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Le Guaranis

Chapter 29: VIII
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About This Book

The narrator recalls being captured during a hunting excursion and abandoned when his whaling ship sails away, then enduring harsh captivity among Patagons where two companions die. He survives by winning the tribe’s goodwill, masking despair, and mastering horseback riding, becoming indispensable in their migrations. After prolonged suffering and careful planning, he seizes an opportunity near a Spanish outpost to attempt a daring escape. The narrative follows themes of endurance, cultural encounter, exile longing, and the tension between isolation and hope.

[1] Traduction littérale: Mon frère, le Grand-Sarigue a-t-il vu les blancs?

[2] Non.

[3] C'est bon, viens.

[4] Pirogues de guerre.

[5] Couteau.


VIII

È-CANAN-PAYAGOAI[1].

LE VILLAGE.

Les Guaycurus et leurs alliés les Payagoas sont essentiellement pasteurs, ce qui a beaucoup retardé leurs progrès dans l'art de bâtir; cependant, depuis quelques années, ils semblent avoir une tendance à devenir plus sédentaires, et même ils commencent à s'occuper d'agriculture.

Alliés ensemble depuis nombre d'années, les Guaycurus et les Payagoas paraissent s'être partagé le désert.

Les premiers, si essentiellement cavaliers qu'ils sont nommés Indios cavalheiros par les Brésiliens, passent pour ainsi dire leur vie à cheval, gardant, dans les vastes plaines qu'ils parcourent, ces innombrables troupeaux de taureaux sauvages qui forment leur principale richesse.

Les Payagoas, au contraire, sont sédentaires; ils établissent leurs demeures sur les bords des fleuves, des rivières ou des lacs, s'occupant principalement à pêcher, et vivant plutôt sur l'eau que sur terre. Aussi ont-ils acquis une expérience assez grande de la navigation et possèdent-ils une science assez avancée de l'astronomie maritime.

Quant aux mœurs et aux coutumes, les Guaycurus et les Payagoas diffèrent fort peu entre eux; parler de l'une de ces deux nations est faire connaître l'autre.

Nous avons dit plus haut que c'est ordinairement le bord des rivières que choisissent ces nations pour s'y établir durant quelques mois, c'est-à-dire pendant tout le temps que d'un côté on trouve du poisson et de l'autre des pâturages pour les animaux.

Cependant le sort de ces demeures éphémères dépend beaucoup, soit du caprice d'un chef, de l'avertissement mystérieux du sorcier de la tribu ou de la présence imprévue de quelque oiseau prophétique qui vient par hasard se percher sur une cabane; de sorte qu'il arrive souvent que des guerriers, partis depuis quelques semaines en expédition, sont tout étonnés de voir que, lorsqu'ils se croyaient rendus chez eux, leur village a disparu, et qu'il faut le chercher dans le coin reculé d'un autre désert.

Ces villages sont cependant construits d'après certains principes et ne manquent pas de régularité: les rues sont, en général, fort larges, très droites, et les maisons conservent un certain alignement entre elles.

Les maisons, avons-nous dit, ces habitations, comme du reste celles de tous les peuples nomades, méritent à peine ce nom, ce sont des espèces de granges faites en troncs de palmier ou d'autres arbres, dont les cloisons sont composées de feuilles superposées; des espèces de nattes de jonc, posées horizontalement pendant le temps sec et sur un plan incliné dans la saison des pluies, forment le toit; l'eau pénètre facilement ce frêle rempart pendant les orages, et alors les femmes et les enfants sont obligés de l'éponger ou de la vider avec des couïs et des paniers tressés.

Seules les cabanes des chefs sont exemptes de ce désagrément et abritent aussi bien leurs propriétaires de l'eau que de la chaleur, à cause des nombreuses nattes superposées à différents intervalles, et qui, par ce moyen, deviennent impénétrables.

Chaque village possède une large place, au centre de laquelle s'élève l'arbre dédié au Nunigogigo, ou esprit de vie, auprès duquel les sorciers ou pîaejes viinagegitos, gens qui jouissent d'un immense crédit chez ce peuple crédule et superstitieux, sont sans cesse occupés à faire de bizarres cérémonies et à invoquer l'oiseau prophétique, le messager des âmes, nommé Makauhan, que, bien que demeurant invisible au vulgaire, ils écoutent pendant des journées entières, l'évoquant au moyen d'une espèce d'instrument appelé maraca; puis ils supplient le grand génie de leur expliquer le sens mystérieux des chants qu'ils ont entendus.

C'est au pied de cet arbre que se réunissent les chefs pour délibérer et que se tiennent les grands conseils de la nation, conseils dans lesquels ne se traitent que les questions d'intérêt général.

Contrairement à tous les autres Indiens de l'Amérique méridionale qui ont l'habitude d'enterrer les morts dans les cabanes que ceux-ci ont jadis habitées, les Guaycurus ont, à l'entrée de chaque village, un cimetière général, espèce de grand hangar recouvert de nattes où chaque famille choisit le lieu de sa sépulture.

Les Indiens évitent de passer la nuit auprès de ce cimetière, à cause de la persuasion dans laquelle ils sont que les simples guerriers et les esclaves, étant exclus du paradis, sont destinés à devenir après leur mort des ombres errantes, contraintes à demeurer dans l'enceinte funèbre du cimetière.

Diogo ne savait trop quelle route suivre pour se rendre au village des Payagoas, dont il ignorait, non seulement la position, mais même l'existence.

Comme souvent déjà il s'était trouvé en rapport avec eux et qu'il connaissait leurs usages, il s'était lancé à tout hasard dans la direction que le chef lui avait indiquée, s'attachant à suivre le plus possible le bord de la rivière, convaincu que là seulement il trouverait leur village, si ce village existait réellement, ce dont il n'avait aucune raison de douter après l'assurance que lui en avait donnée Tarou-Niom.

Il galopa ainsi toute la nuit sans s'arrêter, ne sachant trop où il allait et appelant de tous ses vœux le lever du soleil, afin de pouvoir s'orienter.

Enfin le jour parut. Diogo gravit un monticule assez élevé, et de là il interrogea l'horizon.

A trois ou quatre lieues de l'endroit où il s'était arrêté, sur la rive même du fleuve, le capitão aperçut, d'une façon un peu brouillée, il est vrai, mais cependant distincte pour son regard perçant, un amas confus et assez considérable de cabanes, au-dessus desquelles planait un nuage épais de fumée.

