Nous n'avions jamais vu M. Benoit fils, c'est à peine si nous savions son existence, son père n'en parlait guère, ce qui était assez singulier; cet étranger, cet inconnu m'apparaissant comme la vision rajeunie de mon vieux professeur, m'a rappelé soudain plus d'un souvenir de mon enfance.
Je connais une petite fille qui vous dit le plus gentiment du monde: «Je n'ai pas peur de papa, ni de maman, ni de ma bonne; j'ai seulement un peu peur de Croquemitaine.» Quand je pense à mon vieux professeur de musique, je pourrais dire la même chose. À cette époque, je ne craignais ni papa, ni maman, ni ma bonne, mais j'avais une affreuse peur de mon maître de piano.
Je le retrouve dans ma mémoire avec un visage d'ogre, des yeux dévorants, des dents de requin, une voix de tonnerre. Je croyais à l'instant voir surgir de ses immenses poches les paquets de verges, dont il parlait, pour corriger les doigts faibles ou récalcitrants. Il avait des comparaisons qui alors me terrifiaient.
«Qu'est-ce que c'est que ça? des doigts flasques comme des asperges bouillies, attachés à des poignets raides comme du cornouiller.» Lorsqu'il m'avait lancé ces épithètes malsonnantes, je prenais le parti héroïque de m'endormir. Dame, je n'avais que six ans! Quand on saura que ce maître intraitable me donnait une heure de leçon tous les jours, on conviendra que c'était un peu long.
Si la leçon s'était bien passée, maman me donnait un sou, pour aller acheter un chausson aux pommes chez le pâtissier voisin. Ah! ces pommés, comme ils me paraissaient délicieux! J'ai eu beau chercher, je n'en ai jamais retrouvé de pareils. Le grand Napoléon demanda vainement toute sa vie un haricot de mouton, comme ceux qu'il mangeait à l'école de Brienne; on lui en servit de bien supérieurs sans doute, mais il ne les trouva jamais aussi bons. Ce qui prouve une fois de plus, que les souvenirs enfantins demeurent les plus vivaces et souvent les meilleurs.
Depuis, petit à petit, j'ai appris l'existence pénible de mon professeur. C'était un artiste dans toute l'acception du mot; le sens commun, qu'on devrait appeler le sens rare, lui manquait totalement. Il appartenait à cette race intelligente des bohèmes d'il y a un demi-siècle, vivant au jour le jour sans penser au lendemain, dépensant peu ou beaucoup, suivant les circonstances, mais n'ayant jamais un centime devant eux. Aujourd'hui, les artistes ont fait de grands progrès sous ce rapport-là, ils sont devenus pratiques; ce n'est pas une poire, mais des vergers de poires qu'ils savent se ménager pour la soif; s'ils connaissent à présent l'art de gagner de l'argent, ils connaissent aussi celui de le garder.
Mon professeur était fils d'un fonctionnaire ayant économisé une certaine fortune, et frère d'un compositeur qui a laissé des romances charmantes qu'on chante encore; ces bons exemples ne lui servirent en rien. Comme on le voit, c'était un irrégulier, un bohème. À vingt ans il s'était marié avec une jeune fille de dix-huit, aussi riche que lui d'insouciance et de gaîté, n'ayant d'autre patrimoine que la jeunesse et l'espérance. L'espérance! un banquier qui n'aboutit souvent qu'à la faillite. La pauvre jeune femme mourut un an après, en donnant le jour à un fils, dont M. Benoît s'occupa tout juste, comme jadis La Fontaine s'était occupé du sien.
M. Benoît, ce professeur qui ne passait pas un quart de soupir, ni un double point, qui raisonnait si exactement en musique, restait toujours un grand original dans les choses sérieuses de la vie. Je pourrais même ajouter qu'il avait plus de justesse dans les oreilles que de justice dans l'esprit. Je me souviens encore de quelques petites histoires qui en font foi.
Après les premières études si ingrates du piano, lorsque je commençais à faire une moue dédaigneuse aux morceaux de Leduc et de Carpentier, on m'acheta un bel instrument neuf. Dire toute la joie que j'en ressentis serait impossible. J'étais encore à cet âge heureux où les impressions sont les plus vives et où l'on ne croit qu'au bonheur. On avait d'abord décrété que je ferais gammes et exercices sur le vieux piano; mais bah! au bout de quelques mois je ne voulais plus en entendre parler. Ma mère songea alors à le vendre et pria mon professeur de s'en occuper. La caisse était encore belle, l'ivoire des touches pas trop jauni; mais les sons, hélas! laissaient beaucoup à désirer. Le facteur de la ville n'estimait plus mon vieux piano, que deux cents francs. Mon professeur avait justement, à trois ou quatre maisons plus loin que la nôtre, une nouvelle commençante dont les parents cherchaient un piano d'occasion: c'était leur affaire. M. Benoit qui donnait cette leçon-là après la mienne, offre illico mon piano. À deux heures il était proposé; à quatre heures, il était acheté; à six heures il était emporté.
Comme on voit, notre intermédiaire ne s'était donné aucune peine, ma mère cependant comptait lui offrir une petite gratification. Malgré tous les travers, qu'elle lui connaissait, elle s'intéressait vivement à ce bon M. Benoit pas riche du tout et elle se disait in petto: «Je le connais, c'est la délicatesse en personne, il est capable de ne vouloir rien accepter et moi, certainement, je lui offrirai un louis.»
En effet, dès le lendemain, après ma leçon, ma mère remercia M. Benoit de son empressement à lui être agréable; le sourire aux lèvres, songeant à la joie qu'elle allait lui causer, ma mère lui demanda ce qui lui était dû pour sa complaisance.
M. Benoit baissa les yeux et tout rougissant il répondit d'un air modeste: «Oh! Madame, rien, presque rien; cinquante francs si vous voulez.»
Presque rien! cinquante francs! le quart de la vente totale du piano!
Ma mère crut qu'elle avait mal entendu, cette demande lui paraissant fort exagérée. Elle lui remit vingt-cinq francs; mais, depuis ce jour, elle ne parla plus des sentiments délicats de mon professeur.
À quelque temps de là, il y eut soirée dansante à la maison; ma mère pensa que le violon de M. Benoit soutiendrait très agréablement les personnes qui auraient l'amabilité de faire danser, et même au besoin pourrait les remplacer. Sachant les susceptibilités du bonhomme, mon père se rendit en personne chez lui pour lui demander son concours, appuyé d'un salaire rémunérateur. À cette demande M. Benoit fronça les sourcils… «Monsieur, dit-il, je n'ai jamais joué qu'une seule fois dans un bal… et ça a mal tourné.
—Comment? cela a mal tourné!
—Oui, très mal.
—Mais enfin, M. Benoit, je ne vois aucun motif pour que cela tourne si mal chez moi. Vous me rendriez service; je vous en prie.
—Monsieur, ce serait chez vous, comme chez les autres.
—Expliquez-vous de grâce.
—D'abord, moi, quand je joue un quadrille, je le joue correctement, pas une note de plus que les reprises voulues: tant pis pour les retardataires.
Eh bien! au bal dont je vous parle, on voulut me faire jouer les figures des quadrilles aussi longtemps que cela plaisait aux danseurs, à eux de me donner le signal de l'arrêt, en frappant dans leurs mains.
«Ah! par exemple, me disais-je, vous prenez donc mon archet pour la manivelle d'un orgue de barbarie? Je vais vous prouver que non. Je me regimbai. De plus, quand je joue, j'entends qu'on m'écoute.
—Ah! même la musique de danse…
—Oui, Monsieur, le plaisir des jambes n'a rien à revoir avec celui des lèvres, autrement dit de la conversation qui ne sert qu'à brouiller les figures, étouffer la musique, estropier la mesure. Dans ce salon tout le monde riait, parlait, criait, si bien que je ne m'entendais plus: je croyais avoir affaire à des sauvages ou à des fous. Dame! ça m'a chauffé les oreilles. Je me suis arrêté tout court et j'ai refusé net de jouer. «Dansez maintenant, ai-je dit, comme dame Fourmi à la frivole Cigale; trémoussez-vous, belles». Et j'ai remis mon violon dans sa boîte. On m'a supplié d'abord, les plus jolis minois m'ont fait des risettes; mais stoïque, mais Romain jusqu'au bout, je suis demeuré inflexible. Le maître de la maison s'est fâché tout rouge, m'a saisi par le bras et m'a poussé à la porte.
Oui, on m'a jeté à la porte! s'écria M. Benoit que ce souvenir rendait encore frémissant.»
Mon père, tout interloqué de cette confidence, se donna bien garde d'insister davantage.
