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Le jardinier de la Pompadour

Chapter 11: XI
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About This Book

The narrative follows Jasmin Buguet, a provincial gardener whose devoted care of an elaborate flower garden frames a small rural drama of longing and social constraint. He cultivates striking displays for neighbors and a nearby château and sacrifices prized blooms to please Martine Bécot, a chambermaid whose affections and ambitions complicate village ties. Daily labors, seasonal observation, and the ebb of the Seine provide a vivid backdrop while themes of desire, class, and tenderness to nature unfold through domestic episodes and shifting relationships.

Jasmin fut ravi par cette entrée joyeuse dans la ville. Il tirait de cet accueil plaisant bon augure pour son avenir.

—Dieu t'entende! dit Martine.

Plus loin les Buguet prirent des rues plus étroites. Jasmin s'étonna de la hauteur des maisons. Il s'amusait des coups de fouet des cochers, des embarras de charrettes et de voitures, des auvents des librairies, de l'éclat d'or des rôtisseries qui s'allumaient.

Une grosse femme était assise sur une borne avec, sur ses genoux, un panier plein de bouteilles. Elle tenait un verre d'une main, un bocal de l'autre, et criait:

—La vie! La vie!

Buguet offrit à boire de son eau aux crocheteurs qui le suivaient. Ils toussèrent. Cela fit rire Martine.

Une petite fille vendait des pots dans une hotte, clamant:

—De la belle faïence!

La soubrette insinua:

—Pour commencer notre ménage.

—Sotte! Mais voici chose meilleure!

Il présenta à sa femme des gaufres à l'étal d'un pâtissier.

Quand elle se fut régalée, les Buguet reprirent leur route. Jasmin s'attardait aux boutiques des tabaquières, des éventaillistes, des marchands de curiosités, bousculé par quelque petit maître qui descendait de son cabriolet et se retournait pour lancer à Martine un regard arrogant.

Aux approches du Palais-Royal, à la porte d'un traiteur, une vielleuse jouait de son instrument. Buguet s'arrêta charmé. La musique lui rappela les sentiments qui avaient chanté dans son cœur et il songea à Mme de Pompadour.

—Viens, dit Martine. Nous sommes en retard.

Ils arrivèrent à un grand bâtiment de briques rouges, qui était le palais Mazarin, et s'arrêtèrent, après quelques détours, devant un hôtel. Un laquais costumé en jaune et vert les reçut:

—On vous attendait.

Les époux montèrent dans les combles, à une petite mansarde. Martine était fatiguée. Elle mangea ce qui restait des provisions de la Buguet et se coucha.

Jasmin alla souper avec les domestiques. Agathon Piedfin lui sauta au cou. Le marmiton fleurait l'ail et le musc. Il semblait fatigué, avait les yeux battus.

—La ville me pèse, dit-il. Je suis trop fait à l'existence des châteaux.

Dès neuf heures, il entraîna Buguet dans une rôtisserie, où il allait chaque soir. L'enseigne représentait un soleil d'or aux lourds rayons entouré de raisins. On avait fini de manger. La salle sentait la sauce épanchée et la lie de vin. Agathon serra la main au rôtisseur, un gros homme qui lui remplit jusqu'au bord un gobelet, ainsi qu'à Jasmin. Le marmiton de la Pompadour s'empara d'un pilon de dinde qui refroidissait sur un plat et le plongea dans le sabot plein de sel accroché à la cheminée. Il le dévora.

—Je ne puis manger ma propre cuisine, dit-il. J'aime mieux celle des autres.

Il s'assit à côté de Jasmin et lui demanda:

—Aimez-vous vraiment votre femme?

—Plaisante question! Je ne l'eusse point épousée si elle m'avait été indifférente.

—Tiens! C'est qu'à la noce vous aviez l'air distrait, si loin de la mariée!

—Vous avez mal vu.

—Ah! J'ai pu me tromper, répliqua humblement le cuisinier. L'homme n'est point infaillible. Puis le jour de la noce le marié ne se trouve pas dans la même situation que les autres jours de sa vie. Il est en proie à certaines tentations. Son âme est trouble. Il ressemble à un chrétien qui ne se serait pas confessé depuis longtemps.

Agathon joignit les mains:

—Moi je me confesse quatre fois l'an. Cela soulage, même lorsque l'on n'a que deux ou trois péchés minimes sur la conscience. Je me promène plus léger après l'absolution. Et si j'avais du loisir je m'approcherais souvent du tribunal de la pénitence.

Il fit remplir les gobelets.

—Et puis je n'aime pas les femmes, déclara-t-il à brûle-pourpoint, d'un ton sec. Elles sont filles de Satan. Eve nous a perdus tous; et je ne puis voir des jupes sans songer au péché originel. Vous aimez les femmes, vous, n'est-ce pas Buguet? Je lis cela dans vos yeux. Si vous n'êtes point très chaleureux envers Martine (je puis me tromper!), votre cœur doit s'enflammer aisément et brûler peut-être pour une autre.

Buguet tressauta.

—Oh! Ce mouvement vous trahit! s'écria le défroqué. Si mon métier m'oblige à regarder sous le croupion des poulardes (et je fais mon métier avec la résignation qui convient pour gagner le ciel!), je sais aussi plonger dans l'âme humaine et descendre au fond de ces puits obscurs qu'on nomme les consciences, car je fus tonsuré et j'ai fréquenté les moines les plus subtils, les ennemis des capucins, dont ils furent en toute controverse les vainqueurs, j'ai dit les Prémontrés!

Agathon leva les yeux au ciel:

—Les chers pères, murmura-t-il d'une façon extatique.

Il continua:

—Et l'on vit bien chez eux, ils aiment les douceurs et les partagent entre tous. Ils sont aimants, caressants. On ne se sent jamais seul. Et ils vous farcissent le cœur de bons sentiments. Encore un gobelet?

—Merci, dit Jasmin.

—Voyons, je régale! reprit Piedfin. Et boire du bourgogne n'est point pécher, je vous assure. Jésus changea l'eau en vin. A chaque messe, il se transforme encore lui-même en ce précieux liquide. C'est la boisson la plus sacrée et je me jetterais à plat ventre sous les roues des voitures s'il en coulait, de Champagne ou de Beaune, dans le ruisseau des rues.

Piedfin continua:

—Les pères possèdent des clos d'où l'on tire un vin magnifique.

—Mais pourquoi les avoir quittés?

—Ceci est un mystère, dit Agathon en baissant les paupières.

Un abbé entra dans la rôtisserie. Il avait de petites mains de femme.
Piedfin se précipita vers lui et l'embrassa. Puis il revint près de
Buguet.

—C'est un de mes plus chers amis, dit-il. Ah! ce saint homme surtout, que je connus jadis au séminaire, m'enseigna à détester les femmes. Je puis vous assurer qu'il les a en horreur. Et je suis enchanté qu'il m'ait appris que, dans la vie, il faut savoir se suffire à soi-même, sans prendre souci de s'encombrer de falbalas, de jérémiades, de petits airs stupides, de soupirs et d'ennuyeuses fadaises! Ah! Je ne dois jamais, comme ces jolis coureurs dont j'ai pitié, offrir une éclanche de mouton au Treillis vert ou du vin blanc au Pavillon chinois—A quelque prétentieuse poissarde, à quelque figurante ou chanteuse des chœurs! La femelle n'empeste point mes nuits! Et quand j'acquiers quelque pommade à la frangipane ou du vinaigre de Vénus, je me les applique à moi-même!

Agathon sourit d'un air malicieux:

—J'aime mieux de Vénus attraper le vinaigre que le coup de pied.

—Evidemment, dit Jasmin, qui écoutait assez ébahi les propos du marmiton.

Agathon tira de sa poche un cure-dents avec lequel il soigna ses chicots.

—Voyez, Buguet, dit-il, combien je méprise cette engeance. Ceci est un cure-dents à la carmeline. Je ramasse ceux de la Marquise. J'en use avec plaisir. Mais ce que je déplore, c'est qu'ils ont servi à une femme. Rien n'est impur comme la bouche d'une femme! On y trouve peut-être la plus grande source de péchés. La bouche savante d'une luronne damne à coup sûr un homme! Vous rappelez-vous le pigeon que j'apprivoisais à Étioles? Je remarquai que les caméristes l'embrassaient. A partir de ce jour je cessai de lui donner à boire entre mes lèvres. Ah! le contact d'Ève! Quand je fus à votre noce, Martine me passa pour plumer les chapons le tablier qu'elle portait. Il était tout chaud d'elle. C'eût été une volupté pour vous, sans aucun doute. Eh bien, il me brûla comme une flamme de l'enfer.

