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Le jardinier d'amour

Chapter 10: IX
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About This Book

A collection of short lyrical poems presents intimate monologues, dialogues, and scenes that weave everyday domestic moments with spiritual longing. Voices range from servants and lovers to pilgrims and birds, addressing desire, renunciation, jealousies, playful teasing, and the ache for the infinite. Natural imagery—gardens, rivers, flutes, cages, and lamps—frames meditations on love's pleasures and sorrows, the tension between freedom and attachment, and the search for meaning beyond earthly bounds. The pieces alternate playful eroticism and solemn reflection, forming a mosaic of emotional states rather than a single narrative.

The Project Gutenberg eBook of Le jardinier d'amour

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Title: Le jardinier d'amour

Author: Rabindranath Tagore

Translator: H. Mirabaud-Thorens

Release date: June 28, 2020 [eBook #62508]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDINIER D'AMOUR ***

RABINDRANATH TAGORE

LE JARDINIER
D’AMOUR

TRADUCTION DE
HENRIETTE MIRABAUD-THORENS

ÉDITION ORIGINALE


nrf


PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 ET 37, RUE MADAME. 1920

 

 

 

LE JARDINIER
D’AMOUR

 

 

RABINDRANATH TAGORE

LE JARDINIER
D’AMOUR

TRADUCTION DE
HENRIETTE MIRABAUD-THORENS

ÉDITION ORIGINALE


nrf



PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 ET 37, RUE MADAME. 1920

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, 133 EXEMPLAIRES IN-4º TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT 8 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE, MARQUÉS DE A A H, 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE CI A CXXV; 1040 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 10 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A j, 800 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 1 A 800, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR, HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 801 A 830 ET 200 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 831 A 1030. CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE

 

EXEMPLAIRE Nº 921

 

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1920.

 

LE JARDINIER D’AMOUR

I

LE SERVITEUR

Oh! Reine aie pitié de ton serviteur.

LA REINE

L’assemblée est terminée et tous mes serviteurs sont partis. Pourquoi viens-tu à cette heure tardive?

LE SERVITEUR

Mon heure vient quand celle des autres est passée. Dis-moi quel travail reste à faire pour le dernier de tes serviteurs.

LA REINE

Qu’espère-tu puisqu’il est trop tard?

LE SERVITEUR

Fais-moi le jardinier de ton jardin de fleurs.

LA REINE

Quelle est cette folie?

LE SERVITEUR

Je renoncerai à tout autre travail, je jetterai dans la poussière mes lances et mes épées. Ne m’envoie pas dans des cours lointaines. Ne me demande plus de nouvelles conquêtes: Fais-moi le jardinier de ton jardin de fleurs.

LA REINE

Quel sera ton service?

LE SERVITEUR

Celui de tes loisirs. Je garderai fraîche l’herbe du sentier où tu marches au matin et où, à chacun de tes pas, les fleurs avides de mourir, bénissent le pied qui les foule.

Je te balancerai parmi les branches du septaparna tandis que la lune, tôt levée dans le soir, s’efforcera à travers les feuillées de baiser ta robe.

Je remplirai d’huile odorante la lampe qui brûle près de ton lit et, de merveilleux décors de santal et de pâte de safran, je décorerai ton tabouret.

LA REINE

Qu’auras-tu pour ta récompense?

LE SERVITEUR

La permission de tenir entre mes mains tes poings mignons pareils à de tendres boutons de lotus, et de passer autour de tes bras des chaînes de fleurs; de teindre la plante de tes pieds du jus rouge des pétales de l’Ashoka et d’y cueillir, dans un baiser, le grain de poussière qui par mégarde pourrait s’y être égaré.

LA REINE

Mon serviteur, tes prières sont exaucées. Tu seras le jardinier de mon jardin de fleurs.

II

Poète, le soir approche; tes cheveux grisonnent.

Entends-tu pendant tes rêveries solitaires le message de l’au-delà?

C’est le soir, dit le poète, j’écoute: quelqu’un peut appeler du village, malgré l’heure tardive.

Je veille: Deux amoureux se cherchent. Leur cœur les guidera-t-il sûrement?—Les cœurs errants de deux jeunes amants se rencontreront-ils; leurs yeux ardents, mendient une harmonie d’amour qui rompe le silence et qui parle pour eux.

Qui tissera la trame de leurs chants passionnés si je reste assis sur la plage de la vie à contempler la mort et l’au-delà?

 

La première étoile du soir disparaît.

L’éclat d’un bûcher funéraire meurt lentement auprès de la rivière silencieuse.

De la cour de la maison déserte, et à la lumière d’une lune pâlie, on entend les chacals hurler en chœur.

Si quelque voyageur, errant loin de sa demeure, vient ici contempler la nuit et écouter, tête penchée, le chant des ténèbres, qui sera là pour lui chuchoter les secrets de la vie, si, fermant ma porte, je m’affranchis de toute obligation mortelle?

 

Qu’importe que mes cheveux grisonnent.

