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Le grand voyage du pays des Hurons

Chapter 8: TABLE
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About This Book

A French Recollet offers a travel account to the Huron country combining voyage narrative with systematic ethnographic description. The text details settlements, dwellings, agriculture, hunting, fishing, local plants and animals, and food preparation, and examines social organization, gendered labor, childrearing, marriage practices, councils, warfare, ceremonies, dances, songs, healing rites, and funerary customs. Practical observations on travel and intercultural encounters accompany reflections on faith and missionary aims. A practical vocabulary of Huron words is appended to assist visitors, producing a comprehensive survey of material, social, and ritual life in the region.

The Project Gutenberg eBook of Le grand voyage du pays des Hurons

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Title: Le grand voyage du pays des Hurons

Author: Gabriel Sagard

Release date: December 12, 2007 [eBook #23828]
Most recently updated: December 27, 2011

Language: French

Credits: Produced by Rénald Lévesque. This file was produced from
images generously made available by the Bibliothèque
nationale de France (BnF/Gallica)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES HURONS ***



NOTE DU TRANSCRIPTEUR.

Pour rendre la lecture plus abordable, nous avons éliminé les grands "s" et la confusion générée par l'ancien usage des u-v, et des i-j. Pour le reste, nous avons adhéré à l'orthographe, la ponctuation et l'accentuation (ou son absence) originales.




LE GRAND VOYAGE

DU PAYS DES HURONS,

Situé en l'Amerique vers la Mer
douce, és derniers confins
de la nouvelle France,
dite Canada.

Où il est amplement traité de tout ce qui est du pays, des moeurs & du naturel des Sauvages, de leur gouvernement de façons de faire, tant dedans leurs pays, qu'allans en voyages; De leur foy & croyances; De leurs conseils & guerres, & de quelque genre de tourmens ils font mourir leurs prisonniers. Comme ils se marient & eslevent leurs enfants; De leurs Medecins, & des remedes dont ils usent à leurs maladies: De leurs danses & chansons; De la chasse, de la pesche, & des oyseaux & animaux terrestres & aquatiques qu'ils ont; Des richesses du pays; Comme ils cultivent leurs terres, & accommodent leur Menestre. De leur deuil, pleurs & lamentations, & comme ils ensevelissent & enterrent leurs morts.

Avec un Dictionnaire de la langue Huronne, pour la commodité de ceux qui ont à voyager dans le pays, & n'ont d'intelligence d'icelle langue.

Par F. Gabriel Sagard Theodat, Recollet de
S. François, de la Province de S. Denys en France.

A PARIS

Chez Denys Moreau, rue S. Jacques, à
la Salamandre d'Argent.


M. DC. XXXII.
Avec Privilege du Roy.



AU ROY

DES ROYS,

ET TOUT PUISSANT

Monarque du Ciel & de la terre,
JESUS-CHRIST, Sauveur
du monde.

'EST à vous, ô Puissance & bonté infinie! à qui je m'adresse, & devant qui je me prosterne la face contre terre, & les joues baignées d'un ruisseau de larmes, que fluent sans cesse de mes deux yeux, par les ressentimens & amertumes de mon coeur vrayement navré, & à juste titre affligé, de voir tant de pauvres ames Infideles & Barbares tousjours gisantes dans les espaisses tenebres de leur infidelité. Vous sçavez (ô mon Seigneur & mon Dieu) que nous avons porté nos voeux depuis tant d'annees dans la nouvelle France, & fait nostre possible pour retirer les ames de cet esprit tenebreux; mais le secours necessaire de l'ancienne nous a manqué, Seigneur, nos prieres & nos remonstrances ont de peu servy. Peut-estre, ô mon tres-doux JESUS, que l'Ange tutelaire que vous luy avez donné, a empesché le secours que nous en esperions pour la nouvelle, coulans doucement dans le coeur & la pensee de ceux qui avoient quelque affection pour le bien du pays, que les tracas, les distractions & les divers perils qui fuyuent & sont annexez à la poursuitte d'un si grand bien, estoient souvent cause (aux ames foibles dans la vertu) d'en remporter des fruicts contraires à la vertu. Si cela est, faite ô mon Dieu, s'il vous plaist, que l'Ange de la nouvelle France remporte la victoire contre celuy de l'ancienne car bien que quelques uns en fassent mal leur profit, beaucoup en pourront tirer de l'advantage assisté de ce grand Ange tutelaire, & principalement de vous, ô mon Dieu, qui pouvez tout, & de qui nous esperons tout le bien qui en peut reussir; il y va de vostre gloire & de vostre service. Ayez donc pitié & compassion de ces pauvres ames, rachetées au prix de vostre sang tres-precieux, ô mon Seigneur & mon Dieu, afin que retirées des tenebres de l'infidelité, elles se convertissent à vous, & qu'apres avoir vescu jusques à la mort, dans l'observance de vos divins preceptes, elles puissent aller jouyr de vous dans l'eternité, avec les Anges bien-heureux en Paradis. Où je prie vostre divine Majesté me faire aussi la grace d'aller, apres avoir vescu icy bas par le moyen de vos graces, dans la mesme grace, en l'observance de mon Institut, & de vos divins commandemens.




TABLE

DES CHAPITRES

contenus en ce Livre.

Chap. 1. Voyage du pays des Hurons, situé en l'Amerique, vers la mer douce, és derniers confins de la nouvelle France, dite Canada.

Chap. 2. De nostre commencemens, & suitte de nostre voyage.

Chap. 3. De Kebec, demeure des François & des Pères Recollets.

Chap. 4. Du Cap de Victoire aux Hurons, & comme les Sauvages se gouvernent allans en voyage & par pays.

Chap. 5. De nostre arrivée au pays des Hurons, quels estoient nos exercices, & de nostre manière de vivre & gouvernement dans le pays.

Chap. 6. Du pays des Hurons, & de leurs villes, villages & cabanes.

Chap. 7. Exercice ordinaire des hommes & des femmes.

Chap. 8. Comme ils défrischent, sement & cultivent leurs terres & apres comme ils accommodent le bled & les farines, & de la façon d'apprester leur manger.

Chap. 9. De leurs festins & convives.

Ch. 10. Des danses, chansons & autres ceremonies ridicules.

Ch. 11. De leur mariage & concubinage.

Ch. 12. De la naissance, amour & nourriture que les sauvages ont envers leurs enfans.

Ch. 13. De l'exercice des jeunes garçons & jeunes filles.

Ch. 14. De la forme, couleur & stature des Sauvages, & comme ils ne portent point de barbe.

Ch. 15. Humeur des Sauvages, & comme ils ont recours au Devins, pour recouvrer les choses desrobées.

Ch. 16. Des cheveux, & ornements du corps.

Ch. 17. De leurs conseils & guerres.

Ch. 18. De la croyance & foy des Sauvages, du Createur, & comme ils avoient recours à nos prieres.

Ch. 19. Des ceremonies qu'ils observent à la pesche.

Ch. 20. De la santé & maladie des Sauvages & de leurs Medecins.

Ch. 21. Des deffuncts, & comme ils pleurent & ensevelissent les morts.

Ch. 22. De la grand' feste des morts.

SECONDE PARTIE.

Où il est traité des Animaux terrestres, & aquatiques, & des Fruicts, Plants & Richesses qui se retreuvent communément dans le pays de nos Sauvages; puis de nostre retour de la Province des Hurons en celle de Canada, Avec un petit Dictionaire des mots principaux de la langue Huronne, necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle, & ont à traiter avec les dits Hurons.

Chap. 1. Des Oyseaux.

Chap. 2. Des Animaux terrestres.
Chap. 3. Des Poissons, & bestes aquatiques.
Chap. 4. Des Fruicts, Plantes, Arbres & Richesses du pays.
Chap. 5. De nostre retour du pays des Hurons en France, & de ce qui nous arriva en chemin.




PRIVILEGE DU ROY.

OUYS par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre. A nos amez & feaux Conseiller, les gens tenans nos Cours de Parlemens, Maistres des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Prevost de Paris, Baillifs, Seneschaux, & autres nos Justiciers & Officiers qu'il appartiendra salut. Nostre bien amé Fr. Gabriel Sagard, Recollet, nous a fait remonstrer qu'il a composé un livre intitulé, Le grand Voyage du pays des Hurons situé en l'Amerique, vers la mer douce, és derniers confins de la nouvelle France, avec un Dictionnaire de la langue Huronne. Lequel il desireroit mettre en lumiere, s'il avoit sur ce nos lettres. A ces causes, desirans bien, & favorablement traiter ledit suppliant, & qu'il ne soit frustré des fruicts de son labeur, luy avons permis, permettons & octroyons par ces presentes, de nos graces speciales, d'imprimer ou faire imprimer en telle marge & caractere que bon luy semblera ledit livre, iceluy mettre & exposer en vente & distribuer durant le temps de dix ans, deffendant à tous Imprimeurs & autres personnes de quelque qualité & condition qu'elle soient, d'imprimer, ou faire imprimer, mettre ny exposer en vente ledit livre, sans le congé & permission dudit exposant, ou de celuy ayant charge de luy, sur peine de confiscation d'iceux livres, d'amende arbitraire, & à tous despens, dommages & interest envers luy; à la charge d'en mettre deux exemplaires en nostre bibliotheque publique. Si vous mandons que du contenu en ces presentes vous fassiez, souffriez & laissiez jouyr & ce faire souffrir & obeyr tus ceux qu'il appartiendra, en mettant au commencement ou à la fin dudit livre ces presentes, ou bref extraict d'icelles, voulons qu'elles soient pour deuëment signifiées: Car tel est nostre plaisir. Donné à Paris le 20 jour de Juillet, l'an de grace 1632 & de nostre regne le 23.

