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Le jardinier de la Pompadour

Chapter 12: XII
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About This Book

The narrative follows Jasmin Buguet, a provincial gardener whose devoted care of an elaborate flower garden frames a small rural drama of longing and social constraint. He cultivates striking displays for neighbors and a nearby château and sacrifices prized blooms to please Martine Bécot, a chambermaid whose affections and ambitions complicate village ties. Daily labors, seasonal observation, and the ebb of the Seine provide a vivid backdrop while themes of desire, class, and tenderness to nature unfold through domestic episodes and shifting relationships.

XII

Un après-midi, Etiennette Lampalaire, appelée par Martine, débarqua à
Bellevue. Jasmin l'attendait sur la berge.

La fillette était d'une jeunesse éblouissante. Ses yeux noirs pétillaient, ses cheveux avaient la couleur de l'ébène et, malgré sa mise modeste de villageoise, elle attirait l'attention.

Buguet l'embrassa.

—Te voilà rudement belle! Il faudra que tu tapes souvent sur les mains, par ici!

Tiennette répliqua, baissant deux longues paupières, qui adoucirent le feu de ses regards:

—Je n'ai point peur.

Elle parla du village, de la Buguet qui s'occupait du jardin et paraissait bien triste. Cette nouvelle fit soupirer Jasmin.

—J'irai la voir, dit-il.

—Ah! Tu feras bien!

Quant à l'oncle Gillot, il avait eu une attaque et restait paralysé. La tante Laïde Monneau se portait mieux. Elle avait fait de pressantes recommandations à Tiennette, l'exhortant à rester sage et lui affirmant qu'il vaut mieux se contenter de pain et d'eau que de vivre dans la bonne chère aux dépens de l'honneur.

Jasmin conduisait Tiennette par le jardin.

—Que c'est beau! s'exclama-t-elle. C'est toi qui as fait tout ça?

—J'y ai travaillé, dit modestement Jasmin.

—C'est-il vrai ce qu'on dit là-bas? Toutes les fois qu'une feuille tombe, il faut la ramasser et on ôte celles qui jaunissent? Et sitôt que des traces de pas marquent les allées, on ratisse le sable?

—C'est vrai.

—Mais pour tout cela il faut être plus de deux!

—J'ai de nombreux aides! Jamais une plante ne manque d'eau, jamais l'ombre ne la gêne, elle reçoit le soleil à ses heures.

Le château émerveilla à tel point Etiennette qu'elle le prit pour une caserne à cause des domestiques chamarrés et des gardes. Martine arriva et les deux amies échangèrent leurs effusions.

—On se bécote! railla un mousquetaire qui passait en chenille, petite canne et joli plumet.

Il connaissait les Buguet, s'approcha, s'informa de Tiennette.

—C'est grand dommage, s'exclama-t-il, qu'une aussi belle fille entre au service de la Marquise!

Elle serait mieux à celui du Roi et de son armée!

On rit. Flipotte, qui arrivait au rire comme un chien à l'appel, compléta le groupe.

—Eh oui, continua le mousquetaire, ce serait pitié d'aller au feu des cuisines quand, avec ces yeux-là, elle pourrait enflammer les cœurs d'un régiment!

—Ah ça, monsieur le capitaine, s'exclama Tiennette, je n'ignore pas ce que vaut l'aune de vos flatteries. Pour éviter l'embrouille, sachez que je ne m'embarrasse guère des mirliflores qui se gaussent des filles!

—Bien parlé! dit Flipotte.

Elle s'adressa au mousquetaire:

—Va-t'en dans le jardin de l'hôtel de Soubise! Tu trouveras là les vieilles marquises qui se paient les beaux militaires! Et laisse la vertu en repos!

Le lendemain matin, les oiseaux du parc réveillèrent Tiennette. De la mansarde, elle vit les boulingrins si ras tondus qu'ils lui parurent peints en vert. Çà et là des statues s'élevaient toutes blanches. Ah! la villageoise en avait vu, des statues, depuis deux jours! Quelques-unes étaient sans vêtement! On lui avait dit que des femmes se montraient ainsi à des sculpteurs. Elle n'en croyait rien. Quelle fille serait assez effrontée pour se mettre pareillement devant un homme? Celle-là en entendrait, des mots de broustille! Tiennette n'avait jamais laissé couler sa chemise sale sur ses talons avant d'avoir entonné la propre. Il est vrai que sa mère braquait toujours le regard au judas de sa chambrette et que le bon Dieu a l'œil partout! Mais tout de même n'a-t-il pas mis au monde Tiennette toute nue?

—Il verrait que j'ai poussé droit, se dit-elle, il n'y a pas de honte à cela!

Après avoir constaté que tout dormait derrière les volets clos, sournoisement l'enfant releva sa grossière chemise au-dessus de ses seins pommés, puis se mira du haut en bas dans les carreaux de vitre. Elle se trouva belle et rougit. Certes, dans ce logis plus d'un miroir étamé n'encadrait pas souvent pareil corps. La pauvrette, en revêtant ses humbles habits, eut la sensation qu'elle cachait un trésor.

—Quand je saurai œillarder, pensa-t-elle, je vaudrai bien une
Parisienne!

Pleine d'espoir, elle réveilla Martine:

—C'est-il bientôt que je vas voir la Marquise?

—Comme te voilà pressée!

—Pourvu qu'elle ne me trouve pas trop mal avenante! C'est que je n'ai pas ta dégaine. Pour venir j'ai fait raccoutrer mes souliers et Cancri n'y a pas ménagé les clous. J'ai ce matin essayé de me débarbouiller aussi bien que toi. Ma peau reste jaune.

—C'est le hâle! Tes couleurs te vaudront mille compliments.

—Veux-tu me dire si j'ai les oreilles propres? Je les ai curées jusqu'au fond.

—Elles sont rouges comme des coquelicots!

—Et mes ongles? Je les ai raclés tant que j'ai pu, mais le noir ne s'en va pas tout à fait. Ah! c'est qu'avant de partir j'ai tout fourbi à la cendre.

—Il n'y que les fainéants qui aient les mains nettes!

Un peu avant midi, Tiennette fut conduite au boudoir meublé en perse dorée. Mme de Pompadour était allongée sur une ottomane. Elle lisait des lettres qui s'éparpillaient autour d'elle. Une table à écrire, avec des plumes d'oie, se trouvait à sa portée.

La favorite regarda la nouvelle venue. Tiennette était fort intimidée.
Sa poitrine se soulevait, ses joues avaient une fraîcheur de rose.

—Tu te nommes?

—Tiennette Lampalaire.

La voix de Tiennette, un peu voilée par l'émotion, était jolie.

—Et tu viens?

—De Boissise-la-Bertrand.

La Marquise, écartant un rouleau de paperasses, se leva.

—Tu as quel âge?

—Vingt ans.

—Un bel âge! Et tu es pucelle? demanda la Marquise en plongeant son regard spirituel et aigu dans les yeux noirs et veloutés de Tiennette.

—Oui, Madame, répondit Tiennette étonnée.

—Tu ne mens pas? insista la Marquise en levant la tête.

—Non, Madame, je n'ai point menti.

La Marquise avait un costume de sultane: veste turque, serrée aux poignets et au col, mais laissant apercevoir les seins en une ombre lascive et, plus bas, du ventre, par des fentes, crevés libertins que le moyen-âge appelait «portes de chair».

Tiennette n'osait bouger, regardant les plumes de l'écritoire, ou les dépêches jetées sur l'ottomane.

—Pourtant, dit la Pompadour, on m'avait parlé (car je suis bien renseignée) d'un vieux marquis qui courait à tes trousses?

—Il ne m'a point eue, je vous le jure, Madame.

La Pompadour se recoucha sur l'ottomane.

—Tu es solide, dit-elle en souriant. Mais je n'ai point de place pour toi en ce château. Tu iras à Versailles.