Je suis toujours aussi jeune ou aussi vieux que le plus jeune et le plus vieux du village.

Les uns ont un sourire simple et doux, d’autres l’œil brillant de malice.

Ceux-ci ont des pleurs qui sourdent à la lumière du jour, ceux-là des larmes qui se cachent dans les ténèbres.

Tous ils ont besoin de moi, je n’ai pas le temps de méditer sur la vie à venir.

Je suis de l’âge de tous; qu’importe si mes cheveux grisonnent?

III

Au matin, je jetai mon filet dans la mer.

J’arrachai du sombre abîme d’étranges merveilles: les unes brillaient comme un sourire, d’autres scintillaient comme des larmes et d’autres étaient rougissantes comme les joues d’une jeune épousée.

Quand, chargé de mon précieux fardeau, je revins à la maison, ma bien-aimée était assise dans le jardin et nonchalamment effeuillait les pétales d’une fleur.

J’hésitai un instant, puis je plaçai à ses pieds tout ce que j’avais arraché à la mer et je restai là silencieux.

Elle y jeta un regard et dit: Quelles sont ces choses étranges? A quoi peuvent-elles servir?

De honte, je baissai la tête et je pensai: Je n’ai pas lutté pour obtenir ceci; rien de tout cela n’a été acheté sur le marché; ce ne sont pas des présents faits pour elle.

Alors, durant toute la nuit, je jetai ces trésors dans la rue.

Au matin, des voyageurs vinrent; ils les ramassèrent et les emportèrent dans des pays lointains.

IV

Hélas! Pourquoi ont-ils bâti ma maison au bord de la route qui mène à la cité?

Ils amarrent leurs bateaux tout chargés, près de mes arbres.

Ils vont et viennent et errent à leur guise.

Je m’assieds et je les surveille; mes heures se consument.

Je ne puis les chasser. Et ainsi passent mes jours.

 

Nuit et jour leurs pas résonnent à ma porte.

En vain je leur crie: «Je ne vous connais pas.»

Je touche les uns, je sens l’odeur des autres; j’ai ceux-ci dans le sang de mes veines et ceux-là hantent mes rêves.

Les chasser, je ne puis; je les appelle et je leur dis: «Que ceux qui le voudront, viennent dans ma maison. Oui, qu’ils viennent.»

Au matin, la cloche sonne dans le temple.

Ils viennent avec des paniers dans leurs mains.

Leurs pieds sont rougis. La première lueur de l’aube éclaire leur visage.

Les chasser je ne puis; je les appelle et je leur dis: «Venez dans mon jardin pour y cueillir des fleurs. Venez.»

 

A midi le gong résonne à la grille du palais.

Je ne sais pourquoi ils quittent leur travail et s’attardent près de ma haie.

Les fleurs dans leurs cheveux sont pâles et fanées; les notes de leurs flûtes sont languissantes.

Les chasser, je ne puis; je les appelle et je leur dit: «L’ombre est fraîche sous mes arbres. Venez, amis.»

 

La nuit les grillons chantent dans les bois.

Qui vient lentement vers ma porte, y frapper doucement?

Je vois vaguement le visage... Aucun mot n’est prononcé.

Le silence du ciel est partout alentour.

Chasser mon hôte silencieux, je ne le puis;

Je regarde son visage dans la nuit et des heures de rêve passent.

V

Je ne puis trouver le repos.

J’ai soif d’infini.

Mon âme languissante aspire aux inconnus lointains.

Grand Au-Delà, O le poignant appel de ta flûte!

J’oublie, j’oublie toujours que je n’ai pas d’ailes pour voler, que je suis éternellement attaché à la terre.

 

Mon âme est ardente et le sommeil me fuit; je suis un étranger dans un pays étrange!

Tu murmures à mon oreille un espoir impossible.

Mon cœur connaît ta voix comme si c’était la sienne.

Grand Inconnu, O le poignant appel de ta flûte!

J’oublie, j’oublie toujours que je ne sais pas le chemin, que je n’ai pas le cheval ailé.

 

Je ne puis trouver la quiétude; je suis étranger à mon propre cœur.

Dans la brume ensoleillée des heures langoureuses, quelle immense vision de Toi apparaît sur le bleu du ciel!

Grand Inconnaissable, O le poignant appel de ta flûte!

J’oublie, j’oublie toujours que partout les grilles sont fermées dans la maison où je demeure solitaire!

VI

L’oiseau apprivoisé était dans une cage; l’oiseau sauvage était dans la forêt.

Le sort les fit se rencontrer. L’oiseau sauvage crie: Oh! mon amour, volons vers le bois.

L’oiseau apprivoisé murmure: Viens ici, vivons ensemble dans la cage.

Parmi ces barreaux, où y aurait-il place pour étendre mes ailes? dit le libre oiseau. Hélas! s’écrie le prisonnier, je ne saurais où me poser dans le ciel.

 

Mon bien-aimé, viens chanter les chants des forêts.—Reste près de moi. Je t’enseignerai une musique savante.