Diogo descendit le monticule et reprit sa course, piquant droit au village; lorsqu'il en approcha, il reconnut qu'il était beaucoup plus important qu'il ne l'avait supposé d'abord et fortifié au moyen d'une enceinte formée par un fossé large et profond, derrière lequel on avait élevé une rangée de pieux reliés et attachés entre eux par des lianes.

Le capitão appela à lui toute son audace et, après un instant d'hésitation, il s'avança bravement vers le village, dans lequel il entra au galop de son cheval, qu'il se plaisait à faire piaffer et caracoler.

Comme c'était le matin, l'œil plongeait facilement dans les cabanes ouvertes.

Les guerriers dormaient encore pour la plupart, couchés sur des cuirs étendus à terre,—car ils ignorent l'usage du hamac,—le corps couvert par des vêtements de femme et la tête posée sur les petites bottes de foin dont leurs compagnes se servent pour monter à cheval.

Dans les rues que traversait le capitão, il ne rencontrait que des enfants ou bien quelques femmes allant chercher leur provision de bois; d'autres préparaient la farine de manioc; quelques-unes, accroupies devant leurs cabanes, fabriquaient, soit des poteries, soit des corbeilles, mais le plus grand nombre étaient occupées à tisser les étoffes de coton dont elles se servent pour se vêtir.

Du reste, malgré l'heure matinale, une grande activité régnait dans le village, qui paraissait être fort peuplé: le capitão jetait, au passage, un regard curieux sur tout ce qui s'offrait à sa vue, et s'étonnait intérieurement de l'existence sérieuse et laborieuse de ces pauvres Indiens qu'on se plaît à représenter comme tellement indolents, que le moindre; travail leur répugne, et comme aimant mieux passer; la journée entière à fumer ou à dormir qu'à vaquer aux soins que réclament si impérieusement les besoins de la vie.

Cependant, malgré la curiosité qui le dévorait et l'admiration que lui causait ce spectacle, la prudence lui ordonnait impérieusement de ne rien laisser paraître sur son visage et de feindre l'indifférence la plus complète, de crainte d'attirer trop l'attention sur lui et d'éveiller les soupçons.

Bien qu'il eût heureusement pénétré dans l'intérieur du village, Diogo cependant ne laissait pas que d'être assez embarrassé pour trouver la case habitée par le capitão des Payagoas, indication qu'il ne lui était pas permis de demander sous peine de se rendre immédiatement suspect, par la raison toute simple que l'alliance entre les deux nations était tellement étroite, que de continuelles relations devaient exister entre elles et rendre impossible l'ignorance dont il ferait preuve.

Diogo cherchait vainement dans son esprit, tout en continuant à faire galoper son cheval, le moyen de sortir d'embarras, lorsque le hasard, qui semblait définitivement le protéger, vint encore une fois à son aide dans cette circonstance. Au moment où il passait devant une cabane de belle apparence formant l'angle de la place, son cheval, effrayé par un pécari apprivoisé, qui vint tout à coup avec d'affreux hurlements se jeter dans ses jambes, commença à se cabrer et à lancer des ruades qui, en un instant, réunirent autour de lui une vingtaine de ces oisifs qui foisonnent toujours dans les centres de population, qu'ils soient indiens ou civilisés.

Ces oisifs, dont le nombre croissait de minute en minute, se pressaient de plus en plus autour du cheval que le capitão avait une peine extrême à retenir et à empêcher d'écraser quelques-uns des imprudents dont les cris commençaient à effrayer sérieusement l'animal.

Au même instant, un homme de haute taille sortit de la hutte dont nous avons parlé et, attiré par le bruit, fendit la foule, qui s'écarta respectueusement sur son passage, et se trouva bientôt en face du capitão.

Celui-ci qui, deux jours auparavant, lorsqu'il avait été à la recherche du guide, s'était rencontré avec le chef des Payagoas, le reconnut aussitôt.

Le saluant alors à l'indienne, et du même coup arrêtant son cheval par un prodige d'adresse et de force, il s'élança à terre.

«Aï! s'écria le chef, un guerrier guaycurus! Que se passe-t-il donc ici?

—A l'instant où j'allais arrêter mon cheval devant la case du capitão, pour lequel j'ai un message, répondit Diogo sans se déconcerter, un pécari l'a effrayé.

—Epoï! Mon frère est bien un Guaycurus cavalheiros, dit gracieusement Emavidi; l'animal est dompté et n'a garde de remuer à présent. Comment se nomme mon frère?

—Le Grand-Sarigue, dit Diogo en s'inclinant et se souvenant à propos du nom que lui avait donné Tarou-Niom.

—Aï! Je connais le nom de mon frère. C'est un guerrier renommé, j'en ai souvent entendu parler avec éloge; je suis heureux de le voir.»

Le capitão jugea nécessaire de s'incliner de nouveau à ce compliment flatteur.

Emavidi continua:

«Mon frère a fait une longue traite pour arriver ici; il acceptera l'hospitalité du chef; les Payagoas aiment les Guaycurus, ils sont frères.

—J'accepte l'offre gracieuse du chef,» répondit le capitão.

Emavidi-Chaimè frappa dans ses mains; un esclave accourut. Le chef lui ordonna de prendre soin du cheval de Diogo. Il congédia d'un geste la foule arrêtée devant sa porte et introduisit son hôte dans la maison dont il ferma l'entrée avec une claie, recouverte d'un cuir de bœuf, pour éviter les regards curieux des oisifs rassemblés dans la rue et qui s'obstinaient, malgré son ordre, à ne pas s'éloigner.

La cabane du chef était spacieuse, bien aérée, propre et disposée intérieurement avec une intelligence peu commune; quelques meubles grossiers, tels que tables, bancs et tabourets, la garnissaient seuls.

Dans un angle éloigné de la pièce, les esclaves se livraient à certains travaux sous la direction de la femme du chef.

Sur un signe d'Emavidi, elle vint avec empressement souhaiter la bienvenue à l'étranger et lui offrir tous les rafraîchissements dont elle supposait qu'il devait avoir besoin.

L'hospitalité est parmi les Indiens la loi la plus sacrée et la plus inviolable.

Cette femme se nommait Pinia-Paï (l'étoile blanche). Elle était grande, bien faite; ses traits étaient fins et intelligents, sans être complètement beaux; l'expression de sa physionomie était douce; elle paraissait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans au plus.

