JARDIN DES SUPPLICES
PREMIÈRE PARTIE
EN MISSION
Avant de raconter un des plus effroyables épisodes de mon voyage en Extrême-Orient, il est peut-être intéressant que j'explique brièvement dans quelles conditions je fus amené à l'entreprendre. C'est de l'histoire contemporaine.
À ceux qui seraient tentés de s'étonner de l'anonymat que, en ce qui me concerne, j'ai tenu à garder jalousement au cours de ce véridique et douloureux récit, je dirai: «Peu importe mon nom!… C'est le nom de quelqu'un qui causa beaucoup de mal aux autres et à lui-même, plus encore à lui-même qu'aux autres et qui, après bien des secousses, pour être descendu, un jour, jusqu'au fond du désir humain, essaie de se refaire une âme dans la solitude et dans l'obscurité. Paix aux cendres de son péché.»
I
Il y a douze ans, ne sachant plus que faire et condamné par une série de malechances à la dure nécessité de me pendre ou de m'aller jeter dans la Seine, je me présentai aux élections législatives,—suprême ressource—en un département où, d'ailleurs, je ne connaissais personne et n'avais jamais mis les pieds.
Il est vrai que ma candidature était officieusement soutenue par le cabinet qui, ne sachant non plus que faire de moi, trouvait ainsi un ingénieux et délicat moyen de se débarrasser, une fois pour toutes, de mes quotidiennes, de mes harcelantes sollicitations.
À cette occasion, j'eus avec le ministre, qui était mon ami et mon ancien camarade de collège, une entrevue solennelle et familière, tout ensemble.
—Tu vois combien nous sommes gentils pour toi!… me dit ce puissant, ce généreux ami… À peine nous t'avons retiré des griffes de la justice—et nous y avons eu du mal—que nous allons faire de toi un député.
—Je ne suis pas encore nommé… dis-je d'un ton grincheux.
—Sans doute!… mais tu as toutes les chances… Intelligent, séduisant de ta personne, prodigue, bon garçon quand tu le veux, tu possèdes le don souverain de plaire… Les hommes à femmes, mon cher, sont toujours des hommes à foule… Je réponds de toi… Il s'agit de bien comprendre la situation… Du reste elle est très simple…
Et il me recommanda:
—Surtout pas de politique!… Ne t'engage pas… ne t'emballe pas!… Il y a dans la circonscription que je t'ai choisie une question qui domine toutes les autres: la betterave… Le reste ne compte pas et regarde le préfet… Tu es un candidat purement agricole… mieux que cela, exclusivement betteravier… Ne l'oublie point… Quoi qu'il puisse arriver au cours de la lutte, maintiens-toi, inébranlable, sur cette plateforme excellente… Connais-tu un peu la betterave?…
—Ma foi! non, répondis-je… Je sais seulement, comme tout le monde, qu'on en tire du sucre… et de l'alcool.
—Bravo! cela suffit, applaudit le ministre avec une rassurante et cordiale autorité… Marche carrément sur cette donnée… Promets des rendements fabuleux… des engrais chimiques extraordinaires et gratuits… des chemins de fer, des canaux, des routes pour la circulation de cet intéressant et patriotique légume… Annonce des dégrèvements d'impôts, des primes aux cultivateurs, des droits féroces sur les matières concurrentes… tout ce que tu voudras!… Dans cet ordre de choses, tu as carte blanche, et je t'aiderai… Mais ne te laisse pas entraîner à des polémiques personnelles ou générales qui pourraient te devenir dangereuses et, avec ton élection, compromettre le prestige de la République… Car, entre nous, mon vieux,—je ne te reproche rien, je constate, seulement—tu as un passé plutôt gênant…
Je n'étais pas en veine de rire… Vexé par cette réflexion, qui me parut inutile et désobligeante, je répliquai vivement, en regardant bien en face mon ami, qui put lire dans mes yeux ce que j'y avais accumulé de menaces nettes et froides:
—Tu pourrais dire plus justement: «Nous avons un passé…» Il me semble que le tien, cher camarade, n'a rien à envier au mien…
—Oh, moi!… fit le ministre avec un air de détachement supérieur et de confortable insouciance, ce n'est pas la même chose… Moi… mon petit… je suis couvert… par la France!
Et, revenant à mon élection, il ajouta:
—Donc, je me résume… De la betterave, encore de la betterave, toujours de la betterave!… Tel est ton programme… Veille à n'en pas sortir.
Puis il me remit discrètement quelques fonds et me souhaita bonne chance.
Ce programme, que m'avait tracé mon puissant ami, je le suivis fidèlement, et j'eus tort… Je ne fus pas élu. L'écrasante majorité qui échut à mon adversaire, je l'attribue, en dehors de certaines manœuvres déloyales, à ceci que ce diable d'homme était encore plus ignorant que moi et d'une canaillerie plus notoire.
Constatons en passant qu'une canaillerie bien étalée, à l'époque où nous sommes, tient lieu de toutes les qualités et que plus un homme est infâme, plus on est disposé à lui reconnaître de force intellectuelle et de valeur morale.
Mon adversaire, qui est aujourd'hui une des illustrations les moins discutables de la politique, avait volé en maintes circonstances de sa vie. Et sa supériorité lui venait de ce que, loin de s'en cacher, il s'en vantait avec le plus révoltant cynisme.
—J'ai volé… j'ai volé… clamait-il par les rues des villages, sur les places publiques des villes, le long des routes, dans les champs…
—J'ai volé… j'ai volé… publiait-il en ses professions de foi, affiches murales et confidentielles circulaires…
Et, dans les cabarets, juchés sur des tonneaux, ses agents, tout barbouillés de vin et congestionnés d'alcool, répétaient, trompettaient ces mots magiques:
—Il a volé… il a volé…
Émerveillées, les laborieuses populations des villes, non moins que les vaillantes populations des campagnes acclamaient cet homme hardi avec une frénésie qui, chaque jour, allait grandissant, en raison directe de la frénésie de ses aveux.
Comment pouvais-je lutter contre un tel rival, possédant de tels états de service, moi qui n'avais encore sur la conscience, et les dissimulais pudiquement, que de menues peccadilles de jeunesse, telles que vols domestiques, rançons de maîtresses, tricheries au jeu, chantages, lettres anonymes, délations et faux?… Ô candeur des ignorantes juvénilités!
Je faillis même, un soir, dans une réunion publique, être assommé par des électeurs furieux de ce que, en présence des scandaleuses déclarations de mon adversaire, j'eusse revendiqué, avec la suprématie des betteraves, le droit à la vertu, à la morale, à la probité, et proclamé la nécessité de nettoyer la République des ordures individuelles qui la déshonoraient. On se rua sur moi; on me prit à la gorge; on se passa, de poings en poings, ma personne soulevée et ballottante comme un paquet… Par bonheur, je me tirai de cet accès d'éloquence avec, seulement, une fluxion à la joue, trois côtes meurtries et six dents cassées…
C'est tout ce que je rapportai de cette désastreuse aventure, où m'avait si malencontreusement conduit la protection d'un ministre qui se disait mon ami.
J'étais outré.
J'avais d'autant plus le droit d'être outré que, tout d'un coup, au plus fort de la bataille, le gouvernement m'abandonnait, me laissait sans soutien, avec ma seule betterave comme amulette, pour s'entendre et pour traiter avec mon adversaire.
Le préfet, d'abord très humble, n'avait pas tardé à devenir très insolent; puis il me refusait les renseignements utiles à mon élection; enfin, il me fermait, ou à peu près, sa porte. Le ministre lui-même ne répondait plus à mes lettres, ne m'accordait rien de ce que je lui demandais, et les journaux dévoués dirigeaient contre moi de sourdes attaques, de pénibles allusions, sous des proses polies et fleuries. On n'allait pas jusqu'à me combattre officiellement, mais il était clair, pour tout le monde, qu'on me lâchait… Ah! je crois bien que jamais tant de fiel n'entra dans l'âme d'un homme!
De retour à Paris, fermement résolu à faire un éclat, au risque de tout perdre, j'exigeai des explications du ministre que mon attitude rendit aussitôt accommodant et souple…
—Mon cher, me dit-il, je suis au regret de ce qui t'arrive… Parole!… tu m'en vois tout ce qu'il y a de plus désolé. Mais que pouvais-je?… Je ne suis pas le seul, dans le cabinet… et…
—Je ne connais que toi! interrompis-je violemment, en faisant sauter une pile de dossiers qui se trouvait, sur son bureau, à portée de main… Les autres ne me regardent pas… Les autres, ça n'est pas mon affaire… Il n'y a que toi… Tu m'as trahi; c'est ignoble!…
—Mais, sapristi!… Écoute-moi un peu, voyons! supplia le ministre. Et ne t'emporte pas, comme ça, avant de savoir…
—Je ne sais qu'une chose, et elle me suffit. Tu t'es payé ma tête… Eh bien, non, non! Ça ne se passera pas comme tu le crois… À mon tour, maintenant.
