—Ah! oui il m'aime et un pareil amour ne s'en va pas ainsi!
La soubrette se désolait au milieu des ténèbres. Le silence de la nuit pesait sur sa poitrine. Elle songea à Mme d'Étioles, qui dormait sous des courtines de soie, comme une fée au repos.
—Ce qu'elle vous retourne un homme! se dit Martine! Sait-on ce qui peut arriver avec des femmes pareilles! Elle a ébloui un roi!
Il fallait se méfier! Mais que faire? Ah! tout d'abord quitter Étioles, ôter à Jasmin l'occasion d'y venir, aller retrouver le promis au village, revivre auprès de lui.
—Je veux être sa femme, affirma Martine. Et je le serai bientôt, car,
Boissise, je le forcerai bien à s'occuper de moi.
Elle battit le briquet, alluma une chandelle, prit une feuille de papier et commença une lettre à sa marraine, la tante Laïde Monneau:
Ma chère Marraine,
Un petit chez soi vaut mieux qu'un grand chez les autres. C'est ce que me disait hier la mère de Jasmin en me quittant. Comme je ne pouvais m'endormir cette nuit, j'ai pesé ses paroles: elles valent un bon conseil. Je le suivrai. Aussi bien je n'ai plus rien à apprendre ici. Je sais coudre, repasser, faire le ménage et soigner la toilette d'une grande dame. C'en est assez pour être la femme d'un jardinier. Si j'attendais encore j'en saurais trop. Comme tant d'autres je deviendrais ambitieuse et le bonheur que nous souhaitons, mon promis et moi, nous ferait pitié. Dès demain, si j'en trouve l'occasion, je préviendrai ma maîtresse. Elle est bonne, je lui dirai que je me fais vieille loin de mon galant, qu'il me tarde de me marier, que pour cela je ne me sens pas le courage d'attendre la fin de mon engagement qui tombe à la louée de la Saint-Jean l'an prochain. Si ma maîtresse a sous la main une chambrière pour me remplacer, c'est chose faite. Attendez-vous à me voir arriver un de ces matins. Comme vous ne voulez que mon bonheur, ma chère marraine, j'espère que vous ne contrarierez pas mes projets et que votre maison sera la mienne tant que je serai fille. Prévenez Jasmin et sa bonne mère afin qu'ils ne tombent pas de leur haut en me voyant arriver.
Votre filleule,
MARTINE BÉCOT.
Le lendemain, au lever du soleil, Martine donna sa missive à un coquaillier qui passait; contente de sa décision elle se sentit plus légère que la veille.
Avant dix heures, Mme d'Étioles la fit venir à sa toilette.
—Eh bien, Martine, le temps d'hier fut propice aux vendanges?
—Oh! oui, Madame, on dit que les futailles manqueront. Gourbillon le sacristain s'offre à boire le trop plein des cuvées.
—Une outre, ton homme d'église! Mais tu ne dis rien de ton amoureux?
La soubrette pensa défaillir. C'était le moment de parler.
—Ah! Madame, je pense qu'il est grand temps qu'on nous marie!
—Oui, vraiment! Te voilà bien pressée. Crains-tu pour ta taille? Je te croyais plus sage.
—Si ce n'est l'honneur, ce que pense madame me chagrinerait moins que ce qui arrive.
—Quoi donc?
—Jasmin en aime une autre!
La soubrette sanglota.
—Il te l'a dit?
—Lui-même l'ignore peut-être, mais moi je n'en doute point.
—Pauvre fille! Si tu l'aimes tant il faut l'éloigner de ta rivale. Qu'il entre ici comme jardinier! Tu le garderas à vue et tes attraits sont assez visibles pour le distraire. Et puis nous lui taillerons de la besogne. Compte sur moi. Allons, cesse de te rougir les yeux. Tu sais que je n'aime pas les visages chagrins autour de ma personne.
Martine se tut. Mais toute la journée elle songea à la bonté de Mme d'Étioles. Elle s'avoua qu'elle avait été injuste la veille à son égard. En somme, que pouvait la grande dame si Jasmin s'éprenait ainsi d'elle! Allait-on lui reprocher de dégager ce charme captivant qui séduisit jusqu'à Martine, car Martine serait triste si elle devait quitter sa maîtresse!
—On est si bien chez elle! Tout est plein de grâce. Les paroles sont douces. On entend de la musique tous les jours.
Martine regretta presque d'avoir écrit. Mais la lettre était déjà chez Laïde Monneau. Celle-ci arriva à Étioles le lendemain. Elle fit appeler Martine sur la route, après avoir comblé de grandes révérences le valet qui vint à la grille. Laïde avait une de ces figures cireuses et ridées de paysannes où l'âge ne marque plus. Son regard était dur.
—Sais-tu bien, dit-elle à Martine, qu'en lisant ton mot d'écrit j'ai cru que tu devenais folle? De mon temps il n'y avait que les filles prêtes à être colombes dans le pigeonnier d'une sage-femme pour être si pressées d'entrer en ménage! Aussi comme je te sais honnête et que pour la mémoire de ta sainte mère qui t'a confiée à mes soins je ne veux pas que tu donnes à jaser, j'ai pris sous mon bonnet de venir te trouver pour t'empêcher de faire un coup de tête dont tu te mordrais les ongles.
—Allons, allons, ma marraine, reprenez votre vent et dites-moi l'avis de Jasmin.
—Ah! ça, t'imagines-tu que je lui ai montré ta lettre à ce garçon? Ah bien! Ce n'aurait pas été long! Il aurait planté là sa bêche et son râteau pour venir te chercher. Un amoureux, ma fille, c'est un amoureux—tout ce que tu dis est bien dit, tout ce que tu fais est bien fait. Il ne voit que par tes yeux: à toi de ne point faire de bévue! Mais moi je ne me prête pas à tes turlutaines en te recevant dans ma maison qui te paraîtrait un taudis maintenant que tu as des habitudes de luxe.
—J'avais tant envie de rentrer au pays, et de me marier, murmura
Martine.
—Ta! Ta! Ta! Je fus ravaudeuse à Paris. Eh bien, si de but en blanc j'avais quitté mon tonneau pour demander à ma mère de me marier un mois après, elle m'aurait rabattu les coutures de façon à m'en ôter l'envie. Quand on n'a pas un sou vaillant, ma fille, et avec ça des habitudes grandioses, faut savoir d'abord amasser l'argent et avant tout remplir son esquipot de pistoles!
—Je vous obéirai, ma marraine, dit modestement Martine en baissant les yeux.
Pendant que la paysanne lui faisait la leçon, la fine soubrette avait conçu un plan pour sauver l'amour de Jasmin et elle le rumina plusieurs jours durant.
Martine se disait que jamais Buguet n'oserait parler de sa passion pour Mme d'Étioles. Il serait au service de la châtelaine, dans son jardin, que rien n'en pourrait transpirer. Elle devinait au surplus les ambitions de sa maîtresse et savait que cette intrigante n'était point femme à prêter attention à un jardinier:
—C'est comme si au fond d'une cave on brûlait des chandelles pour une étoile!
Martine soupira pourtant:
—Plus jamais ce ne sera comme avant. Il y aura toujours celle-là entre nous.
Il valait mieux que l'intruse fût Mme d'Étioles. Martine n'en souffrait pas moins dans son affection pour Jasmin. Elle s'apercevait de la profondeur de cet amour. Ne pas devenir la femme de Buguet, ça la tuerait! Elle l'aimait malgré tout et de toutes ses forces. Jasmin était sa joie, son rêve, sa vie! Il lui fallait les baisers de Jasmin, il lui fallait ses caresses! Elle avait grandi avec cet espoir et cet espoir prenait tout son cœur!
Ah! jadis le garçon était distrait, trop peu chaleureux et Martine l'eût jugé maintefois indifférent si elle n'avait connu à fond son caractère. Trop souvent le baiser désiré se faisait attendre! Jasmin était calme. Et voilà que Mme d'Étioles avait bouleversé tout cela d'un coup! Martine n'avait plus reconnu son amoureux dans ce jardinier tour à tour boudeur et charmant, violent ou doux, fuyant sa compagne après le repas et lui prodiguant au départ des baisers qu'elle sentait encore!
