leva sur lui l'œil des personnes atteintes du mal de mer.

Le cercueil occupait la salle où le jeune couple avait déjeuné, lors du Tour du Monde.

Germaine se tira de son rôle avec tact. Elle décida que Mme Râteau monterait dans l'automobile et que le fourgon suivrait.

Chaque fois que le mot fourgon était prononcé, Mme Râteau secouait la tête et répétait:

—Un fourgon... un fourgon.

Le retour fut pitoyable. Germaine frappait aux vitres. Elle modérait le chauffeur pour que M. Râteau pût suivre.

Tout à coup, elle se retourna, regarda par la lucarne et s'écria:

—Où est-il?

La route s'étendait à perte de vue, sans fourgon.

Ils firent halte et rebroussèrent chemin à la recherche du corps. On le retrouva. Il était en panne sur une traverse. Il s'agissait de changer une roue. Le cric fonctionnait mal. Jacques et le chauffeur durent se mettre à la besogne.

Après une heure de lutte que Mme Râteau encourageait en hochant la tête, fourbue de hoquet et de larmes, ils repartirent.

Par bonheur, le silence de Jacques énervait Germaine et elle le déposa rue de l'Estrapade, ce qui fait que les conducteurs des pompes funèbres purent un instant croire qu'ils conduisaient au Panthéon un mort illustre.

Le deuil de Mme Râteau occupa les couturiers et les modistes en vogue. Germaine, trouvant respectable d'avoir une mère veuve, la montra. Elle la conduisit chez ses fournisseurs. Mme Râteau goûtait ce luxe. Partout elle chiffonnait du crêpe. Elle en eut des robes, des peignoirs, des mantelets, des toques, des capes et des capelines. D'ailleurs, elle soignait son deuil et ne sortait jamais s'il menaçait de pleuvoir. Car, disait-elle, le crêpe, c'est déjeuner de soleil.

Mais, de même que sur les catafalques on n'hésite pas à poser une gerbe de couleurs vives, Mme Râteau ne renonçait pas à son éventail.

Un dimanche que Germaine l'emmenait à Versailles infligeant à Jacques cette corvée, le silence qui régna dans l'automobile jusqu'à la porte du Bois de Boulogne lui permit d'étudier l'éventail.

Il représentait la mort de Gallito.

Rien ne ressemble plus à un coucher de soleil qu'une corrida. Le taureau, inclinant gracieusement son cou puissant, son front large et frisé d'Antinoüs, regardait la foule et enfonçait sa corne droite dans le ventre du matador à la renverse. Au second plan, à gauche, un picador, sur un cheval ensanglanté, pareil au Christ d'Espagne, car on lui comptait les côtes, essayait de piquer la bête naïve qui secouait à l'encolure un bouquet de banderilles. Un homme escaladait l'enceinte à l'extrême gauche et, comme l'archer d'Egine qui, dit-on, tire à genoux pour remplir un angle, un valet des arènes, bossu, remplissait l'extrême droite avec sa bosse.

Jacques s'ennuyait. Le crêpe l'intimidait. Il n'osait prendre entre ses jambes les genoux de Germaine.

—Gallito, se répétait-il stupidement... Gallito, Gai, gai, gai. Et ce gai lui rappela les vers de Victor Hugo:

Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime, Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.

Aussi, les récita-t-il, à mi-voix, comme on fredonne.

—Qu'est-ce que tu récites? interrogea Germaine.

—Rien. Je me rappelais deux vers de Victor Hugo.

—Recommence-les.

Gall, amant de la reine alla, tour magnanime,
Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.

—Qu'est-ce que cela veut dire?

—Gall: un M. Gall, qui était l'amant de reine; alla: se rendit—tour magnanime: randonnée... généreuse—galamment: chevaleresquement—de l'arène, comme sur l'éventail de ta mère—à la tour Magne: une tour qui s'appelle Magne—à Nîmes, la ville.

—Anime la ville?

—Non. Nîmes, Nîmes, la ville de Nîmes.

—Et alors?

—Alors, rien.

—Il s'est payé la tête du monde, Victor Hugo, le jour où il a écrit ces vers.

—Mais c'est exprès, c'est une farce.

—Je ne la trouve pas drôle.

—Elle n'est pas faite pour être drôle.

—Je ne comprends plus.

—Ce sont deux vers pareils si on les écoute et différents si on les regarde.

—Explique.

—Ces deux vers au lieu de rimer au bout, riment d'un bout à l'autre.

—Alors, ce ne sont pas des vers, si c'est la même chose.

—Mais ce n'est pas la même chose puisqu'ils racontent une chose différente. C'est un tour de force.

—Je ne vois pas en quoi c'est un tour de force. J'en ferais à la douzaine, des tours de force, s'il suffisait de répéter la même chose deux fois de suite et de dire ce sont des vers.

—Voyons, ma petite Germaine, écoute; tu n'écoutes pas.

—Merci. Traite-moi d'imbécile.

—Oh! Germaine.

—N'en parlons plus, puisque je suis incapable de comprendre.

—Je n'ai jamais prétendu que tu étais incapable de comprendre. Tu me demandes de t'expliquer ces vers. Je te les explique et tu te fâches...

—Moi, je me fâche. Par exemple! Je m'en moque de ton Victor Hugo.

—D'abord, Victor Hugo n'est pas à moi. Ensuite, je t'aime. Ces vers sont stupides. N'en parlons plus.

—Tu ne les trouvais pas stupides il y a une minute. Tu les trouves stupides pour que je te laisse la paix.

—Nous ne nous sommes jamais disputés. Allons-nous le faire pour un motif aussi ridicule?

—À ton aise. Je te questionne doucement et comme tu penses à autre chose, que je te dérange, tu me donnes un morceau de sucre.

—Je ne te reconnais pas.

—Moi non plus.

Cette scène d'une qualité si basse, la première entre Germaine et Jacques, se déroulait depuis le Bois de Boulogne. Après son «moi non plus» Germaine se détourna et regarda les arbres. Mme Râteau s'éventait toujours.

Ils arrivèrent à Versailles, goûtèrent à l'Hôtel des Réservoirs sans que Germaine ni sa mère parlassent.

Pendant le retour, Germaine rompit le silence et, d'une voix soumise:

—Jacques, mon amour, ces vers...

—Oh!

—Veux-tu me les apprendre?

—Écoute. Je vais te les répéter en détail:

Gall-amant-de-la-reine-alla-tour-magnanime Galamment-de-l'arène-à-la Tour Magne-à Nîme.

—Tu vois bien que c'est la même chose.

—Mais non.

—Tu dis mais non et tu ne prouves rien.

—Il n'y a rien à prouver. C'est un exemple célèbre.

—Il est célèbre?

—Oui.

—Très célèbre?

—Oui.

—Alors, comment se fait-il que je ne le connaisse pas?

—Parce que tu ne t'occupes pas de littérature.

—C'est ce que je disais. Je suis une idiote.

—Écoute, Germaine, tu es le contraire d'une idiote, mais aujourd'hui, tu me fais peur. Tu essayes de me faire peur exprès.