Je marchais dans le bureau, proférant des menaces, distribuant des bourrades aux chaises…
—Ah! ah! tu t'es payé ma tête!… Nous allons donc rire un peu… Le pays saura donc, enfin, ce que c'est qu'un ministre… Au risque de l'empoisonner, le pays, je vais donc lui montrer, lui ouvrir toute grande l'âme d'un ministre… Imbécile!… Tu n'as donc pas compris que je te tiens, toi, ta fortune, tes secrets, ton portefeuille!… Ah! mon passé te gêne?… Il gêne ta pudeur et la pudeur de Marianne?… Eh bien, attends!… Demain, oui, demain, on saura tout…
Je suffoquais de colère. Le ministre essaya de me calmer, me prit par le bras, m'attira doucement vers le fauteuil que je venais de quitter en bourrasque…
—Mais, tais-toi donc! me dit-il, en donnant à sa voix des intonations supplicatrices… Écoute-moi, je t'en prie!… Assieds-toi, voyons!… Diable d'homme qui ne veut rien entendre! Tiens, voici ce qui s'est passé…
Très vite, en phrases courtes, hachées, tremblantes, il débita:
—Nous ne connaissions pas ton concurrent… Il s'est révélé, dans la lutte, comme un homme très fort… comme un véritable homme d'État!… Tu sais combien est restreint le personnel ministrable… Bien que ce soient toujours les mêmes qui reviennent, nous avons besoin, de temps en temps, de montrer une figure nouvelle à la Chambre et au pays… Or, il n'y en a pas… En connais-tu, toi?… Eh bien, nous avons pensé que ton concurrent pouvait être une de ces figures-là… Il a toutes les qualités qui conviennent à un ministre provisoire, à un ministre de crise… Enfin, comme il était achetable et livrable, séance tenante, comprends-tu?… C'est fâcheux pour toi, je l'avoue… Mais les intérêts du pays, d'abord…
—Ne dis donc pas de blagues… Nous ne sommes pas à la Chambre, ici… Il ne s'agit pas des intérêts du pays, dont tu te moques, et moi aussi… Il s'agit de moi… Or, je suis, grâce à toi, sur le pavé. Hier soir, le caissier de mon tripot m'a refusé cent sous, insolemment… Mes créanciers, qui avaient compté sur un succès, furieux de mon échec, me pourchassent comme un lièvre… On va me vendre… Aujourd'hui, je n'ai même pas de quoi dîner… Et tu t'imagines bonnement que cela peut se passer ainsi?… Tu es donc devenu bête… aussi bête qu'un membre de ta majorité?…
Le ministre souriait. Il me tapota les genoux, familièrement, et me dit:
—Je suis tout disposé—mais tu ne me laisses pas parler—je suis tout disposé à t'accorder une compensation…
—Une ré-pa-ra-tion!
—Une réparation, soit!
—Complète?
—Complète!… Reviens dans quelques jours… Je serai, sans doute, à même de te l'offrir. En attendant, voici cent louis… C'est tout ce qui me reste des fonds-secrets…
Il ajouta, gentiment, avec une gaieté cordiale:
—Une demi-douzaine de gaillards comme toi… et il n'y a plus de budget!…
Cette libéralité, que je n'espérais pas si importante, eut le pouvoir de calmer instantanément mes nerfs… J'empochai—en grognant encore, toutefois, car je ne voulais pas me montrer désarmé, ni satisfait—les deux billets que me tendait, en souriant, mon ami… et je me retirai dignement…
Les trois jours qui suivirent, je les passai dans les plus basses débauches…
II
Qu'on me permette encore un retour en arrière. Peut-être n'est-il pas indifférent que je dise qui je suis et d'où je viens… L'ironie de ma destinée en sera mieux expliquée ainsi.
Je suis né en province d'une famille de la petite bourgeoisie, de cette brave petite bourgeoisie, économe et vertueuse, dont on nous apprend, dans les discours officiels, qu'elle est la vraie France… Eh bien! je n'en suis pas plus fier pour cela.
Mon père était marchand de grains. C'était un homme très rude, mal dégrossi et qui s'entendait aux affaires, merveilleusement. Il avait la réputation d'y être fort habile, et sa grande habileté consistait à «mettre les gens dedans», comme il disait. Tromper sur la qualité de la marchandise et sur le poids, faire payer deux francs ce qui lui coûtait deux sous, et, quand il pouvait, sans trop d'esclandre, le faire payer deux fois, tels étaient ses principes. Il ne livrait jamais, par exemple, de l'avoine, qu'il ne l'eût, au préalable, trempée d'eau. De la sorte, les grains gonflés rendaient le double au litre et au kilo, surtout quand ils étaient additionnés de menu gravier, opération que mon père pratiquait toujours en conscience. Il savait aussi répartir judicieusement, dans les sacs, les graines de nielle et autres semences vénéneuses, rejetées par les vannages, et personne, mieux que lui, ne dissimulait les farines fermentées, parmi les fraîches. Car il ne faut rien perdre dans le commerce, et tout y fait poids. Ma mère, plus âpre encore aux mauvais gains, l'aidait de ses ingéniosités déprédatrices et, raide, méfiante, tenait la caisse, comme on monte la garde devant l'ennemi.
Républicain strict, patriote fougueux—il fournissait le régiment—moraliste intolérant, honnête homme enfin, au sens populaire de ce mot, mon père se montrait sans pitié, sans excuses, pour l'improbité des autres, principalement quand elle lui portait préjudice. Alors, il ne tarissait pas sur la nécessité de l'honneur et de la vertu. Une de ses grandes idées était que, dans une démocratie bien comprise, on devait les rendre obligatoires, comme l'instruction, l'impôt, le tirage au sort. Un jour, il s'aperçut qu'un charretier, depuis quinze ans à son service, le volait. Immédiatement, il le fit arrêter. À l'audience, le charretier se défendit comme il put.
—Mais il n'était jamais question chez monsieur que de mettre les gens «dedans». Quand il avait joué «un drôle de tour» à un client, monsieur s'en vantait comme d'une bonne action. «Le tout est de tirer de l'argent, disait-il, n'importe d'où et comment on le tire. Vendre une vieille lapine pour une belle vache, voilà tout le secret du commerce»… Eh bien, j'ai fait comme monsieur avec ses clients… Je l'ai mis dedans…
Ce cynisme fut fort mal accueilli des juges. Ils condamnèrent le charretier à deux ans de prison, non seulement pour avoir dérobé quelques kilogrammes de blé, mais surtout parce qu'il avait calomnié une des plus vieilles maisons de commerce de la région… une maison fondée en 1794, et dont l'antique, ferme et proverbiale honorabilité embellissait la ville de père en fils.
Le soir de ce jugement fameux, je me souviens que mon père avait réuni à sa table quelques amis, commerçants comme lui et, comme lui, pénétrés de ce principe inaugural que «mettre les gens dedans», c'est l'âme même du commerce. Si l'on s'indigna de l'attitude provocatrice du charretier, vous devez le penser. On ne parla que de cela, jusqu'à minuit. Et parmi les clameurs, les aphorismes, les discussions et les petits verres d'eau-de-vie de marcs, dont s'illustra cette soirée mémorable, j'ai retenu ce précepte, qui fut pour ainsi dire la moralité de cette aventure, en même temps que la synthèse de mon éducation.
—Prendre quelque chose à quelqu'un, et le garder pour soi, ça c'est du vol… Prendre quelque chose à quelqu'un et le repasser à un autre, en échange d'autant d'argent que l'on peut, ça, c'est du commerce… Le vol est d'autant plus bête qu'il se contente d'un seul bénéfice, souvent dangereux, alors que le commerce en comporte deux, sans aléa…
C'est dans cette atmosphère morale que je grandis et me développai, en quelque sorte tout seul, sans autre guide que l'exemple quotidien de mes parents. Dans le petit commerce, les enfants restent, en général, livrés à eux-mêmes. On n'a pas le temps de s'occuper de leur éducation. Ils s'élèvent, comme ils peuvent, au gré de leur nature et selon les influences pernicieuses de ce milieu, généralement rabaissant et borné. Spontanément, et sans qu'on m'y forçât, j'apportai ma part d'imitation ou d'imagination dans les tripotages familiaux. Dès l'âge de dix ans, je n'eus d'autres conceptions de la vie que le vol, et je fus—oh! bien ingénument, je vous assure—convaincu que «mettre les gens dedans», cela formait l'unique base de toutes les relations sociales.
Le collège décida de la direction bizarre et tortueuse que je devais donner à mon existence, car c'est là que je connus celui qui, plus tard, devait devenir mon ami, le célèbre ministre, Eugène Mortain.
Fils de marchand de vins, dressé à la politique, comme moi au commerce, par son père qui était le principal agent électoral de la région, le vice-président des comités gambettistes, le fondateur de ligues diverses, groupements de résistance et syndicats professionnels, Eugène recelait, en lui, dès l'enfance, une âme de «véritable homme d'État».