La physionomie de Tiennette s'attrista tout à coup.

—Que cela ne t'ennuie! reprit la Pompadour. Tu seras bien traitée et je ne veux faire de toi une maritorne, peste!

—Mais, Madame, il me faudra quitter Martine!

La Marquise éclata de rire:

—Tu la reverras souvent. Tu partiras pour Paris. De Paris on te conduira à Versailles. Et pour que le voyage te semble moins long, Martine et son mari t'accompagneront jusqu'au Pont Royal. Va!

Quelques jours après, par un beau temps de juillet, Jasmin, Martine et Tiennette prenaient le coche d'eau pour Paris. Ils devaient manger à midi à la rôtisserie de la rue Vide-Gousset avec un vieux valet du Roi qui s'appelait Bachelier et un autre qui avait nom Lebel. C'est à ces deux hommes qu'il fallait confier Etiennette. Agathon Piedfin était du voyage, ayant demandé un jour de repos.

Aussitôt arrivé à Paris, Piedfin s'esquiva. Martine alla avec Tiennette commander pour la Marquise des bimbeloteries au «Petit Dunkerque», quai de Conti, au coin de la rue Dauphine. Jasmin les accompagna, mais il quitta les femmes à l'entrée du magasin où le sieur Granchez vendait «sans surfaire tout ce que les arts produisaient de plus nouveau», et il se mit à flâner. Il était neuf heures du matin.

Jasmin prit le Pont-Neuf. Il contempla d'abord la statue équestre d'un roi élevée sur du marbre blanc et que les gens appelaient le «cheval de bronze». Aux quatre coins du piédestal des hommes en métal, mi-nus, foulaient des cuirasses, des boucliers, des carquois et des casques. Comme c'était jour ouvrier, les deux trottoirs du pont se trouvaient couverts de tentes avec boutiques. Des forains vendaient cent objets pour le populaire. On se bousculait parmi les mendiants, les crocheteurs, les fiacres, les carrosses jaunes aux essieux rouges; une poissarde poussait sa brouette en criant: «Voilà le maquereau qui n'est pas mort, il arrive! il arrive!», un chanteur, hissé sur un tabouret, braillait aux sons d'un violon aigre devant la place Dauphine: bâtie sur l'île de la cité, celle-ci avançait vers le cheval de bronze deux maisons roses aux stores bleus, aux carreaux verts; l'une faisait le coin du quai des Orfèvres et Jasmin vit à ses fenêtres une belle jeune fille poudrée de blanc qui pendait ses cages.

Mais un carillon tinta, joyeux comme si le ciel lui-même se fût pris à chanter. Ses notes tombaient du campanile doré de la Samaritaine. Buguet regarda les cloches. La Samaritaine avait été reconstruite en 1712 à la seconde arche du Pont-Neuf, du côté du Louvre. Ce bâtiment, édifié sur pilotis, élevait l'eau par une pompe et comprenait trois étages, dont le second se trouvait au niveau du pont. L'avant-corps, en bossage rustique, vermiculé et cintré au-dessus d'un cadran bleu, supportait un groupe représentant Jésus-Christ avec la Samaritaine auprès du puits de Jacob. Le puits était figuré par un bassin en forme de grand vase dans lequel tombait une nappe d'eau sortant d'une coquille à dégueuleux.

Jasmin trouva à la Samaritaine l'élégance du château de Bellevue avec lequel il lui parut qu'elle avait des ressemblances.

—Cette fontaine devrait s'élever au bord de la rivière, là-bas, se dit-il. On dirait vraiment qu'elle est bâtie sur les plans de la Marquise!

Tout y était bleu, blanc et doré, et la femme debout au bord de la coupe souriait au Christ.

La Seine, battue par les bateaux de blanchisseuses, les boutiques à poissons, les barques, jetait ses reflets au petit castel hydraulique, le baisait jusqu'à la toiture, faisait passer sur ses murs des frissons. Les flots qui apportaient pareille joie venaient de Juvisy, de Corbeil, de Boissise. Ils firent songer Jasmin à son passé: il lui sembla qu'un peu de son enfance claire venait avec l'onde lutiner le charmant édifice.

Sous le bassin, il était écrit: FONS HORTORUM. Buguet demanda à un abbé ce que cela voulait dire.

—La fontaine des jardins, répondit-il. Elle fournit de l'eau à celui des Tuileries.

—A ces mots la Samaritaine offrit un charme de plus à Jasmin. Au-dessus du fleuve qui reliait Boissise à Bellevue, elle devint à ses yeux une source de fleurs: il aperçut des lueurs roses dans la nappe qui s'épandait et les petites cloches du faîte furent comme de grosses campanules luisant au soleil.

Enchanté de sa matinée, Buguet fut à midi à la rue Vide-Gousset. Il retrouva dans la rôtisserie Martine, Tiennette et Agathon Piedfin, qui venait d'entrer.

Buguet offrit un verre de vin blanc en attendant l'arrivée des laquais. Ceux-ci ne tardèrent point. Le vieux, Bachelier, était connu de Jasmin. Toujours en noir il se donnait l'air paternel d'un bon curé. L'autre, Lebel, jeune et coquet, entra dans la rôtisserie en faisant des courbettes, esquissa des gestes caressants, l'œil langoureux, la bouche en cœur. Les valets étaient accompagnés d'un abbé et d'un personnage singulier qui se présenta la tête haute, en frisant sa moustache, une épée à la hanche et à l'épaule une perche où pendaient des dindons, des poulets, des cailles et des levrauts.

—Des amis, dit Bachelier d'une voix terne.

On se salua. L'homme à l'épée déposa sa perche dans un coin.

—Ne te trompe pas, dit-il au rôtisseur, et ne fourre pas mon gagne-pain à la broche.

Il ôta son épée, en dardant sur Tiennette un œil plein de flammes; l'abbé fit un clin d'œil au rôtisseur et la petite compagnie s'installa autour d'une table.

—Le joli morceau! dit l'homme à la perche en regardant Tiennette. Voilà une fille de corps de garde! Elle attirerait des recrues à nos boutiques, sous le drapeau armorié, et ferait signer des engagements!

—Mon cher, interrompit Bachelier, elle n'est vraiment point faite pour servir de complice à un vendeur de chair humaine! Elle est trop jolie et je la conduis à Versailles, où je la mets en sécurité.

—Ah! protesta le recruteur, je cherche des hommes pour les colonels qui les repassent au Roi. Les jolies enjôleuses servent leur souverain! D'ailleurs j'ai des sacs d'écus, et puis ma perche: elle excite l'appétit de ceux qui échappent à la luxure!

Le repas fut gai. Le racoleur ne cessait de lancer des regards brûlants à Tiennette. La fûtée ne paraissait pas insensible à l'admiration du beau gars.

—Vous serez heureuse à Versailles, lui dit Bachelier.

Agathon se montrait aux petits soins près de l'abbé. Il lui avoua qu'il avait porté la tonsure.

Le prêtre se prit à rire.

—Nous avons eu la même vocation, dit-il en ricanant.

A la fin du repas il se retira.

—Quel est cet abbé? fit Jasmin.

—Ce n'est pas un abbé! s'exclama le racoleur.

Le gaillard, qui s'appelle Mamert Cornet, porte quelquefois l'épée, quelquefois la canne en bois des îles du financier. Je le vis dans la même journée chevalier de Saint-Louis, montreur d'ours et posticheur.

—C'est un comédien?

—Non, c'est un espion de la Marquise. Nous le disons à vous.

—Tu aurais mieux fait de te taire, dit Bachelier.

—Ah! reprit le bavard, nous sommes entre nous. Mais la Marquise n'est pas tendre! Lorsque Mamert pince un libelle sous un manteau, l'auteur, s'il le prend, va à la Bastille ou au Mont Saint-Michel dans d'horribles cachots! Mamert est un homme redoutable! Gare à qui tombe dans ses griffes!