Mon professeur de musique ne vint pas à la soirée.
Voici du reste la dernière aventure qui mit le comble à ses méfaits. M. Benoit, ayant travaillé chez un facteur de pianos dans sa jeunesse, était aussi bon accordeur que bon professeur. Mais ne voulant marcher sur les brisées de personne, il laissait cette clientèle à l'accordeur qui passait régulièrement tous les trois mois.
Il advint cependant qu'une année, au moment des vacances, notre piano devint faux tout à coup. Nous devions être nombreux à la maison, faire de la musique et danser de temps en temps. Ma mère demanda à M. Benoit de lui rendre le léger service d'accorder notre piano. M. Benoit y consentit de bonne grâce. C'était un simple accord, puisque le piano était au diapason et qu'il ne lui manquait pas une corde. Après avoir terminé son accord, M. Benoit demanda plumeau et brosse pour enlever la poussière qui, disait-il, s'était glissée à l'intérieur du piano. Nous finissions de déjeuner, on était au dessert, ma mère pria M. Benoit de venir manger quelques fruits et prendre une tasse de café, additionnée d'un verre de fine champagne; ce qu'il accepta avec empressement.
Mon père rencontra M. Benoit le lendemain…
«Combien vous dois-je, lui dit-il?» M. Benoit sembla éluder la question.
—Mais rien, presque rien, cela se retrouvera une autre fois.
—Non, non, vous avez devant vous un débiteur qui ne demande qu'à s'acquitter, reprit mon père, en souriant.
—Eh bien, puisque vous le voulez absolument, ce sera vingt-cinq francs.
Mon père, comme ma mère la première fois, trouva cette réclamation fort exagérée. Mais M. Benoit tint bon et voulut lui prouver, en termes techniques que les profanes ne pouvaient guère comprendre, qu'il avait fait une réparation considérable.
À son passage à la maison, mon père consulta notre accordeur ordinaire qui estima l'accord, cinq francs et l'époussetage, cinq autres francs.
Mon père offrit quinze francs, mais M. Benoit ne voulut pas démordre de ses prétentions et menaça de l'huissier s'il ne recevait illico ses vingt-cinq francs.
Quand on l'entendait jouer de la guitare ou du piano, il vous empoignait. On s'intéressait à lui, on lui cherchait des positions, on lui en trouvait: le malheureux ne savait pas les conserver. Lorsque la Folie avait fait tinter ses grelots et le Plaisir ses flonflons, aucune considération ne l'arrêtait plus; voici peut-être sa plus jolie escapade.
Je l'ai connu vieux, mais il avait été jeune… (Monsieur de La Palisse n'aurait pas dit mieux). Donc à cette époque, on lui avait fait obtenir une place dans une ville de province. Avec ses leçons et les concerts qu'il organisait de temps en temps, on voyait poindre pour lui des jours heureux. Surcroît de bonheur: il avait été nommé organiste d'une petite paroisse suburbaine. Ah! bien oui! Y pensez vous! N'avoir jamais eu d'autre maître que son caprice et soudain dépendre d'un chef de bureau tous les jours de la semaine et d'un bon curé le dimanche, c'était deux chaînes au lieu d'une qu'il se rivait à perpétuité.
Un certain dimanche, les petits camarades avaient organisé une partie de campagne. Les voitures avaient été commandées pour dix heures et demie dernière limite, et mon professeur devait les rejoindre aussitôt la grand'messe finie; mais quand bien même l'organiste l'eût menée à fond de train en écourtant toutes les antiennes, il lui était impossible d'arriver à l'heure. Ce retard l'agaçait. Il dormit mal, cherchant un moyen de concilier son devoir et son plaisir. À la fin de la nuit, il eut soudain une idée géniale, une idée triomphante; il se leva promptement et se dirigea vers l'église. Une seule porte donnait accès à l'escalier de la tribune et à celui de l'horloge. En sa qualité d'organiste M. Benoit avait une clef de cette porte; vers cinq heures et demie il se croisa avec le sacristain qui venait de sonner l'Angélus, il entra à l'église où il n'y avait encore personne, grimpa dans la tour de l'horloge et avança prestement les aiguilles d'une heure.
À neuf heures moins un quart, les cloches étaient en branle sonnant la grand'messe. Chacun chez soi fit la même réflexion, et tout en se disant: comment se fait-il que ma pendule soit en retard d'une heure? se hâta de s'apprêter pour courir à la messe. Au sortir de la dite messe, quand chacun se raconta sa petite histoire, qui était la même, y compris le clergé, les chantres, le bedeau, les enfants de choeur et les paroissiens, on s'aperçut que ce n'était pas toutes les pendules et montres de la paroisse qui s'étaient détraquées à la fois, mais que c'était l'horloge seule qui avait avancé d'une heure, et l'on comprit le coup de pouce donné aux aiguilles par l'organiste. Celui-ci avait tout à la fois concilié son devoir et son plaisir: il avait tenu l'orgue toute la grand'messe et il était arrivé juste à l'heure du rendez-vous. Malheureusement, le curé et les fabriciens ayant éventé le truc réprouvèrent cette façon d'agir; le pauvre musicien fut remercié et perdit ainsi la grosse corde de son arc.
Il lui aurait fallu une vie d'aventures, voire même une roulotte bariolée pour courir de bourg en ville, parader, recueillir des bravos. Incapable de se plier aux exigences d'une vie modeste mais assurée, il eût de beaucoup préféré vivre dans l'imprévu, connaître les jours de liesse et d'abstinence, le gîte à la belle étoile et les hôtels somptueux. Chaque soir de cette existence uniforme et de la même couleur, il se serait volontiers écrié comme je ne sais quel poète. «Me voilà donc encore débarrassé d'un jour!»…
Il s'était ensuite rejeté sur les concerts, mais hélas!…
Le plus mirifique de ses concerts eut un sort aussi désastreux. Il jouait à ce moment un morceau intitulé La Retraite, son triomphe sur la guitare, instrument grêle et sans ressources s'il en fut, et cependant, sous ses doigts merveilleux, on croyait entendre les fifres et les tambours, et l'on voyait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la Retraite se rapprocher, arriver, passer, s'éloigner. Au moment le plus brillant du morceau, une des cordes casse; il la remet en maugréant. À peine est-elle remise que deux autres partent à la fois. C'en était trop; l'artiste furieux pousse un juron formidable et, jetant sa guitare à terre, trépigne dessus. C'était un instrument de prix, une guitare parfaite, presque impossible à remplacer… Le public montra son mécontentement, on entendit à la porte des chut! chut! des bravos ironiques se croisèrent avec des coups de sifflet, il y eut tumulte. Les plus raisonnables se levèrent pour s'en aller; les mécontents voulurent qu'on rendît l'argent. Bref, c'est au milieu de ce brouhaha inexprimable que les concerts de mon professeur prirent fin.
Il se rendait au bureau à l'heure de son caprice; au bout d'un mois son chef savait à quoi s'en tenir sur ses services; au bout de deux mois, il le remerciait.
On pouvait considérer ce pauvre M. Benoit comme une épave de la vie. Il avait essayé de bien des métiers et n'avait réussi à rien. Il revenait à ses leçons qui lui permettaient de vivoter, mais ne mettaient guère de beurre sur son pain. Ce sont ses goûts nomades dans sa jeunesse et son amour de la pêche plus tard qui l'avaient perdu.
Il s'en allait l'été au milieu des grandes herbes, à l'ombre d'un vieux saule, jeter sa ligne et suivre d'un regard rêveur la mince ficelle et sa pensée vagabonde qui toutes les deux s'en allaient à la dérive; c'était pour lui le nec plus ultra du plaisir solitaire. Comme cela il manquait beaucoup de leçons. C'est avec la plus parfaite bonhomie qu'il disait à ses élèves: «Demain, je ne pourrai pas vous donner de leçon, je vais à la pêche, mais, après-demain, je vous en donnerai deux…» On reconnaîtra que ce système nouveau ne pouvait convenir ni aux parents, ni aux enfants: c'était une énormité qu'il proposait là sans l'avoir jamais comprise.
D'ailleurs, il s'était toujours énergiquement refusé à donner des leçons aux jeunes qui travaillaient pour devenir à leur tour professeurs de musique: «Leur donner des leçons! s'écriait-il. Élever des petits chiens pour me mordre; jamais!»
Le 10 octobre au soir.