Son costume se composait d'une pièce d'étoffe rayée de plusieurs couleurs, qui l'enveloppait assez étroitement depuis la poitrine jusqu'au pieds, serrée aux hanches par une ceinture fort large nommée ayulate, d'un rouge cramoisi. Cette ceinture est blanche chez les jeunes filles, et elles ne doivent la quitter que lorsqu'elles se marient. Pinia-Paï n'était ni peinte ni tatouée; ses longs cheveux noirs, tressés à la mode brésilienne, tombaient presque jusqu'à terre; de petits cylindres d'argent, enfilés au bout les uns des autres et formant une espèce de chapelet, entouraient son cou; des plaques de métal, attachées sur sa poitrine, voilaient à demi les seins, et de larges demi-cercles en or étaient suspendus à ses oreilles.

Sous ce costume pittoresque, cette jeune femme ne manquait pas d'une certaine grâce piquante et devait, ce qui arriva en effet, paraître charmante au capitão, Indien lui-même, et qui prisait surtout le genre de beauté qui distingue les femmes de sa race.

Avec une célérité pleine d'égard, l'Étoile-Blanche eut, en un instant, fait garnir la table de mets dont l'abondance faisait excuser la frugalité, car ils ne se composaient que de laitage, de fruits, de poisson bouilli et de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons ardents.

Diogo, sur l'invitation du chef, se mit en devoir de faire honneur à ce repas improvisé dont il commençait à sentir intérieurement la nécessité après la longue nuit qu'il avait passée à galoper à travers la plaine.

Le chef, bien que lui-même ne prît aucune part au repas, excitait son hôte à manger, et le capitão, dont l'appétit semblait croître en raison de ce qu'il engloutissait, ne se faisait pas prier pour attaquer vigoureusement tous les plats.

D'ailleurs, à part la faim qu'éprouvait Diogo, il savait que ne pas manger beaucoup lorsqu'on est invité à la table d'un chef est considéré par celui-ci comme une impolitesse et presque une marque de mépris; aussi, comme il lui importait de gagner les bonnes grâces du capitão et de s'en faire un ami, faisait-il des efforts réellement prodigieux pour absorber le plus possible de victuailles.

Cependant, il arriva un moment où, malgré toute sa bonne volonté, force lui fut de s'arrêter.

Emavidi-Chaimè, qui avait suivi avec intérêt les prouesses accomplies par son hôte, semblait charmé; il lui offrit alors, en guise de digestif, du tabac contenu dans un long tuyau de feuilles de palmier roulées, et les deux hommes se mirent à fumer et à s'envoyer réciproquement, dans le plus grand silence, des bouffées de fumée au visage.

Dès que sa présence n'avait plus été nécessaire auprès de son hôte, l'Étoile-Blanche s'était discrètement retirée dans un autre compartiment de la case, en faisant signe à ses esclaves de la suivre, afin de laisser aux deux hommes liberté complète de causer entre eux.

Cependant un laps de temps assez long s'écoula avant qu'une seule parole fût échangée; la nature des Indiens est contemplative et a beaucoup de rapport avec celle des Orientaux. Le tabac produit sur eux l'effet d'un narcotique, et s'il ne les endort pas complètement, du moins il les plonge pour un temps assez long dans une espèce d'extase somnolente pleine de douces et voluptueuses rêveries, qui a de grands rapports avec le kief des Turcs et des Arabes.

Ce fut Emavidi-Chaimè qui, le premier, rompit le silence.

«Mon frère, le Grand-Sarigue, est porteur pour moi d'un message de Tarou-Niom? dit-il.

—Oui, répondit Diogo rentrant immédiatement dans son rôle.

—Ce message m'est-il personnel ou s'adresse-t-il aux autres capitães de la nation et au grand conseil.

—Il n'est que pour mon frère Emavidi-Chaimè.

—Epoï, mon frère juge-t-il convenable de me le communiquer en ce moment, ou préfère-t-il attendre et prendre quelques heures d'un repos qui, peut-être, lui est nécessaire?

—Les guerriers guaycurus ne sont pas des femmes débiles, répondit Diogo; une course de quelques heures à cheval ne saurait rien ôter à leur vigueur.

—Mon frère a bien parlé; ce qu'il dit est vrai; mes oreilles sont ouvertes, les paroles de Tarou-Niom réjouissent toujours le cœur de son ami. Le capitão des Guaycurus a, sans doute, remis à mon frère un objet quelconque qui me fasse reconnaître la vérité de son message.

—Tarou-Niom est prudent, répondit Diogo; il sait que les chiens Paï foulent maintenant la terre sacrée des Guaycurus et des Payagoas, la trahison est venue avec eux.»

Ôtant alors de la ceinture, où il l'avait placé, le couteau que lui avait remis le chef, il le présenta au Payagoas.

«Voici, dit-il, le keaio de Tarou-Niom, le capitão Emavidi-Chaimè le reconnaît-il?»

Le chef le prit dans ses mains, le considéra un instant avec attention et le replaçant sur la table:

«Je le reconnais, dit-il; mon frère peut parler, j'ai foi en lui.»

Diogo s'inclina en signe de remercîment, passa de nouveau le couteau à sa ceinture et répondit:

«Voici les paroles de Tarou-Niom; elles sont gravées dans le cœur du Grand-Sarigue; il n'y changera pas un mot. Tarou-Niom rappelle au capitão des Payagoas sa promesse; il lui demande s'il a réellement l'intention de la tenir.

—Oui, je tiendrai la promesse faite à mon frère, le capitão des Guaycurus; aujourd'hui même le grand conseil s'assemblera, et demain les pirogues de guerre remonteront la rivière; moi-même les dirigerai.»

Diogo fit un geste d'étonnement.

«Que veut donc dire mon frère? fit-il, je ne le comprends pas; ne dit-il point que les pirogues de guerre remonteront la rivière?

—Je l'ai dit, en effet, répondit le chef

—Pour quelle raison mon frère prendra-t-il cette direction?

—Mais pour aider, ainsi que cela a été convenu entre nous, Tarou-Niom à vaincre les chiens Paï, n'est-ce pas l'accomplissement de cette promesse que réclame de moi le capitão?

—Écoutez les paroles du chef; les Paï sont enveloppés par mes guerriers; la fuite leur est impossible; déjà découragés et à demi mourants de faim, dans deux ou trois soleils au plus tard ils tomberont entre mes mains, que mon frère Emavidi-Chaimè se souvienne de sa promesse.

—Eh bien? interrompit le chef.

—D'autres ennemis plus sérieux, continua imperturbablement Diogo, nous menacent en ce moment et réclament notre attention.

—C'est donc vrai ce que m'a, ce matin même, annoncé un de mes éclaireurs? s'écria le chef avec une émotion mal contenue.

