Le général est rentré de meilleure heure que d'habitude: il faisait encore tout à fait jour. Ses premiers mots ont été:
«J'ai été reconnu dans le Parc... On m'a suivi jusqu'ici.»
Je suis descendue aussitôt à la salle commune donnant sur la terrasse et seule accessible au public. Je m'y suis trouvée en présence de plusieurs messieurs de Clermont qui m'ont complimentée d'avoir le général Boulanger chez moi, et qui m'ont posé des tas de questions les unes plus indiscrètes que les autres. Je n'ai pas essayé de nier.
«C'est vrai, Messieurs, le général Boulanger vient d'entrer ici: il offre à dìner, ce soir, chez moi, à six de ses amis... Entre nous, je crois que ce sont des officiers supérieurs.»
Ils sont partis, enchantés de m'avoir arraché mon secret.
Deux heures ne s'étaient pas écoulées que d'autres consommateurs sont arrivés, des journalistes ceux-là, montés exprès de Clermont pour savoir à quoi s'en tenir: ils avaient entendu raconter, au café, que le général Boulanger faisait dìner chez moi, ce soir, quantité de généraux accourus de plusieurs points de la France...
Décidément, il fallait couper les ailes au canard que j'avais laissé s'échapper de ma basse-cour.
«Messieurs, leur ai-je dit, on doit exagérer... Je ne suppose pas que ces messieurs, qui sont là-haut, soient des généraux, car ils disent tous, en s'adressant à leur amphitryon: «Mon général...»
«Oh! cela ne prouve rien!» ont-ils interrompu en chœur.
J'ai continué imperturbablement:
«Et le général leur répond: «Colonel, commandant, major...»
Ils se sont regardés, fortement déçus.
«Bah! si c'est du menu fretin, a opiné l'un d'entre eux, pas la peine d'en parler!»
Et ils se sont retirés.
Le général s'est beaucoup amusé de cette aventure. à ce propos, il a raconté que d'autres fables, non moins fantastiques, couraient en ce moment sur sa prétendue présence à Paris, la veille et le jour de l'élection du Président de la République. N'allait-on pas jusqu'à supposer qu'il attendait, caché, l'instant de se montrer à la foule pour prendre la tête du mouvement populaire, au cas où Ferry serait élu, alors qu'au contraire, écœuré des conciliabules nocturnes auxquels on avait voulu le faire assister, il avait tranquillement pris le train depuis trois jours!
Parmi les choses qu'il a dites au sujet de ces événements de Paris, il y en a une qui m'a bien fait rire de moi-même, après qu'ils se fussent retirés en me disant affectueusement bonsoir. Décidément, en politique, je ne suis qu'une nigaude qui aura joliment de la peine à se déniaiser! Voici ce dont il s'agit. La semaine dernière, j'avais entendu avec terreur qu'il était tout le temps question, dans la bouche du général, de «la guerre». Puis, subitement, il n'en avait plus été parlé, et je ne savais comment me l'expliquer...
Ce soir, j'ai eu la clef du problème. Pareille à ce singe des fables de La Fontaine qui a pris un port pour un homme, j'ai pris, moi, pour la plus affreuse des calamités publiques le nom d'un député radical, ami politique du général Boulanger.
Grande niaise d'Auvergnate, va!
37.—Samedi 10 décembre.
Le capitaine Driant est revenu, cette fois, avec un courrier volumineux.
Quand j'ai monté tout cela au général, il m'a demandé d'attendre pour rapporter de suite au capitaine toutes les pièces signées.
Une heure plus tard, le général m'a dit, sans préambules:
«Nous vous quittons, nous sommes obligés de partir ce soir pour Paris... Mais, cette fois, Belle Meunière, il faut que nous ne soyons chagrinés ni les uns, ni les autres... Je pars heureux, avec ma Marguerite... Et quant à vous, il ne faut pas vous plaindre: au lieu de quatre ou cinq jours que nous pensions rester, nous en sommes restés dix, et vous n'avez plus le droit de douter que nous partions avec l'immense désir de revenir au plus tôt!»
En effet, quelle journée de départ différente de celle de leur premier voyage! à déjeuner, ils ont été très gais l'un et l'autre. Le général est sorti, en sifflotant, pour descendre à Clermont. Je suis restée avec Elle, à emballer ses effets.
Quand j'ai décroché ses robes de la muraille du cabinet de toilette, j'ai vu repasser devant moi la terrifiante image du général qui se roulait par terre en poussant des cris fous...
«Madame, lui ai-je dit sous le coup de cette ressouvenance, permettez-moi de vous dire mon sentiment: je ne crois pas qu'une femme ait jamais été plus aimée que vous l'êtes... Il vous aime à la folie, oui, à la folie... jusqu'à en inspirer de l'inquiétude...»
Elle a deviné mon arrière-pensée. Elle m'a regardée de ses yeux clairs, et elle m'a répondu:
«Vous ne vous trompez pas, il en devient parfois un peu fou... Mon devoir est alors tout tracé, ma chère: il faut que je sois raisonnable pour deux!»
Le général est rentré à cinq heures. Je les ai laissés, mais bientôt ils m'ont rappelée. Ils sont allés vers moi, m'ont pris chacun une main et, doucement, m'ont fait asseoir sur le divan, entre eux deux. C'est le général qui a pris la parole:
«Notre belle et surtout bonne Meunière, nous avons quelque chose de très grave à vous dire... Nous avons à vous confier un secret que vous serez seule à partager avec nous... Marguerite est enceinte...»
J'étais muette de surprise. Le général a continué: «Elle est enceinte, elle en est certaine, des indices évidents ne permettent plus d'en douter... Or, en ce moment notre situation est très délicate. Marguerite n'est pas libre, ni moi non plus. D'ici que nous le devenions—ce qui ne saurait tarder—et que nous consacrions publiquement notre union—il faut que l'existence de cet enfant demeure cachée... Nous avons songé à vous! Vous seule, que nous chérissons maintenant comme si vous étiez une proche parente, une sœur dévouée, vous seule pourrez nous rendre l'immense service que nous attendrons de vous quand l'heure sera venue: prendre chez vous cet enfant, lui donner une bonne nourrice, lui servir de mère, veiller sur lui jusqu'au jour où nous vous le reprendrons...»