Par le Conseil,

Huot.



J'ay sous-signé, consens que le sieur Denys Moscait, lequel j'ay choysi pour mon Imprimeur & Libraire, puisse imprimer mon livre, intitulé le grand voyage des Hurons, à la charge de recevoir de moy, un nouveau consentement, toutes les fois qu'il le voudra réimprimer. Et à ces conditions je luy remets mon Privilège que j'ay obtenu du Roy, pour imprimer mondit livre. Fait à Paris ce 19 Juillet 1612.

FR. GABRIEL SAGARD, Recollet.




Achevé d'imprimer pour la premiere fois le 10 jour d'Aoust 1632.




Approbation des Peres de l'Ordre.

Nous soussignez, Professeurs en la saincte Theologie, Predicateurs & Confesseurs des Peres Recollets de la province de S. Denys en France. Certifions avoir leu un livre intitulé, Voyage du pays des Hurons, situé en l'Amerique, vers la mer douce, és derniers confins de la nouvelle France, dite Canada. Où il est traité de tout ce qui est du pays, & du gouvernement des Sauvages, avec un Dictionaire de la langue Huronne, Composé par Fr. Gabriel Sagard Theodat, Religieux de nostre mesme Ordre & Institut. Auquel nous n'avons rien trouvé contraire à la Religion Catholique, Apostolique & Romaine: ains tres utile & necessaire au public. En foy de quoy nous avons signé de nostre main. Fait en nostre Couvent de Paris le cinquiesme jour de juillet 1632.

Fr. IGNACE I I CAULT, quisup. Gardien du Couvent des Recollets de Paris.

Fr. JEAN MARIE L'ESCRIVAIS, quisup.

Fr. ANGE CARRIER, quisup.



A TRES-ILLUSTRE,

Genereux & puissant Prince

HENRY

DE LORRAINE,

Comte d'Arcourt.

ONSEIGNEUR,

C'est un sujet puissans, & un object ravissant, que l'oeil & la presence d'un Prince, qui n'a d'affection que pour la vertu. Si je prens la hardiesse de m'adresser à vostre grandeur, pour luy faire offre (comme je fais en toute humilité) de mon petit Voyage des Hurons. La faute, si j'en commets, gaigné & doucement charmé par vostre vertu, en doit estre attribuée à l'esclat brillant de vostre mesme vertu. A quel Autel pouvois-je porter mes voeux plus méritoirement qu'au vostre? En qui pouvois-je trouver plus d'appuy contre les envieux & mal-veillans de mon Histoire, qu'en un Prince genereux & victorieux comme vous, dont les vertus sont tellement admirées entre les Grands, qu'elles semblent donner loix aux Princes plus accomplis. Sous l'aisle de vostre protection (si vous l'en daignez honorer) MONSEIGNEUR, ce mien petit traité peut sans crainte des envieux, favorablement par-courir tout l'Univers. Vostre naissance & extraction de la tres-ancienne, auguste & Royale maison de Lorraine, qui a autre-fois passé les mers, subjugué les Infideles, & possedé, comme Roy, un si grand nombre d'annees, tous les lieux saincts de la Palestine, vous donne du credit, & faict voler vostre nom parmy toutes les Nations de la terre: de sorte que l'on dict d'elle, qu'elle a tousjours esté saincte, & n'a jamais nourry de monstre dans son sein. C'est une remarque & un honneur eternel, que je prie Dieu vous conserver.

Acceptez donc, (MONSEIGNEUR) les bonnes volontez que j'ay pour vostre Grandeur en ce petit present, en attendant que le Ciel me fasse naistre d'autres moyens plus propres, pour recognoistre les obligations que vous avez acquises sur nostre Religieuse Maison, & sur moy particulierement, qui seray toute ma vie,

MONSEIGNEUR,

Vostre tres-humble serviteur en
JESUS-CHRIST, Fr. Gabriel
Sagard, indigne Recollet.

De Paris ce 31
Juillet, 1632.




AU LECTEUR

'Est une vérité cogneuë de tous, & des Infideles mesmes (disoit un sage des Garamantes au Grand Roy Alexandre) Que la perfection des hommes ne consiste point à voir beaucoup, ny à sçavoir beaucoup; mais en accomplissant le vouloir & bon plaisir de Dieu. Cette pensee a repu longtemps mon esprit en suspens à sçavoir, si je devois demeurer dans le silence, ou agreer à tant d'ames religieuses & seculieres, qui me sollicitoient de mettre au jour, & faire voir au public, le narré du voyage que j'ay fait dans le pays des Hurons; pource que de moy-mesme je ne m'y pouvois resoudre. Mais enfin, apres avoir consideré de plus pres le bien qui en pouvoit reussir à la gloire de Dieu, & au salut du prochain, avec la licence de mes Supérieurs j'ay mis la main à la plume, & décrit dans cet' Histoire & Voyage des Hurons, tout ce qui se peut dire du pays & de ses habitants. La lecture duquel sera d'autant plus agreable à toutes conditions de personnes, que ce livre est parsemé de diversité de choses les unes belles & remarquables en un peuple Barbare & Sauvage, & les autres brutales et inhumaines à des creatures qui doivent avoir de la raison & recongnoistre un Dieu qui les a mis en ce monde, pour jouyr apres d'un Paradis. Quelqu'un me pourra dire que je devois me servir du stile du temps, ou d'une bonne plume, pour polir & enrichir mes memoires, & leur donner jour au travers de toutes les difficultez que les esprits envieux (aujourd'huy trop frequens) me pourroient objecter & en effet, j'en ay eu la pensee, non pour m'attribuer le merite & la science d'autruy; mais pour contenter les plus curieux & difficiles dans les entretiens du temps. Au contraire, j'ay esté conseillé de suyvre plustost la naïfveté & simplicité de mon stile ordinaire, (lequel agréera tousjours d'avantage aux personnes vertueuses & de merite) que de m'amuser à la recherche d'un discours poly et fardé, qui auroit voilé ma face, & obscurcy la candeur & sincerité de mon Histoire, qui ne doit avoir rien de vain ny de superflu.

Je m'arreste icy tout court, je demeure icy en silence, & preste mon oreille patiente aux advertissements salutaires de quelques zelans, que me diront que j'ay employé & ma plume & mon temps, dans un sujet qui ne ravist pas les ames comme un autre sainct Paul, jusqu'au troisiesme Ciel. Il est vray, j'advouë mon manquement & mon démerite; mais je diray pourtant, & avec verité, que les bonnes ames y trouveront dequoy s'edifier, & louer Dieu qui nous a fait naistre dans un pays Chrestien, où son sainct nom est recogneu & adoré, au prix de tant d'Infideles qui vivent & meurent privez de sa cognoissance & se son Paradis. Les plus curieux aussi, & les moins devots, qui n'ont autre sentiment que de se divertir, & d'apprendre dans l'Histoire l'humeur, le gouvernement, & les diverses actions & ceremonies d'un peuple Barbare, y trouveront aussi dequoy se contenter & satisfaire, & peut-étre leur salut, par la reflection qu'ils feront eux-mesme.

De mesme, ceux qui poussez d'un sainct mouvement desireront aller dans le pays pour la conversion des Sauvages, ou pour s'y habituer & vivre Chrestiennement, y apprendront aussi quels seront les pays ou ils auront à demeurer, & les peuples avec lesquels ils auront à traiter, & ce qui leur sera besoin dans le pays, pour s'en munir avant que de se mettre en chemin. Puis nostre Dictionaire leur apprendra d'abord toutes les choses principales & necessaires qu'ils auront à dire aux Hurons, & aux autres Provinces & Nations, chez lesquels cette langue est en usage, comme Petuneux, à la Nation Neutre, à la Province de Feu, à celle des Puants, à la Nation des Bois, à celle de la Mine de cuyvre, aux Yroquois, à la Province des Cheveux Relevez, & à plusieurs autres. Puis en celle des Sorciers, de ceux de l'Isle, de la petite Nation & des Algoumequins, qui la sçavent en partie, pour la necessité qu'ils en ont, lors qu'ils voyagent, ou qu'ils ont à traiter avec quelques personnes de nos Provinces Huronnes & Sedentaires.

Je responds à vostre pensee, que le Christianisme est bien peu advancé dans le pays, nonobstant nos travaux, le soin & la diligence que les Recollets y ont apporté, bien loin des dix millions d'ames que nos Religieux ont baptizé à succession de temps dans les Indes Orientales, & Occidentales, depuis que le bien-heureux Frere Martin de Valence, & les compagnons Recollets y eurent mis le pied, & fait les premiers la planche à tous nos autres Freres, qui y ont à present un grand nombre de Provinces, remplies de Couvents, & en suitte à tous les Religieux des autres Ordres, qui y ont esté depuis.

