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Le journal d'une pensionnaire en vacances

Chapter 23: I
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About This Book

Une pensionnaire en vacances tient un journal de voyage et d'observations: elle relate le départ d'Angers, les paysages parcourus le long de la Loire, les escales en ville et les visites de sites historiques et religieux, en mêlant descriptions de promenades, impressions familiales et rencontres. Les entrées alternent récits locaux et légendes, visites de maisons et de couvents, et réflexions — souvent portées par sa mère — sur les transformations sociales et le confort moderne, confrontant nostalgie du passé et interrogation sur les effets du luxe et du progrès matériel.

QUINZIÈME DEVOIR

LE VENDREDI SAINT

Hier, Jeudi Saint, nous avons eu sortie l'après midi, toutes les élèves sont allées visiter les sépulcres, généralement très beaux. En voyant l'affluence des fidèles dans les chapelles et dans les églises on se dit, avec une profonde joie au coeur, que la Foi n'est pas morte dans notre douce France, et cependant que ne tente-t-on pas pour l'affaiblir, l'ébranler, l'arracher même des consciences? Voilà plusieurs années qu'on a commencé et l'oeuvre néfaste se continue toujours. Aujourd'hui, hélas! d'après l'odieux arrêté du ministre de la marine, on a proscrit l'hommage rendu à Dieu le Vendredi-Saint, à bord de tous nos navires.

On sait que, le jour du Vendredi-Saint, les bâtiments de nos escadres mettaient leurs pavillons en berne. Cette tradition n'était pas spéciale à la marine de guerre, elle est générale dans la marine de commerce et même de plaisance. Mais à présent, les francs-maçons ont découvert que cet usage hautement clérical, constitue, non seulement une insulte à la liberté de conscience, mais encore un outrage à la République. Non, il y avait point danger pour la République parce que, un jour par an, le pavillon était amené à mi-mât sur nos navires de guerre, et cet usage, loin d'offenser la conscience de nos marins, était, au contraire, absolument conforme à leurs sentiments religieux et à leurs aspirations de croyants.

C'est égal, les sectaires auront beau faire et dire, ils passeront avec leurs stupides théories et nous verrons un jour cette tradition séculaire reprendre ses droits.

Le Vendredi-Saint me rappelle une petite historiette que j'ai entendu quelquefois raconter à mon vieil oncle Edmond, qui, jadis, sillonna les mers, quand il était capitaine au long cours. Alors il était fort jeune et débutait dans la carrière comme second à bord d'un grand navire de commerce du Havre, naviguant en ce moment aux confins de l'Atlantique.

Je laisse parler mon oncle.

«Le Jeudi-Saint, je fus trouver mon capitaine et lui demandai quel genre de vivres il faudrait distribuer le lendemain à l'équipage en ce jour anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, jour que tous les chrétiens respectent; parfois même, ceux qui se posent en libres-penseurs.

Mon capitaine était franc-maçon. À cette époque les FF [symbole franc-maçon: trois points] n'avaient pas pour but de déchristianiser la France.

La franc-maçonnerie était alors une société de secours mutuels, une association philanthropique consistant à l'exercice de la bienfaisance, l'étude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus. Les adeptes devaient donc se reconnaître comme frères et s'entr'aider en quelque lieu qu'ils se trouvassent, à quelque nation, à quelque rang qu'ils appartinssent. On comprend que beaucoup de marins faisaient partie de la franc-maçonnerie qui leur rendait tant de services à l'étranger, particulièrement en cas de naufrage.

À ma question le capitaine me répondit. Nous ne pouvons pas forcer à faire maigre les hommes dont le service en mer est toujours pénible, n'ayant d'ailleurs rien de passable à leur offrir.

—Cependant, capitaine…

Le capitaine m'interrompit. «Oui, oui, je sais que vous êtes un fervent catholique. Eh bien! soit; consultez les hommes, et que chacun dise s'il veut faire gras ou maigre.

Je me rendis donc au gaillard d'avant où nos hommes prenaient leurs repas du soir: «Matelots, leur dis-je, vous savez que demain est un grand jour de deuil pour tous les chrétiens. Moi, je vous engage à faire maigre, mais vous êtes absolument libres de manger ce que vous voudrez.»

Tous répondirent sans hésitation: «Nous ferons maigre.»

Cette réponse me fit plaisir, je la portai de suite à mon capitaine et lui demandai ce qu'on servirait aux officiers.

«Les officiers seront libres aussi, répondit-il, quant à moi je reconnais que cela m'est un peu indifférent, mais n'importe, faisons un petit arrangement. Voilà bien des jours que nous ne pêchons rien qui vaille; eh bien! tendez vos grosses ligne d'arrière et, si vous prenez un beau poisson je m'engage à faire maigre toute la journée…

J'avoue que, le soir en jetant hameçons et harpons, je dis tout bas et bien dévotement une petite prière à Marie, l'Étoile des mers, la Protectrice des marins.

Le lendemain j'étais de quart de 4 heures à 8 heures du matin. Vers 6 heures, j'entends soudain un bruit insolite, je regarde et j'aperçois un gros poisson qui se débattait et frappait fortement le navire de sa queue. Je cris, comme c'est l'habitude dans ces agréables circonstances: «Bonne pêche! bonne pêche!» Les hommes du quart arrivent en courant l'un d'eux armé d'une longue gaffe dont le crochet était très aigu. Le poisson faisait force résistance. Il fallut six hommes pour le haler à bord. Le capitaine, entendant tout ce mouvement et persuadé que nous avions fait une belle capture, arrive à son tour. En effet, c'était un poisson appelé par les marins tazar, nom nullement scientifique, l'un des meilleurs de la haute mer; sa longueur était de 1m 60.

Il y avait de quoi régaler tout l'équipage, officiers et marins:

«Que dites-vous de ma pêche? dis-je au capitaine qui souriait.

—Que je vous félicite, et que je n'ai qu'une parole.

—C'est très bien, mon capitaine, mais, ce qui serait encore mieux, ce serait de reconnaître que ce beau poisson, qui, pour nous, est monté du fond de l'abîme, comme la manne en Égypte tombait du haut du ciel, nous vient aussi de Dieu.

C'est la récompense qu'il nous envoie pour n'avoir pas voulu enfreindre sa loi et avoir respecté le grand deuil du Vendredi Saint.»

Et mon oncle termine toujours sa petite narration, en se frottant les mains d'un air de conviction satisfaite, et ajoute: «Voilà comment l'équipage de notre navire, notre navire ce point perdu dans l'immensité des mers, sut rendre à notre Sauveur, ce jour-là, les honneurs qui lui sont dus.»

SEIZIÈME DEVOIR

LA PREMIÈRE COMMUNION

Je viens de passer une semaine bien agréable à la maison. Notre excellente supérieure, à la demande de maman venue me chercher, m'a octroyé la permission d'assister à la première communion de mon jeune frère. Le temps a favorisé ces grandes solennités, et demain, sous l'égide d'une bonne religieuse, je retournerai à mon cher couvent.

J'ai donc assisté à la première communion et à la confirmation du collège Saint-Sauveur, et le dimanche suivant à la paroisse, aux hommages rendus à Jeanne d'Arc.

La première communion, c'est la fête par excellence de l'enfance. Comme elle émeut délicieusement les âmes. Elle apporte comme un parfum de pureté et d'innocence charmant tous les âges, l'âge mûr et même la vieillesse. Chers enfants, on aime à vous contempler, votre lèvre est souriante, votre regard radieux. Le bonheur s'épanouit sur tous ces frais visages, que les soucis de l'existence, le poids des années n'ont point encore flétris.