—Diable! fit Agathon.

Cornet rentra, habillé en petit maître. Il était rose et frais comme si au lieu de vin il eût pris du bouillon ambré. Martine remarqua qu'il s'était mis trois dents postiches.

—Vous voilà changé, dit Buguet.

—Oh! c'est pour aller dans un café de nouvellistes où la soutane n'est pas de mise.

Piedfin regardait le mouchard avec admiration. Les laquais emmenèrent
Tiennette. Le racoleur glissa à l'oreille de Bachelier:

—Quand on aura assez d'elle à Versailles, songe à moi.

Il fit tinter son gousset.

—Je paie cher la bonne marchandise.

Il s'inclina:

—Et nous sommes tous les deux fournisseurs du roi!

Les adieux de Tiennette à Martine furent larmoyants.

—Est-ce loin, Versailles? demandait la jeune fille.

—En carrosse, à peine trois heures, dit Bachelier.

—Défie-toi des galants, insinua Martine.

On se sépara. Mamert Cornet profita d'un instant où Martine était seule pour lui demander un rendez-vous.

—Je suis honnête, dit-elle. Et je vous prie de ne point insister. Si je répétais la chose à Jasmin, il vous casserait les reins.

La vie habituelle reprit pour Jasmin et Martine parmi les dames coquettes, dont les corsages serrés au-dessus des jupes bouffantes avaient l'air de grands cœurs, parmi ces petits-maîtres qui portaient des perruques à l'oiseau royal et se mettaient des bouquets gros comme la gorge d'une nourrice. Mme de Pompadour donnait souvent des fêtes. Et Jasmin prenait grand plaisir à la voir célébrée par les seigneurs orgueilleux dont les habits à pans bouillonnés se mariaient aux massifs et aux parterres, grâce à leurs tons de fleurs de pommiers, de verts réséda et de violettes, fournis d'argent et d'or. Dans les allées, les dames de qualité avaient des airs de cloches parées avec leurs jupes pompeuses sur les paniers et sur les «jansénistes»; leurs brocarts orfèvrés de pivoines et de coquelicots, les ramages des soies légères, les gerbes peintes sur cotonnade d'Inde—tout cela parsemait le labyrinthe et les salles de verdure de grands bouquets cérémonieux qui enchantaient Jasmin. Les femmes avaient de délicieuses petites têtes poudrées et promenaient sur les boulingrins les regards étourdis de leurs yeux en amande, des yeux «à la chinoise», et leurs nez retroussés «tournés à la friandise». Les gentilshommes faisaient la révérence en portant les mains jusqu'à terre. Dans ce monde chamarré de grâces on se faisait un plaisir, comme l'écrivait un auteur précieux, de se renvoyer l'un à l'autre, à l'aide des zéphyrs, des tourbillons de poudre à la maréchale ou d'ambre gris. Et parfois, flambant des rubans vifs de Lyon, de Gênes ou de Palerme, toute la compagnie dansait la ronde (le Roi aimait cela!) par les bosquets du baldaquin ou sous les arbres de Judée. Les danseurs se tenaient à bras très allongés, à cause des paniers en gondole ou à guéridon, et Mme de Pompadour, d'une voix qui faisait songer Jasmin à l'orgue de son église au printemps, chantait:

Nous n'irons plus au bois,
Les lauriers sont coupés!

Dans les premières années de son séjour à Bellevue Jasmin aperçut souvent à ces réunions l'abbé de Bernis, qu'il avait entrevu à Étioles. Il le trouva plus replet et d'un air plus grave. Il en fit la remarque.

—Ah! s'écria Flipotte, il n'en est plus au temps où, lorsqu'on l'invitait, ses amis lui donnaient un petit écu pour payer son fiacre!

—Il vient souvent chez la Marquise, dit Agathon.

—C'est que déjà à Étioles il était du dernier bien avec elle!

Jasmin serra les poings. Mais Martine intervint:

—Non point!

—Comment! s'écria Flipotte, mais Madame l'appelle son bébé, son poupard, son pigeon!

—Bah! reprit Martine, j'ai entendu devant Mme du Hausset la Marquise dire que l'abbé de Bernis est un pantin qui l'amuse, et qu'elle l'habillerait et le déshabillerait sans songer à mal. Il va partir pour Venise, où il sera ambassadeur.

Jasmin soupira. Et Agathon avoua que le départ de M. de Bernis le navrait autant que l'avait enchanté celui de M. de Voltaire pour la Prusse.

—Je crois bien, s'écria Flipotte, tu allais jeter de l'eau bénite à la place où M. de Voltaire avait passé. Cela te fait une besogne en moins!

Piedfin haussa les épaules, caressa son menton glabre et regarda les autres avec l'air d'un prestolet qui se croit l'étoffe d'un évêque.

Chaque fois qu'il y avait foule à Bellevue, Mamert Cornet, l'espion, apparaissait parmi la valetaille ou les seigneurs, souvent richement vêtu comme tous les coqueplumets, mousquetaires, dragons, timbaliers qui formaient les suites et les escortes. Piedfin l'avait pris en affection. Il préparait de petits plats pour Cornet, lequel était gourmand, et en échange l'espion lui apprenait des choses de son métier.

Cornet, à chaque visite, poursuivait Martine de ses assiduités, mais la soubrette se défendait. Le mouchard en vint à la moquerie et aux menaces.

—La fidélité est une vertu de village, dit-il.

—Eh bien, je suis villageoise, répliqua Martine, et n'ai point été élevée parmi les grands fripons de Paris.

—Malpeste! Est-elle gothique! s'écria Cornet esquissant une pirouette.
Mais je te rattraperai, la belle!

Il y avait aussi à Bellevue des représentations théâtrales, des feux d'artifice, des mascarades.

Les mascarades commençaient l'été au crépuscule et se prolongeaient dans la nuit. Jasmin élevait des arcs de fleurs, des portiques parfumés et le soir il regardait passer les turcs, les dominos, les bergères, les arlequins, des gilles, des pèlerins. Les femmes déguisées montraient, sans panier, des corps souples et dansants, et du rire vermeil à la fente des masques. Quand la nuit tombait, Buguet s'employait avec les gens à poser des torches enflammées qui jetaient des reflets sanglants aux ramures et aux soies rayées, à allumer des étoiles de godets rouges, des frises, des lanternes et parfois de grands feux au delà des murs.

Un soir de fête, Buguet s'occupait à l'illumination du bosquet de la cascade; la Marquise, en bayadère, arriva près de lui, poussant quelques petits cris et suivie de Martine.

—Oh! comme j'ai mal au pied! Voyez donc, Martine!

Mme de Pompadour était fort décolletée. Avec le sans-gêne des grands pour les domestiques, elle ordonna à Jasmin:

—Soutenez-moi!

Jasmin hésitait.

—Vite, ou je tombe! s'écria la Marquise.

Jasmin lui prêta son bras. Tandis que Martine accroupie ôtait son soulier dont elle retirait une épine, Jasmin sentit contre lui respirer la Pompadour. Elle était palpitante, et Buguet dut fermer les yeux pour ne pas être tenté d'embrasser à lèvres folles la nuque qui semblait s'offrir.

L'épine enlevée, la Marquise partit rieuse vers un groupe de masques qui agitaient des castagnettes.

