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Le jardinier de la Pompadour

Chapter 9: IX
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About This Book

The narrative follows Jasmin Buguet, a provincial gardener whose devoted care of an elaborate flower garden frames a small rural drama of longing and social constraint. He cultivates striking displays for neighbors and a nearby château and sacrifices prized blooms to please Martine Bécot, a chambermaid whose affections and ambitions complicate village ties. Daily labors, seasonal observation, and the ebb of the Seine provide a vivid backdrop while themes of desire, class, and tenderness to nature unfold through domestic episodes and shifting relationships.

Mme d'Étioles revint. Elle s'amusa du contraste que son arrivée produisit chez les jeunes gens. Martine rayonnait. Jasmin n'osait lever les yeux: peut-être craignait-il que la grande dame n'y pût voir passer sa propre image.

—Buguet, vous êtes un parfait jardinier, dit-elle. Vous méritez mieux que de travailler pour les petites gens de Melun. Je songerai à vous. En attendant faites pour moi, si vous le pouvez, éclore les roses en avril!

Mme d'Étioles rit d'un rire perlé qui s'égrena dans le cœur de Jasmin.
Elle recommanda à Martine:

—Que le fleuriste soit bien traité!

Martine conduisit Buguet aux cuisines. Le chef, en débrochant des poulets de grain, veillait à ce qu'un plumeur d'oie ne gâtât la parure d'un paon qui gisait sur le tablier du rustre, les pattes raidies, l'aigrette penchée, affalé dans son royal manteau où brillaient mille yeux d'orgueil que n'avait pu ternir la mort.

—C'est dommage, dit Jasmin, de tuer si bel oiseau.

—Le dommage est qu'il sera dur, répondit le cuisinier; grâce au printemps précoce de cette année le paon s'est déjà accouplé. Ça rend la chair coriace.

L'heure du repas des valets sonna. Martine installa Jasmin près d'elle à table. Les laquais, les marmitons s'assirent. Parmi ces derniers se trouvait, vis-à-vis de Martine, un grand maigre, aux yeux vagues et gris, qui tenait les paupières baissées et fit un grand signe de croix. Il avait une figure rase et pâle de vicaire pauvre; derrière son bonnet blanc de cuisinier, ses cheveux noirs et lustrés poussaient en forme de queue de canard.

—Un amoureux, dit Martine en le désignant à Jasmin. Il est encoqueluché de moi.

Le bonhomme protesta doucement en joignant les mains comme pour la prière.

—Jarnigoi! Défroqué du diable, pas de grimace! s'écria le chef en riant.

—Défroqué? interrogea Jasmin.

—Oui, dit Martine, Agathon Piedfin, que voilà, porta la tonsure et prépara la cuisine chez les Prémontrés. Aujourd'hui il est le galant marmiton. Il m'a cueilli ce bouquet.

Devant l'assiette de Martine plongeaient dans un verre des pensées, des jonquilles, des marguerites tressées en une sorte de palme telle qu'on en voit sur les reposoirs.

—C'est d'un très joli arrangement, dit Buguet.

—Oh! fit Agathon avec la moue d'un confesseur indulgent.

—Et vous m'avez l'air d'un rival fort dangereux, continua le jardinier.

—Je n'ai qu'un amour, déclara onctueusement Agathon Piedfin, c'est celui de la très Sainte Vierge Marie.

—En ce cas, lui jeta le chef, pourquoi as-tu remis l'autre jour à Martine un bouquet avec le billet où tu avais griffonné des vers? Et des vers composés par le roi lui-même pour Mme d'Étioles et que tu copias en tripotant des papiers qui ne te regardaient point! Car ce n'est pas dans le catéchisme du diocèse que tu les as trouvés!

Agathon baissa vers son assiette son nez pointu.

—Quel est ce poème? demanda Jasmin.

Martine imitant l'accent de Mme d'Étioles récita:

Non, rien n'est si beau que Zémire.
Ainsi que mon amour, mon bonheur est parfait;
Dans tous les yeux j'ai le plaisir de lire
Que chacun applaudit au beau choix que j'ai fait.

Ce méchant quatrain commis par Louis XV fut couronné dans la cuisine d'un murmure flatteur. Le chef but à la chambrière de Zémire, à son amant et au marmiton qui soupirait. Agathon leva son verre d'une main tremblante.

Après le repas Martine fit signe à Jasmin de la suivre.

—Madame est à table avec le duc de Gontaut, l'abbé de Bernis, M. Jeliotte, son maître de chant, et M. Guibaudet, son maître de danse, dit-elle.

Elle conduisit Jasmin au cabinet de toilette de sa maîtresse. Des miroirs étaient pendus dans tous les coins. Sur la table se trouvaient un coffret-flaconnier en galuchat, un tampon à fard, un pilon à parfums, le soufflet à poudre, qui avait l'air d'une grande chenille rouge dans une boîte en carton, un couteau à gratter.

—Que d'objets! dit Jasmin.

Les vases, les porcelaines, les pots avaient des teintes d'œufs de rossignol et de canard. Des rubans jetés faisaient songer à des auricules. Près de la porte pendait une poupée vêtue en religieuse avec trois mouches sur sa joue trop fardée.

—C'est à Mlle Alexandrine, la fille de Mme d'Étioles, dit Martine.

A côté du cabinet s'ouvrait la garde-robes. Des vêtements étaient suspendus à des patères, s'alignaient dans une armoire, reposaient sur les porte-manteaux. Leur aspect était à la fois riche et printanier: couleurs fortunées de fraises, de pourpres orangés, de lilas ivoirins, de verts d'eau, avec des broderies, des lamés, des dentelles. Certaines robes s'étalaient comme des trophées, tous plis éployés. L'une d'elles fit tressauter Jasmin.

—C'est la robe que Mme d'Étioles portait dans la forêt de Sénart, s'écria-t-il étourdiment.

—Oui da! fit Martine piquée et rougissante. Tu as bonne mémoire. Mais ne tremble pas. Personne ne viendra nous surprendre.

Le jardinier vit sur l'étoffe de très légères traces en forme de larmes.

—L'eau dont je l'ai aspergée pour la ranimer, se dit-il.

Il caressa doucement la robe.

—Martine, il faut être bien belle pour porter ces atours?

—Nenni, ces affiquets enjolivent même les laides!

Martine ajouta avec une pointe de jalousie:

—Si tu voyais Mme d'Étioles à son réveil! Elle a les yeux plus fripés que fripons!… Ah! Si je m'avisais un jour d'être marquise!

Elle lança à Buguet le regard que Mme d'Étioles avait jeté à Louis XV en ôtant son masque au bal. Il tressaillit.

—Tiens! Retourne-toi et reste coi, dit-elle.

Docile Buguet regarda par la fenêtre les pelouses désertes.

—Vois! s'écria tout à coup la soubrette.

Rapide comme une baladine qui change de costume dans une farce, Martine avait mis la robe de Mme d'Étioles. Elle s'approcha de Jasmin, passa ses bras autour de son cou et lui lançant un de ces regards qu'il n'avait revus qu'en rêve:

—Mon amant, soupira-t-elle, mon cœur languissait. Je me mourrais d'ennui loin de toi.

Ah! le son de cette voix, et les fraîches blancheurs d'une poitrine jeune, d'un col renversé où gazouillait le désir, et le frôlement de fines malines sentant la bergamote! Une folie monta au cœur du jardinier. Il prit Martine à la taille, se laissa glisser à ses pieds et lui déclara son amour avec des lèvres tremblantes, avec des larmes dans les yeux, avec des mots candides et tendres que n'avait jamais entendus son amie accoutumée aux galanteries de la valetaille et aux badinages des nobles libertins.

Buguet couvrait de baisers les bras de Martine. Il se releva, posa ses lèvres sur sa gorge, caressa ses cheveux.