—Il ne manquait plus que ça.

—Comme c'est triste de se blesser pour une histoire aussi niaise.

—Je ne te le fais pas dire.

—Assez. J'ai mal. Je demande le silence, à mon tour.

Ainsi continuèrent-ils jusqu'aux portes de s'enfoncer des épingles. Alors Mme Râteau sortit de son mutisme.

—Voyez-vous, mes enfants, dit-elle, en repliant son éventail, tout cela n'empêchait pas ce Gall d'être l'amant de la reine.

Ce mot d'une mère, atteste un sens parfait des réalités.

Mme Râteau parlait peu, mais bien. C'était soit: «Mon pauvre mari a été nettoyé en une heure», soit: «Quoi? Monsieur Jacques, Paris s'appelait Lutèce? Première nouvelle».

Comme elle louait une «superbe statue de Henri IV» Jacques lui demanda machinalement si cette statue était équestre. Elle hésita, pour répondre: «Comme ci, comme ça», définissant, du coup, le centaure.

Germaine se tenait les côtes. Mme Râteau se vexait. Jacques s'enlisait.

Le lendemain de l'affaire Gall, il se réveilla triste.

Comme un opéré pense à des boissons froides, comme un blessé de la moëlle épinière qui ne peut plus s'asseoir dessine des chaises, il songeait aux épouses discrètes qui aident le travail des hommes et fondent une famille. Mais il repoussait cette soif d'eau fraîche comme une soif d'alcool.

Une nuit, en étreignant Germaine, il lui chuchota qu'il souhaitait un enfant. Germaine avoua que cette douceur lui était interdite.

—J'en aurais déjà un, dit-elle, si c'était possible. Je me console en élevant des fox-terriers.

La pêche raconte son ver. Presque toutes en cachent. Pauvre Jacques; ce serait grande imprudence que de changer son sort contre celui des bêtes royales qu'il désire. Ne sentirait-on pas, à peine revêtue leur apparence, outre les imperfections qui échappent aux yeux entre les arbres d'un parc ou la fumée des bars, quelqu'infirmité profonde.

Ces poids successifs ne le détachaient en rien de Germaine. Au contraire. Il la plaignait. Il se plaignait donc. Son amour grandissait et somnolait comme un bébé qu'on berce.

Il y eut, chez Germaine, une suprise-partie. La bande Sucre-en-Poudre vint goûter à l'improviste.

Sucre-en-Poudre comptait soixante ans et en paraissait vingt-cinq. Son régime consistait à ne boire que du champagne et à ne jamais se coucher, sauf avec des jockeys ou des professeurs de danse. Elle tenait une fumerie d'opium. On y endossait des robes japonaises en crêpe de Chine. On fumait, pêle-mêle, sur une descente de lit. On écoutait feu Caruso chanter Paillasse.

Ce joli monde cria, sauta, boxa.

Vers sept heures, tous s'entassèrent dans un panier à salade que conduisait un chauffeur blanc, sourd, muet, aveugle, comme une statue de cocaïne.

Jacques et Germaine montant chez Mme Râteau l'aperçurent, de dos, assise. Seul l'éventail bougeait.

—Bonjour, maman.

—Bonjour, ma fille.

—Tu as une drôle de voix.

—Non... non.

—Si.

—Mais non...

—Mais si, Madame Râteau, vous avez une drôle de voix.

—Jacques le remarque, tu as quelque chose.

—Eh, bien, dit alors la veuve, puisque tu me pousses, j'avoue que je trouve étrange qu'on donne des fêtes sans me prier de descendre.

—Mais, voyons, maman, tu n'y penses pas. D'abord tu es en deuil (sa fille oubliait qu'elle partageait ce deuil), et ensuite, je ne peux tout de même pas te faire rencontrer avec Mlle Sucre.

Cet extraordinaire prétexte ouvrit à Jacques une porte secrète. Car, de même qu'une dame regarde un magazine sur la couverture duquel on voit cette dame regarder ce magazine et ainsi de suite jusqu'à un certain point où l'image s'arrête, faute de place, mais continue, de même, alors que nous croyons être arrivés au fond d'une classe sociale, il en existe encore une multitude capables de prononcer cette parole d'un roi: «Je me trouve plus loin de ma sœur que ma sœur de son jardinier chef.»

Jacques acceptait tout cela. Il vivait trop en sa maîtresse pour juger ses actes ou sa famille. Maintenant, c'est sa moitié sombre qui crache comme une seiche des nuages d'encre sur sa moitié claire. Après lui avoir envoyé des secours, elle l'aveugle doucement.

Louise s'offrait Mahieddine et Mahieddine Louise. Cet échange dépourvu d'amour les rendait gais. Ils poursuivaient parallèlement au drame Jacques-Germaine, une indécente partie de plaisir.

Louise recevait des chèques d'un prince étranger. Ce prince devait régner et sortait peu de son futur royaume. Il venait pour ces conférences où les grands se réunissent à Londres. Ensuite, il passait quinze jours chez Louise. Il racontait les secrets d'Europe et comment les rois puérils, parqués ensemble, se faisaient des mystifications et changeaient les bottines devant les portes. Même il l'écrivait et Mme Supplice disait souvent de sa voix d'extralucide:—Si jamais monseigneur lâche Louison, elle portera ses lettres à la frontière. Je m'étonne qu'un monseigneur écrive des choses pareilles. Elle les portera. Elle le tient.

En somme, Louise vivait libre, sauf aux grandes secousses politiques.

Le quinze de chaque mois, un officier à moustaches bleues entrait rue Montchanin, claquait des talons et lui remettait une enveloppe.

Mahieddine admirait son uniforme par le vasistas du cabinet de toilette.

Un matin, vers six heures, que Mahieddine s'habillait pour rejoindre Jacques, il eut l'idée d'une farce. Louise dormait. Il y avait sur la table de nuit une boîte pleine de monnaie et de bagues. Cette farce, plus ou moins drôle, consistait à laisser tomber bruyamment une pièce sur les autres et à réveiller ainsi la dormeuse en jouant au couple d'hôtel borgne.

Le sommeil possède son univers, ses géographies, ses géométries, ses calendriers. Il arrive qu'il nous reporte avant le déluge. Alors nous retrouvons une mystérieuse science de la mer. Nous nageons, et nous croyons voler sans effort.

Les souvenirs de Louise ne remontaient pas si loin. Le bruit de la pièce la tira d'une couche moins profonde du rêve.

—Gustave, soupira-t-elle, tu me laisseras de quoi déjeuner.

Elle soupirait dix ans avant.

Cet épisode émerveilla Mahieddine. Il riait seul dans la rue vide. Jacques l'attendait. Il raconta ce que soulève une pièce qui tombe dans un marécage endormi.

—Pauvre fille, dit Jacques, ne lui répète rien.

—Tu dramatises tout, criait Mahieddine. Tu as tort. Tu t'empoisonnes l'existence.

Dans le métro, Jacques s'aperçut qu'il avait oublié son bracelet-montre. Il ne voyait pas Germaine le lendemain. Le surlendemain, il alla rue Daubigny, à dix heures pour le reprendre.