Quoique boursier, il s'était, tout de suite, imposé à nous, par une évidente supériorité dans l'effronterie et l'indélicatesse, et aussi par une manière de phraséologie, solennelle et vide, qui violentait nos enthousiasmes. En outre, il tenait de son père la manie profitable et conquérante de l'organisation. En quelques semaines, il eut vite fait de transformer la cour du collège en toutes sortes d'associations et de sous-associations, de comités et de sous-comités, dont il s'élisait, à la fois, le président, le secrétaire et le trésorier. Il y avait l'association des joueurs de ballon, de toupie, de saute-mouton et de marche, le comité de la barre fixe, la ligue du trapèze, le syndicat de la course à pieds joints, etc… Chacun des membres de ces diverses associations était tenu de verser à la caisse centrale, c'est-à-dire dans les poches de notre camarade, une cotisation mensuelle de cinq sous, laquelle, entre autres avantages, impliquait un abonnement au journal trimestriel que rédigeait Eugène Mortain pour la propagande des idées et la défense des intérêts de ces nombreux groupements «autonomes et solidaires», proclamait-il.
De mauvais instincts, qui nous étaient communs, et des appétits pareils nous rapprochèrent aussitôt, lui et moi, et firent de notre étroite entente une exploitation âpre et continue de nos camarades, fiers d'être syndiqués… Je me rendis bien vite compte que je n'étais pas le plus fort dans cette complicité; mais, en raison même de cette constatation, je ne m'en cramponnai que plus solidement à la fortune de cet ambitieux compagnon. À défaut d'un partage égal, j'étais toujours assuré de ramasser quelques miettes… Elles me suffisaient alors. Hélas! je n'ai jamais eu que les miettes des gâteaux que dévora mon ami.
Je retrouvai Eugène plus tard, dans une circonstance difficile et douloureuse de ma vie. À force de mettre «les gens dedans», mon père finit par y être mis lui-même, et non point au figuré, comme il l'entendait de ses clients. Une fourniture malheureuse et qui, paraît-il, empoisonna toute une caserne, fut l'occasion de cette déplorable aventure, que couronna la ruine totale de notre maison, fondée en 1794. Mon père eût peut-être survécu à son déshonneur, car il connaissait les indulgences infinies de son époque; il ne put survivre à la ruine. Une attaque d'apoplexie l'emporta un beau soir. Il mourut, nous laissant, ma mère et moi, sans ressources.
Ne pouvant plus compter sur lui, je fus bien obligé de me débrouiller moi-même et, m'arrachant aux lamentations maternelles, je courus à Paris, où Eugène Mortain m'accueillit le mieux du monde.
Celui-ci s'élevait peu à peu. Grâce à des protections parlementaires habilement exploitées, à la souplesse de sa nature, à son manque absolu de scrupules, il commençait à faire parler de lui avec faveur dans la presse, la politique et la finance. Tout de suite, il m'employa à de sales besognes, et je ne tardai pas, moi aussi, en vivant constamment à son ombre, à gagner un peu de sa notoriété dont je ne sus pas profiter, comme j'aurais dû le faire. Mais la persévérance dans le mal est ce qui m'a le plus manqué. Non que j'éprouve de tardifs scrupules de conscience, des remords, des désirs passagers d'honnêteté; c'est en moi, une fantaisie diabolique, une talonnante et inexplicable perversité qui me forcent, tout d'un coup, sans raison apparente, à délaisser les affaires les mieux conduites, à desserrer mes doigts de dessus les gorges les plus âprement étreintes. Avec des qualités pratiques de premier ordre, un sens très aigu de la vie, une audace à concevoir même l'impossible, une promptitude exceptionnelle même à le réaliser, je n'ai pas la ténacité nécessaire à l'homme d'action. Peut-être, sous le gredin que je suis, y a-t-il un poète dévoyé?… Peut-être un mystificateur qui s'amuse à se mystifier soi-même?
Pourtant, en prévision de l'avenir, et sentant qu'il arriverait fatalement un jour où mon ami Eugène voudrait se débarrasser de moi, qui lui représenterais sans cesse un passé gênant, j'eus l'adresse de le compromettre dans des histoires fâcheuses, et la prévoyance d'en garder, par-devers moi, les preuves indéniables. Sous peine d'une chute, Eugène devait me traîner, perpétuellement, à sa suite, comme un boulet.
En attendant les honneurs suprêmes où le poussa le flux bourbeux de la politique, voici, entre autres choses honorables, quels étaient la qualité de ses intrigues et le choix de ses préoccupations.
Eugène avait officiellement une maîtresse. Elle s'appelait alors la comtesse Borska. Pas très jeune, mais encore jolie et désirable, tantôt Polonaise, tantôt Russe, et souvent Autrichienne, elle passait, naturellement, pour une espionne allemande. Aussi son salon était-il fréquenté de nos plus illustres hommes d'État. On y faisait beaucoup de politique, et l'on y commençait, avec beaucoup de flirts, beaucoup d'affaires considérables et louches. Parmi les hôtes les plus assidus de ce salon se remarquait un financier levantin, le baron K…, personnage silencieux, à la figure d'argent blafard, aux yeux morts, et qui révolutionnait la Bourse par ses opérations formidables. On savait, du moins on se disait que, derrière ce masque impénétrable et muet, agissait un des plus puissants empires de l'Europe. Pure supposition romanesque, sans doute, car, dans ces milieux corrompus, on ne sait jamais ce qu'il faut le plus admirer de leur corruption ou de leur «jobardise». Quoi qu'il en soit, la comtesse Borska et mon ami Eugène Mortain souhaitaient vivement de se mettre dans le jeu du mystérieux baron, d'autant plus vivement que celui-ci opposait à des avances discrètes, mais précises, une non moins discrète et précise froideur. Je crois même que cette froideur avait été jusqu'à la malice d'un conseil, de quoi il était résulté, pour nos amis, une liquidation désastreuse. Alors, ils imaginèrent de lancer sur le banquier récalcitrant une très jolie jeune femme, amie intime de la maison et de me lancer, en même temps, sur cette très jolie jeune femme qui, travaillée par eux, était toute disposée à nous accueillir favorablement, le banquier, pour le sérieux, et moi, pour l'agrément. Leur calcul était simple et je l'avais compris du premier coup: m'introduire dans la place, et, là, moi par la femme, eux par moi, devenir les maîtres des secrets du baron, échappés aux moments de tendre oubli!… C'était ce qu'on pouvait appeler de la politique de concentration.
Hélas! le démon de la perversité, qui vient me visiter à la minute décisive où je dois agir, voulut qu'il en fût autrement et que ce beau projet avortât sans élégance. Au dîner qui devait sceller cette bien parisienne union, je me montrai, envers la jeune femme, d'une telle goujaterie que, tout en larmes, honteuse et furieuse, elle quitta scandaleusement le salon et rentra chez elle, veuve de nos deux amours.
La petite fête fut fort abrégée… Eugène me ramena en voiture. Nous descendîmes les Champs-Élysées dans un silence tragique.
—Où veux-tu que je te dépose? me dit le grand homme, comme nous tournions l'angle de la rue Royale.
—Au tripot… sur le boulevard… répondis-je, avec un ricanement… J'ai hâte de respirer un peu d'air pur, dans une société de braves gens…
Et, tout à coup, d'un geste découragé, mon ami me tapota les genoux et—oh! je reverrai toute ma vie l'expression sinistre de sa bouche, et son regard de haine—il soupira:
—Allons!… Allons!… On ne fera jamais rien de toi!…
Il avait raison… Et, cette fois-là, je ne pus pas l'accuser que ce fût de sa faute…
Eugène Mortain appartenait à cette école de politiciens que, sous le nom fameux d'opportunistes, Gambetta lança comme une bande de carnassiers affamés sur la France. Il n'ambitionnait le pouvoir que pour les jouissances matérielles qu'il procure et l'argent que des habiles comme lui savent puiser aux sources de boue. Je ne sais pas pourquoi, d'ailleurs, je fais au seul Gambetta l'historique honneur d'avoir combiné et déchaîné cette morne curée qui dure encore, en dépit de tous les Panamas. Certes, Gambetta aimait la corruption; il y avait, dans ce démocrate tonitruant, un voluptueux ou plutôt un dilettante de la volupté, qui se délectait à l'odeur de la pourriture humaine; mais il faut le dire, à sa décharge et à leur gloire, les amis dont il s'entourait et que le hasard, plus encore qu'une sélection raisonnée attacha à sa courte fortune, étaient bien de force à s'élancer eux-mêmes et d'eux-mêmes sur la Proie éternelle où, déjà, tant et tant de mâchoires avaient croché leurs dents furieuses.
