WeRead Powered by ReaderPub
Le journal d'une pensionnaire en vacances cover

Le journal d'une pensionnaire en vacances

Chapter 6: QUATRIÈME DEVOIR
Open in WeRead

About This Book

Une pensionnaire en vacances tient un journal de voyage et d'observations: elle relate le départ d'Angers, les paysages parcourus le long de la Loire, les escales en ville et les visites de sites historiques et religieux, en mêlant descriptions de promenades, impressions familiales et rencontres. Les entrées alternent récits locaux et légendes, visites de maisons et de couvents, et réflexions — souvent portées par sa mère — sur les transformations sociales et le confort moderne, confrontant nostalgie du passé et interrogation sur les effets du luxe et du progrès matériel.

Les faits historiques qui montreraient une victoire ne conviendraient pas aux relations internationales; il serait intolérable que la Prusse nous envoyât Sedan gravé sur ses timbres-poste.

Ici encore, la solution est du côté des choses de Dieu; mais, peut-être préférera-t-on toujours, à cette radieuse vérité, les vieilles ornières de la routine.

D'abord, par respect pour les planches actuelles et la forme des roulettes, on a rendu le format des timbres obligatoire, et il ne se prête guère aux conceptions des artistes.

En définitive, les timbres beaux ou laids, aux jolies figurines, comme aux modèles les plus insignifiants ne coûtent rien, comparativement à ce qu'ils rapportent.

Voici quelques détails sur la fabrication des timbres-poste.

L'impression se fait au moyen de plaques d'acier gravées, dont chacune porte 200 empreintes. On emploie un papier d'un grain particulier.

Deux hommes garnissent les plaques d'encre de couleur et les passent à un troisième qui, aidé par une ouvrière, imprime les feuilles au moyen d'une grande presse à main. Trois de ces petites équipes travaillent constamment et l'on peut faire fonctionner 10 presses si c'est nécessaire.

Quand les feuilles imprimées sont sèches, on les porte dans un autre atelier pour être gommées. La gomme dont on fait usage, s'obtient en délayant dans de l'eau de la poudre de pommes de terre, ou autres végétaux, que l'on a fait sécher. Il faut rejeter la gomme arabique, à cause de son action sur le papier.

On enduit les feuilles une à une en les plaçant sur une tablette et en appliquant la gomme avec une grande brosse. Un châssis métallique sert à préserver les bords de la feuille. Cela fait, on opère un second séchage au moyen d'un courant d'air, et après avoir mis les feuilles de timbres entre des feuilles de carton, on les soumet à l'action de la presse hydraulique. Une ouvrière partage alors les feuilles avec des ciseaux en deux moitiés, contenant chacune cent timbres. L'usage des ciseaux est préférable à celui d'une machine qui pourrait endommager les timbres. Les feuilles passent enfin à la perforatrice, qui entoure chaque timbre d'une ceinture de petits trous très rapprochés, Pour cela, l'ouvrière prend une machine se composant de deux cylindres dont le supérieur est garni de pointes, qui jouent le rôle de poinçon et correspondent à des trous pratiqués dans le cylindre inférieur.

On commence par faire les rangées de trous séparant les timbres dans le sens de la longueur, puis, avec une seconde perforatrice, on fait les rangées transversales.

En dernier lieu, les feuilles achevées sont mises en paquets, étiquetées et emmagasinées. Si un paquet est défectueux, on le brûle immédiatement. Le comptage est répété onze fois pendant la durée des opérations, et avec tant de soin, qu'on a rarement à constater la perte d'une seule feuille.

Les souverains ne sont point indemnes des petites manies du commun des mortels, entre autres, de celle des collections.

Ainsi, l'empereur d'Allemagne collectionne des autographes de grands capitaines. Les rois de Suède et de Roumanie collectionnent également des autographes. Le czar Alexandre III avait l'une des plus belles collections connues de timbres-poste. Le roi de Serbie rassemble aussi des timbres, tandis que le prince de Galles s'était formé un vrai musée de pipes, et sa mère, la reine Victoria, une étonnante collection de dés à coudre. La reine Marguerite d'Italie a des collections de gants et de souliers portés par des souveraines.

Après tout, puisqu'on collectionne des tableaux, des émaux, des ivoires, des cannes, des pipes, de vieux chapeaux, de vieux souliers, des boutons et même de vieux tessons que leur antiquité rend vénérables, pourquoi ne collectionnerait-on pas aussi de vieux timbres-poste?

Modeste et timide d'abord, la philatélie prit naissance vers 1856; mais deux ans après, son extension s'affermissait; collectionner des timbres devenait à la mode, et, dès 1858, les Parisiens, à leur suite nombre de Français, se mirent à réserver les timbres qu'ils recevaient de l'étranger, à les coller sur des livres géographiquement divisés, et ensuite, à en faire l'échange, puis la vente et la revente.

Alors, on ne trouvait point à acheter comme aujourd'hui de mirifiques albums classés, étiquetés, comme on en rencontre partout, on collait de son mieux les timbres recueillis sur des pages blanches qu'on calligraphiait ensuite.

Vint, hélas! la guerre terrible de 70 qui arrêta net, chez nous, l'essor de la philatélie, comme elle arrêta tant de choses. En 1876-77, la collectionnomanie des timbres-poste reparut. Elle a beaucoup prospéré depuis. On fait des échanges, et les jeunes gens, et jeunes filles assaillent de demandes tous les amis des amis de leurs amis, pour que ceux-ci mettent de côté, à leur intention, les timbres qui ornent leur correspondance.

Certains timbres, sont naturellement plus rares les uns que les autres. Ceux-ci sont épuisés, ceux-là n'ont pas été recueillis à temps et ont disparu, il n'en reste que quelques rares exemplaires dans le monde entier. Il advient alors ce qu'il advint jadis des tulipes en Hollande: on les payait à prix d'or. De sorte que s'il y a des timbres qui se vendent entre 5 et 10 centimes à la poignée, il s'en rencontre aussi, dont la valeur atteint, du fait de leur rareté, 500, 1 000, 2.000, 3.000, 10.000 francs!

Les timbres ont leur bourse comme l'or et les billets de banque.

La bourse des timbres se tient au carré Marigny.

On évalue à 12 millions le chiffre des transactions, auxquelles donne lieu annuellement la philatélie. Paris compte pour 2 millions à lui seul.

Deux sociétés de philatélistes existaient d'abord à Paris.

L'une se composait surtout d'amateurs, c'était la Société Française de
Timbrologie
; l'autre était formée de marchands, c'était la Société
Philatélique
. Elles ont fusionné depuis, font très bon ménage et
comptent, au moins, cinq cents membres.

En France, les marchands de timbres furent longtemps imposés pour des sommes minimes, comme débitants de vieux papiers. Depuis, le fisc a ouvert l'oeil sur leurs florissantes affaires et les a imposés comme marchands de curiosités en boutique. Ceux-ci se sont récriés. Mais le fisc a riposté par un argument irrésistible: chez un marchand de vieux papiers ordinaires, plus le papier est vieux, moins il est cher; chez vous, c'est tout le contraire, son prix augmente à mesure qu'il est plus vieux… Donc vous vendez bien réellement de la curiosité.

Et les marchands de timbres paient à présent un impôt… imposant.

Le timbre-poste est un personnage important, en raison de la place que lui font les collectionneurs, en nombre considérable, même, en ne comprenant que les gens sérieux.

La France compte actuellement 60.000 collectionneurs. C'est le pays du monde civilisé où il y en a le moins. En Allemagne, on évalue à 100.000 le nombre des philatélistes; en Angleterre, ils sont 150.000; en Amérique, plus de 500.000.

Le nombre des timbres rares diffère à l'infini, variant suivant la valeur que leur donnent les collectionneurs, et du désir qu'ils ont de les posséder.

Les timbres les plus rares, les plus chers, sont nécessairement les timbres anciens, qu'on ne retrouve plus: ceux de l'Ile Maurice, d'Hawaï, de Moldo Valachie. Deux timbres de Maurice, le bleu et le rouge au millésime de 1847, ont été payés, marché conclu d'avance, 45.000 francs.