—Si j'étais poudrée aussi, murmura la camériste.

—Tes cheveux bruns ont la couleur du sillon, le soir quand je laisse la bêche pour regarder le ciel au-dessus d'Étioles!

Il pressa la camériste sur sa poitrine.

—Va-t'en, Jasmin! Tu me troubles.

—Non, Martine, je t'adore!

—Jasmin! L'heure passe. On pourrait venir! Que fais-tu!

Elle se rejeta en arrière:

—Pars! On vient!

Buguet lâcha les mains qu'il avait saisies; il ramassa son tricorne et gagna l'escalier en chancelant.

A la demande d'un jardinier, l'après-midi il s'occupa des parterres. Il dégagea un groseillier sanguin des branches d'un arbuste tardif qui en dissimulait les grappes fleuries. Grâce à lui un buisson broussailleux montra une floraison printanière que masquaient les ramées de lilas et de roseaux.

De temps en temps Martine arrivait en coup de vent, rouge et peut-être honteuse de la scène du cabinet. Quand Jasmin était seul elle l'embrassait furtivement sur les deux joues.

Une fois ils virent Agathon Piedfin qui prenait l'air. Son grand tablier lui tombait sur les pieds ainsi qu'une soutane. Il appela un pigeon qui vint se poser sur son épaule et prendre de la salive dans sa bouche.

—Il a apprivoisé cet oiseau, dit Martine. Ça lui rappelle sans doute le Saint-Esprit.

—Oh! Martine, répliqua Jasmin, embrasse-moi de cette façon!

Ils unirent leurs lèvres.

Le soir venu, Martine fit souper son ami. On avait allumé les chandelles dans la cuisine. Pour amuser ses compagnons, Piedfin caressait son pigeon sous la queue et l'obligeait ainsi à tourner sur lui même en roucoulant.

Comme la nuit était tombée:

—Pars, il est temps! dit Martine à Jasmin.

Ils s'embrassèrent une dernière fois.

En traversant le parc Buguet entendit des sons de violon et de basse. A la clarté de la lune et de quelques lanternes suspendues à des arbres, Mme d'Étioles dansait le menuet sur un tapis carré de gazon tondu à l'anglaise. Elle avait mis la robe rose et attentive regardait le bout de ses pieds sur l'herbe. Un maître battait la mesure, une pochette d'une main, un archet de l'autre. Deux musiciens jouaient dans l'ombre sous les branches; un abbé et un seigneur regardaient la danseuse.

Elle était d'une grâce sans pareille. La lune avait l'air d'inonder d'argent une gerbe de roses. Le visage de Mme d'Étioles souriait dans un reflet furtif de lumière. Les cheveux poudrés brillaient comme un casque doux. Au moment où Jasmin la vit, Mme d'Étioles leva ses bras dans la lueur nocturne.

—Reprenez, dit M. Guibaudet, le maître de danse.

Quand Jasmin fut dans sa carriole, sur la route qui, par Tigery, Nandy et Saint-Port, mène à Boissise-la-Bertrand, il se prit à chanter sous l'ombre bleue des hauts arbres. Martine et Mme d'Étioles passaient devant ses yeux, dans la robe rose, l'une avec sa jeunesse verte, l'autre entourée de son aristocratique mystère. Elles se mariaient, se mêlaient dans sa songerie. Leurs regards se rapprochaient en un rayon, leurs sourires finissaient par se fondre, leurs bras, leurs gorges, avaient la même blancheur, leurs tailles apparaissaient semblables, souples et déliées, sous la pression amoureuse de Jasmin ou dans la grâce du menuet.

VII

Pendant l'été Buguet reçut plusieurs lettres de Martine. Elle lui annonça d'abord que Mme d'Étioles avait le titre de marquise de Pompadour. Puis elle fit part du retour du Roi et d'un voyage de la Marquise à Paris. Enfin elle rendit compte, le 14 septembre, de l'arrivée de sa maîtresse à Versailles. «Il y avait, écrivait-elle, foule dans l'antichambre du Roi; Madame devait être présentée à la Reine, au Dauphin. Elle prit plusieurs médicaments pour se donner du courage.» A la fin de septembre, Martine écrivit à Jasmin que le Roi et la Marquise allaient à Fontainebleau et elle pria le jardinier de s'y rendre.

Buguet attela Blanchon à sa carriole et partit au matin. Les feuilles roussissaient à peine. La Seine prolongeait le sourire de l'aurore; sur les coteaux pétillait un jour argenté.

Jasmin suivit le fleuve jusqu'à Melun, traversa la ville qui s'éveillait, joliette, posant entre deux bras d'onde une petite île de verdure et de pignons reliée par un pont à trois arches au quartier de Saint-Aspais: au-dessus des toits de ce dernier filait plus haut que les alouettes l'aiguille aiguë d'un svelte clocher. Puis Jasmin prit à travers bois la route large et ombragée qui montait lentement à la Table du Roi, une table de pierre, construite l'an 1723 au milieu d'un vaste carrefour et destinée à recevoir le gibier des traques.

Et voici la forêt! Les allées s'ouvrent silencieuses; les grands arbres, qui paraissent, même en plein soleil, conserver un peu de nuit dans leurs branches, tant ils sont anciens, épandent une ombre calme aux futaies. Çà et là sous les ramures, quelques rochers couverts de mousse affectent des formes de monstres lépreux. La solennité de ce décor sauvage et taciturne met du froid à l'échine de Jasmin. Il fouette Blanchon: le grelot le rassure dans la forêt profonde et vieille comme la mer. Tout à coup, passé la Table du Grand-Maître, qui ressemble un peu à celle du Roi, un bruit étrange retentit, une mêlée de hurlements, de cris, d'abois. Un cerf apparaît sous les arbres. A la vue de Jasmin il s'arrête, redresse ses bois, fixe sur le jardinier de grands yeux bruns qui pleurent. Puis il baisse la tête, se remet en marche, traverse le chemin d'une allure lasse et triste; son pelage roux se glisse derrière une roche.

Aussitôt surgit la meute: les chiens cherchent la trace de la bête au pied des bouleaux, parmi la fougère. Ils jappent et traînent leurs oreilles basses dans les feuilles mortes et les taches de soleil, tandis qu'au fond de la route, à la clairière de Bellecroix, des piqueurs galopent en habit rouge. Jasmin reconnaît la livrée du Roi.

Pour ne pas être pris dans une chevauchée, il gagne la croix du Grand-Veneur et par la Route Royale qui vient de Paris et que distinguent des bornes marquées de fleurs de lys, il descend vers Fontainebleau. La voie sylvestre découvre une vaste part du ciel et se borde de façades de verdures, avec les dômes puissants des chênes; les chemins de traverse apportent le tintamarre des chasseurs et laissent voir, à quelque orée lointaine, le passage de chevaux blancs et d'hommes chamarrés.

Bientôt voici les maisons de Fontainebleau. Buguet va remiser sa carriole à l'auberge de l'Ane-Vert. Puis il se dirige vers le château, comme l'a recommandé Martine; il arrive devant la façade et entre dans la cour du Cheval-Blanc. Par cette joyeuse matinée le soleil enflammait les briques et les ardoises des architectures seigneuriales. Les toits des pavillons brillaient sous un ciel de turquoise où couraient quelques légers nuages. Un coin de l'immense cour était dans l'ombre: si quelque valet en sortait, il brillait comme une fleur qu'on expose à l'air. L'un d'eux se précipita vers Jasmin en levant les bras. Costumé en jaune et vert,—la livrée de Mme de Pompadour—il s'écria:

—Buguet! Buguet! Par quelle grâce de Dieu vous trouvez-vous ici?

C'était Agathon Piedfin. Il avait mis un peu de poudre sur ses joues et portait un paroissien.

—Je viens voir Martine, dit Jasmin en riant. A moins que vous ne m'ayez ravi son cœur!