Avant d'arriver à la Chambre, Eugène Mortain avait passé par tous les métiers—même les plus bas,—par les dessous—même les plus ténébreux—du journalisme. On ne choisit pas toujours ses débuts, on les prend où ils se trouvent… Ardente et prompte—et pourtant réfléchie—fut son initiation à la vie parisienne, j'entends cette vie qui va des bureaux de rédaction au Parlement, en passant par la préfecture de Police. Dévoré de besoins immédiats et d'appétits ruineux, il ne se faisait pas alors un chantage important ou une malpropre affaire que notre brave Eugène n'en fût, en quelque sorte, l'âme mystérieuse et violente. Il avait eu ce coup de génie de syndiquer une grande partie de la presse, pour mener à bien ces vastes opérations. Je connais de lui, en ce genre décrié, des combinaisons qui sont de purs chefs-d'œuvre et qui révèlent, dans ce petit provincial, vite dégrossi, un psychologue étonnant et un organisateur admirable des mauvais instincts du déclassé. Mais il avait la modestie de ne se point vanter de la beauté de ses coups, et l'art précieux, en se servant des autres, de ne jamais donner de sa personne aux heures du danger. Avec une constante habileté et une science parfaite de son terrain de manœuvres, il sut toujours éviter, en les tournant, les flaques fétides et bourbeuses de la police correctionnelle où tant d'autres s'enlisèrent si maladroitement. Il est vrai que mon aide—soit dit sans fatuité—ne lui fut pas inutile, en bien des circonstances.
C'était, du reste, un charmant garçon, oui, en vérité, un charmant garçon. On ne pouvait lui reprocher que des gaucheries dans le maintien, persistants vestiges de son éducation de province, et des détails vulgaires dans sa trop récente élégance qui s'affichait mal à propos. Mais tout cela n'était qu'une apparence dissimulant mieux, aux observateurs insuffisants, tout ce que son esprit avait de ressources subtiles, de flair pénétrant, de souplesse retorse, tout ce que son âme contenait de ténacité âpre et terrible. Pour surprendre son âme, il eût fallu voir—comme je les vis, hélas! combien de fois?—les deux plis qui, à de certaines minutes, en se débandant, laissaient tomber les deux coins de ses lèvres et donnaient à sa bouche une expression épouvantable… Ah! oui, c'était un charmant garçon!
Par des duels appropriés, il fit taire la malveillance qui va chuchotant autour des personnalités nouvelles, et sa naturelle gaîté, son cynisme bon enfant qu'on traitait volontiers d'aimable paradoxe, non moins que ses amours lucratives et retentissantes achevèrent de lui conquérir une réputation discutable, mais suffisante à un futur homme de gouvernement qui en verra bien d'autres. Il avait aussi cette faculté merveilleuse de pouvoir, cinq heures durant, et sur n'importe quel sujet, parler sans jamais exprimer une idée. Son intarissable éloquence déversait, sans un arrêt, sans une fatigue, la lente, la monotone, la suicidante pluie du vocabulaire politique, aussi bien sur les questions de marine que sur les réformes scolaires, sur les finances que sur les beaux-arts, sur l'agriculture que sur la religion. Les journalistes parlementaires reconnaissaient en lui leur incompétence universelle et miraient leur jargon écrit dans son charabia parlé. Serviable, quand cela ne lui coûtait rien, généreux, prodigue même, quand cela devait lui rapporter beaucoup, arrogant et servile, selon les événements et les hommes, sceptique sans élégance, corrompu sans raffinement, enthousiaste sans spontanéité, spirituel sans imprévu, il était sympathique à tout le monde. Aussi son élévation rapide ne surprit, n'indigna personne. Elle fut, au contraire, accueillie avec faveur des différents partis politiques, car Eugène ne passait pas pour un sectaire farouche, ne décourageait aucune espérance, aucune ambition, et l'on n'ignorait pas que, l'occasion venue, il était possible de s'entendre avec lui. Le tout était d'y mettre le prix.
Tel était l'homme, tel «le charmant garçon», en qui reposaient mes derniers espoirs, et qui tenait réellement ma vie et ma mort entre ses mains.
On remarquera que, dans ce croquis à peine esquissé de mon ami, je me suis modestement effacé, quoique j'aie collaboré puissamment et par des moyens souvent curieux, à sa fortune. J'aurais bien des histoires à raconter qui ne sont pas, on peut le croire, des plus édifiantes. À quoi bon une confession complète, puisque toutes mes turpitudes, on les devine sans que j'aie à les étaler davantage? Et puis, mon rôle, auprès de ce hardi et prudent coquin, fut toujours—je ne dis pas insignifiant, oh non!… ni méritoire, vous me ririez au nez—mais il demeura à peu près secret. Qu'on me permette de garder cette ombre, à peine discrète, dont il m'a plu envelopper ces années de luttes sinistres et de ténébreuses machinations… Eugène ne «m'avouait» pas… Et, moi-même, par un reste de pudeur assez bizarre, j'éprouvais parfois une invincible répugnance à cette idée que je pouvais passer pour «son homme de paille».
D'ailleurs, il m'arriva souvent, des mois entiers, de le perdre de vue, de le «lâcher», comme on dit, trouvant dans les tripots, à la Bourse, dans les cabinets de toilette des filles galantes, des ressources que j'étais las de demander à la politique, et dont la recherche convenait mieux à mes goûts pour la paresse et pour l'imprévu… Quelquefois, pris de soudaines poésies, j'allais me cacher, en un coin perdu de la campagne, et, en face de la nature, j'aspirais à des puretés, à des silences, à des reconquêtes morales qui, hélas! ne duraient guère… Et je revenais à Eugène, aux heures des crises difficiles. Il ne m'accueillait pas toujours avec la cordialité que j'exigeais de lui. Il était visible qu'il eût bien voulu se débarrasser de moi. Mais, d'un coup de caveçon sec et dur, je le rappelais à la vérité de notre mutuelle situation.
Un jour je vis distinctement luire dans ses yeux une flamme de meurtre. Je ne m'inquiétai pas et, d'un geste lourd, lui mettant la main à l'épaule, comme un gendarme fait d'un voleur, je lui dis narquoisement:
—Et puis après?… À quoi cela t'avancerait-il?… Mon cadavre lui-même t'accusera… Ne sois donc pas bête!… Je t'ai laissé arriver où tu as voulu… Jamais je ne t'ai contrecarré dans tes ambitions… Au contraire… j'ai travaillé pour toi… comme j'ai pu… loyalement… est-ce vrai? Crois-tu donc que ce soit gai pour moi de nous voir, toi, en haut, à te pavaner dans la lumière, moi, en bas, à patauger stupidement dans la crotte?… Et, pourtant, d'une chiquenaude, cette merveilleuse fortune, si laborieusement édifiée par nous deux…
—Oh! par nous deux… siffla Eugène…
—Oui, par nous deux, canaille!… répétai-je, exaspéré de cette rectification inopportune… Oui, d'une chiquenaude… d'un souffle… tu le sais, je puis la jeter bas, cette merveilleuse fortune… Je n'ai qu'un mot à dire, gredin, pour te précipiter du pouvoir au bagne… faire du ministre que tu es—ah, si ironiquement!—le galérien que tu devrais être, s'il y avait encore une justice, et si je n'étais pas le dernier des lâches… Eh bien!… ce geste, je ne le fais pas, ce mot, je ne le prononce pas… Je te laisse recevoir l'admiration des hommes et l'estime des cours étrangères… parce que… vois-tu… je trouve ça prodigieusement comique… Seulement, je veux ma part… tu entends!… ma part… Et qu'est-ce que je te demande?… Mais c'est idiot ce que je te demande… Rien… des miettes… alors que je pourrais tout exiger, tout… tout… tout…! Je t'en prie, ne m'irrite pas davantage… ne me pousse pas à bout plus longtemps… ne m'oblige pas à faire des drames burlesques… Car le jour où j'en aurai assez de la vie, assez de la boue, de cette boue—ta boue…—dont je sens toujours sur moi l'intolérable odeur… eh bien, ce jour-là, Son Excellence Eugène Mortain ne rira pas, mon vieux… Ça, je te le jure!
Alors, Eugène, avec un sourire gêné, tandis que les plis de ses lèvres retombantes donnaient à toute sa physionomie une double expression de peur ignoble et de crime impuissant, me dit:
—Mais tu es fou de me raconter tout cela… Et à propos de quoi?… T'ai-je refusé quelque chose, espèce de soupe au lait?…
Et, gaiement, multipliant des gestes et des grimaces qui m'étourdissaient, il ajouta comiquement:
—Veux-tu la croix, ah?
Oui, vraiment, c'était un charmant garçon.
III
Quelques jours après la scène de violence qui suivit mon si lamentable échec, je rencontrai Eugène dans une maison amie, chez cette bonne Mme G… où nous avions été priés à dîner tous les deux. Notre poignée de main fut cordiale. On eût dit que rien de fâcheux ne s'était passé entre nous.
—On ne te voit plus, me reprocha-t-il sur ce ton d'indifférente amitié qui, chez lui, n'était que la politesse de la haine… Étais-tu donc malade?
—Mais non… en voyage vers l'oubli, simplement.
—À propos… es-tu plus sage?… Je voudrais bien causer avec toi, cinq minutes… Après le dîner, n'est-ce pas?
—Tu as donc du nouveau? demandai-je, avec un sourire fielleux, par lequel il put voir que je ne me laisserais pas «expédier», comme une affaire sans importance.