L’oiseau des forêts réplique: Non, non! Les chants jamais ne se peuvent enseigner.

L’oiseau en cage dit: Hélas! Je ne sais pas les chants des forêts.

Ils ont soif d’amour, mais jamais ils ne peuvent voler aile à aile.

A travers les barreaux de la cage ils se regardent, et vain est leur désir de se connaître.

Ils battent des ailes et chantent: Viens plus près mon amour!

Le libre ailé s’écrie: Je ne puis, je crains les portes fermées de ta cage.

Hélas! dit le captif, mes ailes sont impuissantes et mortes.

VII

O mère, le jeune Prince doit passer devant notre porte. Comment pourrais-je travailler ce matin?

Apprenez-moi à natter mes cheveux; dites-moi quel vêtement je dois mettre.

Pourquoi, mère, me regardez-vous avec étonnement?

Je sais bien qu’il ne jettera pas un regard à ma fenêtre; je sais qu’en un clin d’œil, il disparaîtra et que seuls les sanglots de sa flûte lointaine viendront mourir à mon oreille.

Mais le jeune Prince passera devant notre porte et je veux, pour cet instant, mettre ce que j’ai de plus beau.

 

O mère, le jeune Prince a passé devant notre porte et le soleil du matin étincelait sur son char.

Je me suis dévoilée; j’ai arraché mon collier de rubis de mon cou et je l’ai jeté à ses pieds.

Pourquoi, mère, me regardez-vous avec étonnement?

Je sais qu’il ne ramassa pas mon collier; je sais que mon collier fut écrasé sous les roues de son char, laissant une tache rouge sur la poussière; personne n’a su ce qu’était mon présent ni à qui il était offert.

Mais le jeune Prince a passé devant notre porte et j’ai jeté sur son chemin le joyau de mon cœur.

VIII

La lampe s’était éteinte près de mon lit; au matin je m’éveillai avec les oiseaux.

Je m’assis à ma fenêtre ouverte et entourai mes cheveux défaits d’une couronne de fleurs.

Le jeune voyageur vint le long de la route dans la brume rosée du matin.

Un collier de perles était à son cou et les rayons du soleil brillaient sur sa couronne. Il s’arrêta devant ma porte et ardemment me demanda: «Où est-elle?»

Honteuse, je ne pus lui dire: «Elle, jeune voyageur, c’est moi, c’est moi.»

 

Le jour tombait et la lampe n’était pas allumée. Distraitement, je tressais mes cheveux.

Le jeune voyageur vint sur son char dans le rayonnement du soleil couchant.

Ses chevaux écumaient et son vêtement était couvert de poussière.

Il descendit à ma porte et demanda d’une voix fatiguée: «Où est-elle?»

Honteuse je ne pus lui dire: «Elle, voyageur lassé, c’est moi, c’est moi.»

 

Par une nuit d’avril, la lampe brûle dans ma chambre.

La brise du sud souffle doucement. Le bruyant perroquet dort dans sa cage.

Mon corsage a la couleur d’une gorge de paon et mon manteau est vert comme de la jeune herbe.

Je suis assise à terre près de la fenêtre, surveillant la rue déserte.

A travers la nuit sombre, je murmure constamment: «Elle, voyageur désespéré, c’est moi, c’est moi!»

IX

Quand, de nuit, je vais seule à mon rendez-vous d’amour, les oiseaux ne chantent pas, le vent ne souffle pas; des deux côtés de la rue les maisons sont silencieuses.

A chaque pas mes pieds deviennent plus lourds et je suis honteuse.

 

Quand je reste assise sur mon balcon et que j’écoute si j’entends venir mon bien aimé, les feuilles ne bruissent pas sur les arbres et l’eau est calme dans la rivière, comme l’épée sur les genoux de la sentinelle endormie.

C’est mon cœur qui bat follement. Je ne sais comment l’apaiser.

 

Quand mon bien aimé vient et s’assied près de moi, tout mon corps tremble, mes paupières s’alourdissent; la nuit s’assombrit; le vent éteint la lampe et les nuages étendent des voiles sur les étoiles.

Seul le joyau de mon sein brille et répand sa clarté; je ne sais comment la cacher.

X

Femme, laisse là ton travail. Ecoute, l’hôte est arrivé.

L’entends-tu secouer doucement la chaîne qui ferme la porte?

Ne fais pas de bruit; ne te précipite pas à sa rencontre.

Laisse là ton travail, femme. L’hôte est venu ce soir.

 

Non, ce n’est pas le souffle d’un Esprit, femme, ne crains rien.

La pleine lune luit par une nuit d’avril; les ombres, dans la cour, sont pâles; le ciel, au dessus, est clair.

Tire ton voile sur ton visage, si tu le dois; emporte la lampe à la porte, si tu as peur.

Non, ce n’est pas le souffle d’un Esprit, femme, ne crains rien.

Ne lui dis pas un mot, si tu es timide; tiens-toi sur le côté de la porte, quand tu l’accueilleras.