J'ai achevé ce matin une robe merveilleuse, qui m'a pris tous mes moments de loisir pendant les vacances; cette jupe sans pareille, qui renferme entre ses plis les oracles du Destin, va revêtir une poupée, que dis-je? une magicienne cabalistique qui doit prédire les temps présents, futurs et surtout passés. Elle va tirer la bonne aventure à tous, grands et petits, mais particulièrement aux jeunes filles. Ma sibylle, ne s'étant jamais occupée de mariage pour son propre compte, s'intéresse vivement à l'hymen des autres et promet monts et merveilles. Dorénavant tous les jeunes gens ne rencontreront plus que des perles pour femmes, et les jeunes filles, des phénix pour maris.
Hier soir au dîner, ma chère famille a fêté mes seize ans. J'ai reçu de jolis souvenirs, et mon frère aîné avait préparé un brillant feu d'artifice qu'on a tiré après avoir mangé le traditionnel gâteau aux bougies. Cette fois il y en avait seize; un nombre déjà respectable, comme dit grand-père.
Après déjeuner, pour nous distraire une dernière fois, nous avons couru les champs et ramassé des champignons de toute espèce. Vraiment, il est affreux de penser que dans ces végétations, si variées de formes et de couleurs, nées de quelques gouttes de rosée et d'un rayon de soleil, se glissent trop souvent les principes d'une mort terrible. Nous avions beaucoup de cèpes et beaucoup étaient mauvais; les cèpes qui poussent à l'ombre des grands bois sont généralement bons, mais ceux qui viennent dans les prairies sont souvent de la pire espèce, malgré leur apparence trompeuse. Ils ont la même forme et la même couleur que les autres; mais, dès qu'on les ouvre, instantanément, au contact de l'air, la partie intérieure, dure et compacte, qui doit toujours rester blanche, prend une teinte vert-de-grisée, qui s'étend et se fonce jusqu'au noir. Il faut, autant que possible, chercher les différentes espèces à la place qui leur est propre: le cèpe, dans les bois; le champignon rose à la mine engageante et jamais trompeuse, dans les prairies; le gros potiron qui sent la farine, aux champs labourés. Rien d'amusant comme la cueillette de ces énormes cryptogames qui remplissent tout de suite les paniers. En main, ils ont la forme du parapluie de Robinson Crusoë dans son île déserte; mais de loin, on dirait le toit pointu d'une cabane en miniature. Quant aux mousserons, je crois qu'ils se plaisent également à l'ombre et au soleil; mais je ne me hasarde pas à les ramasser, à cause des traîtres qui se faufilent si facilement parmi les bons.
À deux heures, maman nous a rappelés pour voir quelques connaissances qui venaient nous dire adieu.
Les deux ou trois premières visites ne m'ont guère amusée, on a d'abord parlé de la pluie et du beau temps… Ah! vraiment l'on ne saura jamais ce que cette sempiternelle et monotone lamentation contre le temps rend de services à la société; cette jérémiade permanente fait les trois quarts et demi des frais dans les visites banales et tire bien des personnes d'embarras.
«Mon Dieu, que vous êtes aimable, dit-on, d'avoir affronté, pour venir me voir, ce soleil torride (si c'est l'été), ce froid de Sibérie (si c'est l'hiver), et les doléances vont leur train, la glace et la neige, la poussière et la boue, le ciel bleu et les nuages, le froid et le chaud, le vent et la pluie, enfin tous les divers états atmosphériques alimentent la conversation de ceux qui ne savent que dire. La petite ville qu'on habite donne aussi matière à la causerie. N'a-t-elle pas le privilège, peu enviable, d'être tout à la fois ville ou campagne, suivant l'appréciation de ses habitants? Chacun la juge à sa manière. L'hiver, c'est une bourgade ouverte à tous les frimas il est vrai, mais fermée à toute espèce de plaisir, et si l'on tient à s'amuser, il faut aller chercher la grande ville qui mène joyeuse vie. En revanche, et chose toute particulière, à peine le printemps est-il de retour, à peine les rayons ont-ils succédé aux neiges, à peine mai a-t-il fait craquer l'écorce des pousses nouvelles et bourgeonner tous les arbres que, par une métamorphose subite, la petite ville, qui n'était tout à l'heure que la campagne, redevient ville avec tous les inconvénients de l'été: pas le moindre petit coin d'ombre ou le plus léger zéphyr; on souffre de la chaleur, la poussière est intolérable, et l'on court au fond des bois ou au bord de la mer.
Ma conclusion est qu'il y a beaucoup d'esprits mal faits qui n'aiment l'hiver que pendant l'été et vice versa.
En revanche la dernière visite m'a fort intéressée. Ah! nous en avons appris de belles sur la tempête de l'autre jour, elle a fait des siennes! Le bateau sauveteur de Saint-Marc n'existe plus! Il s'est perdu en voulant sauver deux navires en détresse! Qui eût pu croire que nous ne le reverrions pas et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, lorsque ces temps derniers nous allions le visiter et l'admirer. Ce beau bateau insubmersible, construit dans les grands chantiers de la Seyne, près Toulon, si bien gréé, si bien préparé à la lutte, nous semblait toujours devoir être vainqueur. Les courants l'ont entraîné entre deux rochers où la mer, le menant et le ramenant sans cesse avec furie, l'a broyé en miettes. Grâce à leur ceinture de liège, les dix marins qui le montaient ont pu se soutenir sur l'eau plusieurs heures, et attendre ainsi qu'on vînt les secourir. Il était grand temps pour quelques-uns d'entre eux, épuisés et presque sans connaissance; enfin, personne n'a péri, non plus que les deux bâtiments signalés en souffrance secourus par le Pouliguen.
Quant aux aimables Parisiens déjà nommés, ils ont terminé leur saison balnéaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en suis sûre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut offrir la mer, ils ont rêvé d'emporter les émotions d'un naufrage, sans cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, après force insistances mêlées d'or, avec le patron de l'un des bateaux pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, à l'entrée comme à la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidité à toute épreuve, montés par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont le métier même ne consiste qu'à les affronter perpétuellement. Donc, le soir de la dernière tempête, nos trois élégants ont obtenu la permission de monter à bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet, l'obscurité profonde, les rugissements de la tempête, les paquets d'eau qui déferlaient sur le pont, le roulis qui forçait à se cramponner aux cordages, rien ne manquait au programme. La position était émouvante et critique, nos Parisiens étaient tranquilles quand même, rassurés par la solidité du bateau et les capacités de l'équipage. Ils tenaient donc tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rêver; mais ce qu'ils n'avaient pas prévu, ils l'ont eu cependant, c'était de faire véritablement naufrage. Voilà ce qui est arrivé. Vers minuit, la mer est devenue si mauvaise que le bateau a chassé sur ses ancres, ce qui n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a été entraîné à la dérive vers une pointe de rochers où il n'a pas tardé à talonner et à faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu là, six mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les frappaient de tous côtés, le retour du jour pour sortir de l'abîme… Il faut avouer que ces beaux messieurs ont été servis trop à souhait; car ce n'était plus seulement en imagination, mais bien en réalité qu'ils avaient éprouvé toutes les émotions d'un naufrage. Ils pouvaient périr à ce jeu dangereux, ils en ont été quittes pour la peur; mais ils ont rapporté, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le jour même, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y reprendrait plus.
À quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se quitter! et, quand on y réfléchit, la vie n'est qu'une longue suite d'adieux. Adieu à la gaieté de l'enfance, adieu aux illusions de la jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'âge mûr, adieu à la santé, au bonheur, à la vie! La mort, cette grande désenchanteresse de l'existence, c'est le terme de tout…
J'ai rangé soigneusement ma chambre, renfermé tous les jolis bibelots de mes étagères, pris la clef de mon secrétaire et de mon armoire, voilé mon petit oratoire et abrité d'une mousseline blanche les portraits qui me sont chers, celui surtout de mon bien-aimé père, si tôt enlevé à notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un départ! On laisse toujours une partie de soi-même aux lieux préférés qu'on quitte; le coeur anxieux se demande si on les reverra…
Et puis, j'ai emballé mes livres de classe dans ma grande caisse de voyage, ces livres que, hélas! je n'ai pas ouverts une seule fois pendant les vacances, même ceux d'histoire et de géographie que j'aime tant; ils sont restés oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont immaculés et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de l'innocence et de la sérénité, j'éprouve les troubles du remords; ces cahiers, je les voudrais noirs, raturés, remplis jusqu'à la dernière feuille des analyses, narrations, résumés que j'avais à faire et que je n'ai pas faits. Voilà, j'ai dit bonsoir à tous les devoirs de vacances, je me suis moquée d'eux et je suis l'attrapée maintenant. Chaque jour, je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse révérence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne vois rien encore à faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon démon familier, n'a pas chômé.
Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides des devoirs à faire et l'esprit vide des leçons à apprendre? Par quel moyen me tirer de cet embarras? Penser mélancoliquement à toutes ces choses n'y remédie point… Ah! mon Dieu, quelle heureuse idée m'arrive… c'est une inspiration du Ciel… Mon journal sera mon sauveur, et pourtant, j'avais rêvé de le garder pour moi toute seule… Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut tâcher de s'en tirer. Je vais le présenter à mes chères maîtresses, d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sûre qu'elles voudront bien l'accepter. Ce long devoir de littérature va, d'un même coup, acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances.
Adieu, mon charmant home, je te quitte, la conscience allégée par cette douce espérance.
Signé: HENRIETTE.
Voilà comment ce modeste journal a commencé son chemin. Il a été lu en classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a été prêté aux amies d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'à moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se sont machinalement abaissés sur la couverture, et, comme Henriette, je l'ai trouvée si jolie que je ne puis m'empêcher, en finissant, de transcrire ses réflexions à ce sujet; cette couverture est bleue, ayant en tête la Vierge Marie portant l'enfant Jésus:
«J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la céleste couleur. Et qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime à la voir, à la contempler! Grâces vous soient rendues, ô vous qui avez placé au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous arrivent avec une couverture froide, inanimée, gravée de traits insignifiants ou même de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de la presser sur leurs lèvres, car l'effigie est celle de la Reine des Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton Enfant-Dieu, ta Madone, tes étoiles et tes anges. Je voudrais, ô Vierge! que ton image fût retracée autant de fois qu'il y a de grains de sable sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Océan, d'astres au firmament, parce que je sais que ton sourire angélique peut toucher tous les coeurs, parce que je sais que ton amour t'a faite la Mère de tous les hommes, leur consolation, leur espérance et leur salut!»
HENRIETTE
SECONDE PARTIE
QUELQUES-UNS DES DEVOIRS D'HENRIETTE
LES DIX COMMANDEMENTS D'UNE PENSIONNAIRE
Sitôt que la cloche ouïras,
Saute de ton lit prestement.
Au lavabo tu parleras
Mais tout bas et très rarement.
À la chapelle te rendras
Pour la messe dévotement.
Et puis au réfectoire iras
Pour y manger fort sobrement.
Pendant la classe tu feras
Tes devoirs scrupuleusement.
De tes compagnes souffriras
Les défauts bien patiemment.
Sous la charmille tu feras
Mille et un complots d'agrément.
À l'étude tu rentreras
Pour travailler assidûment.
Et le soir tu te coucheras
L'esprit orné, le coeur content.
Jusqu'aux vacances passeras
Ainsi chaque jour mêmement.
PREMIER DEVOIR
DE LA CONVERSATION DES SALONS D'AUJOURD'HUI ET DE CEUX D'AUTREFOIS
Avec les gens d'esprit, l'esprit vient de lui-même.
Causer avec les sots, donne une peine extrême.
Qu'est ce que la conversation?
La conversation, c'est le rapprochement de deux âmes, le frottement de deux intelligences ou simplement l'échange de pensées légères et frivoles, de menus propos alimentés par les nouvelles du jour et, faut-il l'avouer, par les pailles du prochain.—La conversation est l'une des principales récréations de l'esprit; son charme se compose de tout et de rien, de nuances délicates et de couleurs vives, de mots emporte-pièce et de douces joyeusetés, d'expressions hardies et de phrases mélodieuses.
Dans ce duo où l'esprit et le coeur sont appelés à faire leur partie, si l'esprit doit régner, le coeur seul doit gouverner; et ici, je ne parle pas du tête à tête qui à lui seul renferme toutes les attractions, non seulement, quand c'est l'amour qui préside, mais même aussi l'amitié. Je parle de la conversation en général. Oui, il faut que le coeur gouverne l'esprit pour l'empêcher d'être méchant, s'il il en est autrement, cela ne s'appelle plus causer, mais médire, calomnier.
«L'Allemand disserte avec profondeur, l'Anglais discute avec flegme, l'Espagnol s'exprime avec emphase, l'Italien pérore avec volubilité, le Français seul sait causer». Causer, c'est aborder tous les sujets sans avoir l'air de les prendre corps à corps, c'est mêler l'enjouement à la sagesse, c'est habiller le simple bon sens de cette courtoisie et de cette politesse qui le rendent séduisant; c'est glisser l'avis judicieux au milieu d'une phrase légère ou plaisante; causer, c'est savoir allier la raison sans rien de vulgaire à la finesse, à l'élégance sans négligence ou prétention; causer, c'est avoir sa manière de dire, son esprit à soi, tout en gardant le désir de faire valoir celui des autres. Avoir de l'esprit et faire de l'esprit sont deux choses bien différentes. Il arrive trop souvent que l'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.
Causer avec facilité et grâce ce n'est pas dire beaucoup, mais bien dire; cet amour excessif du toujours parler, de trop parler, entraîne à beaucoup de sottises. Il y a des personnes qui ne connaissent ni point, ni virgule dans leur causerie et dont la langue marche comme les baguettes d'un tambour. Elles voient tout, savent tout, connaissent tout, elles éclaireraient le soleil, et en attendant elles sont le catéchisme ambulant de la conversation, avec demandes et réponses toujours prêtes. Il n'y a rien de fatigant comme ces relations-là. Ah! si l'on osait comme on leur réciterait la fable de l'abbé Reyrac:
«Naguère un grand parleur tant jasait, tant jasait
Qu'enfin las de l'entendre et ne pouvant le suivre
Un aveugle attentif, estimant qu'il lisait
Lui dit: «Monsieur, pour Dieu, brûlez ce mauvais livre!»
Et puis dans ces intempérances de langage; ces excès de paroles qui sortent des lèvres comme un flot mal contenu, il est difficile de rester bon, indulgent, généreux, de ne pas exercer sa langue contre le prochain. Combien d'ennemis on se fait ainsi sans y prendre garde? Une saillie amère est le poison de l'amitié. Heureuses les natures d'élite qui ont tant et tant d'esprit à leur service qu'elles restent toujours spirituelles sans jamais être méchantes…
La conversation a deux écueils qu'il faut éviter avec un égal soin, le pédantisme et la négligence. Pour éviter le pédantisme, il faut parler en bons termes, mais toujours avec naturel et simplicité. Fuyons cette faiseuse de couronnes et de pompons, la Prétention comme l'appelle un vieil auteur qui nous la dépeint: dorée, parée, coquette et ennuyeuse à faire mourir. Évitons la faiblesse de vouloir répéter un bon mot passé inaperçu, c'est gâter un trait heureux que de forcer les autres à l'admirer; mêlons les fruits aux fleurs, l'utile à l'agréable et au lieu de nous appesantir sur les choses, effleurons-les avec grâce, suivant le précepte du naïf La Fontaine:
«Qu'il faut de tout aux entretiens
C'est un parterre où Flore épand ses biens,
Sur différentes fleurs l'abeille se repose
Et fait du miel de toute chose»
Ces deux derniers vers sont charmants, ils se prêtent à une comparaison toute chrétienne, dont l'honneur appartient au bon saint François de Salle qui l'a employée fréquemment.
Sans doute, il ne faut pas être aussi puriste, qu'un prince de Beauvau qui eût préféré se casser le bras, que de donner une entorse à ses phrases; cependant, il faut éviter avec attention la négligence. Celle-ci, laisse la phrase incorrecte, inachevée, obscure, se contente de comparaisons douteuses, remplace les expressions choisies par des expressions vulgaires, les mots propres par des mots vicieux et de terroir si l'on peut s'exprimer ainsi. Elle ôte enfin la clarté, la beauté et l'élégance à notre langue.
Boufflers disait que les hommes sont aussi jaloux sur le chapitre de l'esprit, que les femmes sur celui de la beauté. Il est certain que, pour tout le monde, hommes ou femmes, la conversation est le trône de l'esprit; la beauté éclipsée s'incline devant cette supériorité et n'est plus que sa vassale. La matière cède à l'intelligence car la beauté sans esprit, c'est une fleur sans parfum, c'est la statue superbe à laquelle manque l'étincelle de vie. La beauté séduit, mais c'est l'esprit qui retient—voilà pourquoi les femmes spirituelles, sans être jolies, inspirent des affections beaucoup plus durables que les femmes très belles seulement. La beauté reste une, elle est toujours la même, «l'ennui naquit dit-on de l'uniformité», tandis que l'esprit sait se multiplier à l'infini, se plier à toutes les exigences, prendre toutes les formes et, comme le phénix, renaître de ses cendres pour paraître toujours jeune et nouveau. Quelle cruelle déception, lorsque, sous ses dehors enchanteurs qui semblent tant promettre, on ne trouve qu'une tête creuse, un coeur vide, une âme languissante, rien enfin.