—Moi? fit-il… Non… rien… un projet en l'air… Enfin, il faut voir…
J'avais sur les lèvres une impertinence toute prête, lorsque Mme G…, énorme paquet de fleurs roulantes, de plumes dansantes, de dentelles déferlantes, vint interrompre ce commencement de conversation. Et, soupirant: «Ah! mon cher ministre, quand donc nous débarrasserez-vous de ces affreux socialistes?», elle entraîna Eugène vers un groupe de jeunes femmes qui, à la manière dont elles étaient rangées dans un coin du salon, me firent l'effet d'être là, en location, comme, au café-concert, ces nocturnes créatures qui meublent de leur décolletage excessif et de leurs toilettes d'emprunt l'apparat en trompe l'œil des décors.
Mme G… avait la réputation de jouer un rôle important dans la Société et dans l'État. Parmi les innombrables comédies de la vie parisienne, l'influence qu'on lui attribuait n'était pas une des moins comiques. Les petits historiographes des menus faits de ce temps racontaient sérieusement, en établissant de brillants parallèles dans le passé, que son salon était le point de départ et la consécration des fortunes politiques et des renommées littéraires, par conséquent le rendez-vous de toutes les jeunes ambitions et aussi de toutes les vieilles. À les en croire, c'est là que se fabriquait l'histoire contemporaine, que se tramait la chute ou l'avènement des Cabinets, que se négociaient parmi de géniales intrigues et de délicieuses causeries—car c'était un salon où l'on cause—aussi bien les alliances extérieures que les élections académiques. M. Sadi Carnot, lui-même—qui régnait alors sur les cœurs français—était tenu, disait-on, à d'habiles ménagements envers cette puissance redoutable, et pour en conserver les bonnes grâces il lui envoyait galamment, à défaut d'un sourire, les plus belles fleurs des jardins de l'Élysée et des serres de la Ville… D'avoir connu, au temps de sa ou de leur jeunesse—Mme G… n'était pas très fixée sur ce point de chronologie—M. Thiers et M. Guizot, Cavour et le vieux Metternich, cette antique personne gardait un prestige, dont la République aimait à se parer, comme d'une traditionnelle élégance, et son salon bénéficiait de l'éclat posthume que ces noms illustres, à tout propos invoqués, rappelaient aux réalités diminuées du présent.
On y entrait, d'ailleurs, dans ce salon choisi, comme à la foire, et jamais je n'ai vu,—moi qui en ai tant vu—plus étrange mêlée sociale et plus ridicule mascarade mondaine. Déclassés de la politique, du journalisme, du cosmopolitisme, des cercles, du monde, des théâtres, et les femmes à l'avenant, elle accueillait tout, et tout y faisait nombre. Personne n'était dupe de cette mystification, mais chacun se trouvait intéressé, afin de s'exalter soi-même, d'exalter un milieu notoirement ignominieux, où beaucoup d'entre nous tiraient non seulement des ressources peu avouables, mais encore leur unique raison d'être dans la vie. Du reste, j'ai idée que la plupart des salons si célèbres d'autrefois, où venaient communiquer, sous les espèces les plus diverses, les appétits errants de la politique et les vanités sans emploi de la littérature, devaient assez fidèlement ressembler à celui-là… Et il ne m'est pas prouvé non plus, que celui-là se différenciât essentiellement des autres dont on nous vante à tout propos, en lyriques enthousiasmes, l'exquise tenue morale et l'élégante difficulté d'accès.
La vérité est que Mme G…, débarrassée du grossissement des réclames et de la poésie des légendes, réduite au strict caractère de son individualité mondaine, n'était qu'une très vieille dame, d'esprit vulgaire, d'éducation négligée, extrêmement vicieuse, par surcroît, et qui, ne pouvant plus cultiver la fleur du vice en son propre jardin, la cultivait en celui des autres, avec une impudeur tranquille, dont on ne savait pas ce qu'il convenait le mieux d'admirer, ou l'effronterie ou l'inconscience. Elle remplaçait l'amour professionnel, auquel elle avait dû renoncer, par la manie de faire des unions et des désunions extra-conjugales, dont c'était sa joie, son péché, de les suivre, de les diriger, de les protéger, de les couver et de réchauffer ainsi son vieux cœur ratatiné, au frôlement de leurs ardeurs défendues. On était toujours sûr de trouver, chez cette grande politique, avec la bénédiction de M. Thiers et de M. Guizot, de Cavour et du vieux Metternich, des âmes sœurs, des adultères tout prêts, des désirs en appareillage, des amours de toute sorte, frais équipés pour la course, l'heure ou le mois; précieuse ressource dans les cas de rupture sentimentale et les soirées de désœuvrement.
Pourquoi, ce soir-là, précisément, eus-je l'idée d'aller chez Mme G…? Je ne sais, car j'étais fort mélancolique et nullement d'humeur à me divertir. Ma colère contre Eugène était bien calmée, momentanément, du moins. Une immense fatigue, un immense dégoût la remplaçait, dégoût de moi-même, des autres, de tout le monde. Depuis le matin, j'avais sérieusement réfléchi à ma situation, et, malgré les promesses du ministre—dont j'étais décidé, d'ailleurs, à ne pas lui donner une facile quittance—, je n'y voyais point une convenable issue. Je comprenais qu'il était bien difficile à mon ami de me procurer une position officielle, stable, quelque chose d'honorablement parasitaire, d'administrativement rémunérateur, par quoi il m'eût été permis de finir en paix, vieillard respectable, fonctionnaire sinécuriste, mes jours. D'abord, cette position, il est probable que je l'eusse aussitôt gaspillée; ensuite, de toutes parts, au nom de la moralité publique et de la bienséance républicaine, les protestations concurrentes se fussent élevées, auxquelles le ministre, interpellé, n'aurait su que répondre. Tout ce qu'il pouvait m'offrir, c'était, par des expédients transitoires et misérables, par de pauvres prestidigitations budgétaires, reculer l'heure inévitable de ma chute. Et puis, je ne pouvais même pas compter éternellement sur ce minimum de faveurs et de protection, car Eugène ne pouvait pas, lui non plus, compter sur l'éternelle bêtise du public. Bien des dangers menaçaient alors le cabinet, et bien des scandales auxquels, çà et là, quelques journaux mécontents de leur part fondssecrétière faisaient des allusions de plus en plus directes, empoisonnaient la sécurité personnelle de mon protecteur… Eugène ne se maintenait au pouvoir que par des diversions agressives contre les partis impopulaires ou vaincus, et aussi, à coup d'argent, que je le soupçonnais alors, comme cela fut démontré, plus tard, de recevoir de l'étranger, en échange, chaque fois, d'une livre de chair de la Patrie!…
Travailler à la chute de mon camarade, m'insinuer adroitement auprès d'un leader ministériel possible, reconquérir, près de ce nouveau collaborateur, une sorte de virginité sociale, j'y avais bien songé… Tout m'y poussait, ma nature, mon intérêt, et aussi le plaisir si âprement savoureux de la vengeance… Mais, en plus des incertitudes et des hasards dont s'accompagnait cette combinaison, je ne me sentais pas le courage d'une autre expérience, ni de recommencer de pareilles manœuvres. J'avais brûlé ma jeunesse par les deux bouts. Et j'étais las de ces aventures périlleuses et précaires qui m'avaient mené où?… J'éprouvais de la fatigue cérébrale, de l'ankylose aux jointures de mon activité; toutes mes facultés diminuaient, en pleine force, déprimées par la neurasthénie. Ah! comme je regrettais de n'avoir pas suivi les droits chemins de la vie! Sincèrement, à cette heure, je ne souhaitais plus que les joies médiocres de la régularité bourgeoise; et je ne voulais plus, et je ne pouvais plus supporter ces soubresauts de fortune, ces alternatives de misère, qui ne m'avaient pas laissé une minute de répit et faisaient de mon existence une perpétuelle et torturante anxiété. Qu'allais-je donc devenir?… L'avenir m'apparaissait plus triste et plus désespérant que les crépuscules d'hiver qui tombent sur les chambres de malades… Et, tout à l'heure, après le dîner, quelle nouvelle infamie l'infâme ministre me proposerait-il?… Dans quelle boue plus profonde, et dont on ne revient pas, voudrait-il m'enfoncer et me faire disparaître à jamais?…
Je le cherchai du regard, parmi la cohue… Il papillonnait auprès des femmes. Rien sur son crâne, ni sur ses épaules, ne marquait qu'il portât le lourd fardeau de ses crimes. Il était insouciant et gai. Et de le voir ainsi, ma fureur contre lui s'accrut du sentiment de la double impuissance où nous étions tous les deux, lui de me sauver de la honte, moi, de l'y précipiter… ah oui! de l'y précipiter!