S’il te pose des questions tu peux, si tu le désires, baisser les yeux en silence.

Empêche tes bracelets de tinter quand, la lampe à la main, tu le feras entrer.

Ne lui parle pas, si tu es timide.

 

Femme n’as-tu pas encore fini ton ouvrage? Ecoute, l’hôte est arrivé.

N’as-tu pas allumé la lampe dans l’étable? N’as-tu pas préparé le panier d’offrande pour le service du soir?

N’as-tu pas mis la marque rouge de la chance sur la raie de tes cheveux, et fait ta toilette pour la nuit?

O femme, entends-tu, l’hôte est venu.

Laisse là ton travail!

XI

Viens comme tu es; ne t’attardes pas à ta toilette. Si la tresse de tes cheveux s’est défaite, si ta raie n’est pas droite, si les rubans de ton corset ne sont pas attachés, qu’importe? Viens comme tu es; ne t’attarde pas à ta toilette.

 

Viens d’un pas rapide sur l’herbe.

Si la rosée fait glisser la courroie de ton pied, si les anneaux de clochettes s’entr’ouvrent sur tes chevilles, si les perles de ton collier s’égrènent, qu’importe?

Viens, d’un pas rapide sur l’herbe.

 

Vois-tu les nuages qui enveloppent le ciel? Au loin des bandes de grues s’envolent de la rive, et, par moments, de furieuses rafales se précipitent sur la lande.

Le bétail inquiet regagne les étables.

Vois-tu les nuages qui enveloppent le ciel?

 

En vain, tu allumes la lampe qui sert à ta toilette; elle vacille, et s’éteint dans le vent.

Qui peut savoir si tes paupières n’ont pas été noircies de noir de fumée? Tes yeux sont plus sombres que les nuages de pluie.

En vain tu allumes ta lampe; elle s’éteint.

 

Viens comme tu es; ne t’attardes pas à ta toilette.

Si ta guirlande n’est pas tressée, qui s’en soucie? Si ton bracelet n’est pas fermé, laisse-le.

Les nuages obscurcissent le ciel, il est tard. Viens comme tu es; ne t’attarde pas à ta toilette.

XII

Si, pour t’occuper, tu veux remplir ta cruche, viens, ô viens à mon lac.

L’eau enserrera tes pieds et te babillera son secret.

L’ombre de la pluie prochaine s’étend sur les dunes et les nuages bas se reposent sur la ligne bleue des arbres comme sur tes sourcils les cheveux alourdis.

Je connais bien le rythme de tes pas, je l’entends battre dans mon cœur.

Si tu dois remplir ta cruche, viens, ô viens à mon lac.

 

Si paresseusement tu veux rester assise et laisser ta cruche flotter sur l’eau, viens, ô viens à mon lac.

La pente d’herbe est verte et plus loin les fleurs sauvages poussent nombreuses.

Tes pensées émigreront de tes yeux sombres comme des oiseaux de leurs nids.

Ton voile tombera à tes pieds.

Si tu dois rester oisive, viens, ô viens à mon lac.

 

Si laissant tes jeux de côté, tu veux te plonger dans l’eau pure, viens, ô viens à mon lac.

Laisse sur la plage, ton manteau bleu; l’eau plus bleue t’enveloppera toute.

Les vagues se feront très douces pour caresser ton cou et murmurer à ton oreille.

Viens, ô viens à mon lac si tu veux t’y plonger.

 

Si insensée, tu cours à la mort, viens, ô viens à mon lac. Il est froid et insondablement profond.

Il est sombre comme un sommeil sans rêve.

Là dans ses abîmes, les nuits et les jours ne comptent pas et les chants sont silencieux.

Viens, ô viens à mon lac si tu veux t’abîmer dans la mort.

XIII

Je ne demandais rien. Je restais debout à la lisière du bois derrière l’arbre.

Les yeux de l’aurore étaient encore couverts de langueur et la rosée était dans l’air.

La paresseuse senteur de l’herbe était suspendue dans le mince brouillard qui planait sur la terre.

Pour traire la vache avec vos mains tendres et fraîches comme du beurre, vous étiez sous le bananier.

 

Je restai immobile.

Je ne dis pas un mot; seul l’oiseau chanta caché dans le buisson.

Les fleurs du manguier tombaient sur la route du village et une à une les abeilles venaient bourdonner autour d’elles.

Du côté de l’étang la grille du temple de Shiva était ouverte et l’adorateur avait commencé ses chants.

La jarre sur vos genoux, vous trayiez la vache.

Je restai debout avec ma cruche vide.

 

Je ne m’approchai pas de vous.

Le jour s’éveilla avec le son du gong dans le temple.

La poussière s’éleva de la route sous les sabots des bêtes du troupeau.

Les femmes revenaient de la rivière portant sur leurs hanches leurs cruches glougloutantes.

Vos bracelets tintaient et l’écume du lait débordait de votre jarre.

La matinée s’écoula, et je ne m’approchai pas de vous.

XIV

Tandis qu’au crépuscule, les branches des bambous frémissaient au vent, je ne sais pourquoi je marchai sur la route.