C'est nostre regret & nostre desplaisir de n'y avoir pas esté secondez, & que les choses n'y ont pas si heureusement advancé, comme nos esperances nous promettoient, foiblement fondees sur des Colonies de bons & vertueux François qu'on y devoit establir, sans lesquelles on n'y advancera jamais gueres la gloire de Dieu & le Christianisme n'y sera jamais bien fondé. C'est mon sentiment & celuy de tous les gens de bien non seulement; mais de tous ceux qui se gouvernent tant soit peu avec la lumiere de la raison.

Excuse, si le peu de temps que j'ay eu de composer & dresser mes Memoires & mon Dictionaire (apres la resolution prise de les mettre en lumiere) y a fait escouler quelques legeres fautes ou redites: car y travaillant avec un esprit preoccupé de plusieurs autres charges & commissions, il ne me souvenoit pas souvent en un temps, ce que j'avois composé & escrit en un autre. Ce sont fautes qui portent le pardon qu'elles esperent de vostre charité, de laquelle j'implore aussi les prieres, à ce que Dieu m'exempte icy de peché, & me donne son Paradis en l'autre.



VOYAGE DU PAYS

des Hurons situé en l'Amerique, vers
la mer douce, és derniers confins de
la nouvelle France, dite Canada.

CHAPITRE PREMIER.

LLEZ par tout le monde, & preschez l'Evangile à toute creature, dit notre Seigneur. C'est le commandement que Dieu donna à ses Apostre, & ensuitte aux personnes Apostoliques, de porter l'Evangile par tout le monde, pour en chasser l'Idolatrie, & polir les moeurs barbares des Gentils, & eriger les trophees des victoires de sa Croix par son Evangile & la predication de son sainct nom. La vanité de sçavoir & apprendre les choses curieuses, & les moeurs & diverses façons de philosopher, ont poussé ce grand Thianeus Appollonius de ne pardonner à aucun travail, pour se remplir & rendre illustre par la cognoissance des choses les plus belles & magnifiques de l'Univers & c'est ce qui le fit courir de l'Egypte toute l'Afrique, passer les colonnes d'hercules, traiter avec les grands hommes, & sages d'Espagne, visiter nos Druides és Gaules, couler dans les delices de l'Italie, pour y voir la politesse, grandeur & gentillesse de l'Empire Romain, de là se couler dans la Grece, puis passer l'Elespong, pour voir les richesses d'Asie, & enfin penetrant les Perses, surmontant le Causase, passant par les Albaniens, Scythes, Massagettes: bref, apres avoir connu les puissans Royaumes de l'Inde, traversé le grand fleuve Phison, arriva enfin vers les Brachmanes, pour ouyr ce grand Hyarcas philosopher de la nature & du mouvement des astres: & comme insatiable de sçavoir, apres avoir couru toutes les provinces où il pensa apprendre quelque chose d'excellent, pour se rendre plus divin parmy les hommes; de tous ses grands travaux ne laissa rien de memorable qu'un chetif livre, contenant les dogmes des Pytagoriens, fagoté, polly, doré, qu'il feignoit avoir appris dans l'Entre trophonine, qui fut receu avec tant d'applaudissement des Anciates, que pour éternizer sa memoire ils le consacrerent au plus haut feste de leur plus magnifique Temple.

Ce grand homme, qui avait acquis par ses voyages tant de suffisance & d'experience, que les Princes, & entr'autres l'Empereur Vespasien, estimoit son amitié de telle sorte, que, soit que ou par vanité, ou à bon escient, qu'il desira se servir de luy en la conduite de son grand Empire, il le convia de s'en venir à Rome avec ses attrayantes paroles, qu'il luy feroit part de tout ce qu'il possedoit, sans en exclure l'Empire, pour monstrer l'estime qu'il faisoit de ce grand personnage; neantmoins il croyoit n'avoir rien remarqué digne de tant de travail, puis qu'il n'avoit pu rencontrer une egalité de justice (à son advis) en l'economie du monde, puisque par tout il avoit trouvé le fol commander au sage, le superbe à l'humble, le querelleur au pacifique, l'impie au devot. Et ce qui luy touchoit le plus le coeur, c'est qu'il n'avoit point trouvé l'immortalité en terre.

Pour moi, qui ne fus jamais d'une si enragee envie d'apprendre en voyageant, puis que nourry en l'escole du Fils de Dieu, sous la discipline reguliere de l'ordre Séraphique sainct François, où l'on apprend la science solide des Saincts, & hors celle-là tout ce qu'on peut apprendre n'est qu'un vain amusement d'un esprit curieux. J'ay voulu faire part au public de ce que j'avois veu en un voyage de la nouvelle France, que l'obeyssance de mes Supérieurs m'avoit fait entreprendre, pour secourir nos Peres qui y estoient desja, pour tascher à y porter le flambeau de la cognoissance du Fils de Dieu, & en chasser les tenebres de la barbarie & infidelité suyvant le commandement que nostre Dieu nous avoit faict en la personne de ses Apostres, afin que comme nos Peres de nostre seraphique Ordre de sainct François, avoient les premiers porté l'Evangile dans les Indes Orientales & Occidentales & arboré l'estendart de nostre redemption és peuples qui n'en avoient jamais ouy parler, ny en cognoissance, à leur imitation nous y portassions nostre zele et devotion, afin de faire la mesme conqueste, & eriger les mesmes trophees de nostre salut, où le Diable avoit demeuré paisible jusqu'à present.

Ce ne sera pas à l'imitation d'Appollonius, pour y polir mon esprit, & en devenir plus sage, que je visiteray ces larges provinces, où la barbarie & la brutalité y ont pris tels advantages, que la suitte de ce discours vous donnera en l'ame quelque compassion de la misere & aveuglement de ces pauvres peuples, où je vous feray voir quelles obligations nous avons à nostre bon JESUS, de nous avoir delivrez de telles tenebres & brutalite, & poly nostre esprit jusqu'à le pouvoir cognoistre et aymer, & esperer l'adoption de ses enfans. Vous verrez comme en un tableau de relief & en riche taille douce, la misere de la nature humaine, viciee en son origine, privee de la culture de la foy, destituee des bonnes moeurs, & en proye à la plus funeste barbarie que l'esloignement de la lumiere celeste peut grotesquement concevoir. Le recit vous en sera d'autant plus agreable par la diversité des choses que je vous raconteray avoir remarquees, pendant environ deux ans que j'y ay demeuré, que je me promets que la compassion que vous prendrez de la misere de ceux qui participent avec vous de la nature humaine, tireront de vos coeurs des voeux, des larmes & des souspirs, pour conjurer le Ciel à lancer sur ces coeurs des lumieres celestes, qui seules les peuvent affranchir de la captivité du Diable, embellir leurs maisons de discours salutaires, & polir leur rude barbarie de la politesse des bonnes moeurs, afin qu'ayans cogneu qu'ils sont hommes, ils puissent devenir Chrestiens, & participer avec vous de cette foy qui nous honore du riche titre d'enfans de Dieu, coheritiers avec nostre doux JESUS, de l'heritage qu'il nous a acquis au prix de son sang, où se trouvera cette immortalité veritable, que la vanité d'Appollonius apres tant de voyages n'avoit pu trouver en terre, où aussi elle n'a garde de se pouvoir trouver.




De nostre commencement, & suitte de
nostre voyage.

CHAPITRE II.

OSTRE Congregation s'estant tenue à Paris, j'eus commandement d'accompagner le Pere Nicolas, vieil Predicateur, pour aller secourir nos Peres, qui avoient la mission de la conversion des peuples de la nouvelle France. Nous partismes de Paris avec la benediction de nostre R. Pere Provincial, le dix huictiesme de Mars mil six cens vingt-quatre, à l'Apostolique, à pied & avec l'equipage ordinaire des pauvres Pere Recollets Mineurs de nostre glorieux Pere S. François. Nous arrivasmes à Dieppe en bonne santé, où le navire fretté & prest, n'attendoit que le vent propre pour faire voile, & commencer nostre heureux voyage: de sorte qu'à grand peine pûmes-nous prendre quelque repos, qu'il nous fallut embarquer le mesme jour de nostre arrivee, de sorte que nous partismes dés la my nuict avec un vent assez bon mais qui par sa faveur inconstante nous laissa bien tost, & fusmes surpris d'un vent contraire, joignant la coste d'Angleterre, que causa un mal de mer fort fascheux à mon compagnon, qui l'incommoda fort & le contraignit de rendre le tribut à la mer; qui est l'unique remede de la guerison de ces indispositions maritimes. Graces è nostre Seigneur, nous avions desja scillonné environ cent lieuës de mer, avant que je fusse contrainct à ces fascheuses maladies; mais j'en ressentis bien depuis, & peut dire avec verité, que je ne me fusse jamais imaginé que le mal de mer fust si fascheux & ennuyeux comme je l'experimentay, me semblant n'avoir jamais tant souffert corporellement au reste de ma vie, comme je souffris pendant trois mois six jours de navigation, qu'il nous fallut (a cause des vents contraires) pour traverser ce grand & espouventable Ocean, & arriver à Kebec, demeure de nos Peres.