On jouait souvent au théâtre de Bellevue. Le spectacle des petits appartements, qui se donnait jadis à Versailles et au sujet duquel Martine avait écrit à Jasmin, lorsqu'elle était son accordée, y fut transporté. Mme de Pompadour devint la principale actrice. On donna l'Impromptu à la Cour de marbre, Zélisca, le Préjugé à la Mode, les Fêtes de Thalie, Vénus et Adonis, le Devin du village. Ces spectacles étaient mêlés de concerts délicieux. Quelques seigneurs y assistaient, un triolet de velours à la garde de leur épée. Jasmin put se glisser un jour et apercevoir Mme de Pompadour dans le rôle de Vénus. Elle avait le corps, les basques et une grande queue d'étoffe bleue, mosaïqués d'argent et elle brillait aux lueurs d'un soleil éclairé de mille bougies. Elle commandait, d'un sourire étoilé de mouches subtiles où Buguet retrouva l'étincelante séduction qui l'avait charmé dans la forêt de Sénart. Autour de la Marquise, les danseuses—des enfants de dix à quatorze ans—travesties en Plaisirs, portaient des jupes de taffetas blanc tamponnées de gaze d'Italie et parées de fleurs artificielles; elles firent songer Buguet aux vingt-huit figurines de Saxe que possédait la favorite et qui représentaient des amours déguisés.

Lorsque Mme de Pompadour chantait, Buguet s'approchait du théâtre. Celui-ci résonnait de l'harmonie du clavecin, des violons, des violoncelles, des bassons, des violes, des flûtes et des hautbois. La voix de la Marquise s'élevait au milieu de ces phrases caressantes. Elle montait vers les étoiles. La voix était souple et chaude comme une fleur au soleil. Aux moments passionnés elle faisait frémir Jasmin. Le parfum des plantes qui dormaient autour de lui dans l'ombre achevaient de l'étourdir et il lui semblait qu'il n'était plus du monde.

Martine, qui assistait depuis Étioles aux études vocales de sa maîtresse, l'imitait à ravir.

Et une nuit d'été que toute la maison était couchée, elle osa mener
Jasmin dans la grotte que la Marquise venait de quitter.

Assise sur les coussins au milieu desquels la favorite, s'accompagnant
sur la mandoline, avait détaillé pour le Roi des airs de Rameau,
Martine, dans l'obscurité voluptueuse, chanta pour Jasmin comme Mme de
Pompadour.

XIII

Cette année-là, en 1755, un jeune domestique nommé Valère Loriot fut admis au château de Bellevue. Il avait quatorze ans, venait de Lille en Flandre et paraissait garder dans ses yeux le bleu du ciel des carillons. François Boucher le trouva joli: «Il semble, dit-il, que Valère a assisté à la naissance de Vénus.» Il le peignit nu, empoignant des tourterelles dans une cage. Une autre fois il le fit poser avec un carquois au dos et le cothurne au pied.

Valère Loriot fut choyé par Martine, Flipotte, Buguet, et tous accueillirent avec joie ce blondin qui restait gracieux même auprès des statues. La Pompadour l'employa à tenir son parasol ouvert ou la traîne de sa robe.

Quand les maîtres n'étaient point là, Valère, suivant une habitude prise aux canaux de Flandre, gagnait quelque bassin du parc, se déshabillait et se jetait à l'eau. Il était pâle sous la nappe fluide, mais dès qu'il en sortait il avait l'air d'un Adonis éclairé par l'aurore.

Souvent pour amuser l'enfant, quelque domestique donnait l'élan à un jet qui débouchait du tuyau avec des bruits de pétard. Valère y sautait, s'éclaboussait, s'enivrait de fraîcheur, se faisait fouetter, une main protectrice au bas ventre.

Il aimait aussi s'ébattre dans une fontaine ombragée de vignes vierges, au fond d'un cabinet de treillage. Là jaillissaient des bouillons de six pieds de chaque côté d'un petit gradin dont l'onde formait en retombant une nappe circulaire. Aux flancs du gradin montaient des chandeliers d'eau avec trois masques cracheurs à leur gaîne. Tout cela formait un refuge humide, plein de murmures et de sanglots, où la lumière coulait avec des douceurs fuyantes sur le marbre et lui donnait un peu de la lueur dorée des vignes vierges. Valère présentait les épaules, le ventre, les tétons aux cierges hydrauliques; ils le baisaient, le caressaient, se brisaient sur sa peau vierge en gouttes étincelantes.

Ravi par ces blandices, Valère passait la main sur la nappe d'eau pour la flatter, essayait de rendre leurs cajoleries aux claires chandelles, les entourait de ses bras, les frôlait de son haleine.

Une fois qu'il s'essayait à ce jeu il entendit un bruit et s'étant retourné il vit Agathon Piedfin embusqué derrière le treillage. Rieur, l'enfant envoya un paquet qui inonda les habits du curieux.

—Va te sécher au fourneau! s'écria-t-il.

Valère découvrit autour d'un autre bassin diverses machines hydrauliques très à la mode dans les jardins royaux. L'une présentait plusieurs oiseaux: ils chantaient quand une chouette se retournait vers eux et cessaient leur ramage dès qu'elle leur montrait la queue. Autour du bord, suspendus sur de minces jets, tournaient des globes argentés qui retombaient en un entonnoir, mais étaient relancés aussitôt et dansaient sur une aigrette de perles.

Ces fantaisies ravirent le garçonnet. Il fit chanter les oiseaux mécaniques, enleva les boules argentées, s'amusant de les voir retomber dans le bassin où lui-même plongeait jusqu'au haut des cuisses et où, surnageant, elles venaient le frôler.

Valère surprit encore Piedfin. Il était tapi derrière la machine.

—Agathon! s'écria l'enfant, viens-tu jouer aux boules?

Il sortit de l'eau, une balle dans chaque main: il les levait, formant des anses à la jolie amphore de chair blonde et rose qu'il figurait.

Agathon devint écarlate. Son corps tremblait. La gorge oppressée, il balbutia:

—Je cherche comment on fait chanter les oiseaux.

Il regardait à droite et à gauche, comme pour s'assurer que personne ne venait.

Jasmin parut au bout de l'allée. Alors Agathon s'enfuit en criant:

—Jésus! Maria! Jésus! Maria!

Valère le poursuivit en jetant des mottes de terre. Quand ils arrivèrent près de Buguet, celui-ci se prit à rire.

—En voilà une tenue! s'écria-t-il. Va te rhabiller, morveux! Et ne recommence plus!

Puis il regarda Piedfin:

—Eh bien, Agathon, tu trembles. On dirait que tu viens d'échapper à un grand malheur! Tu ne peut donc plus courir? C'est-y la fumée des fricots qui t'affaiblit?

—Non, ce petit drôle m'a fait peur en me voulant atteindre avec des pierres!

—Veux-tu que je lui tire les oreilles?

—Non! Non! Non! s'écria Piedfin implorant.

La remontrance de Buguet ne produisit aucun effet. Valère devint plus impudique. Au lieu de se rhabiller dans le parc il rentra nu à sa chambre, qui se trouvait près de celles de Buguet et d'Agathon.

—Est-il gentil, dit Flipotte. Depuis que je l'ai aperçu ainsi, le cœur me fond quand il me regarde.

—Il est si jeune! répliqua-t-on.

—Peuh!

Elle eut l'occasion de constater que Valère, au moindre contact, devenait homme. Comme il rentrait en Adam, il rencontra une chèvre attachée à la grille de la cour. Badinant il la prit par les cornes et se mit à califourchon dessus, dans une attitude de Bacchus. Il caressa la bête au col, se frotta à son poil. Elle baissait la tête, se débattait. Finalement la chèvre désarçonna son cavalier: il se releva riant, gambada, barbouillé de verdure, joyeux, fier et droit comme Priape, le dieu des jardins.

—Je ne le dirai point aux amies, se promit Flipotte.

Valère regagna sa mansarde. Il y entra chantant.

Sa voix caressante fit se pâmer la Tourangelle. La gaillarde était dans la chambre de Martine.

—Qu'il chante bien!

Le refrain cessa brusquement et on entendit Valère crier:

—Allons, Piedfin! Laisse-moi m'essuyer! Tu es fou! O le laid!
Lâche-moi!