Il s'était tu, m'interrogeant du regard. Elle tenait les yeux baissés. Je ne disais rien, mais le combat le plus violent se livrait en moi. Devais-je, pouvais-je accepter? Le temps n'est plus, hélas! où j'étais une jeune épouse en puissance de mari, et où les plus médisants du village n'auraient rien pu trouver à redire à l'apparition d'un nouveau-né chez moi! Mais aujourd'hui que je suis une femme seule, à quoi vais-je m'exposer, mon Dieu! Je la vois déjà qui m'accable, la calomnie, l'infâme calomnie!... Non, pour rien au monde, je ne puis consentir à cela! Et cependant, si je ne fais pas ce qu'ils me demandent, quelle opinion vont-ils emporter des sentiments que j'ai pour eux? Comment prouver qu'on affectionne, si l'on recule devant les épreuves douloureuses et si l'on hésite à se sacrifier?
Allons, je n'hésite plus: à la grâce de Dieu!
«Mon général, ai-je répondu non sans peine, car ma voix tremblait beaucoup... Mon général, c'est vraiment un très grand service que vous me demandez... Je n'en aurai pas rendu de plus grand dans la vie... Je vous le rendrai.»
Très ému lui-même, il a serré très fort ma main, qu'il n'avait pas quittée, et il l'a portée à ses lèvres. En même temps, Elle, tout heureuse de mon consentement, m'a embrassée. Puis, me faisant lever, ils m'ont reconduite jusqu'au seuil de la chambre en me répétant: «Merci!»
Je suis allée m'occuper du dìner. Ils l'ont mangé de fort grand appétit, en parfaite gaìté d'esprit. à huit heures du soir, le capitaine Driant est venu les chercher avec une voiture. Ils m'ont fait leurs adieux.
Le général m'a passé autour du poignet une lourde gourmette d'or avec médaille de saint Georges et il m'a embrassée en disant: «Ceci, comme gage de notre amitié.»
Elle m'a embrassée à son tour et m'a dit: «Merci encore d'accepter la garde du petit dauphin, dont je prépare déjà les layettes... Nous savons que, chez vous, il sera en bonnes mains...»
«Ça ne le changera pas!» s'est écrié le général en riant.
«Georges! a-t-elle répondu avec un regard courroucé, je vous défends, une fois pour toutes, de plaisanter un sujet aussi délicat...»
Il lui a baisé les mains, comme pour se faire pardonner. Ils m'ont embrassée encore une fois, et ils sont partis.
CHAPITRE V
Du second au troisième Séjour
38.—Dimanche 11 décembre.
J'ai fermé leur appartement. Je le considère comme ne faisant plus partie de mon hôtel. Je le garderai intact jusqu'à leur retour.
Il est venu aujourd'hui beaucoup de monde, beaucoup de consommateurs qui avaient vaguement entendu parler d'un grand dìner politico-militaire que le général Boulanger aurait offert, chez moi, avant-hier soir.
L'un d'eux, un vieux client, m'as pris à part: «Savez-vous, m'a-t-il dit, ce qu'on raconte à Clermont? Le général aurait réuni chez vous, vendredi soir, un tas de généraux avec lesquels il aurait conspiré. Et la preuve qu'il y avait un mystère sous roche, c'est que des personnes, des journalistes, je crois, qui avaient parié de tirer la chose au clair en attendant la sortie de ces messieurs, sont restés longtemps sur la route de la Vallée sans apercevoir de lumières chez vous ni voir venir personne... En sorte qu'ils ont fini par deviner que vos hôtes sont descendus, par vos moulins, dans les sentiers du fond de la vallée... Est-ce vrai?»
Je lui ai répondu:
«C'est parfaitement exact, et ces messieurs l'ont fait exprès, uniquement pour jouer un tour aux gens qu'ils ont remarqués, faisant le pied de grue!»
Que pouvais-je répondre? J'aurais beau jurer par tous les saints du Paradis que le général n'a pas conspiré un seul instant sous mon toit, ce qui est la vérité la plus vraie du monde, ils sont tous à voir des menées et des complots dans la moindre de ses démarches. Il est bien heureux encore qu'on ne le soupçonne pas d'avoir soudoyé l'individu qui, hier à la Chambre, a tenté d'assassiner M. Ferry!
39.—Dimanche 1er janvier 1888.
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
Si le général fait comme moi, au premier janvier, l'inventaire de l'année écoulée, il doit se dire aujourd'hui que ses jours de l'an, à lui, diffèrent singulièrement.
Il y a deux ans, à pareille date, il n'était qu'un général de division à peu près inconnu.
Il y a un an, il était le Ministre de la Guerre à la mode, couru de tout Paris, fêté par la Presse, applaudi par la Chambre, vraie coqueluche de toutes les belles dames du monde, et idole de la foule qui l'acclamait éperdument dès qu'il se montrait à elle...
Aujourd'hui, le voilà simple commandant de corps d'armée, dans une ville de province qui n'est même pas une grande ville, à Clermont.
Bah! que lui importe! Son avenir militaire ne demeure-t-il pas intact et riche d'espoirs? Il a des préférences politiques, sans doute. Il en a peut-être trop... Mais il n'en reste pas moins le général populaire qui se tient au-dessus de tous les partis, le patriote qui porte une épée au côté pour le service de la France...
Quel magnifique rôle!
à condition que...
40.—Vendredi 13 janvier.
Un camelot a passé dans Royat, criant l'Almanach Boulanger, que je me suis empressée de lui acheter. Une coquette brochure, avec plusieurs portraits de général et celui de Henri Rochefort, car c'est l'Intransigeant qui édite cet almanach. J'ai été bien intéressée de lire la biographie du général.