—Pour ramener Jasmin, je veux ressembler le plus possible à ma maîtresse, se dit la soubrette. On peut se faire pareille à une autre. Quand Mme d'Étioles se grime pour jouer la comédie à Chantemerle, chez Mme de Villemer, elle prend parfois la physionomie de certaines personnes dont la compagnie veut rire.
Martine projeta même d'user de Mme d'Étioles auprès de Jasmin, en lui parlant d'elle, en arrivant embaumée de son parfum, en répétant ses paroles. Jeu cruel pour Martine! Jeu dangereux! Mais la soubrette, attachée à la grande dame par son affection et par la volonté de sa marraine, s'exaltait à l'idée de cette lutte amoureuse et savourait à l'avance les baisers plus profonds et plus fous de Buguet.
III
Quinze jours après Jasmin bêchait ses plates-bandes. Bien qu'on fût en octobre, il gelait blanc. Le jardinier se demandait s'il laisserait ses «tard-fleuries» orner le verger de leurs balles rouges. Ces pommes réjouissaient les yeux: tout n'était pas mort tant qu'elles pendaient aux branches! Mais, hélas! avant-courrières des premiers froids, les mésanges charbonnières s'abattaient sur les arbres et perçaient les brouillards de leurs cris aigus.
—L'hiver sera précoce et rude, se dit Jasmin. Les oignons ont triple pelure: cela ne trompe jamais.
Aussi le brave garçon se hâte de retourner la terre pendant qu'elle se laisse entamer par la bêche. Après, qu'il gèle à pierre fendre! Tant mieux! Cela détruit les larves et préserve des vers blancs, ces ennemis des fraises et des salades printanières.
En attendant, pour remplacer le vide laissé par les dahlias disparus, Jasmin repique les pieds de réséda et ceux de véronique: avec les chrysanthèmes et les roses de Bengale, ils forment l'arrière-garde de la flore des jardins.
A vrai dire, ces plantes ne lui importent guère. Jasmin les cultive pour la pratique: au fond, il les trouve rustaudes, surtout la véronique avec ses thyrses violets: elle fait songer aux petites vieilles qui hantent l'ombre des églises. Les chrysanthèmes, plus rares, ornent les tombes au jour des morts.
Prenant une touffe de réséda, Buguet est sensible à sa bouffée bon odorante: elle lui rappelle Christine la berlue, une laideronne qui lui apprit l'amour lorsqu'il avait seize ans: quand il la retrouvait dans une grange, il fermait les yeux pour ne pas la voir, tandis qu'il humait en un baiser obscur l'haleine parfumée de la paysanne.
Depuis les vendanges, Jasmin travaille avec acharnement. Déjà ses coffres sont en place; les épinards semés dans les vieilles couches à melons arriveront les premiers au marché et la planche d'oseille couverte de paille donnera de jeunes feuilles tout l'hiver pour les bouillons aux herbes. Jasmin a aussi détaché les œilletons des artichauts, et terminé les semis de laitue et de romaine.
Aujourd'hui il attend Vincent Ligouy pour débarrasser les arbres de leur bois mort. Le vagabond escalade le petit mur du jardin.
—Pourquoi n'entres-tu point par la porte? lui demande Buguet.
Ligouy préfère risquer une entorse plutôt que d'affronter des coups de fourche promis par les gars du village.
—Puisque tu grimpes si bien, dit Buguet, monte dans ce catillac et rabats les pousses qui s'emportent à la cime!
Ligouy se dirige dans les branchages, avec des gestes de grand singe. Il quitte bientôt le poirier pour un abricotier en plein vent, qu'il nettoie avec autant d'adresse.
Au soir la mère Buguet vint voir la besogne accomplie. Le jardin se trouvait rajeuni.
—Bien sûr, dit-elle, le diable y a donné un coup de main!
Aussi malgré Jasmin, qui voulait que Ligouy soupât avec eux, la ménagère donna au va-nus-pieds une tranche de bœuf bouilli dans une miche de pain et elle le renvoya en payant sa journée.
Ligouy s'en alla par où il était venu. Arrivé dans la plaine, il chanta.
Jasmin écouta sa chanson qui montait vers les premières étoiles.
Lorsque Jasmin rentra, sa mère eut un soupir de soulagement:
—Ah! te voilà, dit-elle. J'avais peur que l'idée te vînt d'accompagner ce sorcier à travers champs. M'est avis, mon garçon, que tu ferais bien de ne pas l'attirer ici. Nous sommes heureux. Ce n'est pas la peine que le mauvais sort pénètre chez nous à ses trousses! Les langues ont déjà assez marché depuis que tu l'embauches!
—Allons, mère, tu sais bien que je ne m'occupe pas des autres! Pourvu que je te voie soigner tes lapins, tes poules et ton gars, rien ne manque à mon bonheur.
—En attendant le reste!
—Quel reste?
—Que tu te maries un jour!
—Ah! oui.
Et Jasmin ajouta:
—Mon père le jour de ses noces a planté un sorbier pour les oiseaux. J'élèverai, le jour des miennes, devant ma maison, un abri pour ceux qui vont par les routes et n'ont pas un sol.
—Encore des idées saugrenues! Où ça te mènera-t-il?
—Que veux-tu, ma mère! J'ai entendu souvent dire que le peuple est bien malheureux. Tous les villages ne sont pas avantagés comme le nôtre, qui est près de Melun, de Corbeil, et à portée des grands châteaux de Vaux-Pralin, d'Étioles, de Fleury-en-Bière, de Courance et voire de Fontainebleau! Les nobles ne nous pressurent point. Notre coin est béni, ma mère, et nous en devons de la reconnaissance à Dieu et au roi! Sais-tu qu'il y a dans la Bourgogne des vignerons réduits à demander l'aumône? Les gens de Limousin et d'Auvergne, à ce que m'a dit un ramona, vont servir de manœuvres en Espagne pour rapporter un peu d'argent à leur famille! Certains riverains de la Marne (j'en connais) n'ont pas trois sols par jour et couchent sur de la paille.
—Que Dieu les aide! soupira la Buguet.
—Oui, conclut Jasmin, nous sommes, nous, du peuple gras, comme les ouvriers du premier ordre, ainsi qu'on appelle à Paris les orfèvres et autres fins artisans!
—Gras! s'écria la Buguet d'un air ironique.
—Certes! Le menu peuple se nourrit souvent de pain trempé, d'eau salée et ne mange de chair que le mardi gras, le jour de Pâques, à la fête patronale et lorsqu'on va au pressoir pour le maître!
Le souper fut maussade.
Sa purée de pois ingurgitée, Jasmin posa la chandelle sur la cheminée, attisa le feu et alla prendre dans le vieux bahut deux gros livres. Ils étaient reliés en cuir avec une tranche rouge. Ces bouquins, intitulés: Instructions pour les jardins fruitiers et potagers, par feu M. de La Quintinye, directeur de tous les jardins fruitiers et potagers du Roy édités à Paris chez Claude Barbin, sur le second, perron de la Sainte Chapelle, avec privilège de Sa Majesté, avaient été donnés au père de Jasmin par un prince. On admirait en tête du premier tome un beau portrait gravé de M. de La Quintinye: avec son rabat de dentelles, son abondante perruque, sa grande figure ovale au nez impérieux, il paraissait vraiment noble. Chaque fois que Jasmin ouvrait le livre il regrettait de ne pas avoir pareil maître: il se voyait avec lui contournant un boulingrin d'herbe verte et courte à la façon anglaise; ils allaient béquiller dans une caisse d'oranger, tracer la ligne d'une avenue ou diriger des pêchers en espalier sur des treillis d'échalas taillés dans l'érable, le long des murs où paradaient des vases de marbre. A défaut du maître, Jasmin se contentait des livres. Il se promenait ravi dans le plan du jardin potager du Roi, à Versailles, errait en idée de la figuerie au parterre de fraises, s'arrêtant sous la voûte où l'on serre les racines, les artichauts et les choux-fleurs pendant l'hiver; il longeait la prunelaye, marquait la place des cerises précoces, des pêches chevreuses.