La parole du Seigneur leur appartient aussi:

«Laissez venir à moi les petits enfants»; et plus tard, à toutes les étapes de la vie, la vision de ce beau jour évoque les plus suaves pensées. On se rappelle cette félicité sans mélange, à laquelle ne s'ajouta jamais l'arrière-goût d'amertume qui se retrouve au fond de toutes les joies humaines. Ce souvenir est plus doux qu'aucun autre.

Les pompes religieuses du collège Saint-Sauveur sont particulièrement belles et recueillies. La procession de la première communion, qui est en même temps celle du Très Saint-Sacrement, puisqu'elle a toujours lieu le jeudi de la Fête-Dieu, se déroule le soir, à la lueur des étoiles et à la lumière des cordons de feux, étincelant de tous les côtés. La procession serpentant sous les grands cloîtres, souvenir d'un passé lointain, a quelque chose de particulièrement imposant et grandiose.

Chaque année, sans se répéter jamais, maîtres et élèves savent varier les décors et leur donner un nouvel attrait. Une magnifique mosaïque, tapis de fleurs et de flammes, revêtait cette fois la cour d'honneur. Les reposoirs étaient fort beaux, celui des grands surtout. C'était un monument donnant l'illusion complète d'un vaste portique de cathédrale.

La rentrée solennelle de la procession est d'un effet saisissant. La chapelle constellée de lumières ressemble à un firmament d'étoiles. Les chants se mêlent à la voix majestueuse de l'orgue, et la dernière bénédiction, descendant sur tous les fronts inclinés, retentit dans le coeur comme un écho tombé des Cieux.

Après la première communion au collège, nous avons eu la confirmation à la paroisse. Monseigneur a dû être satisfait. Une grande partie de la population s'était rendue à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue. La petite cité Redonnaise, cette fille de l'antique abbaye fondée sur les bords de la Vilaine, par saint Conwoïon il y a mille ans, cette petite ville, hameau d'abord, qui grandit sous l'égide protectrice des moines et dont les développements suivirent ceux du monastère, avait bien fait les choses.

L'église était décorée avec goût et élégance. Le groupement des oriflammes militantes, le jeu des lumières réfléchies dans le cristal des lustres, les fleurs et les verdures formaient un ensemble charmant. Le soleil, un peu voilé le matin, s'est éclairci dans l'après-midi; et la procession, cette longue file de robes blanches et de pantalons noirs, avec ses oriflammes et ses bannières, s'est déroulée à travers les rues, sous un ciel rayonnant.

Enfin, hier dimanche, M. le Curé nous avait convié à rendre nos hommages à Jeanne d'Arc. L'église avait gardé ses belles décorations, faisceaux de drapeaux, guirlandes de verdure, lustres éblouissants. Les chants et l'excellente musique des Frères rehaussaient encore l'éclat de cette fête.

Oui, la France a senti passer le souffle des grands, des sublimes dévoûments, à l'évocation de cette jeune bergère, inspirée par Dieu. Elle accomplit, l'humble fille des champs, des prodiges qui étonnèrent ses contemporains et qui nous étonnent encore.

Oui, la vraie France de Clotilde et de Clovis, de Geneviève et de Charlemagne, de Louis IX, de Blanche de Castille, la France, fille aînée de l'Église, se lève pour acclamer l'héroïque libératrice du pays.

Autour de cette vaillante et chrétienne figure devraient se grouper tous les Français. Les plis de son étendard victorieux ne devraient abriter qu'un parti, celui de la Patrie. Les anti-patriotes qu'on nomme juifs et francs-maçons ne l'entendent pas ainsi. Ils ne veulent pas s'incliner devant cette gloire si pure!

Victor Hugo a dit: «Tout homme qui écrit un livre, ce livre c'est lui; qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non, cela est. De toute oeuvre quelle qu'elle soit, chétive ou illustre se détache une figure, celle de l'écrivain. C'est sa punition s'il est petit, c'est sa récompense s'il est grand.» L'homme est comme l'écrivain, il écrit sa propre histoire par la voie qu'il suit et par la vie qu'il mène. Ah! se sont-ils fait assez chétifs, assez petits tous ces hommes qui nient les vertus et les gloires de Jeanne d'Arc, uniquement parce qu'elle fut chrétienne, parce qu'elle fut grande aussi, par sa foi et par sa fidélité à cette religion du Christ, qui seule relève et ennoblit l'humanité.

Jeanne, la France entière a gardé ta mémoire;
Dans la gloire, apparais sur un trône immortel.
Jeanne, nous t'acclamons, c'est un chant de victoire
Qui passe frémissant aux quatre coins du ciel!
Ton âme est avec nous, le sublime génie
Qui t'inspira nous reste, et ce précieux legs,
À travers le temps plane encor sur la Patrie,
Vierge de Domrémy, patronne des Français.
Puis après le triomphe et les apothéoses,
Où la gloire à ton front met l'auréole d'or,
L'Église t'a donné, sacrant toutes ces choses,
La palme de ses saints pour te grandir encore!

DIX-SEPTIÈME DEVOIR

LES PROCESSIONS

Ces belles pompes religieuses du catholicisme observées par les uns, honorées par les autres et toujours respectées, datent d'une très haute antiquité. On peut les faire remonter à la cérémonie de la translation de l'Arche d'Alliance, célébrée en grandes pompes parmi le peuple d'Israël. La bible cite encore la procession de Josué autour des murs de Jéricho et celle, pendant laquelle le roi David dansa devant l'Arche. Ces solennités n'étaient que la figure des manifestations extérieures et pieuses que nous appelons aujourd'hui: processions.

Nous ne parlerons pas ici des processions païennes des Grecs et des Romains; en l'honneur des dieux de l'Olympe ils en faisaient de très solennelles à diverses époques de l'année.

En France, les processions religieuses du Moyen-Age étaient plus nombreuses que de nos jours, mais beaucoup, ayant alors dégénérées en mascarades grotesques, l'Église dut en supprimer un grand nombre.

Elles sont encore fréquentes en Italie, en Espagne, en Portugal et en
Belgique.

On distingue les processions commémoratives, votives, de bénédictions, d'intercessions, d'honneur, à stations, d'actions de grâce, de pèlerinages, de translation et enfin de pénitence. À ce propos, on peut rappeler le trait suivant. Un de nos rois, faisant un jour une procession de ce genre à travers sa bonne ville de Paris, pieds nus et les reins ceints d'une corde, rencontra le bourreau emmenant un pauvre diable à Montfaucon. «Sire, s'écria le malheureux, ayez pitié de moi!

—Soit, dit le roi en s'arrêtant, il faut donner aux coupables le temps de se repentir; bourreau, tu ne pendras cet homme, que lorsqu'il aura dit, à haute voix, son acte de contrition.» Et le roi continua sa marche.

Une demi-heure après, l'aide du bourreau accourait à toutes jambes. «Sire, le condamné a déclaré qu'il ne dira jamais tout haut son acte de contrition et comme on ne peut le pendre qu'après; le bourreau est fort embarrassé. Que faire?»

Le roi réfléchit un instant, puis souriant répondit: «Un roi n'a que sa parole, je fais grâce au condamné.»

La fête des Rogations vient du mot rogare, prier, elle fut instituée en 474 par saint Mamert, évêque de Vienne, en Dauphiné, dans le but d'attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre; elle consiste en processions autour des champs, pendant lesquelles le prêtre bénit la terre, en appelant sur elle les grâces du Ciel. On la célèbre pendant les trois jours qui précèdent l'Ascension.