Or pour ce que le Capitaine de nostre vaisseau avoit commission d'aller charger du sel en Brouage, il nous y fallut aller, & passer devant la Rochelle, à la rade de laquelle nous nous arrestâmes deux jours, pendant que nos gens allerent negocier à la ville pour leurs affaires particulieres. Il y avoit là un grand nombre de navires Hollandoises, tant de guerre que marchands, qui alloient charger du sel en Brouage, & à la riviere Suedre, proche de Mareine: nous en avions desja trouvé en chemin, environ quatre vingts ou cent en diverses flottes, & aucun n'avoit couru sus-nous, entant que nostre pavillon nous faisoit cognoistre; il y eut seulement un pirate Hollandois qui nous voulut attaquer & rendre combat, ayant desja à ce dessein ouvert ses sabors, & fait boire & armer ses gens; mais pour n'estre assez forts, nous gaignasmes le devant à petit bruit, ce miserable traisnoit desja quant-&-soy un autre navire chargé de sucre & autres marchandises, qu'il avoit volé sur des pauvres François & Espagnols qui venoient d'Espagne.

De la Rochelle on prend d'ordinaire un pilote de louage, pour conduire les navires qui vont à la riviere de Suedre, à cause de plusieurs lieux dangereux où il convient de passer, & est necessaire que ce soit un pilotte du pays qui conduise en ces endroicts, pource qu'un autre ne s'y oseroit hazarder, il arriva neantmoins que ce pilotte de la Rochelle pensa nous perdre, car n'ayant voulu jetter l'anchre par un temps de bruine, comme on luy conseilloit, se fiant à sa sonde, il nous eschoua sur les quatre heures du soir, ce fut alors pitié, car on pensoit n'en eschapper jamais, & de faict, si Dieu n'eust calmé le temps, & retenu notre navire de se coucher du tout, s'estoit faict du navire, & de tout ce qui estoit dedans; on demeura ainsi jusques environ les six ou sept heures du lendemain matin, que la maree nous mit sus pied; en cet endroict nous n'estions pas à plus d'un bon quart de lieuë de terre; & nous ne pensions pas estre si proches, autrement on y eust conduit la pluspart de l'equipage avec la chalouppe pendant ce danger, pour descharger d'autant le navire, & se sauver tous, en cas qu'il se fust encore tant-soit-peu couché; car il l'estoit desja tellement, que l'on ne pouvoit plus marcher debout, ains se traisnant & appuyant des mains. Tous estoient fort affligez, & aucun n'eut le courage de boire ny manger, encore que le souper fust prest & servy, & les bidons & gamelles des matelots remplis: pour moy j'estois fort debile, & eusse volontiers pris quelque chose; mais la crainte de mal edifier m'empescha & me fit jeusner comme les autres, & demeurer en priere toute la nuict avec mon compagnon, attendant la misericorde & assistance du bon Dieu: nos gens parloient desja de jetter en mer le pilotte qui nous avoit eschouez. Une partie vouloit gaigner l'esquif pour tascher à se sauver, & le Capitaine menaçoit d'un coup de pistolet le premier qui s'y advanceroit, car sa raison estoit; sauver tout, ou tout perdre, & nostre Seigneur ayant pitié de ma foiblesse me fit la grace d'estre fort peu esmeu & estonné pour le danger present & eminent, ny pour tous autres que nous eusmes pendant nostre voyage, car il ne me vint jamais en la pensee (me confiant en la divine bonté, aux merites de la Vierge, & de tous les Saincts) que deussions perir, autrement il y avoit grandement sujet de craindre pour moy, puis que les plus experimentez pilotes & mariniers n'estoient pas sans crainte, ce qui estonnoit tout plein de personnes, un desquels, comme fasché de me voir sans apprehension pendant une furieuse tourmente de huict jours; me dit par reproche, qu'il avoit dans la pensee que je n'estois pas Chrestien, de n'apprehender pas en des perils si eminens, je luy dis que nous estions entre les mains de Dieu; & qu'il ne nous adviendroit que selon sa saincte volonté, & que je m'estois embarqué en intention d'aller gaigner des ames à nostre Seigneur au pays des Sauvages, & d'y endurer le martyre, si telle estoit sa saincte volonté: que si sa divine misericorde vouloit que je perisse en chemin, que je ne devois pas moins que d'en estre content, & que d'avoir tant d'apprehension n'estoit pas bon signe; mais que chacun devoit plustost tascher de bien mettre son ame avec Dieu, & apres faire ce qu'on pourroit pour se delivrer du danger & naufrage, puis laisser le reste du soin à Dieu, & que bien que je fusse un grand pecheur, que je ne perdrois pas pourtant l'esperance & la confiance que je devois avoir à mon Seigneur & à ses Saincts, qui estoient tesmoins de nostre disgrace & danger, duquel ils pouvoient nous delivrer, avec le bon plaisir de sa divine Majesté, quand il leur plairoit.

Apres estre delivrés du peril de la mort, & de la perte du navire, qu'on croyoit inevitable, nous mismes la voile au vent, & arrivasmes d'assez bonne heure à la riviere de Suedre, où l'on devoit charger du sel des marests de Mareine. Nous nous desembarquasmes, & n'estans qu'à deux bonnes lieuës de Brouage, nous y allasmes nous rafraischir; avec nos Freres de la province de la Conception, qui y ont un assez beau Couvent, lesquels nous y reçurent & accommoderent avec beaucoup de charité. Nostre navire estant chargé, & prest à se remettre à la voile, nous retournasmes nous y rembarquer, avec un nouveau pilote de Mareine, pour nous reconduire jusqu'à la Rochelle, lequel pensa encor' nous eschouer, ce qu'indubitablement nous aurions esté, s'il eust fait tant-soit-peu obscur, cela luy osta la presomption & vanité insupportable de laquelle enflé, il s'estimoit le plus habile pilote de cette mer, aussi estoit-il de la pretendue Religion, & des opiniastres, ainsi qu'estoit le premier qui nous avoit eschouez, quoy que plus retenu & modeste.

Vers la Rochelle il y a une grande quantité de marsoins, mais nos mattelots ne se mirent point en peine d'en harponner aucun, mais ils pescherent quantité de seiches, qui font grandement bonne bonnes fricassees, & semblent des blancs d'oeufs durs fricassez: ils prindrent aussi des grondins avec des lignes & hameçons qu'ils laissoient traisner apres le navire, ce sont poissons un peu plus gros que des rougets, & desquels on faisoit du potage qui estoit assez bon, & le poisson aussi, pendant que je me trouvois mal cela me fortifia un peu; mais je me desplaisois grandement que le Chirurgien qui avoit soin des malades estoit Huguenot, & peu affectionné envers les Religieux, c'est pourquoy j'aymois mieux patir que de le prier, aussi n'estoit-il gueres courtois à personne. Passant devant l'Isle de Réon remplit nos bariques d'eau douce pour nostre voyage, on mit les voiles au vent, & le cap à la route de Canada, puis nous cinglasmes par la Manche en haute mer, à la garde du bon Dieu, & à la mercy des vents.

A deux ou trois cens lieuës de mer, un piratte ou forban nous vint recognoistre, & par mocquerie & menace nous dit qu'il parleroit à nous apres souper, il ne luy fut rien respondu; mais party d'auprés de nous on tendit le pont de corde, & chacun se tint sur les armes pour rendre combat, au cas qu'il fust revenu, comme il avait dict: mais il ne retourna point à nous, ayant bien opinion qu'il n'y avoit que des coups à gaigner, & non aucune marchandise: toutes fois il fut encore trois ou quatre jours à voltiger & roder à nostre veuë, cherchant à faire quelque prise & piraterie.

Il arriva un accident dans nostre navire, le premier jour du mois de May, qui nous affligea fort. C'est la coustume en ce mesme jour, que tous les matelots s'arment au matin, & en ordre font une salve d'escoupeterie au Capitaine du vaisseau: un bon garçon, peu usité aux armes, par mesgard & imprudence, donna une double ou triple charge à un meschant mousquet qu'il avoit, & pensant le tirer il se creva, & tua le mattelot qui estoit à son costé, & en blessa un autre legerement à la main. Je n'ay jamais rien veu de si resolu comme ce pauvre homme blessé à la mort: car ayant toutes les parties naturelles coupees & emportees, & quelques peaux des cuisses & du ventre qui luy pendoient: apres qu'il fut revenu de pasmoizon, à laquelle il estoit tombé du coup, luy-mesme appella le Chirurgien, & l'enhardit de coudre sa playe, & d'y apliquer ses remedes, & jusqu'à la mort parla avec un esprit aussi sain & arresté & d'une patience si admirable, que l'on ne l'eust pas jugé malade à sa parole. Le bon Pere Nicolas le confessa, & peu de temps apres il mourut: apres il fut enveloppé dans sa paillasse, & mis le lendemain matin sur le tillac: nous dismes l'Office des morts, & toutes les prieres accoustumees, puis le corps ayant esté mis sur une planche, fut faict glisser dans la mer, puis un tison de feu allumé, & un coup de canon tiré, qui est la pompe funebre qu'on rend d'ordinaire à ceux qui meurent sur mer.

Depuis, nous fusmes agitez d'une tourmente si furieuse, par l'espace de sept ou huict jours continuels, qu'il sembloit que la mer se deust joindre au Ciel, de sorte que l'on avoit de l'apprehension qu'il se vint à rompre quelque membre du navire, pour les grands coups de mer qu'il souffroit à tout moment, ou que les vagues furieuses, qui donnoient jusques par dessus la Dunette abysmassent nostre navire; car elles avaient desja rompu & emporté les galleries, avec tout ce qui estoit dedans; c'est pourquoy on fut contrainct de mettre bas toutes les voiles, & demeurer les bras croisez; portez à la mercy des flots, & balotez d'une estrange façon pendant ces furies. Que s'il y avoit quelque coffre mal amarré, on l'entendoit rouler, & quelquesfois la marmite estoit renversee, & en dinant ou soupant si nous ne tenions bien nos plats, ils voloient d'un bout de la table à l'autre, & les falloit tenir aussi bien que la tasse à boire, selon le mouvement du navire, que nous laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu'il ne gouvernoit plus.