—Ce n'est malheureusement que trop vrai, répondit froidement Diogo, qui ne soupçonnait pas le moins du monde à quoi le Payagoas faisait allusion, mais qui brûlait de le savoir; c'est spécialement dans le but de vous confirmer cette nouvelle et de prendre avec vous les dispositions nécessaires, c'est-à-dire, fit-il avec un sourire gracieux, concerter seulement les mesures de sûreté qu'il vous plaira d'adopter dans l'intérêt général et les reporter immédiatement à Tarou-Niom, afin qu'il puisse vous appuyer efficacement, qu'il m'a envoyé près de son frère.

—Ainsi, les blancs entrent par tous les côtés à la fois sur notre territoire?

—Oui.

—Le capitão Joachim Ferreira serait donc réellement parti de Villa-Bella, à la tête d'une expédition nombreuse?

—Il ne peut y avoir le moindre doute à cet égard, répondit résolument Diogo, qui, pour la première fois, entendait parler de cette expédition.

—Et Tarou-Niom, reprit le chef, pense que je dois disputer le passage aux Paï?

—Six mille guerriers se joindront à ceux du chef payagoa.

—Mais c'est surtout le passage de la rivière qu'il est important de défendre.

—Cette opinion est aussi celle de Tarou-Niom.

—Epoï, mes guerriers, aidés par ceux de mon frère Tarou-Niom, garderont le gué de Camato (cheval), tandis que les grandes pirogues de guerre intercepteront les communications et inquiéteront les Paï le long de la rivière. Est-ce cela que désire le capitão guaycurus?

—Mon frère a parfaitement saisi sa pensée et compris ses intentions.

—A combien fait-on monter le nombre des Paï qui viennent de Villa-Bella?

—On a assuré à Tarou-Niom qu'ils étaient au moins deux mille.

—Aï! Voilà qui est extraordinaire, s'écria le chef; on m'avait certifié, à moi, que leur nombre ne dépassait pas cinq cents.»

Diogo se mordit les lèvres, mais se remettant aussitôt:

«Ils sont plus nombreux que les feuilles balayées par le vent d'orage, dit-il; seulement, ils se sont divisés en petits détachements de guerre, afin de tromper l'œil clairvoyant des Payagoas.

—Eha! s'écria le chef avec stupeur, voilà qui est terrible!

—De plus, ajouta Diogo qui connaissait la répulsion que les Indiens éprouvent pour les nègres et la profonde terreur que leur vue leur inspire, chaque détachement de guerre est suivi d'une quantité considérable de Coatas—nègres,—qui ont fait le redoutable serment de massacrer tous les guerriers payagoas et d'enlever leurs femmes et leurs filles dont ils prétendent faire leurs esclaves.

—Oh! Oh! fit le chef avec un sentiment d'épouvante mal dissimulé, les Coatas ne sont pas des hommes, ils ressemblent au génie du mal. L'avertissement de mon frère ne sera pas perdu; ce soir même les femmes et les enfants abandonneront le village pour se retirer dans le Llano de Manso, et les guerriers se mettront en marche pour le gué de Camato, suivis de toutes les pirogues de guerre. Il n'y a pas un instant à perdre.»

Diogo se leva.

«Le Grand-Sarigue part-il donc déjà? demanda le chef en se levant aussi.

—Il le faut, chef; Tarou-Niom m'a recommandé de faire la plus grande diligence.

—Epoï! Mon frère remerciera le grand capitão des Guaycurus: son avis sauve la nation des Payagoas d'un massacre complet.»

Les deux hommes sortirent. Sur l'ordre d'Emavidi-Chaimè, un esclave amena le cheval de Diogo; celui-ci sauta en selle, échangea quelques paroles encore avec le chef, puis ils se séparèrent.

Le capitão était radieux; jusque-là tout lui avait réussi au delà de ses espérances; non seulement il connaissait les projets de l'ennemi, mais encore il avait appris que les Paulistas, entrés tout à coup en campagne, pourraient, à un moment donné, leur venir en aide si, toutefois, il parvenait à persuader au marquis de renoncer à s'opiniâtrer davantage dans l'exécution d'un voyage que tout rendait impossible; de plus, il avait empêché la jonction des deux nations indiennes, ce qui, en conservant libre le passage des fleuves, offrait une chance de salut à la caravane, chance bien faible, il est vrai, mais qui n'en était pas moins positive.

Diogo sortit au petit pas du village, plongé dans ces réflexions couleur de rose et ne désirant plus qu'une chose: rejoindre le plus vite possible ses compagnons afin d'apprendre au marquis ce qu'il avait à craindre et à espérer.

Lorsque le soldat vit se dérouler devant lui la plaine déserte, il se pencha sur le cou de son cheval, rafraîchi et reposé par deux heures de repos, lui fit sentir l'éperon et commença à filer avec la rapidité du vent, piquant droit à la colline où campait le marquis.

Soudain, au détour d'un sentier, il se croisa avec un cavalier qui arrivait sur lui avec une rapidité égale à la sienne; les deux hommes échangèrent un regard au passage.

Diogo ne put retenir une exclamation de surprise et presque de crainte. Dans ce cavalier il avait reconnu Malco Díaz!

«Voilà la chance qui tourne!» grommela-t-il entre ses dents, tout en excitant encore son cheval, qui semblait dévorer l'espace.

[1] Textuellement: Beaucoup de monde. (Note de l'auteur.)


IX

LA CHASSE.

La rencontre imprévue du mamaluco avait subitement bouleversé le cours des idées de don Diogo, si joyeux de la façon dont il s'était tiré de la scabreuse expédition dans laquelle il s'était engagé un peu à l'aventure.

Le regard inquisiteur que lui avait jeté l'ex-guide au passage, le cri que lui-même avait, dans l'explosion de la surprise, laissé échapper, toutes ces circonstances, frivoles en apparence, lui donnaient fort à penser et l'inquiétaient sérieusement.

L'œil de la haine est clairvoyant; l'Indien ne se dissimulait pas que le métis devait lui conserver au fond du cœur une rude rancune, non seulement pour la façon dont il l'avait poursuivi après son départ du camp, mais parce que lui, Diogo, avait en quelque sorte pris sa place auprès du marquis, et pouvait réussir, grâce à sa connaissance approfondie du désert, à le faire échapper au piège si adroitement tendu par le métis et depuis si longtemps préparé.

Ce qui donnait un peu d'espoir à l'Indien, c'est que la rencontre avait été si fortuite et si rapide en même temps que, grâce à son déguisement, dont la perfection avait trompé Emavidi-Chaimè lui-même, c'était chose presque impossible de le reconnaître ainsi sans examen.