Les personnes distinguées par l'esprit et le coeur, toutes déshéritées qu'elles puissent être des biens physiques, trouvent un grand dédommagement dans la conversation; les qualités morales se traduisent toujours par quelque côté, l'âme se révèle alors dans ses plus nobles aspects. Que de fois nous avons entendu dire: C'est incroyable! cette personne est laide et cependant, dès qu'elle parle, elle devient presque jolie. On pourrait répéter ce que Mme de Sévigné avec sa grâce habituelle disait du visage de la Princesse Henriette d'Orléans: «Sa figure ne lui sied point, mais son esprit lui sied à ravir.» La physionomie reflète l'âme, les yeux parlent avec les lèvres, les imperfections des traits disparaissent sous le feu du regard. La chaleur de la parole, l'animation du visage et cette transfiguration qui vous étonne et vous charme tout à la fois: c'est l'oeuvre de l'esprit.
Savoir tenir un salon n'est pas chose aussi commode qu'on pourrait le croire. Il n'y a pas de culture plus difficile ni plus délicate que celle des personnes. Pour les fréquenter, souvent les réunir et les grouper, autour de soi, il faut, non seulement de l'esprit, mais surtout beaucoup de tact et une connaissance approfondie du coeur humain. Ce rôle qui incombe à la maîtresse de maison, consiste à maintenir la conversation dans de justes bornes, la rendre agréable et intéressante en détournant les discussions amères. C'est encore à elle de ménager les susceptibilités de tous, en retenant les antagonistes sur un terrain impartial, en conciliant par un mot heureux les natures les plus contraires et les idées les plus opposées; en adoucissant, en calmant l'ardeur des polémiques religieuses et des controverses politiques; et, tout cela sans trop retenir le dé pour elle-même. On le sait les causeurs aiment à causer. Ils aiment à parler de ce qui les intéresse, à faire valoir leurs connaissances, à semer leurs bons mots, à raconter leurs anecdotes. Ce va-et-vient de la pensée, ces joutes pacifiques de l'esprit font naître des entretiens aussi faciles qu'agréables, aussi éloignés de la banalité que du commérage. Quelle moisson charmante peut alors cueillir une maîtresse de maison. Parmi tous les bouquets apportés par chacun, parmi toutes ces couronnes effeuillées dans son salon ne peut-elle pas, abeille industrieuse, choisir et conserver les fleurs et les parfums qui lui conviennent le mieux.
Sans doute il y a encore quelques salons où l'on sait causer, où l'on sait apprécier toutes les jouissances de l'esprit, où la conversation demeure attachante et variée, vive et spirituelle. Dans ces milieux intelligents et sympathiques, où des personnes faites pour s'entendre et se comprendre se doivent mutuellement la moitié de leur esprit, les heures s'échappent comme en un songe d'or. Cependant nous sommes loin des brillants salons du XVIIIe siècle. Toutes les illustrations du moment s'y donnaient rendez-vous, accourant avec empressement auprès des femmes vraiment supérieures, qui régnaient alors par la grâce et le charme de leur esprit. Elles avaient fait de la conversation un art véritable. Que nous sommes loin de cette exquise politesse, (la politesse est soeur de la charité), de cette gracieuse urbanité, de ce tact parfait des convenances, qualités typiques des salons d'autrefois.
Les salons des XVIIIe et XVIIe siècles, inaugurés à l'Hôtel Rambouillet sont restés célèbres. Sous le Directoire Mme de Staël et plus tard Mme Récamier à l'Abbaye-au-Bois, comme deux astres radieux, attirèrent autour d'elles une pléiade de beaux esprits et d'hommes distingués. C'est à cette époque que La Harpe, toujours prétentieux, prononça ce mot resté inoublié. Il se trouvait à table entre Mme de Staël et Mme Récamier. «Ah! s'écria-t-il, sentencieusement, ma place est la meilleure, je suis assis entre l'esprit et la beauté.» Phrase assez malheureuse, au demeurant, puisqu'elle enlevait à l'une ce qu'elle donnait à l'autre.—À quoi Mme de Staël répondit avec sa vivacité ordinaire. «Je suis très flattée, voilà la première fois qu'on fait ce compliment à mon visage»—ce qui laissait ainsi, autant d'esprit que de beauté à Mme Récamier.
Le salon de Mme Tallien fut aussi très suivi, et quoique Napoléon n'ait jamais voulu l'admettre, à la cour elle n'en donnait pas moins le ton et avait une grande influence sur la société parisienne.
Sous la Restauration, on savait encore causer et se réunir pour goûter les plaisirs délicats de l'esprit, mais à l'heure présente qui s'occupe de ces plaisirs-là?… La politique qui se glisse partout, escortée de passions mesquines, a tout désuni. Les esprits les plus élevés ne sauraient rien semer sur cette terre aride, dans ce domaine dont ils ne peuvent même pas sortir, puisque la conversation revient par une pente presqu'involontaire, vers ce qui préoccupe le plus.
Lorsqu'il y a divergence d'idées, la contrainte toujours, l'antagonisme souvent, refroidissent les mieux disposés et ôtent toute espèce de charme aux entretiens; ici, on peut dire: qui n'est pas avec moi est contre moi.
Bien plus, ces questions brûlantes passionnent les adversaires, on ne dit plus ce que l'on pense sans éclat, sans tapage, avec mitaines et patins, suivant l'expression de Saint-Simon; on s'échauffe, on s'emporte même pour faire valoir ses arguments; on s'entête de plus en plus dans sa manière de voir et finalement, on se quitte, sans s'être converti le moins du monde et fort mécontent les uns des autres, chacun plus convaincu que jamais, que lui seul a raison. Tout s'apaise en ce monde, sauf les querelles politiques, car, à peine éteintes, le moindre souffle les fait renaître de leurs cendres et flamber de plus belle.
Les relations ébranlées par toutes sortes de tiraillements politiques, en face d'un présent qui n'est pas gai et d'un avenir plus sombre encore, les relations dis-je deviennent de jour en jour plus rares et plus difficiles; d'ailleurs qui a le temps de causer, le télégraphe, le téléphone et surtout les cartes postales ont remplacé la jolie lettre des épistolières du temps jadis, dont Mme de Sévigné reste la reine. La vie enfiévrée qu'on mène maintenant nous dévore, c'est à peine si on a le temps de penser, et former un salon qui rappelât ceux dont nous venons de parler, reste aujourd'hui un rêve à peu près irréalisable. Notre époque troublée ne les reverra pas.
SECOND DEVOIR
LE FACTEUR DES POSTES
L'univers est l'immense scène où chacun est appelé à remplir son rôle. Il y a longtemps qu'on a dit cela pour la première fois et que Rabelais se sentant mourir ajoutait: «Tirez le rideau, la comédie est jouée.»
Eh bien! parmi tous ces acteurs du monde civilisé, combien y en a-t-il dans la grande machine administrative, dont les services quotidiens passent presqu'inaperçus?
Je n'en citerai qu'un exemple, le Facteur des Postes. Avons-nous jamais pensé que cet agent d'un service si parfaitement fait aujourd'hui, que cet agent modeste, exact, discret, dont personne ne s'occupe, est cependant le grand distributeur de tous les événements, le porteur de toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde? À la ville, où l'existence se dévore si vite, où l'on ne sait même pas l'heure à laquelle vient le facteur, c'est à peine si l'on a le temps de songer à son arrivée, car à coup sûr on n'a jamais celui de l'attendre. Le courrier est remis au concierge ou dans la boîte appendue au bas de l'escalier, cette petite boîte froide, rangée au milieu de plusieurs autres ne dirait rien sans le nom qui l'étiquète. À la campagne, c'est tout différent; à la campagne où l'on a le loisir, si l'on peut s'exprimer ainsi, de s'écouter penser, de se sentir vivre, on connaît l'heure exacte de l'arrivée du facteur.
L'hiver, la lecture qu'il apporte tient compagnie au coin du feu et fait passer agréablement les longues soirées; l'été, on aime à aller à sa rencontre, à faire une petite promenade sur la route qui doit l'amener, ou à l'attendre tranquillement assis à l'ombre du grand bois qu'il traversera bientôt. On est aise alors de prendre son courrier, le jour surtout où il apporte les journaux favoris, où l'on attend la Mode par exemple. Ah! ce jour-là combien de belles châtelaines se montrent impatientes d'effleurer de leurs doigts mignons, de tenir dans leurs petites mains aristocratiques, ce code de l'élégance et du bon goût. On est donc charmée de recevoir soi-même son courrier, catalogues, journaux, revues, faire-part: ici un simple coup d'oeil suffit pour reconnaître la nature de ces derniers. Le pli tout blanc, c'est l'annonce d'un mariage, liseré de noir il est, hélas! le triste signe du deuil; autrefois un filet, bleu ou rose encadrant une jolie lettre satinée annonçait l'arrivée d'un cher bébé peut-être ardemment désiré depuis longtemps.