Pendant ce temps là, les plus devots prioyent Dieu, mais pour les mattelots, je vous asseure que c'est alors qu'ils sont moins devots, & qu'ils taschent de dissimuler l'apprehension qu'ils ont du naufrage, de peur que venans à en echapper ils ne soient gaussez les uns des autres, pour la crainte et la peur qu'ils auroient témoigné par leurs devotions, ce qui est une vraye invention du diable, pour faire perdre les personnes en mauvais estat. Il est tres-bon de ne se point troubler, voire tres-necessaire pour chose qui arrive, à cause qu'on en est moins apte de se tirer du danger, mais il ne s'en faut pas monstrer plus insolent, ains se recommander à Dieu, & travailler à ce à quoy on pense estre expedient & necessaire à son salut & delivrance. Or ces tempestes bien souvent nous estoient presagees par les Marsoins, qui environnoient nostre vaisseau par milliers, se jouans d'une façon fort plaisante, dont les uns ont le museau mousse & gros, & les autres pointu.

Au temps de cette tourmente je me trouvay une fois seul avec mon compagnon, dans la chambre du Capitaine, où je lisois pour mon contentement spirituel les Meditations de S. Bonaventure, ledict Pere n'ayant pas encore achevé son office, le disoit à genouils, proche la fenestre qui regarde sur la gallerie, qu'à mesme temps un coup de mer rompit un aiz du siege de la chambre, entre dedans, sousleve un peu en l'air le dit Pere, & m'enveloppe une partie du corps, ce qui m'esblouit toute la veuë; neantmoins, sans autrement m'estonner, je me leve diligemment d'où j'estois assis, à tastons, j'ouvre la porte pour donner cours à l'eau, me ressouvenant avoir ouy dire qu'un Capitaine avec son fils se trouverent un jour noyez par un coup de mer qui entra dans leur chambre. Nous eusme aussi par fois des ressaques jusqu'au grand masts, qui sont des coups tres-dangereux pour enfoncer un navire dans l'abysme des eaues. Quand la tempeste nous prit nous estions bien avant au delà des isles Assores, qui sont au Roy d'Espagne, desquelles nous n'approchasmes plus pres que d'une journee.

Ordinairement apres une grande tempeste vient un grand calme, comme en effet nous en avions quelque fois de bien importuns, qui nous empeschoient d'advancer chemin, durant lesquels les Matelots jouoient & dansoient sur le tillac; puis quend on voyoit sortir de dessous l'orizon un nuage espais, c'estoit lors qu'il fallait quitter ces exercices, & se prendre garde d'un grain de vent qui estoit enveloppé là dedans, lequel se desserrant grondant & sifflant, estoit capable de renverser nostre vaisseau sen dessus-dessous, s'il n'y eust eu des gens prests à executer ce que le maistre du navire leur commandoit. Or le calme qui nous arriva apres cette grande tempeste nous servit fort à propos, pour tirer de la mer un grand tonneau de tres-bonne huile d'olive, que nous appercusmes assez proche de nous, flottant sur les eaues, nous en apperceusmes encore un autre deux ou trois jours apres: mais la mer qui commençoit fort à enfler, nous osta le moyen de l'avoir: ces tonneaux comme il est à conjecturer, pouvoient estre de quelque navire brizé en mer par ces furieuses tourmentes & tempestes que nous avions souffertes peu de temps auparavant.

Quelques jours apres nous rencontrasmes un petit navire Anglois, qui disoit venir de la Virginie, & de quelqu'autre contree, car il avoit quantité de palmes, du petun, de la cochenille & des cuirs, il estoit tout desmaté des coups de vent qu'il avoit souffert, & pour pouvoir s'en retourner au pays d'Angleterre & d'Escosse, d'où la pluspart de son equipage estoit, ils avoient accommodé leurs masts de mizanne qui seul leur estoit resté, à la place du grand masts qui s'estoit rompu, & les autres aussi. Il pensoit s'esquiver & fuyr; mais nous allasmes à luy & l'arrestasmes, luy demandant, selon la coutume de la mer, à celuy qui est, ou pense estre le plus fort: d'où est le navire, il respondit d'Angleterre, on luy repliqua: amenez, c'est à dire, abbaissez vos voiles, sortez votre chalouppe, & venez nous faire voir vostre congé, pour en faire l'examen, que si on est trouvé sans le congé de qui il appartient, on le faict passer par la loy & commission de celuy qui le prend: mais il est vray qu'en cela comme en toute autre chose, il se commet souvent de tres-grands abus, pour ce que tel feint estre marchant, & avoir bonne commission, qui luy mesme est pirate & marchant tout ensemble, se servant des deux qualitez selon les occasions & rencontres, & ainsi nos matelots desiroient-ils la rencontre de quelque petit navire Espagnol, où il se trouve ordinairement de riches marchandises, pour en faire curee, & contenter leur convoitise: c'est pourquoy il ne faut s'approcher d'aucun navire en mer qu'à bonnes enseignes, de peur qu'un forban ne soit pris par un autre pirate. Que si demandant d'où est le navire on respond, de la mer, c'est à dire, escumeur de mer, c'est qu'il faut venir à bord, & rendre combat, si on n'ayme mieux se rendre à leur mercy & discrétion du plus fort.

C'est aussi la coustume en mer, que quand quelque navire particulier rencontre un navire Royal, de se mettre au dessous du vent, & se presenter non point coste-à-coste; mais en biaisant, mesme d'abattre son enseigne (il n'est pas neantmoins de besoin d'en avoir en si grand voyage) sinon quand on approche de terre, ou quand il faut se battre.

Pour revenir à nos Anglois, ils vindrent enfin à nous, sçavoir leur maistre de marine, & quelques autres des principaux, non toutefois sans une grande crainte & contradiction, car ils pensoient qu'on les traitteroit de la mesme sorte qu'ils ont accoutumé de traiter les François quand ils en ont le dessus: c'est pourquoy ce Maistre de navire offrit en particulier à nostre Capitaine, moy present, tout ce qu'ils avoient de marchandise en leur navire, moyennant la vie sauve, & qu'ainsi despouillez de tout, fors d'un peu de vivres, on les laissast aller; mais on leu fit aucun tort, & refusa-on leur offre, seulement on accepta un baril de patates (de sont certaines racines des Indes, en forme de gros naveaux; mais d'un goust beaucoup plus excellent) & un autre de petun, qu'ils offrirent volontairement au Capitaine, & à moy un cadran solaire que je ne voulois accepter de peur de leur en incommoder: car mon naturel ne sçauroit affliger l'affligé, bien qu'il ne merite compassion.

Le Capitaine de nostre vaissseau, comme sage, ne voulut rien determiner en ce faict de soy-mesme, sans l'avoir premierement communiqué aux principaux de son bord, & nous pria d'en dire nostre advis, qui estoit celuy que principalement il desiroit suyvre, pour ne rien faire contre sa conscience, ou qui fust digne de reprehension. Pendant que nous estions en ce conseil, on avoit envoyé quantité de nos hommes dans ce navire Anglois pour y estre les plus forts, & en ramener les principaux des leurs dans le nostre, excepté leur Capitaine lequel estoit malade, de laquelle maladie il mourut la nuict mesme. Apres avoir veu tous les papiers de ces pauvres gens, & trouvé prés d'un boisseau de lettres qui s'adressoient à des particuliers d'Angleterre, on conclud qu'ils ne pouvoient estre forbans, bien que leur congé ne fust que trop vieux obtenu, attendu qu'outre qu'ils estoient peu de monde, & encor' fort foiblement armez, ils avoient quelques chartes parties, puis toutes ces lettres les mettoient hors de soupçon, & ainsi on les renvoya en leur navire, apres nous avoir accompagnez trois jours, & pleurans d'ayse d'estre delivrez de l'esclavage ou de la mort qu'ils attendoient; ils nous firent mille remerciemens d'avoir parlé pour eux, & se prosternoient jusqu'en terre, contre leur coustume, en nous disans adieu.

Je me récreois parfois, selon que je me trouvois disposé, à voir jetter l'esvent aux baleines, & jouer les petits balenots, & en ay veu une infinité, particulierement à Gaspé, où elles nous empeschoient nostre repos par leurs soufflemens & les diverses courses des Gibars & Baleines. Gibar est une espece de Baleine, ainsi appellée, à cause d'une bosse qu'il semble avoir, ayant le dos fort eslevé; où il porte une nageoire. Il n'est pas moins grand que les Baleines, mais non pas si espais ny si gros, & a le museau plus long & plus aigu, & un tuyau sur le front, par où il jette l'eau de grande violence, quelques-uns à cette cause, l'appellent souffleur. Toutes les femelles portent & font leurs petits tous vifs, les allaitent, couvrent & contre-gardent de leurs nageoires. Les Gibars & autres Baleines dorment tenans leurs testes eslevees un peu hors, tellement que ce tuyau est à descouvert & à fleur d'eau. Les Baleines se voyent & descouvrent de loin par leur queue qu'elles monstrent souvent s'enfonçans dans la mer, & aussi par l'eau qu'elles jettent par les esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de la hauteur de deux lances, & de cette eau que la Baleine jette, on peut juger ce qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer jusqu'à plus de quatre cens barriques, d'autres six-vingts poinçons, & d'autres moins, & de la langue on en tire ordinairement cinq & six barriques: & Pline rapporte, qu'il s'est trouvé des Baleines de six cens pieds de long, & trois cens soixante de large. Il y en a desquelles on en pourroit tirer davantage.