À côté de ces timbres précieux, on trouve acheteurs, au prix de 1000 à 1500 francs, pour ceux de la Réunion, 1852 et 1853. Viennent ensuite parmi les plus rares et les plus précieux de nos timbres français, celui de un franc, orangé, non oblitéré de 1849, qui vaut 250 francs; oblitéré il ne vaut plus que 60 francs. Pourquoi? Un autre timbre, celui de 15 centimes, teinté bistre sur rose par erreur, au lieu d'être teinté bistre sur blanc vaut 75 francs couramment. Les timbres fabriqués en province pendant la guerre et qui furent simplement lithographiés, valent de 75 à 100 francs; ceux de la Guyane anglaise, 1848, sont cotés de 100 et 800 francs, suivant la couleur. Ne sont déjà plus rares, ceux dont le cours varie entre 20 et 100 francs.

Peut-être que le plus rarissime de tous les timbres et le plus cher est celui de la Guyane anglaise de 1856, carmin. On n'en connaît qu'un exemplaire. Il est chez M. Tapling, en Angleterre, et vaut net 40,000 francs[5]. Ce n'est pas moi qui l'achèterai.

L'Ile Maurice a la gloire d'exercer la patience et d'exciter la cupidité des timbrophiles qui recherchent son timbre, émission de 1850, avec Post-office comme légende. Sa valeur courante dépasse 1,500 francs à l'heure actuelle.

Le Hawaï première émission, avec chiffres au lieu de dessins, vaut mille francs s'il est bien conservé.

La magnifique collection de M. Philippe de Ferrary, duc de Galliéra, président respecté à la Société Française des Timbrologues est estimée 2 millions 500.000 fr.

Le duc de Galliéra est donc le premier philatéliste du monde et la Providence des marchands de timbres-poste. Il augmente, et renouvelle incessamment de merveilleuses collections, à la mise en ordre desquelles sont employés deux secrétaires compétents, dont le traitement, le logement, l'entretien lui reviennent à 20,000 francs par an.

Il a environ 15,000 types de timbres dont la valeur varie de 0 fr. 01 à 15.000 francs:

—Et, ajouterait Galino, ils ont tous servi! Que serait-ce s'ils étaient neufs?

Détail typique: s'ils étaient neufs, ils vaudraient beaucoup moins!

La collection Tapling, léguée au Musée Britannique aurait, dit-on, une valeur de plus d'un million.

La collection du roi d'Angleterre, Edouard VII vaut environ 1 million.

Le tsar Nicolas II cherche, à grand prix, la conquête des rares timbres qui manquent à son musée; jusqu'à présent il n'a pu se procurer celui de l'Ile Maurice, tiré en rouge et bleu, dont il n'existe que 200 exemplaires. La collection du tsar de Russie vaudrait environ 750.000 fr.

Les prix payés pour une collection sont parfois surprenants. Certaines sont évaluées de 3 à 400.000 francs.

Un M. Donatis qui collectionnait, avec la même passion, les tableaux de maîtres et les timbres-poste, a vendu cette dernière collection 65000 fr.

MM. Caillebotte ont retiré en Angleterre de leur collection, la somme de 200.000 fr.

Le directeur de la Compagnie d'assurances la «Providence» a vendu la sienne cinquante et quelques mille francs. Celle de M. Arthur de Rothschild est aujourd'hui vendue: elle valait environ 150.000 francs.

Quant à M. Sharpe, un Anglais, il a tout simplement bâti un palais pour loger ses timbres; aussi, l'appelle-t-on le Palais des Timbres. Ces timbres ne sont pas renfermés dans des albums, comme il est d'usage, M. Sharpe, lui, a eu l'idée assez originale, d'en tapisser les murs, les plafonds et les portes de sa maison.

Bien plus, il en a collé sur les différents meubles de son salon: la table du milieu, la bibliothèque, le canapé et toutes les chaises sont recouverts de timbres provenant à peu près de tous les pays du globe. Dans cette pièce, le plafond est orné des portraits de la reine Victoria et du prince de Galles, deux fois grands comme nature, en timbres de diverses couleurs. Là aussi se trouve une reproduction de la tour Eiffel.

Le propriétaire a mis un quart de siècle à recueillir cette collection, aujourd'hui évaluée à 40.000 livres sterling ne comprenant pas moins de 7 millions de timbres, sinon très rares, du moins fort curieux dans leur ensemble.

C'est le cas de parler ici de la robe de bal d'une élégante Américaine (on sait que les Américains ont l'esprit inventif et qu'ils sont passés maîtres en excentricité.) Donc, cette dame s'était fait faire une robe en mousseline toute simple, tout unie, qu'elle a fait ensuite entièrement recouvrir de timbres-poste collés avec art. En graduant les nuances et variant les couleurs, on est arrivé à dessiner des festons, des guirlandes, des arabesques d'un effet tout nouveau et d'une saisissante originalité. Cette robe inédite était un véritable chef-d'oeuvre, qu'on a d'autant plus admiré, qu'elle ne devait plus reparaître et pour cause; valses et polkas, pendant la durée du bal, lui ayant enlevé quelques douzaines de timbres-poste.

Les timbres-poste n'ont qu'à bien se tenir, depuis quelques années, ils ont rencontré sur leur route une rivale redoutable: la carte postale illustrée. J'avoue que cette dernière me paraît mille fois plus séduisante, le timbre-poste ne m'a jamais dit grand chose, mais la carte postale, quelle différence! N'est-ce pas charmant, l'été, à l'ombre des grands arbres, l'hiver, au coin du feu, de pouvoir parcourir, sans fatigue aucune, le monde entier, connaître les admirables beautés de la nature, ses glaciers et ses torrents, ses montagnes altières, ses océans et ses grands lacs, ses bois profonds et ses forêts inextricables peuplés d'oiseaux merveilleux et de fauves rugissants, en un mot tous ses sites enchanteurs. Voir les plus beaux palais, les cathédrales, les mosquées, se rendre compte des plus grandes et des plus belles villes du monde; n'est-ce pas le rêve le plus séduisant auquel l'imagination puisse s'abandonner?

Ce dessin, qu'on reçoit sur la carte fragile,
Rappelant un pays, rappelant une ville
Pour moi me semble encor augmenter de valeur,
Par son mot d'amitié, le souvenir du coeur.

C'est par millions, chaque année, que les cartes illustrées voyagent. Comme on a fait des expositions de timbres, on est arrivé à faire des expositions de cartes postales illustrées provenant du monde entier.

En France, comme ailleurs, les collectionneurs deviennent légions.

En attendant que la jolie carte postale détrône le timbre-poste, ce qui n'arrivera probablement jamais, voici une excellente méthode pour posséder une collection de timbres sans bourse délier. Ce moyen ingénieux nous vient d'un Anglais; toujours pratiques nos voisins.

Ce bon bourgeois de Londres avait promis à son neveu, dans un jour de générosité, de lui donner ce qu'il voudrait pour le récompenser de ses succès scolaires, espérant qu'il lui eut demandé un objet sans grande valeur: une montre d'argent, une épingle de cravate ou une boîte de peinture. Le neveu, plus ambitieux, demanda une collection de timbres et une belle, tant qu'à faire.

L'oncle qui comptait faire un cadeau de quelques schellings, une guinée au plus, fut un moment fort perplexe. Soudain, il répondit, tu l'auras.

Le lendemain il se rendait au bureau du Times et faisait insérer l'annonce suivante: Mariage. Une jeune personne âgée de 25 ans, brune, jolie, ayant 800,000 francs de dot et 2 millions à revenir, épouserait un honnête homme, même sans fortune. Les lettres seront reçues, jusqu'à la fin du mois, à l'adresse H-C Million au bureau du journal. Dès le lendemain les lettres commencent à pleuvoir à l'adresse indiquée, on était au 2 du mois, elles continuèrent ainsi pendant 30 jours; il en arriva plus de 25 000 et de toutes les parties du monde.