Ce fut le pape saint Grégoire le Grand qui institua la grande litanie ou procession de saint Marc, l'an 590 lorsque la colère de Dieu se faisait sentir dans Rome où la peste[9] jetait partout le deuil. Ce grand saint, voulant apaiser le Seigneur, justement irrité, ordonna des processions générales ou prières publiques, durant trois jours. C'est ce qu'on appelle litanies septénaires, parce que le saint pape ayant rangé tous les fidèles en sept choeurs différents, les fit partir en même temps de sept églises, comme autant de processions. La confiance que ce grand pape avait en la puissante protection de la sainte Vierge, et, en l'intercession des saints ne fut pas vaine; le saint pasteur portait l'image de la sainte Vierge, celle que l'on croit communément avoir été peinte par saint Luc. Lorsqu'il fut près du môle d'Adrien, on vit un Ange qui mettait l'épée dans le fourreau, et dès lors le fléau de Dieu cessa; le château bâti à la place où se fit l'apparition a été nommé, en mémoire de cet événement, le Château Saint-Ange. L'on croit que ces processions ou litanies furent instituées le 25 avril, jour de la saint Marc, c'est pourquoi l'Église en fait l'anniversaire tous les ans en ce jour.

La fête de l'Assomption a été fondée en l'honneur de l'élévation de la sainte Vierge au Ciel. On la célèbre le 15 août. Cette fête existait dès le Ve siècle mais le voeu de Louis XIII ajouta beaucoup en France à sa solennité.

Autrefois, la Fête-Dieu, cette belle fête de l'institution de l'Eucharistie, longtemps continuée sous le nom de Pâques, en mémoire du grand Sacrifice de la Croix, comprenait les trois mystères de l'Eucharistie, de la Passion et de la Résurrection; le Jeudi Saint lui demeura consacré.

Ecoutons ce que dit le P. Eymard à ce sujet: «Les autres fêtes célèbrent un mystère de la vie de Notre-Seigneur, elles honorent Dieu, elles sont belles et fécondes en grâces pour nous. Mais enfin, elles ne sont qu'un souvenir, qu'un anniversaire d'un passé déjà lointain, qui ne revit que dans notre piété. Ici c'est un mystère actuel: la fête s'adresse à la personne vivante et présente parmi nous de Notre-Seigneur. On n'y expose pas des reliques ou des emblèmes du passé, mais, l'objet même de la fête qui est vivant. Aussi, dans le pays où Dieu est libre, voyez comme tout le monde proclame sa présence, comme on se prosterne devant lui. Les impies même tremblent et s'inclinent: Dieu est là.»

DIX-HUITIÈME DEVOIR

LA FÊTE DIEU

I

Cette fête si attrayante n'apparut qu'assez tard, dans le cycle liturgique.

La grande fête du Saint-Sacrement, que tout le monde catholique célèbre avec tant de solennité, remonte seulement au XIIIe siècle.

Jusqu'au XIe siècle on portait bien à la procession des Rameaux et dans plusieurs églises d'Angleterre et de Normandie, la Sainte Eucharistie renfermée dans un ciboire; mais ce rite n'avait d'autre but que de reproduire la scène de Jésus entrant à Jérusalem, au jour des Palmes et non à rendre à Jésus, considéré dans son sacrement, les honneurs publics et éclatants de nos processions modernes.

«C'est une sainte fille, âgée de seize ans, la bienheureuse Julienne du Mont Cornillon, religieuse hospitalière près de la ville de Liège, qui fut choisie par Dieu pour provoquer l'institution d'une fête annuelle en l'honneur du Très Saint-Sacrement. Dans sa cellule, l'amour de Jésus-Christ la tourmente et l'embrase; elle pleure sur l'aveuglement des hommes qui le méconnaissent, et rien ne peut la consoler, parce qu'elle voit le Dieu qu'elle adore outragé sur les autels où sa bonté le fait habiter… Dans ses saints regrets, dans ses ardentes prières, des extases la ravissent au-dessus de la terre. Elle a alors une singulière vision s'offrant à elle en chacune de ses oraisons. Il lui semble voir la lune pleine dans tout son éclat, mais avec une petite échancrure. Cette vision étrange la poursuit partout, elle la retrouve dans son sommeil comme dans sa prière. Pendant deux ans, elle fait de vains efforts pour chasser cette image; elle craint même que ce ne soit une tentation et adresse à Dieu beaucoup de prières pour en être délivrée.

Enfin le Ciel daigne lui découvrir la signification de ce mystère: un jour qu'elle priait avec une angélique ferveur, il lui fut dit intérieurement que cette lune représentait l'Église et que cette petite échancrure marquée sur son disque désignait l'absence d'une solennité dans le cycle de la liturgie, celle du Saint-Sacrement.

«Je veux, dit Notre-Seigneur à Julienne, qu'une fête spéciale soit établie en l'honneur du Sacrement de mon Corps et de mon Sang. Et c'est toi, ajouta-t-il, que je choisis pour faire connaître la nécessité de cette fête et pour t'en occuper la première.

—Seigneur, répondit la pauvre fille, moi, la dernière de vos créatures, que puis-je pour une pareille oeuvre? Daignez vous adresser à des saints, à des savants et me délivrer de cette inquiétude.

—C'est toi qui commenceras, reprit le Sauveur, et des personnes humbles continueront.»

La jeune fille encouragée, fortifiée par le Dieu qu'elle aime et qu'elle adore, se sent tout autre; sa timidité s'est évanouie, elle élèvera sa voix jusqu'au souverain Pontife.

Trop longtemps son humilité a retenu ses révélations. Son coeur, sa conscience lui disent qu'il ne faut plus hésiter. Elle s'adresse d'abord à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin, homme d'une grande vertu et le prie de consulter lui-même sur ce point les docteurs les plus éclairés. Plusieurs théologiens sont bientôt mis au courant de ces visions; parmi eux se trouve, un archidiacre de Liège, Jacques Pantaléon de Troyes qui fut depuis évoque de Verdun, patriarche de Jérusalem, et enfin pape sous le nom d'Urbain IV; puis l'évoque de Cambrai, le chancelier de l'église de Paris et un provincial des Jacobins de Liège, Hugues, nommé cardinal à cause de sa haute piété et de son profond savoir. Tous ces saints et savants personnages entendirent la recluse leur redire ses extases et ses révélations; ils appuyèrent fortement sa pensée et son constant désir, pendant qu'ils agissaient auprès de la cour de Rome. Julienne était si convaincue qu'une fête solennelle serait instituée en l'honneur du Saint-Sacrement qu'elle donna elle-même le plan de l'office de cette solennité.

Le Pontife Urbain IV déjà disposé à entrer dans ses vues y fut principalement déterminé par un miracle arrivé à Bolsena, dans le patrimoine de Saint-Pierre, près d'Orvieto, où il avait sa résidence.

Un prêtre, assailli de doutes sur la présence réelle de Jésus dans l'Hostie, célébrait la messe dans l'église de Sainte-Christine à Bolsena. Au moment de rompre l'Hostie sainte, il la vit, ô prodige, prendre l'aspect d'une chair vive d'où le sang s'échappait goutte à goutte. Bientôt l'abondance du sang fut telle, que le corporal en fut tout empourpré; plusieurs purificatoires, avec lesquels le prêtre essayait d'étancher cet écoulement mystérieux, se remplirent instantanément de taches de sang.

Le prêtre, qui maintenant ne doutait plus, ne put dans sa terreur, achever le saint sacrifice. Il enveloppa, dans le corporal ensanglanté, l'Hostie changée en chair, quitta l'autel et se rendit à la sacristie. Durant le trajet de grosses gouttes de sang s'échappaient encore des linges sacrés et tombaient aux yeux des fidèles sur le pavé du sanctuaire.

Le Souverain Pontife, Urbain IV, se trouvait alors à Orviéto, à 6 milles de Bolsena. Le prêtre fut sans délai se prosterner à ses pieds, confessa ses doutes, et le miracle éclatant qu'ils avaient provoqué. Urbain députa aussitôt à Bolsena deux grandes lumières de l'Église se trouvant en ce moment près de lui, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure.