Mme Supplice n'était pas dans sa loge. Il enfonça la clef, tourna, traversa le vestibule, ouvrit la porte. Que vit-il? Germaine et Louise.

Elles dormaient, enlacées comme des initiales, et même si curieusement que les membres de l'une semblaient appartenir à l'autre. Imaginons la reine de cœur sans robe.

En face de ces corps blancs épars sur le drap, Jacques devint stupide comme Perrette devant son lait répandu. Fallait-il tuer? C'eût été fort ridicule, et, en outre, un pléonasme. Il semblait impossible de faire ces mortes plus mortes. Sauf que Germaine remuait sa bouche ouverte et que Louise avait aux jambes des tics de chienne qui dort.

Une chose frappante était le naturel de ce spectacle.

On eût dit que les situations franches endimanchaient ces belles filles. Grandies dans le vice, elles y trouvent un délassement.

D'où remontent ces deux noyées? Sans doute arrivent-elles de loin. Toutes les vagues et toutes les lunes les roulent depuis Lesbos pour les étaler là, sous une écume de dentelles et de mousseline.

Jacques se sentit tellement gauche qu'il pensa partir sans laisser de traces. Mais comme Jésus ressuscite un pécheur, sa présence ressuscita Louise.

—C'est toi, maman? dit-elle, les yeux entr'ouverts.

Elle les ouvrit, reconnut Jacques et secoua Germaine.

Il fallait sourire ou battre. Jacques murmura:

—C'est du propre.

—Quoi, du propre? cria Germaine. Tu préférerais que je te trompe avec un homme.

Une femme de cette classe, si elle aime encore, cherche un mensonge. Mais sans le comprendre, elle n'aimait plus. Depuis le dimanche de la ferme, la chaudière éteinte, son cœur n'aimait que par habitude.

—Tu es jeune, conclut Louise en bâillant.

Jacques prit le bracelet-montre et se sauva.

Le sentiment de sa sottise lui apparut chez les Berlin. Après un sursaut individuel, il revoyait sous l'angle de Germaine. Il avait rapporté sa découverte à Mahieddine qui connaissait le commerce des amies.

—Tu te montes le bourrichon, dit-il. Les lois morales sont les règles d'un jeu auquel chacun triche, et cela depuis que le monde est monde. Nous n'y changerons rien. Va les rejoindre à quatre heures au skating. J'ai un cours. J'irai vous prendre à six heures.

Jacques se rasa, contempla le portrait myope, se félicita d'avoir comme rivaux un Osiris et une Louise, bâcla une version grecque et courut au skating. On y donnait un gala au bénéfice d'une oeuvre de musiciens.

VIII

Le roller-skating était comble. La rumeur de Vésuve des patins sur le béton remplissait les oreilles, même pendant les pauses. Un orchestre nègre alternait avec un orgue mécanique. Les nègres se jetaient des notes de trompette comme de la viande crue. Près de l'orgue qui vomissait par derrière un escalier de carton, une dame en deuil écrivait sa correspondance sur une petite table. Elle changeait les bandes. Une foule triste tournait, chacun croyant avoir autour de lui le vide. Au sous-sol on voyait un charmant tir en ardoises orné de pipes, de cibles rouges, d'un cortège de lapins, de palmiers, de zouaves. Le jet d'eau sur quoi sautille l'œuf était un tulipier dont le tireur coupe la tulipe. La dame du tir se penchait et le refleurissait. Des hommes en chandail jouaient au bowling. Du haut, ce bowling, entre deux musiques, faisait un bruit sourd d'embauchoirs qu'on lance aux quatre coins de la chambre.

Sur le balcon du pourtour qui dominait la salle, leurs rubans affolés par les ventilateurs, deux marins américains penchaient sur le gouffre les profils de Dante et de Virgile.

Le décor était d'oriflammes et de projections.

Un numéro consistait en une rétrospective du cancan. Huit femmes, survivantes de l'âgé d'or, secouaient un vrai poulailler sur des rythmes d'Offenbach.

Quelquefois on ne distinguait que leurs jambes noires dans une literie du Palais-Royal; quelquefois elles faisaient à pleines mains sauter leur pied en l'air comme un bouchon de champagne et la mousse des dessous les inondait. La naissance de Vénus, n'agite pas plus d'écume.

Cette danse touche le Parisien comme la corrida l'Espagnol. Elle s'achève sur le grand écart, un groupe de carte transparente, où, cassant son buste de cire, la vieille Môme Tour-Eiffel souriait, fendue en deux jusqu'au cœur.

Malgré la bousculade, Jacques trouva les jeunes femmes assises. Leur image d'idole hindoue à plusieurs membres le poursuivait. Il dut faire un effort pour les démêler.

—Tiens, dit Germaine, c'est trop froid; prends mon verre.

Jacques buvait, heureux de mettre dans sa bouche une paille avec laquelle Germaine avait bu, lorsqu'un choc défonça, contre la table, la palissade qui entoure la piste. Des mains rouges saisirent le bourrelet de peluche. Jacques leva les yeux. C'était Stopwell.

—Bonjour, Jacques! Vous excusez. Je patinais. Je vous ai reconnu. Je tombe comme la foudre. Je ne savais pas que vous fréquentiez le skating.

—Mais, cria Jacques, à cause de l'orgue qui empêchait de s'entendre, si vous le fréquentiez, vous, pourquoi ne vous y ai-je encore jamais vu?

—Je patinais ailleurs. Cette fois, je suis ici pour l'œuvre.

Il disparut sur la piste.

—Qui est-ce? demanda Germaine.

—C'est cet Anglais, ce terrible Anglais du Tour du Monde.

—Invitez-le, dit Louise, il est seul; vous ne l'avez même pas prié de s'asseoir à notre table.

C'est de la sorte que les nuages se groupent, que l'air fraîchit, que les plantes s'inclinent, qu'une couleur de perle oriente l'eau.

Jacques chercha Stopwell et Stopwell vint s'asseoir entre Germaine et Louise.

Comme dit Verlaine de Lucien Létinois: «Il patinait merveilleusement.» Il portait des knickerbockers, charmantes culottes anglaises qui se bouclent sous le genou et retombent sur la jambe, des bas écossais, une chemise molle, une cravate aux rayures de son club. Sa grâce, son aisance frappèrent Jacques.

Il le voyait toujours dans la boîte Berlin et, comme une toile qui donne peu de chose sans cadre, sans lumière, ne trouve sa force que définitivement encadrée, contre un mur, sous un éclairage cru, Stopwell prenait, au skating, un relief nouveau.

Germaine parla de l'élégance masculine. Jacques, agacé, prétendit que tous les hommes anglais ont une élégance régimentaire et que l'élégance française l'emporte par sa rareté même. Il cita l'accoutrement de tels membres du Jockey-Club dont la singularité charmante n'appartient qu'à eux. Il voulut faire comprendre la silhouette de feu le duc de Montmorency, élimé, taché, emportant son gibus à table.

Il manqua son but. Le malheur qui s'approche prive un homme de tous ses moyens.