Alors il tournait les pages et relisait les maximes de jardinage. Il apprenait les manières de soigner depuis les cuisse-madame et les salviatis, qui sont poires d'été, jusqu'aux beurrés, aux bergamotes, qui sont d'automne, et aux ambrettes et bons-chrétiens, qui sont d'hiver.
Curieux de choses plus profondes, Jasmin s'attardait dans le tome deuxième à des discours intitulés: «réflexions sur quelques parties de l'agriculture.» Ils étaient précédés d'une gravure sur cuivre où l'on voyait, dans un parc spacieux agrémenté d'arcades, des jardiniers à longs cheveux et chapeaux de feutre, à longs habits et à longs bas, planter des arbres avec un air cérémonieux qui plaisait à Buguet. Dans le texte M. de La Quintinye dissertait avec autorité sur la botanique, s'occupait de l'origine et de l'action des racines, émettait ses idées sur la nature de la sève, constatant qu'elle devient puante dans l'oignon et l'absinthe, odoriférante dans la jonquille, poison dans l'aconit, contre-poison dans la rhubarbe. Phénomènes déconcertants, si l'on songe que, d'autre part, les figues donnent du lait, les marronniers d'Inde de l'huile, et que les vignes font le vin! Buguet s'émerveillait avec M. de La Quintinye.
Le jardinier était enchanté par le traité de la culture des orangers. Il savait les façons de semer, d'arroser, d'encaisser, et celle de chauffer les serres. Il connaissait les propriétés des petites oranges de Chine et de Portugal, celle des Riche-dépouille et des bigarades. En lisant ces choses, il se rappelait ce qu'il avait entendu dire d'orangers célèbres: à Versailles celui qu'on appelle le grand Bourbon fut saisi avec les meubles du Connétable et vendu. C'était le plus bel arbre qu'il y eût en France et il avait soixante-dix ans. A l'époque de Jasmin il vivait encore, ce qui lui faisait trois siècles. A Fontainebleau on voyait des orangers plus vieux que les carpes aux bagues d'or, et déjà splendides au temps du roi François Ier!
Jasmin rêvait de fleurs aux arômes musqués, aux blancheurs nuptiales, de balles d'or auxquelles il mêlait les cuivres pâles des limons et des citronniers. Il s'étourdissait en pensée avec des parfums et des couleurs, mariait les vermeils aux verts sombres des feuilles, faisait éclater des jaunes. La cervelle en fête, il lui arrivait de chanter à la lueur des oribus, dans l'humble salle où régnait une odeur de lard grillé.
Ce soir-là Jasmin continua sa lecture très tard. Vers dix heures la mère
Buguet alluma sa chandelle et se retira d'un air grognon:
—Tu ne te couches pas, Jasmin?
—Point encore!
—Ah! tu vas devenir savant!
Lorsqu'il fut seul, Jasmin ferma les livres et les remit en place, songeant aux jardins fruitiers alors renommés, ceux de Versailles, de Saint-Cloud, de Meudon, de Sceaux, de Chantilly, aux grands Mécènes des horticulteurs, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, et monseigneur le duc d'Orléans défunt. Il feuilleta quelques gravures éditées par le sieur Mariette et qui se trouvaient dans le bahut. Elles représentaient, pour les jardins de plaisance et de propreté, des parterres de broderie et des parterres de compartiment où le dessin, se répète par symétrie. Jasmin jeta un coup d'œil aux rinceaux, aux fleurons, aux palmettes, aux coquilles de gazon, vit les caprices enroulants du buis, les fonds de sable blanc et rouge, ceux de machefer. Et il se demanda s'il aurait le bonheur de tracer, piquer et soigner d'aussi resplendissants tapis.
Il soupira et avant de se mettre au lit alla contempler la voûte étoilée. Il aimait le ciel. Les grandes clartés de l'univers lui paraissaient veiller sur les plantes endormies et garder pendant l'hiver l'âme des fleurs absentes. Cette fois l'immense désert peuplé d'astres lui sembla en fête. Une robe rose balayait la voie lactée.
—Encore elle! J'ai beau travailler dur, je la retrouve partout!
Il rentra, s'assit et se dit qu'il avait bien de la peine. S'il lisait des livres de jardinage, Mme d'Étioles se glissait près des buis et des parterres et il se voyait à ses pieds, une rose à la main. Il rêvait d'elle pendant son sommeil, la rencontrait le long des palissades de jardins, avec sa robe soyeuse, ses mouches, son éventail, devant un rideau de verdure que des papillons quittaient. A la vue de Jasmin, elle souriait comme au Roi. Il s'approchait, elle lui offrait ses seins. Une nuit elle lui apparut au milieu de cascades; c'était une des nymphes en marbre de Vaux-Pralin qui avait pris ses traits: elle s'avançait nue à travers les champignons d'eau, chantant un air très doux.
Tentations du diable! Buguet est le jouet de chimères!
Il se frappe le front:
—Tu n'as pas le droit de penser à Mme d'Étioles. Tu es fils de paysan,
Jasmin!
Le jardinier se croit coupable d'une sorte de sacrilège, d'un attentat amoureux envers Mme d'Étioles. Il n'oserait au soleil soutenir son regard et il la baise et la caresse en pensée! Ah! si la terre, la confidente de ses espoirs, voulait le sauver! S'il pouvait, dans les sillons refroidis, semer les gouttes de son sang pour y faire éclore son délire en fleurs plus rouges que l'œillet, plus charnelles que la grenade! Mais la terre est sourde, et la terre boirait le sang et ne rendrait pas la paix au cœur de Jasmin!
—Il faut pourtant se faire une raison, dit le fleuriste.
Mais le peut-il? Il mourrait s'il devait ne plus revoir Mme d'Étioles. Il vit avec la secrète pensée de la rencontrer encore. La scène de la forêt passe devant ses yeux: il sent toujours le regard changeant de la noble dame se poser sur lui, il se rappelle la pression de sa main, quand il l'a relevée. Plusieurs fois en une course haletante à travers le pays Jasmin est retourné au pied de l'arbre sous lequel il a déposé la fée: il s'y assied, écoute le murmure des feuilles et pour mieux revoir baisse les paupières. Un matin il a cru aller jusqu'à Étioles. Il a résisté, mais la lutte a été si forte qu'il était brisé comme s'il avait déraciné un chêne. Et puis à Étioles il eût rencontré Martine!
Martine!
Ce nom tinte dans les pensées de Jasmin. Il songe à la jolie soubrette. Elle l'aime, elle. Martine est douce, elle est bonne. Elle serait la compagne désirable, l'amie sûre et complaisante. Brave petit cœur! Quand Martine lève les yeux vers Jasmin, que d'amour humble et dévoué il y découvre! Si la pauvrette savait le tourment qui ravage son promis!
—Ça la ferait mourir!
Et dans une prière fervente, pleine de tendresse, interrompue par des sanglots, Jasmin supplie Martine, l'amoureuse de son enfance et de sa jeunesse d'exorciser l'intruse et de reprendre dans son cœur la place qu'elle occupait seule. Il la supplie, se jette en pensée à ses genoux, et cherche la coulée balsamique et lénifiante des regards de la villageoise.
Tout à coup il se lève, ricane:
—Martine n'y peut rien!
Mais il essaya cependant de puiser au fond de sa nature une de ces forces qui permettent à certains de maîtriser leur passion. Il chérissait les roses sans qu'elles lui parlassent, il adorait les astres sans pouvoir en approcher. A celle qui imposait au fond de lui son image ne pouvait-il consacrer pareil amour? Ne pouvait-il, pour la paix de son âme, en faire une étoile, une fleur éternelle, une reine sacrée? Il lui enverrait ses plus belles tulipes, comme des gobelets précieux où elle verserait quelques-uns de ses regards. Il lui tisserait des guirlandes de Bengale ainsi qu'à une statue. Il irait la revoir, il irait près d'elle, en humble, car il fallait qu'il la revît! Mais Dieu! il tuerait sa folie!