Quelle superbe carrière, toute d'honneur et de gloire, que la sienne! Né à Rennes, le 29 avril 1837, entré à Saint-Cyr en 1855, envoyé en Kabylie dès sa sortie de l'École, sous les ordres du brave maréchal Randon; blessé une première fois à Robecchetto, dans la guerre d'Italie, d'un coup de feu en pleine poitrine, guéri comme par miracle, décoré, blessé une seconde fois d'un coup de lance en Cochinchine; nommé capitaine-instructeur à Saint-Cyr, blessé une troisième fois à la bataille de Champigny, une quatrième fois dans l'armée de Versailles contre la Commune, nommé enfin général de brigade en 1880, après vingt-cinq ans de service, vingt campagnes, quatre blessures et deux citations à l'ordre de l'armée! Là-dessus, délégué comme représentant de l'armée française aux fêtes du Centenaire des États-Unis, chargé d'une direction au Ministère de la Guerre, nommé général de division et commandant en chef des troupes d'occupation de la Tunisie, devenu Ministre de la Guerre le 7 janvier 1886, grand-officier de la Légion d'honneur après l'inoubliable revue du 14 juillet, tombé du Ministère avec le cabinet de Freycinet, le 2 décembre 1886, mais revenu aussitôt au pouvoir dans le cabinet Goblet; tombé une seconde fois avec celui-ci, le 17 mai 1887, remplacé, après treize jours de crise et d'incertitude, par un autre général, et envoyé, en fin de compte, à Clermont-Ferrand.
Avec une telle biographie, si éloquente en sa simplicité, j'aurais voulu que la brochure ne renferme rien d'autre! Pourquoi, surtout, sous cette même couverture, une méchante vignette qui représente le général donnant un coup de botte à Jules Ferry?...
41.—Lundi 27 février.
Aux élections de députés qui ont eu lieu hier, dans sept départements, plus de cinquante mille suffrages se sont portés sur le nom du général Boulanger.
On assure que le général—inéligible, puisqu'il est en activité—n'y est pour rien.
42.—Mardi 6 mars.
Sur les deux heures, j'entends frapper à la porte de la maison. Je sors, et me trouve en présence du capitaine G..., en uniforme et à cheval, précédé de deux artilleurs à cheval, auxquels il commande de faire halte. Quelques mètres plus loin, j'aperçois, suivi de deux autres artilleurs, le général, en petite tenue, chevauchant sur son beau cheval noir.
Arrivé jusqu'à moi, il arrête sa monture, me fait signe d'approcher, et me tend affectueusement la main. J'ai à peine la force de la prendre, tant je suis émue de surprise, et je ne trouve pas une parole à lui dire. Il me regarde un instant; je m'aperçois alors que sa figure est toute pâle et triste, sous le képi brodé d'or. Enfin, il me dit:
«J'ai fait ma promenade de ce côté exprès pour vous parler... Je ne puis pas mettre pied à terre maintenant, d'autant plus qu'il y a là-bas quelqu'un qui nous regarde... Je viendrai demain soir,—à cinq heures, voulez-vous?... Oui, j'ai à vous parler d'Elle... Allons, au revoir!»
Il m'a fait un salut militaire, et il est reparti au trot, sans se retourner, en descendant vers Clermont.
43.—Mercredi 7 mars.
Dans l'attente du général, j'ai rouvert leur appartement et j'ai fait du feu dans leur chambre.
à cinq heures, son coupé, attelé de deux superbes chevaux alezans clairs, s'est arrêté devant la maison. Le général était en civil.
Je l'ai conduit dans la chambre. Il s'est laissé tomber dans son fauteuil, à leur place favorite, près de la cheminée.
Il a promené un regard abattu autour de lui, et il a dit tristement:
«Ma pauvre Meunière, c'est hier, n'est-ce pas, qu'Elle et moi nous sommes partis d'ici?... Hélas! Est-ce que nos plus beaux jours seraient maintenant passés!»
Il est resté silencieux quelque temps, sans que j'osasse troubler son silence. Puis il a continué:
«Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux semaines et combien j'ai passé de nuits d'insomnie!... Marguerite a fait une chute en descendant un escalier: vous savez dans quelle position elle se trouvait... La chute a provoqué un avortement, et Marguerite a failli en mourir!... Aujourd'hui encore, son état est grave...»
Il s'est tu de nouveau et il a repris:
«Par conséquent, adieu nos belles espérances! Adieu le cher rêve de paternité dont je faisais mon bonheur! Adieu le projet que nous avions fait avec vous, notre fidèle confidente... Dire que lui, qui ne devait pas naìtre, avait déjà quatre mois!...
»Ah! c'est affreux, voyez-vous, ce que j'ai souffert! Voir s'écrouler tout cela, la voir, elle, à deux doigts de la mort, et subir en même temps les coups d'épingle, les vexations sans pitié des gens de gouvernement! Car, vous n'avez pas idée de ce qu'ils font pour me rendre la situation intolérable! ils décachètent ma correspondance, ils m'entourent d'espions, ils cherchent à crocheter la serrure de mon bureau, ils sont allés jusqu'à corrompre mon valet de chambre!... Tout cela, je le leur passerais encore! Mais ce qu'ils m'ont fait dans ces derniers quinze jours est vraiment trop... Comme bien vous le pensez, à la première nouvelle que j'ai reçue de l'accident qui lui était arrivé, et qui, à ce moment-là, ne paraissait pas encore devoir entraìner des conséquences aussi terribles, je me suis rendu aussitôt auprès d'Elle. Je ne me cachais pas. Le Ministre de la Guerre, informé de ma présence, m'a immédiatement intimé l'ordre de retourner à Clermont et de ne plus m'absenter sans permission... C'est la règle stricte, il est vrai, mais depuis longtemps tombée en désuétude; aucun des autres commandants de corps d'armée ne l'observe. On l'a ressuscitée pour moi!... Là-dessus, un vendredi soir, je reçois une dépêche m'annonçant l'aggravation subite de son état. Je n'ai plus le temps de former une demande, je n'ai que tout juste celui de courir à la gare prendre le train qui allait partir. Je la trouve très mal, mais je retourne cependant à Clermont le jour même, pour me mettre en règle, et je demande au Ministre la permission de venir à Paris pendant quatre jours. Il refuse. En même temps que son refus, je reçois des nouvelles de plus en plus alarmantes. Je le presse par télégramme de m'accorder du moins une permission de vingt-quatre heures... Il refuse de nouveau! Alors, j'ai failli me révolter, donner ma démission, tout envoyer au diable! Guiraud m'a calmé, non sans peine. J'ai pris le parti de me rendre auprès d'Elle en cachette, vendredi dernier: je suis descendu à Charenton, où m'attendait son coupé. Je suis sûr de n'avoir pas été vu... Je l'ai de nouveau quittée le soir même. C'est alors qu'il a été convenu entre nous que j'irais vous porter la triste nouvelle, à vous qui étiez seule au monde à avoir connaissance du bonheur que nous avons perdu!»