Stopwell l'approuve. Stopwell parle. Il souligne ses fautes de français. C'est la première fois qu'il parle. Chez les Berlin, il ne daigne.

Il parle de l'Angleterre. C'est un marin qui parle de son navire, Jacques est juste; il le trouve noble. De son fauteuil d'extrême droite, il s'incline. Il baisse la tête.

Maintenant Stopwell l'écrase d'une réponse indirecte. Il parle d'élégance. Il coupe ses phrases de vous savez, gentils, terribles, comme sa poignée de main.

—Il y a de la véritable élégance à Londres, vous savez, dit-il. En face Rumpelmayer, par exemple, (il s'adresse aux femmes)... la petite échoppe du chapelier Lock. C'est une chose très noire et très petite; si petite, que les commis clouent les caisses dans la rue. Tout le charbon de l'Angleterre (et Stopwell prend la voix de Lady Macbeth lorsqu'elle prononce la phrase illustre: Tous les parfums de l'Arabie...), tout le charbon de l'Angleterre a fait ce petit diamant. Derrière sa vitrine, comme vous dites, on voit de très, très vieux couvre-chefs, des couvre-chefs d'un siècle, blancs de poussière. M. Lock ne les brosse jamais. Et si lord Ribblesdale essaye son chapeau... alors, vous savez... c'est mag-ni-fique.

Il scande ce magnifique et appuie sur le mag et le fique en enfonçant ses mains dans ses poches de pantalon, bourrées de chaînes et de clefs en nickel.

Les femmes se taisent.

Germaine boit ses paroles. Ses yeux chavirent. Jacques est éperdu, car, incorporé à cette femme qui se détache de lui sans transition, il se voit diminuer à mesure qu'elle s'éloigne. Pareil au savetier des Mille et une Nuits il réintègre sa forme primitive. Il redevient ce qu'il était avant leur amour.

Ce supplice physique et moral dépasse ses forces.

—Qu'avez-vous, mon petit Jacquot? demande Louise. Votre lèvre tremble.

Mais Germaine n'entend plus ni la question ni la réponse.

—Houp! ordonne Stopwell, qui se dresse sur ses roulettes, venez patiner avec moi.

Germaine quitte la table et le suit comme une esclave.

Jacques regarde la piste. Elle 's'allonge et se courbe dans des miroirs déformants. La musique aussi change comme quand on s'amuse à écouter un orchestre en se bouchant et se débouchant les oreilles. Il voit Peter et Germaine, moines du Gréco. Ils s'étirent, ils verdissent, ils montent au ciel, pâmés, foudroyés par les lampes au mercure. Ensuite ils roulent loin, très loin: une Germaine large, nabote; Stopwell devenu un fauteuil Louis-Philippe qui lancerait ses pieds à droite et à gauche. Le bar tangue. Louise approche le visage flou des films artistiques. Elle remue la bouche et Jacques n'entend aucune parole.

Il n'est plus richement emboîté par la personne de Germaine. Il sent ses os, ses côtes, ses cheveux jaunes, ses dents en pointe, ses taches de rousseur, tout ce qu'il déteste et qu'il ne constatait plus.

Sous les projecteurs de la valse qui l'étrangle, Germaine et Stopwell passent d'un bout du ring à l'autre, sur une jambe, les mains jointes, dans la pose de l'aurige. Stopwell bombe le torse. Il se croit Achille. Une seconde Jacques le trouve absurde et pense naïvement que Germaine va s'en apercevoir, fuir, revenir seule, avouer que c'était une farce.

Louise n'est pas méchante, mais elle est femme. Elle se souvient. Elle contemple complaisamment la victime.

Mahieddine arrive. Louise cligne de l'œil, abaisse les coins de la bouche et désigne du menton le couple qui valse.

Mahieddine répond à ces grimaces explicatives par une autre qui consiste à avancer la lèvre inférieure et à incliner la tête en ouvrant des yeux énormes.

La tête coupée de Jacques roule sur sa poitrine.

—Rentre-le, dit Louise à son amant. Il va tourner de l'œil.

Jacques refuse. Il n'est pas de ceux qui partent. Il est de la race maudite qui reste, qui boit la dernière goutte.

La valse cesse. Germaine et Stopwell rentrent en s'accrochant aux chaises et aux consommateurs. Germaine tombe sur une grosse dame. Elle rit. La dame l'insulte. Stopwell hausse les épaules. Le mari de la dame se lève. La dame le calme et l'oblige à se rasseoir.

Jacques devine la scène. Tout cela n'est pas très au point.

Louise, avec le même geste du menton, et comme à un enterrement on prévient l'ami bavard qu'il se trouve derrière un membre de la famille, montre à Germaine le malheureux.

—Il se remettra, dit-elle.

Ce mot était humain dans le sens où la loi estime pitoyable la balle que l'officier tire à bout portant sur un fusillé qui respire encore.

—Une cigarette? offre Stopwell.

Charmante attention des hautes œuvres.

La retraite jouée, ils sortirent. Ils montèrent dans l'automobile de Germaine. Jacques hissé, ballotté, sans force, voyait à droite et à gauche un décor trouble. Un profil: Mahieddine; l'Odéon, des affiches, le Luxembourg, la taverne Gambrinus, le bassin. On reconduisait Stopwell.

L'automobile s'arrêta près du Panthéon. Stopwell descendit. Comme Jacques restait à sa place:

—Allons, dit Germaine, tu dors? On arrive.

Il balbutia, sauta, rentra en silence avec Stopwell. Mahieddine retournait chez Louise.

Peter regagna sa chambre et Jacques la sienne. Là, tombant à genoux devant le lit, il évacua les larmes qui tendaient une loupe d'eau entre ses cils et lui montraient un univers grotesque.

Jacques ne comprenait pas comment il pourrait vivre, se coucher, se lever, se laver, travailler, continuer, avec une souffrance incroyable et qui semblait à peine pouvoir s'endurer une heure.

Il s'excusa, ne dîna pas, se coucha. Il espérait la trêve du sommeil.

Le sommeil n'est pas à nos ordres. C'est un poisson aveugle qui monte des profondeurs, un oiseau qui s'abat sur nous.

Il sentait nager le poisson en cercle, hors des limites. L'oiseau fermait ses ailes, se posait au bord de l'insomnie, tournait le cou, se lissait les plumes, piétinait, n'entrait pas.

Jacques retenait sa respiration d'oiseleur. Enfin, l'oiseau prenait son élan, fuyait, et Jacques restait en face de l'impossible.

Impossible. C'était impossible. À cause de cette vitesse acquise du cœur de Germaine, Jacques ne pouvait distinguer aucune transition.

Il avait vu, d'une seconde à l'autre, un visage à des kilomètres. Il avait senti molle une main qui cherchait hier encore la sienne. Son regard avait rencontré, à la place de l'œil qui câline, l'œil qui inspecte.

Il se répétait: C'est impossible. Je rêve. Stopwell méprise les femmes et feint le reste par une pose d'Oxford. Il est vierge. Il fait la grimace dès qu'on parle d'amour physique. «Ça ne se fait pas», dit-il, et il ajoute: «Comment peut-on se coucher avec les autres?»