Voilà comment, pour le prix d'une simple annonce, notre Anglais put réunir une des plus jolies et des plus complètes collections de timbres.

Avis aux amateurs.

QUATRIÈME DEVOIR

NOS RÉCRÉATIONS CET HIVER

Pour nous réchauffer, nous dansons nos rondes, sur de nouvelles chansons empruntées à la troisième classe. Une de nos maîtresses a eu l'ingénieuse idée d'arranger sur des airs connus soit un trait d'histoire, soit une leçon de géographie. C'est vraiment n'est-ce pas, une façon tout à fait commode de s'inoculer la science en chantant et dansant. Voici quelques spécimens de ces chansons… nouveau genre; elles sont loin d'être de la poésie, mais marquent le rythme et font sauter en mesure.

Nous avons un professeur (bis)
Toujours de joyeuse humeur, (bis)
Il aime beaucoup l'histoire;
Pour charmer son auditoire,
Il nous traduit ses leçons
En de joyeuses chansons.

REFRAIN

Et les enfants de son temps, Sans travailler sont savants (bis)

Avec un tel professeur (bis)
Tout va donc à la vapeur; (bis)
On se lance dans l'espace
Sans même quitter sa place,
Et du pôle à l'équateur
Nous apprenons tout par coeur.

À la classe de français (bis)
Il a le plus grand succès, (bis)
En expliquant les principes,
Et l'accord des participes,
Par mille aimables propos
Il charme tous nos travaux.

L'arithmétique, à son tour, (bis)
A des droits à notre amour; (bis)
Le calcul joue un grand rôle,
Du méridien jusqu'au pôle,
On mesure la longueur
Sans faire un trop grand labeur.

Des beaux arts ce professeur (bis)
Est un grand admirateur; (bis)
Quant à la littérature,
Sa mémoire toujours sûre,
Lui souffle fort à propos
Des sujets toujours nouveaux.

De même l'Anglais nous plaît, (bis)
Et chacun le reconnaît; (bis)
Dame! il traduit à merveille
Shakespeare et le grand Corneille,
Et parle si bien français,
Qu'il s'étonne d'être Anglais…

Puis, chaque jeudi matin, (bis)
Après le cours de dessin, (bis)
Il explique la physique
Et la machine électrique,
Quand il permet d'approcher
Toutes brûlent d'y toucher.

* * * * *

LE TOUR DU MONDE

AIR: Oui le temps, le temps
Met les crinolines à la mode:

REFRAIN.

Oui le temps, le temps, le temps,
C'est le trésor de l'enfance:
Employons tous ses instants,
Oui, profitons du temps.

1

On nous a dit qu'à la Retraite
L'on peut s'instruire en s'amusant,
Vraiment, la méthode est parfaite,
Chacun peut devenir savant;
   En dansant une ronde,
   Nous pouvons parcourir
   Tous les pays du monde
   Dans un train de plaisir.

2

L'Europe, l'Asie et l'Afrique
Composent l'Ancien Continent,
Colomb découvrit l'Amérique,
En navigant vers l'Occident;
   Quant à l'Océanie
   L'illustre Magellan
   Fut y perdre la vie;
   Honneur au dévouement!

3

Commençons donc le tour du monde
Comme ce grand navigateur,
Voyageons sur terre et sur l'onde,
Du pôle jusqu'à l'Equateur:
   L'Europe la première
   Doit fixer nos esprits,
   Par elle la lumière
   Vient aux autres pays.

4

En Europe, voyez la France
Dont la capitale est Paris,
Cent fois plus belle que Florence,
Elle charme nos yeux ravis;
   Rome est en Italie,
   Lisbonne en Portugal,
   Pétersbourg en Russie,
   Très loin du mont Oural.

5

Londres se voit en Angleterre,
En Irlande, voyez Dublin;
Munich, Augsbourg sont en Bavière;
En Prusse, visitez Berlin;
   Stockholm est en Norvège,
   Copenhague aux Danois;
   Dans ce pays de neige,
   L'hiver a bien six mois.

6

En Belgique voyez Bruxelles
Et les chefs-d'oeuvre des Flamands;
Admirez ses belles dentelles
Et ses superbes monuments.
   Si vous aimez l'Histoire,
   En Grèce il faut courir:
   Athènes de sa gloire
   Garde le souvenir.

7

Madrid, la reine des Espagnes,
Nous offre ses riches palais;
Si vous préférez les montagnes:
Voyez la Suisse et ses chalets,
   Le beau lac de Genève
   Nous arrête un instant;
   Un doux zéphir se lève,
   Nous voguons en chantant.

8

Constantinople nous rappelle
Le Turc esclave des Sultans;
Vienne, en Autriche, nous appelle;
Consacrons-lui quelques instants.
   La fidèle Hongrie
   Réclame enfin son tour,
   Avec la Roumanie,
   Ce royaume d'un jour.

COURS DES FLEUVES

LA SEINE

AIR: Un jour maître Corbeau:

1

La Seine comme on sait naît dans la Côte-d'Or,
À Chatillon ce fleuve est bien petit encor,
Il arrose en passant Bar, Troyes, Nogent, Méry,
Melun, Corbeil, Paris, Mantes et les Andelys.

REFRAIN

Sur l'air du Tra, la la la (bis) Sur l'air du tra, deri, dera tra la la.

2

Il passe par Elboeuf, puis il arrose Rouen,
Ensuite Caudebec, dans un pays charmant,
Le Havre sur la droite un port très commerçant;
À Honfleur il se perd dans la Manche en courant.

3

L'Aube, la Marne, l'Oise, sont les affluents
De la Seine et vraiment ils sont très importants;
À gauche, voyez l'Eure et si vous remontez,
Le Loing et puis l'Yonne vous rencontrerez.

LE RHONE
MEME AIR

1

Le Rhône prend sa source, en Suisse au mont Furca,
Genève en son beau lac, bientôt le recevra,
Il arrose Seyssel, Lyon, Vienne, puis Tournon,
Valence, puis Viviers et la ville du Pont.

(Sur l'air du Tra)

2

Le Rhône baigne aussi la ville d'Avignon,
Puis il voit sur ses bords Beaucaire et Tarascon,
Arles lui dit adieu, car il finit son cours,
Et le golfe du Lion l'engloutit pour toujours.

3

Le Rhône, dans sa course, a plus d'un affluent;
La Saône à mon avis est le plus important.
L'Ain, l'Ardèche, le Gard, l'Arve, l'Isère aussi,
La Drôme et la Durance et nous aurons tout dit.

La Loire et la Garonne ont aussi leur chanson maintenant passons à un spécimen d'histoire.

GUERRE DE CENT ANS

1

Je vais vous conter l'histoire
De la guerre de Cent ans:
Sous nos drapeaux la victoire
Était bien rare en ce temps;
Sur l'Anglais nos chevaliers
L'emportaient par la vaillance,
Mais ils manquaient de prudence,
Tous ces valeureux guerriers.

2

La cause de cette guerre,
Fut qu'un vassal trop puissant
Avait conquis l'Angleterre,
Pour nous c'était menaçant,
Ce redoutable voisin,
Oui, ce terrible Guillaume,
Non content de son royaume,
Voulait encore le Vexin.

3

Léonore de Guyenne
Mécontenta son époux,
Qui renvoya la vilaine,
Dans son trop juste courroux;
Avec elle, elle emporta
Son beau duché d'Aquitaine,
La Gascogne et la Guyenne;
Et Louis VII le regretta.

4

Léonore épouse ensuite
Un Plantagenet d'Anjou,
Qui devint roi par la suite,
Et lui porte le Poitou;
Lui qui possédait déjà
Tout le beau pays du Maine,
Avec la riche Touraine.
Quel vassal nous aurons là!

5

Sur la couronne de France
L'Anglais croit avoir des droits:
Bientôt la guerre commence
Sous le premier des Valois.
À l'Écluse, il est battu,
À Crécy, désastre immense,
À Calais pas plus de chance,
À Poitiers tout est perdu.