—Eh! Eh! Pourtant, à Étioles, vous adressiez des bouquets et des vers à
Martine!

—C'était pour l'éprouver, déclara le cuisinier avec l'onction d'un prêtre.

—Quelle idée!

—Ah! loin de moi toujours l'idée de la fornication que je laisse aux bêtes! Mais quand je vois une femme à mes côtés, je la tente…

—Vous avez la beauté du serpent, interrompit, Jasmin ironique.

—Je la tente, reprit Piedfin, et si elle donne dans mes embûches, si elle se compromet, je la délaisse, et j'apprends à son père, à sa mère, à son fiancé, si elle est fiancée, la faute qu'elle a failli commettre!

Agathon se redressa, sifflant entre ses longues dents jaunes:

—Ainsi je me venge du péché originel!

—Quel drôle d'homme vous faites!

Ils bavardèrent longtemps. Dans la rue, Agathon prit à plusieurs reprises la main de Buguet et la pressa comme en ardent témoignage d'amitié.

—Oh! si tu voulais un jour m'écouter et me croire, soupira-t-il.

On avait éteint les lanternes. Les deux compagnons n'entendaient que l'appel prolongé du falot offrant du feu ou de la lumière aux rares passants.

X

Le lendemain de lourdes voitures s'arrêtèrent devant l'hôtel. Une fliguette à deux places, pourpre avec des paysages à moulins sur les caissons, pénétra dans la cour. Mme de Pompadour y monta, accompagnée d'un négrillon habillé de velours. Elle donna un coup de fouet au cheval, qui se cabra et partit. Son grand chapeau de paille battit des ailes au vent du porche.

Dans les voitures prirent place différents personnages. A la dernière, Collin, «le chargé des domestiques de la maison», fit monter Buguet, avec Flipotte, une camériste, Edme, le porteur de barquettes, Agathon Piedfin et un garçon sommelier. Le même attelage enlevait des flacons bouchés de cire rouge et de quoi, confia Agathon, préparer en plein air la chiffonnade et des cailles à la Xaintonge.

On allait à Meudon. Flipotte se déclara heureuse de revoir la campagne: elle avait son saoul des toits qui dégoûtent, des essieux gras des fiacres, des seigneurs portant becs de corbin qui vous pincent dans les rues. Elle quittait avec plaisir la grande ville où les églises puent le cadavre et les escaliers la fosse d'aisances, où le sang des boucheries se caille sous vos pieds et où des femelles mouchetées et fardées, assises sur des bornes, en plein midi, insultent au passage les honnêtes filles. Flipotte était de Touraine:

—J'ai un promis à Saint-Jean-Froidmentel.

Néanmoins la gaillarde se laissait prendre la taille par Edme et par le sommelier, et même baiser sur la gorge d'où elle faisait glisser le «venez y voir», qui cachait la naissance de ses seins.

—Les libertins!

Elle jetait des regards pleins de feu à Buguet,

—Au moins avec vous on est sage! Vous êtes marié!

Edme s'écria:

—Peuh! Ce n'est point un motif pour rester coi! Je sais de grands personnages qui ont passé devant l'autel, et qui ne se gênent pas pour faire l'amour avec d'autres!

L'allusion aux maîtres crispa Jasmin.

—Oui, avec maman putain, comme disent Monseigneur le Dauphin et
Mesdames! s'exclama Flipotte.

Jasmin pâlit. Il avait déjà entendu le propos.

—Ce n'est pas à nous de répéter pareilles choses, affirma-t-il avec colère.

—Ah! Ah! Ah! s'écria Flipotte.

Elle approcha son visage de celui de Jasmin et lui chanta d'un air provoquant ce couplet de Moncrif, mis en musique par Courtenvaux et pris à une parade jouée à la Cour devant le Roi:

Nous autres, jeunesses,
Nous écoutons vos raisons,
Mais dans la belle saison,
Nous nous en battons
Les fesses, les fesses!

Elle frappa deux fois sur ses cuisses et ses yeux noirs eurent une lueur insolente.

Jasmin se tint silencieux. Il regarda les premiers champs dans la plaine de Grenelle.

Alors on parla du voyage. Mme de Pompadour avait acheté de grands terrains au bord de la Seine, avant Sèvres, pour y bâtir.

—Ce n'était point assez de la campagne de Montretout, dit aigrement
Flipotte. Ça lui convenait mieux, ce nom-là!

—Tais-toi donc! dit Jasmin.

Agathon se pencha vers lui:

—Vous semblez aimer beaucoup notre maîtresse.

—Elle est si bonne, balbutia Buguet.

On s'arrêta à mi-côte, entre Sèvres et des bois qui se trouvaient sur une hauteur. Collin fit descendre Buguet de voiture:

—Voici votre futur jardin, dit-il en ricanant.

Le terrain était aride, montagneux, bosselé, plein de pierres, de sables et de mousses. Quelques maigres arbustes disposaient une verdure avare au-dessus d'éboulis.

Jasmin s'engagea à travers le coteau, puis en fit l'ascension. A mesure qu'il montait il découvrait le pays: la plaine qu'il avait traversée et Paris dans un lointain bleu; de l'autre côté, un village avec une grande église et un château seigneurial, puis des bois, de vastes amphithéâtres pleins de lumières, de hautes collines ondulant au ciel d'été. Sur toutes les éminences, des moulins-à-vent. Au bas du coteau, la Seine contournait une île et passait sous un pont en bois de vingt et une arches. L'eau coulait plus vite qu'à Boissise.

Vers le sommet de la côte, Jasmin s'arrêta. Sur un trône rustique formé de cailloutage et de gazon, était assise Mme de Pompadour. Buguet la reconnut à sa robe de satin dont le soleil faisait briller les rubans multicolores. Il avait entrevu cette toilette au moment où la Marquise quittait son hôtel à Paris. Ici pour se garantir du vent la maîtresse du Roi avait jeté son chapeau de paille à côté d'elle et mis une bagnolette: ce capuchon, couvrant ses épaules, lui cachait la figure; mais elle releva le front et son visage brilla, avec une mouche au coin de l'œil, sous ses cheveux poudrés à frimas.

Mme de Pompadour tenait sur ses genoux une chienne gredine qui aboya. Elle regardait, étendu à ses pieds, un plan. Du bout d'une ombrelle fermée elle y indiquait des tracés et des lignes à deux gentilshommes attentifs. Buguet se tint à distance, ne se lassant de regarder en tapinois le groupe éclairé par le soleil au milieu des bouquets d'arbustes et des ceps de vigne, avec Flipotte qui portait un manteau sur le bras et Martine qui tenait un bouquet de fleurs sauvages.

Buguet n'avait plus vu Mme de Pompadour depuis sa visite au château de Fontainebleau. Sa passion se ralluma aux deux yeux qui brillaient comme des pierres précieuses. Et il reverrait toujours la grande dame! Il était de sa maison! Il se sentit au faîte du bonheur. La vue de Mme de Pompadour l'enivrait, le grisait. Sa poitrine était trop petite pour contenir pareille joie. Il avait envie de la crier au ciel.

Au bout d'une demi-heure, Mme de Pompadour se leva du siège où elle figurait une sorte de Flore à falbalas. Suivie des deux gentilshommes, elle passa à proximité de Jasmin, le reconnut et lui fit signe d'approcher.

—Vous voilà, dit-elle. Vous habiterez dorénavant cette maison que je baptiserai plus joliment «Brimborion» ou «Babiole», ajouta-t-elle en souriant à ses compagnons. Et Collin vous dira ce que vous aurez à faire, reprit-elle en s'adressant à Buguet. C'est là!

La Marquise désignait au pied du coteau, sur le bord de la Seine, les toits d'une maison de plaisance entourée de charmilles.

Elle-même, d'un pas léger, sous le parasol de soie jaune qu'elle avait ouvert et qui plongeait sa figure en un bain d'or fluide, descendit vers Babiole. La chienne gredine arrosait la mousse d'un air insolent.

—C'est l'heure de la collation, dit la marquise de Pompadour à un gentilhomme qui s'empressait vers elle.