IV
Noël arriva sans bruit les pieds dans la neige. Si les cloches n'eussent sonné pour sa venue, on ne lui eût pas ouvert plus qu'au vagabond qui sort de la forêt.
Depuis huit jours chaque matin Buguet à grands coups de balai éloignait de la maison le froid tapis qui menaçait d'intercepter l'entrée: cela fit un rempart qui empêcha le vent de hurler sous la porte.
Le village paraissait fier de ses lucarnes encadrées de frimas, du collier des pignons, des capuches des cheminées. Le clocher prenait un beau ton jaune et le coq emmitouflé eut l'air d'une petite bête sans tache.
Au loin les coteaux s'élevaient scintillants. Le fleuve roulait une eau grossie par les glaçons.
Vers dix heures, la veille de Noël, le ciel rayonna.
Depuis le matin Etiennette Lampalaire était chez les Buguet, aidant au ménage. Agile elle fit d'une vieille bassinoire de cuivre un vrai soleil, et de la poêle à crêpes, toujours enduite de graisse et qui ne servait qu'à la Chandeleur, une lune qu'elle pendit à un clou de la grande cheminée: l'intérieur noir fut éclairé.
Martine avait promis de venir le soir et de passer le jour de fête à
Boissise.
L'après-midi Tiennette pluma l'oie. Elle n'avait pas coupé le cou à la bête: la plume étant son profit, elle la voulait «vive». Bien que ce fût pitié d'entendre crier l'oiseau, la fillette chantait en faisant à pleines mains neiger le duvet dans le creux de son giron.
Quand le ventre de l'oie apparut gras et blanc entre les ailes battantes, les cheveux noirs de Tiennette étaient poudrés comme ceux d'une marquise. Jasmin lui en fit compliment. La fillette n'y prit point garde; c'était le moment où elle serrait entre ses genoux sa victime pour lui ouvrir la gorge. Le sang coula.
Dégoûté Jasmin partit.
—Grand capon! Tu ne tourneras pas le dos quand je l'apporterai à table!
A la nuit tombante Laïde Monneau arriva, avec sous le bras une corbeille couverte d'un torchon.
—Eh bien? Et Martine?
—La pauvrette! Elle a fait dire à mon frère Rémy, au marché de Corbeil, qu'il ne fallait pas l'attendre. Il y a fête au château. Voici un petit mot qui en dira plus long.
Jasmin prit le papier: il était satiné, plié avec soin et un pain à cacheter donnait un air candide à sa coquetterie. Buguet l'ouvrit: un parfum émut le jeune homme.
—On dirait qu'elle en a versé une goutte à dessein!
Il lut. L'écriture jadis si maladroite s'allégeait, devenait courante.
—Elle écrit comme doit écrire sa maîtresse, se dit le jardinier.
La missive trembla dans sa main.
Laïde Monneau, la mère Buguet et Tiennette épiaient les nouvelles dans les yeux de Jasmin.
Hardie, la Monneau insinua:
—Eh bien, mon gars, te v'là plus troublé qu'une pucelle qui rencontre un grenadier dans un chemin creux!
—Non, je suis seulement déçu. Mais ce n'est que partie remise! Martine viendra tirer les rois!… Ma mère, elle, vous envoie ses respects, et le bonjour à tous!
—En attendant, dit la tante Monneau, découvrant la corbeille, voilà des saucisses pour vous aider à patienter! Et je vous prédis que ce sera à s'en lécher les doigts! Quel cochon! Il pesait cent vingt! Et depuis trois mois par tous les temps j'allais lui ramasser des glands—que j'en ai les reins cassés!—il ne mangeait que cela! Ah! C'est qu'il avait la chair plus ferme que du marbre, le pauvre goret!
—C'est dommage que Martine ne vienne pas, déclara Tiennette, j'aurais chanté des noëls. J'en sais de nouveaux, que j'ai appris à la ferme d'Eloi Règneauciel.
—Tu chanteras tes noëls, petite, dit la mère Buguet. Et nous reprendrons le refrain.
Puis elle ouvrit la porte et regarda l'espace:
—Pourvu que la neige n'empêche pas Gillot et sa femme de se mettre en route! Ils devaient arriver avant la nuit et on n'y voit plus! Allume les chandelles, petite, ce sera plus gai!
Tiennette mit sur la table deux chandeliers brillants et une paire de mouchettes.
Les chandelles mêlèrent aux éclats fantasques du foyer une lueur plus calme, qui inonda jusqu'aux recoins des poutres et illumina les salières d'étain.
Tiennette flamba l'oie, puis elle la mit, le ventre ouvert, devant la mère Buguet; celle-ci bourra la bête des marrons qu'elle tirait de la cendre et épluchait.
A ce moment la porte s'ouvrit et les Gillot firent leur entrée.
—Ah! Vous sentez le froid! dit Jasmin en les embrassant.
Il sortit pour remiser la voiture sous le hangar et attacher le cheval à l'écurie. Cette besogne faite, il se lava les mains dans la neige; après les avoir essuyées avec soin, il prit dans sa pochette la lettre de Martine: il la porta à ses lèvres, en aspira l'odeur. Puis, à la clarté de la lanterne pendue au-dessus de la crèche, il la relut plusieurs fois.
Quand il rentra dans la salle, l'oie était exposée au feu. Tiennette tournait la broche en chantant un noël. Tout en se chauffant les mains et se séchant les pieds, les Gillot, dont les vêtements fumaient, accompagnaient de leur bourdonnement fêlé la voix de la fillette:
Laissez paître vos bêtes,
Pastoureaux, par monts et par vaux,
Laissez paître vos bêtes
Et venez chanter Nau!
A ce moment un tison roula dans le plat où tombait la graisse et y mit le feu.
—Ah! Jasmin, s'écria Tiennette, je suis cuite d'un côté, viens prendre ma place.
Gillot avec les pincettes avait replacé la malencontreuse bûche qui, imbibée de sauce, flamba en pétillant.
Tiennette reprit:
J'ai ouï chanter le rossignol
Qui chantait un chant si nouveau
Si haut, si beau,
Si résonneau;
Il me rompait la tête
Tant il prêchait et caquetait;
Adonc pris ma houlette
Pour aller voir Nollet.
La mère Buguet interrompit, en disant à Jasmin:
—Allons, petit gars, ne tourne pas si vite! Laisse-la se dorer un peu! Là! Arrête entre les cuisses, que la flamme pénètre! C'est jamais assez cuit à cet endroit! Et puis il ne faut pas que ça t'empêche de chanter avec les autres! En voilà un garçon qui ne sait pas faire deux choses à la fois!
—Ah! ben! reprit Laïde Monneau, c'est pas comme défunt mon homme! Il savait me battre sans quitter son verre! Avec ça il avait de longues jambes! Si j'évitais le coup de poing, j'attrapais le coup de pied!
—Allons! Allons! interrompit la mère Buguet, laissons les morts tranquilles.
Tiennette continua:
Je m'enquis au berger Nollet:
As-tu ouï rossignolet
Tant joliet
Qui gringottait
Là-haut sur une épine?
Ah! oui, dit-il, je l'ai ouï;
J'en ai pris ma buccine
Et m'en suis réjoui.
—L'oie fume! Elle est cuite! dit la mère Buguet.
Elle ôta la broche, et tandis qu'on apprêtait la table, sur laquelle Gillot posa trois bouteilles de vin qu'il avait apportées, Tiennette continua à chanter:
Courûmes de telle roideur
Pour voir notre doux rédempteur
Et créateur
Et formateur!
Il avait (Dieu le saiche)
De linceux assez grand besoin.
Il gisait dans la crèche
Sur un bouleau de foin.
Point ne laissâmes de gaudir;
Je lui donnai une brebis
Au petit fils;
Une mauvis;
Lui donna Péronnette,
Margot lui a donné du lait.
Tout plein une écuellette
Couverte d'un volet.
—La belle table! s'écria Gillot.
Les deux chandelles mettaient des taches claires sur la nappe bise où reposaient les couverts. Quelques gobelets d'étain accrochaient les éclats rouges du foyer. Au milieu l'oie se prélassait, juteuse, dorée ou rousse, tendant ses cuisses croustillantes sur un plat de faïence brune à fond jaune.