J'écoutais son récit, émue au plus haut point. Je crois qu'il aurait fallu avoir un cœur de pierre pour n'en pas ressentir de l'émotion.
Il y avait, par moments, des larmes dans sa voix.
Il a repris de nouveau:
«Ma pauvre Meunière, maintenant que je vous ai dit nos chagrins, je vais vous quitter, car j'ai encore des dispositions à prendre pour pouvoir retourner ce soir à son chevet!»
«Repartir ce soir! me suis-je écriée. Pour l'amour de Dieu, mon général, ne faites pas cela! Votre souffrance, je la partage de tout mon cœur, mais je vous supplie de ne pas y sacrifier votre carrière, votre avenir militaire si magnifique! Vous voyez bien que les gens du Gouvernement sont jaloux de vous, qu'ils ont peur de la force que vous représentez, et qu'ils ne cherchent que l'occasion de vous perdre. Vous avez déjà commis, pardonnez-moi de vous le dire, une grave imprudence en venant passer une semaine ici à l'époque de vos arrêts de rigueur. Grâce à Dieu, personne ne s'en est douté. Vous êtes allé maintenant à Paris, deux fois, malgré la défense qui vous en a été faite. Vous croyez n'avoir pas été aperçu; mais, espionné comme vous savez que vous l'êtes, vous ne pouvez pas échapper davantage à la dénonciation... On signalera vos secrets déplacements et l'on vous accusera d'être allé à Paris pour comploter...»
Le général m'a interrompue:
«M'accuser de comploter, moi?... L'ironie serait un peu forte! Je viens encore de répondre «Non!» au député Laisant venu exprès me prier d'aller à Paris m'entendre avec ses amis politiques. Et je mettrai au défi qui que ce soit de prouver que je sois jamais allé comploter...»
«Mais on vous mettra au défi vous-même de donner un motif plausible à ces voyages...»
«Allons donc! Je n'aurais qu'à dire que je me suis rendu au chevet de ma femme gravement malade...»
«Malheureusement, comme Mme Boulanger n'est ni malade, ni disposée à servir vos desseins, on n'aurait pas de peine à prouver le contraire... Je vous en supplie, mon général, écoutez-moi. La manifestation électorale qui s'est faite dernièrement sur votre nom exaspère vos ennemis. Aux imprudences commises, n'en ajoutez plus de nouvelles!... Ne partez pas, mon général, laissez-moi partir—si vous le voulez, ce soir même! Sans doute, je ne vous remplacerai pas auprès d'Elle, mais, du moins, je la soignerai avec un dévouement qui atténuera votre inquiétude et qui vous permettra de rester à votre poste jusqu'à ce que vous puissiez vous en absenter régulièrement.»
Il m'a regardée de son œil gris, où passaient des lueurs sombres. Puis il m'a dit:
«Jamais!... Votre offre est celle d'une amie: je regrette de n'y avoir pas songé plus tôt, mais maintenant votre présence ne serait plus nécessaire... Quant à moi, rien, entendez-vous, rien ne peut m'empêcher de me rendre auprès d'Elle, ni les vexations du Gouvernement, ni les dangers qui me menacent, ni l'intérêt de mon avenir, ni même les supplications d'une amie telle que vous... Cependant, pour vous, et uniquement à cause de vos bonnes paroles, je veux faire une concession: je veux attendre quarante-huit heures encore—au prix de quelles souffrances, moi seul je le sais!—et je veux encore une fois demander une permission au Ministre... Mais c'est là, voyez-vous, ma dernière concession, car je n'en puis plus! je n'en puis plus!! je suis à bout!!!»
Ces dernières paroles, il les a prononcées avec un accent d'exaspération inouïe. Il m'a serré les deux mains avec violence, et il est descendu précipitamment.
Le malheureux! Il me semble qu'il est condamné à payer d'un prix terrible l'amour surhumain qu'il a pour cette femme.
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
45.—Jeudi 15 mars.
Je suis partie ce matin de bonne heure pour Riom, et j'y suis restée toute la journée, extrêmement occupée par mes affaires jusqu'après cinq heures. Je m'achemine alors vers la gare pour rentrer à Clermont par l'express de Paris. Comme j'approche, j'entends des crieurs de journaux qui annoncent: «La Révocation du général Boulanger» et je vois tous les passants s'arrêter avec effarement, puis se jeter sur les journaux qu'on leur tend.
La nouvelle occupe en grosses lettres toute la manchette. Le général est révoqué en tant que commandant de corps d'armée et mis en non-activité par retrait d'emploi pour être secrètement venu à Paris, malgré la défense qui lui en avait été faite, le 24 février, le 2 mars et samedi 10 mars dernier.
46.—Vendredi 16 mars.
Le malheureux événement ne quitte pas un seul instant ma pensée. Je me suis inquiétée de savoir quelles pouvaient être exactement ses conséquences et voici ce que les journaux m'ont appris:
«Le général Boulanger se voit enlever les fonctions de commandant de corps d'armée qui lui avaient été confiées, mais il conserve son grade de général de division et reste à la disposition du Ministre de la Guerre.
»Le traitement afférent au grade se trouve réduit de deux cinquièmes.
»On le voit, sauf la privation de l'emploi et une retenue pécuniaire, la situation de l'officier général en non-activité n'entraìne pas de sérieux inconvénients.
»Mais, étant à la disposition du Ministre de la Guerre, il ne peut pas accepter de mandat politique.»