—Je suis chaste comme Suzanne.

—Et ce n'est pas le Saint-Esprit dressé par vos soins qui pourrait séduire Martine!

—Ah! mon pauvre pigeon! Il est bien malheureux et je redoute les oiseaux de proie de la forêt! En revanche je suis enchanté de me trouver dans ce château. Mme de Pompadour m'a autorisé à m'occuper de la chapelle. Je prépare l'encens et j'ai un fer à hosties avec lequel j'en fabrique d'aussi fines que des ailes de mouche. Je mets le vin dans les burettes, je lave les nappes d'autel et j'ai frotté les quatre anges de bronze. Mais je vais vous conduire auprès de Mlle Bécot.

Il mena Jasmin vers la gauche de l'escalier; ils passèrent par un corridor sans portes et arrivèrent dans une seconde cour qui dominait un grand étang: au milieu d'elle s'élevait une fontaine à dégueuleux qui portait sur son socle un guerrier en marbre, dont le bras tendu tenait une tête coupée. Deux hussards gardaient la fontaine, car son eau était réservée au Roi.

Buguet et Agathon prirent un second passage sous les bâtiments, et se trouvèrent dans le jardin des pins—qui arrêta brusquement le fleuriste par l'éclat des palmettes, des panaches et des enroulements de ses parterres.

—Par ici, dit Agathon.

Ils s'engagèrent sous une voûte ronde, ornée de fresques où gesticulaient des divinités nues, et que soutenait en clef une salamandre d'or couronnée.

—Attendez quelques instants, dit Piedfin.

Il disparut. Bientôt Martine arriva. Jasmin fut étonné de lui voir de la poudre comme sa maîtresse.

La soubrette sauta au cou de Buguet qui frissonna au contact de ses bras nus.

—C'était pour me montrer que la poudre te va comme l'aubépine au buisson que tu m'as fait venir? demanda-t-il.

—Pour cela et pour autre chose. La marquise de Pompadour a besoin de tes services.

—De mes services!

—Certes!

Ils montèrent l'escalier, firent quelques petits circuits dans les corridors et arrivèrent à une vaste salle dont l'aspect éblouit Jasmin. Elle était ornée de médaillons où paradaient des femmes nues et des guerriers coiffés de casques héroïques. Ces fresques étaient supportées par de sveltes cariatides, nymphes aux ventres triomphants et doux, aux jambes longues et hardies, au sourire plein d'une jeunesse ardente: blanches elles levaient les peintures comme des corbeilles brillantes. Sur le sol étaient disposés des paravents. Une baignoire de porphyre occupait un coin. Martine y versa des bouilloires d'eau fumante qu'un valet venait d'apporter.

—Nous sommes ici provisoirement, dit la soubrette. Madame la Marquise fera bâtir un ermitage pour elle en dehors du château.

Jasmin n'écoutait pas:

—Les femmes ne sont point faites de cette manière, dit-il en regardant les nymphes aux jambes fuselées.

—Tu n'as guère d'occasion d'en voir d'aussi peu vêtues, répliqua Martine, c'est ce qui te fait douter de la perfection. Moi j'en connais au moins deux aussi belles.

—Vraiment!

Le malin esprit poussait Martine à saisir l'occasion de montrer à son amant la marquise toute nue.

—Oh! pensait la soubrette, une femme qui a eu deux enfants a le ventre moins poli, les seins moins fermes qu'une fillette à son premier baiser.

Elle se promit, son coup fait, d'affronter la comparaison, ne doutant pas de sa jeunesse, et, affolée par son amour, ne craignant pas les suites d'une pareille audace.

—Retire-toi, dit-elle à Jasmin. Mme de Pompadour va entrer.

Le jardinier se réfugia dans un petit corridor sombre. Il alla se placer devant une grande fenêtre qui, au-dessus de la Porte Dorée, donnait sur le jardin.

Tout à coup Martine apparut sur la pointe des pieds, un doigt à la bouche. Elle chuchota:

—Viens.

Elle prit le jardinier par la main:

—Doucement, doucement! Qu'on ne t'entende pas!

Jasmin retenait son souffle. Martine le ramenait vers la chambre. Elle le glissa derrière un paravent:

—Regarde par la fente, et repars.

Jasmin embusque un œil entre deux feuilles du paravent. Aussitôt il sursaute et tressaille jusqu'au fond de son être.

Debout dedans la baignoire de porphyre, Mme de Pompadour toute nue se verse du parfum à l'épaule. Quelle nymphe, aussi, blanche et nacrée, au ventre de laquelle des gouttes d'eau ruissellent! Deux globes s'arrondissent à la poitrine, reliant par une double courbe décidée les touffes de poils châtains qui s'ébouriffent sous les bras. La légère vapeur du bain monte autour des cuisses rondes en voile transparent.

Mme de Pompadour souriait; ses cheveux encore poudrés se relevaient en torsades givrées où luisaient des rubis; ses lèvres étaient fardées. Elle vida sur sa peau éclatante le petit flacon en argent qu'elle jeta ensuite à Martine; puis elle prit ses seins et en regarda les bouts qui parurent à Jasmin des boutons d'églantine.

Martine s'approcha de sa maîtresse pour l'essuyer, tandis qu'une autre soubrette entrait, apportant une chemise de batiste et une robe vert-pomme et cerise.

Jasmin s'esquiva. Sa poitrine se soulevait, le sang fouettait ses tempes. Il s'adossa au mur:

—Qu'a fait Martine?

La camérière arriva triomphante dans sa courte jupe, le visage rosi par les soins qu'elle avait donnés au corps de sa maîtresse par-dessus la tiédeur du bain. Sur ses bras nus coulaient les gouttes claires cueillies sur la peau de la Marquise; elle avait dégrafé deux boutons de son corsage.

—Eh bien, dit-elle avec un sourire provocant, n'était-ce pas plus beau que des nymphes en plâtre?

—Oh! Martine! murmura Jasmin.

Elle était près de lui, offrant ses lèvres. Il s'inclina vers elle. Leurs bouches se collèrent comme les deux parts d'une fraise mûre, ils fermèrent les yeux, leurs mains se cherchaient.

—Ne restons pas ici, susurra Martine d'une voix soudain tremblante, on pourrait nous surprendre.

Elle entraîna Jasmin dans sa petite chambre réservée dans les anciens appartements de Mme de Maintenon et elle poussa le verrou.

Aussitôt Buguet la prend dans ses bras, la dévore de baisers. Les parfums de la Marquise se réveillent dans les chairs de la jolie fille: le jardinier reconnaît l'arôme du flacon que jadis lui a donné Martine et les odeurs de fraccinelle surprises à Sénart. Le charme exquis l'enivre à nouveau et attise follement sa jeunesse. Fermant les yeux, il boit avidement les perles d'eau qu'il vient de voir aux hanches de la favorite et qui scintillent sur les bras de Martine. Il lui paraît que c'est la nymphe tout à l'heure entrevue qu'il enlace et couvre des attouchements fiévreux de ses lèvres. Les boutons du corsage de Martine sautent, un sein s'échappe: Buguet croit voir un de ceux dont la blancheur brillait au-dessus du bain. Martine est poudrée comme sa maîtresse, elle a le même sourire, avec un rien de fard aux lèvres. Ses yeux se noient en une tendre nonchalance, ils passent des noirs de la mûre aux bleus de la pervenche et rappellent les regards de la dame d'Étioles quand elle se ranima le jour de la grande chasse.

Sur le petit lit les amoureux roulèrent. Le tablier de Martine, ses jupons d'un coup furent arrachés.

—Jasmin, que fais-tu!

Jasmin voulait enlever la chemise de son amie.

—Non, pas cela!

Elle implorait et consentait; son bonnet tomba, elle posa sur l'épaule de Jasmin sa chevelure relevée aussi en torsades.