—Que fait-il? dit Flipotte en fronçant les sourcils.

Soudain Valère hurla:

—Le sale homme!

Flipotte et Martine accoururent.

—Bouc! s'écria Martine en apercevant Piedfin.

Flipotte s'élança vers le jeune Valère et l'attira contre elle:

—Pauvre petit!

Valère ouvrait de grands yeux bleus. Il regarda Flipotte en souriant.

Alors Piedfin mit ses mains dans ses poches, releva le nez et siffla aux commères:

—Je ne lui faisais rien! Peut-on pas être de bons amis! Dieu défend-il de s'embrasser entre hommes? Un seul baiser est ignoble, celui de Judas. Et d'ailleurs est-ce que je m'occupe de vous quand vous chuchotez à deux dans le grenier comme des pies borgnesses?

—Ah! tu nous crois des gueuses de ton espèce! répliqua Flipotte. Je vais te servir, défroqué, quelques giroflées à cinq feuilles!

—Effrontée! Tu paieras ces menaces en enfer!

—C'est toi qui iras chez le diable pour t'achever, mal cuit!

Valère écoutait abasourdi. La figure décomposée du marmiton lui fit peur. Il se frottait à Flipotte, ce qui augmenta la rage de Piedfin.

—Cloaques d'infection, lança-t-il aux femmes, puantes bêtes, pots fêlés, serves de Belzébuth, bourbiers d'immondices, avec le fard dont vous frottez vos figures pour attirer les mâles, pareilles à des écrevisses, vous allez à reculons dans la voie du ciel! C'est ce qu'un prédicateur m'a dit!

—Ce prêcheur doit être laid comme toi! interrompit Flipotte.

—Il avait raison de vous honnir, ô vous les viandes pourries que le démon offrit à saint Antoine et sur lesquelles ce saint cracha!

—C'était un bougre de ta sorte!

—Ferme ta bouche, créature, dit Agathon devenu vert, et ne te sers pas pour blasphémer de la langue que Dieu t'accorda pour la prière!

Flipotte se mit à rire:

—Il a une araignée dans sa vieille tonsure.

Elle embrassa Valère d'un air qu'elle essaya de rendre maternel. Alors
Agathon vociféra rauque de fureur:

—Débauchées! Que le diable vous perfore!

Martine s'élança vers le drôle, menaçante:

—Que me reproches-tu, enfin?

—Comme toutes les femmes (car elles ont toutes sur leur corps un poil de la Reine de Saba!) tu es une coureuse, une libertine!

Un soufflet interrompit le marmiton.

—Pouah! fit-il en se jetant en arrière. La main d'une femelle!

Il se retira dans sa chambre, se tenant la joue comme s'il avait eu mal aux dents.

Flipotte resta avec Valère:

—Je vais rhabiller cet enfant!

Martine rentra chez elle, reprit sa toilette. Mais les deux femmes n'eussent pas été aussi à l'aise si elles avaient pu voir le défroqué frotter sa joue, la parfumer en marmottant des choses qui n'étaient pas des litanies:

—Par saint Barnabé, je ferai chasser ces impies, ces éhontées! Leur place est chez la Paris, rue de Bagneux, où elles recevront d'abondantes visites et où leur vertu se mesurera au cordon d'Angleterre! Mais leur présence ici est comme l'ombre de Satan! Hors d'ici, les vipères, hors d'ici, les diablesses!

Il se mit un peu de poudre:

—Hé! hé! Doux Jésus! Le nigaud de Jasmin ne se doute point que je connais le fond de son cœur, que je sais qui il aime et ce qui le tourmente! L'homme est faible et stupide. Hé! Hé! Au lieu de laisser son âme s'épanouir à la grâce de Dieu, s'enmouracher d'une marquise, d'une maîtresse de roi! Ce fleuriste est vraiment digne de porter les reliques!

Agathon ricana:

—Et je sais où il cache une signature de Mme de Pompadour sur laquelle il va poser en cachette ses lèvres comme pour narguer les patènes et les baisers de paix! Je sais où il a mis le gant, et un soulier qu'elle perdit en descendant de sa fliguette! Hé! Hé! grâce aux saints du paradis et aux conseils de mon ami Mamert Cornet, j'ouvre son coffret sans clef et je connais la place d'où l'on peut épier ses simagrées. Hé! Hé! je soufflerai le sabbat dans sa vie!

Piedfin roula des yeux troubles:

—Ma conscience est à l'abri! Je ne dois pas souffrir qu'un amoureux de Mme de Pompadour vive à proximité du Roi. Ah! si c'était encore quelque petit-maître, plein de jolies fadeurs! Mais un rustre qui manie la bêche et la serpette! Le Roi a peur des assassins. Sait-on ce que la jalousie peut provoquer et à quel crime se livrera un brutal épris avec pareille frénésie? Jésus, Marie, j'aime mon maître et je sacrifierais ma propre vie pour la sécurité du Roi.

Agathon continua en souriant:

—D'ailleurs Cornet m'a assuré qu'en toute circonstance je pouvais compter sur lui; va donc, Piedfin, va donc!

Le cuisinier sortit de sa chambre, dégringola vers les casseroles, dans lesquelles il se mira en s'ajustant un toquet blanc. Sur la table se trouvaient des andouillettes. Il les compta avec l'allure d'un sacristain qui range des chandelles.

Quelques jours plus tard le défroqué préparait dans la cuisine une liqueur à son usage. A cet effet, il avait cueilli des œillets rouges et en coupait la partie herbeuse. Deux cruches de grès pleines d'eau-de-vie s'alignaient sur un dressoir à côté de lui, avec du sucre royal, de la cannelle fine, du macis, de la coriandre et des clous de girofle.

Buguet vint chercher du vin blanc.

—Ah! te voilà, Piedfin! Tu prépares une chose qui sent bon!

—C'est du rossoli.

—Elle est bonne, ta drogue?

—Le rossoli fortifie le cœur, ranime la mémoire, préserve de la malignité en temps de peste.

Agathon coupait avec vivacité les œillets comme s'il eût ressenti du plaisir à plonger un couteau dans une chair quelconque:

—Assieds-toi, dit-il à Jasmin.

Buguet s'installa. Le défroqué sortit de sa poche un petit calendrier au chiffre de la Pompadour:

—Il est de l'an dernier. Mme de Pompadour le tint plusieurs mois sur sa poitrine. Le veux-tu?

Jasmin saisit le calendrier, puis il hésita:

—Je ne sais pas si je dois l'accepter.

—Oh! les choses qui appartiennent à notre maîtresse sont un peu à nous.

—Pourquoi me fais-tu des cadeaux? Tu as eu avec Martine l'autre jour une querelle qui doit….

—Mince affaire! Histoire de femmes! Colères de femmes!

—Tu les détestes toujours?

—Comme toutes les choses qu'on peut avoir aisément.

—Tu n'es guère aimable!

—Hé! Hé! Les laquais qui prennent le droit le porter la montre d'or, de se poudrer, de courir en chenille comme leur maître, séduisent avec aisance les plus belles filles. Il suffit de bourdonner une chanson d'amour à leur oreille et de les inviter à quelque promenade dans une désobligeante azurée. Ce que ces coquins peuvent faire nous l'accomplirions aisément, sans avoir besoin de nous adoniser la figure et par notre seul esprit. Mais ne parlons pas de cela! J'ai pardonné à Martine. Jésus n'a-t-il point dit: «si l'on te frappe sur une joue, offre l'autre!» Garde le calendrier, et pour te prouver que je ne t'en veux point je vais t'offrir quelques autres objets qui ont appartenu à notre maîtresse. Oh! de petites pertintailles sans valeur, mais elles feront plaisir à Martine.

—Pourquoi me donner tout cela?

—Cela me rappellera l'époque où j'étais au couvent. Nous échangions souvent de minces bagatelles entre frères et cela rendait plus profondes nos liaisons.