Parmi les commentaires relatifs à l'événement, je relève celui-ci:
«Il n'est à souhaiter, ni pour la France, ni pour le général Boulanger, qu'il entre dans la politique active. Il doit rester soldat et supporter sa mise en disponibilité avec calme. Ses ennemis et ses amis trop ardents le poussent dans une voie que son patriotisme doit l'empêcher de suivre.»
Je ne sais pas qui a écrit ces lignes. Comme je les signerais des deux mains!
47.—Dimanche 18 mars.
Les amis du général continuent de plus belle.
Pendant que la foule l'acclamait à Paris, partout où elle pouvait l'apercevoir, un journal boulangiste s'est fondé, La Cocarde et un «Comité de protestation nationale» s'est formé, pour poser sa candidature en signe de défi, quoiqu'il soit toujours inéligible, à toutes les élections qui vont se présenter! Il y a dans ce Comité des députés radicaux (dont pas un seul de chez nous), des journalistes, et même le rouge des rouges, Henri Rochefort.
Et il les laisse faire!
48.—Lundi 19 mars.
Il est revenu ce matin à Clermont. Il a fait ses adieux aux troupes par un ordre du jour de quatre lignes, et il s'occupe de tout déménager du quartier général. Son successeur est le général Warnet.
Il est question d'organiser une ovation patriotique pour mercredi ou jeudi, quand le général quittera définitivement Clermont.
49.—Vendredi 23 mars.
Le général est parti ce matin par le train de 9h. 18, au milieu d'une ovation comme on n'en avait jamais vu à Clermont. Je n'ai pas pu y aller, ne voulant pas quitter ma mère malade. Dès six heures du matin, j'ai vu des groupes descendre la route de la Vallée, des gars qui venaient de loin, de la montagne, et des charrettes comme s'il y avait grande foire à Clermont. à partir de dix heures, tout ce monde-là a commencé à revenir. Beaucoup se sont arrêtés chez moi.
Les gars avaient des rubans tricolores sur la blouse, sur le chapeau, comme au jour du tirage au sort. Tout le monde portait des médailles, des brochettes, des mirlitons, avec le portrait du brave général.
Les groupes reprenaient en chœur le refrain à la mode:
«Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,
C'est là qu'on chant'ra!
C'est là qu'on dans'ra!
On fera la soupe dans la grande soupière,
Et pour la manger
On s'passera pas de Boulanger!»
ou encore ils chantaient à tue-tête:
«C'est Boulange, Boulange, Boulange,
C'est Boulanger qu'il nous faut!»
Les dernières nouvelles publiées le soir annoncent que l'ovation s'est continuée à toutes les stations du parcours.
50.—Lundi 26 mars.
Le général a été élu hier, dans le département de l'Aisne, par 45.000 voix.
C'est nul, puisqu'il est inéligible: mais le Gouvernement n'attendait plus que cela. Il l'a cité devant un Conseil d'enquête militaire, pour lui retirer sa qualité de soldat.
Il doit comparaìtre aujourd'hui même.
51.—Mercredi 28 mars.
C'est fait. Il n'appartient plus à l'armée!
Conformément à l'avis du Conseil d'enquête, le Gouvernement l'a mis à la retraite d'office pour fautes graves contre la discipline.
Dès ce jour, pour qu'il reprenne son épée, il faudrait une loi votée par les Chambres, même si la guerre éclatait demain!
Que va-t-il devenir, maintenant?
52.—Dimanche 1er avril.
Ceci n'est malheureusement pas un poisson d'avril, car la nouvelle, annoncée dès hier, s'est confirmée aujourd'hui.
Pendant que ses amis aidaient à renverser le Ministère, le général a manifesté sa volonté de faire de la politique—et quelle politique! Dans la proclamation qu'il adresse aux électeurs du département du Nord, il se déclare républicain, mais il répudie tous les partis existants, il attaque avec violence la Chambre des Députés, le parlementarisme, la séquelle gouvernementale, la Constitution... Il réclame la dissolution, la revision!
C'est la guerre qu'il vient de déclarer à tout l'état de choses qui existe actuellement.
53.—Lundi 9 avril.
Le général a été élu, hier, par 59.000 voix, dans le département de la Dordogne, et de plus il a encore recueilli 20.000 voix dans les départements de l'Aisne et de l'Aude, où il n'était pas candidat.
On l'accuse de se faire plébisciter comme autrefois l'empereur.
54.—Lundi 6 avril.
Le général a remporté un succès éclatant dans le département du Nord. Il a été élu par 172.000 voix—100.000 voix de plus que son concurrent gouvernemental!
55.—Vendredi 20 avril.
Hier jeudi, le général a fait son entrée à la Chambre des Députés. Il s'y est rendu dans un landau découvert, au milieu des acclamations de la foule.
Ses partisans exultent.
56.—Mercredi 25 avril.
J'ai eu le chagrin de voir aujourd'hui, pour la première fois, une manifestation antiboulangiste. C'était peu de chose, il est vrai. Quelques étudiants de Clermont, manifestant à l'instar des étudiants de Paris qui viennent de prendre la tête de ce mouvement.
Je ne sais pourquoi, ils sont remontés jusqu'à Royat, vers cinq heures du soir. En passant devant ma maison, ils hurlaient à qui mieux mieux:
«Conspuez Boulanger!
Conspuez Boulanger!
Conspuez!»
Ils s'interrompaient pour crier: «à bas Boulanger! Vive la République! à bas le dictateur! à bas le césarisme! à bas les plébiscitaires! à bas la Boulange!»
L'un d'eux brandissait, au bout d'un bâton, une image du général qui pendait, la tête en bas, à moitié lacérée.
En les voyant passer, une tristesse m'a étreint le cœur. S'il était resté le soldat patriote, s'il était resté lui-même, comme ces jeunes gens-là seraient unanimes à confondre les cris de: «Vive Boulanger!» et de: «Vive la France!»
57.—Dimanche 29 avril.
Les journaux mènent grand bruit autour du banquet que les amis politiques du général lui ont offert avant-hier soir, au Café Riche, pour fêter l'élection du Nord. Le héros de la fête a été le sénateur Naquet, le père du divorce, fraìchement converti au boulangisme. On a fait de lui le Vice-Président du Comité électoral, devenu maintenant le Comité républicain national. Dehors, sur les boulevards, la foule, pour n'en pas perdre l'habitude, manifestait ferme: car, depuis trois semaines, ce ne sont, à Paris, que manifestations et contre-manifestations à l'état chronique.