Au trente juin, le lendemain de la fête de Saint-Pierre, quatre cents ouvriers arrivèrent sous les ordres de Messieurs de l'Assurance et de l'Isle, l'architecte et le décorateur de jardins. Ils arrachèrent les bouquets d'arbustes du coteau, à coups de pelles, de houes, de pioches, attaquèrent le sol. La poudre à canon fit voler des roches en morceaux. Des charrettes chaque jour enlevaient les décombres et les sables.

M. de l'Isle montra à Jasmin le plan: d'un château qu'on bâtissait au sommet avec ses dépendances; il importait de mener par pentes douces un jardin vers la Seine. Les chemins dessinaient des courbes, étageaient des boulingrins et des parterres; leurs boucles finissaient au bord du fleuve à une arcade.

Derrière le château, M. de l'Isle traçait des allées décoratives, établissait un labyrinthe, des cabinets de treillage et de verdure, plusieurs berceaux. Des fontainiers amèneraient les eaux pour les bassins, les cascades en buffet, les jets, les lames, les croisées d'onde et les grottes. Enfin l'architecte aménagerait des «ah! ah!», c'est-à-dire des claires-voies qui feraient pousser ce cri aux visiteurs en admiration devant la vue que les arbres bien taillés encadreraient sous un pan de ciel.

M. de l'Isle insista sur la superbe situation de l'endroit choisi par la marquise de Pompadour. Il jeta un regard circulaire:

—Ce sera plus beau que des belvédères dans les jardins hauts de Marly.

Il ajouta:

—Nous ferons d'ailleurs mieux qu'à Marly. Vîtes-vous la colonnade de verdure?

—Non, Monsieur!

—Cette colonnade borde une salle verte, tondue par-dessous. Nous serons plus gracieux, quoique ce fût très bien.

M. de l'Isle donna une chiquenaude à son jabot:

—Il y a à Marly des galeries en ormes taillés frêlement sur leurs tiges découvertes. C'est élégant, mais suranné! Vraiment, avec leurs petites boules entre les cintres, ils font songer à des seigneurs du temps d'Henri II fatigués d'avoir ballé.

Jasmin s'inclina. M. de l'Isle ajouta d'une façon doctorale:

—Retenez, Buguet, qu'en matière horticole il est quatre maximes fondamentales: tout d'abord, il faut faire céder l'art à la nature; ensuite, n'offusquez jamais un jardin; en troisième lieu, ne le découvrez point trop; enfin tâchez toujours de le faire paraître plus grand qu'il n'est!

M. de l'Isle semblait content de lui-même; il jeta à Jasmin en sorte de conclusion:

—Mais, en somme, il faut toujours rechercher avant tout la régularité et l'arrangement!

De nouveaux manœuvres arrivèrent bientôt. Ils plantèrent des piquets et des jalons jusqu'à la Garenne de Sèvres et au bois des Cotiniers, suivant les chemins indiqués dans les plans. Ils avaient des graphomètres, des équerres, agitaient des traçoirs, des bâtons longs de six pieds de Roi, des chaînettes de quatre toises; ils allongèrent des cordeaux en écorces de tillot.

En même temps, au sommet de la côte, des gens de corvée creusaient les fondations du château et élevaient la terrasse.

—La terrasse aux orangers, dit M. de l'Isle à Buguet, qui frémit d'aise.

On eût dit qu'on avait versé une ruche d'hommes au bord de la Seine. Ils besognaient souvent le torse et les mollets nus, brûlés par le soleil.

Pour les nourrir et abreuver, Nesme, le premier intendant de la marquise de Pompadour, réquisitionna l'aide de toutes les auberges des environs, même celle des cabarets à pots et à assiettes et des simples cabarets à pots et à pintes. En cabriolet, il s'arrêta devant toutes les enseignes flanquées d'un bouchon de lierre.

Jasmin, sur les chantiers, allait d'un groupe à l'autre, rajustait les piquets, excitait au travail, embauchait des apprentis, répétant à tous les ordres de M. de l'Isle. On le voyait escalader ou dévaler les pentes, disparaître dans les bois du haut, où parfois un élagueur, les éperons aux pieds, collé aux arbres comme un grand pic vert, faisait tomber sous ses coups d'herminette, à immense fracas, les têtes trop libres de marronniers ou de hêtres.

A la droite du domaine, les fontainiers creusaient un grand réservoir. Au faîte des terrains M. de l'Assurance surveillait la jetée des fondations du château. Son habit rouge se voyait de loin et attirait l'attention.

Partout cela bruissait et grouillait. Une armée montant à l'assaut n'eût pas été plus animée. Parfois, au milieu du bruit des truelles, des marteaux, des moutons frappant sur les pilotis, un artisan lançait quelque chanson entendue à la barrière des Gobelins.

Jasmin ne se mêlait pas trop à cette plèbe. Martine lui avait été enlevée par Mme de Pompadour et il couchait seul dans une chambre de Brimborion. Il y entendait couler la Seine, et parfois le clair de lune venait le réveiller. Alors il songeait à Mme de Pompadour et à Martine. Elles se trouvaient loin, à Versailles ou à Choisy-le-Roi. Jasmin avait le corps brisé par les travaux de la journée: cette fatigue lui paraissait délicieuse parce que c'était pour la Marquise qu'il avait épuisé ses forces. Il la voyait déjà aux allées du parc, parmi les fontaines. Il croyait surprendre un de ses regards apporté par un rayon de lune, et sa voix dans le murmure du fleuve. Il se levait et, par la lucarne, apercevait la robe rose qui traînait au ciel comme à Boissise, comme partout. Mais un bénitier donné par Martine lui rappelait soudain la douce bonté de sa femme, ses regards de tourterelle, ses soins, sa tendresse. Jasmin se disait que Martine rêvait de lui. Il la revoyait petite, dans le jardin du père Buguet, puis plus grande et déjà amoureuse. Elle croissait et s'attachait comme un lierre.

—Elle m'aime, se disait Buguet, elle m'aime à en mourir si je la trahissais!

Il la plaignait, s'accusait et sanglotait à la fois d'amour et de pitié en songeant aux deux femmes.

Elles arrivaient souvent. La camériste restait plusieurs jours, logeait à Brimborion. Comme pour se faire pardonner ses fautes cachées, Jasmin dévorait Martine de baisers. Il la choyait de repentirs, de câlineries ardentes et parfois d'une ivresse presque douloureuse. Il avait envie de demander pardon à Martine, tandis que ses lèvres parcouraient sa gorge et ses épaules. Et l'épouse répondait à Jasmin par des caresses passionnées qu'elle avait devinées dans l'alcôve des favorites et qu'elle redoublait dès qu'elle voyait le regard de son mari plus lointain et sa bouche absente de la sienne.

Après ces nuits l'aurore laissait Jasmin endormi. Plus vaillante Martine se levait au chant du merle afin de préparer un fin régal à son mari.

C'était du chocolat apporté de Paris. Elle le faisait fondre dans une tasse de lait au-dessus du feu silencieux de trois bouts de chandelles. Patiente, Martine attendait l'ébullition pour éveiller d'un baiser le dormeur. Puis elle l'empêchait de quitter son lit.

—Je veux que tu manges comme le Roi, disait-elle.

Quant à Mme de Pompadour, elle ordonnait à son arrivée qu'on appelât Messieurs de l'Isle et de l'Assurance. Elle inspectait les constructions et les jardins et donnait des conseils que les architectes acceptaient. Elle changeait la courbe d'une rampe, la place d'une fabrique, agrandissait les hortolages, projetait des pattes d'oies, des ronds-points, des étoiles. Un jour elle fit venir Buguet:

—C'est ici que je veux créer un jardin potager. Le terrain y est-il propice?

Suivant l'usage des jardiniers, Jasmin mit une poignée de terre dans un verre plein d'eau et passa ensuite cette eau dans un linge. Il but.

—Ce n'est ni âpre ni amer, déclara-t-il. Le sol est bon pour les légumes.

Le Roi accompagna plusieurs fois la Marquise. On voyait arriver de loin les carrosses avec les escadrons rouges de la maison royale. La cavalcade approchait au galop. Les chevaux en masse dansante agitaient comme des bannières leurs cavaliers qui rebondissaient jusqu'à frôler les branches les plus basses des arbres. Les carrosses étaient cahotés à travers les ornières, et le soleil faisait briller le cuir de leur toit.