6

Ce temps ne fut pas sans gloire,
Car dans le pays Breton,
Beaumanoir eut la victoire
Sur trente Anglais de renom.
Ah! ce combat glorieux,
Dans les malheurs de la France,
Fut un signe d'espérance;
Honneur à ces trente preux.

7

Jean II malgré sa bravoure,
Dut se rendre au Prince Noir.
Mais de respect il l'entoure,
Le félicitant d'avoir
Si vaillamment combattu,
Dans la terrible mêlée.
Honneur, en cette journée,
Au vainqueur, comme au vaincu.

8

L'Anglais fort de nos défaites
Envahit notre pays,
Avec tambours et trompettes
Il vient menacer Paris;
Mais il en fut pour ses frais,
Car le sage roi de France
Lui fit forte résistance,
Sans sortir de son palais.

9

Alors un grand capitaine,
Aussi brave que malin,
Bientôt nous tire de peine:
C'est l'illustre Duguesclin.
Il fait reculer l'Anglais,
Et punit son insolence
Trois ports lui restent en France,
Bordeaux, Bayonne et Calais.

10

Hélas! il meurt dans sa gloire,
En assiégeant un château,
Mais avec lui la victoire
Semble descendre au tombeau:
Les Anglais vont de nouveau
Souiller le sol de la France,
Charles six est en démence,
Et la Reine est Isabeau!

11

Après un affreux désastre,
Par un indigne traité,
On voit Henri de Lancastre
Roi de France proclamé;
Mais le Ciel vient au secours
Du jeune Dauphin de France:
Jeanne d'Arc enfin s'avance
Et l'Anglais fuit pour toujours.

12

Qu'il est beau de voir en guerre,
Cette humble fille des champs,
Entrer avec sa bannière,
Dans la cité d'Orléans;
À Patay, l'on voit plier
Talbot, l'Anglais intrépide;
Et la bergère timide,
Fait le guerrier prisonnier.

13

Mais la perfide Angleterre,
À Compiègne, peut saisir
Notre héroïque bergère,
Et la condamne à périr.
Ah! devant un tel malheur,
Faut-il que le roi de France
Ait gardé lâche silence!
Était-ce d'un noble coeur?

14

Enfin s'achève la guerre,
Par deux combats glorieux.
Nous lançons sur l'Angleterre
Cent autres guerriers fameux;
Le combat de Formigny,
Grâce à notre artillerie,
Nous rendit la Normandie,
Et fit oublier Crécy.

15

De Castillon la victoire
Rend la Guyenne aux Français,
C'est là que tombe avec gloire
Le célèbre Achille Anglais,
Enfin nous avons la paix.
Après cette affreuse guerre,
Il ne reste à l'Angleterre
Que la ville de Calais.

CINQUIÈME DEVOIR

UNE LETTRE DE NOUVEL AN

Le 30 décembre au matin, une charmante personne venait d'entrer dans un compartiment de seconde classe; c'était Mademoiselle La Lettre.

Qui eut vu ce beau matin de décembre Mademoiselle La Lettre l'eut trouvée charmante, elle était vraiment gentille avec sa robe rose; une fine pensée d'un joli dessin fermait son enveloppe satinée et perlée. Dans un compartiment de seconde classe, du chemin de fer de l'Ouest, elle avait été confiée, aux soins d'un vieux Monsieur en habit vert, qui portait brodé en lettres d'argent sur sa casquette le mot «Postes»; il lui plaisait sans doute médiocrement car Mademoiselle La Lettre se renfonça dans son coin et se mit à rêver.

Que pensait-elle? Elle se disait: Où je vais, comme je serai bien reçue! Quels transports, quelle folle joie à mon arrivée; lorsqu'on reconnaîtra l'écriture qui me recouvre, quel empressement à me décacheter! et que d'heureux je vais faire avec ce petit chiffon bleu, qu'on appelle billet de banque, caché dans les plis de ma robe. Il doit acheter l'établi de menuisier du petit Henri, la belle poupée que convoite Marie et les jouets mignons de la petite Margot; j'irai de main en main, jusque dans la menotte rose de Bébé, qui voudra aussi toucher ma précieuse personne.

Mademoiselle La Lettre fut tirée de ses douces pensées par le brusque arrêt du train, on la fit descendre, puis on la plaça dans une grande voiture qui la conduisit au meilleur hôtel, sans doute, elle vit écrit sur la façade «Hôtel des Postes».

Un grand nombre de personnes remplissaient les couloirs et les salles; on la dirigea vers un compartiment où beaucoup de sa race étaient déjà réunies; une foule de freluquets, cartons de visite, quelques-uns parfumés, tous plus brillants les uns que les autres sous leurs cache-poussière, rivalisaient de banalité et de sotte fierté. Des notes et factures, des traites à l'air rébarbatif, des journaux hardis et bavards, des annonces, des catalogues s'entassaient dans un compartiment voisin.

Mademoiselle La Lettre ennuyée de leur babil se tourna d'un autre côté, un bruit sec et cadencé s'y faisait entendre. Il était produit par l'arrivée d'un long Monsieur maigre, couvert d'un pardessus bleu, traversé de longues bandes grises; il vint se placer devant Mademoiselle La Lettre qu'il devait trouver à son goût; puis tournant la tête à droite et à gauche, sans doute pour se faire présenter, et ne trouvant personne il prit le parti de le faire lui-même. «Sir Télégraph morse, esquire, dit-il, après avoir incliné et relevé la tête, ainsi qu'un loquet de porte, sioujet de la graciouse Queen Victoria». À ce nom il souleva son chapeau, et s'assit auprès de notre gentille connaissance.

Mademoiselle La Lettre, une petite babillarde, (un défaut bien commun à presque toutes les jeunes personnes) lui demanda s'il venait de loin, et quelles nouvelles il apportait. «Je venais du ville de London, lui répondit l'Anglais, je étais bieaucoup en retard, une stioupide employé avait retardé moi, six minoutes à Calais, je annonçais à oune Company, que lé caissier il avait emporté lé caisse.» Puis plus gourmé que jamais il tira son chronomètre et compta les secondes. Mademoiselle La Lettre ne savait plus comment reprendre la conversation, quand un employé vint chercher Sir Télégraph morse, esquire, et le fit partir brusquement pour des quartiers lointains.

Mademoiselle La Lettre réfléchissait; quelle différence entre les nouvelles qu'elle apportait et celles de cet Anglais! Le malheur, se disait-elle, frappe brusquement, tandis que la joie est expansive, il lui faut de longues lignes pour s'exprimer.

Elle fut de nouveau arrachée à ses pensées par un bourdonnement nasillard, précédé de coups de sonnette; c'était un mélange confus de paroles, parmi lesquelles elle entendit s'engager un marché: «500 buffles, disait une voix.—10000 dollars, répondait une autre.—Vendez, payez 50 actions Central américain vermont Company. Vite, plus vite.» Mademoiselle La Lettre apprit que c'était un Américain, sir Téléphone qui était en conversation. Or, comme elle était curieuse, nous l'avons déjà dit, elle lui adressa la parole. «Sir Téléphone, quelles nouvelles d'Amérique?» Le Yankee se détourna brusquement, la regarda de haut en bas: «Rien, dit-il, time is money», puis il disparut dans un bourdonnement.

Ah! se dit encore Mademoiselle La Lettre, tous ces gens-là sont absorbés par les affaires; ils ne pensent qu'à l'argent et ne servent que la cause de l'intérêt, il n'y a rien qui vienne du coeur sous l'enveloppe de cet Anglais, pas plus que dans la voix de cet Américain; moi au contraire, je suis l'interprète de l'âme, je porte tantôt la joie, tantôt la consolation où je me rends. À moi seule sont confiés les chères pensées et le souvenir.»

Toute joyeuse, Mademoiselle La Lettre conduite par un nouvel employé, partit pour sa destination, pour le Sweet-home où elle se savait impatiemment attendue. Comme elle l'avait espéré, elle apportait, dans les plis de sa robe soyeuse, la joie qui bientôt se refléta dans tous les yeux.