Même si Germaine éprouve un caprice, elle rencontrera le vide.

Stopwell se méfie de la France. Sur l'autre bord de la Manche, son père le pasteur, son équipe de foot-ball et son régiment le regardent. L'alerte n'aura pas de suite.

Soudain, une épaisseur habite ses yeux. Ses mâchoires se contractent. L'oiseau est dans le piège, le poisson dans le bocal. Il dort.

Il rêve. Il rêve qu'il ne rêve pas et que Stopwell, qui porte une jupe d'Écossais, le force à croire qu'il rêve. Ensuite, il patine, il vole. Il vole autour du skating où poussent des arbres. Stopwell cherche à l'humilier, dit à Germaine qu'il rêve, qu'il ne vole pas réellement. Germaine sautille auprès de Stopwell à l'aide d'une ombrelle. Cette ombrelle leur sert de parachute. La jupe de Stopwell devient très longue, avec une traîne.

Germaine, accompagnée par un orgue d'église, chante l'Honorât Silencieux. Ce titre dépourvu de sens en possède un dans le rêve.

Jacques tombe. Il arrive au fond d'un trou de linge. Il est réveillé. Il entend Mahieddine qui se couche. C'est donc le matin. Il se rendort. Il retrouve le skating. Sa piste tourne. C'est ainsi que Stopwell a l'air de patiner. Il dénonce le subterfuge à Germaine. Elle rit, l'embrasse. Il est heureux.

Petitcopain le secoue pour l'étude. Il se lève, passe de l'eau froide sur sa figure.

Un à un, comme des soldats à l'appel, ses souvenirs endormis se réveillent et se rangent en peloton. Le souvenir du skating à son tour. Mais à peine se trouve-t-il là, que les autres rapetissent. Lui seul grandit, gonfle, devient colosse.

Les assassinés peuvent vivre sans comprendre leur blessure tant que le couteau y reste. L'enlève-t-on? Le sang coule et les chairs travaillent.

L'eau froide ôte à Jacques le couteau.

Il décide, bien que Germaine dorme à cette heure, de courir se faire embrasser, gronder, fermer sa plaie.

Au réveil, c'est en nous l'animal, la plante qui pensent. Pensée primitive sans le moindre fard. Nous voyons un univers terrible, parce que nous voyons juste. Peu après l'intelligence nous encombre d'artifices. Elle apporte les petits jouets que l'homme invente pour cacher le vide. C'est alors que nous croyons voir juste. Nous mettons notre malaise sur le compte des miasmes du cerveau qui passe du rêve à la réalité.

Jacques se rassurait. L'étude était à neuf heures. Il y serra la main de Peter. À dix heures, il se jeta dans une automobile, acheta des fleurs en route, et s'arrêta chez Germaine.

Joséphine ouvrit, surprise. Germaine dormait.

—Je la réveillerai, dit-il.

Jacques entra. Germaine, reportée en arrière par le songe, présentait son ancien visage. Il le détaillait, se réjouissait. Il posa les fleurs fraîches sur ses joues.

Elle était de ces personnes alertes qui se réveillent vite.

—C'est toi! dit-elle; tu n'es pas fou de déranger le monde à une heure pareille.

—Je ne tenais plus, répondit-il. J'avais rêvé que tu me quittais. J'ai sauté dans un fiacre.

Germaine n'hésite pas à briser un cœur. Elle partage avec les domestiques cette opinion qu'une chose précieuse, brisée, se recolle.

—Tu n'as pas rêvé, mon bonhomme. Garde ton bouquet. Je suis franche. J'aime Peter et il m'aime. Tu en trouveras douze qui me valent. Laisse-moi dormir.

Elle se tourna vers le mur. Jacques se coucha par terre et sanglota.

—Dis donc, fit Germaine, ce n'est pas un hôpital, cette chambre. Je déteste les hommes qui pleurent. Retourne rue de l'Estrapade et travaille. Tu ne mènes pas l'existence d'un élève qui prépare des examens.

Jacques suppliait. Elle avait pris cette paraffine, ce masque contre les gaz, des gens qui n'aiment plus.

Elle mesurait l'amour de Jacques aux siennes. Elle pensait que cette crise passerait en un jour. Elle sonna.

—Joséphine, apportez un peu de cognac à Monsieur Jacques.

Elle imitait le dentiste qui sait que l'extraction tourne le cœur, provoque un ébranlement vite disparu.

Jacques buvait, pour lui plaire. Joséphine le souleva, lui donna son feutre, sa canne, le poussa dehors, toujours comme le domestique du dentiste. Il connaît les suites du choc opératoire mais doit introduire un nouveau client qui s'impatiente.

De cette minute, la vie de Jacques fut voilée comme une roue de bicyclette après une chuté, comme une plaque de photographie lorsqu'on entr'ouvre l'appareil.

—Sois bon avec lui répétait Mme Berlin au professeur, il souffre.

—De quoi?

—Laisse. Les femmes devinent certaines choses.

Car elle poursuivait son roman.

Mahieddine continuant de voir Louise, ses départs et ses retours déchiraient Jacques. Ce voisinage le consolait mal.

Attendre est la plus minutieuse occupation. Le cerveau, comme une ruche le jour de l'essaimage, se vide et ne conserve que les éléments d'un travail sans joie. Si nos sens frivoles le dérangent, les abeilles de la douleur les paralysent. Il faut attendre, attendre, attendre; manger machinalement pour donner des forces à l'usine des faux bruits, des faux calculs, des faux souvenirs, des faux espoirs.

Que faisait Jacques? Il attendait.

Qu'attendait-il? Un miracle. Un signe de Germaine, un pneumatique.

Couché sur son lit, le cœur noué comme ces nœuds de marine que les mouvements de la corde lâchent ou contractent, il guettait la porte cochère, le télégraphiste qui monte les dépêches aux étages.

Il inventait les bruits de la voûte et de l'escalier. Les bruits distincts s'évanouissaient dans le corridor.

Sortait-il? Il n'osait rentrer. Il demandait à la concierge:

—A-t-on monté un pneumatique pour moi?

—Non, Monsieur Forestier, répondait-elle.

Alors, il pensait que la concierge pouvait n'avoir pas vu le télégraphiste. Il comptait jusqu'à douze sur chaque marche. Son esprit crédule imaginait que, pendant cette opération, le pneumatique pourrait naître sur sa table, spontanément.

Un matin, il le reçut. Viens à cinq heures, chez Louise, écrivait Germaine, j'ai à te parler.

Il l'embrassa, le plia, l'enferma contre la photographie myope et, même dans la suite, ne le quitta jamais.

Comment patienter jusqu'à cinq heures?

Il remua, il parla, il tua un peu le temps qui le tuait beaucoup.

Stopwell l'évitait, ne le rencontrait qu'à table. Mahieddine le crut guéri, Mme Berlin, héroïque. Ses amours avec Jacques lui apparaissaient comme celles du duc de Nemours et de la princesse de Clèves.

À quatre heures, Jacques se rendit rue Montchanin.