Accablé par ces multiples et lancinantes préoccupations, il n'était donc pas étonnant que j'eusse perdu ma verve, et que les belles créatures étalées et choisies par Mme G…, pour le plaisir de ses invités, ne me fussent de rien… Durant le dîner, je me montrai parfaitement désagréable, et c'est à peine si j'adressai la parole à mes voisines dont les belles gorges resplendissaient parmi les pierreries et les fleurs. On crut que mon insuccès électoral était la cause de ces noires dispositions de mon humeur, ordinairement joyeuse et galante.
—Du ressort!… me disait-on. Vous êtes jeune, que diable!… Il faut de l'estomac dans la carrière politique… Ce sera pour la prochaine fois.
À ces phrases de consolation banale, aux sourires engageants, aux gorges offertes, je répondais obstinément:
—Non… non… Ne me parlez plus de la politique… C'est ignoble!… Ne me parlez plus du suffrage universel… C'est idiot!… Je ne veux plus… Je ne veux plus en entendre parler.
Et Mme G…, fleurs, plumes et dentelles subitement soulevées autour de moi, en vagues multicolores et parfumées, me soufflait dans l'oreille, avec des pâmoisons maniérées et des coquetteries humides de vieille proxénète:
—Il n'y a que l'amour, voyez-vous… Il n'y a jamais que l'amour!… Essayez de l'amour!… Tenez, ce soir, justement, il y a ici une jeune Roumaine… passionnée… ah!… et poète, mon cher… et comtesse!… Je suis sûre qu'elle est folle de vous… D'abord toutes les femmes sont folles de vous… Je vais vous présenter…
J'esquivai l'occasion si brutalement amenée… et ce fut dans un silence maussade énervé, que je persistai à attendre la fin de cette interminable soirée…
Accaparé de tous côtés, Eugène ne put me joindre que fort tard. Nous profitâmes de ce qu'une chanteuse célèbre absorbait un moment l'attention générale pour nous réfugier dans une sorte de petit fumoir, qu'éclairait de sa lueur discrète une lampe à longue tige enjuponnée de crépon rose. Le ministre s'assit sur le divan, alluma une cigarette, et, tandis que, en face de lui, négligemment, j'enfourchais une chaise et croisais mes bras sur le rebord du dossier, il me dit avec gravité:
—J'ai beaucoup songé à toi, ces jours-ci.
Sans doute, il attendait une parole de remerciement, un geste amical, un mouvement d'intérêt ou de curiosité. Je demeurai impassible, m'efforçant de conserver cet air d'indifférence hautaine, presque insultante, avec lequel je m'étais bien promis d'accueillir les perfides avances de mon ami, car, depuis le commencement de la soirée, je m'acharnais à me persuader qu'elles dussent être perfides, ces avances. Insolemment, j'affectai de regarder le portrait de M. Thiers qui, derrière Eugène, occupait la hauteur du panneau et s'obscurcissait de tous les reflets sombres, luttant sur sa surface trop vernie, hormis, toutefois, le toupet blanc, dont le surgissement piriforme devenait à lui seul l'expression unique et complète de la physionomie disparue… Assourdi par les tentures retombées, le bruit de la fête nous arrivait ainsi qu'un bourdonnement lointain… Le ministre, hochant la tête, reprit:
—Oui, j'ai beaucoup songé à toi… Eh bien!… c'est difficile… très difficile.
De nouveau, il se tut, semblant réfléchir à des choses profondes…
Je pris plaisir à prolonger le silence pour jouir de l'embarras où cette attitude muettement gouailleuse ne pouvait manquer de mettre mon ami… Ce cher protecteur, j'allais donc le voir, une fois de plus, devant moi, ridicule et démasqué, suppliant peut-être!… Il restait calme, cependant, et ne paraissait pas s'inquiéter le moins du monde de la trop visible hostilité de mon allure.
—Tu ne me crois pas? fit-il, d'une voix ferme et tranquille… Oui, je sens que tu ne me crois pas… Tu t'imagines que je ne songe qu'à te berner… comme les autres, est-ce vrai?… Eh bien, tu as tort, mon cher… Au surplus, si cet entretien t'ennuie… rien de plus facile que de le rompre…
Il fit mine de se lever.
—Je n'ai pas dit cela!… protestai-je, en ramenant mon regard du toupet de M. Thiers au froid visage d'Eugène… Je n'ai rien dit…
—Écoute-moi, alors… Veux-tu que nous parlions, une bonne fois, en toute franchise, de notre situation respective?…
—Soit! je t'écoute…
Devant son assurance, je perdais peu à peu de la mienne… À l'inverse de ce que j'avais trop vaniteusement auguré, Eugène reconquérait toute son autorité sur moi… Je le sentais qui m'échappait encore… Je le sentais à cette aisance du geste, à cette presque élégance des manières, à cette fermeté de la voix, à cette entière possession de soi, qu'il ne montrait réellement que quand il méditait ses plus sinistres coups. Il avait alors une sorte d'impérieuse séduction, une force attractive à laquelle, même prévenu, il était difficile de résister… Je le connaissais pourtant et, souvent, pour mon malheur, j'avais subi les effets de ce charme maléfique qui ne devait plus m'être une surprise… Eh bien! toute ma combativité m'abandonna, mes haines se détendirent et, malgré moi, je me laissai aller à reprendre confiance, à si complétement oublier le passé, que cet homme dont j'avais pénétré, en ses obscurs recoins, l'âme inexorable et fétide, je me plus à le considérer encore comme un généreux ami, un héros de bonté, un sauveur.
Et voici—ah! je voudrais pouvoir rendre l'accent de force, de crime, d'inconscience et de grâce qu'il mit dans ses paroles—ce qu'il me dit:
—Tu as vu d'assez près la vie politique pour savoir qu'il existe un degré de puissance où l'homme le plus infâme se trouve protégé contre lui-même par ses propres infamies, à plus forte raison contre les autres par celles des autres… Pour un homme d'État, il n'est qu'une chose irréparable: l'honnêteté!… L'honnêteté est inerte et stérile, elle ignore la mise en valeur des appétits et des ambitions, les seules énergies par quoi l'on fonde quelque chose de durable. La preuve, c'est cet imbécile de Favrot, le seul honnête homme du cabinet, et le seul aussi, dont la carrière politique soit, de l'aveu général, totalement et à jamais perdue!… C'est te dire, mon cher, que la campagne menée contre moi me laisse absolument indifférent…
Sur un geste ambigu que, rapidement, j'esquissai:
—Oui… oui… je sais… on parle de mon exécution… de ma chute prochaine… de gendarmes… de Mazas!… «Mort aux voleurs!»… Parfaitement… De quoi ne parle-t-on pas?… Et puis après?… Cela me fait rire, voilà tout!… Et, toi-même, sous prétexte que tu crois avoir été mêlé à quelques-unes de mes affaires—dont tu ne connais, soit dit en passant, que la contrepartie—sous prétexte que tu détiens—du moins, tu vas le criant partout—quelques vagues papiers… dont je me soucie, mon cher, comme de ça!…
Sans s'interrompre, il me montra sa cigarette éteinte, qu'il écrasa ensuite dans un cendrier, posé sur une petite table de laque, près de lui…
—Toi-même… tu crois pouvoir disposer de moi par la terreur… me faire chanter, enfin, comme un banquier véreux!… Tu es un enfant!… Raisonne un peu… Ma chute?… Qui donc, veux-tu me le dire, oserait, en ce moment, assumer la responsabilité d'une telle folie?… Qui donc ignore qu'elle entraînerait l'effondrement de trop de choses, de trop de gens auxquels on ne peut pas toucher plus qu'à moi, sous peine d'abdication, sous peine de mort?… Car ce n'est pas moi seul qu'on renverserait… ce n'est pas moi seul qu'on coifferait d'un bonnet de forçat… C'est tout le gouvernement, tout le Parlement, toute la République, associés, quoi qu'ils fassent, à ce qu'ils appellent mes vénalités, mes concussions, mes crimes… Ils croient me tenir… et c'est moi qui les tiens!… Sois tranquille, je les tiens ferme…
Et il fit le geste de serrer une gorge imaginaire…
L'expression de sa bouche, dont les coins tombèrent, devint hideuse et, sur le globe de ses yeux, apparurent des veinules pourprées qui donnèrent à son regard une signification implacable de meurtre… Mais, il se remit vite, alluma une autre cigarette et continua:
—Qu'on renverse le Cabinet, soit!… et j'y aiderai… Nous sommes, du fait de cet honnête Favrot, engagés dans une série de questions inextricables, dont la solution logique est précisément qu'il ne peut pas y en avoir… Une crise ministérielle s'impose, avec un programme tout neuf… Remarque, je te prie, que je suis, ou, du moins, je parais étranger à ces difficultés… Ma responsabilité n'est qu'une fiction parlementaire… Dans les couloirs de la Chambre et une certaine partie de la Presse, on me désolidarise adroitement de mes collègues… Donc, ma situation personnelle reste nette, politiquement, bien entendu… Mieux que cela… porté par des groupes, dont j'ai su intéresser les meneurs à ma fortune, soutenu par la haute banque et les grandes compagnies, je deviens l'homme indispensable de la combinaison nouvelle… je suis le Président du Conseil désigné de demain… Et c'est au moment, où, de tous côtés, l'on annonce ma chute, que j'atteins au sommet de ma carrière!… Avoue que c'est comique, mon cher petit, et qu'ils n'ont pas encore ma peau…
Eugène était redevenu enjoué… Cette idée qu'il n'y eût point pour lui de place intermédiaire entre ces deux pôles: la présidence du Conseil, ou Mazas, émoustillait sa verve… Il se rapprocha de moi et, me tapotant les genoux, comme il faisait dans ses moments de détente et de gaieté, il répéta:
—Non… mais avoue que c'est drôle!