Le Roi paraissait heureux de descendre de voiture. Il offrait la main à Mme de Pompadour. Louis XV marchait avec élégance sur les chemins qu'on avait tracés pour lui. Il s'intéressait à la coupe des arbres, au plan de l'orangerie, aux futurs parterres, disant que les fleurs écartent les idées de mort.

Buguet fut plusieurs fois près du souverain, s'agenouillant, sur l'ordre de M. de l'Isle, pour tenir ouverte une esquisse, apportant des paquets de semences où le roi aimait à plonger la main. Le jardinier était ébloui par la majesté qu'il prêtait à son maître. Louis XV parlait peu, d'une voix douce, qui glissait comme une caresse d'aile.

Chaque fois que le Roi venait, il prenait une collation. Agathon Piedfin et d'autres cuisiniers préparaient les mets et le monarque mangeait sous une tente qu'on dressait au-dessus du coteau et sur laquelle flottait un drapeau blanc aux fleurs de lys.

Pendant ces visites, Jasmin suivait du regard la Marquise partout où elle se promenait. Agathon Piedfin lui dit:

—Quand Mme de Pompadour est ici, tu as l'air d'un astrologue qui suit la queue d'une comète. Point ne convient de lorgner ainsi les grandes dames.

La Marquise revenait chaque fois avec des grâces imprévues. Elle portait une larme en perle qui roulait sur ses cheveux poudrés, ou bien un ruban de velours noir qui rendait son cou si blanc et si voluptueux que Jasmin y songeait longtemps. Un après-midi elle ouvrit une ombrelle en soie, décorée de miniatures chinoises sur mica et elle parut à Buguet la princesse étrange d'un pays lointain.

Un dimanche, comme elle revenait de l'église Saint-Romain, à Sèvres, elle jeta son gant qui s'était déchiré au fermoir de son paroissien—un gant de chevrotin, en peau blanche cousue à la diable, avec de fines rosettes de couleur incarnate.

Jasmin, d'un geste de voleur, le ramassa au coin d'une allée, le porta à ses lèvres.

—Cela sent bon? fit une voix ironique.

C'était Agathon Piedfin.

—Odeur de femme, odeur de diable! dit le marmiton.

L'hiver vint et par ses gelées et ses neiges ralentit les travaux. Jasmin écrivit de longues lettres à sa mère; il faisait l'éloge du Roi et de la Marquise. Il se disait le plus heureux des hommes. Une seule chose le chagrinait: Martine, obligée de suivre sa maîtresse, n'était jamais près de lui. «Cela ne durera qu'un temps, ajoutait-il, le château achevé nous logerons ensemble dans les communs.» Néanmoins il avait parfois l'âme en peine; le dimanche surtout, quand, après la messe, il n'avait à ses côtés ni sa douce femme, ni sa bonne mère, il se sentait sans foyer. Souvent il mettait son repas dans un panier et malgré le froid s'installait sur une terrasse au milieu des pelles et des pioches en repos comme lui. Jasmin racontait à sa mère que Martine était venue de Paris, un matin de décembre, tout exprès pour lui apporter par le coche d'eau une chaude couverture et des mouffles de laine, ainsi que des bas tricotés par elle. «La mignonne suit ton exemple, ma bonne mère; on voit que tu l'as élevée un peu. Elle me soigne comme tu soignais mon père. Ah! si j'étais sûr de l'aimer assez pour être digne d'un si tendre zèle! Aime-t-on jamais assez une telle femme! Toi aussi tu fus la meilleure des mères et je t'ai quittée! Que veux-tu? J'ai l'amour des grandeurs et jamais mon modeste jardin n'aurait pu me donner la joie que je cherchais dans les livres de M. de la Quintinye et que je trouve ici. Mais quand le château sera terminé, j'irai te voir. Je ne regarde jamais la rivière sans songer à toi et sans penser que peut-être tu as aussi regardé l'eau qui passe.» Jasmin disait encore que Martine placerait Tiennette Lampalaire. Il envoyait des compliments à tous ceux de Boissise et demandait quelques nouvelles de ses arbres. La mère Buguet ne sachant pas écrire, c'est Gourbillon qui répondait.

Le printemps de l'an 1749 fut délicieux. La clémence de la nature facilita les travaux. Le château s'éleva: on voyait le rez-de-chaussée, avec six fenêtres de côté et neuf croisées de face, ainsi que l'avait voulu le Roi. Les dépendances s'achevaient déjà, jetant, de chaque côté de la cour royale, deux ailes reliées par des grilles dorées.

Mme de Pompadour vint plus souvent avec Martine. MM. de l'Isle et de l'Assurance étaient heureux de montrer les progrès des bâtisses et des terrasses. Le Roi réapparut. Sous la tente, à l'heure du repas, Jasmin surprit la Pompadour qui sucrait des cerises et les présentait à la bouche de son amant.

Martine arriva bientôt près de Buguet avec un plat d'argent plein de fruits rouges:

—Tiens, voici des cerises que Madame offrit au Roi. Il en reste. Je les ai prises pour toi.

Avec les mêmes gestes gracieux, elle mit devant les lèvres du jardinier les fruits sur lesquels la Marquise avait promené ses jolis doigts.

Quand Martine était partie, Buguet rêvait en regardant le fleuve qui l'avait emportée avec sa maîtresse. Au pied de Bellevue, l'île qu'embrassait la Seine formait du côté de Sèvres un port où les péniches et les allèges s'amarraient. L'autre partie était couverte de troupeaux qui promenaient des taches blanches au milieu du vert irisé des herbes et faisaient de l'îlot une sorte d'arche de Noë.

La Seine était toujours animée. Des bateaux montaient, venant de la mer ou de Rouen et portant à Paris le tribut des marées ou les riches produits de Normandie. A la belle saison une multitude de barques conduisaient un peuple immense aux promenades de Saint-Cloud.

Un jour que Jasmin contemplait ce spectacle, il vit arriver au loin un bateau ponté qui captiva son attention. Il avançait poussé par six rames rouges. Sa proue était dorée. A l'arrière un grand drapeau rose et bleu flottait.

—Mais qu'ai-je donc, se dit le jardinier, à ne pouvoir détourner mes yeux de ce bateau?

Il aperçut quelques femmes debout sur le pont et, bien qu'elles fussent au loin pareilles à des poupées, il reconnut parmi elles la Marquise et Martine. Il descendit au galop le coteau et vint les attendre au bord de la rivière. La Marquise, en paniers cadets, s'appuyait sur une longue canne et portait un tricorne. Le premier regard de Buguet fut pour elle. Martine, qui guettait les yeux de son mari, en souffrit; mais elle ressentait si grande joie à revoir Jasmin qu'elle l'étreignit de tout son cœur au milieu des autres femmes de chambre, qui riaient, voltigeant autour de leur maîtresse, un papillon de dentelle posé sur leur tête.

Mme de Pompadour donna le couple Buguet en exemple à ses servantes:

—Ils s'aiment vraiment, et je souhaite à vous toutes des époux n'aimant ainsi que leur femme.

Jasmin fut troublé.

—Il ne faut pas rougir, Buguet, reprit la Marquise.

L'année suivante le château se couvrait. On avait enlevé les échafaudages.

Devant, régnait la grande terrasse où l'on se proposait de mettre des orangers en caisse.

Derrière, depuis l'an précédent arrivaient pour les bosquets, des lilas, les arbres de Judée, des érables de Virginie, les peupliers d'Italie et de la Caroline. M. de l'Isle les faisait venir des pépinières royales et répétait à leur sujet les principes du vieil escuyer Jacques Boyceau, intendant des jardins de Louis XIII: «Pour transplanter un arbre, il faut le prendre en croissance, fort et vigoureux, de belle venue, bien appuyé sur ses racines de tous côtés.»

A la fin d'avril, les lilas et les arbres de Judée fleurirent. Les lilas lourds et voluptueux épandaient des senteurs bienheureuses; les arbres de Judée se contentaient de leur pourpre claire. C'étaient les premières fleurs du jardin de Bellevue. Jasmin les fit offrir à Mme de Pompadour par Martine et Flipotte, qui les apportèrent sur une grande claie d'osier. La Marquise en garda durant tout le jour au corsage. Elle enfonçait son bras nu dans les branches fraîches, humait les odeurs pénétrantes du printemps.

Au soir Buguet retrouva, dans la tente dressée pour la favorite, les lilas qui étaient fanés. Il les prit dans ses mains, les porta à sa bouche, puis sa tête roula dans les thyrses et il ferma les yeux en cherchant d'autres parfums mêlés à ceux des plantes.