Diogo commettait une erreur; il en eut bientôt la preuve.

Son déguisement même l'avait fait, non pas reconnaître, mais deviner par son ennemi; la raison en est simple; en deux mots nous l'expliquerons au lecteur.

Malco Díaz, habitant depuis longues années le sertão, faisant un peu, selon que l'y obligeait son intérêt, tous les métiers plus ou moins honnêtes exploités sur la frontière, avait eu de fréquents et intimes rapports avec les Indiens bravos, ses voisins, que pour beaucoup de raisons il était contraint de ménager et de traiter en amis; la plupart de leurs guerriers renommés étaient connus assez particulièrement de lui pour que, les apercevant même de loin, il pût à première vue, à ces ornements distinctifs que chacun d'eux adopte et affectionne, les nommer sans craindre de se tromper.

Or, le matin même du jour où nous le retrouvons, deux heures environ avant le lever du soleil, Malco Díaz avait eu avec Tarou-Niom une assez longue conversation relative aux derniers arrangements convenus entre eux, et dont le métis venait réclamer l'exécution immédiate, aussitôt que les Brésiliens seraient tombés aux mains des Guaycurus.

Pendant le cours de cet entretien, comme Malco Díaz insistait pour que le chef attaquât les blancs sans plus de retard, celui-ci lui avait répondu qu'il ne pouvait livrer l'assaut avant l'arrivée de ses alliés les Payagoas; qu'il ne voulait pas, par une précipitation dont rien ne justifiait l'urgence, compromettre le succès d'une entreprise si bien conduite jusque-là; que, du reste, le retard était insignifiant et ne se prolongerait pas au delà de quelques heures, puisqu'il avait expédié à Emavidi-Chaimè un de ses plus fidèles guerriers, le Grand-Sarigue, afin de l'engager à se presser de le rejoindre; que, du reste, si cela ne le satisfaisait pas, il était libre de se rendre lui-même au village des Payagoas, et de s'assurer auprès du chef de la façon dont le guerrier s'était acquitté de la mission qui lui avait été confiée.

Malco Díaz n'en demanda pas davantage; il prit congé du capitão guaycurus, et, montant immédiatement à cheval, il se dirigea vers le village, les yeux incessamment fixés sur la rivière, espérant à chaque instant découvrir la flottille.

Il n'avait garde d'apercevoir les pirogues, nous en connaissons les motifs; seulement arrivé à un certain endroit, il lui sembla distinguer une masse, dont l'apparence lui parut tout de suite suspecte, embarrassée dans les roseaux.

Malco Díaz était curieux, il aimait surtout à se rendre compte des choses et à trouver l'explication de ce qu'il ne comprenait pas.

Il s'approcha donc du rivage dans le but de s'assurer de ce qu'était cette masse suspecte, dans laquelle il reconnut bientôt un cadavre.

Le mamaluco mit pied à terre, jeta le lasso, attira à lui le cadavre, et le regarda. Son étonnement fut grand, lorsque, dans ce corps mutilé, à demi dévoré déjà par les caïmans, il reconnut le Grand-Sarigue, ce même guerrier que Tarou-Niom avait quelques heures auparavant, expédié aux Payagoas.

Le doute n'était pas possible sur la cause de la mort de l'Indien; une large plaie béante derrière le cou montrait assez qu'il avait été assassiné par surprise.

Le métis laissa là le cadavre sans s'en occuper davantage, remonta à cheval et reprit sa course, course d'autant plus rapide, que, puisque le messager était mort, il n'avait pu remplir son message, lacune involontaire qu'il était important de réparer.

Seulement, qui avait tué le Grand-Sarigue, dans quel but ce meurtre avait-il été commis? Voilà ce que le métis ne réussissait pas à s'expliquer, et ce qui le tourmentait fort.

Sur ces entrefaites, il croisa un cavalier venant du village des Payagoas où lui-même se rendait, et dont il n'était éloigné que d'une lieue à peine; et, chose extraordinaire, ce cavalier était l'homme qu'il avait trouvé mort et à demi dévoré quelques instants auparavant!

L'affaire prenait des proportions inquiétantes; le métis ne savait plus que penser, il se demandait s'il ne s'était pas trompé, si le cadavre qu'il avait découvert était bien celui du Grand-Sarigue, ou si ses yeux ne l'avait pas induit en erreur.

Tout à coup une idée lumineuse lui traversa l'esprit. Il y avait trahison évidemment: l'homme qu'il avait rencontré portait un déguisement. Alors une lueur jaillit de son cerveau et tout fut aussi clair pour lui que s'il avait assisté à ce qui s'était passé.

Un homme seul pouvait parvenir à une aussi rare perfection de costume et d'allure, cet homme était Diogo.

Aussitôt que cette pensée fut venue au métis, elle se changea en certitude dans son esprit. Écumant de rage d'avoir été ainsi pris pour dupe et brûlant de se venger, il fit brusquement tourner bride à son cheval et se lança éperdument à la poursuite de son ennemi.

Mais pendant que Malco faisait ces réflexions tout en galopant, et de déduction en déduction arrivait enfin à la vérité, un temps assez long s'était écoulé, temps que l'Indien avait mis à profit pour prendre de l'avance et préparer une ruse qui l'aidât à échapper si, comme il en avait le pressentiment, le métis le poursuivait.

Les personnes qui ne connaissent pas cette noble et intelligente race des chevaux des déserts américains se feront difficilement une idée, même lointaine, des proportions grandioses qu'une poursuite arrive à prendre dans la prairie.

Il vient un moment où le cheval sans cesse excité, subissant pour ainsi dire l'influence magnétique de son cavalier, semble s'identifier avec lui, comprendre sa pensée, et entrer réellement dans la lutte pour son compte particulier.

Beau de fureur et d'énergie, les yeux pleins de feu, les naseaux sanglants, la bouche écumante, ne sentant plus ni le mors, ni la bride, il dévore l'espace, sautant les ravins, escaladant les collines, traversant les rivières, franchissant tous les obstacles avec une dextérité, une adresse, une vélocité qui passent toute croyance, s'animant à la course et arrivant par degré à une espèce de folie orgueilleuse et superbe, d'autant plus belle qu'il paraît comprendre qu'il mourra dans la bataille insensée qu'il livre; mais que lui importe s'il atteint le but et si son maître est sauvé?

C'était une course semblable à celle que nous venons de décrire que soutenaient en ce moment, nous dirons les deux chevaux, car leurs cavaliers, tout à leur haine implacable, ne voyaient plus, ne pensaient plus et les laissaient libres de se diriger à leur guise.