Il y trouva les deux femmes. Louise feignait de se polir les ongles. Germaine marchait de long en large. Elle portait une coiffure qui lui découvrait les oreilles, des boucles d'oreilles, un visage neuf, un costume tailleur à carreaux noirs et beiges que Jacques ne connaissait pas.

—Assieds-toi, dit-elle. Tu sais ma franchise. Je ne suis pas de ces femmes qui dissimulent. Stopwell ne veut pas... elle insista: il ne veut pas que nous nous mettions ensemble sans que tu le saches et que tu l'acceptes. J'avoue ne pas connaître beaucoup d'amis qui agiraient de la sorte. Nous devons dîner ce soir à Enghien. Est-ce oui ou non?

—Allons... mon petit Jacques, dit Louise, en arrêtant son polissoir... allons, un joli geste.

Elle ne se sentait pas mécontente.

Ce joli geste exaspéra Jacques. Il retrouva des forces pour répondre:

—Il n'y a pas de jolis gestes, Louise. Ce sont les ministres et les dames patronnesses qui font de jolis gestes. Je m'incline. On n'empêche pas les cœurs.

Il reste un espoir sous la guillotine, puisque si le couperet se détraque, la justice fait grâce. Jacques espérait encore que sa grandeur d'âme toucherait Germaine et la ramènerait à lui.

—Serrons-nous la main, dit-elle.

Il reconnut la poignée de main anglaise.

—Un peu de thé? demanda Louise.

—Non, Louise... non. Je rentre.

Il ferma les yeux. Sous ses paupières, à force d'avoir regardé la robe de Germaine, il traduisait son damier en rouge, glissant lentement vers la droite, se reformant à gauche et glissant encore.

Rue de l'Estrapade, Jacques frappa chez Stopwell.

—Stopwell, déclara-t-il, elle m'a tout avoué; elle est libre.

Peter crut-il qu'elle avait tout avoué, ou profita-t-il d'une occasion pour donner le coup de lance?

—Nous sommes des gentlemen. Il faut que vous sachiez que je ne soupçonnais pas qu'il y eût une femme dans la chambre de Maricelles. J'entendais remuer. Je croyais surprendre Petitcopain.

Après ces phrases incompréhensibles, Jacques se retrouva dans le corridor comme lorsqu'on y est à colin-maillard et que des joueurs vous étourdissent.

Mahieddine sortait. Jacques l'en empêcha et le cuisina. Il apprit que le soir de Germaine rue de l'Estrapade, pendant le rite de la pendule, Stopwell, prévenu par Petitcopain, entra chez Maricelles et s'excusa. Germaine le retint, lui dit qu'elle attendait Jacques, l'interrogea sur le nombre des élèves, le travail, les collèges d'Angleterre. Stopwell trouvait que les collèges de France manquent de sport et lui demanda si elle était sportive. Elle répondit que non. Elle se contentait du patinage à roulettes. Elle indiqua leur skating.

—Je me sauve, s'écria Stopwell, car j'ai peur que Forestier ne remonte. Il est susceptible, savez-vous. Il croirait que je suis venu exprès. Promettez-moi de ne pas lui dire que j'ai ouvert cette porte.

Jacques se souvint de ses plaisanteries, de l'Anglais du Tour du Monde.

Il réintégra sa chambre. Sur le plus propre de ses souvenirs, il venait de trouver une tache.

Et voici où nous le rencontrons au commencement de ce livre. Il se cambre. Il résiste. Redevenu Jacques, il se regarde dans le miroir.

Un miroir n'est pas l'eau de Narcisse; on n'y plonge pas. Jacques y ppuie le front et son haleine cache cette figure pâle qu'il déteste.

Lunettes noires ou mélancolie éteignent les couleurs du monde; mais, au travers, le soleil et la mort se peuvent regarder fixement.

Il envisagea donc le suicide sans grimace, comme un voyage de luxe. Ces voyages paraissent irréels. On se force pour les préparatifs.

Jacques craignait les fins ignobles. Il revoyait le journaliste de Venise, vert et joufflu. Il se rappelait un suicidé après les courses de Maisons-Lafitte, au bord de la Seine, les tempes en marmelade, avec des pieds de danseur à cause des remous de l'eau où il flottait à demi.

La veille, un docteur, locataire du cinquième, déplorait le nombre des décès par les stupéfiants. Il racontait l'histoire d'une de ses clientes lui téléphonant, la nuit, presque folle. Son amant, qu'elle croyait endormi, était mort. Il avait prisé trop de poudre.

Le docteur arrive, habille le cadavre et le porte, bras-dessus bras-dessous, dans un fiacre, jusqu'à une clinique complaisante, pour sauver cette femme mariée, éteindre le scandale autour d'un nom d'industriels connus.

Jacques se décide.

Il alla, vers onze heures du matin, au skating. La salle déserte changeait d'air. Le barman balayait son bar. Jacques lui dit bonjour et, fort rouge, commença:

—Vous savez que je ne me drogue jamais.

—Oui, monsieur Jacques, répondit le barman, qui connaissait la phrase des novices.

—Vous en avez? C'est pour une Russe.

Le barman passa derrière sa caisse, tendit le cou pourvoir s'ils étaient seuls, descendit d'un dressoir le Jéroboam qui l'ornait, ôta le fond postiche et demanda:

—Combien en désirez-vous? Quatre grammes? douze grammes?

—Donnez-moi dix grammes.

Le barman compta dix petites enveloppes à vingt francs l'une, empocha deux billets et recommanda la plus extrême prudence.

—Comptez sur moi, dit Jacques qui mit les doses dans sa poche, lui serra la main et quitta le skating.

Pour sortir plus vite, il traversa la piste. Cette piste était sa Place de Grève. Elle affermit sa résolution.

Il rentra tranquillement comme quelqu'un qui, possédant billet et place de sleeping, n'a plus à se préoccuper des ennuyeux détails du voyage.

IX

Malgré la différence des classes, la vie nous emporte tous ensemble, à grande vitesse, dans un seul train, vers la mort.

La sagesse serait de dormir jusqu'à cette gare terminus. Mais, hélas, le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré à ce qui ne devrait nous servir que de passe-temps qu'il est dur, le dernier jour, de boucler nos valises.

Pour peu que le couloir reliant les classes rapproche clandestinement deux âmes et les mélange, la certitude que la fin du voyage ou que la descente de l'une d'elles en route anéantira l'idylle, rend la perspective du but intolérable. On voudrait de longues haltes en rase campagne. On regarde la portière qui est, à cause du mouvement des fils télégraphiques, une harpiste maladroite, travaillant un arpège et le recommençant toujours.

On essaye de lire; on approche. On envie ceux qui, à la minute de mourir, pensant comme Socrate au coiffeur pour Phédon et au coq pour Esculape, mettent sans effroi leurs affaires en ordre.

Jacques, trop seul, se jetait du train en marche. Ou bien, peut-être, ce scaphandrier qui étouffe dans le corps humain veut-il s'en dévêtir. Il cherche le signal d'alarme.