58.—Dimanche 6 mai.
Je viens de lui écrire, à l'Hôtel du Louvre, où il réside...
59.—Lundi 7 mai.
Nos lettres se sont croisées. Je reçois ce matin la suivante de Lui:
«Dimanche 6 mai.
»Nous désirons beaucoup revoir notre chère petite chambrette d'autrefois.
»Pouvez-vous nous la garantir pour quatre ou cinq jours compris entre le 20 et le 30 de ce mois? Il faudrait que nous fussions complètement sûrs qu'elle sera vacante à cette époque.
»Je vous prie de me répondre de suite, et, dans quelques jours, je vous ferai connaìtre la date exacte de notre arrivée.
»Avec nos meilleurs souvenirs de tous les deux.
»Général Boulanger.
»Hôtel du Louvre.»
Je me suis hâtée de répondre que ma maison était prête à les recevoir, et non seulement maintenant, mais toujours, à quelque moment qu'il lui plaise d'en profiter!
J'ai cru bon d'ajouter en post-scriptum que la prudence lui commandait de s'arranger de manière à ne pas passer par Clermont, s'il ne voulait pas être reconnu.
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
61.—Dimanche 13 mai.
Je n'ai pas encore sa réponse, mais je n'en suis pas autrement étonnée. Depuis trois jours, il est en train de faire, à travers le département du Nord, un voyage qui n'est qu'un perpétuel triomphe.
Les journaux annoncent qu'aussitôt revenu à Paris, il va s'installer dans un coquet hôtel qu'il a loué, 11 bis, rue Dumont-d'Urville.
62.—Samedi 19 mai.
Sa réponse est arrivée:
«Vendredi 18.
»Merci de votre lettre. Nous avions déjà reçu la première. Nous n'avions jamais douté tous les deux de vos sentiments et nous étions assurés de toute votre bonne volonté.
»Donc, nous comptons sur vous, afin d'être bien tranquilles dans notre mignonne petite chambrette pendant quatre ou cinq jours.
»Nous arriverons à Royat le lundi 4 juin, à midi 49. Trouvez-vous à la gare avec une voiture.
»Vous voyez que, pour ne pas passer à Clermont, nous prendrons la ligne d'Orléans et nous arriverons par Limoges.
»à bientôt donc. Nous nous unissons pour vous envoyer un affectueux souvenir.
»G. B.»
Mon général, quoique stratégiste consommé, vous êtes d'une imprudence! Mieux vaudrait mille fois passer et repasser par Clermont que de descendre, en pleine saison, et sur le coup de midi, à la gare de Royat-les-Bains, c'est-à-dire à deux pas des grands hôtels et sous l'œil vigilant de M. le Commissaire de police, établi là en permanence pour dévisager, dès leur arrivée, messieurs les grecs et autres écumeurs de villes d'eaux! Et, par-dessus le marché, me convier à aller vous chercher, moi? moi qui, avec ma coiffe, suis plus connue que le loup blanc? Ce serait bien le comble!
Décidément, il faudra que j'avise à trouver autre chose.
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
63.—Mercredi 30 mai.
Je viens encore de répondre: «Non» à une famille de Lyon, qui veut descendre chez moi pendant la première quinzaine de juin.
Mais, avec tout cela, je ne vois pas du tout comment fera le général pour arriver le 4 juin, puisque, s'il faut en croire les journaux, il doit prononcer la semaine prochaine son grand discours-programme, si impatiemment attendu par tout le monde?
64.—Jeudi 31 mai.
Le facteur m'apporte ce matin une lettre que l'envoyeur—le cher envoyeur—a omis d'affranchir. Comme je le prévoyais, c'est un contre-ordre:
«Ma pauvre Belle Meunière,
»Nous sommes désolés absolument, mais il nous faut retarder notre voyage de quelques jours.
»Nous ne pouvons pas partir dimanche prochain et arriver le lundi 4. Nous ne partirons que le mardi 12, et nous arriverons à la gare de Royat, par le train venant de Limoges, le mercredi 13, à midi 49.
»Répondez-moi, je vous prie, deux mots pour me dire que c'est bien entendu.
»Nous comptons passer chez vous quatre ou cinq jours pleins.
»Tous les deux, nous nous unissons pour vous envoyer notre meilleur souvenir et vous dire: à bientôt.
»Général B.
»Mercredi 30 mai.»
Toujours cette gare de Royat! Heureusement que j'ai trouvé mieux. Ils n'auront qu'à descendre à une petite station des environs, par exemple à Durtol, où j'enverrai une voiture les prendre et les ramener chez moi par le haut de la vallée, sans traverser Royat-les-Bains.
C'est ce que je lui ai écrit.
Il me reste maintenant à donner, à mon tour, contre-ordre à la famille de Paris à laquelle j'avais cru pouvoir promettre ma maison à partir du 15 juin.
65.—Mardi 5 juin.
C'est hier que le général a prononcé—ou plutôt qu'il a lu, à la Chambre, son grand discours-programme.
D'un bout à l'autre de sa lecture, le général n'a cessé d'être accablé d'interruptions: je comprends que cela l'ait mis assez mal à l'aise, car, lorsqu'on a été habitué, comme lui, pendant toute une vie, à être obéi sans réplique, on ne doit pas du tout être préparé à ce genre de discussions contradictoires!
Plus je vais et plus je pense qu'il a commis une erreur en se faisant député!
66.—Mercredi 6 juin.
Le général accepte ma combinaison:
«Vous avez parfaitement raison, ma chère Meunière, et c'est à la gare de Durtol que nous arriverons, à midi 40, le mercredi 13.
»C'est donc là qu'il faudra envoyer votre voiture nous attendre.
»Nous nous faisons une grande fête d'aller passer quelques bons jours chez vous, où nous avons été si heureux, et nous vous embrassons tous les deux.
»G...
»Mardi 5.»