Malco Díaz redoublait d'efforts afin de regagner l'espace qu'il avait perdu; mais en vain interrogeait-il le désert dans toutes les directions, rien n'apparaissait, il était seul, seul toujours, et cependant son cheval avait atteint l'extrême limite de la vélocité.

Les bois succédaient aux bois, les collines aux collines. Diogo demeurait toujours invisible; il semblait avoir été subitement englouti, tant cette disparition tenait du prodige.

C'est que si le métis était bien monté, le capitão avait, lui aussi, un excellent coursier, et, comme la haine ne l'aveuglait pas, tout en fuyant, il calculait froidement les chances qui lui restaient d'échapper, et il les employait toutes.

Enfin, après trois heures d'une course insensée, Malco Díaz, arrivé au sommet d'un monticule élevé qu'il avait gravi au galop, aperçut bien loin devant lui un nuage de poussière qui semblait s'enfuir emporté par un ouragan.

Il devina son ennemi et excita de nouveau son cheval, dont les efforts étaient déjà prodigieux.

Peu à peu, soit que le cheval que montait Diogo fût plus fatigué que celui du métis à cause de sa longue course de la nuit, soit que celui de Malco Díaz, fût plus vite, il s'aperçut qu'il gagnait son ennemi et que la distance diminuait sensiblement. Le mamaluco poussa un cri de joie semblable à un rugissement de bête fauve et saisit sa carabine, prêt à s'en servir dès qu'il serait à portée.

Cependant la course continuait toujours, on apercevait au loin, au dernier plan de l'horizon, la colline au sommet de laquelle les Brésiliens avaient assis leur camp. Évidemment, les sentinelles des blancs postées sur les arbres devaient distinguer, bien que vaguement encore, les péripéties singulières de cette lutte étrange, sans en comprendre les motifs.

Il fallait en finir, d'autant plus que, chose extraordinaire, les Guaycurus demeuraient invisibles et laissaient ainsi supposer qu'ils avaient reconnu l'inutilité d'un plus long blocus et avaient renoncé au siège de la forteresse improvisée.

Cette solitude et cet abandon, qu'il ne s'expliquait pas de la part de ses alliés et dont les motifs lui échappaient, inquiétaient le métis.

Enfin, la distance entre les deux cavaliers devint si minime, qu'ils ne se trouvèrent bientôt qu'à portée de pistolet l'un de l'autre.

Malco Díaz arma sa carabine, l'épaula, et, sans ralentir l'allure de son cheval, il lâcha la détente.

Le cheval de Diogo, frappé en plein corps, fit un bond prodigieux en avant, se leva convulsivement sur ses pieds de derrière, poussa un hennissement de douleur et se renversa en arrière, en entraînant son cavalier dans sa chute.

Malco jeta sa carabine et arriva comme la foudre, avec un rugissement de triomphe, sur son ennemi gisant immobile sur le sol.

Sautant immédiatement à terre, il s'élança vers lui par un bond de tigre et leva son poignard pour l'achever, au cas où il ne serait pas tout à fait mort.

Mais son bras retomba inerte à son côté, et il se redressa avec un hurlement de désappointement et de rage.

Au même instant, il fut vigoureusement saisi à bras le corps par derrière et renversé sur l'herbe, avant qu'il eût seulement eu le temps d'essayer de résister.

«Eh! Eh! Compagnon, lui dit alors la voix railleuse de Diogo, car c'était lui qui le tenait cloué au sol et lui appliquait le pied sur la poitrine. Comment trouvez-vous celui-là? C'est bien joué, n'est-ce pas?»

Voici ce qui était arrivé:

Diogo avait promptement reconnu que s'il continuait à fuir en ligne droite, son ennemi, monté sur un cheval frais ne tarderait pas à l'atteindre et que même, au cas où il lui échapperait, il tomberait inévitablement aux mains des Guaycurus.

Il avait donc calculé sa fuite de façon à biaiser peu à peu d'une manière insensible d'abord, afin d'éviter l'endroit où il supposait que ses ennemis avaient établi leur camp et à tourner complètement la forteresse.

Ce premier stratagème avait parfaitement réussi; Malco Díaz, aveuglé par le désir d'atteindre son ennemi, l'avait suivi dans les détours qu'il lui plaisait de faire, sans songer à se rendre compte du chemin qu'il prenait; cela expliquait l'absence, incompréhensible pour Malco, de ses alliés.

Puis l'Indien, arrivé à l'angle d'un bois, s'était jeté à terre et avec cette dextérité si remarquable que possèdent ceux de sa race, il avait, en quelques minutes, confectionné un mannequin avec des herbes, l'avait recouvert des vêtements qu'il portait lui-même; puis, après l'avoir solidement attaché sur le dos du cheval, sous la selle et aux flancs duquel il avait placé des épines tranchantes, il avait lancé l'animal dans la direction qu'il devait suivre; quant à lui, il avait continué sa route en courant, tout en ayant grand soin de demeurer toujours hors de vue.

C'était quelques instants après sa sortie du bois que, pour la première fois, Malco Díaz avait aperçu le cheval qui détalait d'autant plus rapidement devant lui que le poids qu'il portait maintenant était beaucoup moins lourd.

Cette explication que Diogo, d'un air narquois, donna en quelques mots au métis augmenta encore la fureur de celui-ci.

«Vous avez tué un cheval que j'aimais, ajouta l'Indien, une noble bête que je remplacerai difficilement, je devrais vous tuer, Malco, mais nous avons dormi longtemps côte à côte, nous avons partagé la même nourriture; je ne rougirai pas mon couteau de votre sang.

—Vous aurez tort, Diogo, répondit sourdement le métis, car, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je vous jure qu'à la première occasion je vous tuerai, moi.

—Vous agirez selon vos instincts, Malco, je sais que vous êtes un méchant homme et que vous n'hésiterez pas à le faire.

—Oui, je vous tuerai, je vous le jure sur ma part de paradis, mille diables!

—Votre part de paradis me paraît bien compromise, mon pauvre ami; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment, je ne veux pas que vos alliés me surprennent, ce qu'ils feront si je perds mon temps à causer avec vous, si agréable que soit votre conversation. Je vais donc, en conséquence, terminer au plus vite.

—Que prétendez-vous faire? Puisque, dites-vous, vous ne voulez pas me tuer.

—Chose promise, chose due, Malco; non je ne vous tuerai pas, mais je vous mettrai dans l'impossibilité de me nuire, du moins pendant quelque temps; cela est juste, n'est-ce pas?»