—Non, je ne veux pas, Jasmin!

Elle rabattait son linge, à travers lequel Jasmin devinait des rondeurs roses, jusqu'à ses genoux où s'attachaient des bas blancs coquettement tirés.

—Non, Jasmin!

Mais l'amant voulait revoir la nymphe: la chemise tomba. Frileuse et ardente, la soubrette plongea son visage dans l'oreiller, cacha d'une main son giron, de l'autre ses seins.

—Je t'aime, murmurait Jasmin dont elle sentait le souffle chaud au bas de son oreille.

Il lui prit les mains. Martine poussa un grand cri de douleur et de joie. Jasmin la possédait; elle lui donna ses lèvres en grinçant des dents, puis, serrant son amoureux, se livra toute.

Revenue à elle, Martine s'assit au bord de sa couchette et se prit à pleurer. Le bonheur d'être femme, l'imprévu de sa chute lui gonflaient le cœur. Le mal avait disparu. Elle ressentait une langueur délicieuse. Des baisers de Jasmin il lui restait une fête par toute sa chair.

Buguet lui serrait la taille.

—Qu'as-tu, Martine?

Elle poussa un sanglot, se pencha sur l'épaule de son amant:

—Tu m'aimeras toujours?

—Toujours.

Alors elle s'aperçut de sa nudité.

—Dieu! J'ai grand'honte!

La soubrette se rhabilla à la hâte:

—Si Mme de Pompadour m'appelait!

Elle s'enfuit en disant:

—Reste, je reviendrai.

Jasmin rumina les délices des courts instants passés. Une fierté de mâle se mêlait à sa joie.

Martine revint. Elle jeta à Buguet un regard câlin et honteux.

—Mme de Pompadour m'a grondée. Mais j'ai prétexté que tu étais arrivé et que j'avais dû t'aller chercher dans la cour du Cheval-Blanc. Elle attend.

Jasmin sursauta:

—Que me veut-elle?

—Rien de mal, nigaud!

Buguet rajusta sa cravate, caressa sa chevelure, dont Martine refit le nœud. Elle épousseta l'épaule de son amant:

—Te voilà beau comme un astre!

Elle le poussa par le bras. Ils entrèrent dans la pièce où se trouvait la baignoire de porphyre flanquée de son fond mouillé en mousseline brodée; l'atmosphère moite fit rougir Buguet. Puis Martine glissa son amant dans l'entrebâillement d'une porte. Il se trouva en présence de Mme de Pompadour.

Entourée de paravents qui lui faisaient une chambre plus intime dans une grande salle au plafond noir, elle était assise sur le fauteuil léger qu'on appelle «mirliton», tout près de la fenêtre. Sa robe vert-pomme et cerise disparaissait sous un peignoir de percale: ses femmes la poudraient. L'une d'elles pressait le soufflet: la poussière blanche voletait autour du visage de la Marquise qui tenait un cornet devant ses yeux. A côté se dressait une table de coiffure chargée de boîtes à mouches, de peignes et d'un gracieux miroir au-dessus duquel une petite colombe dorée couvrait amoureusement sa compagne.

Jasmin tournait son chapeau dans ses doigts. La Marquise relevant son cornet:

—Je vous reconnais, dit-elle. Je ne vous ai vu qu'à Lieusaint et à Étioles. Mais vous fûtes obligeant pour moi. Quant à vos fleurs je les trouve ravissantes. Ne rougissez pas! Vous avez des espèces de tulipes et de jacinthes que je ne connaissais point. C'est joli comme le carnaval à Venise! Les couleurs pétillent, et pourtant se marient comme sur la palette de Boucher!

Mme de Pompadour d'un geste de sa main blanche dissipa la poudre qui planait encore.

—Pose-moi trois mouches, dit-elle à Martine. Une galante, une enjouée et une friponne!

Puis se tournant vers Buguet elle lui désigna un rouleau d'étoffe sur un tabouret:

—Etalez cela sur le sol, vous verrez ce que j'ai commandé d'après vos fleurs.

Buguet déploya une soie où, sur un fond blanc et vert d'eau, il reconnut ses tulipes et ses jacinthes peintes et ordonnant des guirlandes qui s'enlaçaient.

—C'est aussi un jardin, dit la Marquise.

—Oui, Madame.

Jasmin était abasourdi.

—Vous avez travaillé au château de Vaux-Pralin, au château de
Fleury-en-Bière, à celui de Courances? continua Mme de Pompadour.

—Oui, Madame!

—Vous êtes excellent jardinier.

—Je ne sais point, Madame.

—Et je vais vous attacher à ma maison.

Buguet fit un geste de surprise.

—Cela vous effraie? demanda la marquise en riant. N'ayez point de crainte. J'aime les jardiniers et les jardins.

Buguet se jeta aux pieds de la Pompadour:

—J'accepte avec bonheur, Madame! C'est la vie que j'avais rêvée.

—Puisque vous voilà à genoux, reprit la marquise riant toujours, prenez mon miroir et présentez-le-moi.

Jasmin saisit le petit cadre aux colombes amoureuses et le tint à hauteur du visage de la noble dame qui se pencha pour voir si ses mouches étaient assez piquantes.

—Comme vous tremblez, dit-elle. On dirait que vous êtes à genoux pour la première fois devant votre bien-aimée.

Jasmin faillit lâcher le miroir.

Mais la Marquise se leva. Elle était animée. Un peu de véritable roseur apparaissait sur son visage pâle, au-dessus du fard. Elle se parla à elle-même en une sorte d'exaltation d'artiste:

—Des fleurs! Des fleurs! Avec des fleurs je ferais des jolités plus fines qu'en Saxe, des robes qui auraient leur éclat, leur parfum, des bijoux et des meubles qui auraient leur grâce, et, qui sait! des châteaux, des palais! Et cela sortirait de mon âme!

Elle s'assit, essoufflée, murmura:

—Et le bon docteur Quesnay vient de me recommander d'être calme. Rien ne m'est permis.

Elle poussa un soupir:

—Jasmin, je fixerai le prix de vos services. Et je vous dois déjà beaucoup?

—Rien, Madame.

—Rien! Ce n'est point Flore elle-même qui vous fournit la croûte et le vin?

—Oh! Madame!

La Pompadour regarda le jardinier qui rayonnait de grâce confuse et de jeunesse aimable.

—Vous êtes généreux, dit-elle en badinant. Je veux l'être aussi. Et comme je suis maîtresse, je puis vous obliger à accepter.

Elle saisit un papier sur une table, trempa une plume d'oie dans l'écritoire, jeta un chiffre et un paraphe.

—Allez chez mon trésorier.

Jasmin prit le billet, le serra sur son cœur, s'inclina et sortit. Il retrouva Martine dans la petite chambre.

—Jasmin, nous nous marierons?

—Quand tu voudras, Martine!

VIII

Le lendemain Buguet s'éveilla tôt, ouvrit un volet: des brumes d'or planaient sur la Seine, les oiseaux chantaient au marronnier d'Inde, dont un fruit creva et fit rouler deux petites balles brunes devant les théâtres de fleurs où verdissaient des lauriers-thyms. Une buée couvrait les grappes de raisins le long de la façade. Des pigeons roucoulaient sur le toit. Le sorbier planté à l'entrée du verger éclatait comme une flamme.

La mère Buguet sortit de la maison, ouvrit le poulailler. Les volatiles s'élancèrent, battant des ailes et secouant leurs bonnets sanglants.

L'apparition de la bonne ménagère mit du chagrin au cœur du jardinier.

—Oserai-je jamais lui avouer que je vais la laisser seule?

Il descendit, embrassa la Buguet plus fort que les autres jours.

—Tu es bien tendre! dit la vieille.

Au repas de midi Jasmin annonça son prochain mariage et son engagement chez la marquise de Pompadour. Il le fit en rougissant, le nez dans son assiette.