Un ricanement le fit bondir. Piedfin entrait pour chercher un huilier en porcelaine de France.

—Tu as l'air d'un épagneul qui se vautre dans les fanfioles de la
Marquise, dit-il.

Et il s'en alla, portant l'huilier avec l'air d'un desservant qui à la messe présente les burettes.

Le 18 du mois de mai, des événements singuliers se produisirent. Jasmin entendit raconter par des menuisiers de Paris que l'émeute couvait dans la grande ville. Les archers de l'écuelle avaient arrêté de petits gueux et de jeunes bourgeois.

—Pourquoi? demanda Buguet.

—Nous n'oserions répéter ce qu'on dit, répondirent les artisans.

Le lendemain les gardes de la maréchaussée occupèrent le pont de Sèvres.
Jasmin les regarda descendre de cheval.

En même temps derrière Bellevue, dans le chemin des Charbonniers, une sonnerie de trompettes signala la présence d'un régiment de dragons.

—Leurs fusils sont chargés, accourut dire un aide jardinier.

Buguet se rendit à Sèvres pour s'informer de ce qui se passait. Le village était rempli de gardes françaises, bayonnette au canon.

—La populace de Paris va passer ici pour aller brûler le château de Versailles, raconta tout bas une femme à Jasmin. On dit que le roi est ladre et prend des bains de sang d'enfant comme Hérode. C'est pour lui que les archers de l'écuelle ramassent les petits gueux.

Jasmin fut épouvanté.

—Ce n'est pas possible! s'écria-t-il.

La femme haussa les épaules et serra avec ostentation le poupon qu'elle portait dans ses bras.

Buguet s'adressant à un officier se fit connaître et demanda les nouvelles.

—Elles sont graves, dit le militaire. On a arrêté des enfants pour extirper la mendicité. La canaille s'est fâchée. Elle a enfoncé la porte d'un fourbisseur pour avoir des armes. On arrête les carrosses dans les rues, on tend des chaînes, on attaque les archers.

Agathon Piedfin accompagnait Buguet. Il avait été envoyé par son chef afin d'examiner les fourneaux des cuisines et il séjournait à Bellevue pour quelques jours.

Il trembla:

—Je suis heureux de n'être ni à Paris, ni à Versailles, mais je voudrais aussi ne point me trouver à Sèvres.

Les troubles durèrent quelque temps.

Au 13 mai, le soir, un samedi, Buguet et Piedfin allèrent à Meudon pour se renseigner.

Dans le cabaret où ils se rendirent, des gens mal vêtus, arrivés de la capitale, discutaient bruyamment sur les arrêts du Parlement. La cabaretière raconta à Buguet qu'on avait pillé des maisons et tué sept archers dans la journée. Les vitres de M. Duval, chef du guet, étaient brisées, une immense fureur s'élevait contre toute la cour.

—Hé! Hé! ricana un des va-nu-pieds, on faillit massacrer, au faubourg
Saint-Germain, la marquise de Pompadour!

Jasmin se leva, pâle:

—C'est-il vrai?

—Je n'ai point l'habitude de mentir, dit l'homme d'une voix traînarde.

Il ajouta en frappant sur sa cuisse:

—Et c'est dommage qu'on n'ait point éventré la putain!

—Tu dis?

Le gaillard se retourna:

—Ce que je dis? Que si tu me parles encore sur ce ton, c'est à la barrette que je parlerai, morveux!

—Pendard! répliqua Buguet. N'as-tu pas appelé putain la marquise de
Pompadour?

—Eh bien, oui!

La cabaretière s'approcha du Parisien et lui glissa à l'oreille:

—Taisez-vous donc, c'est un des jardiniers de la Marquise.

—Je m'en fous!

L'homme regarda Jasmin, fit une grimace:

—Il paraît que tu cultives des fleurs pour la Pompadour? Tu es un rude fleuriste, à en croire la chanson!

L'émeutier se leva et entonna le refrain qui venait on ne sait d'où, et que le peuple de Paris avait mis en musique:

Par vos façons nobles et franches,
Iris, vous enchantez nos cœurs;
Sur nos pas vous semez des fleurs,
Mais, hélas ce sont des fleurs blanches!

Buguet envoya à la tête de l'insolent son verre empli de vin.

Ce fut une bataille. Deux aides de Jasmin, qui se trouvaient là, prirent parti pour leur maître. Les amis du Parisien sautèrent dessus. Agathon s'esquiva.

Les mots violents partirent. Les coups de poing pleuvaient. Les tables tombèrent, faisant rouler les chopines.

Alors la cabaretière s'arracha les cheveux:

—A moi, messieurs les hussards! à moi, messieurs les gardes!

Elle courut dans la rue, tandis qu'en sa cantine, sous les horions, le sang commençait à couler, les visages à bleuir.

Jasmin jeta son adversaire sur le sol.

Mais d'autres Parisiens accoururent et Buguet allait être terrassé, quand des soldats entrèrent. L'officier reconnut le fleuriste du château. Il fit arrêter les émeutiers et ils furent conduits au poste sous escorte.

Buguet regagna Bellevue. Piedfin le rejoignit sur la route.

—Marie-Joseph! clama le cuisinier, tout en coupant en «hosties» un saucisson qu'il venait d'acheter, êtes-vous exalté! Vraiment, ne savez-vous pas que la colère est péché mortel?

—Peuh! fit Jasmin encore plein de rage.

—Et puis quels sentiments vous professez pour la Marquise! Mon cher ami, on n'adore ainsi que Dieu et le Roi! On vous dirait épris d'elle!

—Tais-toi!

—Mais oui! Vous n'avez pas songé un instant à Martine!

—Martine!

—Martine est à Paris. Elle a pu courir quelque danger!

Les jours suivants, l'émeute se calma. Une lettre de sa femme rassura
Buguet. On ne vit plus de soldats aux alentours de Sèvres.

Des deux côtés du château, M. de l'Isle préparait d'immenses parterres de broderie. On y disposait les nilles de buis d'Artois, les feuilles et les rinceaux que les aides emplissaient de mâchefer. Le dessin se déroulait avec des allures de grand serpent aux multiples têtes qui présentaient des palmettes, des fleurons, des panaches, des dents de loup; les courbes naissaient d'un nœud ou d'une agrafe et se terminaient en volutes. Mme de Pompadour voulut que des fleurs de lys héraldiques et ses propres armoiries fussent mêlées à ces caprices.

En août Jasmin et ses aides se rendirent dans les bois pour déraciner
les églantiers. Quand ces arbustes furent alignés dans la terre de
Bellevue, Jasmin y greffa des rosiers de Virginie et de Gueldre, ceux de
Muscat et de Chine, ceux de Damas et des panachés.

Mme de Pompadour surveillait ces travaux délicats. Elle s'aventurait au milieu des églantiers et une fois elle passa à Jasmin le brin de laine nécessaire à la ligature de la greffe. Mme de Pompadour voulait beaucoup de fleurs dans ses jardins et Buguet l'entendait parler avec M. de l'Isle de la sévérité de l'horticulture française. Elle prétendait y jeter plus de fantaisie, plus d'éclat et plus de nature. Elle se moquait des vieux parterres du Louvre où jadis figuraient des chiens tenant des palmettes, des dauphins bizarres et des vases! Fi de tout ces grotesques! Mme de Pompadour voulait faire dominer les fleurs.

—Ce sont les jolités du Bon Dieu!

Les fleurs possédaient la vie, la grâce, la couleur! Elles étaient variées et innombrables comme les cœurs humains! Elles avaient des vices: l'orgueil, la paresse, la volupté, et des vertus: l'amour, la tendresse, la modestie. Le pavot versait le sommeil, l'aconit donnait la mort!

Mme de Pompadour déclara que les fleurs étaient l'âme de tout art. Elles serviraient de modèle aussi bien à une toilette (n'est-ce pas la nature qui les pare?) qu'à une coupe (ne sont-elles pas destinées à recevoir la rosée du matin?)

Jasmin, accroupi parmi les épines des églantiers, les pieds dans la terre humide qui sentait la sève, écoutait cette voix. Il n'avait jamais entendu parler ainsi. M. de l'Isle lui-même paraissait sous le charme. Longtemps, ces paroles revenaient aux oreilles de Jasmin, ailées et irritantes.