Le métis ne répondit pas, il écumait de fureur et se tordait comme un serpent sur le sol.

«Tenez-vous donc un instant tranquille, Malco, lui dit paisiblement le capitão; vous êtes réellement insupportable, si vous continuez, je ne finirai jamais de vous attacher.»

Et, de fait, tout en parlant ainsi, il l'attachait bel et bien avec son lasso, malgré les efforts prodigieux du métis pour lui échapper.

«Là, voilà qui est fait, reprit-il dès que le dernier nœud fut serré; maintenant, je n'ai plus qu'à vous bâillonner, et tout sera fini.

—Me bâillonner, s'écria le métis, me bâillonner, moi, et pourquoi?

—Dame, mon ami, je vous trouve naïf; permettez-moi de vous le dire, si je vous bâillonne, c'est probablement pour vous empêcher de crier et d'appeler à votre aide vos amis qui, sans doute, ne sont pas très loin?»

Il y eut un instant de silence; le métis réfléchissait, Diogo confectionnait un bâillon avec le soin et l'attention qu'il apportait à tout ce qu'il faisait.

«Combien de temps vous faut-il pour vous mettre en sûreté? demanda enfin le métis.

—Pourquoi m'adressez-vous cette question? répondit le capitão en s'agenouillant auprès de lui et se préparant à lui attacher un tampon d'herbe sur la bouche.

—Que vous importe? Répondez-moi franchement.

—Si cela peut vous faire plaisir, je le veux bien, Malco; deux heures me suffiront.

—Deux heures?

—Oui.

—Eh bien! Si je vous promettais de demeurer tranquille et sans crier où je suis, me bâillonneriez-vous?

—Hum! fit le capitão; une promesse, c'est bien vague, Malco; lorsqu'il s'agit de vie ou de mort.

—C'est vrai; mais si je vous la faisais, cette promesse?»

Diogo se gratta la tête d'un air embarrassé.

«Répondez, voyons, reprit le métis.

—Eh bien! Non, je ne pourrais l'accepter, dit Diogo; là, je vous le certifie, ce serait trop dangereux pour moi.»

Et il se prépara à attacher le bâillon.

«Attendez,» s'écria vivement le métis.

Diogo s'arrêta.

«Eh bien! Maintenant, reprit Malco, si au lieu de cette promesse que je vous faisais, je vous donnais ma parole d'honneur de cavalheiro, que feriez-vous?

—Hum! répondit l'autre, vous m'en direz tant; mais vous ne me la donneriez pas.

—Pourquoi donc cela?

—Parce que vous la tiendriez, et que vous ne voulez pas vous engager envers moi.

—Ainsi, vous croyez à ma parole?

—Certes.

—Eh bien! Ne me bâillonnez pas, Diogo, je vous la donne.

—Allons donc, vous voulez rire.

—Nullement, je vous donne ma parole d'honneur de demeurer ainsi que je suis, non pas deux heures mais trois, sans bouger et sans pousser un cri.

—Oh! Oh! fit le capitão en le regardant bien en face, c'est sérieux alors?

—Très sérieux, est-ce convenu?

—C'est convenu,» répondit Diogo, et il jeta le bâillon.

Étrange anomalie du caractère de certains hommes et qui se rencontre fréquemment, surtout chez les métis brésiliens; pour eux la parole est tout, rien ne saurait les contraindre à y manquer. Malco Díaz, bien que ce fût un bandit de la pire espèce, obéissant sans le moindre remords aux instincts les plus sanguinaires, se serait sérieusement cru déshonoré, lui, voleur et assassin à l'occasion, si, une fois sa parole engagée, il l'avait faussée.

Diogo savait si bien qu'il pouvait se fier à cette parole, qu'il l'accepta sans hésiter ou même sans faire la moindre objection.

«Je vous quitte, Malco, lui dit-il, ne vous impatientez pas trop. Ah! à propos, j'emmène votre cheval qui vous est inutile en ce moment, et dont moi j'ai le plus grand besoin, mais soyez tranquille, vous le retrouverez au pied de la colline. Je ne veux pas vous en priver. Allons, adieu.

—Allez au diable, mais souvenez-vous que je vous ai promis de vous tuer.

—Bah! Bah! répondit l'autre avec sa railleuse bonhomie, vous dites cela maintenant parce que vous êtes furieux; je le conçois, vous n'avez pas eu de chance avec moi aujourd'hui, vous serez plus heureux une autre fois.

—Je l'espère,» fit le métis en grinçant des dents.

Diogo, sans s'occuper davantage de lui, rattrapa facilement le cheval qui ne s'était pas beaucoup éloigné et partit aussitôt.

Avant de rentrer au camp, le capitão, qui était un homme d'ordre et qui, surtout, se souciait médiocrement de s'exposer à être tué par ses amis à cause de son déguisement, se dirigea par un chemin oblique vers la rivière.

Dès qu'il eut atteint le rivage, il abandonna le cheval, entra dans l'eau et se mit à la nage.

Bien que cette rivière fourmillât littéralement de caïmans, le capitão n'avait pas hésité à entrer dedans; il savait par expérience que les caïmans attaquent rarement l'homme et que le plus léger mouvement suffit pour les effrayer et les éloigner.

La seule chose qu'il redoutât, c'était d'être aperçu par les sentinelles indiennes qui sans doute étaient embusquées dans les buissons environnants, car, pour retrouver ses habits, il lui avait fallu aller du côté où les Guaycurus avaient établi leur invisible blocus.

Mais le hasard, qui jusqu'à ce moment avait favorisé le capitão, ne l'abandonna pas à cette suprême et dernière épreuve.

Arrivé à quelque distance du buisson qu'il voulait atteindre. Diogo se coula entre deux eaux. Du reste, cette précaution était, hâtons-nous de le dire, presque inutile; ce n'était pas la rivière, sur laquelle ils n'avaient rien à redouter, que surveillaient les Guaycurus, mais seulement la colline où se trouvaient leurs ennemis.

Diogo se glissa donc sans encombre dans le buisson, ouvrit la cachette qu'il avait pratiquée pour cacher ses habits, et les en retira avec un vif sentiment de plaisir; mais, au lieu de s'en couvrir, il en fît un paquet, ainsi que de ses armes, et de nouveau il descendit dans la rivière.

Ce chemin lui paraissait plus court et plus sûr, et de plus il n'était pas fâché de se débarrasser complètement des quelques peintures qui lui restaient sur le corps.

Afin de ne pas attirer l'attention sur lui, le capitão avait enveloppé son paquet dans des feuilles de palmier et avait attaché le tout sur sa tête.