—Si nous allumions une troisième chandelle? demanda Jasmin.
—Cela porte malheur! s'écria la mère Buguet.
—Asseyons-nous, conclut Gillot.
Il ajouta clignant de l'œil:
—C'est toujours avec un plaisir nouveau que l'on se met à table!
Et se penchant vers son neveu:
—Dommage que Martine manque à la fête!
—Oui, dit Laïde Monneau, Mlle Bécot aime une table bien servie et les couverts sur une nappe! Assise auprès de son galant, elle aurait fait ses belles manières! Car il n'y a pas à dire, depuis qu'elle travaille au château, ce n'est plus la même!
—Elle est bien mieux, affirma résolument Tiennette, n'est-ce pas,
Jasmin?
La Buguet avait fini de découper:
—Qui veut le croupion?
—Si cela ne fait envie à personne, insinua la tante Monneau, j'aime le grassouillet! Mais ça ne m'empêchera pas de dire que Martine a plutôt l'air d'une marquise que d'une future jardinière.
—D'une marquise!
On protesta.
—Eh, oui, reprit Laïde. Il m'est revenu que Martine singeait les manières de sa maîtresse. Et cela depuis que je lui fis visite! A ce moment elle voulait quitter sa condition! Aujourd'hui elle minaude comme Mme d'Étioles! Ah! la jeunesse! la jeunesse!
—On peut trouver plus mauvais exemple, hasarda Tiennette.
—Oui, s'exclama Laïde, mais quand on veut péter plus haut que son cul, ma fille, on se fait un trou dans le dos!
Tiennette pouffa de rire.
—Pourtant, reprit Laïde Monneau en grignotant son croupion, imiter la maîtresse est le moindre défaut des soubrettes! J'en ai connu quand j'étais ravaudeuse à Paris! Les plus jolies se parent comme leur dame. Elles se fourrent de la poudre et du fard à tire-larigot, qu'elles ont des joues comme des roues de carrosse, et c'est des vrais canards pour barboter dans l'eau de lavande. Elles recueillent les demises, et ces donzelles, ma foi! falbalassent leurs jupes! J'en ai vu! J'en ai vu! Il est vrai, ce n'est pas de ces graillons qui ne savent que faire le lit, vider le pot, torcher les marmots! Ah! non! faut placer les mouches, et les mouches ça se place plus difficilement sur un visage…
—Que sur un…, interrompit espièglement Tiennette.
La Buguet lui mit la main sur la bouche, et Laïde continua:
—Qu'un emplâtre sur une jambe. Puis, faut savoir monter une blonde, emplir un pot-pourri et, ma foi! jouer la comédie avec un financier!
Laïde Monneau demanda un haut de cuisse, puis elle reprit:
—Nonobstant on parle fort à Étioles des dernières robes de Martine et de ses nouveaux souliers qui viennent de Paris. Ceux de la boutique de Saint-Crépin de Corbeil ne valent donc plus rien!
—Pour sûr qu'elle pourrait se contenter des souliers de Corbeil, dit la mère Buguet.
—On dit même qu'elle se farde. Mais ce n'est pas vrai, dans notre famille! Moi je ne connais qu'un onguent, celui fait de bouse et de toile d'araignées qui mûrit les abcès! Ah! Martine ne veut plus sentir la vache! Nous devons la dégoûter! Dame! Elever des cochons ou soigner le bidet d'une marquise, c'est point la même affaire!
—Le bidet d'une marquise, c'est-il son cheval? demanda Tiennette.
—A peu près, répondit Laïde d'un air pincé et important.
Jasmin impatienté frappait avec sa cuiller sur la nappe.
Un peu avant minuit les cloches sonnèrent.
—C'est le moment d'aller à la messe, dit la tante Gillot en réveillant son homme, qui avait fini par sommeiller auprès du feu.
—Ah! fit le tanneur en se frottant les yeux, voici passés les plus doux instants de Noël.
—Païen! répliqua sa femme. Tu attireras sur nous le feu du ciel! Tiens!
Voilà qu'on sonne pour la deuxième fois.
On sortit. Les petits sabots de Tiennette furent les premiers qui laissèrent leur empreinte sur la neige. Derrière marchait la tante Monneau: elle tenait une lanterne dont la lueur par cette blanche nuitée paraissait rouge et brumeuse.
Le clocher envoyait des notes argentines à travers le pays silencieux que réveillaient seuls quelques sifflements de la bise dans le marronnier d'Inde ou le murmure de la Seine, qui se gonflait.
Cependant les portes s'ouvraient, lançant un rai de lumière, comme une baguette d'or qui s'élargissait aux chemins couverts d'hermine. Des groupes noirs sortaient des masures. Du côté de Boissette, le village voisin, on entendit des voix:
Oh! Oh! troupe gentille
L'astre nous a quittés:
C'est donc ici la ville
Où est la majesté.
Je crois que l'on appelle
Jérusalem la belle;
Demandons bien et beau
Où est ce roi nouveau!
Tous les paroissiens songeaient à Jésus couché sur la paille, aux vieux bergers, aux rois mages. Euphémin Gourbillon allumait, sur le grand autel de l'église, dix chandelles autour d'un bambin en cire qui levait les bras dans une crêche. Le petit orgue à travers la nuit se mit à chanter comme un pauvre en fête.
Ce fut Etiennette qui la veille des Roys vint pétrir la galette. Elle n'épargna ni le beurre, ni les œufs; après avoir aminci la pâte, qui devint fine comme un linge sous le rouleau de buis, elle la replia quatre fois sur elle-même et la laissa passer la nuit ainsi pour qu'elle fût feuilletée et légère.
Le lendemain dès l'aube elle acheva sa besogne. Elle fit de la pâte une grande lune, qu'elle guillocha avec symétrie après y avoir introduit la plus belle des fèves.
Pendant ce temps Jasmin chauffait le four avec des fagots qui pétillèrent comme un rire dans la grande bouche ouverte. La Buguet voulut enfourner elle-même la galette, ainsi qu'une rouelle de veau.
Etiennette mit quatre couverts sur la nappe bise, dont elle avait respecté les plis. Jasmin apporta un bouquet d'ellébores.
—L'heure avance, fit remarquer Tiennette, et la cuisine commence à sentir bon! Martine ne tardera pas à venir.
—Je vais au-devant d'elle! dit Buguet.
—Ne baguenaude pas en route!
Le jardinier n'avait pas fait cent pas qu'il aperçut une charrette bâchée de vert-pomme. Il la reconnut pour celle de Nicole Sansonnet. Elle arrivait cahin-caha. Buguet pressa le pas. Il vit que le bidet, cinglé de coups de fouet, allait plus vite.
Puis une petite tête toute rose, encapuchonnée dans une mante, sortit de l'ombre verte. Une voix cria:
—Bonjour, Jasmin!
C'était Martine. Buguet s'approcha.
—Monte, Jasmin, tu n'es pas de trop, dit la Sansonnet.
—Non, non, merci! cria Martine en sautant légère dans les bras de son galant, qu'elle baisa sur les deux joues:
—J'aime me dégourdir les jambes!
—Ah oui! répliqua Nicole. Il vaut mieux n'être que deux.
Elle fit claquer son fouet et trotter sa bête.
—Pouah! dit Martine en secouant sa cotte avec un air précieux que Jasmin ne lui avait pas encore vu, ce n'était pas la peine de prendre un rien de benjoin pour échouer dans la charrette d'une poissarde. Je suis sûre que je pue l'anguille. Sens!
Avec une mine agaçante elle posa sa tête sur l'épaule de Jasmin.
Celui-ci fut galant:
—Tu sens meilleur qu'un parterre d'œillets, et c'est double joie de te voir et de te sentir. Laisse-moi encore respirer l'odeur de tes cheveux.
Elle souleva un coin de sa capuce:
—Tiens!
Jasmin huma une bouffée.
—Et tu n'en profites pas pour m'embrasser? Tu n'es guère plus aimable envers moi que Monsieur d'Étioles vis-à-vis de sa femme. Il est vrai que le marquis est laid!