La vérité du miracle ayant été attestée, le Pontife chargea l'évêque d'Orviéto d'aller chercher solennellement à l'Église de Sainte-Christine l'adorable Hostie, le corporal et les autres linges imbibés du sang précieux. Lui-même, avec tout le cortège des cardinaux, des prélats et une foule immense vint au-devant du Très Saint-Sacrement, jusqu'à un quart de mille environ de la ville. Les enfants et les jeunes gens portaient des palmes et des branches d'olivier, on chantait des hymnes et des cantiques; le pape reçut à genoux le trésor sacré et le porta triomphalement jusqu'à la cathédrale de Sainte-Marie d'Orviéto. Ce fut la première procession solennelle du Très Saint-Sacrement. C'est alors que le pape fit paraître la bulle qui instituait la fête du Très Saint-Sacrement, ordonnant qu'elle fut célébrée avec la solennité des fêtes de premier ordre.

L'office de cette fête, composé sur l'inspiration de Julienne, est resté propre au diocèse de Liège et à quelques églises limitrophes. L'office universel, rédigé sur l'ordre d'Urbain IV, est un chef-d'oeuvre écrit par l'un des plus grands génies que la terre ait portés, saint Thomas d'Aquin.

On doit placer ici, le poétique récit de Denys le Chartreux: «Urbain IV, nous dit-il, aurait fait venir à ses pieds saint Thomas et saint Bonaventure, les deux gloires de l'école du moyen-âge et leur aurait enjoint de composer chacun de son côté un office du Saint-Sacrement. Au jour indiqué, les deux religieux viennent soumettre leur oeuvre au jugement du Pontife. Frère Thomas commence: à mesure qu'il déroule ses merveilleux cantiques, ses leçons et ses répons, frère Bonaventure, les mains cachées sous son habit, déchire page par page le manuscrit qui contient son travail. Quand vint son tour de parler il dit au pape: «Très Saint Père, tandis que j'écoutais frère Thomas, il me semblait entendre le Saint-Esprit. Dieu seul peut avoir inspiré d'aussi belles pensées et j'aurais cru commettre un sacrilège, si j'avais laissé subsister mon faible ouvrage à côté de beautés si merveilleuses. Voici ce qu'il en reste.» Et entr'ouvrant sa robe de bure il laissa tomber à ses pieds les fragments du manuscrit qu'il venait de mettre en pièces.

Le pape ne sut ce qu'il devait le plus admirer, ou du chef-d'oeuvre de prières de Thomas, ou du chef-d'oeuvre d'humilité de Bonaventure.

Plus tard, nous avons vu Santeuil, poète latin, compositeur de plusieurs hymnes, assurément très pénétré du mérite de ses oeuvres, déclarer qu'il les aurait données toutes pour une seule des strophes de saint Thomas d'Aquin.

Urbain IV étant mort l'année qui suivit la publication de sa bulle, les luttes intestines des Guelfes et des Gibelins absorbèrent en grande partie ses successeurs. Quarante ans se passèrent ainsi.

Nous voyons cependant, dès 1246, Robert de Torote, évêque de Liège, ordonner à son clergé de célébrer dans tout le diocèse une fête du Saint-Sacrement, le jeudi après l'octave de la Pentecôte.

Il n'eut ni le temps, ni la joie de voir l'exécution de son décret, il mourut cette année même; mais, en 1247, les chanoines de Liège organisèrent, pour la première fois, la célébration de cette fête. Pendant plus d'un demi-siècle la fête du Très Saint-Sacrement ne dépassa guère les limites du diocèse de Liège. Dieu éprouve ses saints; la pieuse recluse du Mont Cornilion ne fut pas plus heureuse que l'évêque de Liège, elle mourut avant d'avoir vu réalisé le désir de toute sa vie.

La volonté du pontife Urbain IV est aujourd'hui bien remplie; le catholicisme n'a pas de fêtes plus chères aux coeurs des peuples que la Fête-Dieu. Cette fête, conçue par une des humbles de la terre, entraînera les rois, les magistrats, les guerriers pour assister à ses pompes et le jour que l'humble fille aura appelé de ses voeux deviendra l'un des plus beaux de l'année chrétienne.

II

Quelle fête charmante et superbe à la fois! c'est le propre des pompes de l'Église catholique de charmer le regard en touchant le coeur.

L'âme, se sentant apaisée, reposée, s'épanouit au souffle de la foi et de l'amour, c'est si bon de croire à la grande et longue vie de l'éternité.

C'est pendant ce mois de juin, radieux et ensoleillé, que l'Église célèbre la Fête-Dieu. Tout ce qui chante et sourit, tout ce qui brille et embaume dans la nature semblent s'unira l'homme pour rendre hommage au Maître Souverain. La piété embaume les âmes comme les fleurs parfument les airs.

Est-il plus beau spectacle que celui de la créature, faisant escorte à son Créateur, du chrétien suivant son Dieu, qui traverse les rues et les places au milieu de son peuple assemblé qu'il vient bénir?

Les villes et les hameaux sont en liesse et préparent avec ardeur la grande solennité. Les bourgs ont les arches de verdure et les rustiques autels, les jonchées de feuillage et de fleurs champêtres embellissant les chemins. Les villes ont les riches tentures aux crépines d'or enguirlandant les maisons, les tapis de mousse et de fleurs recouvrant les rues, les envolées de roses effeuillées se mêlant aux flots d'encens qui montent devant le Saint-Sacrement. Les cloches carillonnent à travers l'espace, rappelant à tous que c'est le bon Dieu qui vient répandre ses grâces. Les musiques se font entendre et alternent avec les pieux cantiques que chantent de leurs voix fraîches et pures les longues théories des jeunes garçonnets en habits du dimanche et les jeunes filles en blanches toilettes. Le suisse apparaît à son tour avec son habit chamarré de broderies, sa hallebarde, son tricorne et ses mollets des fêtes carillonnées…

Les bannières rutilantes des saints et les reliques précieuses sont portées avec respect par les hommes, la statue et les images de la Vierge, par les jeunes filles. Toutes les oriflammes sont déployées et les effets de lumière dans ce fouillis, où le métal chatoie dans le velours et le satin, éblouissent le regard.

Enfin, le Très Saint-Sacrement paraît dans son ostensoir d'or, ruisselant de pierreries, porté sous un dais de drap d'or, empanaché de plumes blanches, et qu'accompagnent de gros cierges lumineux, tenus par les membres de la fabrique.

Les angelots, couronnés de roses, vêtus de soie et de dentelle, les enfants de choeur en soutanes violettes et rouges revêtues d'aubes transparentes et brodées, les diacres en dalmatiques et le clergé dans ses chapes d'apparat, les magistrats en robes rouges, fourrées d'hermine, les facultés dans leurs costumes chamarrés, l'armée avec ses uniformes galonnés présentent un imposant cortège[10].

Le peuple recueilli suit en foule pendant que toutes les fenêtres ouvertes se remplissent de fidèles respectueux, agenouillés, jetant aussi des fleurs pour prendre part à cette grande manifestation en l'honneur du Christ.

Oui, on peut le dire, les rues pavoisées, enguirlandées, plantées d'arbres verts et de colonnes de mousseline blanche, se sont métamorphosées en voies triomphales.

Les reposoirs sont là, attendant la divine Eucharistie. En général ils sont faits avec beaucoup de goût, pieuse concurrence bien permise, n'est-ce pas? et de tous ces beaux autels élevés par la piété, on ne sait auquel donner la préférence. Ils sont attrayants puisque tous sont appelés à recevoir pendant quelques instants le Dieu d'amour qui veut bien résider parmi nous.

C'est un éblouissement, c'est une fête pour les yeux que ces cortèges, que ces autels où dominent la pourpre et l'or.

«L'or qui est la lumière…
La pourpre qui est le sang et la vie!»