Il se déshabilla, écrivît quelques lignes sur un bloc qu'il mit en évidence et déplia les paquets de poudre.

Il les vida par le coin dans une vieille boîte de cigarettes. Le contenu scintillait comme du mica.

Il avait sur un meuble, habitude prise chez Stopwell, une bouteille de whisky, un siphon et un verre. Il versa du whisky, mélangea la poudre et but d'une traite. Ensuite, il alla s'étendre.

L'invasion se fit de tous les côtés à la fois. Sa figure durcissait. Il se souvint d'une sensation analogue chez le dentiste. Il touchait d'une langue pâteuse des dents étrangères enchâssées dans du bois. Un froid de chlorure d'éthyle vaporisait ses yeux et ses joues. Des vagues de chair de poule parcouraient ses membres et s'arrêtaient autour du cœur qui battait à se rompre. Ces vagues allant, venant, des orteils à la racine des cheveux, imitaient la mer trop courte et qui ôte toujours à une plage ce qu'elle donne à l'autre. Un froid mortel remplaçait les vagues; il jouait, s'épanouissait, disparaissait et reparaissait, comme les dessins de la moire.

Jacques sentait un poids de liège, un poids de marbre, un poids de neige. C'était l'ange de la mort qui accomplissait son œuvre. Il se couche à plat ventre sur ceux qui vont mourir, et pour les statufier guette leur moindre distraction.

La mort l'envoie; on dirait ces ambassadeurs extraordinaires qui épousent à la place des princes. Aussi le font-ils avec indifférence.

Un masseur n'est plus touché par la peau des jeunes femmes. L'ange travaille froidement, cruellement, patiemment, jusqu'au spasme. Alors, il s'envole.

Sa victime le devinait implacable, pareil au chirurgien qui donne le chloroforme, aux boas qui, pour manger une gazelle, se dilatent peu à peu comme une femme qui accouche.

«L'homme de neige... l'homme de neige...» Une rengaine confuse charmait ses oreilles. On parle aux enfants de l'homme au sable, quand ils veulent rester le soir avec les grandes personnes et perdent pied dans des sommeils naïfs. Le menton qui leur touche la poitrine les réveille, les ramène ahuris à la surface.

Jacques entendait une voix qui modulait: «L'homme de neige... de neige... de neige...» Il ne fallait pas s'y laisser prendre et Jacques faisait la planche, la tête en arrière, les oreilles sourdes plongées seules dans l'élément inconnu. Car le travail de l'ange avait ceci de terrible qu'étant illimité il se produisait dessus, dessous et à l'intérieur. Il n'était pas brutal; l'ange se reposait et reprenait de plus belle.

Entre la décision de se noyer, l'acte et les surprises qu'il réserve à l'organisme, que de distances! Bien des faibles, à peine l'eau entre-t-elle dans leurs narines, nagent, ou, ne sachant pas nager, inventent désespérément la natation.

La peur gagnait Jacques. Il voulut prier, joindre les mains. Elles étaient lourdes, intransportables.

Un bras mort sur lequel on a dormi se charge vite d'eau de Seltz; il pétille et peut obéir. Les mains de Jacques demeuraient inertes.

Les mouvements qu'on exécute en aéroplane ne se constatent pas. L'appareil reste immobile. Enfermé dans le casque et les lunettes, on voit les maisons qui rapetissent et qui enflent, une ville morte que son fleuve divise. Cette ville se balance ou dresse une carte d'atlas contre un mur. Soudain, le looping nous la montre peinte au-dessus de nos têtes. Ce jeu du monde autour des pilotes s'accompagne d'angoisse. Le ventre s'évanouit. Les oreilles se bouchent. Le vertige traverse la poitrine de son fil à couper le beurre. Il arrive d'atterrir en se croyant à mille mètres d'altitude: on prend les bruyères pour une forêt.

Jacques, sur son lit, commençait à embrouiller ses symptômes avec les phénomènes extérieurs. Les cloisons respiraient. Le bruit de la pendule sortait tantôt de l'encrier, tantôt de l'armoire. La fenêtre était close ou grande ouverte sur un ciel d'étoiles. Le lit glissait, penchait, se tenait en équilibre instable. Il retombait et se recabrait lentement.

Le cerveau de Jacques devint plus lucide, malgré un murmure de ruche. Il vit Tours, sa pauvre mère ouvrant la dépêche, se pétrifiant, son père bouclant des sacs.

«Voilà la fin, pensa-t-il. La mort nous montre toute notre existence.» Mais il ne voyait rien d'autre. Sa mère changeait de figure. C'était Germaine. C'était Germaine ou sa mère. Puis Germaine seule, qu'il avait un mal atroce à se rappeler. Il confondait sa bouche et ses yeux avec les yeux et la bouche d'une Anglaise, une des bêtes de son désir, entrevue au Casino de Lucerne. Le tout fut englouti par un édelweiss. Il contemplait à la loupe cette petite étoile de mer en velours blanc qui poussé sur les Alpes. Il avait neuf ans. On manqua le train de Genève parce qu'il trépignait, qu'il voulait qu'on lui en achetât un.

Les souvenirs... se disait-il. Voilà les souvenirs.

Mais il se trompait. L'édelweiss termina la séance.

Les bêtes nocturnes se cachent le jour; un incendie les chasse de leurs trous. La fin d'une corrida mêle le public des places de soleil et des places d'ombre; le tumulte de la drogue mêlait en Jacques sa moitié d'ombre et sa moitié de lumière. Il ressentait vaguement un dégoût, un désastre étrangers au drame physique. Il ne se souvenait ni de son cœur gaspillé, ni de ses semaines crapuleuses; il les vomissait comme un ivrogne rejette le vin qu'il oublie avoir bu.

Jacques s'élève. Il perd ses bornes. Il voit le dessous des cartes. Il n'a pas conscience du système qu'il bouleverse, mais il se pressent une responsabilité. La nuit du corps humain possède ses nébuleuses, ses soleils, ses terres, ses lunes. Un esprit moins esclave d'une matière engourdie devine combien le mécanisme de l'univers est simple. S'il ne l'était pas, il se détraquerait. Il est simple comme la roue. Notre mort détruit des univers et les univers de notre ciel sont à l'intérieur d'un personnage dont la taille déconcerte. Dieu contient-il le tout? Jacques retombe.

Les spéculations de cette envergure sont fréquentes chez les intoxiqués. Elles illusionnent bien des médiocres sur leur intelligence. Ils s'imaginent résoudre les problèmes éternels.

Après une accalmie, les moires, les frissons, les crampes recommençaient. Jacques se sentait de moins en moins de force pour la lutte. Des sources de sueur trouaient son corps. Le cœur battait peu. Il le sentait battre d'autant moins qu'il venait de battre trop. Il touchait des épaules sous l'ange. Il enfonçait. L'eau montait plus haut que ses oreilles. Cette phase fut interminable.

Jacques ne résistait plus.

—La... la... la... disait l'ange, vous voyez bien qu'on y arrive... que ce n'est pas si pénible...

Jacques répondait:

—Oui... oui... c'est très facile, très facile..., attendait sans révolte.