—Très drôle!… approuvai-je… Et moi, dans tout cela, qu'est-ce que je fais?
—Toi? Eh bien, voilà!… Toi, mon petit, il faut t'en aller, disparaître… un an… deux ans… qu'est-ce que c'est que cela? Tu as besoin de te faire oublier.
Et, comme je me disposais à protester:
—Mais, sapristi!… Est-ce de ma faute… s'écria Eugène, si tu as gâché, stupidement, toutes les positions admirables que je t'ai mises, là, dans la main?… Un an… deux ans… c'est vite passé… Tu reviendras avec une virginité nouvelle, et tout ce que tu voudras, je te le donnerai… D'ici là, rien, je ne puis rien… Parole!… je ne puis rien.
Un reste de fureur grondait en moi… mais ce fut d'une voix molle que je criai:
—Zut!… Zut!… Zut!…
Eugène sourit, comprenant que ma résistance finissait dans ce dernier hoquet.
—Allons! allons!… me dit-il d'un air bon enfant… ne fais pas ta mauvaise tête. Écoute-moi… J'ai beaucoup réfléchi… Il faut t'en aller… Dans ton intérêt, pour ton avenir, je n'ai trouvé que cela… Voyons!… Es-tu… comment dirai-je?… es-tu embryologiste?
Il lut ma réponse dans le regard effaré que je lui jetai.
—Non!… tu n'es pas embryologiste… Fâcheux!… très fâcheux!…
—Pourquoi me demandes-tu cela? Quelle est encore cette blague?
—C'est que, en ce moment, je pourrais avoir des crédits considérables—oh! relativement!—mais enfin, de gentils crédits, pour une mission scientifique, qu'on aurait eu plaisir à te confier…
Et, sans me laisser le temps de répondre, en phrases courtes, drôles, accompagnées de gestes bouffons, il m'expliqua l'affaire…
—Il s'agit d'aller aux Indes, à Ceylan, je crois, pour y fouiller la mer… dans les golfes… y étudier ce que les savants appellent la gelée pélasgique, comprends-tu?… et, parmi les gastéropodes, les coraux, les hétéropodes, les madrépores, les siphonophores, les holothuries et les radiolaires… est-ce que je sais?… retrouver la cellule primordiale… écoute bien… l'initium protoplasmatique de la vie organisée… enfin, quelque chose dans ce genre… C'est charmant—et comme tu le vois—très simple…
—Très simple! en effet, murmurai-je, machinalement.
—Oui, mais, voilà… conclut ce véritable homme d'État… tu n'es pas embryologiste…
Et, il ajouta, avec une bienveillante tristesse:
—C'est embêtant!…
Mon protecteur réfléchit quelques minutes… Moi je me taisais, n'ayant pas eu le temps de me remettre de la stupeur où m'avait plongé cette proposition si imprévue…
—Mon Dieu!… reprit-il… il y aurait bien une autre mission… car nous avons beaucoup de missions, actuellement… et l'on ne sait à quoi dépenser l'argent des contribuables… Ce serait, si j'ai bien compris, d'aller aux îles Fidji et dans la Tasmanie, pour étudier les divers systèmes d'administration pénitentiaire qui y fonctionnent… et leur application à notre état social… Seulement, c'est moins gai… et je dois te prévenir que les crédits ne sont pas énormes… Et ils sont encore anthropophages, là-bas, tu sais!… Tu crois que je blague, hein?… et que je te raconte une opérette?… Mais, mon cher, toutes les missions sont dans ce goût-là… Ah!…
Eugène se mit à rire d'un rire malicieusement discret.
—Il y a bien encore la police secrète… Hé! hé!… on pourrait peut-être t'y trouver une bonne situation… qu'en dis-tu?…
Dans les circonstances difficiles, mes facultés mentales s'activent, s'exaltent, mes énergies se décuplent, et je suis doué d'un subit retournement d'idées, d'une promptitude de résolution qui m'étonnent toujours et qui, souvent, m'ont bien servi:
—Bah! m'écriai-je… Après tout, je puis bien être embryologiste, une fois, dans ma vie… Qu'est-ce que je risque?… La science n'en mourra pas… elle en a vu d'autres, la science!… C'est entendu! J'accepte la mission de Ceylan.
—Et tu as raison… Bravo! applaudit le ministre… d'autant que l'embryologie, mon petit, Darwin… Hæckel… Carl Vogt, au fond, tout ça, ça doit être une immense blague!… Ah! mon gaillard, tu ne vas pas t'ennuyer, là-bas… Ceylan est merveilleux. Il y a, paraît-il, des femmes extraordinaires… des petites dentellières d'une beauté… d'un tempérament… C'est le paradis terrestres!… Viens demain au ministère… nous terminerons l'affaire, officiellement… En attendant, tu n'as pas besoin de crier ça, par-dessus les toits, à tout le monde… parce que, tu sais, je joue là une blague dangereuse, pour moi, et qui peut me coûter cher… Allons!…
Nous nous levâmes. Et, pendant que je rentrais dans les salons, au bras du ministre, celui-ci me disait encore, avec une ironie charmante:
—Hein? tout de même!… La cellule?… si tu la retrouvais?… Est-ce qu'on sait?… C'est Berthelot qui ferait un nez, crois-tu?…
Cette combinaison m'avait redonné un peu de courage et de gaieté… Non qu'elle me plût absolument… À ce brevet d'illustre embryologiste, j'eusse préféré une bonne recette générale, par exemple… ou un siège bien rembourré au Conseil d'État… mais il faut se faire une raison; l'aventure n'était pas sans quelque amusement, du reste. De simple vagabond de la politique que j'étais la minute d'avant, on ne devient pas, par un coup de baguette ministérielle, le considérable savant qui allait violer les mystères, aux sources mêmes de la Vie, sans en éprouver quelque fierté mystificatrice et quelque comique orgueil…
La soirée, commencée dans la mélancolie, s'acheva dans la joie.
J'abordai Mme G… qui, très animée, organisait l'amour et promenait l'adultère de groupe en groupe, de couple en couple.
—Et cette adorable comtesse roumaine, lui demandai-je… est-ce qu'elle est toujours folle de moi?
—Toujours, mon cher…
Elle me prit le bras… Ses plumes étaient défrisées, ses fleurs fanées, ses dentelles aplaties.
—Venez donc!… dit-elle… Elle flirte, dans le petit salon de Guizot, avec la princesse Onane…
—Comment, elle aussi?…
—Mais, mon cher, répliqua cette grande politique… à son âge et avec sa nature de poète… il serait vraiment malheureux qu'elle n'ait pas touché à tout!…
IV
Mes préparatifs furent vite faits. J'eus la chance que la jeune comtesse roumaine, qui s'était fort éprise de moi, voulût bien m'aider de ses conseils et, ma foi, je le dis, non sans honte, de sa bourse aussi.
D'ailleurs, j'eus toutes les chances.
Ma mission s'annonçait bien. Par une exceptionnelle dérogation aux coutumes bureaucratiques, huit jours après cette conversation décisive dans les salons de Mme G…, je touchais sans nulle anicroche, sans nul retard, les susdits crédits. Ils étaient libéralement calculés, et comme je n'osais pas espérer qu'ils le fussent, car je connaissais «la chiennerie» du gouvernement en ces matières, et les pauvres petits budgets sommaires dont on gratifie si piteusement les savants en mission… les vrais. Ces libéralités insolites, je les devais sans doute à cette circonstance que, n'étant point du tout un savant, j'avais, plus que tout autre, besoin de plus grandes ressources, pour en jouer le rôle.
On avait prévu l'entretien de deux secrétaires et de deux domestiques, l'achat fort coûteux d'instruments d'anatomie, de microscopes, d'appareils de photographie, de canots démontables, de cloches à plongeur, jusqu'à des bocaux de verre pour collections scientifiques, des fusils de chasse et des cages destinées à ramener vivants les animaux capturés. Vraiment, le gouvernement faisait luxueusement les choses, et je ne pouvais que l'en louer. Il va sans dire que je n'achetai aucun de ces impedimenta, et que je décidai de n'emmener personne, comptant sur ma seule ingéniosité, pour me débrouiller au milieu de ces forêts inconnues de la science et de l'Inde.