—Tu as l'air de t'être plu au monastère. Pourquoi l'as-tu donc quitté?

Comme toujours Piedfin répondit:

—C'est un mystère.

Et yeux baissés, lèvres closes, il prit l'attitude d'un saint François d'Assises qu'il avait vu sculpté en bois et qu'il aimait à imiter.

—Viens! dit-il brusquement.

Ils allèrent dans la chambre de Piedfin. Le lit ressemblait à la couche d'un moine. A la muraille pendaient des rameaux, un bénitier, de petits miroirs, l'image d'un saint Sébastien au torse nu, à l'œil pâmé.

—Voici, dit Agathon.

Il sortit d'un tiroir une boucle de corset:

—Elle a servi trois fois.

Puis ce fut une navette à frivolité, un pot à oille, une houpette, un gland d'argent:

—Ce gland provient du costume de Vestale que portait Mme de Pompadour dans Baucis. C'est trop païen. Je ne veux pas garder cet attirail de diable.

Jasmin prit les riens que lui offrait le cuisinier et les porta au coffret qu'il fermait avec soin et où Martine elle-même ne pouvait jeter le moindre regard. Il baisa tous les objets comme il le faisait d'habitude, il sourit au soulier à talon violet, au gant de chevrotin, et rangea près d'eux les cadeaux de Piedfin. Il ferma la boîte et descendit au parc sans voir Agathon qui, retourné à la cuisine, s'y trouvait seul et dansait en faisant des signes de croix.

Quelques jours après le Roi vint avec Mme de Pompadour. Le ciel d'août dorait les cimes des arbres et au loin les blés. Les moulins tournaient. La Seine était paresseuse et le château de Bellevue semblait prêt à s'endormir parmi ses fleurs et ses statues. Mamert Cornet se trouvait du voyage. Il était costumé en piqueur de cerf et portait des gants de vénerie. Il se mêla aux domestiques. Agathon seul le reconnut.

—Le Roi est triste, dit un cocher qui avait conduit le carrosse du monarque. Dans chaque village il a demandé combien on avait depuis un mois creusé de tombes neuves. Il a peur de mourir.

—Dame, fit Agathon, à chacun son tour d'aller au ciel, au purgatoire ou en enfer! Mais le Roi est-il préoccupé de ces idées?

—Sa Majesté prédit que les mânes de Ravaillac se réveilleraient un jour et qu'elle mourrait comme Henri IV!

—Ceci est grave et il faut qu'on prenne des précautions, reprit
Agathon.

—Est-ce que le Roi s'est fait dire l'avenir? demanda quelqu'un.

—C'est notre maîtresse qui va chez la tireuse de cartes avec une verrue postiche et un faux nez, répliqua Flipotte!

On rit. Jasmin sortit. Il alla soigner les bêtes: le sapajou attaché par une chaîne d'acier à sa boule brillante, les perroquets verts et rouges avec lesquels se disputait Valère Loriot, tous les oiseaux rares que Mme de Pompadour fit peindre par Oudry, perchés sur un cerisier. Agathon Piedfin disparut avec Mamert Cornet du côté des goulettes. Ils parlaient mystérieusement et le marmiton désigna de loin au piqueur de cerfs certaines places sur les toits des communs du château.

Trois mois plus tard, vers la fin d'octobre l'intendant des domestiques,
Collin, vint trouver Buguet et lui dit d'un air ennuyé:

—J'ai une fâcheuse nouvelle à vous apprendre.

—Laquelle?

—Le Roi vous ordonne de quitter le château avec Martine.

—Quitter le château?

Jasmin devint blême. Ses jambes flageolèrent. Il dut s'appuyer à un orme.

—Oui, dit l'intendant. Et cela dans les deux jours. Sa Majesté s'apprête à venir et elle ne veut plus vous voir ici.

—Mais, s'écria Jasmin, le Roi n'est-il point satisfait de mon zèle?

—Oui!

—Je me lève avant le soleil!

—C'est vrai.

—Que puis-je faire de plus?

—Il ne s'agit pas de cela, murmura l'intendant.

—Ah! si je pouvais sacrifier mes nuits, me passer de sommeil et travailler toujours. Mais depuis que je suis ici je n'ai pas pris le temps d'aller revoir ma mère.

—Mon pauvre ami, ceci importe peu au Roi. Ce que j'ai à vous dire est difficile. Je sais combien vous êtes courageux et bon jardinier. Mais vous avez la tête folle, un caractère léger!

—La tête folle!

—Oui. Il est dans votre chambre un coffret et dans ce coffret, que vous croyez fermé à tous, se trouvent vingt objets que vous aller baiser.

Jasmin sursauta:

—Qui l'a vu?

—Oh! Ne niez pas. Vous avez été dénoncé. A la cour il faut craindre les envieux et se défier de son ombre! Il y a des gens qui savent prendre la couleur des murailles pour épier et qui voient à travers tout. On m'a fait monter sur le toit. Je vous ai vu ouvrir le coffret et je viens de confisquer les objets que vous portiez avec tant de passion à vos lèvres: ce papier paraphé, le soulier, le gant, le pot à oille, j'ai tout reconnu.

Jasmin était atterré.

—Un homme amoureux de votre façon peut, à ce qu'il fût expliqué à la police du Roi, devenir jaloux et dangereux. Le Roi redoute les gens dont il n'est pas sûr.

Buguet se prit la tête dans les mains:

—Ah! hurla-t-il. Quel démon est entré dans ma vie! Mais vous me rendez fou!

L'intendant s'apitoya:

—Oui, c'est bien malheureux.

—Martine se jettera aux pieds de la Marquise!

Elle lui dira la religion que j'ai pour sa personne, et comme je suis inoffensif! Elle lui dira que tout mon bonheur est de tailler ses arbres et faire pousser ses fleurs.

Collin haussa les épaules:

—Martine ne sera point entendue et ne reverra pas Mme la Marquise. Ici on n'enfreint pas les ordres. Ils sont formels. J'ai même mission de veiller à ce que vous ne séjourniez pas dans ce pays ni l'un ni l'autre.

—Malheureux que nous sommes! soupira sourdement Jasmin.

Il s'en fut affolé au fond d'un bosquet et là il pleura longtemps au milieu des feuilles mortes qui tombaient.

—Pauvre garçon! se dit l'intendant. Il n'a pas même demandé en sa candeur le nom du traître.

Au soir, Buguet se retrouva vis-à-vis de Martine, dans sa chambre. Le crépuscule éclairait tout d'une lueur grise. Derrière les arbres mi-dépouillés une barre cuivrée s'allongeait au ciel triste. Des corbeaux qui avaient été picorer dans la plaine de Billancourt regagnaient les bois de Meudon.

—Martine, dit doucement Buguet en retenant avec peine un sanglot.

—Jasmin?

—Sais-tu, Martine, ce qui est arrivé?

—Oui, Jasmin, je le sais. Piedfin est venu me le dire. Il avait l'air navré, le brave garçon!

—Il t'a dit que nous étions chassés?

—Oui.

—Que tu ne pourrais revoir la Marquise?

—Oui.

—Que nous devions nous éloigner tout de suite?

—Oui, Jasmin.

Buguet hésitait. Il jeta son chapeau sur le lit.

—Pauvre Martine, murmura-t-il.

Il embrassa sa femme sur la joue, et la pressa sur son cœur.

—Mon pauvre Jasmin, répliqua la soubrette.

Jasmin regarda par la lucarne le jardin désert où la nuit commençait à descendre. Le fleuriste poussait de profonds soupirs. Il s'approcha de sa femme et d'une voix tremblante:

—Tu sais pourquoi?

Martine baissa les yeux et murmura:

—Je le sais.

—Dieu!

—Oui, Piedfin me l'a rapporté. Mais ne crains rien. Il m'a affirmé que lui seul le savait parmi les gens, par un hasard divin, a-t-il ajouté.