On comptait inaugurer Bellevue à la fin de novembre. Les tapissiers déballaient les meubles, depuis les bras de fleurs de Vincennes, les feux de bronze, les girandoles, jusqu'aux brocs lapis et or, aux assiettes de Saxe, aux couteaux à manche vert.

Le 24 novembre, le Roi, revenant de Fontainebleau arriva à Bellevue pour souper et dormir. Il faisait un temps gris. Le petit château tout neuf paraissait transi, parmi les arbres sans feuilles. Pourtant Mme de Pompadour voulut que ce fût fête. Elle ordonna un feu d'artifice et fit revêtir à sa domesticité un uniforme fabriqué exprès à Lyon.

Le Roi était accompagné de plusieurs seigneurs. Mais les cheminées qui n'avaient pas encore essuyé l'humidité enfumèrent les appartements. Il fallut souper au bord de la Seine, à Brimborion, et la Marquise contremanda le feu d'artifice, au grand dam des badauds, qui s'étaient réunis à l'extrémité de la plaine de Grenelle.

En revanche, le 28 janvier suivant, on joua la comédie au château de
Bellevue. Les comédiens représentèrent l'Homme de Fortune par le sieur
Lachaussée. Après la pièce M. de la Vallière ordonna un ballet qui fit
grand plaisir.

Martine avait apporté à la marquise de Pompadour et aux autres dames des éventails de Nankin qui s'harmonisaient avec la salle de théâtre décorée à la chinoise; elle raconta le ballet à Buguet:

—On vit d'abord une montagne, dit-elle, qui, bien qu'enserrée sur la scène, semblait plus haute qu'une tour de Notre-Dame. Elle n'avait pourtant qu'un peu plus de la taille des valets de coulisse. Elle s'ouvrit et il en sortit un petit château tout pareil à celui de Bellevue. Tu aurais pu compter les fenêtres et les cheminées. On voyait les balustres, le reflet du soleil dans les vitres. Alors des jardiniers—ô des jardiniers à rosettes, avec des vestes bleues vermicellées de rose—firent semblant de perfectionner les parterres et se mirent à baller! Ils étaient jolis à croquer et tout au parfait, avec leurs joues rouges comme la crête d'un coq et leurs perruques en aile de pigeon, mais je t'aime mieux qu'eux. Ils me rappelaient ces petits abbés qui viennent chez Madame et auxquels il ne manque que d'accoucher pour être des femmes! Tu ris? …. Ensuite la décoration représenta le grand chemin de Versailles. Et il arriva une de ces voitures qu'on appelle ici pots-de-chambre. Elle était ma foi pleine de femmes. Elle culbuta et les dames dansèrent. Ces dames étaient des petites filles de neuf à quatorze ans, fort mignonnes et le Roi applaudissait très fort.

Ces événements enchantèrent Jasmin, d'autant plus que Martine lui fut rendue et que la Marquise vint plus souvent à Bellevue.

Quelques centaines d'ouvriers travaillaient encore au parc en avril.
Vers mai le domaine rayonna dans toute sa splendeur.

Au milieu de ce mois, Buguet, ayant fait un matin le tour des allées, s'arrêta un peu avant midi près du réservoir, à l'extrémité de la terrasse des orangers.

Une lumière diamantine caressait les murs du château; au ciel tendre un nuage d'un blanc pâle pénétré d'azur s'allongeait vers le zénith, comme un voile qu'on aurait levé.

—Enfin! s'écria Jasmin.

Ses fleurs brillaient épanouies. Ah! ce qu'il avait attendu l'éclosion! Sous les nuits étoilées, que de fois il avait écouté les plantes qui, poussant dans le silence, écartaient quelque miette de terre, un brin de paille, une feuille morte! Elles produisaient un bruit imperceptible, mais le jardinier en saisissait la musique. Il guettait les levées dans les plates-bandes, les premiers mouvements quand le zéphyr passait. Dès qu'un bouton apparaissait, Jasmin était heureux comme le père qui voit s'ouvrir les yeux de son enfant. Les pivoines sortirent du sol pareilles à des nichées d'oiseaux pourpres, les tulipes en cornets verts. De fins boutons fusèrent aux touffes de narcisses. Les iris érigèrent parmi les poignards de leurs feuilles leurs flammes d'abord encloses d'une enveloppe livide. Les ancolies ailées s'apprêtèrent à voler sur les tiges.

Maintenant tout frémissait. De la terrasse des orangers jusqu'au bord de la Seine, la côte se couvrait de corbeilles où l'or et l'argent des alyses, les centaurées légères, la multitude douce ou révoltée des pavots s'embrasaient. Les auricules mêlées aux primevères posaient des bijoux clairs sur du velours chaud. Les adonides jetaient des gouttes de sang dans leur verdure aérienne.

Les feuilles avaient poussé partout, tendres, jeunettes, les tillots offraient leurs têtes vierges à la dorure du soleil, les éventails des palissades allongeaient des décors d'une brillante nouveauté, les marronniers dressaient leurs thyrses d'ivoire.

D'un coup d'œil Jasmin embrassa cette féerie. Le château lui-même, sur le fond des bois rajeunis, paraissait s'enlever au ciel sur les ailes des parterres qui s'allongeaient à ses côtés.

Et Buguet vit la beauté de ce petit palais, la jolie proportion des fenêtres, entre lesquelles reposaient des bustes de marbre, et celle des balcons où les armoiries de la Marquise apparaissaient: trois tours dorées. Il comprit la majesté souriante des frontons sur les toits mansardés où les croisées s'encadraient comme des miroirs, et la juste échelle des huit marches qui conduisaient aux trois portes alignées. Et ayant saisi l'irréprochable disposition des terrasses, la mesure des allées, la place choisie des palissades, les engageantes combinaisons des chemins, il aperçut la façon divine dont la grâce du château se mêlait à celle des jardins. Ensemble délicat où les choses se faisaient valoir l'une l'autre sans jalousie! Comme pour tenter d'aimables avances, la pierre prenait la souplesse de la fleur, et les fleurs, dans leurs ensembles, frémissant comme des guitares, obéissaient à des lois d'élégante architecture. Les ciseaux du sculpteur et la serpette du jardinier se retrouvaient d'une même famille dans la joie de plaire. Tout se mariait, tout recelait une âme ailée, radieuse, donnant aux murs, aux parterres, aux arbres une physionomie spirituelle, une cadence parfumée, un rythme subtil.

Jasmin, transporté par cette harmonie, s'agenouilla devant le chef-d'œuvre de MM. de l'Isle et de l'Assurance.

Mais l'âme du décor apparut: Mme de Pompadour en toilette dorée sortait de la ruche, exquise abeille pour qui s'épanouissaient les fleurs. Elle ouvrit un éventail, regarda le jardin, et, suivie de Martine vêtue aussi de jaune, se dirigea vers un grand carrosse, un carrosse de fée, aux panneaux chantournés.

XI

Pendant des années, Jasmin soigna le jardin de Bellevue avec un zèle que d'habitude les jardiniers n'apportent point à leur besogne. Du matin au soir il y veillait et les premières lueurs de l'aube le trouvaient l'arrosoir au poing, le râteau à l'épaule, les pieds dans la rosée, au milieu des parterres. Le soir, il se reposait lorsque les ténèbres avaient éteint la dernière tulipe, le dernier œillet.

Fervent disciple de M. de l'Isle, Jasmin voulait que les masses des plantes eussent des profils aussi élégants que les scabellons de marbre; il voulait les allées propres comme les tapis d'un salon, et aux boulingrins des fraîcheurs d'émeraude. Il dirigeait de minutieux échenillages, chassait les taupes; il lâcha dans le parc plusieurs vanneaux et des pluviers, après leur avoir coupé l'aile et afin qu'ils prissent les limaces, les taons et les turcs.

Jasmin possédait d'excellents instruments qui luisaient ainsi que des armes, effilés ou tranchants. Certains avaient été forgés avec d'anciennes épées, qui fournissent les meilleurs outils de jardinage. Jasmin les maniait, émondant, faisant tomber les pousses et les rameaux qui compromettaient les symétries. Ce zèle fit répéter par M. de l'Isle le proverbe qui avait cours parmi les gens d'horticulture:

—Les jardiniers étêteraient leur père, s'il était arbre.

Ce disant M. de l'Isle riait.