A mon retour je vis tres-peu de Baleines à Gaspé, en comparaison de l'annee precedente, & ne peux en concevoir la cause ny le pourquoy, sinon que ce soit en partie la grande abondance de sang que rendit la playe d'une grande Baleine, que par plaisir un de nos Commis luy avoit faite d'un coup d'arquebuse à croc, chargee d'une double charge; ce n'est neantmoins ny la façon, ny la maniere de les avoir: car il y faut bien d'autre invention, & des artifices desquels les Basques se sçavent bien servir, c'est pourquoy je n'en fais point de mention, & me contente que d'autres Autheurs en ayent escrit.

La premiere Baleine que nous vismes en pleine mer estoit endormie, & passant tout aupres on détourna un peu le navire, craignant qu'à son resveil elle ne nous causast quelque accident. J'en vis une entre les autres espouventablement grosse, et telle que le Capitaine, & ceux qui la virent dirent asseurement n'en avoir jamais veu de plus grosse. Ce qui fit mieux recognoistre sa grosseur & grandeur est, que se demenant & soutenant contre la mer, elle faisait voir une partie de son grand corps. Je m'estonnay fort d'un Gibar, lequel avec sa nageoire ou de sa queue, car je ne pouvois pas bien discerner ou recognoistre duquel c'estoit, frappoit si furieusement fort sur l'eau, qu'on le pouvoit entendre de fort loin, & me dit-on que c'estoit pour estonner & amasser le poisson, pour apres s'en gorger. Je vis un jour un poisson de quelque dix ou douze pieds de longueur, & gros à proportion, passer tout joignant nostre navire: on me dit que c'estoit un Requiem, poisson fort friant de chair humaine, c'est pourquoy qu'il ne fait pas bon se baigner où il y en a, pource qu'il ne manque pas d'engloutir les personnes qu'il peut attraper, ou du moins quelque membre du corps, qu'il couppe aysement avec ses deux ou trois rangees de dents qu'il a en sa gueule, & n'estoit qu'il luy convient tourner le ventre en haut ou de costé pour prendre sa proye, à cause que comme un Esturgeon, il a sa gueule sous un long museau, il devoreroit tout: mais il luy faut du temps à se tourner, & par ainsi il ne faict pas tout le mal qu'il feroit, s'il avoit sa gueule autrement.

Assez proche du Grand banc, un de nos mattelots harponna une Dorade, c'est, à mon advis, le plus beau poisson de toute la mer; car il semble que la Nature se soit delectee & ait pris plaisir à l'embellir de ses diverses & vives couleurs de sorte mesme qu'esblouit presque la veuë des regardans, en se diversifiant & changeant comme le Cameleon, & selon qu'il approche de sa mort il se diversifie & se change en ses vives couleurs. Il n'avoit pas plus de trois pieds de longueur, & sa nageoire qu'il avoit dessus le dos luy prenoit depuis la teste jusqu'à la queuë, toute dorée & couverte comme d'un or tres fin: comme aussi la queuë, ses aisleron ou nageoires, sinon que par fois il paroissoit de petites taches de la couleur d'un tres fin azur, & d'autres de vermillon, puis comme d'un argenté; le reste du corps estoit tout doré, argenté, azuré, vermillonné, & de diverses autres couleurs, il n'est pas gueres large sur le dos, ains estroict, & le ventre aussi; mais il est haut & bien proportionné à sa grandeur: nous le mangeasmes, & trouvasme tres-bon, sinon qu'il estoit un peu sec, quand il fut pris il suyvoit & se jouoit de nostre vaisseau, car le naturel ce ce poisson suit volontiers les navires: mais on en voit peu ailleurs qu'aux Molucques. Nous tirasmes aussi de la mer un poisson mort, de mesme façon qu'une grosse perche, qui avoit la moitié du corps entierement rouge; mais aucun de nos gens ne peut jamais dire ny juger quel poisson c'estoit. J'ay aussi quelquesfois veu voler hors de l'eau des petits poissons, environ de la longueur de quatre ou cinq pieds, fuyans de plus gros poissons qui les poursuyvoient. Nos mattelots herponnerent un gros Marsoin femelle, qui en avoit un un petit dans le ventre, lequel fut lardé & rosty en guise d'un levraut, puis mangé, & la femelle aussi, laquelle nos servit plusieurs jours: ce qui nous fut une grande regale pour estre las des Salines, qui est la viande ordinaire de la mer.

Assez prés du Grand-banc il se voit un grand nombre d'oyseaux de mer de diverses especes, dont les plus frequents sont des Godets, Happe-foyes, & autres, que nous appelons Foucquets, ressemblans aucunement au pigeon, sinon qu'ils sont encor' une fois plus gros, ont les pattes d'oyes, & se repaissent de poisson. Ces oyseaux servent de signal aux mariniers de l'approche dudict Grand-Banc, & de certitude de leur droicte route: mais je m'esmerveille, avec plusieurs autres, où ils peuvent faire leurs nids, & esclore leurs petits, estans si esloignez de terre. Il y en a qui asseurent, apres Pline, que sept jours avant, & sept jours apres le solstice d'hyver la mer se tient calme, & que pendant ce temps-là les Alcyons font leurs nids, leurs oeufs, & esclosent leurs petits, & que la navigation en est beaucoup plus asseurée: mais d'autres ne l'asseurent neantmoins que de la mer de Sicile, c'est pourquoy je laisse la chose à decider à de plus sages que moy. Nous prismes à Gaspé un de ces Fouquets avec une longue ligne, à l'ain de laquelle y avoit des entrailles de molluës fraisches, qui est l'invention dont on se sert pour les prendre. Nous en prismes encor' un autre de cette façon, un de ces Fouquets grandement affamé, voltigeoit à l'entour de nostre navire cherchant quelque proye: l'un de nos matelots advisé, luy presente un harang qu'il tenoit en sa main, & l'oyseau affamé y descent, et le garçon habile le prit par la patte, & fut pour nous. Nous le nourrismes & conservasmes un assez long temps dans un seau couvert, où il sçavoit fort bien pincer du bec quand on s'en vouloit approcher. Plusieurs appellent communement cet oyseau Happe-foyes, à cause de leur avidité à recueillir & se gorger des foyes des molluës que l'on jette en mer apres qu'on leur a ouvert le ventre, desquels ils sont si frians, qu'ils se hazardent d'approcher du vaisseau & navire pour en attrapper à quelque prix que ce soit.

Le Grand-banc, duquel nous avons desjà parlé, & au travers duquel il nous convenoit passer: ce sont hautes montagnes, assises en la profonde racine des abysmes des eaux lesquelles s'eslevent jusqu'à trente, quarante et soixante brasses de la surface de la mer. On les tient de six-vingts lieuës de long, d'autres disent de deux cens, & soixante de large, passé lequel on ne trouve plus de fond, non plus que par-deçà, jusqu'à ce qu'on aborde la terre. Nous y eusmes le plaisir de la pesche des molluës: car c'est le lieu où plus particulierement on y en pesche grande quantité, & sont des meilleures de Terre-neuve: en passant nous y en peschasmes un grand nombre, & quelques Flectans fort gros, qui est un fort bon poisson; mais il faict grandement la guerre aux molluës, qu'il mange en quantité, bien que sa gueule soit petite, à proportion de son corps, qui est presque faict en la forme d'un turbot ou barbuë, mais dix fois plus grand: ils sont fort-bons à manger grillés & bouillis par tranches. Cela est admirable, combien les molluës sont aspres à avaller ce qu'elles rencontrent & leur vient au devant, soit l'amorce, fer, pierre, ou toute autre chose qui tombe dans la mer, que l'on retrouve par-fois dans leur ventre, quant elles ne le peuvent revomir, c'est la cause pourquoy l'on en prend si grand quantité; car à mesme temps qu'elles apperçoivent l'amorce, elles l'engloutissent; mais il faut estre soigneux de tirer promptement la ligne, autrement elles revomissent l'ain, & s'eschappent souvent.

Je ne sçay d'où en peut proceder la cause, mais il fait continuellement un brouillas humide, froid & pluvieux sur ce Grand-banc, aussi bien en plein Esté comme en Automne, & hors dudict Banc il n'y a rien de tout cela, c'est pourquoy il y seroit grandement ennuyeux & triste, n'estoit le divertissement & la recreation de la pesche. Une chose, entr'autres, me donnoit bien de la peine lors que je me portois mal une grande envie de boire un peu d'eau douce, & nous n'en avions point par ce que la nostre estoit devenuë puante, à cause du long-temps que nous estions sur mer, & si le cidre ne me sembloit point bon pendant ces indispositions, & encor' moins pouvois-j user d'eau de vie, ny sentir le petun ou merluche, & beaucoup d'autres choses, sans me trouver mal du coeur, qui m'estoit comme empoisonné, & souvent bondissant contre les meilleures viandes, & rafraischissemens: estre couché ou appuyé me donnoit quelque allegement, lors principalement que la mer n'estoit point trop haute; mais lors qu'elle estoit fort enflee, j'estois bercé d'une merveilleuse façon, tantost couché de costé, tantost les pieds eslevez en haut, puis la teste, & tousjours avec incommodité à l'ordinaire, que si on se portoit bien tout cela ne seroit rien neantmoins, & s'y accoustumeroit-on aussi gayement que les mattelots: mais en toutes choses les commencemens sont tousjours difficiles, qui durent quelques-fois fort long-temps sur mer, selon la complexion des personnes, & la force de leurs estomachs.