La Buguet leva les mains:

—Ai-je bien entendu!

La paysanne pâlit:

—Y penses-tu? Abandonner la maison de ton père, ce jardin, notre gagne-pain, où tu es ton maître, et ça pour aller travailler à gages, râtisser les allées sous les pas d'une enjôleuse d'hommes! Ah! Ayez donc des enfants, esquintez-vous pour leur assurer un abri! C'est une pitié, une pitié!

Jasmin ne disait rien. La mère reprit:

—Quel lièvre possédé de l'esprit a passé par nos choux! La vieille Fourgonne qui est morte (Dieu ait son âme) m'avait bien prédit, en tirant les cartes après ta naissance, qu'une grande dame ferait notre malheur à tous! Ah! Jasmin! Jasmin!

Elle se leva en sanglotant, gagna sa chambre, où elle ne voulut pas que son fils entrât.

—Laisse-moi seule. Je vais prier le bon Dieu.

L'hiver fut pluvieux. Jasmin passa le temps à jardiner, quand le ciel était propice, à ranger les graines par petits paquets, à réparer les pièges à loirs. Martine ne vint ni à Noël, ni aux Roys. La soubrette écrivit de Paris que la mère de Mme de Pompadour était morte le 24 décembre et que cela peinait beaucoup sa maîtresse. Cependant quelques semaines après elle faisait savoir que la Marquise allait acheter la terre de Crécy, près de Dreux, et se disposait à replanter le parc et refaire les ailes du château. Elle ajoutait: «Nous retournons à Versailles, car il y a un concert dans trois jours avec Mademoiselle Fel et Monsieur Jeliotte, et Madame de Pompadour tient aussi à présider dans son cabinet d'assemblée aux jeux. J'espère qu'on nous trouvera des emplois pour le parc de Crécy.»

D'autres obtinrent ces places, car Martine n'en parla plus et ses nouvelles devinrent rares.

Ce silence désola Jasmin. Il avait dû confesser au curé de sa paroisse sa faute avec sa promise. Le bon prêtre lui donna l'absolution en l'exhortant à se marier au plus tôt. Il venait de temps en temps rendre visite au jardinier. Parmi les fleurs, il n'aimait que la grenadille, qui est celle la Passion. En été il en cueillit une:

—C'est un miracle du bon Dieu, expliqua-t-il.

Il y a figuré les principaux instruments de la passion. Les feuilles nous représentent l'habit dont les juifs revêtirent Notre Seigneur, et leurs pointes aiguës les épines qui couronnèrent sa tête. Ces petits filets couleur de sang n'est-ce point les fouets qui le flagellèrent? Cette colonne rappelle celle où il fut attaché.

D'autres jours, le vénérable curé, en dégustant un verre de vin, exhortait l'amoureux à la patience.

—Il faut en avoir chez les grands. Ils ne songent pas tous les jours à leurs sujets et à leurs promesses. Mais vous pouvez être sûr de la fidélité de Martine. Je lui ai enseigné la religion, et je connais son cœur. D'ailleurs la patience est une vertu chrétienne. Combien d'années Job respira-t-il sur son fumier et saint Siméon le Stylite sur sa colonne? Ils ne vivaient pas comme vous parmi les roses.

En octobre Jasmin n'alla point aux vendanges. Un jour de ce mois que la mère Buguet entrait chez elle avec une citrouille sous le bras:

—On dirait que tu portes la roue de la fortune, lui jeta Jasmin.

—Il vaut mieux la tenir que de courir après sur les routes de Paris et
Versailles!

La vieille avait fini par souhaiter que son fils n'épousât point
Martine.

—On dit pis que pendre de Mme d'Étioles, insinua-t-elle. Des gens de condition qui traversaient Melun, il n'y a pas longtemps, racontaient que c'est une intrigante de basse naissance qui fait la honte de la France, qu'elle est la fille d'une maquerelle et d'un voleur!

—Ils ont menti! hurla Jasmin rouge de colère. J'eusse été là que j'aurais arraché leur langue! Le Roi admettrait-il pareille femme à la cour!

—Comme te voilà!

Il ne se passait rien que de banal dans le village. Eustache Chatouillard vint annoncer son mariage avec la fille d'un ébéniste de Corbeil et invita Jasmin à la noce. Il y alla. Quelques semaines plus tard, un matin de novembre, des éclats de voix s'élevèrent dans la rue. Tiennette Lampalaire, échappée du château d'Orangis, sautait les ruisseaux avec des bas roses et de jolis souliers à boucles. Accroché à la grille, le vieux marquis, la perruque de travers, les joues rouges, montrait le poing à la garcette. Quand elle se retournait, il lui envoyait un baiser.

—Damnée femelle! dit Gourbillon à l'agaçante noiraude, tu as eu affaire au vieux marquis!

—Point du tout! Il me mit bas et souliers, en essayant de vilaines caresses. Mais je suis partie sans qu'il m'en coutât rien!

Le 1er janvier 1747 (il y avait plus d'un an qu'il n'avait vu Martine!), Buguet reçut de sa promise une lettre où elle le suppliait d'attendre encore. Mme de Pompadour était si occupée! Elle préparait le théâtre des petits appartements auquel n'avaient part que trois ou quatre grands seigneurs, des gentilshommes des menus plaisirs et quelques gens de la grande domesticité. «Au surplus, écrivait Martine, Mme de Pompadour n'oublie point le jardinage. Elle vient de terminer deux dessins, qui seront gravés en jaspe vert. L'un représente le trophée qui serait le tien: arrosoir, bêche, ratissoir, serpette. L'autre des amours nus (que n'est-ce toi!) cultivant des lauriers.» Martine envoyait des compliments, des vœux, des baisers, d'une écriture toujours plus fine et d'un style plus relevé.

—Elle devient bien évaporée, soupira la Buguet.

Jasmin eut un geste triste et l'année s'achemina vers Pâques par les temps d'averses et de neiges.

Buguet envoyait à Martine des épîtres brûlantes où il décrivait son impatience: «Tout me semble lugubre ici, je n'attends plus les fleurs et les fruits des arbres, mais bien ta venue, car c'est elle seule qui ferait ma joie. Je ne lis plus les livres de M. de la Quintinye, bien que j'aie beaucoup à y apprendre encore pour le temps où je serai chez Mme la marquise, un temps qui m'apparaît comme le paradis au bout de la vie. Tu devrais en hâter l'arrivée.» La soubrette répondait qu'elle ne pouvait rien faire, qu'il était défendu d'interroger les maîtres. «Mais Mme de Pompadour est toujours bien disposée à notre égard, écrivait-elle. Elle va faire construire un château près de Paris. Nous serons les jardiniers et Agathon Piedfin entrera dans les cuisines. Il est toujours aussi bigot et épris de ta Martine. Les autres se moquent de lui. Ils lui offrirent à sa fête un chapelet d'oignons et lui firent manger sans qu'il s'en doutât son pigeon, son saint Esprit, aux petits pois. Il en a pleuré et j'eus pitié de lui.»

Jasmin se sentait envahi par un secret désespoir. Ses joues devenaient maigres, son front soucieux. Il délaissait ses plantes, négligeait son jardin, ne lisait plus que les missives de Martine qu'il portait sur lui, avec le billet paraphé par la Pompadour.

Enfin au bout de l'année, il reçut une grosse nouvelle: «J'arrive à Boissise en avril prochain; nous nous marierons en mai et nous partirons retrouver Mme de Pompadour.» C'était signé MARTINE en grande écriture joyeuse.

Le mariage eut lieu dans les premiers jours de mai 1748.

La veille, un vendredi, une lourde patache s'arrêta devant la maison du jardinier. Un long personnage maigre en sauta, leste, et pirouetta sur lui-même.