Enfin, pareil au voilier torpillé, devenu lourd comme un immeuble, saluant et s'enfonçant de biais dans la mer, Jacques coula.

Il n'est pas mort.

L'ange exécute on ne sait quel contre-ordre.

Petitcopain revient d'un bal d'internes (son premier bal), à cinq heures du matin, et, moitié pour prendre des allumettes, moitié pour établir la preuve de son exploit, trouvant de la lumière sous la porte, entre chez Jacques.

Il voit ce faux cadavre, le bloc sur lequel Jacques avait écrit, réveille Mahieddine, Stopwell, les Berlin, le docteur du cinquième.

On fit des bouillottes, des cataplasmes. On frictionna Jacques. On lui versa du café noir entre les dents. On ouvrit la fenêtre.

Mme Berlin, qui se croyait la cause du suicide, pleurait à chaudes larmes. Berlin drapait une couverture sur ses épaules.

Les secours s'organisèrent. On chercha une garde. À huit heures, le docteur affirma que Jacques était sauf.

À quoi devait-il de vivre? À un filou. Encore une fois, mais à rebours, le sauvait sa moitié d'ombre. Le barman lui ayant vendu un mélange assez inoffensif.

X

La convalescence fut longue, car le sang empoisonné lui donna la jaunisse. Après la jaunisse se déclarèrent à la jambe gauche les symptômes d'une névrite qui se dissipa. Il en aimait les blessures aiguës qui seules distraient d'une idée fixe et que la médecine nomme exquises, les admirant à l'égal d'une enluminure de missel.

Malgré la disparition décente du champion de saut, la rue de l'Estrapade augmentait son épuisement.

Enfin, comme il devenait transportable, sa mère qui habitait l'hôtel et le veillait depuis trente jours, assistée de Petitcopain, l'emporta en Touraine.

C'est là que, désintoxiqué du poison et des remèdes, Jacques se réveille une après-midi de février.

Le papier qui couvre sa chambre représente une vieille chasse à courre. Les braises sont intenses, fourrées, zébrées, félines de loin, et terribles si on approche, comme une figure de tigre. Sa mère tricote près de la chaise-longue.

Jacques prolonge l'engourdissement. Il feint de sommeiller encore. Il empêche ses souvenirs d'enfance de gêner ses souvenirs nouveaux.

Il pousse interminablement, maladroitement, des pièces d'échecs: Germaine, Stopwell, Osiris, Jacques Forestier. Il corrige ses fautes, combine des coups impossibles.

Ce jeu l'éreinte et lui gâche ses petites forces de convalescent. Après quelques secondes, l'échiquier se brouille; Osiris, Stopwell, Germaine l'entourent. Il est battu, toujours battu.

Jacques se demande s'il n'y a pas maldonne, si Germaine n'était pas une contrefaçon de ses désirs, pipés par une ressemblance. Mais non. Le désir ne trompe pas. Elle est bien de la race.

Car c'est une race sur la terre; une race qui ne se retourne pas, qui ne souffre pas, qui n'aime pas, qui ne tombe pas malade; une race de diamant qui coupe la race des vitres.

Jacques en adorait de loin le type. C'est la première fois qu'il s'y frotte.

Que peuvent une Germaine, un Stopwell l'un contre l'autre? Mais Stopwell peut rayer, jusqu'à l'âme, Petitcopain.

Race fleuve aussi. Petitcopain et Jacques sont de la race noyée. Jacques s'en tire à bon compte. Un peu plus, il y restait. D'ailleurs, à quoi bon le repêchage? Qu'un de ces fleuves coule, qu'une de ces pierres miroite, il y courra fatalement.

Hé bien! non. Il luttera. La volonté change les lignes de nos mains. À force de digues on détourne le sort. Ulysse s'attache; il s'attachera. Dans un foyer, il fuira les sirènes. Il est facile de les reconnaître. Si on décide de ne plus prêter une oreille crédule on découvre vite la vulgarité de leur répertoire musical.

Le diamant, qu'est-ce? Un fils de charbonniers, devenu riche. Ne lui sacrifions pas notre chance. Ni fleuve, ni diamant. L'eau molle et l'eau dure n'auront plus ses larmes.

Ainsi Jacques se fait des mots. Il croit fixer un type, cerner l'ennemi, le voir en face, ligoter le fantôme, se mettre en garde contre un danger connu.

Les mots fleuve, diamant, vitre, sirène, sont des fétiches nègres. Mieux vaudrait un signalement. Mais quel signalement? Le vrai monstre a beaucoup trop de têtes différentes. Leur multitude cache son corps.

Jacques bouge, regarde sa mère en souriant. Elle se lève. Elle va faire une maladresse charmante, avouer sa jalousie.

—Jacques, dit-elle, mon Jacques, il ne faut plus te tourmenter pour une mauvaise femme.

Jacques lâche ses résolutions d'un seul coup. Il se contracte, se révolte. Mme Forestier se rassoit. Il cherche sur la table un porte-carte, l'ouvre, tire par bravade la photographie de Germaine. Que voit-il? Une actrice. Il ferme les yeux. Sa martingale réapparaît. Il s'y accroche, Sa mère pardonne et, pour rompre le silence:

—Tu te souviens d'Idgi d'Ybreo à Mürren?

Elle compte ses mailles...

—Le journal annonce sa mort au Caire.

Cette fois, Mme Forestier lâche son ouvrage. Jacques se renverse. Des larmes coulent sur ses joues, des larmes profondes.

—Jacques... mon ange... s'écrie-t-elle. Qu'y a-t-il? Jacques!

Elle l'embrasse, l'enferme dans son châle. Il sanglote sans répondre.

Il voit un lit. Contre ce lit, le Dieu Anubis se dresse. Il a une tête de chien. Il lèche une petite figure toute froide, toute noble, déjà momifiée par la douleur.

ÉPILOGUE

Au bout du mois, Jacques se trouvait plus valide qu'avant sa maladie, car le repos d'une maladie soigne les nerveux. Il lui fallait reprendre ses études. On décida qu'il retournerait à Paris avec sa mère, qu'ils y habiteraient en ménage et que Mme Forestier logerait un répétiteur. Jacques avait suggéré ce système. Il se sentait encore trop déséquilibré pour vivre sans appui. Il savait que sa mère et lui s'entremeurtriraient sans doute, mais un point fixe d'amour, de respect, lui signalerait la moindre dérive. Sa propre nature n'était pas assez droite pour l'avertir. Elle penchait et dérivait sans secousses.

M. Forestier n'avait plus besoin de fil à plomb. Il donna sa femme à son fils. Il irait les voir en mai.

Le matin du retour à Paris, Jacques, à son regret de n'y pas débarquer seul, comprit combien la présence de Mme Forestier serait indispensable. Il suffoquait. Il n'osait se mettre à la foule. Il entrait mal dans la mer. Il la retrouvait froide et folle.

Mme Forestier devait aérer l'appartement, s'entendre avec du personnel, ôter la lustrine et le camphre. Jacques la rejoindrait à sept heures pour dîner en ville.