Avec tout ce que j'ai refusé de monde depuis trois semaines, je n'ai plus chez moi que les deux pensionnaires venus hier et auxquels j'ai signifié que je ne pouvais pas les garder au delà de lundi prochain.
Mais la maison serait-elle comble de la cave au grenier, que je saurais bien faire le vide pour Eux!
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
67.—Mardi 12 juin.
C'est donc pour demain! Les deux pensionnaires de Paris sont déménagés ce matin pour un autre hôtel, non sans m'avoir exprimé leurs regrets.
Je suis tout inquiète, car la grande affaire va être maintenant de les garder, Elle et Lui, à l'abri des yeux indiscrets. Sans doute, il n'y a plus à trembler pour Lui comme la première fois, lors de ses arrêts de rigueur. Encore ne faudrait-il pas qu'on l'aperçût, ce dont les antiboulangistes profiteraient aussitôt pour clamer: «Il est à faire la fête dans les villes d'eaux, au lieu de faire son métier de député!»
C'est surtout pour Elle que je suis inquiète. Jusqu'ici, quelques-uns soupçonnent bien l'existence d'une dame blonde, mais tout le monde, grâce à Dieu, ignore qui elle est, et l'on n'est guère plus renseigné à cet égard que l'année dernière.
La principale difficulté sera qu'ils voudront sortir, se promener. Ce passage du printemps à l'été est, dans nos montagnes, la saison où la nature apparaìt la plus belle. Jamais elle ne le fut plus merveilleusement que cette année.
Toutes les collines sont couvertes d'une fraìche verdure, tous les gazons sont constellés de fleurs d'où s'échappe un parfum pénétrant, qui embaume délicieusement l'air à la tombée du soir. C'est un vrai paradis terrestre! Aussi les baigneurs et les touristes sont-ils accourus en foule, cette année, et parcourent-ils les environs en tous sens depuis un mois déjà. C'est là justement ce que je redoute. Comment permettre aux deux amoureux de goûter, eux aussi, le charme de la nature, tout en empêchant qu'ils soient reconnus?
Le choix du cocher était un problème important. Je crois l'avoir résolu. Le cocher dont je me suis assuré est de toute confiance; il a été longtemps au service d'un prélat, et il a appris la discrétion à cette école. Je pense qu'il sera un auxiliaire excellent, docilement soumis à mes ordres, tout en ayant l'air de l'être à ceux du général... car, ainsi que l'a dit un jour Mme Marguerite: «Il faut parfois servir ses amis malgré eux!»
CHAPITRE VI
Troisième Séjour
68.—Mercredi 13 juin.
midi
Ils viennent! Voici le petit mot de Lui que j'ai reçu ce matin:
«Nous partons ce soir. Ainsi, c'est bien entendu, nous trouverons votre voiture à Durtol demain mercredi, à midi 40.
Ȉ demain donc. Et mille bons souvenirs de nous deux.
»G...
»Mardi.»
La voiture est partie pour Durtol, il y a une bonne heure. J'ai donné au cocher le signalement des deux personnes qu'il devait prendre à la gare, et je lui ai fait les recommandations les plus minutieuses. Il doit, d'abord, les conduire droit à la voiture, puis, seulement, s'occuper d'y charger les bagages.
Ici, tout est prêt. La chambre est emplie des fleurs qu'ils aiment, de marguerites et de roses, et d'œillets rouges comme le sang. Bien que l'air soit très tiède dehors, un tout petit feu pétille dans l'âtre. Le soleil entre à pleins flots par les fenêtres donnant sur la Tiretaine...
onze heures du soir
à deux heures et demie, j'étais dans leur salle à manger, quand j'ai entendu la voiture revenir.
Le cœur me battait qu'elle ne fût vide... Mais non, j'aperçois une malle près du cocher! Je cours vers l'escalier, dans lequel j'entends monter un pas léger, et je La reçois dans mes bras au moment où Elle atteint le palier. Il suit à deux pas d'intervalle.
Tous deux m'embrassent comme une vieille amie que l'on n'a plus revue depuis des années.
Je m'échappe pour m'occuper de leurs bagages. Mais, quand je reviens auprès d'Eux, Ils m'embrassent de nouveau, en disant: «Chère bonne Meunière, quel bonheur, n'est-ce pas, de se retrouver?»
Vite, vite, je les fais passer dans la salle à manger. Un bon déjeuner est servi, qu'ils dévorent du meilleur appétit du monde. Tout en mangeant les bouchées doubles, Il s'adresse à moi:
«Ma pauvre Meunière, hein! que d'événements depuis que nous vous avons quittée?... Mais nous nous sommes juré de ne pas parler de tout cela pendant les quelques jours que nous passerons ici... Nous comptons rester jusqu'à lundi... D'ici là, pas un mot d'affaires sérieuses, ni surtout de politique. N'est-ce pas, Marguerite?... D'ailleurs, nous n'enverrons presque pas de lettres et nous n'en recevrons pas davantage, sauf peut-être des nouvelles de l'élection de mon ami Déroulède, qui va avoir lieu dans la Charente, dimanche... Les lettres ou dépêches qui nous arriveront seront adressées à votre nom... Il faudra que vous nous rendiez le service de porter vous-même nos lettres et nos dépêches, soit à la poste de Royat, soit à celle de Clermont... Nous allons vous remettre une dépêche tantôt... J'espère bien qu'on nous laissera tranquilles, car, plus que jamais, j'ai besoin de me détendre... Si vous saviez la vie que je mène à Paris...»
«Georges, a-t-Elle interrompu, je vous défends de vous en souvenir!»
«C'est vrai, a-t-il repris en souriant, sans quoi nous retomberions de suite dans la politique... Si jamais cela nous arrivait, je vous charge, Belle Meunière, de nous couper la parole net... Combien ce trajet par Limoges est interminable!... Nous allons nous reposer tout de suite, et nous serions bien heureux que vous nous apportiez notre dìner ce soir, après neuf heures... Savez-vous ce qui nous ferait plaisir? Un bon ragoût aux pommes de terre! C'est encore ce que nous aimons le mieux!»