La Religion n'a-t-elle pas été à tous les âges la grande inspiratrice du beau.

Ici, ce sont des temples de verdure et de fleurs, des autels richement décorés de vases magnifiques, de candélabres dorés, d'anges adorateurs inclinés sur les degrés de l'autel éblouissant de lumières, Là, le décor est plus simple et peut-être plus grandiose, c'est un amoncellement de rochers qui s'escaladent les uns les autres, étoiles de la sombre verdure des sapins recouvrant une modeste grotte, comme celle de Bethléem, où le Seigneur s'arrêtera un instant.

Je revois encore dans ma pensée un reposoir qui m'avait vivement frappée; sévère dans ses grandes lignes, il évoquait le passé païen, évanoui sous la main toute puissante du Christ, et la croix sainte s'élevant à la place des idoles. Il représentait un coin aride des landes bretonnes; des pierres debout ou couchées sur la bruyère éternelle, la croix plantée sur des rocs sauvages; et l'autel, s'élevant sur cette terre druidique, avait quelque chose de saisissant. De chaque côté, trois grands menhirs se dressaient comme les gardiens du sanctuaire, précédé d'un grand dolmen très réussi.

Chateaubriand dépeint ainsi la belle cérémonie de la Fête-Dieu:

«Quel chrétien ne s'est surpris un jour à contempler comme dans un rêve le beau et consolant spectacle d'une procession se déroulant lentement solennellement à travers les rues enguirlandées et fleuries?

Où va-t il, ce Dieu dont les puissances de la terre proclament ainsi la majesté?

Il va reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, sur des autels de fleurs qui lui représentent, comme aux jours de l'ancienne alliance, des temples innocents et des retraites champêtres.»

La Bretagne, toujours croyante, tient à ses processions qu'elle nomme encore «la fête du Sacre», et pour cette fête elle déploie toute la magnificence du culte catholique, dans l'exaltation suprême d'une Toute-Puissance voilée par l'immensité du mystère qui fait rêver, sourire ou pleurer.

«Rêve, pour l'esprit humain qui se heurte devant l'incompréhensible, tant la sublimité nous frappe tant l'inconnu nous étreint.

«Pleurs, pour le croyant, pour celui que saisit un attendrissement immense, souffle venu de l'invisible, quand, au milieu d'un profond silence, une bénédiction descend d'en haut dans le geste auguste de la croix, tracé par l'ostensoir d'or.

«Sourire… pour l'incrédule et pour l'impie qui ne veulent admettre que ce que saisit la pauvre raison humaine dans son étroitesse de vue et de jugement.

«Enlever le mystère à l'homme, c'est mettre des bornes à ce qu'il a de plus noble et de plus beau: l'âme.

«La Fête-Dieu, c'est l'apothéose, d'une religion immuable et forte dans son éternelle sécurité.»

Les athées et les ennemis du Christ, les sans-Dieu n'arriveront pas à détruire l'usage déclaré par le saint Concile de Trente «tout-à-fait conforme à la piété» de porter avec une religieuse solennité la divine Hostie dans les rues et les places publiques.

Depuis deux mille ans bientôt, ils ont usé leurs dents et leurs ongles sans entamer le bois sacré de la croix, et ceux qui les suivront dans cette triste besogne ne réussiront pas davantage!

III

NOTES SUR LES PROCESSIONS

Les modernes athées et francs-maçons sont plus intransigeants que les révolutionnaires du siècle dernier: voici à ce sujet quelques détails curieux. On verra que les ancêtres, dont se réclament les jacobins contemporains, n'avaient pas osé braver les justes revendications des catholiques parisiens, qui, en pleine Révolution, s'autorisaient des maximes de liberté religieuse inscrite dans les Droits de l'homme pour affirmer leur foi.

Ces notes, exhumées naguère des archives de la police secrète de Paris (Archives Nationales de la Seine F. I. C.), ont été rédigées par le citoyen Dutard, avocat, et adressées au célèbre Garat, ministre de l'Intérieur de mars à août 1793. Ce Dutard était un partisan résolu du nouveau régime, mais son exaltation révolutionnaire ne lui avait pas enlevé une certaine probité politique, et il était intelligent.

Dès le 25 mai, Dutard écrivait au ministre: «La Fête-Dieu approche. Rappelez-vous, citoyen ministre, qu'à cette époque, l'an passé, Pethion, le dieu du peuple, fut accueilli à coups de pierres par les sans-culottes de la section des Arcs pour avoir déclaré dans une ordonnance (Pethion était en 1792 maire de Paris), qu'on serait libre de travailler ou de ne pas travailler… Rappelez-vous que ce jour-là, des hommes qui, par opiniâtreté ou irréligion n'avaient pas tapissé leurs maisons, reçurent de bons coups de bâton… Je ne sais si ce n'est pas une infamie stupide et aveugle de la part des représentants de ce même peuple qui contrarient absolument tous les goûts et les penchants dont cent années de révolution ne sauraient le délivrer.»

Les processions dont le citoyen Dutard, agent principal de la police secrète, se faisait le défenseur, eurent, donc lieu dans la plupart des paroisses sans trouble aucun, ni sans manifestations hostiles, et cela le jeudi 30 mai, ne l'oublions pas, la veille même de la terrible insurrection du 31 mai 1793, qui faillit anéantir la Convention sous les canons du fameux Henriot, commandant de la garde nationale et des sections.

Le 31 mai, le citoyen Dutard adressait à Garat le rapport suivant dont le style ne vise certes pas à l'élégance, mais qui du moins laisse entrevoir une parfaite sincérité:

«Mes premiers regards se sont portés, en ce jour de la Fête-Dieu, vers les processions et cérémonies de ce jour. Dans plusieurs églises j'ai vu beaucoup de peuple et surtout les épouses des sans-culottes. On avait la procession intra muros. Mais, ailleurs, la cérémonie se fit comme de coutume au dehors.

«J'arrive dans la rue Saint-Martin, près de Saint-Merry; j'entends un tambour et j'aperçois une bannière. Déjà dans tout le quartier on savait que la paroisse Saint-Leu allait sortir en procession.

«J'accourus au-devant; tout y était modeste. Une douzaine de prêtres à la tête desquels était un vieillard respectable, le doyen, qui portait le rayon sous le dais[11]. Un suisse de bonne mine précédait le cortège; une force armée de douze volontaires à peu près, sur deux rangs, devant et derrière. Une populace nombreuse suivait dévotement.

«Tout le long de la rue, tout le monde s'est prosterné. Je n'ai pas vu un seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Lorsqu'on a passé devant le poste de la section Bon-Conseil, toute la force armée s'est mise sous les armes.

«Quand le tambour qui précédait et les gens qui suivaient ont annoncé la procession, quel a été l'embarras de nos citoyennes de la halle! Elles se sont concertées à l'instant pour voir s'il n'y avait pas moyen de tapisser avant que la procession passât. Une partie se sont prosternées d'avance à genoux, et enfin, lorsque le bon Dieu a passé, toutes, à peu près, se sont prosternées. Les hommes ont fait de même. Des marchands ont tiré des coups de fusil en l'air. Plus de cent coups ont été tirés. Tout le monde approuvait la cérémonie et aucun que j'ai entendu ne l'a désapprouvée.

«C'est un tableau bien frappant que celui-là. J'ai vu dans des physionomies les images parlantes des impressions qui se sont fait si vivement sentir au fond de l'âme des assistants. J'y ai vu le repentir, le parallèle que chacun fait forcément de l'état actuel des choses avec celui d'autrefois. J'ai vu la privation qu'éprouvait le peuple par l'abolition d'une cérémonie qui fut jadis la plus belle de l'Église. J'y ai vu aussi les regrets sur la perte des profits que cette fête et autres valaient à des milliers d'ouvriers. Quelques personnes avaient les larmes aux yeux. Les prêtres et le cortège m'ont paru fort contents de l'accueil qu'on leur a fait partout.