SIXIÈME DEVOIR

L'ÉRECTION D'UN CALVAIRE

Je viens d'assister à une belle et touchante cérémonie qui me laissera les impressions les plus fortes et les plus durables: l'érection d'un calvaire.

À l'époque tourmentée où nous vivons, où la guerre à Dieu est hautement déclarée, où une secte impie voudrait faire de la France, qui s'intitulait jadis la Fille aînée de l'Église, un foyer d'athéisme, cette consécration de la Croix nous est apparue comme une grande manifestation de Foi.

Honneur donc à tous ceux qui ont concouru à cette fête religieuse; honneur aux cent soixante porteurs, à ces médaillés du Christ, se faisant gloire de la livrée sacrée et du précieux fardeau qui leur était confié; honneur aux chefs qui ont dirigé les chants et les beaux morceaux de musique, dont l'exécution a concouru à l'éclat de cette belle fête; honneur à tous ceux qui composaient le cortège, depuis les fabriciens, les dignitaires entourant le brancard de pourpre frangé d'or où reposait le christ, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits qui l'accompagnaient processionnellement à travers les rues pavoisées et fleuries.

Honneur à l'artiste bas-breton, Yves Hernot, de Lannion, dont le ciseau a su tracer sur le granit les traits douloureux de Jésus mourant. Il faut croire pour être inspiré! c'est le secret des innombrables chefs-d'oeuvre du moyen-âge; les plus incrédules sont bien forcés de le reconnaître, la Religion, dans tous les temps, a été la grande inspiratrice des Arts.

Honneur enfin à ce magnifique élan religieux de notre ville, elle s'abrite avec fierté sous l'étendard de la croix. Hélas! trop de cités, aveuglées par l'esprit de parti, par une haine impie, insensée, oubliant que seul le Christ est venu apporter au monde la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, arrachent la Croix protectrice, partout où elle se trouve: dans les écoles, dans les tribunaux, dans les hôpitaux, aux carrefours des chemins.—Non, la Bretagne n'est ni matérialisée, ni déchristianisée; la preuve en est dans cette foule immense de plus de 4.000 personnes venues de toutes parts, de la ville et des environs, et qui ont écouté dans le silence et le recueillement la parole chaleureuse, pénétrante du missionnaire.—Devant ce nouveau monument de nos immortelles croyances, il a parlé avec cette éloquence de la Foi qui remue tous les coeurs. Dans un langage noble, élevé, s'inspirant des sublimes pensées de saint Chrysostome et de sainte Thérèse, il nous a dépeint les ineffables mystères de la Croix et l'inépuisable amour du Fils de Dieu pour les hommes. Tous les saints rendent un suprême hommage à ce Signe sacré du salut.

«La croix, dit saint Damascène, est notre bouclier, notre défense et notre trophée contre le Prince des ténèbres; elle est le signe dont nous sommes marqués, afin que l'ange exterminateur ne nous frappe point. Elle relève ceux qui sont tombés, elle soutient ceux qui sont debout, elle fortifie les faibles, elle gouverne les pasteurs, elle est le guide de ceux qui commencent, et la perfection de ceux qui achèvent; la santé de l'âme et le salut du corps, la destruction de tous les maux, la cause et l'origine de tous les biens, la mort du péché, l'arbre de la vie, et la racine de notre félicité.»

«Gravons, dit saint Ephrem, au-dessus de nos portes, comme sur nos fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine, le signe vivifiant de la Croix; revêtons-nous de cette impénétrable armure des chrétiens, car la Croix est la victoire de la mort, l'espérance des fidèles, la lumière du monde, la clef du Ciel.»

Saint Jean Chrysostome en termes admirables dit encore: «La Croix est l'espérance des chrétiens, la résurrection des morts, le bâton des aveugles, l'appui des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des riches, la confusion des orgueilleux, le tourment des méchants, le bouclier contre l'enfer, l'instruction des jeunes, le gouvernail des pilotes, le port de ceux qui font naufrage et le mur des assiégés. Elle est la mère des orphelins, la défense des veuves, le conseil des justes, le repos des affligés, la garde des petits, la lumière de ceux qui habitent dans les ténèbres, la magnificence des rois, le secours de ceux qui sont dans l'indigence, la liberté des esclaves, la sagesse des simples et la philosophie des sages. La Croix est la prédiction des prophètes, la prédication des apôtres, la gloire des martyrs, l'abstinence des religieux, la chasteté des vierges, et la joie des prêtres.

«Elle est le fondement de l'Église, la destruction des idoles, le scandale des Juifs, la ruine des impies, la force des faibles, la médecine des malades, le pain de ceux qui ont faim, la fontaine de ceux qui sont altérés et le refuge de ceux qui sont dépouillés.»

Voici ce qu'est la Croix: la plus haute expression d'une volonté surnaturelle avide de sacrifice. Ah! cette égalité que tant de gens réclament à grands cris, le christianisme la leur montre chaque jour. Qu'ils viennent à ses fêtes religieuses et ils la trouveront au pied des autels, au pied de la croix, c'est là seulement que se rencontre la véritable égalité, celle des âmes qui, oubliant les rangs qu'elles occupent dans le monde viennent s'agenouiller devant le même Dieu, attendant avec la même Foi, la même soumission, les mêmes espérances, la récompense de leurs actions ici-bas: cette part de l'Éternité bienheureuse promise à ceux qui combattent le bon combat.

La Croix, c'est l'autel de l'immolation par excellence, c'est la rançon du genre humain, c'est la source de toutes les grâces. Élevons donc nos regards vers le divin Crucifié au lieu de les laisser errer sur les choses passagères de la vie; ne prenons pas l'exil pour la patrie, l'envers du ciel pour le beau côté, la terre pour le paradis. Le calice de l'existence est un mélange de déceptions et de regrets, d'amertumes et de souffrances; la joie parfume ses bords à peine quelques instants. Eh bien! lorsque, épuisés de cette bataille de la vie qui recommence à chaque aurore, nous nous sentons sans force et sans armes, ne nous décourageons pas, laissons-nous doucement aller à la dérive de la Providence, nos soucis, nos agitations, nos inquiétudes se calmeront et nous retrouverons la paix.

Désormais tous les chrétiens qui passeront auprès de cette croix superbe inclineront leur front. Elle mesure, avec le piédestal, environ 8 mètres de hauteur; le christ un peu plus grand que nature, est taillé dans un seul bloc de ce beau granit, de Kersanton, qui défie le temps. Qu'elle reste là, toujours, comme un enseignement. Elle dira dans son éloquence muette aux générations futures qui viendront la saluer à leur tour: «Gardez la Foi de vos Pères.» Et je termine ma narration en répétant le cri poussé par la multitude enthousiasmée lorsque l'image du Sauveur s'est élevée dans l'espace:

«Vive! Vive le Christ! Vive la Croix!»

SEPTIÈME DEVOIR

QUELQUES PENSÉES D'HENRIETTE

La vie est comme le rosier, qui, offrant ses fleurs l'été, n'a plus l'hiver que des épines.

Hélas! nous mourons moralement bien des fois dans la vie, mais n'est-ce pas la manière que Dieu prend pour nous en détacher petit à petit; autrement la secousse serait trop brutale; si nous étions parfaitement heureux ici-bas nous ne penserions pas au bonheur du Ciel et ne voudrions plus mourir!…

La vieillesse, n'ayant plus d'avenir, se réfugie dans le passé; elle vit de ses souvenirs, comme la jeunesse vit de ses espérances.

Croire, c'est opposer la conviction au doute, c'est arracher le désespoir au coeur et y planter l'espérance.

Chaque jour est un pas fait vers l'Éternité.

Que notre Charité s'inspire des préceptes du Maître plein de douceur et de bonté; accompagnons nos aumônes d'un regard bienveillant, d'une parole amie. Ne soyons pas comme ces gens généreux qui répandent leurs bienfaits de la plus mauvaise grâce du monde.

Qu'est-ce que le temps? C'est l'étoffe dont la vie est faite. Travaillons, employons bien notre temps, utilisons cette vie de la terre que Dieu nous prête, afin d'acquérir cette vie ineffable, que Dieu donne pour toujours au Ciel.