Quelque temps apres avoir passé le Grand-banc, nous passasmes le Banc à vers, ainsi nommé, à cause qu'aux molluës qu'on y pesche, il s'y trouve des petits boyaux comme vers, que remuent & si elles ne sont si bonnes ny si blanches à mon advis. Nous passasmes apres tout joignant le Cap Breton (que est estimé par la hauteur de 45 degrez 3 quarts de latitude, & 14 degrez 50 minutes de declinaison de l'Aimant) entre ledict Cap Breton & l'Isle sainct Paul, laquelle Isle est inhabitée, & en partie pleine de rochers, & semble n'avoir pas plus d'une lieuë de longueur ou environ; mais ledit Cap-breton que nous avions à main gauche, est une grande Isle en forme triangulaire, qui a 80 ou 100 lieuës de circuit, & est une terre eslevee, & me sembloit voir l'Angleterre selon qu'elle se presenta à mon objet; pendant les quatre jours que pour cause de vents contraires nous conviasmes contre la coste: cette terre du Cap-breton est une terre sterile, neantmoins agréable en quelques endroitcs, bien qu'on y voye peu souvent des Sauvages, & ce qu'on nous dist. A la poincte du Cap, qui regarde & est vis-à-vis de l'Isle sainct Paul, il y a un Terre eslevé en forme quarrée, & plate au dessus, ayant la mer de trois costez, & un fossé naturel qui le separe de la terre ferme: ce lien semble avoir esté faict par industrie humaine, pour y bastir une forteresse au dessus qui seroit imprenable, mais l'ingratitude de la terre ne merite pas une si grande despence, ny qu'on pense à s'habituer en lieu si miserable & sterile.

Estans entrez dans le Golfe, ou Grande-Baye S. Laurens, par où on va à Gaspé & Isle percee, &c. nous trouvasmes dés le lendemain l'Isle aux oyseaux, tant renommee pour le nombre infiny d'oyseaux qui l'habitent: elle est esloignee environ quinze ou seize lieuës de la Grand'-terre, de sorte que de là on ne la peut autrement descouvrir. Cette Isle est estimée en l'eslevation du Pole de 49 degrez 40 minutes. Ce rocher ou Isle, à mon advis, plat un peu en talus, & a environ une petite lieuë de circuit, & est presque en ovale, & d'assez difficile accez: nous avions proposé d'y monter s'il eust faict calme, mais la mer un peu trop agitée nous en empescha. Quant il faict vent, les oyseaux s'eslevent facilement de terre, autrement il y en a de certaines especes qui ne peuvent presque voler, & qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme avoient faict les Mattelots d'un autre navire; qui avant nous en avoient emply leur chalouppe, & plusieurs tonneaux des oeufs qu'ils trouverent aux nids; mais ils y penserent tomber de foiblesse, pour la puanteur extreme des ordures desdicts oyseaux. Ces oyseaux pour la pluspart, ne vivent que de poisson, & bien qu'ils soient de diverses especes, les uns plus gros, les autres plus petits, ils ne font point pour l'ordinaire plusieurs trouppes; ains comme une nuee espaisse volent ensemblement au dessus de l'Isle, & aux environs, & ne s'escartent que pour s'égayer, eslever & se plonger dans la mer: il y avoit plaisir à les voir librement approcher & roder à l'entour de nostre vaisseau, & puis se plonger pour un long temps dans l'eau, cherchans leur proye. Leurs nids sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes, qu'il n'y a aucune confusion, mais un bel ordre. Les grands oyseaux sont arrengez plus proches de leurs semblables, & les moins gros ou d'autres espèces, avec ceux qui leur conviennent, & de tous en si grande quantité, qu'à peint le pourroit-on jamais persuader à qui ne l'auroit veu. J'en mangeay d'un, que les Mattelots appellent Guillaume, & ceux du pays Apponach, de plumage blanc & noir, & gros comme une poule, avec une courte queue, & de petites aisles, qui ne cedoit en bonté à aucun gibier que nous ayons. Il y en a d'une autre espece, plus petits que les autres, & sont appellez Godets. Il y en a aussi d'une autre sorte; mais plus grands, & blancs, separez des autres en un canton de l'Isle, & sont tres difficiles à prendre, pour ce qu'ils mordent comme chiens, & les appelleoint margaux.

Proche de la mesme Isle il y en a une autre plus petite, & presque de la mesme forme, sur laquelle quelques-uns de nos Matelots estoient montez en un autre voyage precedent, lesquels me dirent & asseurerent y avoir trouvé sur le bord de la mer, des poissons gros comme un boeuf, & qu'ils en tuerent un, en luy donnant plusieurs coups de leurs armes par dessous le ventre, ayans auparavant frappé en vain une infinité de coups, & endommagé leurs armes sur les autres parties de son corps, sans le pouvoir blesser, par la grande dureté de sa peau, bien que, d'ailleurs il soit quasi sans deffence & fort massif.

Ce poisson est appellé par les Espagnols Maniti, & par d'autres Hippotame, c'est à dire, cheval de riviere, & pour moy je le prends pour l'Elephant de mer: car outre qu'il ressemble à une grosse peau enflée, il a encor' deux pieds qui sont ronds, avec quatre ongles faictes comme ceux d'un Elephant; à ses pieds il a aussi des aillerons ou nageoires, avec lesquelles il nage, & les nageoires qu'il a sur les espaules s'estendent par le milieu jusques à la queue.

Il est de poil tel que le loup marin, sçavoir gris, brun; & un peu rougeastre. Il a le teste petite comme celle d'un boeuf, mais plus deschainee, & le poil plus gros & rude, ayant deux rangs de dents de chacun costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, pendant de la machoire superieure en bas, de la forme de ceux d'un jeune Elephant, desquelles cet animal s'ayde pour grimper sur les rochers (à cause de ses dents, nos Mariniers l'appellent la beste à la grand dent.) Il a les yeux petits, & les aureilles courtes, il est long de vingt pieds, & gros de dix, & est si lourd qu'il n'est possible de plus. La femelle rend ses petits comme la vache, sur la terre, aussi a-elle deux mammelles pour les allaicter: en le mangeant il semble plustost chair que poisson, quant il est fraiz vous diriez que ce soit veau: & d'autant qu'il est des poissons cetasés, & portans beaucoup de lard, nos Basques & autres Mariniers en tirent des huiles fort-bonnes, comme de la Baleine, & ne rancit point, ny ne sent jamais le vieil, il a certaines pierres en la teste desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre, & contre le mal de costé. On le tue quant il paist de l'herbe à la rive des rivieres ou de la mer, on le prend aussi avec les rets quand il est petit; mais pour la difficulté qu'il y a à l'avoir, & le peu de profit que cela apporte, outre les hazards & dangers où il se faut mettre, cela faict qu'on ne se ment pas beaucoup en peint d'en chercher & chasser. Notre Pere Joseph me dit avoir veu les dents de celuy qui fut pris, & qu'elles estoient fort grosses, & longues à proportion.

Le lendemain nous eusmes la veue de la montagne, que les Matelots ont surnommee Table de Roland, à cause de la hauteur; & les diverses entre coupures qui sont au coupeau, puis peu à peu nous approchasmes des terres jusques à Gaspé qui est estimé sous la hauteur de 40 degrés deux tiers de latitude, où nous posasmes l'anchre pour quelques jours. Cela nous fut une grande consolation: car outre le desir & la necessité que nous avions de nous approcher du feu, à cause des humiditez de la mer, l'air de la terre nous sembloit grandement soüef: toute cette Baye estoit tellement pleine de Baleines, qu'à la fin elles nous estoient fort importunes, & empechoient nostre repos par leurs esvents. Nos Matelots y pescherent grande quantité de Houmarts, Truites & autres diverses especes de poissons, entre lesquels y en avoit de fort laids, & qui ressembloient aux crapaux.

Toute cette contree de terre est fort montagneuse, & haute presque par tout, ingrate et sterile, n'y ayant rien que des Sapiniers, Bouleaux, & peu d'autres bois. Devant la rade, en un lieu un peu eslevé, on a faict un petit jardin, que les Matelots cultivent quand ils sont arrivez là, ils y sement de l'ozeille & autres petites herbes, lesquelles servent à faire du potage: ce qu'il y a de plus commode & consolatif, apres la pesche & la chasse qui est mediocrement bonne, est un beau ruisseau d'eau douce, tres-bonne à boire, qui descend au port dans la mer, de dessus les hautes montagnes qui sont à l'opposite, sur le coupeau desquelles me promenant par-fois, pour contempler l'emboucheure du grand fleuve sainct Laurens, par lequel nous devions passer pour aller à Tadoussac: apres avoir doublé cette langue de terre & Cap de Gaspé, j'y vis quelques lenteaux & perdrix, comme celles que j'ay veues du depuis dans le pays de nos Hurons: & comme je desirois m'employer tousjours à quelque chose de pieux, & qui me fournir d'un renouvellement de ferveur à la poursuitte de mon dessein, je gravois avec la poincte d'un cousteau dans l'escorce des plus grands arbres, des Croix & des noms de JESUS, pour signifier à Sathan & à ses suppost, que nous prenions possession de cette terre pour le Royaume de Jesus-Christ, & que doresnavant il n'y auroit plus de pouvoir, & que le seul & vray Dieu y seroit recogneu & adoré.