—Buguet! s'écria-t-il. Buguet! Est-ce ici?

Jasmin apparut.

—Agathon Piedfin!

—C'est moi-même! Mme la marquise de Pompadour me charge d'apporter des présents pour le repas de noce et d'accommoder les mets pendant que les mariés seront à l'église.

Jasmin troublé ne sut que répondre. Sa mère arriva. Elle avait fini par se faire une raison au sujet du départ de son fils. La magnificence de la Marquise la toucha.

Agathon prit dans la patache des paquets enveloppés de linges.

—N'y touchez pas, disait-il.

—Qu'y a-t-il là dedans? demanda Martine.

—Vous verrez demain!

La tante Laïde poussa des exclamations, fut désolée de ce qu'Agathon ne pût aller le lendemain à l'église. Elle déclara qu'elle resterait avec lui:

—Il ferait beau voir qu'on laissât tout faire à cet aimable jeune homme! Je renoncerai de grand cœur à la messe, j'écosserai les petits pois et je goûterai les plats pour voir s'ils nous conviennent. Ah! C'est qu'on n'est pas accoutumé aux sauces qui emportent la goule! Les épices, c'est bon pour ceux qui ont le goût affadi par le trop de frippe!

Agathon, vêtu avec une certaine recherche, portait un joli bas de soie.
Il avait un pied très court, dont il exagérait la petitesse.

Il demanda un tablier pour plumer des chapons. Martine dénoua celui qu'elle portait, en passa la bavette au cou du cuisinier, qui leva les bras et frissonna étrangement en se sentant enveloppé de la toile encore chaude du corps de la soubrette.

Tout le monde travaillait chez Buguet. Tiennette Lampalaire fourbissait avec de la cendre le cuivre d'un poêlon.

—Voilà que ça brille! dit-elle. M. Agathon pourra y mirer ses oreilles pointues. Tiens! Il ressemble à une bête en marbre de chez le marquis d'Orangis, comme qui dirait une espèce d'homme qui a des pieds de bouc. Ça court les bois aux trousses des filles. Eh bien! si M. Agathon voulait être mon mari, je voudrais voir avant s'il a des pieds de chrétien.

Le lendemain tout le village était en rumeur. Le monde disait que la marquise de Pompadour avait envoyé son meilleur cuisinier pour fricoter le repas de noce.

Nicole Sansonnet, la pêcheuse d'anguilles, affirmait que c'était le même qui, à certains jours de fête, inventait pour le Roi quarante plats d'entrée, neuf rôtis, sans compter les desserts.

Le dernier béquillard quitta son escabeau pour voir au passage les élus d'un tel festin.

Il faisait un joli temps de mai. La cloche de la petite église envoyait des sons grêles aux muguets des bois voisins, aux dernières fleurs des pommiers. Des tourterelles roucoulaient dans le parc du marquis d'Orangis.

Le cortège eut peine à sortir de l'église. Tous voulaient saluer
Martine. Elle apparut aux derniers accords du petit orgue.

La mariée portait une robe de guingan bise et rose, qui faisait bien valoir son teint ému. Une fantaisie de Jasmin lui avait mis au corsage un bouquet de narcisses. Un petit bonnet blanc la coiffait.

A la maison, Piedfin effeuilla un parterre de pivoines pour en faire un chemin aux mariés. Il posa des gerbes de lys-flamme des deux côtés de la porte. Au retour de la messe, ce furent des cris d'admiration:

—On dirait que c'est fait par un ange, dit la tante Gillot.

Agathon baissait les yeux. Il les releva sur Martine avec une flamme au fond de ses prunelles troubles.

Nicole Sansonnet dilatait ses larges narines du côté des casseroles:

—Oh! oh! On en attrape plus avec le nez qu'avec un râteau!

A ce moment la vieille marquise d'Orangis et une de ses cousines passèrent. Ces dames revenaient de la messe de mariage; en guise de cadeau, elles avaient payé le violoneux, car elles étaient de dure desserre, comme les arbalètes de Coignac. Pratiquant les modes de l'ancien régime, elles se coiffaient de fontanges avec des passes de rayons qui leur mettaient comme des queues de perroquets bigarrés par-dessus le front et donnaient l'air à ces précieuses d'avoir caqueté aux boudoirs de la Maintenon. Elles portaient de raides gourgandines, des engageantes, et sur leurs joues du rouge de Portugal et des mouches, dont l'une se garnissait de petits brillants.

Sans faire attention aux manants qui grouillaient autour d'elles, l'une des marquises regarda le mignon bourdaloue que sa cousine tenait—un vase exquis pris en vue des longueurs du sermon,—en porcelaine de Saxe, avec émaux translucides verts et rouges sur fond blanc.

—Grand Dieu, qu'il est coquet, mais petit!

—Ma bonne, je ferais dans un tuyau de plume sans en mouiller les bords.

L'oncle Gillot à l'intérieur de la demeure de Buguet criait:

—A table! A table!

On plaça les mariés au milieu. Ils s'assirent en hésitant devant les jacinthes et les primevères qui ornaient leurs assiettes.

Gillot leur trouva l'air de deux corps sans âme.

—Si vous m'aviez vu le jour de ma noce! s'écria-t-il.

Il se tourna du côté de sa femme:

—Tu t'en souviens, Théodosie?… Et toi, la Buguet?

La Buguet haussa les épaules avec un air de résignation et Martine esquissa un sourire vague. La mélancolie l'avait prise tandis qu'elle écoutait l'orgue à l'église. Elle songeait à la chasse de Sénart, à la robe rose de sa maîtresse, au matin de Fontainebleau, et à tout ce qui se passait au fond du cœur de Jasmin. La jeune femme se disait qu'en vérité ce n'était pas elle qu'épousait Buguet. Bien qu'elle fût heureuse du mariage, Martine se sentit presque un regret des artifices dont elle avait usé pour séduire son promis. Il lui semblait qu'une étrangère présidait à la table et que Jasmin, malgré ses rubans blancs à la boutonnière, ne lui appartenait pas.

—Ah! sans la Marquise la fête serait moins splendide, mais je serais tout à fait contente!

Les convives attaquèrent les andouilles à la pistache qu'Agathon avait apportées. Martine croqua des olives. On n'en avait jamais vu à Boissise-la-Bertrand. Tiennette voulut y goûter. Elle fit la grimace, cracha sous la table.

—Ça ne vaut pas un radis rose, déclara la femme d'Eustache
Chatouillard, qui était enceinte à son huitième mois.

—Voilà des radis roses, lui dit Nicole Sansonnet. Avalez-en une poignée avec les feuilles. C'est souverain pour les femmes quand les cheveux de l'enfant commencent à leur tourner sur le cœur.

De son côté Euphémin Gourbillon, pour amuser la société, tirait un petit livre de sa poche et le passait à ses voisins. C'était l'Almanach des cocus.

—L'image représente une «forge à cornes», expliqua-t-il.

La tante Gillot referma le livre avec pudeur, mais son mari s'écria:

—Eh! Eh! Ça donnerait des idées!

Tiennette se précipita pour voir. La tante Laïde déclara:

—C'est dégoûtant. Il n'y a que les chiens qui font cela en plein air!

Euphémin reprit le livre et lut quelques épigrammes:

—Pour le mois de janvier!

Quand Dieu bénit le mariage
L'eau devient vin et tout est beau,
Mais lorsque sans lui on s'engage,
Le meilleur vin se change en eau.

L'oncle Gillot se leva:

—Pour toi, Jasmin, l'eau se changera en vin, tout comme aux noces de
Cana!

Gourbillon reprit:

—En août:

L'on doit à Dieu le plus beau cierge,
Quand on trouve un objet dont la vertu tient bon.
Mais qui prétend n'épouser qu'une vierge
Peut, sur ma foi, rester garçon.

Martine rougit très fort.