—Alors pourquoi t'avoir fait cette peine, c'est lâche! Mais toi! O
Martine, Martine, tu dois me maudire!

—Non, Jasmin.

—Et tu ne me chasses pas, toi aussi!

—Je voudrais te reprendre entièrement, au contraire!

—Martine!

—Il y a longtemps que je savais tout.

—Tu dis?

—Depuis le premier jour, celui des vendanges, après la rencontre dans la forêt de Sénart, j'ai deviné qu'elle t'avait pris.

—Ah! Ce n'est pas possible!

—Oui, Jasmin.

Buguet avait le vertige comme si un abîme s'était creusé sous ses pieds.

—Et tu voulus de moi? s'écria-t-il.

—Je t'aimais tant! dit Martine doucement.

XIV

Le départ, deux jours après, fut des plus tristes. Le petit château, dans la lumière d'hiver, parut à Jasmin pâle comme le visage d'un mort. Le parc était en deuil, des corbeaux vinrent du bois de Boulogne battant des ailes vers Grenelle. A côté de Martine, Flipotte s'essuyait les yeux. Valère embrassa dix fois les époux. Les aides jardiniers se montrèrent navrés. Mais personne n'osait trop parler. On ne savait au juste pourquoi les Buguet partaient et nul ne voulait se compromettre. Agathon Piedfin fut le dernier de la maison que Jasmin aperçut. Le marmiton s'écria:

—Je prierai pour vous!

La barque, chargée de mannes, se détacha de la rive et bientôt Bellevue disparut dans le brouillard. Il sembla à Jasmin qu'on lui volait un morceau de lui-même, qu'une part de sa vie s'évanouissait et que plus jamais le soleil ne transpercerait les lourds nuages qui encombraient le ciel.

L'eau clapota à l'avant du bateau. Dans la campagne de Billancourt les labourés bruns s'estompaient derrière les buées. Chaillot montra à gauche ses villas trempées par les pluies, puis ce fut à droite, au fond de l'esplanade, l'hôtel des Invalides, solitaire dans la vaste plaine de Grenelle, avec la majestueuse façade de Mansard et le dôme à lanterne où l'or luttait avec la tristesse embrumée du ciel. Vis-à-vis, sur l'autre rive, autour d'un tapis de gazon, le Cours-la-Reine arrondissait en un cirque des rangées d'arbres où l'humidité noyait les dernières feuilles.

La barque s'arrêta au Pont-Royal. Jasmin et sa femme en descendirent et allèrent rue du Pot-de-Fer, chez un éperonnier avec lequel ils avaient lié des relations d'amitié à Bellevue, où il vendait aux piqueurs et aux gardes. Ils tombèrent au milieu d'une petite fête. La femme de l'éperonnier venait d'accoucher et les voisins accouraient avaler le coup de vin à la santé du poupon. Un potier d'étain était parrain et les parents avaient pris une perruquière pour marraine.

—Ainsi l'on pourra dire qu'il est né coiffé, fit le père.

Les Buguet furent reçus avec joie.

—Vous allez voir le petit! s'écria l'éperonnier. Il pèse déjà six livres! Une rôtisseuse de la famille nous offre une dinde qui pèse deux fois son poids pour le dîner de baptême! Vous la mangerez avec nous. Et nous irons, une fois n'est pas coutume, prendre des huîtres chez l'écaillière!

Jasmin soupira:

—Mon bon ami, nous partageons votre bonheur. Mais vraiment nous serions des trouble-fête! Nous partons demain avant l'aurore pour Boissise la Bertrand!

—Pour Boissise! Votre mère est malade?

—Nous ne sommes plus chez la marquise de Pompadour, dit Buguet.

—Vous n'êtes plus chez la Marquise!

L'artisan leva les bras au ciel.

—Je ne m'explique pas notre départ, raconta Buguet. On a rapporté je ne sais quoi à mon sujet et on m'a congédié sans vouloir m'entendre.

—Vraiment!

La révélation de Jasmin avait chassé le sourire de son hôte. Il bredouilla:

—Vous étiez heureux là. Et il n'y a pas moyen de rentrer?

—Oh! non! sanglota Martine.

—Diable!

L'éperonnier prit une bouteille.

—Mais cela ne nous empêchera point de boire à mon enfant. Il a nom
Nicolas-Daniel.

Le Parisien remplit les verres.

—A la santé de Nicolas-Daniel!

On but. Alors l'artisan, qui avait l'air embarrassé depuis l'aveu de
Jasmin, déclara:

—C'est vraiment fâcheux que vous soyez arrivés aujourd'hui. La sage-femme loge dans la chambre qui vous était destinée et la maison est pleine.

Buguet fut gêné:

—Oh! nous ne voudrions pas être importuns.

—En d'autres circonstances, nous vous recevrions comme des frères, affirma l'éperonnier. Mais aujourd'hui! Vous voyez ce que je suis occupé et ma femme est au lit!

—Nous nous en irons!

—Ah! pas sans avoir vu Nicolas-Daniel, protesta le jeune père.

Il alla prendre le nouveau-né, l'apporta vagissant, roulé dans une tavayolle:

—Il rit déjà!

Les Buguet regardaient le petit être rougeaud, aux chairs plissées, au nez épaté, qui crispait les poings dans la mousseline.

—Est-il joli! murmura Martine.

—On a dit qu'il me ressemblait, répliqua l'éperonnier.

Les Buguet allèrent loger dans une petite auberge dont le patron était de leur pays. Là ils n'avouèrent plus qu'ils avaient été chassés de Bellevue. Mais l'hôte, enflammé par quelques «topettes de sacré chien», parla de la favorite:

—Ici on l'appelle la coquine au Roi. Sa mère est morte de la vérole et voici l'épitaphe qu'on fit à cette maquerelle:

Ci-gît qui, sortant d'un fumier
Pour faire une fortune entière,
Vendit son honneur au fermier
Et sa fille au propriétaire.

Jasmin souffrait.

—Des contes, dit-il. Il y a des gens méchants.

Mais l'aubergiste insistait:

—Vous verrez, Buguet, le peuple se révoltera. La Marquise dilapide les fonds du pays à des futilités. Elle fait tournevirer de jolies filles par d'ignobles valets pour les fournir au Roi dans une petite maison bâtie sur l'ancien Parc aux Cerfs de Versailles. Elle compromet de toutes façons le Bien-Aimé, qui n'ose plus venir à Paris et donne ses fêtes à Versailles, à Bellevue, à Crécy, à Fontainebleau! Eh! Cela finira mal! Vous vivez au milieu des grandeurs, vous, mais dans ces affaires-là c'est l'opinion des poissardes, des charbonniers, des blanchisseuses, qui importe! Ah! Buguet, vous verrez un jour tout ce qui sortira des halles, des ateliers, des greniers et des caves pour s'en prendre aux rois et à leur sacrée bande! J'ai senti ça, moi, aux émeutes de mai. Et depuis lors cela bout toujours, dans le fond de la grande marmite!

—Peuh! vous écoutez trop les gens qui croient à tout et vous vous faites des idées noires!

—Des idées noires! Avez-vous vu déjà le peuple furieux? Non! Ah! Moi, j'ai frôlé des gaillards qui faisaient rage dans les rues et qui parlaient d'élever des barricades et de porter sur des piques les têtes des nobles!

—Vraiment!

—Ah! oui! C'était des crève-de-faim et des va-nus-pieds! Que voulez-vous, quand l'estomac crie et que les pieds saignent!

—Ils feraient un jour des choses pareilles?

—Ma foi, j'en ai bien peur!

Jasmin pâlit. Il vit une tête exsangue, terrible, le col rouge, au-dessus d'une canaille noire que dominaient des poings crispés.