La mort de ceux qu'on aime et le chagrin usent plus que les années.

La mort, ce grand inconnu de l'au-delà, le terme suprême, est la fin de tout, l'empoisonnement à petit feu, à petites doses des joies de la vie.

Sans les espérances infinies d'une vie meilleure, d'une vie supérieure en Dieu, celle-ci ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Mais Dieu est là, et comme l'a dit Mme Craven: la vie est toujours belle pour quiconque y cherche autre chose que son propre bonheur.

Il n'y a plus de respect humain, c'est fini de cette chose bête. On se montre ce qu'on est. Le chrétien ne rougit plus, mais se glorifie du Christ. Oui, le respect humain est mort et bien mort, Dieu merci. Le respect mondain existe encore et existera toujours, mais il ne s'occupe guère que des usages et de la mode et cela est de médiocre importance, au point de vue de l'âme et de l'Éternité.

La mémoire, «ce portefeuille de l'intelligence», comme l'appelle
Montaigne, est avant tout un don naturel.

La vie est un beau et doux rêve qui n'aboutit trop souvent qu'à d'amères et décevantes réalités.

Une femme sans esprit est une fleur sans parfum.

La vie, hélas! n'est pour personne une moisson de roses.

Le bonheur est comme une liqueur exquise, deux ou trois gouttes de vinaigre suffisent à la corrompre, de même deux ou trois gouttes d'amertumes suffisent pour empoisonner les félicités de l'existence.

Vouloir traverser la vie sans s'appuyer sur Dieu, c'est faire fausse route et prendre le chemin qui conduit à l'abîme.

La Vie en elle-même est une belle personne; le fâcheux est qu'elle soit trop souvent mal costumée, si mal fagotée même, qu'elle finit par devenir tout à fait désagréable.

L'obéissance est une grande qualité très rare chez les petits enfants et peut-être, plus rare encore, chez les grands enfants, devenus hommes.

Le monde n'a de stable que son instabilité.

Vouloir expliquer les mystères de la vie et de la mort, vouloir pénétrer les secrets de la création, vouloir comprendre l'éternité et sonder l'infini, vouloir creuser le passé où se sont ensevelies tant de générations humaines, tant de civilisations évanouies, c'est commencer la grande étude des problèmes qui n'ont pas de solution ici-bas.

Croire, c'est chasser la haine du coeur pour la remplacer par l'amour; c'est mettre dans sa coupe, le baume à la place du fiel; c'est déposer ses désirs dans la main de son père et soumettre son âme à sa volonté sainte et parfaite. Croire, c'est apaiser le tumulte des passions, dans une paix profonde; c'est mettre la consolation à côté du chagrin et l'espérance amie, auprès du désespoir. Croire, c'est voir, au delà de la mort, l'indestructible vie et remplacer le doute par la certitude et la confiance. C'est opposer la saine et consolante doctrine du Christ, aux philosophies babeliennes de l'antiquité et aux théories aussi fausses que décevantes du rationalisme moderne. C'est porter la lumière au milieu des ténèbres.

Croyons! Aimons! Prions!

HUITIÈME DEVOIR

AVE MARIA

Il est une fleur bien aimée de Marie, originaire des Cieux, mais cependant acclimatée sur la terre. Ce fut un ange qui le premier l'offrit à la Vierge de Nazareth, Ave Maria, fleur mystérieuse, nul soleil de la terre ne pouvait t'épanouir, et nul aquilon ne pourra te faner. Je t'ai cueillie lorsque je bégayais à peine, Ave Maria, et chaque jour encore je t'effeuille; Ave Maria c'est le salut de bienvenue, le cantique des Anges et des hommes. Ave Maria, fleur durable des divins jardins, les choeurs angéliques en tressent à jamais d'éternelles couronnes, et lorsque Gabriel, l'offrit à Marie, il lui annonçait l'Enfant-Dieu, cette rose mystique de grâce et de bénédiction qui devait fleurir d'abord et mourir ensuite pour nous. Ave Maria.

Ah! quand viendra-t-il ce jour, où dépouillant son enveloppe mortelle, notre âme s'ouvrira à l'éternelle lumière? Quand viendra-t-il ce jour, où, délivrés des tentations, des inquiétudes, des misères de cette vie, nous pourrons franchir ton enceinte, ô Jérusalem céleste! Quand nous mêlerons-nous à la foule bienheureuse des élus? Nous croyons et elle voit, nous espérons et elle possède, nous sommes dans la tristesse, elle est dans la joie, nous souffrons, elle jouit, nous craignons, elle est dans l'assurance, nous combattons, elle triomphe.

Ah! quand viendra-t-il ce jour de l'éternel repos! Ave Maria.

NEUVIÈME DEVOIR

LA TOUSSAINT ET LE 2 NOVEMBRE

Au moment où j'écris ce devoir les cloches font retentir leur carillon joyeux; c'est aujourd'hui la Toussaint, l'une des quatre grandes fêtes reconnues par le Concordat.

Le Christianisme, en triomphant des faux dieux, ferma leurs temples et brisa leurs idoles.

Vers l'an 608, le pape Boniface IV fit ouvrir et purifier le Panthéon que Marcus Agrippa, favori d'Auguste, avait bâti à Jupiter Vengeur. Il voulait par là, suivant Pline, faire sa cour à l'empereur qui venait de remporter la victoire d'Actium, sur Antoine et Cléopâtre. On nomma ce monument Panthéon parce que, suivant Dion, la figure arrondie de ce temple représentait les Cieux, appelés par les païens: Résidence de tous les dieux, et c'est là l'étymologie du mot grec Panthéon.

Le pape dédia donc ce nouveau temple chrétien à la sainte Vierge et à tous les martyrs, après y avoir fait transporter vingt-huit chariots de leurs ossements. Puis, il ordonna que tous les ans, au jour de cette dédicace, on fît à Rome une grande solennité en l'honneur de la Mère de Dieu et des glorieux confesseurs qui avaient rendu témoignage, au milieu des supplices, de la divinité de son Fils.

Telle fut la première origine de la fête de tous les Saints.—Le pape Grégoire IV, étant venu en France l'an 837, sous le règne de Louis le Débonnaire, la fête de tous les Saints s'y introduisit et fut bientôt presque universellement adoptée.—Le pape, Sixte IV, en 1580, lui donna une octave, ce qui la rendit encore plus importante.

L'Église a été portée à l'institution de cette fête pour plusieurs raisons: d'abord, pour glorifier tous les Saints, surtout ceux restés inconnus; ensuite, pour les présenter comme un modèle et un encouragement à tous les fidèles qu'elle invite à leur rendre hommage le même jour. C'est le tribut de respects, de louanges, d'invocations et de prières que l'Église militante de la terre rend à l'Église triomphante du Ciel. Le Ciel, c'est donc le but où doivent tendre tous les désirs, c'est le bonheur parfait et éternel; aucune langue ne peut exprimer la douceur de ses béatitudes. Le Roi Prophète n'en parle qu'avec étonnement: O Seigneur! O mon Dieu! que les délices que vous avez réservées à ceux qui vous craignent sont abondantes et excessives! Saint Paul, après Isaïe, assure que ces biens sont si éminents, que l'oeil n'a jamais rien vu, que l'oreille n'a jamais rien entendu et que le coeur de l'homme n'a jamais rien conçu qui leur soit comparable. Saint Augustin dit, dans le même sens, que cette splendeur, cette beauté, cet éclat sont au-dessus de tous les discours et de toutes les pensées des hommes. Aucune parole humaine ne peut répondre à Son excellence. Sainte Catherine sortant d'une extase où elle avait entrevu le Ciel, s'écriait:

«J'ai vu des merveilles! j'ai vu des merveilles!»

Sainte Thérèse après ses ravissements, n'écrit-elle pas dans le Livre de sa Vie: «Les choses que je contemplais étaient si grandes, si admirables, que la moindre suffirait pour transporter une âme et lui inspirer un suprême mépris, pour tout ce qui se voit ici-bas. La vue de ces choses délicieuses me causait un plaisir si exquis et embaumait mes sens d'un contentement si suave, que je n'ai point de paroles pour les exprimer.»