Puis, vient enfin le tour des lettres que le facteur tire d'une case à part. Elles sont généralement la meilleure partie du courrier, le côté intime, car la correspondance tient une grande place dans la vie; elle anime la solitude, rapproche même les antipodes en reliant tous les peuples et tous les pays, mais elle unit surtout ceux qui s'aiment et, par la plus douce des illusions, fait, pendant quelques minutes, disparaître l'éloignement. Oui, dans ce petit carré de papier, dans ce chiffon blanc, saupoudré de noir qu'un souffle emporterait et qu'on appelle une lettre, il y a la pensée toujours, et parfois le sentiment, le coeur, l'âme tout entière de la personne qui l'a écrite. Qui de nous n'a pas attendu, au moins, une fois dans sa vie, avec désir ou crainte, l'arrivée du courrier? Qui de nous n'a pas tendu une main anxieuse au porteur de notre secret, à ce facteur qui, chaque jour en tient tant d'autres entre ses mains.
«Jamais roi, peut-être, dans toute la pompe de son cortège n'est désiré comme ce voyageur obscur, poudreux ou mouillé, toujours en route, toujours pressé.»
Sait-on qu'un facteur rural fait en moins de quatre ans le tour du monde?[4]
Pour le bon paysan de la campagne, le facteur rural est le messager fidèle qui s'intéresse aux événements; il est même quelquefois prié de lire la lettre qu'il apporte, et après avoir accepté le verre de vin ou la bolée de cidre, qui doit le réconforter l'hiver et le rafraîchir l'été, il décachète solennellement l'enveloppe, pendant que toute la maison se groupe autour de lui pour l'entendre. Si les nouvelles sont heureuses, les yeux brillent, le sourire dénoue toutes les lèvres et le facteur prend sa part à la joie générale; si au contraire la lettre ne contient que des tristesses, si elle annonce que le fils qui fait son tour de France est tombé malade, oh! alors, le facteur trouve de bonnes paroles pour les rassurer; c'est lui qui apportera, il en est certain, la lettre de la convalescence, et, un peu plus tard, celle de la guérison. Comment ne s'identifierait-il pas à l'existence de tous ces braves gens? Il les connaît par leur nom, les rencontre souvent, fait leurs petites commissions à la ville et, après s'être occupé de leurs affaires, consent à engager, pendant deux ou trois minutes, un brin de conversation pour leur apprendre les nouvelles du pays. Il est aussi le porteur consciencieux de l'épargne péniblement amassée par la tendresse filiale ou maternelle et qui doit secourir l'enfant resté au loin sans travail, ou la mère souffrante à son foyer. C'est encore lui, qui remet directement à la jeune fille rougissante, la lettre de son fiancé que le sort a pris, mais qui reviendra fidèle…, et cette dernière lettre d'amour, toute rayonnante d'espoir et de bonheur, cette dernière lettre qui doit annoncer le retour, le facteur la prendra encore dans sa boîte, plus vaste que celle de Pandore qui ne contenait que l'Espérance. Oui, plus vaste, puisque la sienne contient tout…, la mort et la vie, le bien et le mal, l'espérance et les regrets, l'amour et la haine, tous les sentiments qui remplissent les âmes, toutes les pensées qui, après avoir circulé dans l'esprit, viennent circuler dans l'espace. Oui, cette boite contient tous les fils qui font mouvoir les plus illustres comme les plus simples acteurs du théâtre de la vie, tous les événements grands et petits, toutes les nouvelles politiques, où la raison cherche en vain à découvrir la vérité.
Honneur donc au facteur qui remplit scrupuleusement ses fonctions, modestes sans doute, et cependant si nécessaires. Moderne juif-errant, il reprend à chaque aurore, sans murmure, de bonne grâce et pour un bien faible salaire, sa course fatigante que rien n'arrête, ni les frimas de l'hiver, ni les soleils de l'été.
* * * * *
Il est impossible d'assigner une date certaine à l'origine de la Poste: elle remonte, au moins, à l'époque des conquêtes d'Alexandre.
L'institution des Postes, telle que nous la comprenons de nos jours, ne paraît pas avoir été connue des Anciens, mais ils employèrent les oiseaux et les chiens comme messagers et Bergier, dans son Histoire des grands chemins de l'Empire romain, dit que Cyrus introduisit l'usage des chars à quatre roues, attelés de quatre chevaux pour transporter les dépêches du gouvernement et que, de la mer Egée jusqu'à la ville de Suze, capitale du royaume des Perses, on comptait cent onze gîtes ou maisons de l'une desquelles à l'autre il y avait une journée de chemin. Sous les Romains, ce fut au temps d'Auguste, dit Suétone, qu'on employa les relais pour la rapidité des communications. Les Empereurs envoyaient leurs lettres par la voie des Postes Assises sur les routes militaires, si bien réglées et policées, qu'il n'était pas besoin au prince souverain de courir par les parties de son empire sans sortir de la ville de Rome, celui-ci pouvait gouverner la terre par ses lettres, missives, édits, ordonnances et mandements; lesquels n'étaient pas plutôt écrits, qu'ils étaient, par la voie des Postes, emportés aussi promptement que si des oiseaux en eussent été les messagers.
Dès ce temps-là, on employait la cryptographie, c'est-à-dire l'art d'écrire en signes conventionnels et particuliers, connus seulement de ceux qui s'en servaient, à l'aide d'une clef en permettant la lecture.
Lorsque deux personnes ont un intérêt majeur à cacher le contenu des lettres qu'elles s'adressent, les moyens employés, ordinairement, pour s'écrire, ne peuvent plus servir. Aussi pour arriver à correspondre d'une manière plus ou moins sûre, capable de déjouer les investigations d'une personne étrangère ou d'un ennemi, se sert-on alors de la cryptographie.
Donc, la science cryptographique remonte à la plus haute antiquité; l'histoire nous apprend, qu'en plusieurs occasions, le prophète Jérémie se servit de caractères secrets pour sa correspondance, et on sait que les Romains, les Grecs, les Carthaginois, les Perses et les Phéniciens usèrent de ces moyens, et parfois très utilement. Polybe, Plutarque, Suétone, Aulu-Gelle, Jules l'Africain nous ont laissé de précieux renseignements à ce sujet.
Pour correspondre secrètement, les Anciens se servaient de planchettes ou de dés percés de vingt-quatre trous, (représentant les lettres de l'alphabet) au travers desquels, un fil passait dans un certain ordre et aidait à deviner la signification du texte qui s'y trouvait caché; il suffisait, en effet, que le correspondant, recevant la dépêche, sût à l'avance la lettre convenue pour chaque trou. Connaissant cette clé, il lui était alors facile d'opérer le déchiffrement.
Ce procédé a été inventé par Tenéas, le tacticien, qui en parle dans ses commentaires, sur la défense des places (IVe siècle avant Jésus-Christ). Il est loin d'être inviolable et fait partie de la catégorie des systèmes, dits de substitution simple, dans lesquels la même lettre est toujours remplacée par le même signe.
Tenéas indique aussi divers autres moyens que l'on employait de son temps.
Les États chinois et quelques autres pays lointains n'ont pas de postes régulières, l'État n'a pas là-bas le monopole et aucune entreprise n'est chargée de ce service.
Chacun est libre d'ouvrir des «boutiques pour lettres» et d'essayer à ses risques et périls du transport des correspondances.
Cela ne veut pas dire que le service postal y soit plus mal fait qu'ailleurs.
À Shang-Haï, par exemple, il n'y a pas moins de 200 boutiques pour lettres où l'on rivalise de zèle pour être agréable au public.
La taxe de chaque lettre varie suivant la distance à parcourir. Cette taxe varie aussi suivant que l'enveloppe contient ou ne contient pas de valeurs.