Les ombres inclinées s’accrochaient à la lumière fugitive.

Les oiseaux étaient las de leurs chants.

Je ne sais pourquoi je marchai sur la route.

 

Un arbre aux branches tombantes ombrage la hutte qui est près de la rivière.

Quelqu’un y travaille. Dans le fond de la pièce on entend des bracelets tinter.

Je ne sais pourquoi je restai devant cette hutte.

 

La route étroite et tournante traverse des champs de moutarde et des forêts de manguiers.

Elle passe devant le temple du village et devant le marché du bord de la rivière.

Je m’arrêtai devant cette hutte, je ne sais pourquoi.

 

C’était une journée fraîche de mars, il y a bien, bien longtemps; le murmure du printemps était langoureux et les fleurs de manguiers tombaient sur la poussière.

L’eau bouillonnante bondissait et léchait au passage le vase de cuivre posé sur le bord.

Je pense à cette fraîche journée de mars, je ne sais pourquoi.

 

Les ombres se font plus profondes; le bétail rentre dans son parc. La lumière est grise sur la prairie solitaire.

Et sur la berge, les villageois attendent le bac.

Lentement, je reviens sur mes pas; je ne sais pourquoi.

XV

Je cours comme le cerf musqué, enivré de son propre parfum, court à l’ombre de la forêt.

La nuit est une nuit de mai, la brise est une brise du midi.

Je perds ma route et j’erre; je cherche ce que je ne peux trouver; je trouve ce que je ne cherche pas.

De mon cœur monte l’image de mon désir; je la vois danser devant mes yeux.

L’étincellante vision s’envole.

Je tente de la saisir; elle m’échappe et me laisse égaré.

Je cherche ce que je ne puis trouver, je trouve ce que je ne cherche pas.

XVI

Nos mains s’enlacent, nos yeux se cherchent. Ainsi commence l’histoire de nos cœurs.

C’est une nuit de mars éclairée par la lune; l’exquise odeur du henné flotte dans l’air; ma flûte est à terre abandonnée et ta guirlande de fleurs est inachevée.

Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.

 

Ton voile couleur de safran enivre mes yeux.

La couronne de jasmin que tu me tresses réjouit mon cœur comme une louange.

C’est un jeu alterné de dons et de refus, d’aveux et de mystères; de sourires et de timidités, de douces luttes inutiles.

Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.

Nul mystère au-delà du présent; nulle aspiration vers l’impossible; pur enchantement; nul tâtonnement dans la profondeur de l’ombre.

Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.

 

Nous ne nous égarons pas, hors des paroles, dans le silence éternel. Nous ne tendons pas nos mains vers le néant des espoirs impossibles.

Il nous suffit de donner et de recevoir.

Nous n’avons pas écrasé les grappes de la jouissance jusqu’à en exprimer le vin de la douleur.

Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.

XVII

Dans leur arbre, l’oiseau jaune chante et mon cœur en danse de joie.

Nous vivons tous deux dans le même village, ce qui fait notre seul bonheur.

Ses deux agneaux favoris viennent brouter à l’ombre des arbres de notre jardin.

S’ils s’égarent dans notre champ d’orge, je les prends dans mes bras.

Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.

Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.

 

Un pré seul nous sépare.

L’essaim d’abeilles qui est dans notre bocage va quérir son miel dans le leur.

Les fleurs jetées du seuil de leur demeure, flottent sur le ruisseau où nous nous baignons.

Les paniers de fleurs de kusm séchées viennent de leur pré à notre marché.

Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.

Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.

 

Le sentier qui mène à leur maison est, au printemps, tout odorant des fleurs du manguier.

Quand leur graine de lin est mûre pour la moisson, le chanvre est fleuri dans notre champ.

Les étoiles qui sourient au toit de leur chaumière nous éclairent d’un même scintillement.

La pluie qui remplit leur citerne rend heureuse notre forêt.

Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.

Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.

XVIII

Quand les deux sœurs vont puiser de l’eau, elles viennent ici et sourient.

Elles se doutent qu’il est là derrière les arbres, chaque fois qu’elles vont puiser de l’eau.

 

Les deux sœurs se chuchotent à l’oreille quand elles passent par ici.

Elles ont deviné le secret de celui qui est là derrière les arbres chaque fois qu’elles vont puiser de l’eau.

 

Leurs urnes se penchent subitement et l’eau se répand quand elles arrivent ici.

Elles ont découvert qu’un cœur bat, derrière les arbres, chaque fois qu’elles vont puiser de l’eau.

Les deux sœurs se regardent et sourient quand elles viennent ici.

Leurs petits pieds rapides semblent rire. Il est tout confus celui qui est là derrière les arbres chaque fois qu’elles viennent puiser de l’eau.

XIX

Vous marchiez sur le sentier du bord du ruisseau et la cruche sur votre hanche était pleine.

Pourquoi, vivement, avez-vous tourné la tête et m’avez-vous regardé à travers votre long voile flottant?