La Toussaint, cette solennité instituée pour rappeler la félicité et la gloire des bienheureux, semble cependant toujours voilée de tristesse et de regrets. L'Église, tout à l'heure, va songer à la commémoration des défunts; elle va quitter ses vêtements blancs de fête et revêtir ses habits de deuil; ses autels vont se draper de noir, ses cloches vont tinter lentement le glas funèbre! elle va commencer l'office des Morts. Ce matin, elle implorait pour elle-même le secours des saints; ce soir, elle offre ses supplications et ses voeux pour les âmes du Purgatoire. Ce matin, elle prenait part à l'allégresse des élus; ce soir, elle pleure et s'afflige, en pensant à ceux qui souffrent. Il est bien naturel qu'après avoir reconnu les délices ineffables dont les saints jouissent dans le paradis, elle fasse tous ses efforts pour en augmenter le nombre.

Le culte des Morts est le culte de l'âme.

N'est-ce pas Lamennais qui a dit: La prière rend l'affliction moins douloureuse et la joie plus pure; elle mêle à l'une je ne sais quoi de fortifiant et de doux, et à l'autre, un parfum céleste.

La mort n'est-ce pas la fin de toutes les choses terrestres et finies.
Sur ces tombes, image du néant, la Religion plane, la Foi se lève pour
nous parler de Résurrection, l'Espérance infinie nous montre l'Éternité.
Ah! la douleur qui ne croit pas, est sans consolation.

Car ici, tous doivent arriver un jour, héros du sacrifice et de la Charité, héros de l'amour et du devoir, génies sublimes, grands artistes, hommes d'État, grands capitaines, écrivains, poètes, tous un jour viennent au cimetière, dormir leur dernier sommeil; c'est là le rendez-vous général.

«Ils ont passé sur cette terre; ils ont descendu le fleuve du temps; on entendit leur voix sur les bords et puis l'on n'entendit plus rien. Où sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.» Ainsi s'exprimait dans son admirable page intitulée: Les Morts, le célèbre et malheureux auteur des Pages d'un Croyant. Oui, le culte des Morts est sacré; les honorer, c'est faire acte de foi en la vie éternelle. Aussi est-ce une grande douceur et un grand soulagement pour ceux qui croient, qui aiment et qui espèrent, de prier pour les morts.

Le protestantisme s'est retranché cette consolation, il ne reconnaît pas cette communion des âmes qui nous rattache et nous unit encore après la mort à ceux que nous avons aimés pendant la vie; rien n'est cependant plus suave au coeur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher au-delà des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte pieux, que tous les chrétiens en général et chaque famille en particulier rend à la mémoire de ceux qui ne sont plus!

Nous voyons dans le livre IIe des Machabées que cela se faisait dans la loi ancienne. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices, pour le soulagement de ceux qui avaient péri dans le combat. L'auteur de ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jésus-Christ, fait cette réflexion:

«C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin qu'ils soient absous de leurs péchés.»

Toutes les liturgies des Apôtres prescrivent cet office de piété. Saint Clément, pape, saint Denis l'Aréopagite, saint Irénée, Tertullien, saint Cyprien, et presque tous les autres pères qui les ont suivis en parlent fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses écrits, traite expressément de la prière pour les morts.

Cependant l'Église est restée plusieurs siècles sans avoir fixé un jour destiné à secourir en général les âmes du Purgatoire. On priait bien pour elles en commun à chaque messe, en songeant aux plus délaissées, celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulières, mais il n'y avait rien d'arrêté pour cela. On trouve dans Amolarius Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices du temps de Louis le Débonnaire, un Office entier des Défunts, d'où l'on a conclu que leur mémoire annuelle était établie dès cette époque. Mais cela n'est nullement prouvé et l'on incline à penser que cet office ne se disait qu'en particulier aux obsèques de chacun. C'est à saint Odilon, abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution; il ne l'avait établie que pour les monastères de son Ordre, mais les Souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église; c'est de là qu'est venue la lugubre solennité du 2 novembre. Dans tout l'univers catholique, elle se célèbre avec une piété touchante. La capitale de l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trêve ce jour-là à sa gaieté habituelle. Dans tous les cimetières, les tombes sont illuminées et ornées de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets. Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour traverser ce jour-là un cimetière, à minuit, y rencontrerait une longue procession de fantômes, à la suite desquels marchent toutes les personnes qui doivent mourir dans l'année. Un drame, intitulé Le Meunier et sa Fille, représente tous les ans à Vienne, la veille de la Toussaint, cette légende populaire: le long cortège funèbre parcourt continuellement la scène et pendant toute la représentation ce ne sont que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins empressées à rendre hommage à leurs morts. En Italie, ce sont les illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les cimetières italiens sont la dernière expression des pompes humaines. Ils se composent de vastes galeries, encombrées de monuments remarquables, la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont déposés en lignes régulières dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqué d'une pierre ou stèle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre gris, haute de deux pieds et précédée de lanternes au même niveau. Le jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumées par des mains amies et placées dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer à cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme dans les plus simples hameaux, même spectacle touchant. À Paris, dès le matin, les cimetières se remplissent de monde, et le soir, lorsque les grilles se sont fermées sur le vide et le silence, il reste derrière la foule comme une vague traînée de parfums et une longue jonchée de fleurs.

Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts.

Oui, le Parisien léger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonné ou plaisanté, a gardé, intact et respecté, le culte des morts. C'est par centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du 1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une reste oubliée, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prière au Créateur.

Ce néant, ces cendres, cette poussière parlent un langage très éloquent, mais, hélas! qui n'est pas toujours écouté, car si l'égalité règne dessous la terre, l'orgueil vit quand même dessus.

Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et riches dans la mort et l'attester par le faste et l'élégance de leurs tombeaux.

Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journée dans ces champs de l'éternel repos, fait preuve de respect et de recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux cherchant là les émotions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des visiteurs accomplit un pieux pèlerinage. Les toilettes sombres, les robes noires et les voiles de crêpe rappellent que le 2 novembre, est le grand anniversaire du deuil et de l'affliction.

Bien des femmes aux visages pâles, aux yeux rougis par les larmes, les mains jointes, agenouillées sur la terre humide, s'absorbent dans une muette et douloureuse méditation.

Bien des âmes désolées viennent là, se souvenir et prier, pendant que le ciel d'hiver gris et morne, comme s'il s'associait à l'angoisse générale, répand une glaciale tristesse sur ce jour qui fait saigner les coeurs, en mêlant tout à la fois aux peines présentes de la vie, les regrets du passé!

Ah! c'est à la porte de tous les cimetières qu'on devrait inscrire cette épitaphe lue sur une tombe. «Ici le repos, là-haut le bonheur».

DIXIÈME DEVOIR

LE CULTE DES MORTS

M. Félix Duquesnel écrit à ce sujet:

Tous les peuples, depuis l'antiquité la plus profonde, ont eu le culte des morts.

Tous, il est vrai, ne l'ont pas pratiqué de même manière, car les rites des funérailles sont divers, et empruntent leurs caractères particuliers aux croyances religieuses du peuple qui les accomplit. Mais partout, sous les formes différentes, se retrouvent toujours deux sentiments dominateurs, le respect de la mort et la notion de l'immortalité de l'âme.

Qu'il s'agisse du premier ou du dernier de la nation, du plus illustre ou du plus humble, l'attitude de la foule reste semblable, parce que la sensation est toujours la même, et se traduit par le recueillement instinctif, le retour sur le passé, et l'appréhension de l'au-delà.

C'est, d'ailleurs, une recherche curieuse à faire que celle de la forme des funérailles en général, et, en particulier, des funérailles solennelles, aussi bien chez les peuples de l'antiquité, que dans le monde moderne, avec les usages et les particularités symboliques qui les accompagnent.