On croit généralement en France que l'institution des Postes ne remonte qu'à Louis XI, c'est une erreur; Charlemagne est le premier souverain qui se soit occupé de cet important service. Il institua pour les besoins de l'empire un corps de courriers qui se nommaient Cursores et il permit à l'Université d'entretenir un certain nombre de messagers pour faire communiquer les étudiants avec leurs familles. Pendant les guerres qui suivirent la mort du grand empereur, le service des Postes fut interrompu et même abandonné et ce fut en effet Louis XI qui procéda à la réorganisation des Postes par l'édit qu'il rendit à Doulens au mois de juin de Tannée 1464. Ses successeurs continuèrent l'oeuvre commencée. Les rois Charles VIII, Charles IX, Henri III s'en occupèrent particulièrement. Louis XIII créa les charges de Maîtres des courriers et contrôleurs généraux des postes et des relais. Ces maîtres coureurs, nos maîtres de postes, reçurent des rois de nombreux privilèges qu'ils conservèrent jusqu'en 1790. Sous Louis XI, les Postes n'avaient été établies que pour le service du roi, et ce n'est que plus tard que les particuliers obtinrent la permission de faire porter leurs lettres par les courriers du gouvernement. Jusque-là, et pendant des siècles, les Français ne correspondaient entre eux que par l'entremise des messagers que l'Université de Paris expédiait à des époques indéterminées et à son profit, dans les principales villes du royaume. Sous Louis XIV, ceux qui étaient chargés de distribuer les lettres en fixaient le prix à leur gré et le percevaient à leur profit. À partir de 1676, sous le ministère de Louvois, les Postes furent affermées; en 1791, l'État se chargea lui-même de l'exploitation. La taxe régulière des lettres date du commencement du siècle, mais elle variait suivant la distance qu'elles avaient à parcourir. C'est à partir de 1848 seulement que l'affranchissement des lettres devint uniforme par toute la France. La petite poste de Paris fut inventée en 1759 par M. de Chamousset, conseiller d'État. On commença le service le 1er juin 1760 au grand ébahissement des Parisiens, et le premier jour, M. de Chamousset suivit en chaise à porteurs les distributeurs de lettres pour voir s'ils faisaient bien leur nouveau métier. Oh! si M. de Chamousset pouvait revenir, c'est lui à son tour qui serait ébahi, non seulement, du service si complet des postes actuelles, mais surtout des merveilles du service télégraphique et téléphonique.
Pendant longtemps le transport des lettres se fit dans une malle attachée sur le dos d'un cheval, car les routes étaient alors à peu près impraticables aux voitures; c'est en souvenir de cet usage que la voiture des courriers fut appelée la malle. En 1818 on remplaça les anciennes malles-postes par de nouvelles, plus nombreuses, moins lourdes et mieux aménagées et en 1828 un service spécial fut créé pour les campagnes. Jusqu'à cette époque, les lettres restaient quelquefois huit et dix jours dans un bureau par suite de la lenteur des communications. À partir de cette année 1828, cinq mille facteurs ruraux furent chargés de parcourir les trente mille communes ne possédant pas encore de bureaux de poste. Depuis les améliorations ont été continuelles; ils sont légions maintenant les facteurs qui portent en France bon an, mal an 500 millions de lettres, sans compter les journaux, les cartes de visite, les circulaires, catalogues et imprimés de toutes sortes et les cartes postales! Ah! les cartes postales c'est par milliards qu'elles parcourent le monde, l'Allemagne à elle seule en expédie chaque année 1 milliard, accompagné de plusieurs millions.
La législation des postes fut d'abord très sévère. En 1471 un employé fut pendu pour avoir intercepté deux lettres. Un décret de 1742 formula la peine de mort, contre tout employé qui décachèterait une lettre pour s'en approprier les valeurs. Comme on le voit, on n'y allait pas de main-morte dans ce temps-là. Aujourd'hui les peines se sont fort adoucies et l'on n'a plus besoin de ces menaces pour obtenir la probité et l'exactitude des employés.
Le budget des postes est un des rares budgets qui rapporte plus qu'il ne coûte, quoique les dépenses s'élèvent à plus de 150 millions. Cela se comprend, quand on pense au nombre de lettres qui s'expédient toute l'année et particulièrement pendant le mois de janvier. Et les cartes de visite donc! elles tombent en avalanches, c'est le cas de le dire, car ces petits cartons glacés qui s'envoient par millions sont trop souvent à l'unisson du coeur des recevants et des envoyants.
On avait entrepris une campagne contre l'usage des cartes de visite.
—Vieux jeu, disaient les uns.
—Mauvais ton, ajoutaient les autres.
Mais, on a eu beau dire et beau faire, cet usage prévaut toujours.
C'est par milliards que s'expédient lettres, cartes de visite, cartes postales, catalogues, et échantillons, revues et journaux, puisqu'on évalue au moins à douze milliards le nombre d'objets transportés annuellement par le service des postes sur toute la surface du globe. On ne compte pas les cartes de visite, bien entendu, ce serait un travail de Romains on les pèse; on a reconnu qu'il faut environ 275 cartes pour 1 kilog.
Celui qui, de tous les souverains, reçoit le plus de lettres, c'est le
Pape.
Il arrive au Vatican quotidiennement plusieurs milliers de lettres et journaux. Pour l'expédition de ces affaires on emploie dans le palais papal 35 secrétaires et scribes. Sa Sainteté ne lit que les lettres les plus importantes.
Le Président des États-Unis reçoit à peu près 1,400 lettres et de 3 à 4.000 journaux et livres par jour.
Le roi d'Angleterre a également un courrier important: environ 1.000 lettres et 2 à 3.000 journaux et livres par jour.
L'empereur d'Allemagne reçoit quotidiennement 1.000 lettres et de 3 à 4.000 journaux et livres. Guillaume II n'ouvre que les lettres recommandées qu'il classe lui-même. Il dicte ses réponses personnellement à ses secrétaires et signe chaque lettre de sa main.
La correspondance du Czar est moins importante. Elle se compose à peu près de 600 lettres par jour, et celle du roi d'Italie en compte 300.
La reine Wilhelmine reçoit de 100 à 150 lettres par jour.
TROISIÈME DEVOIR
LES TIMBRES-POSTE
«Mesdemoiselles, nous a dit ce matin notre maîtresse, il est tout naturel qu'après avoir parlé du facteur des postes, vous parliez aussi des timbres-poste. Voilà le sujet de votre prochain devoir trouvé; cherchez, furetez, à vous de le rendre à la fois instructif et intéressant.»
Après ce préambule, nous nous sommes toutes mises à piocher. Voici notre devoir collectif. Chacune de nous ayant apporté son petit bagage de renseignements, notre maîtresse nous a engagées à les réunir pour faire un travail plus complet.
On nomme philatélistes les collectionneurs de timbres-poste et philatélie leur douce manie. Ce mot rébarbatif vient du grec:
Philos, ami, amateur, et atelès (en parlant d'un objet), franc, libre de charge ou d'impôt, affranchi. Substantif ateleia. Philatélie signifie donc: amour de l'étude de tout ce qui se rapporte à l'affranchissement.
C'est un peu tiré par les cheveux, mais il en est souvent ainsi avec les mots qui sont formés de racines grecques.
La première origine des timbres-poste en France est très curieuse.
L'histoire de ces petits carrés de papier, dont plus d'un a fait le tour du monde, remonte au XVIIe siècle ainsi que le prouve l'extrait ci-dessous de la Gazette de Loret.
En France, sous Louis XIV, quand le roi était éloigné du lieu où la cour résidait, les personnes de sa suite se procuraient des marques qu'elles apposaient sur les lettres destinées à Paris, pour les faire recevoir et porter par les courriers de Sa Majesté.
Un collectionneur, M. Feullet de Conches, possède une lettre envoyée à Paris, écrite à Mlle de Scudéry par Pélisson Fontanier et sur laquelle se trouve ce genre de timbre-poste.
Voici d'ailleurs le règlement du 18 août de 1654:
«On fait assavoir à tous ceux qui voudront escrire d'un quartier de Paris à un autre que leurs lettres, billets ou mémoires seront portés et diligemment rendus à leur adresse, et qu'ils en auront promptement réponse, pourvu que lorsqu'ils escriront, ils mettent à leurs lettres un billet qui portera port payé, parce que l'on ne prendra d'argent; lequel billet sera attaché à la dite lettre, ou en toute autre manière qu'ils trouveront à propos, de telle sorte néanmoins que le commis puisse voir et l'oster aysément.»
Ainsi que le dit Loret, le prix de ce billet d'affranchissement était d'un sou tapé. Le règlement se termine ainsi: «Les commis commenceront à porter les lettres le dix-huit août 1654. On donne ce temps afin que chacun ay le loisir d'acheter des billets.»
La Gazette de Voss nous apprend qu'en 1650 déjà, mais seulement pendant très peu de temps, la poste anglaise mit à la disposition du public des enveloppes timbrées, idée qui fut ensuite, en 1818, remise en pratique dans l'île de Sardaigne, mais aussi seulement pendant peu de temps. Ces enveloppes sardes devenues rarissimes, sont payées par les collectionneurs au poids du diamant.