Je profitai de mes loisirs, pour m'instruire sur Ceylan, ses mœurs, ses paysages, et me faire une idée de la vie que je mènerais, là-bas, sous ces terribles tropiques. Même en éliminant ce que les récits des voyageurs comportent d'exagération, de vantardise et de mensonge, ce que je lus m'enchanta, particulièrement ce détail, rapporté par un grave savant allemand, qu'il existe, dans la banlieue de Colombo, parmi de féeriques jardins, au bord de la mer, une merveilleuse villa, un bungalow, comme ils disent, dans lequel un riche et fantaisiste Anglais entretient une sorte de harem, où sont représentées, en de parfaits exemplaires féminins, toutes les races de l'Inde, depuis les noires Tamoules, jusqu'aux serpentines Bayadères du Lahore, et aux bacchantes démoniaques de Bénarès. Je me promis bien de trouver un moyen d'introduction, auprès de ce polygame amateur, et borner là mes études d'embryologie comparée.
Le ministre, à qui j'allai faire mes adieux et confier mes projets, approuva toutes ces dispositions et loua fort gaiement ma vertu d'économie. En me quittant, il me dit avec une éloquence émue, tandis que moi-même, sous l'ondée de ses paroles, j'éprouvais un attendrissement, un pur, rafraîchissant et sublime attendrissement d'honnête homme:
—Pars, mon ami, et reviens-nous plus fort… reviens-nous un homme nouveau et un glorieux savant… Ton exil, que tu sauras employer, je n'en doute pas, à de grandes choses, retrempera tes énergies pour les luttes futures… Il les retrempera aux sources mêmes de la vie, dans le berceau de l'humanité que… de l'humanité dont… Pars… et si, à ton retour, tu retrouvais—ce que je ne puis croire—si tu retrouvais, dis-je, les mauvais souvenirs persistants, les difficultés… les hostilités… un obstacle enfin à tes justes ambitions… dis-toi bien que tu possèdes sur le personnel gouvernemental assez de petits papiers, pour en triompher haut la main… Sursum corda!… Compte sur moi, d'ailleurs… Pendant que tu seras là-bas, courageux pionnier du progrès, soldat de la science… pendant que tu sonderas les golfes et que tu interrogeras les mystérieux atolls, pour la France, pour notre chère France… je ne t'oublierai pas, crois-le bien… Habilement, progressivement, dans l'Agence Havas et dans mes journaux, je saurai créer de l'agitation autour de ton jeune nom d'embryologiste… Je trouverai des réclames admirables, pathétiques… «Notre grand embryologiste»… «Nous recevons de notre jeune et illustre savant dont les découvertes embryologiques, etc.—Pendant qu'il étudiait, sous vingt brasses d'eau, une holothurie encore inconnue, notre infatigable embryologiste faillit être emporté par un requin… Une lutte terrible, etc…»… Va, va, mon ami… Travaille sans crainte à la grandeur du pays. Aujourd'hui, un peuple n'est pas grand seulement par ses armes, il est grand surtout par ses arts… par sa science… Les conquêtes pacifiques de la science servent plus la civilisation que les conquêtes, etc… Cedant arma sapientiæ…
Je pleurais de joie, de fierté, d'orgueil, d'exaltation, l'exaltation de tout mon être vers quelque chose d'immense et d'immensément beau. Projeté hors de mon moi, je ne sais où, j'avais, en ce moment, une autre âme, une âme presque divine, une âme de création et de sacrifice, l'âme de quelque héros sublime en qui reposent les suprêmes confiances de la Patrie, toutes les espérances décisives de l'humanité.
Quant au ministre, à ce bandit d'Eugène, il pouvait, à peine, lui aussi, contenir son émotion. Il y avait de l'enthousiasme vrai dans son regard, un tremblement sincère dans sa voix. Deux petites larmes coulaient de ses yeux… Il me serra la main à la briser…
Durant quelques minutes, tous les deux, nous fûmes le jouet inconscient et comique de notre propre mystification…
Ah! quand j'y pense!
V
Muni de lettres de recommandation pour «les autorités» de Ceylan, je m'embarquai, enfin, par une splendide après-midi, à Marseille, sur le Saghalien.
Dès que j'eus mis le pied sur le paquebot j'éprouvai, immédiatement, l'efficacité de ce qu'est un titre officiel, et comment, par son prestige, un homme déchu, tel que j'étais alors, se grandit, dans l'estime des inconnus et des passants, par conséquent, dans la sienne. Le capitaine, «qui savait mes admirables travaux», m'entoura de prévenances, presque d'honneurs. La cabine la plus confortable m'avait été réservée, ainsi que la meilleure place à table. Comme la nouvelle s'était vite répandue, parmi les passagers, de la présence, à bord, d'un illustre savant, chacun s'ingénia de me manifester son respect… Je ne voyais, sur les visages, que le fleurissement de l'admiration. Les femmes elles-mêmes me témoignaient de la curiosité et de la bienveillance, celle-ci, discrète, celle-là, caractéristique d'un sentiment plus brave. Une, surtout, attira violemment mon attention. C'était une créature merveilleuse, avec de lourds cheveux roux et des yeux verts, pailletés d'or, comme ceux des fauves. Elle voyageait, accompagnée de trois femmes de chambre, dont une Chinoise. Je m'informai auprès du capitaine.
—C'est une Anglaise, me dit-il… On l'appelle miss Clara… La femme la plus extraordinaire qui soit… Bien qu'elle n'ait que vingt-huit ans, elle connaît déjà toute la terre… Pour l'instant, elle habite la Chine… C'est la quatrième fois que je la vois à mon bord…
—Riche?
—Oh! très riche… Son père, mort depuis longtemps, fut, m'a-t-on dit, vendeur d'opium, à Canton. C'est même là qu'elle est née… Elle est, je crois, un peu toquée… mais charmante.
—Mariée?
—Non…
—Et…?
Je mis, dans cette conjonction, tout un ordre d'interrogations intimes et même égrillardes…
Le capitaine sourit.
—Ça… je ne sais pas… je ne crois pas… Je ne me suis jamais aperçu de rien… ici.
Telle fut la réponse du brave marin, qui me sembla, au contraire, en savoir beaucoup plus qu'il ne voulait en dire… Je n'insistai pas, mais je me dis, à part moi, elliptique et familier: «Toi, ma petite… parfaitement!…»
Les premiers passagers avec qui je me liai furent deux Chinois de l'Ambassade de Londres et un gentilhomme normand qui se rendait au Tonkin. Celui-ci voulut bien, tout de suite, me confier ses affaires… C'était un chasseur passionné.
—Je fuis la France, me déclara-t-il… je la fuis, chaque fois que je le peux… Depuis que nous sommes en république, la France est un pays perdu… Il y a trop de braconniers, et ils sont les maîtres… Figurez-vous que je ne puis plus avoir de gibier chez moi!… Les braconniers me le tuent et les tribunaux leur donnent raison… C'est un peu fort!… Sans compter que le peu qu'ils laissent crève d'on ne sait quelles épidémies… Alors, je vais au Tonkin… Quel admirable pays de chasse!… C'est la quatrième fois, mon cher monsieur, que je vais au Tonkin…
—Ah! vraiment?…
—Oui!… Au Tonkin, il y a de tous les gibiers en abondance… Mais surtout des paons… Quel coup de fusil, monsieur!… Par exemple, c'est une chasse dangereuse… Il faut avoir l'œil.
—Ce sont, sans doute, des paons féroces?…
—Mon Dieu, non… Mais telle est la situation… Là où il y a du cerf, il y a du tigre… et là où il y a du tigre, il y a du paon!…
—C'est un aphorisme?…
—Vous allez me comprendre… Suivez-moi bien… Le tigre mange le cerf… et…
—Le paon mange le tigre?… insinuai-je gravement…
—Parfaitement… c'est-à-dire… voici la chose… Quand le tigre est repu du cerf, il s'endort… puis il se réveille… se soulage et… s'en va… Que fait le paon, lui?… Perché dans les arbres voisins, il attend prudemment ce départ… alors, il descend à terre et mange les excréments du tigre… C'est à ce moment précis qu'on doit le surprendre…
Et, de ses deux bras tendus en ligne de fusil, il fit le geste de viser un paon imaginaire:
—Ah! quels paons!… Vous n'en avez pas la moindre idée… Car ce que vous prenez, dans nos volières et dans nos jardins, pour des paons, ce ne sont même pas des dindons… Ce n'est rien… Mon cher monsieur, j'ai tué de tout… j'ai même tué des hommes… Eh bien!… jamais un coup de fusil ne me procura une émotion aussi vive que ceux que je tirai sur les paons… Les paons… monsieur, comment vous dire?… c'est magnifique à tuer!…
Puis, après un silence, il conclut:
—Voyager, tout est là!… En voyageant on voit des choses extraordinaires et qui font réfléchir…
—Sans doute, approuvai-je… Mais il faut être, comme vous, un grand observateur…
—C'est vrai!… j'ai beaucoup observé… se rengorgea le brave gentilhomme… Eh bien, de tous les pays que j'ai parcourus,—le Japon, la Chine, Madagascar, Haïti et une partie de l'Australie—je n'en connais pas de plus amusant que le Tonkin… Ainsi, vous croyez, peut-être, avoir vu des poules?