* * * * *

Chez les Égyptiens, les corps étaient embaumés. L'embaumement était, dans la vieille Égypte, un art merveilleux; les prêtres le pratiquaient avec une si étonnante habileté que leurs «momies» ont traversé des milliers d'années, et sont parvenues intactes jusqu'à nous. Tout le monde n'avait pas droit à ce privilège de conservation. Il fallait être un mort irréprochable pour entrer dans le laboratoire des prêtres et, d'abord, sortir victorieux du préalable jugement hiératique. Tous avaient le droit de déposer contre le mort, et celui-ci jugé criminel, son corps nu était abandonné en pâture aux fauves, tandis qu'absous, il avait droit aux solennelles funérailles.

Les Hébreux pratiquaient aussi l'embaumement; mais chez eux,—moins habiles que les Égyptiens, qui avaient été leurs maîtres,—l'embaumement était l'exception réservée aux seuls riches et puissants. Les corps des citoyens pauvres ou de classes moyennes étaient mis en terre après avoir été enveloppés d'une toile, qu'on appelait le «lin vif» vraisemblablement un tissage d'amiante.

La cérémonie funèbre, précédant l'enterrement, consistait surtout en chants mortuaires, hymnes et psaumes, dont s'accompagnaient les lamentations des parents. L'usage de pleureurs et pleureuses payés, qui d'ailleurs, s'est continué jusqu'à nous, au moins chez certains peuples et dans certaines provinces, date des Hébreux, qui le transmirent aux Romains.

Chez les Hébreux,—bien que très grand fût le respect des morts—ceux qui avaient assisté à l'enterrement étaient considérés comme «impurs», et tenus, comme tels, de se purifier par des ablutions. Il ne faut pas, d'ailleurs, voir dans ce rite, qui paraît singulier, une irrévérence vis-à-vis de la mort, mais simplement une de ces nombreuses précautions hygiéniques, très en usage dans le monde israélite, dont le culte à la fois paternel et préservateur avait souci, non seulement du salut de l'âme, mais aussi de la préservation sanitaire du corps.

En Perse, où la notion de l'immortalité de l'âme est dogmatique, le corps était considéré comme une dépouille impure et méprisable; comme elle ne devait pas souiller de son contact, un des «éléments» qui étaient la base de la religion de Zoroastre,—l'eau, la terre, le feu, et l'air,—elle n'était donc ni noyée, ni enterrée, ni brûlée, mais abandonnée à la voracité des animaux sauvages, qui se chargeaient de la faire disparaître.

Aujourd'hui encore les prières des prêtres ayant ouvert, à l'âme, les portes dorées du Paradis, le rite funèbre devient une réjouissance, et les parents et amis célèbrent, par des repas, des chants et des danses, la délivrance de l'esprit, vainqueur de la matière.

En Grèce, le culte des morts et la cérémonie des funérailles prenaient une grâce singulière. Chez ce peuple élégant, la poésie dominait le rite et s'en emparait. Avant même que la mort eut donné la froide rigidité au cadavre, déjà les femmes lavaient le défunt, l'oignaient d'huile parfumée, le couronnaient de fleurs, le revêtaient de la robe de lin blanc, et l'exposaient sur le lit funèbre, paré de branches de laurier-thym, de laurier-rose et de myrte. La famille en pleurs veillait auprès du défunt, que les amis venaient visiter, jusqu'au moment où, enlevé par des porteurs, il était conduit au bûcher, s'il était brûlé, au champ de repos, s'il était enterré.

S'il y avait incinération, les cendres étaient recueillies dans une urne, que conservait précieusement la famille;—si on confiait la dépouille à la terre, on la déposait dans une sorte de tombe, formée de briques ou carreaux de terre cuite. On y plaçait des gâteaux de miel, pour attendrir Cerbère, le chien à trois, têtes, gardien de l'enfer, et le rendre favorable; dans la bouche du mort, on mettait une pièce d'argent destinée à payer le passage du Styx, au batelier Caron, avare et farouche, qui ne travaillait pas gratis, et laissait errer les ombres, sur les bords du fleuve sacré si elles n'acquittaient pas le péage.

Plus solennelles, plus compliquées encore, étaient les funérailles romaines, avec leur cortège de musiciens, d'histrions, de bouffons, ayant pour mission de distraire l'assemblée, de lui faire paraître le temps moins long, et d'empêcher qu'elle ne s'ennuyât à suivre le convoi.

Les cérémonies duraient plusieurs jours, elles donnaient lieu à des sacrifices, et aussi à des repas, voire à des jeux et à des combats de gladiateurs. Là aussi, la mort était considérée comme une douleur pour ceux qui restaient, mais comme une délivrance pour celui qui abandonnait la vie.

Pour avoir une idée de ce que pouvait être la magnificence des grandes funérailles romaines, il faut lire le récit de celles de César, elles se prolongèrent pendant plus de dix jours!

* * * * *

Dans l'ancienne Gaule, les funérailles des chefs, sans avoir une pompe égale à celles des imperators romains, présentaient aussi une grande magnificence; la coutume était d'ensevelir le défunt, avec ses armes et ses bijoux, dans un cercueil de pierre, ainsi que parfois nous le révèlent les fouilles.

Le repas de famille et d'amis qui suivait les funérailles était alors d'obligation et on vidait des coupes au «souvenir» et au «salut» du défunt. Cette coutume existe encore, en France, dans les campagnes et surtout dans le nord et l'ouest. Elle a, d'ailleurs, sa raison d'être, puisque c'est un réconfort pour les amis, parents et voisins, venus de loin, pour accompagner le défunt à sa demeure dernière.

À partir de Clovis, premier roi chrétien, les funérailles royales devinrent conformes à la liturgie chrétienne, mais furent toujours entourées d'un grand luxe et se ressentirent encore des coutumes de l'antiquité.

Il y avait même un usage des plus singuliers qui s'est continué jusque vers le douzième siècle, celui d'exposer, pendant quarante jours, dans le palais, couchée sur un lit de parade, l'effigie en cire du roi défunt, revêtue des habits royaux les plus riches, sceptre en main et couronne en tête.

Pendant la période carlovingienne, les funérailles royales atteignirent le maximum de leurs richesses; on cite, entre autres, celles de Lothaire II, mort en 986. S'il faut en croire les chroniqueurs, elles coûtèrent plusieurs millions: «On éleva au fils de Louis d'Outremer,—dit l'un d'eux,—un lit magnifique, en or massif; son corps fut enveloppé d'un vêtement de soie, recouvert d'une robe de pourpre, ornée de pierres précieuses et brodée en or fin. Le lit, porté par les grands du royaume, était précédé des évêques et du clergé, tenant les évangiles et la croix. Au milieu d'eux, marchaient, poussant des gémissements, ceux qui portaient la couronne royale, le glaive, le globe et le sceptre. Les chevaliers suivaient chacun à leurs rangs, et le défilé dura plusieurs heures.»

Les chroniques ont conservé et nous ont transmis le détail des funérailles royales. Il en est, comme on le voit, dont le luxe fut inouï, d'autres sont plus curieuses encore, par les combinaisons symboliques dont elles furent le prétexte, par la complication des cérémonies qui les accompagnèrent. Certaines eurent les allures d'un véritable spectacle, témoin celles du roi Charles IX, qui coûtèrent un million, dont moitié fut payée par le trésor royal, moitié par celui de la ville de Paris.

* * * * *

Les dernières funérailles officielles de grand apparat furent celles du roi Louis XVIII, célébrées à Paris, ou mieux à Saint-Denis, le 23 septembre 1824.

Un cérémonial très compliqué, qui semble d'un autre âge, y fut réglé et mis en oeuvre par le protocole de la maison royale; on vit les hérauts d'armes, les grands officiers de la maison jeter dans le caveau, où avait été descendu le cercueil, les insignes de leurs offices: épées, gantelets, et aussi la main de justice, le sceptre, la couronne; le roi d'armes prononça les traditionnelles paroles de succession: «Le roi est mort. Vive le roi!»

Depuis, aucune occasion d'obsèques royales ne s'est présentée en France, puisque les divers souverains qui se sont succédé aux Tuileries n'y moururent pas, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III, morts en exil.