Ce brillant regard échappé de la nuit vint vers moi comme une brise qui après avoir fait frissonner l’eau se perd dans les ombres du rivage.

Ce regard vint à moi comme l’oiseau du soir qui, rapidement, vole à travers la chambre obscure, et d’une fenêtre ouverte à l’autre s’en va dans la nuit.

Vous avez disparu comme une étoile derrière les collines, et j’ai passé sur la route.

Mais pourquoi vous êtes-vous arrêtée un instant et m’avez-vous regardé sous votre voile pendant que vous marchiez sur le sentier du bord du ruisseau avec sur la hanche votre cruche pleine?

XX

Jour après jour il vient et repart.

Va et donne-lui cette fleur de mes cheveux, mon ami.

S’il demande qui l’envoie, je t’en supplie, ne le lui dis pas, car il ne vient que pour repartir.

 

Il est assis sous l’arbre, sur la poussière.

Etends pour sa couche des pétales de fleurs et des feuilles, mon ami.

Ses yeux sont tristes et son regard peine mon cœur.

Il ne dit pas ce qu’il pense, il vient seulement, et s’en va.

XXI

Pourquoi, au lever du jour, le jeune voyageur vint-il à ma porte?

Chaque fois que je rentre et chaque fois que je sors, je le rencontre, et son visage captive mes yeux.

Je ne sais s’il faut lui parler ou rester silencieuse. Pourquoi est-il venu à ma porte?

 

Les nuageuses nuit de juillet sont pleines d’ombre, le ciel à l’automne est d’un bleu très doux; le vent du midi des jours du printemps est inquiet.

Sa chanson à tous moments est tissée d’airs nouveaux.

Je me détourne de mon ouvrage et mes yeux se remplissent de brouillard. Pourquoi a-t-il choisi ma porte?

XXII

Quand rapidement elle passa près de moi, le bout de sa robe me frôla.

Comme d’une île inconnue vint de son cœur une soudaine et chaude brise de printemps.

Un souffle fugitif me caressa, et s’évanouit, tel s’envole au vent le pétale arraché à la fleur.

Il tomba sur mon cœur comme un soupir de son corps et un murmure de son âme.

XXIII

Paresseuse, pourquoi restes-tu là à jouer avec tes bracelets?

Remplis ta cruche, il est temps pour toi de rentrer.

 

Paresseuse, pourquoi de tes mains agites-tu l’eau, tandis que ton regard capricieux s’amuse à chercher quelqu’un sur la route.

Remplis ta cruche et rentre à la maison.

 

La matinée s’achève. L’eau sombre s’épanche.

Les vagues paresseuses rient et chuchotent entre elles en jouant.

Les nuages errants s’amoncellent à l’horizon sur les collines lointaines.

Ils s’attardent paresseusement à regarder ton visage et s’amusent à lui sourire.

Remplis ta cruche et rentre à la maison.

XXIV

Ne garde pas pour toi seule le secret de ton cœur, mon amie, dis-le moi, à moi seul, en secret.

Toi, dont le sourire est si doux, murmure-moi ton secret; mon cœur seul l’entendra, non mes oreilles.

 

La nuit est profonde, la maison silencieuse, les nids des oiseaux sont enveloppés de sommeil.

Dis-moi à travers tes larmes hésitantes, à travers tes sourires troublés, à travers ta douce honte et ta peine, le secret de ton cœur.

XXV

Jeune homme, dis-nous pourquoi tes yeux sont pleins de folie?

Je ne sais quel vin de pavots sauvages j’ai bu, pour qu’il y ait cette folie dans mes yeux.

Honte à toi!

Il y a des sages et des fous, des prévoyants et des insouciants. Il y a des yeux qui sourient et des yeux qui pleurent et mes yeux sont pleins de folie!

 

Jeune homme, pourquoi restes-tu si tranquille à l’ombre de cet arbre?

Mes pieds sont lourds du fardeau de mon cœur; et je me repose à l’ombre de cet arbre.

Honte à toi.

Certains suivent la route, d’autres flânent, certains sont libres, d’autres sont enchaînés, et mes pieds sont lourds du fardeau de mon cœur.

XXVI

Ce que tu m’offres volontiers, je le prends, je ne demande rien de plus.

Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.

 

Si je puis avoir cette fleur égarée, je la porterai sur mon cœur.

Et si elle a des épines?

Je les endurerai.

Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.

 

Un regard de tes yeux amoureux rendrait ma vie douce pour l’éternité.

Et si mon regard est cruel?

Je garderai sa blessure dans mon cœur.

Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.

XXVII

Crois à l’amour, même s’il est une source de douleur.

Ne ferme pas ton cœur.

Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

 

Le cœur n’est fait que pour se donner avec une larme et une chanson, mon aimée.

Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

 

La joie est frêle comme une goutte de rosée, en souriant elle meurt. Mais le chagrin est fort et tenace. Laisse un douloureux amour s’éveiller dans tes yeux.

Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

 

Le lotus préfère s’épanouir au soleil et mourir, plutôt que de vivre en bouton un éternel hiver.

Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

XXVIII

Votre regard anxieux est triste. Il cherche à connaître ma pensée.

La lune aussi veut pénétrer la mer.

Vous connaissez toute ma vie, je ne vous ai rien caché. Voilà pourquoi vous ignorez tout de moi.

Si ma vie était une gemme, je la briserais en cent morceaux, et de ces parcelles, je vous ferais un collier que je mettrais à votre cou.

Si ma vie n’était qu’une fleur, douce et menue, je la cueillerais de sa tige pour la poser dans vos cheveux.

Mais elle est un cœur, mon aimée. Où sont ses limites?

Vous ne connaissez pas les bornes de ce royaume et cependant vous en êtes la reine.

Si mon cœur n’était que plaisir, vous le verriez fleurir en un sourire heureux et vous le pénètreriez en un instant.

S’il n’était que souffrance, il fondrait en larmes limpides, reflétant sans un mot son secret.

Mais il est amour, ma bien-aimée.

Son plaisir et sa peine sont illimités, sa misère et sa richesse sont éternelles.

Il est aussi près de vous que votre vie même, mais jamais vous ne le connaîtrez tout entier.

XXIX

Parle-moi, mon amour! Dis-moi les mots que tu chantais.

La nuit est sombre, les étoiles sont perdues dans les nuages. Le vent soupire à travers les feuilles.

Je dénouerai ma chevelure. Mon manteau bleu m’enveloppera de nuit. Je presserai ta tête contre mon sein; et là, dans la douce solitude, je parlerai bas à ton cœur. Je fermerai mes yeux et j’écouterai. Je ne regarderai pas ton visage.

Quand tes paroles auront cessé, nous resterons silencieux et tranquilles: Les arbres seuls chuchoteront dans les ténèbres.

La nuit pâlira, le jour naîtra. Nous nous regarderons tous deux dans les yeux et nous continuerons nos routes différentes.

Parle-moi, mon amour, dis-moi les mots que tu chantais.

XXX

Vous êtes le nuage du soir qui flotte dans le ciel de mes rêves.

Je vous façonne et vous crée selon les désirs de mon amour.

Vous êtes mienne, habitante de mes rêves infinis.

 

Vos pieds sont rosés de la gloire de mon désir, ô glaneuse de mes chants du soir.

Vos lèvres sont amères et douces du vin de ma douleur.

Vous êtes mienne, habitante de mes rêves solitaires.

 

C’est l’ombre de mes passions qui assombrit vos yeux. Vous êtes l’hallucination de mon regard.

Je vous ai saisie et enveloppée dans le filet de mes chants, ô mon amour.

Vous êtes mienne, habitante de mes rêves immortels.

XXXI

Mon cœur, oiseau du désert, a trouvé son ciel dans tes yeux.

Ils sont le berceau du matin, ils sont le royaume des étoiles.

Leur abîme engloutit mes chants.

Dans ce ciel immense et solitaire laisse-moi planer. Laisse-moi fendre ses nuages et déployer mes ailes dans son soleil.

XXXII

Dis-moi si tout cela est vrai, mon bien-aimé, dis-moi si cela est vrai.

Quand brille l’éclair de mes yeux, de sombres nuages orageux s’amassent-ils dans ton cœur?

Est-il vrai que mes lèvres te soient douces comme l’épanouissement de ton premier amour?

La souvenance des mois évanouis de Mai languit-elle dans mes veines?

La terre comme une harpe, frissonne-t-elle de chansons au toucher de mes pieds?

Est-il vrai, qu’à ma vue les gouttes de rosée tombent des yeux de la nuit et que la lumière du matin est heureuse de m’envelopper?

Est-il vrai, est-il vrai que, solitaire, ton amour m’a cherchée à travers les siècles et les mondes?

Et que, m’ayant trouvée, ton long désir fût apaisé par mes douces paroles, par mes yeux, par mes lèvres et mes cheveux flottants?

Est-il donc vrai que le mystère de l’Infini est écrit sur ce petit front?

Dis le moi, mon-bien aimé, tout cela est-il vrai?

XXXIII

Je t’aime, mon bien-aimé. Pardonne-moi mon amour. Oiseau égaré tu m’as prise. Mon cœur a été si ébranlé que son voile est tombé.

Couvre-le de pitié, mon bien-aimé et pardonne-moi mon amour.

 

Si tu ne peux m’aimer, bien-aimé, pardonne-moi ma douleur.

Ne me regarde pas de loin avec mépris. Je me blottirai dans mon coin et je resterai assise dans la nuit. De mes deux mains, je couvrirai ma honte.

Détourne-toi de moi, bien-aimé, et pardonne-moi ma douleur.

 

Si tu m’aimes, bien-aimé, pardonne-moi ma joie.

Quand mon cœur est emporté dans le torrent du bonheur, ne souris pas à mon périlleux abandon.

Quand assise sur mon trône, je te gouverne avec la tyrannie de mon amour; quand, telle une déesse je t’accorde mes faveurs, supporte mon orgueil, bien-aimé, et pardonne-moi ma joie.