Buguet eut des attentions précieuses pour les orangers, ses arbres de joie. Il s'en approchait sur la pointe des pieds, caressait légèrement les fruits comme des seins de vierge. Les serres étaient chauffées par des terrines de fer pleines de charbon ardent ou par des poëles d'Allemagne. Jasmin fit ajouter des lampes suspendues, qui répandent une chaleur égale et uniforme.

Il préparait les bouquets pour le corsage de Mme de Pompadour. Il y mettait à la saison beaucoup de muguets et plus tard mariait heureusement les roses de tons différents. Le jardinier glissait ces touffes dans de petites bouteilles masquées de rubans verts et emplies de façon à conserver la fraîcheur des plantes. Il confectionna aussi des «navets» à la mode du temps. Il les creusait d'un coup de couteau et y introduisait des oignons de jacinthes: ce mélange mis à l'eau, on voyait, distraction de l'époque! croître une jacinthe entourée des feuilles pâles du navet.

Jasmin avait pour mission d'orner les pyramides dans le vestibule d'un blanc de carme où se dressaient les statues de M. Falconnet et M. Adam, qui représentaient la Poésie et la Musique. Il savait par Martine les robes dont la Marquise allait se vêtir. Alors il cueillait des fleurs pour ces toilettes. Les pyramides formaient des colonnes de flammes ou des cônes d'or, des échelles bigarrées ou des autels plus blancs que la Poésie et la Musique. Mme de Pompadour souriait en voyant la couleur de ses atours ainsi répétée.

Les Buguet étaient installés dans une des ailes communes qui entouraient la cour des offices, par où les carrosses entraient avant d'arriver à la cour royale. Leurs lucarnes donnaient sur les boulingrins au milieu desquels, d'un petit bassin rond, fusait un jet d'eau. Plus à droite, c'étaient les jardins du potager avec les murs à espaliers et, derrière, dressant leurs flèches que le vent caressait comme des plumes, s'élevaient en deux salles les peupliers de la Caroline, puis ceux d'Italie. Les Buguet apercevaient aussi la grande allée, couverte d'un tapis de gazon où se dressait la statue de Louis XV par M. Pigalle, et bordée de deux larges chemins ombrés par des tilleuls façonnés en berceaux. C'est par cette allée que Mme de Pompadour, se faisant promener en chaise à porteur, gagnait le mur d'enceinte pour s'enfoncer dans les bois, vers les bruyères de Sèvres.

D'autres fois, au «Cavalier», elle s'habituait à quelque nouveau cheval, et, amazone experte, tournait dans le chemin sablé, autour d'un grand pan de gazon orné d'un cabinet de treillage où Jasmin palissait des volubilis. Mme de Pompadour aimait à se vêtir en rose pour ses exercices d'écuyère et elle rappelait à Buguet son apparition à Sénart. Ou bien, décolletée en carré, des nœuds à la saignée des bras et au creux d'un corset garni de touffes de «soucis-d'hanneton», la Marquise flânant autour des bassins se penchait à leurs bords. Dès qu'elle était partie, Buguet se précipitait: il espérait retrouver par miracle le reflet de la dame, avec ses regards couleur de violette.

Pour plaire au Roi, la Pompadour revêtait les costumes les plus imprévus. Les chroniques disent qu'on la vit en sœur grise. La religieuse eut-elle ce grain de beauté taillé en cœur qu'on appelait «l'équivoque»? A Bellevue, elle apparut en Diane, les pieds nus lacés dans des brodequins roses, les épaules sortant d'une tunique bleue qui flottait sur ses genoux. La déesse, poudrée à frimas, portait un croissant sur le front. Elle lançait des flèches aux ramiers du parc et lorsqu'elle était adroite, le Roi se précipitait pour voir mourir les bêtes transpercées qui tombaient des branches.

Mme de Pompadour se costumait aussi en jardinière, sous un chapeau de paille doublé de ce bleu qui rendait son visage plus céleste. Elle faisait chanter dans ses nœuds toute la gamme des œillets et partait son panier sous le bras, décolletée, la poitrine offerte au soleil, la chevelure riche, la bouche, délicieusement arquée, creusant des fossettes aux joues en une esquisse de sourire. Jasmin la voyait descendre de la terrasse des orangers; elle suivait les chemins qui allaient vers la Seine et parfois se penchait pour cueillir.

Un jour, costumée de la sorte, la Marquise fit appeler Jasmin pour l'aider à tresser une guirlande de roses de Bengale. Ils choisirent celles qui étaient dans tout leur feu. Mme de Pompadour dirigeait la besogne. Le garçon intimidé se piqua les doigts. Lorsque la guirlande fut terminée, la belle jardinière et Jasmin l'attachèrent au socle de la statue de Louis XV. Les fleurs éclatèrent autour du marbre de Gênes comme si l'on eût sacrifié un ange et qu'un peu de sang fût resté. Le souverain vint voir et parut flatté.

—Il y a de fort belles fleurs dans le jardin, dit-il en prenant du tabac d'Espagne.

Quelques semaines plus tard Buguet se rendait à une petite ferme située sur la route des Charbonniers, menant de Paris à Versailles. C'était derrière le parc de Bellevue, vers le bois de Meudon. La métairie dépendait du château. De loin le jardinier aperçut Martine et une autre paysanne. Celle-ci était accroupie auprès d'une vache blanche qu'elle trayait. Jasmin reconnut la Marquise. Il s'embusqua dans un buisson et entendit le bruit de frelon bourdonnant que fait le lait en tombant dans le seau. La Marquise, laissant la vache qui rentra seule à l'étable, se leva et courut vers le parc, suivie par Martine. Elles avaient la même taille, des bonnets clairs, des jupes courtes, les bras nus et des corsages semblables, en étoffe de Jouy. Jasmin se rappela avoir vu Martine dans une robe de Mme d'Étioles; aujourd'hui la Marquise prenait l'allure de la villageoise. Elles allèrent jusqu'au milieu du verger, puis se séparèrent. Jasmin vit le Roi, en habit rouge, à une petite porte pratiquée près du bosquet de la salle des Marronniers. Martine revint sur ses pas. Alors Buguet la saisit au passage, la baisa avec violence sur le cou, à la gorge et l'entraîna, mi-pâmée, vers la ferme où il n'y avait qu'un petit vacher endormi au soleil.

En hiver Mme de Pompadour arrivait dans son traîneau que conduisait un cocher costumé à la moscovite.

Dans le corridor elle jetait ses sabots, ôtait son toquet de fourrure, son manteau de loup-cervier et elle se précipitait vers les bûches du salon que Martine ranimait avec un soufflet en bois de cèdre.

—Quel froid!

Jasmin apportait les gros bouquets de roses de Noël.

—Elles sont charmantes, disait la Marquise, distribuez-les un peu partout.

Elle désignait les vases de Chine, les coupes en céladon, un singe en porcelaine. Les Buguet fourraient les fleurs dans ces choses élégantes, parmi les pots-pourris d'or qui sur les brèches blanches de la cheminée épandaient des odeurs de violettes et de muscades par leurs couvercles percés d'yeux.

—Vous avez du goût, disait Mme de Pompadour.

Le Roi arrivait plus tard, avec une suite de carrosses, des seigneurs et des musiciens. Un remue-ménage agitait le château. Toutes les cheminées fumaient, la meute faisait rage, les soubrettes égrenaient rapides les marches des escaliers et l'on voyait Piedfin, réveillé dans la chapelle, dégringoler vers les cuisines qui commençaient à s'éclairer des lueurs de graisses tombant sur les sarments rougis.

Jasmin entendait des bruits de vaisselle, d'argenterie, les sons des instruments qui s'accordaient.

Le soir, par une fenêtre, il apercevait en passant Mme de Pompadour debout au milieu de la salle de musique sous les petits lustres qui avaient l'air d'être tenus par les amours ailés voltigeant dans les bleus du plafond. Malgré les fatigues de la journée, en une robe jaune qui bouffait sur ses paniers, la favorite dansait devant le Roi avec un seigneur en habit blanc tout brodé d'or et qui portait sur sa nuque un nœud violet pareil à un immense papillon. Ils levaient un bras en l'air et ils se donnaient la main par-dessus leur tête; il semblait à Jasmin que leurs pieds glissassent sur les phrases cadencées que lâchaient la basse, le hautbois et les violons.

Il en parla à Martine au moment où ils allaient se coucher. La soubrette avait une robe de laine d'un gris pâle.