C'est à partir de 1840, que l'usage des timbres-poste s'est introduit d'une façon générale d'abord en Angleterre (1840), au Brésil (1843), à Genève (1844), aux États-Unis (1846), en Russie (1848), en France (1849), en Prusse (1850), etc.
Avant 1866, il existait à l'usage des différents États de l'Allemagne jusqu'à 177 timbres-poste; aujourd'hui en dehors des timbres de l'empire il n'y a plus que la Bavière et le Wurtemberg où l'on se serve de timbres particuliers; la Bavière spécialement tient à conserver ce privilège en mémoire de ce fait que cet État a le premier en Allemagne adopté, en 1849, l'usage des timbres-poste.
C'est donc en 1849 qu'eut lieu la première émission de deux timbres chez nous. Ces deux timbres étaient à l'effigie de la République, l'un de 20 centimes pour l'intérieur, il était noir. L'autre de 1 fr. pour l'étranger, il était rouge.
En 1852, nouveaux timbres-poste de 10 centimes (bistre) et de 25 centimes (bleu) avec la tête de Louis Napoléon Bonaparte. En 1853, on vit apparaître le timbre de 40 centimes. En 1855, on nous donna celui de 5 centimes, et en 1860, celui de 1 centime.
Un changement s'opéra dans les timbres français en 1863: Napoléon III y fut représenté la tête couronnée de lauriers. Vint, hélas! le 4 septembre de 1870, on remit en usage le timbre de 1849 à l'effigie de la République et jusqu'en 1876 il ne subit que de petites variations, depuis il a été créé plusieurs types nouveaux. On assure que pour la Semeuse, dernier modèle, 700 concurrents se sont présentés et 3 modèles seulement ont obtenu des prix.
C'est en Amérique que l'on trouve la plus grande variété de timbres. Ils représentent habituellement le portrait d'un des grands hommes des United States. Selon la valeur, le portrait varie: avec le timbre d'un centime, on a l'effigie de Franklin; avec un autre, celui de Washington; avec un autre encore, celui de Jefferson, et ainsi de suite. Il n'en faudrait pas conclure cependant que les Américains estiment leurs gloires nationales à la valeur de leurs timbres.
D'autres timbres des États-Unis représentent l'image de Christophe Colomb sur sa Caravelle la Santa Maria; tous les timbres commerciaux, en nombre incalculable, sont aux effigies variées.
Les États-Unis, lors de l'exposition de Buffalo, ont émis une série de timbres donnant les divers modes de locomotion à l'aurore du XXe siècle.
Le 1 centime vert, représente un bateau à vapeur des grands lacs de l'Amérique du Nord. Dans le timbre de 2 centimes rose, nous voyons un train express aux longues et confortables voitures filer à toute vapeur à travers une plaine à perte de vue. Voici le 4 centimes brun-rouge, avec un coupé automobile, arrêté devant le capitole de Washington. Le 5 centimes bleu ciel, nous présente un magnifique pont d'une seule arche, jeté sur les chutes du Niagara; tandis que le 8 centimes violet nous fait assister au passage d'un grand vapeur à travers une écluse.
Enfin, dans le 10 centimes brun clair nous voyons un transatlantique, dont les deux grosses cheminées lancent des torrents de fumée, fendre les vagues furieuses de l'Océan.
Cette puissante République révèle qu'elle émet chaque année 4 milliards et demi de timbres-poste, et un mathématicien (les mathématiques se fourrent partout) constate que ce nombre colossal de timbres collés bout à bout sur la ligne de l'équateur, formeraient un ruban faisant sept fois le tour du monde, et, capable peut-être d'affranchir le poids total de la terre, si on pouvait la faire entrer en une boîte aux lettres.
Aucune souveraine n'a été autant collée en effigie sur les enveloppes que Her gracious Majesty Victoria. En effet, il n'est point de colonie anglaise qui n'ait donné à l'indigène le portrait de la Reine Victoria, comme signe d'affranchissement… de ses lettres.
Ces États qui pendant 60 ans, depuis 1840 ne connurent que des timbres de la reine Victoria, les gravent aujourd'hui à l'effigie de son fils et successeur, le roi Edouard VII.
L'Angleterre, ayant à célébrer le cinquantenaire de Rowland Hill, l'inventeur du timbre-poste, lui en consacra un.
Avant que sir Rowland Hill inventât la poste à 2 sous, on se servait peu d'enveloppes, car un papier enfermé dans un autre, si mince qu'il fût entraînait doubles frais.
L'emploi des enveloppes ne se répandit qu'à partir de la taxe uniforme.
La première machine à les fabriquer a été imaginée par Edwin Hill, frère de Rowland Hill, et c'est à elle que succéda, plus tard, la machine de la Rue pour les plier.
L'Amérique du Sud tient le premier rang pour la beauté de ses timbres. Ceux du Pérou représentent soit un lama, soit un soleil aux rayons resplendissants, soit encore les armes du pays. Le Guatemala a deux bien jolies figures de timbres gravées avec une finesse qu'on ne s'attendrait guère à rencontrer chez des peuples aussi commerçants: une tête d'Indienne empreinte de tristesse, mais non sans charme, et un magnifique ara perché sur une colonne à demi-brisée.
La Nouvelle-Galles du Sud a frappé aussi un timbre pour faire connaître au monde le centenaire de sa fondation; Hong-Kong et Shang-Haï, le cinquantenaire de la leur; le Monténégro, pour rappeler l'anniversaire de l'introduction de l'imprimerie dans la principauté, a fait un timbre.
Le Portugal a frappé un timbre à la gloire de Christophe Colomb; l'Espagne, à propos du troisième centenaire de Velasquez, reproduisit sur les siens les chefs-d'oeuvre du maître. La Belgique, à l'occasion de la grande exposition d'Anvers, fit également un timbre.
Le portrait du Shah, que nous donnent les timbres de Perse, prouve qu'avec le Coran, comme avec le Ciel, il est des accommodements; on sait que la loi musulmane défend aux Croyants de faire représenter leur image.
Dans les États de l'Hindoustan et au Japon, les timbres ne portent que des inscriptions sur papier de couleur.
Cependant Mut-Suhito, l'empereur du Japon, lors de la célébration de ses noces d'argent avec l'impératrice Haruko, émit un timbre-poste spécial, valable seulement ce jour-là. Ces timbres peu nombreux puisqu'il n'y en eut qu'une seule émission ont une largeur de 3 centimètres 1/2. Leur valeur est de 2 et de 3 sen. Les uns sont rouges, les autres bleus. Au milieu, il y a le soleil, emblème de Louis XIV, entouré de l'exergue anglais: Impérial Wedding 25 anniversary (25e anniversaire des noces impériales.) À droite et à gauche du soleil se tiennent deux flamants, et en haut et en bas, on lit en anglais et en japonais les mots: Empire de Japon. Ces premiers timbres, lors de leur apparition en Europe, ont été, tout de suite, cotés très haut par les amateurs.
L'Égypte, elle-même avec son timbre au Sphinx et à la Pyramide, nous offre un pittoresque que la France n'a plus.
Nos colonies ont depuis quelques années sur leurs timbres une allégorie plus gracieuse que celle des timbres de la métropole: une femme, tenant un drapeau déployé, s'appuie sur l'écusson portant pour inscription la Valeur, tandis qu'on aperçoit un vaisseau filant à l'horizon.
Nous avons encore un autre timbre artistique, mais toujours pour nos colonies; c'est celui de la toute petite colonie d'Obock. Il représente au premier plan, un chameau monté par un indigène près duquel se trouve un autre indigène, armé d'un bouclier. Un troupeau de chameaux s'aperçoit à l'horizon.
Ce timbre pittoresque, destiné à affranchir les lettres pour les endroits périlleux, coûte 10, 25 et 50 francs.
En aucun pays, croyons-nous, le sens artistique ne produirait mieux que la France, dont les graveurs sont renommés.
Comme on vient de le voir, dans beaucoup de pays les timbres rappellent des faits importants de leur histoire. Il n'en est pas de même chez nous. L'État païen, que nous subissons, a préféré nous donner un Mercure ou une Minerve rococos qui n'ont rien de national.
Quand aurons-nous donc une série de timbres, nous donnant soit l'effigie de Jeanne d'Arc, soit les principaux faits de l'histoire de France? Mais, hélas! cela viendra-t-il? Saint Michel ferait aussi très bien sur un timbre.
En excluant l'idée religieuse, on exclut forcément ce qui est le plus élevé, et l'on est réduit à de plates allégories, à de grosses femmes au type banal représentant la Loi, la Justice, la Vertu même, ou à des emblèmes formant bric à brac: des bonnets de Mercure avec des ailes et des serpents, des épis, des coqs ou des canons.