—Ah! Celui-ci n'est point pour notre mariée, s'écria Cancri. Nous répondons de sa vertu.

Agathon annonça des «pyramides d'Egypte». Elles étaient faites de rouelles de veau et de jambon hachés menu et épicés. Piedfin les déposa délicatement sur la table.

—Quelles affaires en pointe! s'écria la Monneau.

—Des Pyramides d'Egypte! Cela doit être une recette qui date des Grecs, comme le jeu de l'oie, sentencia Gourbillon.

Les invités les trouvèrent délicieuses. Gillot n'avait jamais rien mangé de pareil!

—Es-tu heureuse d'être au service de la Marquise! dit-il à la mariée.

—Et que Martine doit être contente d'emmener son mari chez pareille maîtresse! ajouta Cancri.

—Ah, oui, je suis bien contente, soupira Martine.

Elle avait envie de pleurer.

—Tu es heureuse, Martine, murmura Jasmin.

Il embrassa sa femme dans le cou.

—A la bonne heure! approuva Gillot. C'est pour ça qu'on se marie!

On mangea des chapons du Mans dorés à point. Puis Agathon apporta à bras tendus un cochon de lait croustillant qui tenait un citron entre ses dents. Les pattes étaient enrubannées de blanc.

—Les jarretières de la mariée! cria Eustache.

Agathon présenta le plat aux époux et d'une voix onctueuse (il avait appris à prêcher!) il déclama:

—Martine, ceci vous est offert par tous vos amis de l'office. Qu'il vous plaise de l'accepter!

Il découpa lui-même et chacun se recueillit pour goûter au mets qui sentait la truffe.

—On se croirait au ciel, affirma Tiennette.

Le cuisinier disparut pour préparer le dessert. Gillot fit apporter des bouteilles.

—Eh bien, mon garçon, dit-il à Jasmin, tu ne dis rien, tu ne bouges pas. Il faut boire, un jour de noces, pour se donner des forces! Voyons, vide ton verre! Asticote-le, Martine!

—J'ai beau faire, dit celle-ci. Jasmin!

Le marié donna un nouveau baiser à sa femme.

—On pourrait les compter, déclara Martine.

—Ils seront plus abondants ce soir, fit Gillot. N'est-ce pas, la mère
Buguet?

Dans son coin Tiennette avouait:

—Je serai bien contente d'aller en condition à Paris.

—A Paris? répliqua la Monneau, les graillons de ton espèce n'y manquent point! Et pour une qui s'en tire honnêtement, combien tiennent boutique su'l'devant? Ce métier-là n'est pas fait pour t'embarrasser, mâtine!

Rémy Gosset intervint:

—Allons! allons! tante Laïde! Faites pas la rodomont! On sait que vous avez été ravaudeuse à Paris et que dans un tonneau de ravaudeuse il y a quelquefois place pour deux!

—Oui da, fit la Monneau piquée, et de mon métier j'ai gardé le secret de bien des mollets et la façon de tricoter un bas qui ne déforme pas la jambe d'une belle fille! A preuve le cadeau que j'ai préparé pour Martine. Tiens, détache la ficelle, petite!

Elle passa un paquet à Tiennette, qui se mit à défaire le nœud avec ses dents.

—Pouah! s'exclama la fillette, vous avez donc mis ça avec vos fromages?

—Où que tu voulais donc que je les mette? C'est la seule armoire qui ferme à clef et où les rats ne peuvent atteindre! Mais ça ne doit pas sentir si fort, car j'ai pris soin de les mettre avec mon linge sur la planche de dessus et les fromages sont en bas.

—Sentez! sentez! dit Tiennette, faisant passer le présent.

Le dessert vint et apparut un «puits d'amour» empli de confiture.

—Un puits d'amour, c'est vraiment pour un repas de noce!

Les mariés durent se serrer la main au-dessus du gâteau. Piedfin servit ensuite des délicatesses qui portaient des noms inconnus: semelles à la Dauphine, bâtons royaux, meringues, biscotiers.

Ces friandises exaltèrent les convives. La tante Monneau poussait des soupirs.

—Quels parfums! gémissait-elle.

Agathon offrit des vins plus délicats envoyés par la marquise. La femme d'Eustache en avala de telles lampées que son mari lui dit:

—Tu veux donc que notre enfant vienne au monde en nageant?

Devant ces liqueurs, qu'il trouvait divines, Euphémin s'exclama:

—Vive la Marquise de Pompadour!

—Il y a deux reines au repas, affirma Rémy Gosset, la Marquise et
Martine!

—Vive la mariée! Vive la Marquise! brailla toute la noce.

Martine devint verte comme si une vipère l'eût piquée.

Jasmin se leva en chancelant. Tiennette silencieuse frappait doucement sur le dos de la mère Buguet qui pleurait à chaudes larmes.

On trinqua. Euphémin Gourbillon prononça un discours. Il parla de la sainteté du mariage.

—T'as l'Almanach des cocus dans ta poche! interrompit Tiennette.

—Tison d'enfer! vociféra Gourbillon.

Il acheva sa harangue en appelant la Buguet une heureuse mère; puis le violoneux vint chercher les mariés pour les conduire à la danse.

Martine était fort attristée des rêveries de Buguet. Afin de le rappeler à elle, en se levant pour aller au bal champêtre, elle songea à la façon dont Mme de Pompadour entamait le menuet.

Prévenus par la musique, le marquis d'Orangis et ses compagnes sortirent pour voir la fête villageoise. Le gentilhomme avait une perruque à la financière qui paraissait lourde à ses épaules. La marquise relevait avec dédain son nez majestueux de Junon où elle avait posé une mouche de jadis, «l'effrontée».

Jasmin ouvrit le bal avec Martine au bord de la Seine et la marquise dut avouer que la rustaude avait la grâce de l'ancien temps. Laïde offrit la main au vieux Gillot et Tiennette dansa avec tous les garçons, ce qui agaça fort le seigneur d'Orangis.

Tandis que les invités continuaient à sauter sous les tilleuls, les mariés se promenèrent au bord du fleuve.

Jasmin regardait l'eau rosie par le soir tombant.

Martine mit sa joue sur l'épaule de son mari:

—Tu songes à Étioles et à Paris où nous allons nous rendre?

—Oui, Martine, répondit Buguet qui ne savait pas que la soubrette connaissait les secrets de son cœur.

Des larmes coulèrent sur les joues pâles de la mariée.

—Eh bien, Martine, qu'as-tu?

—J'ai vu tout à l'heure deux corbeaux passer en criant. J'ai peur.

—Folle, murmura Jasmin.

IX

La marquise de Pompadour laissa Martine et son époux un mois à Boissise-la-Bertrand. Puis elle lui ordonna de la rejoindre avec Jasmin à Paris.

Le jour du départ, on se leva avant le soleil. La mère avait les yeux rouges. Elle donna à Martine un chapelet qui avait appartenu à l'aïeule de son fils:

—Egrène-le souvent et pense à moi!

L'excellente femme remit aussi à sa bru un poulet grillé, une miche de pain, de la galette froide:

—Vous allez faire un si long voyage, vous vous rendez si loin, mes pauvres enfants! Et Dieu sait où vous entraînera votre diablesse de marquise!

Elle fit des recommandations à Jasmin:

—Sois bon mari, récite tes prières!

Les apprêts du départ s'accomplissaient à la lueur de deux chandelles.
Tiennette vint, malgré qu'il fît encore nuit; elle dit à Martine:

—Tu m'écriras si tu deviens enceinte.

Elle embrassa sa grande amie et lui glissa à l'oreille:

—Tu m'embaucheras chez la marquise de Pompadour.

—Je te le promets.