Elle regarda Jasmin et fit une révérence:
—Si nous nous marions, nous serons assortis! Et comme tu n'es pas plus mal tourné que tous les freluquets qui veulent me prendre le menton, tu ne seras jamais cocu!
—Allons, petite peste!
—Courons, dit Martine, je suis sûre que Tiennette nous guette.
—Elle est là.
—Elle ne perd jamais l'occasion de se frotter aux amoureux!
—C'est pour s'instruire.
—Eh bien! je vois qu'elle pourrait plutôt t'en remontrer là-dessus, car tu n'es guère dégourdi!
—Que je t'attrape!
Martine courut alors d'une volée jusqu'à la maison dont elle poussa la porte.
Elle tomba sur le dos de la Buguet.
—Eh bien, petite, as-tu le diable à tes trousses?
—Mère Buguet, c'est votre fils qui veut me chatouiller!
Jasmin arrivait. Il rougit devant sa mère. Tiennette se tenait le ventre.
—Qu'il fait bon ici! dit Martine.
Lentement, avec un geste de demoiselle emprunté dans les antichambres, la jeune villageoise retira sa mante en prenant soin de ne pas chiffonner son bonnet blanc.
—Tiens, des roses de Noël!
Elle prit une des fleurs du bouquet, tint du bout des doigts la tige charnue, et avec de petites mines entendues admira les pétales nacrés et livides. Puis redevenant rustaude elle mit la fleur dans sa bouche.
—Prends garde! cria Jasmin, c'est du poison!
—Mais non, ça guérit de la folie!
—Te voilà bien savante!
—Mme d'Étioles ordonna une infusion d'ellébore au duc de Gontaut qui s'était déclaré fou d'amour pour elle et qui ne la quitte jamais!
La soubrette ajouta:
—Dame! Je n'ai pas plus mes oreilles dans ma poche que ma maîtresse n'a les yeux dans la sienne!
Tiennette posait sur la table le veau qui nageait en une sauce brune. On s'assit.
Martine parla des élégances de sa châtelaine.
Mme d'Étioles était raffinée en tout: elle possédait des pots à fard avec des roses et des violettes peintes parmi des ornements d'or et une fontaine à parfums qui représentait un grand œuf ayant à son sommet une petite tulipe.
—Tu puises à cette fontaine? dit la Buguet moqueuse.
—Elle a un petit robinet d'argent.
Martine s'exprimait avec de gracieuses inflexions de voix qui charmaient
Jasmin.
—Et Mme d'Étioles se met beaucoup de rouge? demanda Tiennette.
—Beaucoup. Elle n'a plus la fraîcheur d'une jeune fille. Elle a eu deux enfants.
Puis la soubrette parla du linge de sa maîtresse. Les lingères se crevaient les yeux en ourlant à jour les jupons, les brodeuses ne trouvaient plus d'aiguilles assez fines pour festonner les fichus de mousseline. Mme d'Étioles portait des chemises qui passaient aisément dans la bague de l'abbé de Bernis.
—Un abbé se prêterait à ces amusettes?
—Il paraît.
—Mais, dit malignement Tiennette, des chemises pareilles ça ne doit pas lui cacher l'honneur?
—Ça le lui voile seulement.
—Assez là-dessus, mes enfants, interrompit la Buguet. M'est avis que quand on ne cache plus rien, c'est qu'on n'a plus rien à perdre. Entre nous je ne donnerais pas lourd de sa vertu, à ta belle maîtresse!
—Ma mère, supplia Jasmin.
—Le Roi ne pense pas ainsi, s'écria Martine, et je crois qu'il baillerait bien sa bonne terre de Brie pour acheter tout ce qui lui en reste!
Les yeux de Tiennette brillaient:
—Martine, quand j'aurai l'âge tu me feras entrer chez Mme d'Étioles?
J'en ai assez de ramer des pois!
—C'est cela, bougonna la Buguet. Petite ambitieuse!
Tiennette tint bon:
—Peut-on pas rester aussi honnête au service des grands qu'à la queue des vaches! Regardez la fille de Règneauciel! La v'là enceinte! Et il paraît que ça lui est arrivé en plein champ, quand elle fanait le foin! Tandis que toi, Martine, es-tu pas une honnête fille?
La mère Buguet disparut. Elle rentra, portant la galette dorée à l'œuf qui brillait comme un écu sortant de la fonderie:
—Allons, Tiennette, fourre-toi sous la table et dis à qui la première part!
Tiennette se baissa, mit un pan de la nappe sur sa tête et susurra selon la coutume:
—Tibi, domine!
—Pour qui? demanda la Buguet.
—Pour Martine!
Le jeu recommença jusqu'à ce que chacun eût sa part de gâteau.
—Nous voilà tous servis, dit la Buguet.
Après avoir scruté du regard chaque feuillet sans rien découvrir, les convives mordirent dans la galette. Martine poussa un petit cri joyeux: elle était reine!
Majestueusement, avec un geste à la d'Étioles, elle laissa tomber la fève dans le verre de Jasmin.
Alors, changeant sa voix, elle lui dit avec une œillade:
—Sire! Soyez le plus heureux des rois!
Elle se pencha, attendit un baiser.
Jasmin crut voir s'incliner vers lui comme un reflet de Mme d'Étioles. Cela avait été, un peu, la même voix, c'était le même geste, peut-être le même regard. Il trembla et donna à Martine un baiser si étrangement ému qu'il confirma tous les soupçons de la soubrette et que, tout en la forçant à frémir de joie, il lui fit mal au fond du cœur.
La Buguet versa du vin dans tous les verres. Jasmin but le premier. Les femmes crièrent par trois fois:
—Le roi boit!
Alors l'amoureux se leva et de toutes ses forces embrassa la reine.
Cette fois elle rayonna de bonheur.
—Le roi m'offrira-t-il la main pour le tour du jardin? demanda Martine continuant la comédie.
Jasmin la prit par la taille, qu'elle avait menue (elle se serrait davantage!) et la baisa à la volée (car elle faisait maintenant mine de se défendre!) sur les cheveux, dans le cou et sur l'oreille qu'elle avait petite et rouge comme une crête de poulette.
—Si tu continues à singer la marquise, le roi ira vite en besogne et nous serons bientôt à la noce, glissa à Martine la malicieuse Etiennette.
La journée finissait, superbe. Il était cinq heures quand on alluma les chandelles. Martine déclara que les jours augmentaient.
La mère Buguet dit:
—Aux rois on s'en aperçoit.
V
En avril Buguet reçut de Martine la lettre que voici:
Mon cher Jasmin,
J'ai bien pensé à toi depuis l'Epiphanie où je fus reine de la fève et te pris pour roi—par devant ta bonne mère. Mais en moins de deux mois il est arrivé des aventures!
On doit savoir à Boissise-la-Bertrand que le 25 février le Roi a donné un grand bal en son palais de Versailles. Ce qu'on ne sait point, c'est que ma maîtresse y était, et moi aussi. Garde ça pour toi, c'est un secret. Mais j'en ai trop lourd sur la langue, il faut que je bavarde.
Ma maîtresse était déguisée en domino blanc de la plus belle soie, avec des ruches et des nœuds flottants couleur de rose. Son masque était blanc aussi. Il vient de Venise. Dans cet accoutrement sa mère elle-même n'aurait pu la reconnaître. Moi, j'étais en un domino de taffetas noir dont le bruit m'assourdissait au moindre mouvement. Avec ça mon masque me chauffait les joues.