«J'espère, citoyen ministre, que vous ne laisserez pas cet article sur votre cheminée.»

Les gens de la Révolution avaient si bien compris les magnificences du culte catholique et l'attachement des foules pour cette mise en scène des pompes chrétiennes qu'ils s'ingéniaient à les imiter sous forme de «fêtes civiques», dont ils confiaient à David le soin de dessiner l'ordonnance, et à Méhul, celui de composer la musique.

Qu'étaient-ce ces promenades de la déesse Raison à travers Paris—avec hymnes, bannières, thuriféraires, enfants semant des roses, «jeunes vierges» drapées de blanc,—sinon de véritables processions laïques, avec stations sur des reposoirs qui s'appelaient l'autel de la Nature, l'autel de la Patrie, ou l'autel de la Liberté? Postiches honteux des esprits dévoyés d'alors.

Le philosophe Diderot, l'ami des d'Alembert, des Jean-Jacques Rousseau et des Voltaire qui par leurs théories mensongères et désolantes préparèrent en sourdine la Révolution, Diderot disait: «Je n'ai jamais vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures bleues et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le front prosterné contre terre, je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants sans que mes entrailles en aient été émues, en aient tressailli et que les larmes m'en soient venues aux yeux.»

Napoléon Ier, lui aussi, savait ce qu'il faisait quand il rétablissait les processions de la Fête-Dieu, et qu'il décidait que l'armée y figurerait dans une large mesure.

Certes, ce ne devait pas être un spectacle ordinaire que celui de ces grognards, escortant le Bon Dieu—comme ils disaient—avec leurs lourds shakos à grands plumets, avec leurs vieilles moustaches roussies au feu des batailles, leur teint qu'avait bronzé le hâle des marches du Caire à Berlin, leurs glorieux uniformes «troués, usés par la victoire». Voici ce que le journal le Moniteur imprimait le 15 juin 1805:

«Hier, pour la première fois depuis la Révolution, a eu lieu la procession de la Fête-Dieu, avec le concours d'une partie de la garnison de Paris et la présence de représentants de tous les corps constitués et de toutes les administrations de l'État.

«On évalue à plus de trois cent mille le nombre des curieux qui se sont pressés sur son passage.

«Aucun désordre ne s'est produit.

«Partout régnaient un recueillement et une joie universels.»

Charles X se faisait un devoir et un honneur, entouré des princes du sang, des officiers de sa maison, des ministres et de tous les dignitaires de la cour en grande tenue, en frac écrasé de broderies de suivre à pied et tête nue, le très Saint-Sacrement pendant toute la durée de la procession. Cet exemple du souverain et de la famille royale, suivi par tout le peuple, donnait à cette imposante manifestation de la Foi un éclat ignoré de nos jours.

Et lorsque, du haut d'un reposoir le Benedicat vos omnipotens Deus! tombait des lèvres du prêtre sur les soldats qui présentaient les armes et sur la foule agenouillée, un doux frémissement agitait tous les coeurs, et la Foi remplissait les âmes, courbées sous la bénédiction du Ciel.

Les personnes qui assistèrent jadis à ces fêtes magnifiques n'en ont jamais perdu le souvenir.

On n'en est plus là actuellement! hélas! cette guerre à la Religion est insensée et misérable.

Depuis qu'on a arraché le Christ des écoles, des hôpitaux et des prétoires, on a trouvé aussi que la sortie du Très Saint-Sacrement à travers les rues, même une seule fois par an, gênait la circulation et que le Bon Dieu n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se renfermer dans ses églises comme dans une prison et de n'en plus sortir.

Oui, c'est en temps de République, c'est-à-dire de Liberté, d'Égalité et de Fraternité, qu'on défend de suivre Celui qui est venu inaugurer ici-bas le règne des petits et des pauvres, et apprendre à tous les hommes la fraternité évangélique, la seule possible.

Des pygmées s'insurgeant contre leur Créateur! Quelle satanique démence! Aujourd'hui il faut aller chez les Musulmans et même chez les sauvages pour voir la Fête-Dieu et se réconforter le coeur.

Dans les villes turques où se trouve un grand établissement catholique tel que soeurs religieuses hospitalières, soeurs de Saint Vincent de Paul, école des Frères, la procession a le droit de sortir et le peuple musulman la respecte. À Brousse, la Fête Dieu s'appelle Gul-Baïram, la Fête des Roses et les Broussiottes s'empressent, sinon de la suivre, du moins de la contempler avec admiration.

Ce qui les frappe surtout, ce sont les couronnes de roses que portent les jeunes filles de l'école des Soeurs de Saint-Vincent de Paul et la profusion de fleurs qu'elles jettent sur le parcours de la procession, d'où le nom de fête des roses: Gul-Baïram.

Un missionnaire, qui enseigne la religion du Christ chez les peuples lointains, racontait ainsi la dernière Fête-Dieu à laquelle il a assisté. «J'ai dit qu'on ne voit rien de précieux à cette procession, la simple nature y prête toutes ses beautés, car sur les fleurs et les branches des arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le Saint-Sacrement passe, on voit voltiger des oiseaux de toutes couleurs, attachés par les pattes à des fils si longs qu'ils paraissent avoir toute leur liberté et être venus d'eux-mêmes pour mêler leur gazouillement aux chants des musiciens et de tout le peuple.

D'espace en espace, on voit des tigres et des lions enchaînés, afin qu'ils ne troublent point la fête et de très beaux poissons qui se jouent dans de grands bassins remplis d'eau; en un mot toutes les espèces de créatures vivantes y assistent comme par députation pour y rendre hommage à l'Homme-Dieu dans son auguste Sacrement.

On fait aussi entrer dans cette décoration les choses dont on se régale dans les grandes réjouissances, les prémices de toutes les récoltes pour les offrir au Seigneur et le grain qu'on doit semer afin qu'il lui donne sa bénédiction. Le chant des oiseaux, le rugissement des lions, le frémissement des tigres, tout s'y fait entendre sans confusion et forme un concert unique…

Dès que le Saint Sacrement est rentré dans l'église, on présente aux missionnaires les choses comestibles qui ont été exposées. Ils en font porter aux malades ce qu'il y a de meilleur, le reste est partagé à tous les habitants de la bourgade…

Ces simples apprêts plaisent au divin Maître aussi bien que les magnificences déployées dans nos contrées civilisées, parce que c'est la même foi, le même amour, qui inspirent les uns et les autres.

DIX-NEUVIÈME DEVOIR

L'ASSOMPTION

I

L'esprit humain se trouble au nom de Vierge-Mère,
L'orgueil de la raison en demeure ébloui;
De la vertu d'En-Haut, ce chef-d'oeuvre inouï,
Pour leurs vaines clartés, est toujours un mystère:
La foi, dont l'humble vol perce au-delà des cieux,
Pour cette vérité trouve seule des yeux;
Seule, en dépit des sens, la connaît, la confesse;
Et le coeur, éclairé par cette aveugle foi,
Voit avec certitude et soutient sans faiblesse
Qu'un Dieu, pour nous sauver, voulut naître de toi!

P. CORNEILLE (1665.)

La fête de l'Assomption, célébrée depuis le Ve siècle, prit une grande solennité, à partir du jour où Louis XIII consacra par un voeu solennel sa personne, son royaume et ses sujets, à la très Sainte Vierge en 1637.

La procession eut lieu pour la première fois le 15 août 1638 à l'issue des vêpres dans toutes les églises de France. Le roi qui se trouvait ce jour-là à Abbeville assista à cette procession à l'église des Minimes, où il avait reçu le matin même la sainte Communion. Depuis cette époque la déclaration de Louis XIII fut plusieurs fois renouvelée par ses successeurs et la procession, en dépit des impies, a continué de se faire chaque année.