Jasmin consolait sa mère:

—Nous reviendrons souvent, et tu recevras tous les mois de longues lettres. Les Gillot et Rémy Gosset viendront te voir et Cancri veillera sur toi. Dirige Ligouy dans les corvées du jardin. Il connaît mes arbres. Si tu as peur, Tiennette logera ici. Et puis quand notre fortune sera faite, nous vivrons ensemble à Boissise.

—Votre fortune, soupira la Buguet en secouant la tête, elle était dans cette petite maison.

Tiennette et Martine mirent au fond de la carriole de Jasmin les caisses avec les vêtements, les branches de buis bénit à Pâques, puis des flacons d'eau divine à l'esprit de vin préparés par la mère Buguet.

—Ces douceurs vous feront plaisir quand vous serez le soir à deux, dit la vieille.

Le froid de la nuit entrait par la porte ouverte, avec le silence que troublait le grelot de Blanchon.

La Buguet servit du lait chaud. Après l'avoir bu on s'embrassa une dernière fois et les deux époux montèrent dans la voiture.

—Que Dieu vous garde, murmura la mère Buguet.

La carriole démarra. Elle n'avait point fait vingt tours de roue qu'on entendit le bruit d'un poing frappant une porte, puis un immense sanglot. Tiennette disait:

—La Buguet, ils reviendront!

Martine dans l'obscurité devina que Jasmin pleurait.

La petite voiture et le cheval, par Boissette, se dirigeaient vers Melun. Jasmin avait revendu son attelage au marchand, perdant quelques écus sur le prix, et il devait livrer avant de partir. Blanchon suivit le bord de la Seine, qui clapotait par la brise nocturne.

Bientôt une lueur blafarde se dessina à l'horizon et l'aurore allongea dans les nues une longue barre qui fit, avec la flèche élancée de Saint-Aspais, une croix aux bras d'or à travers le ciel. Melun dormait sous ce signe.

Le marchand de voitures remit quelques pièces bien sonnantes à Buguet et aida les jeunes époux à s'installer dans le coche d'eau qui partait pour Paris.

Il y avait déjà à l'entrepont deux moines et trois nourrices, des paysans, un officier des gardes suisses, des marchands de volaille. Ceux-ci embarquèrent des paniers remplis de poules, d'oies, de canards, qui se prirent à criailler dans les cordages du tillac.

On partit.

Cinq chevaux traînaient le coche au moyen d'une longue corde attachée au mât. Parfois celle-ci, se détendant et frôlant l'eau rosie par le matin, y faisait comme le feu à une traînée de poudre. Les mariniers sur le pont se préparèrent une soupe dans une huguenote. L'onde était calme ainsi qu'un miroir.

Le coche fut bientôt en vue de Boissise-la-Bertrand, devant laquelle il fallait repasser. La Buguet était au bord de la Seine avec Tiennette. Elles firent des gestes d'adieu. Jasmin regarda sa mère aussi longtemps qu'il put; lorsque le bateau s'approcha de Saint-Port, il ne distingua plus que le point blanc de la cornette de la vieille qui remontait la berge. Alors il chercha des yeux le toit de sa maison: il le reconnut entouré des cimes de ses arbres. Un peu de fumée s'éleva du pignon. Jasmin mit sa figure dans ses mains et pleura.

Martine chercha à le distraire.

—Voici les Gillot! dit-elle.

Ils sortaient de leur tannerie. L'oncle cria:

—Revenez pour les vendanges!

Les roches frappées par le soleil du matin avaient des douceurs d'ambre. Les vignobles brillaient. La Seine, après un coude, passa entre la forêt de Rougeau et le bois de la Guiche. Les arbres montraient des verdures tendres.

Dans le coche, les moines caressaient une bouteille de vin: ils buvaient à tour de rôle. Une nourrice chantait d'une voix aigre, et l'officier des gardes suisses retroussait sa moustache en regardant Martine à la dérobée.

L'embarcation atteignit Le Coudray, un endroit clair, où la Seine s'élargit et refléta avec éclat le ciel devenu tout bleu. Puis ce fut Corbeil, avec ses bastions, ses tours et ses grands magasins de grains. Comme c'était jour de marché, le pont s'encombrait de charrettes, et les paysans descendaient, sur l'autre rive, d'Yerres et de Tigery, par la petite église de Saint-Germain, qui tintait gaiement, haute sur sa butte. On débarqua quelques paniers de volailles.

Un peu plus loin apparurent à droite les toits du château d'Étioles.

Jasmin se souvint: la Marquise lui réapparut parmi l'herbe enlunée, pleine de grâce avec sa robe rose; il revit son pied, tout petit, qui caressait la verdure nocturne, tandis que le son des violons montait vers le ciel printanier. Il se rappela l'air du menuet qu'il avait en vain cherché jusqu'à ce jour. Rêveur, il regarda un pêcheur qui attirait un brochet au bout de sa ligne et les chalands qui flottaient au gré du courant. Un berger, au milieu des roseaux, s'abreuvait à deux genoux dans le creux de son chapeau. Des lavandières se penchaient sur le flot, qui les peignait comme en miniature. Des villages apparaissaient avec des rideaux d'arbres. On allait passer à Juvisy.

—Mangeons, dit Martine. Midi est loin déjà. Les angélus ont sonné partout.

Elle déchiqueta le poulet, prit sa part et servit Buguet. Les moines demandèrent la carcasse et avant de la dévorer récitèrent le benedicite.

A Choisy, des gens du pays apportèrent à bord des tartelettes. Jasmin en offrit à Martine et l'officier des gardes aux nourrices, dont l'une était jolie.

Du château de Choisy, on ne voyait guère en passant que les grands toits, le bout d'un jet d'eau, la balustrade et à l'extrémité de celle-ci, au-dessus de parterres qui flanquaient la rive et descendaient jusqu'à l'eau, un salon dressé au bord du fleuve et pareil à un kiosque ajouré.

—Je suis venue parfois ici avec la Marquise, raconta Martine. Elle a fait arranger ce château comme un théâtre pour une féerie.

Jasmin regarda les toits avec admiration: ils lui paraissaient couvrir des mystères éblouissants.

Cependant le coche avançait.

—Nous arriverons bientôt à Paris, mes frères, dit un moine.

En effet, comme le soleil tombait en une grande nappe dorée qui rendait la Seine pareille à un fleuve de cuivre fondu, Jasmin aperçut à l'horizon sur ce ciel magnifique des remparts, des toits innombrables, un dôme bas à gauche, une forteresse gigantesque à droite.

—Paris! clama un marinier.

Buguet regarda, sous les trophées du firmament, la ville rongée par la lumière.

—Est-ce grand! dit-il à Martine.

—Dame! c'est là qu'il y a le Louvre!

—Et cela? demanda Jasmin en montrant la forteresse.

—La Bastille. Dieu t'en préserve!

Ils prirent deux crocheteurs pour les aider à porter leurs mannes. Ayant contourné la Bastille, dont Jasmin regarda longtemps les fenêtres scellées de grilles, les gros donjons, la corniche, les échauguettes et les canons braqués au-dessus des créneaux, ils arrivèrent à la rue Saint-Antoine. Des échoppes de pâtissiers, de tourneurs, de bimbelotiers, d'apothicaires y flanquaient les murs de la forteresse, comme des cages pendues aux pierres grises. Du populaire, par ce soir de juin, s'ébattait le long de la maison de la Pomponette, qui a une terrasse fleurie, de la maison de la Tournelle, qui possède une poivrière, de la maison du Lunetier, qui est pointue. Une vacherie épandait de chaudes odeurs d'étables jusqu'à l'auberge du Lion d'Or, où s'attablaient des gardes du Roi et jusqu'à l'hôtel de Mayence, devant lequel s'arrêtait un carrosse. Une chaise à porteurs passait, et deux grisettes troussées se hâtaient, entendant sonner l'angélus à l'église Sainte-Marie, qui soutient de grands vases sur des contreforts et dont le dôme est écaillé d'ardoises.