—Je pourrais danser comme Madame, dit-elle, mais je n'ai point d'aussi beaux ajustements.

Elle souffla la chandelle. La lune inondait la chambre. A sa clarté Martine parut habillée comme sa maîtresse d'une étoffe lamée d'argent. Elle jeta son bonnet. La nuit la nimba. Alors elle leva le bras, tendit une main à un cavalier invisible et de l'autre souleva légèrement un pan de sa jupe. Elle entama le menuet à la musique des rayons qui frôlaient les arbres du parc.

Jasmin et Martine vécurent ainsi dans un des plus coquets châteaux du monde. Leurs âmes s'étaient assouplies et les plaies qui les faisaient saigner jadis s'effaçaient. Martine n'avait plus de tristesse ni de jalousie. Jasmin n'éprouvait plus de remords. Tous les deux étaient sous le charme de la Marquise.

Mme de Pompadour avait le secret de se faire adorer. D'une nature foncièrement froide, toute de calcul et d'ambition, elle savait pourtant, parmi les grâces et inventions, retenir le Roi: égoïste, volage, ennuyé, hypocrite, il avait besoin d'être charmé et séduit chaque jour. Heureusement, pour suffire à ce qu'elle appelait ce «combat perpétuel», Mme de Pompadour était douée d'un tempérament extraordinaire d'artiste. C'était la plus délicieuse et la plus habile comédienne de son siècle. Si, pour rendre son corps voluptueux—ainsi qu'elle le disait à Mme de Brancas, les hommes mettent beaucoup de prix à certaines choses,—elle usait de philtres d'Orient et de régimes échauffants, qui lui prodiguaient la grimace de l'amour, elle trouvait dans son génie toute la vénusté d'une belle danseuse, la vivacité d'un poète, la raison d'un philosophe; elle chantait mieux que Mlle Fel et, au clavecin, son jeu était suave. Elle savait dire le conte libertin comme la Scheherazade et voulait ôter au souverain jusqu'au souci de l'Etat. De cette agitation, qui torturait la favorite (car elle avait au cœur l'angoisse de la disgrâce et aux lèvres le sourire assuré d'une reine), Mme de Pompadour gardait un désir de plaire et un besoin d'attirer. Pour Louis XV, elle s'était faite caresse, et, pour tous, en dehors des heures de tristesse et de terreur qu'elle cachait, elle restait caresse. Avec les serviteurs elle était douce et savait se montrer d'une familiarité enjouée.

Ce qui ravissait Jasmin, c'est que Mme de Pompadour se plaisait au château. «Je suis comme une enfant de revoir Bellevue», avait-elle dit un jour en arrivant par l'allée des tillots. Là elle se livrait toute à la joie de posséder des vases en céladon et des figurines de Saxe, de cultiver des roses, d'être musicienne, d'écrire des choses flatteuses à ses amis, de lire les livres des futurs Encyclopédistes, quelque impromptu de Gressel, un roman de chevalerie, un manuel de droit public. Elle causait de longues heures avec Boucher ou Marmontel et parfois conviait son ministre Machault pour comploter une alliance avec l'Autriche contre le roi de Prusse qui l'avait appelée «Cotillon IV».

La Pompadour avait converti le Roi aux plaisirs de Bellevue. Fatigué des repas du Grand Couvert, il aimait les soupers fins du joli castel, et se plaisait au bosquet de lilas, sous l'Apollon en marbre de Coustou, à préparer lui-même son café sur une table chantournée. Les King's Charles de la Pompadour, Inès et Mimi, agitaient dans le soleil leurs grelots d'or et parfois s'élançaient furieux vers les moutons qui du verger gagnaient la ménagerie, en agitant par la grande allée leurs oreilles transparentes comme des coquillages et en sautant sur leurs sabots qui imitaient le bruit de la grêle. Louis XV et sa maîtresse menaient à Bellevue une vie que le marquis d'Argenson appelait méchamment «à pot et à rôt», mais qui les distrayait infiniment. Certains après-midi d'été, le roi vidait, à l'ombre des érables de Virginie, quelques flacons de vins de Champagne, dont il raffolait, et qu'on lui apportait de la glacière, puis il faisait la sieste dans la petite grotte, par les ouvertures de laquelle le monarque entrevoyait la cascade et les deux nymphes de Pigalle.

Jasmin et Martine entretenaient avec les autres serviteurs de la Marquise de bonnes relations de camaraderie. Le caractère de Buguet le faisait aimer de l'heyduque aussi bien que du surtoutier, du délivreur et du maître queux. Flipotte avait oublié ses premières préventions contre le jardinier. C'était d'ailleurs une excellente fille, un peu libertine et volage, mais que voulez-vous?

—J'ai un cœur mobile comme le vif argent, avouait-elle.

Flipotte n'était point de ces soubrettes qui feignent des langueurs et des évanouissements comme leurs maîtresses, qui s'imaginent aux antipodes aussitôt qu'elles sont à Grenelle et se croient les plus fines jolivetés des hôtels de leurs patrons. Elle était rustique et gaie, ce qui plaisait à Martine. Cependant elle conservait l'habitude de médire de la Marquise, parlait de cantharides dont usait la favorite pour se rendre plus chaude auprès du roi:

—L'autre fois, elle affirma à Mme du Hausset que Sa Majesté la trouvait un peu macreuse.

—Macreuse? interrogea Jasmin.

—C'est du gibier de carême, d'un sang très froid, répondit Agathon.

—Comme celui des poissons, s'écria méchamment Flipotte.

Elle ajouta que la Pompadour se fanait, qu'elle prenait du pavot pour dormir et du quinquina, que ses seins deviendraient bientôt pareils à des vessies, surtout à cause de ses fausses couches.

Jasmin protesta. Il revoyait toujours la Marquise telle qu'elle était apparue à Sénart, huit ans auparavant, et ne s'apercevait pas des artifices de toilette, qui, suivant un petit maître, eussent réveillé des yeux morts, fait renaître des dents, embelli des cadavres, ranimé des squelettes.

—Sais-tu, dit-il à Flipotte, qu'on vient de condamner au carcan et aux galères un laquais qui avait dit des sottises de sa maîtresse?

—Je ne dis point des sottises, mais la vérité!

—La vérité!

—Qu'en sais-tu, toi? Moi je la vois partout, même sur la chaise percée!

—Dégoûtante!

—Crois-tu qu'elle n'y va point? Surtout les jours où elle prend de la poudre des Chartreux.

—La poudre des Chartreux fait faire des évacuations surprenantes, conclut Piedfin avec onction.

Martine s'amusait des réparties si salées pourtant de Flipotte. Ensemble elles complotaient des farces à Piedfin, lui envoyant des billets doux, signés de noms inconnus, qui flattaient la vanité du marmiton et le faisaient se noircir les sourcils de fusain et se regarder avec plus de complaisance dans les miroirs.

Agathon avait pris en amitié un jeune négrillon, offert par un amiral à la Marquise, et qui, le regard atone et le front abruti, pouvait à peine tenir avec quelque élégance un parasol. Le cuisinier donnait à son jeune ami des dorioles, il récoltait pour lui les fonds des tasses de chocolat, lavait ses vestes de drap avec une décoction de feuilles de lierre, ainsi que cela se pratique dans certains couvents pour les robes des moines.

—Tu as dû adorer la Vierge Noire à ton monastère? demanda Martine au défroqué.

—Cela ne vous regarde point. Je catéchise ce jeune Africain et lui apprends à aimer Dieu et à se mettre en garde contre les tentations du diable et celles des filles d'Eve.

Parfois les valets et les gardes organisaient des repas. On s'installait dans le bosquet vert ou dans le cabinet de treillage. Les gens se couchaient sur l'herbe, les femmes près de leurs maris, les amants près de leurs maîtresses, Flipotte à côté du plus bel homme et Piedfin tout seul.

Le marmiton préparait la cuisine en plein air. Il joignait les mains au-dessus des marmites et apportait les plats comme s'il eût présenté le bon Dieu. Flipotte se moquait de lui. Il rougissait sans rien dire, puis, aussitôt les convives assis autour des mets, il racontait son goût pour le théâtre, un goût que tous lui connaissaient pour l'avoir surpris souvent à répéter devant le miroir des cheminées le tic des acteurs. Il récitait des fragments d'Athalie.

—Fallait te faire comédien! lui dit Martine.

—Ce métier n'est point assez bien vu du ciel!