Le sépulcre où la Vierge ne passa que quelques instants, puisque son corps ne connut jamais les corruptions du tombeau, était au bourg de Gethsémani, en la vallée de Josaphat. Mais sous les empereurs Vespasien et Tite, ce lieu fut tellement saccagé par les armées de ces princes qui prirent Jérusalem, que les fidèles de cette époque ne purent retrouver ensuite le sépulcre de Marie. C'est pourquoi saint Jérôme fait mention des tombeaux des patriarches et des prophètes visités par sainte Paule et sainte Eustochée, et ne parle nullement de celui de la Vierge. Il ne fut découvert que longtemps après, mais, alors, il était si chargé de ruines, qu'il fallait descendre soixante degrés pour y parvenir. Bède écrit aussi que, de son temps, les pèlerins de Terre Sainte pouvaient aller le voir entaillé dans le roc.

La mort de la Vierge Marie est la consommation de tous les mystères de sa vie. C'est sa véritable Pâque, après avoir satisfait aux nécessités de la nature humaine, par sa mort elle entre dans la vie glorieuse et immortelle, devenant ainsi semblable à Jésus ressuscité.

L'auguste Marie, après l'Ascension de son Fils et la descente du Saint Esprit, demeura encore 23 ans et quelques mois sur la terre, c'est-à-dire jusqu'à la 72e année de son âge et la 57e année du Sauveur.

«On s'est demandé pourquoi Jésus-Christ qui avait tant de respect et d'amour pour sa mère ne l'emmena pas avec lui, lorsqu'il monta au Ciel et pourquoi il la laissa au milieu des calamités d'ici-bas.

«C'est que Marie avait une grande mission à remplir dans le monde. Elle devait devenir pour l'Église naissante la mère qui élève, la maîtresse qui instruit, le modèle qui forme et sert d'exemple, elle devait devenir enfin la reine qui soutiendra l'Église contre les persécutions des Juifs et des Gentils. C'est elle qui encouragera les Apôtres, découvrira aux Evangélistes tous les détails de la vie cachée de son Fils, qui fortifiera les premiers Martyrs, inspirera aux Vierges et aux Veuves l'amour de la pureté. On ne saurait croire combien sa présence a aidé les Evangélistes dans l'érection de ce merveilleux et éternel monument qu'est le Christianisme.»

Quelques Pères de l'Église, par respect, n'ont donné au décès de Marie que le nom de sommeil, tant sa mort fut douce, mais il est reconnu qu'elle est morte suivant les conditions de la chair.

De même que Jésus donna l'exemple de la plus héroïque et généreuse des morts violentes, Marie donna l'exemple de la plus sainte et la plus douce des morts naturelles.

Les traditions rapportent que Notre-Seigneur lui envoya quelque temps auparavant un des premiers anges de sa Cour pour lui annoncer que le moment de sa récompense était proche. On croit que ce fut l'ange Gabriel; celui qui lui avait déjà annoncé l'incarnation du Verbe divin et à qui, selon saint Ildefonse «la charge de tout ce qui lui appartenait avait été donnée». Comme depuis l'Ascension du Sauveur la Vierge Marie soupirait après le bonheur de lui être réunie, on comprendra avec quelle joie elle accueillit ce Messager du Ciel. Elle était alors à Jérusalem dans la maison du Cénacle où tant de mystères de notre religion se sont accomplis et qu'on a depuis érigée en église sous le nom de Sainte Sion.

La Vierge y priait à son oratoire comme dans l'humble maison de Nazareth et l'on croit que sa réponse fut la même qu'au jour de l'Annonciation. «Voici la Servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole.» Marie avertit ensuite saint Jean de ce qui arriverait bientôt et, cette triste nouvelle s'étant répandue, les apôtres, les patriarches, les saints, les disciples, les convertis au Christ vinrent en foule à Jérusalem, pour voir une dernière fois la Mère de leur Dieu. Les fidèles pieux étaient accourus portant des flambeaux allumés, des parfums de grand prix et mêlèrent leurs larmes et leurs regrets à ceux de la troupe apostolique. Marie les consola par un discours admirable, leur promit son assistance et sa protection, les assurant que jamais elle n'abandonnerait ceux qui, dans la sincérité de leur âme, se confieraient à elle. C'était le testament de son âme. Pour ce qui était des choses de la terre, s'en étant détachée depuis longtemps ou même ne les ayant jamais possédées, elle léguait à deux saintes filles qui l'assistaient les quelques vêtements qu'elle portait. Le jour annoncé arriva bientôt. Marie n'était nullement malade et, quoi qu'elle eût 72 ans, son visage ne portait aucun signe de vieillesse et avait conservé son ancienne beauté; «on y voyait même un nouvel éclat qui prouvait bien que l'âme qui y logeait se ressentait déjà de l'approche de l'Éternité». Il ne faut donc point croire qu'elle fut alitée et qu'on l'entoura des soins qu'on rend ordinairement aux malades.

Le moment de son passage étant arrivé, Jésus-Christ, son Fils Bien-Aimé, selon les témoignages de saint Jean Damascène, de Métaplisaste et de Nicéphore, descendit du Ciel sur terre avec sa Cour céleste pour recevoir son Esprit bienheureux. La Sainte Vierge lui rendit alors la plus parfaite adoration qu'il ait jamais reçue sur la terre. «Que votre volonté soit faite, dit-elle, il y a longtemps, mon Fils et mon Dieu, que je soupire après vous; mon bonheur est de vous suivre et d'être où vous êtes, pour toute l'Éternité.»

Les anges entonnent alors un cantique céleste qui fut entendu de tous les assistants quoique tous ne vissent pas Notre-Seigneur.

Durant cette mélodie divine, l'humble Marie s'incline modestement sur sa couche, dans la position où elle voulait être ensevelie répétant ces mots: «Qu'il me soit fait selon votre parole», auxquels elle ajouta, ceux que son Fils avait prononcés sur la croix:

«Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains.»

Ainsi, les mains jointes, les yeux élevés vers son Bien-Aimé, le visage tout embrasé d'amour, elle lui remet son âme pour être transportée au Paradis.

L'assemblée, qui avait assisté à la mort de la Sainte Vierge, gardait un religieux silence. Le chagrin oppressait tous les coeurs, les larmes, coulaient; après les premiers moments donnés à une légitime douleur, les apôtres entonnèrent des hymnes et des cantiques en l'honneur de Dieu et de sa divine Mère.

Des malades ayant obtenu la faveur de baiser les membres de Marie se relevèrent guéris: des aveugles recouvraient la vue, des sourds, l'ouïe; des muets, la parole; des boiteux, l'usage de leurs jambes.

Les apôtres et les saintes femmes s'occupèrent ensuite de la sépulture.

Les deux saintes filles, qui s'étaient attachées à Marie étant venues pour embaumer le corps de leur reine, furent prises d'un grand saisissement en voyant des rayons de flammes sortir de son coeur. Sa couche était si lumineuse, qu'elles ne purent entrevoir son corps. Elles coururent vers les apôtres pour leur dire ce qui se passait, ceux-ci comprirent par là que ce corps sacré ne devait être ni découvert, ni touché par personne; on l'enveloppa dans un linceul sans avoir ôté ses vêtements et on l'emporta au bourg de Géthsémani, dans la vallée de Josaphat.

Jamais pompes funèbres ne furent aussi saintes. Les apôtres portaient eux-mêmes le cercueil. Les fidèles les accompagnaient en procession, tenant des flambeaux à la main. Les Juifs, quoique très montés contre les Chrétiens, ressentirent une telle impression de crainte et de respect, qu'ils ne songèrent point à troubler cette cérémonie.