—Pourvu que cela n'arrive pas, se dit-il. Malgré tout j'en mourrais aussi.

Le lendemain, au lever du soleil, Jasmin et Martine naviguaient dans le coche d'eau au long de la plaine de Juvisy. L'aube blafarde éclaira le chemin de halage, où pataugeaient les chevaux.

Sept ans auparavant, Jasmin, par une matinée de juin, avait voyagé là, plein d'espoir. Aujourd'hui il remontait la Seine l'âme navrée. Le rêve était brisé, les illusions étaient mortes, l'enchantement s'était évanoui. Il lui restait au cœur une blessure profonde qui lui fit bien mal lorsque le coche, ayant dépassé Champrosay, arriva en vue d'Étioles. Martine se cachait au fond de la cabine, n'osait regarder son mari. Jasmin poussa un grand soupir.

—Plus jamais! Plus jamais! dit-il en serrant les poings.

Cela pesait sur sa poitrine comme un poids de fer. En ce moment il crut que sa vie était terminée.

Corbeil apparut sous une averse. Le pont s'allongeait sans personne au dos de ses arches. Bientôt, à un tournant du fleuve, Jasmin aperçut dans le gris les coteaux du Coudray, avec l'endroit appelé la Demi-Lune, où les abbés de Mennecy avaient fait bâtir une sorte de donjon.

—Nous approchons de Boissise, pensa-t-il.

Et il se demanda ce qui l'attendait après une aussi longue absence. Une angoisse le saisit. Il lui sembla que le coche n'avançait plus. Déjà à Corbeil il avait prié un cavalier de sa connaissance qui regagnait Melun par la rive d'annoncer l'arrivée.

Le bateau doubla la tannerie de l'oncle Gillot. Tout était fermé. Puis ce fut Saint-Port, Saint-Assise. Vis-à-vis de Boissise-la-Bertrand, une barque stationnait au milieu du courant.

Un jeune homme s'y trouvait. Jasmin ne le reconnut pas d'abord. Puis, l'ayant dévisagé, il s'écria:

—Eloi Règneauciel!

C'était le premier amoureux d'Etiennette Lampalaire. Il venait aux nouvelles.

—Bonjour, Jasmin! Bonjour, Martine! disait-il en recevant les paquets qu'on lui passait du coche.

—Comment! c'est toi, petit? dit Martine. Comme ça te va de vieillir, ajouta-t-elle en sautant dans la barque.

—La mère Buguet n'est pas malade? demanda Jasmin anxieux, en s'installant au milieu des bagages.

—Malade, non. Mais l'âge lui pèse. Vous aurez peine à la reconnaître. J'aime mieux vous prévenir pour que vous n'ayez pas l'air de la trouver changée, ça lui ferait de la peine, et elle en a eu tout son saoul depuis que vous êtes partis.

Jasmin retint un sanglot.

—Passe-moi les rames, ça ira plus vite!

Chaque fois qu'il se penchait, d'un grand bond la barque se rapprochait de la rive.

Comme Martine ignorant le sort de Tiennette ne pouvait répondre aux questions du garçon, tous se taisaient lorsque la pointe de l'embarcation s'enfonça dans les joncs de la berge.

Sans se retourner, Jasmin escalada la rive, suivi de Martine qui avait confié son butin au passeur. Ils allaient sans rien voir que la maison: elle était presque méconnaissable avec ses volets clos, le pignon humide et le marronnier qui avait grandi, mal taillé, et s'emportait à la cime.

La mère Buguet apparut à la porte. D'une main elle s'appuyait sur un bâton, de l'autre elle se tenait au chambranle. De loin on lui voyait le front assombri, les orbites embrumées de tristesse, les joues pâles, d'une pâleur un peu verte, le dos voûté. Jasmin s'élança, franchit le jardinet, enfonçant dans la pourriture des feuilles mortes. La vieille pour lui tendre les bras s'accota au mur. Elle pleurait.

—Ne pleurez pas! Ne pleurez pas! supplia Jasmin. C'est pour toujours que nous revenons.

—Laisse, laisse, petit, ça fait du bien.

Une quinte de toux secoua la vieille. Quand elle fut calmée, elle s'assit, s'informa: étaient-ils contents? Pour elle il ne fallait pas abandonner leur place. Et tous ces beaux jardins que Jasmin avait faits là-bas? Ce devait être magnifique! Par contraste le sien allait bien le dégoûter! Tant qu'elle avait eu la force, elle l'avait entretenu, mais depuis deux ans, oui! c'était juste au départ de Tiennette que ça l'avait prise, comme une grande fatigue, l'ennui de vivre.

—Dame, ça se comprend, cette petite, elle me parlait de vous, elle ne voyait rien de mieux au monde et là-dessus on s'entendait. A force d'envier un bonheur pareil au vôtre, elle m'y faisait croire. Et maintenant, plus je vous regarde, plus je doute que vous soyez heureux! Les grands sont ingrats, bien souvent.

—Mais non, la Marquise a toujours été bonne. Malgré cela on ne peut être toute sa vie chez les autres, et puis nous en avions assez d'être loin de vous, dit affectueusement Martine.

—Oh! ma fille! C'est toi qui as eu la bonne idée de revenir! Et moi qui t'accusais de me l'avoir pris pour toujours. Dieu est juste! Il me semblait que j'avais mérité de vous revoir! Enfin! Enfin! Je suis bien heureuse!

Elle haletait; ses enfants furent effrayés. Sur leur conseil elle se mit au lit. A ce moment la tante Laïde Monneau entra sans frapper:

—Eh bien! Eh bien! En voilà une histoire! C'est comme ça qu'on revient sans prévenir le monde! Quand le garçon à Cancri m'a avertie, j'ai tressauté si fort sur ma chaise que ma chaufferette a culbuté. Au bout de sept ans! Revenir comme ça sans crier gare! Au risque de donner le coup de mort à cette pauvre Buguet! Enfin, puisque vous voilà, laissez-moi vous embrasser et vous regarder à mon aise!

La bavarde reprit:

—J'espère que ce n'est pas les mains vides que vous revenez? Vous devez pourtant avoir eu du tourment…. Ça se voit à votre mine…. Enfin! Si votre affaire est faite!

—Tante Laïde, interrompit doucement Martine, nous sommes assez de deux pour compter notre fortune. Là-dessus, laissons dormir la mère.

Elle sortit en affectant de marcher sur la pointe des pieds. Jasmin et
Laïde la suivirent.

Dehors une rumeur attira leur attention. Des villageois arrivaient aux nouvelles. Cancri le cordonnier portait sur sa tête frisée et grisonnante un des paquets de Jasmin. Euphémin Gourbillon suivait, le dos courbé sous une manne assez légère: il se déchargea de son fardeau, mais son échine ne se redressa point. Le joyeux dévot avait un nez rouge, les yeux éraillés, les joues bourgeonnées. Il souhaita le bon retour aux Buguet d'un air triste. Nicole Sansonnet vint. A un de ses bras devenus trop courts, elle tenait un panier rond où bâillaient des poissons sortant du vivier. Elle les apportait pour se faire une entrée.

—A Paris on n'en mange pas d'aussi frais, dit-elle. Mais à Bellevue ça doit être un plaisir! On les engraisse bien sûr! Aussi vous devez être difficiles! Mais si vous nous restez il faudra vous réhabituer aux petits poissons et aux petites gens!

—Ce n'est pas pour toi que tu parles, riposta Martine. Tes rotondités font honneur à ta marchandise!

Nicole minauda en serrant les lèvres. Un sale propos de Gourbillon la fit pouffer d'un large rire édenté, qui ouvrit un trou noir dans son visage.

Martine et Jasmin observaient avec tristesse les décrépitudes de leurs anciens voisins.

—Comme on devient!

Pourtant, en ce moment, la curiosité animait le visage de tous ces rustres et faisait luire leurs regards.