XXXIV

Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.

Toute la nuit j’ai veillé, et maintenant mes yeux sont lourds de sommeil.

Je crains de te perdre si je m’endors.

Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.

 

Je tressaille et j’étends mes mains pour te toucher.

Je me demande: Est-ce un rêve?

Que ne puis-je emmêler tes pieds avec mon cœur et les tenir pressés contre mes seins!

Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.

XXXV

De peur que je n’apprenne à te connaître trop facilement, tu joues avec moi.

Tu m’éblouis de tes éclats de rire pour cacher tes larmes.

Je connais tes artifices.

Jamais tu ne dis le mot que tu voudrais dire.

 

De peur que je ne t’apprécie pas, tu m’échappes de cent façons.

De peur que je te confonde avec la foule, tu te tiens seule à part.

Je connais tes artifices.

Jamais tu ne prends le chemin que tu voudrais prendre.

 

Tu demandes plus que les autres, c’est pourquoi tu es silencieuse.

Avec une folâtre insouciance, tu évites mes dons.

Je connais tes artifices.

Jamais tu ne prends ce que tu voudrais prendre.

XXXVI

Il murmura: Mon amour lève les yeux.

Je le grondai et lui dis: Va! Mais il ne bougea pas.

Il resta devant moi et garda mes deux mains dans les siennes. Je dis: Laisse-moi! Mais il ne s’en alla pas.

 

Il approcha son visage près du mien. Je le regardai et lui dis: Quelle honte! Mais il ne fit pas un mouvement.

Ses lèvres frôlèrent ma joue.

Je tremblai et je dis: Tu oses trop! Mais il n’eut pas honte.

 

Il mit une fleur dans mes cheveux. Je dis: C’est inutile! Mais il ne se troubla pas.

Il prit la guirlande de mon cou et s’en alla. Je pleure et je demande à mon cœur: Pourquoi ne revient-il pas!

XXXVII

Vous voulez mettre autour de mon cou votre guirlande de fraîches fleurs? ô ma beauté!

Soit! mais sachez que la seule couronne que j’aie tressée est pour celles que l’on voit apparaître dans des rayons de lumière, qui habitent des contrées inexplorées et qui vivent dans les chants des poëtes.

Il est trop tard pour me demander mon cœur en échange du vôtre.

Il fut un temps où tout le parfum de ma vie était concentré comme dans le bouton d’une fleur.

Maintenant il est éparpillé loin à tous les vents.

Qui connaît l’enchantement capable de le recueillir et de le renfermer.

Mon cœur n’est pas à moi pour que je le donne à une seule; il appartient à plus d’une.

XXXVIII

Mon amour, il fut un temps où ton poëte s’était lancé dans la composition d’un grand poëme épique.

Hélas! Je ne fus pas assez prudent: Mon poëme heurta tes chevilles harmonieuses et y trouva sa perte.

Il se brisa en morceaux de chansons qui s’éparpillèrent à tes pieds.

Toute ma cargaison de vieilles histoires de guerre devint le jouet des vagues railleuses et, trempée de larmes, sombra.

Mon amour, transforme pour moi cette perte en un bien.

Si mes droits à une gloire éternelle après la mort sont anéantis, rends-moi immortel tandis que je vis.

Et je ne me lamenterai pas sur ma perte, ni ne te blâmerai.

XXXIX

Toute la matinée, j’essayai de tresser une couronne, mais les fleurs glissaient et s’échappaient de mes doigts.

Vous étiez là assise et vous m’examiniez du coin de l’œil.

Demandez à cet œil sombre de malice, à qui la faute.

 

J’essaye de chanter une chanson, mais c’est en vain.

Un sourire caché tremble sur vos lèvres; demandez-lui la raison de mon insuccès.

Laissez vos lèvres souriantes dire comment ma voix s’est perdue dans le silence, telle une abeille ivre au sein d’un lotus.

 

C’est le soir; il est l’heure pour les fleurs de clore leurs pétales.

Laissez-moi m’asseoir à vos côtés et ordonnez à mes lèvres d’accomplir leur office dans le silence de la nuit, à la clarté diffuse des étoiles.

XL

Un sourire d’incrédulité voltige dans vos yeux quand je viens vous dire adieu.

Si souvent je l’ai fait que vous pensez me voir bientôt revenir.

En vérité, je le crois aussi.

Car les jours de printemps reviennent saison après saison; la lune nous quitte pour nous rendre à nouveau visite; les fleurs sur les branches s’épanouissent à chaque nouvelle année. Il est probable que mon adieu aussi n’est qu’un au revoir.

Mais gardez un instant l’illusion. Ne la rejetez pas avec une hâte impolie.

Quand je dis que je vous quitte pour toujours, acceptez-le comme vrai et laissez un brouillard de larmes rembrunir un moment la frange sombre de vos yeux.

Puis, quand je reviendrai, vous sourirez aussi malicieusement que vous voudrez.