Les Saints Pères sont unanimes à reconnaître que les anges accompagnaient de leurs harmonies célestes ce cortège sacré; une odeur délicieuse embaumait les lieux par où il passait. Les malades rencontrés sur la route furent guéris instantanément et plusieurs juifs se convertirent en voyant tant de prodiges. Enfin, le corps de Marie, ce trésor inestimable, fut déposé avec un profond respect dans le sépulcre qui lui avait été préparé et on le recouvrit d'une grosse pierre afin que celle, qui avait si bien imité les vertus de Jésus-Christ, lui ressemblât encore dans l'humilité de sa sépulture. Après la cérémonie, les fidèles retournèrent à Jérusalem, mais les apôtres, se relevant l'un l'autre, ne quittèrent pas le chevet sacré de leur Reine, près duquel les Anges veillaient aussi. Juvenal, patriarche de Jérusalem, nous apprend en son discours à l'empereur Marcien et à l'impératrice Pulchérie son épouse, qu'ils y demeurèrent encore trois jours. Au bout de trois jours, saint Thomas, le seul des Apôtres, qui n'eût pas été présent aux obsèques sacrées de la Vierge, arriva de l'Ethiopie, où son zèle ardent pour la conversion des âmes l'avait conduit. Ayant appris ce qui s'était passé, il désira encore une fois revoir le visage de son auguste Reine. Les autres Apôtres trouvèrent fort à propos de lui donner cette consolation ne doutant pas que ce retard ne fût mystérieux et ménagé par Dieu pour quelque grand motif, encore inconnu. Ils s'assemblèrent donc autour du sépulcre et, après quelques prières, enlevèrent la pierre; mais leur étonnement fut grand: un parfum incomparable s'échappait du tombeau vide, ne contenant plus que le linceul et les vêtements de la Vierge. Ils virent bien que personne sur la terre ne pouvait avoir enlevé ces pieux restes, la pierre n'avait pas été touchée et eux-mêmes étaient restés là, veillant à sa garde. Marie était ressuscitée, son âme avait repris sa dépouille mortelle pour remonter aux Cieux. Ce tombeau était donc vide comme celui de Notre-Seigneur, trois jours après sa mort, c'est pourquoi l'Église célèbre la fête de l'Assomption qui signifie élévation en corps et en âme de la Vierge au Ciel.

II

O toi qu'un regard touche
Laisse descendre de ta bouche
Un langage délicieux.
O Rose entr'ouvre tes corolles,
Et tes parfums et tes paroles
Nous feront respirer les Cieux.

Quelle plume pourrait rendre dignement le triomphe de Marie entrant au Ciel. Nous en avons une belle et sensible figure dans l'arche-d'alliance; cette arche sainte et figurée qui renfermait les tables de la loi, faite d'un bois incorruptible, et revêtue d'or très pur. David la fit transporter dans la ville de Jérusalem entourée des prêtres, des lévites, de tout le peuple, faisant résonner l'air de leurs musiques, de leurs chants d'allégresse, de leurs acclamations de joie. Nous en avons encore une autre figure dans la magnificence avec laquelle la reine de Saba vint visiter Salomon. Il est dit qu'elle arriva à Jérusalem, au milieu d'un nombreux cortège avec des richesses infinies en pierres précieuses et parfums. Marie aussi n'est-elle pas entrée au Ciel, entourée du brillant cortège des anges et chargée de richesses infinies, c'est-à-dire du trésor inestimable de ses vertus.

«Qu'est-ce qui pourra jamais déclarer les merveilles de l'Assomption de Marie? car autant elle a reçu de grâces sur la terre au-dessus de toutes les créatures, autant elle a reçu dans le Ciel de gloire particulière au-dessus de tout ce qu'il y a de créé.»

Ne peut-on appliquer à Marie ces magnifiques louanges du Cantique des Cantiques. «Qui est celle-ci qui s'élève, répandant partout des parfums de myrrhe, d'encens, de cinname et de toutes sortes de senteurs exquises»; ces parfums, ne sont-ce pas ceux de son âme: son humilité, sa modestie, sa dévotion, sa ferveur, sa persévérance, sa miséricorde?

«Quelle est celle-ci qui voit germer sous ses pieds des étoiles?

«Quelle est celle qui s'avance comme l'aurore qui commence à poindre, belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille.»

Dans cette comparaison nous voyons l'éclat de sa pureté, l'éminence de sa science et de sa sagesse, la grandeur de son amour pour Dieu, et l'ardeur de son zèle pour le salut des âmes, qui la rend redoutable à toutes les puissances du monde et de l'enfer.

«Qui est celle-ci qui monte du désert toute comblée de délices et appuyée sur son Bien-Aimé?» Il nous explique par là sa parfaite ressemblance avec son fils et les douceurs ineffables de leur union.

Dans les livres saints et en suivant l'interprétation des docteurs de l'Église, ce doux nom de Marie est comparé à l'huile répandue, parce que, de même que l'huile adoucit les plaies et guérit les blessures du corps, de même le nom si doux de Marie guérit les plaies de l'âme, adoucit les angoisses du coeur, calme toutes les tristesses de l'existence.

Plusieurs filles ont amassé de grandes richesses, ô Marie, mais vous les avez toutes surpassées parce que vous avez été humble et cachée comme un jardin fermé, comme une fontaine scellée. Vous serez appelée la cité de Dieu, la Sainte Sion, la Jérusalem céleste, la Reine du Ciel et de la terre. Votre demeure est dans la plénitude des Saints et comme s'écriait un éloquent prédicateur, ne trouvant plus d'expressions pour peindre vos vertus surhumaines: «À vous seule, vous résumez tout le Paradis!»

Le catholicisme, ami des pompes religieuses, de tout ce qui charme les yeux et touche le coeur, a consacré à Marie le mois de mai, ce gracieux mois de mai que fleurit le printemps.

C'est dans le plus beau règne de la nature, dans le règne brillant et embaumé des fleurs, que l'on a trouvé ses emblèmes.

C'est pourquoi les jeunes filles ornent avec joie ses autels et courent en foule à ses fêtes. Elles recherchent son amour, racontent sa gloire et chantent son nom si doux.

Marie! quel nom suave et délicieux. Ne renferme-t-il pas l'anagramme du doux mot aimer?

Doux est le murmure du ruisseau, traversant la prairie.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est la plainte de la vague harmonieuse, bercée par le zéphir.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est l'accord de la lyre éolienne, à travers le feuillage.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est la rosée du Ciel qui se répand sur la terre et fait naître la fleur.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est le parfum du lis immaculé et de l'humble violette.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est l'exquise senteur de la rose de Jéricho.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est la plainte de la brise, caressant le palmier verdoyant de
Cadès.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce et immaculée est la cime des neiges éternelles.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est au fond des bois les gazouillements de l'oiseau.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est au cerf altéré l'onde claire de la source.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est le chant de la colombe gémissant au bord de son nid.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce, était aux Israélites, la Manne du désert!

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est aux lèvres altérées le fruit de la vigne.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Doux est au prisonnier le rayon de soleil éclairant son cachot.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est au coeur du marin l'étoile qui le guide sur la mer orageuse.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est la voix de la femme égrainant les notes perlées de son gosier d'or.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est la contemplation du ciel semé d'astres lumineux.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est au coeur de la mère la voix de l'enfant qui l'appelle.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est l'espérance, au coeur du voyageur dans le désert.

Plus doux est ton nom, ô Marie!

Douce est à l'âme l'extase que fait naître ton amour.

Aussi doux est ton nom, ô Marie!

Marie, ô nom divin, étoile du Pécheur.

Rose du paradis, baume plein de fraîcheur,

Qui parfume le monde et qui révèle aux âmes,

La femme la plus sainte entre toutes les femmes!