Il était plus de minuit quand nous sommes arrivées à Versailles en carrosse. Dès qu'on fut en vue du château qui était éclairé tout en haut de l'avenue, les chevaux n'avancèrent plus qu'au pas. Je me consolais de cette lenteur en regardant les cent mille lanternes. Madame piétinait d'impatience. Enfin on arriva tout de même, et après avoir été serrées dans l'escalier à ne pas pouvoir avancer d'un pas, nous avons bien failli entrer sur le nez dans la première salle, poussées au derrière par la foule qui venait de rompre les barrières. Madame a eu si grand'peur qu'elle a crié et moi je tremblais encore en arrivant dans la galerie des Glaces. Nous avions traversé bien d'autres chambres avant d'y arriver, qui me parurent les plus belles du monde avec leurs plafonds comme des paradis et la foule des danseurs et des danseuses qui s'y trémoussaient et le son de la musique. Il y avait des Chinois avec des chapeaux à sonnettes et des Turcs avec des têtes plus grosses que des citrouilles. Des bergères avaient de si petits chapeaux qu'ils ne leur coiffaient qu'une oreille. Mais dans la galerie des Glaces c'était encore plus magnifique. Nous sommes arrivées juste à temps pour voir la Reine faire son entrée en s'appuyant sur l'épaule du Dauphin déguisé en jardinier, ce qui m'a fait penser à toi. Il donnait la main à l'Infante qui était en bouquetière. Après venaient les princes, les duchesses tous pimpants sous la lumière des dix-huit lustres qui pendaient du plafond. Dix-huit lustres sais-tu combien ça fait de chandelles? Je m'étais mise à les compter pour te le dire, tout en me rafraîchissant la joue à une colonne de marbre, mais comme ça se reflétait vingt fois dans les glaces, ça m'embrouillait dans mes comptes.
Je rejoignis Mme d'Étioles que j'avais perdue. Elle était tout au bout de la salle sous les feux d'une girandole qui ressemblait à une cascade de lumière. Il y avait non loin d'elle des seigneurs déguisés en ifs taillés comme ceux qui se trouvent dans le jardin du marquis d'Orangis. Cela t'aurait amusé de voir des hommes changés en arbres. Leurs yeux brillaient sous les feuilles autant que les vers luisants dans tes romarins. Beaucoup de dames les entouraient, paradaient devant eux en œillardant à leur enseigne. Mme d'Étioles n'en regardait qu'un seul. Il s'en aperçut et s'approcha d'elle. Alors ma maîtresse en profita pour l'intriguer tout à son aise. L'arbre lui faisait des compliments sur son esprit. Le fait est que pour bien dire elle n'a pas d'égale. Celui qui lui a coupé le filet n'a pas volé ses cinq sous. Ah! si tu avais pu comme moi lui entendre dire: «Est-ce sous votre ombre que se cache mon bien-aimé?» Et elle ôta son masque, juste le temps de montrer qu'elle était jolie à ravir, comme on le murmurait autour d'elle, et elle s'en fut se perdre dans la foule en laissant tomber son mouchoir. L'if le fit ramasser et le rejeta à Mme d'Étioles, elle le rattrapa au vol et plusieurs seigneurs crièrent: le mouchoir est jeté! le mouchoir est jeté! Ah! Mme d'Étioles était jolie en cet instant! Ses yeux brillaient comme jamais et son pied, qu'elle montrait sous le domino, était plus petit que la langue de ton chien. Il paraît que c'est un grand honneur quand le Roi jette le mouchoir et l'if n'était autre que le Roi. La preuve en est que depuis nous le revîmes au bal de l'hôtel de ville le dimanche gras. Il était en domino de satin noir et ma maîtresse aussi. Ils se sont parlé, mais la foule m'ayant séparé de Mme d'Étioles je n'ai pu la rejoindre que plus tard et juste à point pour réparer les anicroches de sa toilette et de sa coiffure. Heureusement que par haute protection on nous fit entrer dans un cabinet. Il était temps. Ma maîtresse a failli se trouver mal tant la foule l'avait serrée. Moi je mourais de faim! Ce n'était plus le bal de Versailles où on voyait des sociétés installées à manger dans des coins comme sur l'herbe. A l'hôtel de ville ceux qui approchaient du buffet gardaient tout pour eux. C'étaient des gens du commun, cela se voyait à leur gloutonnerie. Même qu'un abbé à qui je demandais un biscuit m'a répondu: fais un péché pour l'avoir, embrasse-moi sur la bouche! J'ai eu grand'honte et je cours encore. Après le bal on m'a plantée là. Heureusement que je ne suis pas empruntée. Ma maîtresse était montée dans un fiacre avec le domino noir et un autre masque. Depuis nous voyageons beaucoup de Paris à Versailles. Ma maîtresse fut à la Comédie Italienne où il y avait la Reine, le Roi et les plus puissants personnages. Tu vois qu'elle est dans les honneurs et tout cela pour un mouchoir. Après nous sommes restées plusieurs jours au château de Versailles. C'est un palais cent fois plus beau que le Louvre et entouré de jardins qui te feraient tourner la tête. Ma maîtresse changeait d'habits à toute heure. Tantôt elle était en satin bleu, tantôt en satin blanc, puis en rose. Elle avait emmené un coiffeur de Paris. Il fallait voir voler la poudre! On ne ménageait ni les parfums ni les onguents. La chambre fleurait comme une cassolette. C'est nécessaire à la Cour. Un jour le Roi a invité Mme d'Étioles à souper avec une duchesse, un prince et un ministre.
Tu penses si je suis fière d'être savante pour te raconter tout cela. C'est pourtant grâce à ton oncle qui m'a montré à écrire. Cela me coûte six liards de papier, mais je ne les regrette point puisque j'ai la chance de te faire porter ce cahier d'écrit par le valet du marquis d'Orangis qui est venu me voir.
Garde bien pour toi tout ce que je te dis et toutes les tendresses de ta petite reine Martine.
Jasmin relut vingt fois cette lettre. Naïf il ne perçut pas d'emblée le rôle que Mme d'Étioles jouait dans l'intrigue. D'ailleurs pour la plus grande partie des gens, tout ce qui se passait dans l'orbe du Roi était sacré. L'amour du monarque, même aux yeux des bourgeois riches, était comme un don de fée, un bonheur suprême. Jasmin entrevit Mme d'Étioles dans la gloire d'un des soleils d'or de Fontainebleau, qui lui avaient paru, sur des portes, des horloges, des carrosses, l'emblème de la souveraineté. Sa déesse lui parut plus belle.
Une nouvelle lettre de Martine arriva quelques jours plus tard. Assez courte elle annonçait que le roi partait pour la Flandre et que, pendant qu'on préparerait à Versailles l'ancien appartement de la duchesse de Châteauroux pour Mme d'Étioles, celle-ci se retirerait sans faste en son château des bords de la Seine. Martine invitait Jasmin à venir l'y voir et à apporter des fleurs pour sa maîtresse dès les premiers jours de mai.
VI
Jasmin, après avoir dépassé Corbeil, arriva au faîte du chemin qui descend vers Étioles. Le village en ce joli mai s'étageait dans un vaste entonnoir de verdure; de la neige pourprée des pommiers tardifs émergeaient les toits cabossés des chaumières et le clocher, qui prenait un ton de vieil ivoire. Des commères, jupes retroussées, apportaient de la navette aux tarins des cages sous les gouttières, ou posaient les rouets à leur seuil pour filer au bon air.
Buguet était parti très tôt avec sa carriole pleine de fleurs alignées dans des bourriches et des pots; son attelage battait neuf comme le soleil printanier qui faisait briller les essieux. La voiture peinte en vert sortait pour la première fois et le cheval blanc trottinait gaiement.
Ce n'était point sans peine que le garçon se trouvait maître de cet attelage! Sa mère ne voulait pas d'un achat aussi considérable. Pour la première fois une querelle avait éclaté dans la demeure du jardinier.
—Ah! s'écria la Buguet, retiens ce que je dis: ce sera le commencement de tes malheurs. Que tu épouses Martine et en fasses une bonne ménagère, soit! Mais acheter une voiture pour l'aller voir, elle et sa damnée maîtresse, qui vous ensorcelle tous les deux, et lui porter tes plus belles fleurs, c'est une folie que Dieu te fera payer cher!
—Je suis maître des écus que je gagne, ma mère, répondit Jasmin, la gorge serrée, et libre de les dépenser comme il me plaît. Foin des avares qui entassent pièce sur pièce! Je suis jeune et veux vivre et voir du pays comme cela convient à mon goût. Ce n'est point à mon père que tu eusses osé reprocher une seule de ses fantaisies!
—Il était toqué comme toi!
Le fils tint bon. Il acheta une voiture chez un carrossier réputé de
Melun, à l'enseigne du Panneau d'or.