Ayant laissé nostre grand vaisseau au port, & donné ordre pour la pesche de la Mollue, nous nous embarquasmes dans une pinace nommee la Magdeleine, pour aller à Tadoussac, la voile au vent, & le cap estant doublé seulement au troisiesme jour, à cause des vents & marées contraires, nous passasmes tousjours costoyans à main gauche, la terre qui est fort haute & en suitte les Monts nostre Came, pour lors encore en partie couverts de neige, bien qu'il n'y en eust plus par tout ailleurs. Or les Matelots, qui ordinairement ne demandent qu'à rire & se recreer, pour addoucir & mettre dans l'oubly les maux passez, font icy des ceremonies ridicules à l'endroict des nouveaux venus, (qui n'ont encore pu estre empeschées par les Religieux) un d'entr'eux contre-faict le Prestre, qui feint de les confesser, en marmotant quelques mots entre ses dents, puis avec une gamelle ou grand plat de bois, lui verse quantité d'eau sur la teste, avec des ceremonies dignes des Matelots; mais pour en estre bien tost quittes & n'encourir une plus grande rigueur, il se faut racheter de quelque bouteille de vin, ou d'eau de vie, ou bien il se faut attendre d'estre bien mouillé. Que si on pense faire le mauvais ou le retif, l'on a la teste plongée jusques par fois les espaules, dans un grand bacquet d'eau qui est la disposé tout exprez, comme je vis faire à un grand garçon qui pensoit resister en la presence du Capitaine, & de tous ceux qui assistoient à cette ceremonie; mais comme le tout se faict selon leur coustume ancienne, par recreation aussi ne veulent-ils point que l'on se desdaigne de passer par la loy, ains gayement & de bonne volonté s'y sous mettre, j'entends les personnes seculieres, & de mediocre condition, ausquels seuls on fait observer cette loy.

L'Isle d'Anticosty, où l'on tient qu'il y a des Ours blancs monstrueusement grands, & qui devorent les hommes comme en Norguegue, longue d'environ 30 ou 40 lieuës, nous estoit à main droicte, & en suitte des terres plattes couvertes de Sapiniers, & d'autres petits bois, jusqu'à la rade de Tadoussac. Ceste Isle, avec le Cap de Gaspé, opposite, font l'emboucheure de cet admirable fleuve, que nous appelons de sainct Laurens, admirable, en ce qu'il est un des plus beaux fleuves du monde, comme m'ont advoué dans le pays des personnes mesme qui avoient faict le voyage des Molucques & Antipodes. Il a son entree selon qu'on peut presumer & juger, pres de 20 ou 25 lieuës de large, plus de 200 brasses de profondeur, & plus de 800 lieuës de cognoissance; & au bout de 400 lieuës elle est encore aussi large que les plus grands fleuves que nous ayons remarquez, remplie (par endroicts) d'isles & de rocher innumerables; & pour moy je peux asseurer que l'endroict le plus estroict que j'ay veu, passe la largeur de 3 & 4 fois la riviere de Seine, & ne pense point me tromper, & ce qui est plus admirable, quelques-uns tiennent que cette riviere prend son origine de l'un des lacs qui se rencontrent au fil de son cours, si bien (la chose estant ainsi) qu'il faut qu'il ait deux cours; l'un en Orient vers la France, l'autre en Occident, vers la mer du Su, & me semble que le lac des Shequiatieronons a de mesme deux descharges opposites, produisant une grande riviere, qui se va rendre dans le grand lac des Hurons, & une autre petite tout à l'opposite, qui descend et prend son cours du costé de Kebec, & se perd dans un lac qu'elle rencontre à 7 ou 8 lieuës de sa source: ce fut le chemin par où mes Sauvages me remenerent des Hurons, pour retrouver nostre grand fleuve sainct Laurens, qui conduit à Kebec.

Continuant nostre route, & vogant sur nostre beau fleuve, à quelques jours de là nous arrivasmes à la rade de Tadoussac, qui est à une lieuë du port, & cent lieuës de l'emboucheure de la riviere, qui n'a en cet endroict plus que sept ou huict lieuës de large: le lendemain nous doublasmes la poincte aux Vaches, & entrasmes au port, qui est jusques où peuvent aller les grands vaisseaux, c'est pourquoy on tient là des barques & chalouppes exprez, pour descharger les navires, & porter ce qui est necessaire à Kebec, y ayant encor environ 50 lieuës de chemin par la riviere car de penser y aller par terre c'est ce qui ne se peut esperer, ou du moins semble-il impossible pour les hautes montagnes, rochers & precipices où il se conviendroit exposer & passer: ce lieu de Tadoussac est comme un' ance à l'entrée de la riviere de Saguenay, où il y a une marée fort estrange pour la vistesse, où quelques fois il vient des vents imperieux, qui ameinent de grandes froidures: c'est pourquoy il y fait plus froid qu'en plusieurs autres lieux plus esloignez du Soleil de quelque degré.

Ce port est petit, & n'y pourroit qu'environ 20 ou 25 vaisseaux au plus. Il y a de l'eau assez, & est à l'abry de la riviere du Saguenay, & d'une petite Isle de rochers, qui est presque couppee de la mer, le reste sont montagnes hautes eslevees, où il y a peu de terre, mais force rochers & sables, remplis de bois, comme Sapins & Bouleaux, puis une petite prairie & forest auprés, tout joignant la petite Isle de rochers, à main droicte tirant à Kebec, est la belle riviere du Saguenay, bordee des deux costez de hautes & steriles montagnes, elle est d'une profondeur incroyable, comme de 100 ou 200 brasses, elle contient de large demie-lieuë en des endroits, & un quart en son entree, où il y a un courant si grand, qu'il est trois quarts de maree couru dedans la riviere qu'elle porte encore dehors, c'est pourquoy on apprehende grandement, ou que son courant ne resiste & empesche d'entrer au port, ou que la forte maree n'entraisne dans la riviere, comme il est une fois arrivé à Monsieur de Pont-gravé, lequel s'y pensa perdre, à ce qu'il nous dit, pour ce qu'il n'y peut prendre fonds, ny ne sçavoit comment en sortir, ses anchres ne luy servans de rien, ny toutes les industries humaines, sans l'assistance particuliere de Dieu, qui seul le sauva, & empescha de briser son infortuné navire.

A la rade de Tadoussac, au lieu appellé la Poincte aux Vaches, estoit dressé au haut du mont, un village de Canadiens fortifié à la façon simple & ordinaire des Hurons, pour craintes de leurs ennemis. Le navire y ayant jetté l'anchre attendant le vent & la maree propre pour entrer au port je descendis à terre, fus visiter le village, & entray dans les Cabanes des Sauvages, lesquels je trouvay assez courtois, m'asseant par-fois auprés d'eux, je prenois plaisir à leurs petites façons de faire & à voir travailler les femmes, les unes à matachier & peinturer leurs robes, & les autres à coudre leurs escuelles d'escorces, & faire plusieurs autres petites jolivetez avec des poinctes de porcs espics, teintes en rouge cramoisi. A la verité je trouvay leur manger maussade & fort à contre-coeur, n'estant accoustumé à ces mets sauvages, quoy que leur courtoisie & civilité non sauvage m'en offrit, comme aussi d'un peu d'eau de riviere à boire, qui estoit là dans un chaudron fort-mal net, dequoy je les remerciay humblement. Apres, je m'en allay au port par le chemin de la forest, avec quelques François que j'avois de compagnie: mais à peine y fusmes-nous arrivez, & entrez dans nostre barque, qu'il pensa nous y arriver quelque disgrace. Ce fut que le principal Capitaine des Sauvages, que nous nommions la Foriere, estant venu nous voir dans nostre barque, & n'estant pas content du petit present de figues que nostre Capitaine luy avoit faict au sortir du vaisseau, il les jetta dans la riviere par despit, & advisa ses sauvages d'entrer tous fil-à-fil dans nostre barque, & d'y prendre & emporter toutes les marchandises qui leur faisoient besoin, & d'en donner si peu de pelleteries qu'ils voudroient, puis qu'on ne l'avoit pas contenté. Ils y entrerent donc tous avec tant d'insolence & de bravade, qu'ayans eux-mesmes ouvert les coutil, & tiré hors de dessous les tillacs ce qu'ils voulurent, ils n'en donnerent pour lors de pelleterie qu'à leur volonté, sans que les en peust empescher ou resister. Le mal pour nous fut, d'y avoir laissé entrer trop à la fois, veu le eu de gens que nous estions, car nous n'y estions lors que six ou sept, le reste de l'equipage ayant esté envoyé ailleurs: c'est ce qui fit filer doux à nos gens, & les laisser ainsi faire, de peur d'estre assommez ou jettez dans la riviere, comme ils en cherchoient l'occasion, ou quelque couverture honneste pour le pouvoir librement faire, sans en estre blasmez.