Or, comme il nageait juste au niveau de l'eau, ce paquet semblait dériver doucement en suivant le fil du courant; de la rive, il avait complètement l'apparence d'un amas de feuilles et de branches, et il aurait été impossible à l'œil le plus perçant d'apercevoir la tête du nageur, cachée par les herbes qui la recouvraient.

Il atteignit bientôt le pied de la colline.

Là il était sauvé et ne pouvait être vu que par les personnes que le hasard aurait conduites sur l'autre rive; mais, grâce à la largeur de la nappe d'eau et aux armes dont usent les Indiens, il ne songea pas à se cacher.

Après avoir calculé du regard la hauteur qu'il lui fallait gravir, hauteur assez considérable, disons-le tout de suite, et s'élevant presque à pic au-dessus de la rivière, le capitão prit d'une main son poignard, de l'autre le couteau que lui avait confié Tarou-Niom comme signe de reconnaissance, et il commença avec une facilité et une dextérité extrêmes à escalader cette espèce de muraille, en plantant tour à tour ses armes dans les anfractuosités des rochers, et s'élevant ensuite à la force du poignet, exercice gymnastique, soit dit en passant, très fatigant et surtout très périlleux.

L'ascension du capitão fut longue; un instant il demeura suspendu entre ciel et terre, sans pouvoir ni monter ni descendre; mais Diogo était un homme doué de trop de sang-froid et de courage pour se désespérer; une seconde de réflexion lui fit apercevoir une pente moins roide que celle qu'il suivait; il obliqua légèrement, redoubla d'efforts, et bientôt mit le pied sur la plate-forme de la colline.

Arrivé là, il fit halte un instant pour reprendre haleine et remettre un peu d'ordre dans ses idées; sa difficile expédition était, contre toutes probabilités, terminée heureusement; les renseignements qu'il avait obtenus ne manquaient pas d'importance; tout était donc pour le mieux, et il se félicitait intérieurement, non pas de la façon dont il avait conduit cette scabreuse affaire, mais du plaisir que son retour allait causer à ses compagnons, surtout au marquis.

Il se redressa au bout d'un instant et se remit à marcher d'un pas aussi libre et aussi relevé que s'il n'avait pas, pendant les quelques heures de son absence, supporté des fatigues surhumaines.

Le soleil se couchait au moment où le capitão atteignait le sommet de la colline; la nuit était donc sombre déjà lorsqu'il entra dans le camp.

Dès que son retour fut connu, tous ses compagnons se pressèrent autour de lui avec des cris de joie, qui donnèrent l'éveil au marquis et le firent accourir.

Le capitão poussa une exclamation de surprise et de douleur à la vue du spectacle qui s'offrit à ses yeux, lorsqu'il se trouva dans l'enceinte du camp.

Les tentes et les chariots avaient été réduits en cendres; la plupart des mules et la plus grande partie des chevaux avaient été tués, sept ou huit cadavres de chasseurs et de nègres jonchaient çà et là le sol; les arbres, à demi brûlés et tordus convulsivement, renversés les uns sur les autres, ajoutaient encore à l'horreur de ce spectacle.

Doña Laura Antonia, réfugiée tant bien que mal sous une enramada[1] ouverte à tous les vents, et accroupie tristement devant un feu mourant, préparait, aidée par son esclave Phoebé, son repas du soir.

Enfin, tout présentait l'aspect de la ruine et de la désolation dans ce camp que, la veille, le capitão avait quitté si formidablement établi.

«Qu'est-ce que cela signifie, mon Dieu? s'écria-t-il avec douleur.

—Cela signifie, répondit amèrement le marquis, que vous ne vous étiez point trompé, Diogo, et que les Guaycurus sont de rudes adversaires.

—Mais il y a donc eu combat pendant mon absence?

—Non, il y a eu surprise; mais venez, Diogo, un instant à l'écart, je vous expliquerai ce qui s'est passé, puis vous me rendrez compte de ce que vous avez fait.»

Le capitão le suivit.

Lorsqu'ils furent hors des regards des Brésiliens, le marquis commença son récit, récit fort court, mais terrible.

Deux heures après le départ de Diogo, sans que les sentinelles eussent aperçu un seul ennemi, une nuée de flèches enflammées avaient plu tout à coup sur le camp de tous les côtés à la fois, et cela d'une façon si inopinée que d'abord les Brésiliens ne surent où courir ni de quelle manière se défendre; le feu s'était presque aussitôt déclaré avec une intensité telle, qu'il avait été impossible de l'éteindre; puis, pour ajouter encore à l'horreur de la situation, une flèche étant malheureusement tombée sur le chariot qui contenait les poudres, le chariot avait sauté en tuant et blessant plusieurs hommes.

Les Guaycurus avaient profité de la stupeur des Brésiliens pour tenter un assaut furieux, assaut qui avait été repoussé, il est vrai, après un combat acharné corps à corps, mais pendant lequel le reste des munitions avait presque complètement été épuisé.

Diogo hocha tristement la tête à ce sombre récit; puis sur la prière du marquis, il commença le sien, que son interlocuteur écouta avec la plus sérieuse attention. Lorsqu'il eut terminé, il se fit un instant de silence.

«Que me conseillez-vous? dit enfin le marquis.

—La situation est presque désespérée, répondit nettement le capitão. Le plus prudent, à mon avis, serait de tenter une sortie, d'essayer de s'ouvrir un passage et de regagner au plus vite les habitations.

—Oui, murmura à part lui le marquis, peut-être cela vaudrait-il mieux; mais je veux attendre encore; j'ai expédié un batteur d'estrade au dehors pour prendre des nouvelles de l'ennemi; qui sait ce qu'il nous dira?

—Vous êtes le seul maître, répondit Diogo qui l'avait entendu; mais chaque minute qui s'écoule nous enlève, croyez-le bien, plusieurs jours d'existence.

—Peut-être! s'écria violemment le marquis en frappant du pied avec colère, mais, vive Dieu! Tout n'est pas dit encore; non, quoi qu'il arrive, je ne reculerai pas lâchement devant ces barbares; ne puis-je donc pas essayer de joindre don Joachim Ferreira?

—Certes, vous le pouvez, Excellence.

—Eh bien? s'écria-t-il avec joie.

—Eh bien! Vous ne réussirez qu'à nous faire tous massacrer plus vite, voilà tout.»

Après avoir prononcé ces paroles, le capitão tourna le dos au marquis et rejoignit ses compagnons, ne voulant pas continuer plus longtemps un entretien inutile et dédaignant de discuter contre un parti si opiniâtrement pris.