A l'entrée d'Étioles, Jasmin aperçut les toitures du château, au-dessus des taillis du parc où les hêtres et les ormes éveillaient un crépitement de flammes vertes. Il tressauta. Les sentiments qui se bousculaient depuis plusieurs mois dans son cœur s'agitèrent, ainsi que les rameaux quand le zéphir souffle. Il songea que sa promise, derrière ces futaies, chaque matin écartait les courtines soyeuses du lit de la maîtresse. Souvent le premier regard de la châtelaine s'adressait à l'humble servante, qui en gardait le reflet dans ses yeux clairs. C'était Martine, qui, un genou sur le sol, tirait sur la jambe de la grande dame le fin bas; elle nouait la jarretière et tendait la douillette mule de satin. Puis Mme d'Étioles se dressait toute blanche et rose, couverte de guipures.
Jasmin descendit dans le village. Les arbres balançant leurs ombres au milieu du chemin posaient sur les épaules du jardinier des dentelles de lumière. Il longea le mur du parc, arriva à la porte cochère, où il heurta avec le lourd marteau de fer. Le cadran bleu de la petite ferme qui se trouvait vis-à-vis de l'entrée marquait onze heures.
Un jeune domestique ouvrit.
—J'ai nom Buguet, dit Jasmin, et j'apporte des fleurs à Mme d'Étioles.
Mandez cela à Martine Bécot.
Le garçon disparut et revint avec la chambrière. Elle embrassa Jasmin aux deux joues, puis s'extasia sur la carriole et le cheval. Elle pirouetta gaiement et partit en criant:
—Ne déballe pas! Je vais prévenir Madame! Je veux qu'elle voie comme c'est joli!
Jasmin se sentit un frisson à l'échine. Du coup ses fleurs lui parurent ternes. Volontiers il eût fait flamber les rouges de ses tulipes d'une mesure de sang tirée de ses veines; il eût sacrifié ses écus pour que les jaunes devinssent d'un or pur, il eût donné son âme afin de rendre plus candides les blancs des jacinthes.
Martine réapparut.
—Viens!
Prenant le cheval par la bride, elle le fit avancer.
Ils pénétrèrent dans l'enceinte. Jasmin vit le château à gauche. Des deux côtés d'un corps de logis à fronton triangulaire s'alignaient quatre fenêtres au rez-de-chaussée et quatre à l'étage: elles trouaient symétriquement les murs blancs sous un grand toit de tuiles rousses. Deux ailes partaient à angle droit, de chaque extrémité de cette large façade, dont elles conservaient la hauteur, montrant aussi deux rangs de quatre fenêtres: elles se terminaient par des tourelles rondes surmontées de poivrières en ardoises bleues.
Ces bâtiments entouraient une grande cour devant laquelle se développaient deux pelouses; une longue grille en fer, allant d'une muraille à l'autre, fermait le tout avec une porte de ferronnerie portant un blason doré.
Martine ouvrit cette porte et conduisit la carriole devant le perron.
Mme d'Étioles apparut dans un déshabillé de linon blanc tout fanfreluche de dentelles et noué de rubans vert tendre; elle ressemblait à un bouquet de muguets. Elle sourit sous la poudre de sa coiffure:
—Les jolies fleurs! Elles viennent à point pour qu'on ne pille pas mes plates-bandes. Jasmin, mon ami, vous arrivez toujours à propos!
Le jardinier baissa la tête. Il faillit se jeter aux pieds de Mme d'Étioles.
—Savez-vous garnir les corbeilles? demanda-t-elle.
—C'est mon métier, Madame!
—Apportez vos fleurs par ici et mettez-vous à l'ouvrage! Aide-le,
Martine!
Les jeunes gens aussitôt enlevèrent les jolis fardeaux où les corolles multicolores se mêlaient aux calices satinés, aux thyrses rigides ou légers et se reflétaient sur leurs visages; ils les déposèrent dans le grand vestibule où pendait une lanterne soutenue par des amours rieurs qui émergeaient d'ornements d'argent.
Jasmin n'osait lever les yeux. Il sentait la marquise près de lui comme on devine le voisinage d'un buisson d'aubépines.
Quand la charrette fut vide, Buguet la conduisit sous un abri, en dehors de l'enclos et il donna lui-même le picotin à «Blanchon». Puis il retourna auprès des corbeilles. Martine les avait disposées sur la table d'un grand salon. Cette pièce, peinte en blanc avec de fines moulures d'or, était ornée de tableaux où Jasmin entrevit des fêtes sous les arbres roux, des joueurs de mandoline aux pieds de dames, des mascarades en loups noirs gagnant des nacelles.
Lorsque Mme d'Étioles, qui était sortie, réapparut, elle fit à Buguet l'effet d'un personnage de ces représentations galantes. Elle portait une coupe en céladon à monstres verts.
—Garnissez-la de muguets!
Elle déposa l'objet précieux et partit.
Jasmin aussitôt remplit à demi le vase d'une mousse cueillie le matin dans les bois de Saint-Port. Puis, tremblant autant que ses muguets, il les disposa avec grâce.
Alors il se recula:
—Crois-tu, Martine, que ce bouquet plaise à ta maîtresse?
—Je vais le lui porter.
Jasmin hésitait.
—Attends!
Il saisit une branche de lierre et la fit serpenter parmi les clochettes blanches.
—C'est plus joli!
Lorsque Martine revint:
—Réjouis-toi, dit-elle. C'est la première fois que cette coupe est garnie au goût de Madame. Elle aurait plaisir à ce que le Roi pût la voir dans toute sa fraîcheur!
—Le Roi, murmura Jasmin.
—Oui, le Roi, déclara Martine. Mais il ne la verra pas. Il fait bombarder des villes. Il est en Flandre. Il écrit souvent à Mme d'Étioles des lettres cachetées qui portent pour devise: discret et fidèle.
—Discret et fidèle!
—Tu ne comprends donc pas que Mme d'Étioles est devenue la bonne amie du Roi?
Jasmin lâcha une tulipe dont il tenait délicatement la tige.
—Tu dois en être fière, Martine?
—Oh! oui. Et puis mon bourcicot s'arrondit. Annonce-le à marraine pour la dérider.
Elle continua:
—Madame répond aux lettres et s'enferme des heures entières dans son boudoir.
—Elle est seule?
—Avec l'abbé de Bernis, un poète, déclara Martine en souriant.
Aujourd'hui nous avons aussi M. de Gontaut.
—Ah!… Et M. d'Étioles?
Martine éclata de rire.
—On l'a exilé! Il fait, en Provence, la tournée des fermiers généraux.
C'est une figure qui est mieux, vue de loin. Tiens, regarde!
La camériste prit derrière le clavecin un portrait à l'huile encadré d'or; Jasmin y vit un seigneur maigre, à la face jaune et prématurément ridée sous sa perruque. Il portait un jabot de dentelle qui retombait sur son gilet de satin abricot, un habit «gorge de pigeon» et une culotte de panne verte.
—Qu'il est laid! fit Jasmin.
Martine remisa l'effigie en riant.
—Le Roi est un bel homme, dit-elle. Et il aime Mme d'Étioles à la folie. Il la comble de cadeaux. Nous avons des cages chinoises remplies d'oiseaux et dont les barreaux sont en or. Elles se trouvent près de tes fleurs et ton présent se mêle à ceux du Roi.
Ces paroles, ranimant en Jasmin de secrètes fiertés, excitèrent sa joie de glisser des fleurs parmi les porcelaines. Il fourra des jonquilles en des vases d'un bleu céleste disposé autour d'un magot: elles nimbèrent la statuette accroupie d'un éclat de soleil. Des pots blancs portés sur des éléphants reçurent des bassinets d'or.
Martine aidait Jasmin. Sa robe aux tons de bigarreaux jetait des reflets au clavecin, à l'écran laqué, aux petites tables vernies en aventurine. La soubrette se mirait dans les glaces des trumeaux: elle y souriait, et ressentait un vif plaisir à frôler les mains de Buguet quand elle lui prenait des fleurs. Elle mit des lilas dans un long cornet de cristal.