Pendant qu'il parlait, je les regardais. Lui avait le visage plus blanc, moins hâlé, plus citadin, en un mot, qu'à l'époque où il était général. Elle était plus jolie que jamais dans sa toilette de voyage couleur gris-perle, très simple, mais, comme toujours, d'une élégance exquise. Elle en dépense de l'argent en toilettes! à chaque voyage, je ne reconnais plus rien de ce que j'avais vu au voyage précédent.
Ils se sont bientôt levés de table. Cinq minutes après être rentrés dans leur chambre, ils m'ont remis une dépêche à expédier, que j'ai portée aussitôt à la poste de Royat. Elle était ainsi conçue:
«Auguste, 14, rue Lapérouse,
»Enfant se porte bien.
»Parage.»
Aussitôt revenue de ma course, j'ai songé qu'il fallait que je porte mes deux pensionnaires sur mon livre des voyageurs. Car nous voici en pleine saison, et il s'agit d'être en règle avec les autorités. J'ai donc inscrit séance tenante: «M. et Mme Parage, rentiers, venant de Paris.»
Le soir, je leur ai porté leur dìner, avec le ragoût demandé, qu'ils ont trouvé excellent.
Après quoi, je leur ai souhaité le bonsoir.
C'est égal! Je me sens bien heureuse de les savoir là, tout près de moi, dans une paix profonde, où rien ne trouble ces deux cœurs qui battent à l'unisson...
69.—Jeudi 14 juin.
Ce matin, à huit heures, j'étais à peine levée quand on est venue me prévenir qu'un agent de police en uniforme me demandait.
Je descends. Cet homme me réclame, de la part de M. le Commissaire spécial de police, mon livre des voyageurs. Je le lui remets aussitôt et il s'en va.
Bien que cette formalité se répète assez souvent au cours de la saison, j'étais sur le qui-vive. Je redoutais autre chose.
En effet, à onze heures du matin, on m'annonce que l'agent est revenu et qu'il m'attend dans la salle commune. Je me hâte de m'y rendre. Il me dit que M. le Commissaire de police me demande de passer à son bureau pour une communication importante qu'il a à me faire. Je réponds que je m'empresserai d'y aller de suite après déjeuner. Mais cet homme insiste, m'invitant à l'accompagner de ce pas, attendu que M. le Commissaire a à me parler d'urgence. Que faire? Le temps de jeter une mantille sur les épaules et je sors avec l'agent, qui a presque l'air de me conduire au poste. Nous descendons vers le parc de l'Établissement thermal, suivis par quelques regards curieux. Je me sentais tout à la fois contrariée de devoir m'absenter de la maison, à une heure où Ils pouvaient me sonner d'un moment à l'autre, et vaguement inquiète de ce qui allait se passer.
Nous voici au Commissariat de police. En me voyant entrer, M. le Commissaire se lève avec empressement et m'avance un siège le plus aimablement du monde.
«Merci, Monsieur le Commissaire, lui dis-je, je n'en ferai rien... C'est l'heure du déjeuner, et je vous serais très reconnaissante de me retenir aussi peu que possible,—à moins, toutefois, que vous ne croyiez devoir me garder tout à fait, ce que l'on aurait presque pu supposer en voyant la manière dont votre agent m'a escortée jusque chez vous...»
«Oh! le monstre! a-t-il répondu, je vais le réprimander d'importance... Il lui suffisait de vous transmettre l'invitation que je vous ai faite de bien vouloir venir... Je vous prie instamment de ne pas me garder rancune de cet excès de zèle.»
«Je vous prie, à mon tour, Monsieur le Commissaire, de ne pas gronder cet homme... Je crois que vous devez avoir besoin d'agents zélés, et même parfois zélés à l'excès...»
«à condition, Madame, que ces excès de zèle ne puissent donner aucun sujet de plainte à des personnes méritant, comme vous, toute ma confiance et toute ma sympathie... Car, enfin, votre profession fait de vous une aide précieuse à laquelle il m'est indispensable de recourir dans l'accomplissement de la tâche qui m'est confiée... Aussi ai-je l'espoir que vous voudrez bien me faciliter cette tâche en toute circonstance par la bonne volonté que vous mettez à me renseigner, aussi complètement que possible, sur les points dont j'aurai à m'informer près de vous...»
«Monsieur le Commissaire, soyez assuré de mon concours le plus dévoué.»
«Et vous, Madame, de toute ma reconnaissance... En feuilletant votre livre, j'ai été péniblement surpris de constater que vous aviez reçu, ce mois, moins de monde qu'à l'ordinaire, alors que les autres hôtels se félicitent plutôt d'un accroissement dans l'affluence des voyageurs...»
«C'est vrai, Monsieur le Commissaire. Je n'arrive pas à m'expliquer à quoi cela peut être dû.»
«Il ne faut pas vous en inquiéter. Je suis sûr que c'est un accident passager qui ne persistera pas... En somme, vous n'avez eu, depuis le 1er juin, que quatre pensionnaires: deux venus le 5, si je ne me trompe, et repartis le 12, et deux autres venus hier?»
«C'est cela même, Monsieur le Commissaire.»
«Voulez-vous être assez aimable pour me donner tous les renseignements dont vous disposez sur les pensionnaires qui sont partis le 12?»
Je respirais! C'était donc à cause de ceux-là, et non de mes chers arrivants d'hier, que j'étais convoquée! Je me suis empressée de dire tout ce que je savais. Il m'écoutait avec la plus grande attention, me posait diverses questions pour préciser le signalement de ces deux personnes, et prenait quelques notes.
Quand j'eus tout dit, il s'est levé en me remerciant de la façon la plus gracieuse. Toute heureuse d'en être quitte à si bon marché, j'allais me retirer, quand il m'a dit subitement:
«Bon! et vos deux voyageurs d'hier que j'allais oublier... Je ne veux pas vous retenir davantage, Madame: deux mots seulement sur ce qu'ils vous paraissent être...»
J'ai senti un frisson me courir de la nuque au talon: c'était le moment décisif.
«Monsieur le Commissaire, ai-je répondu, que vous dire? Je les ai encore si peu vus... Ce sont un monsieur et une dame de Paris... Vous avez vu leurs noms sur mon livre...»
«Oui, M. et Mme Parage... Leur signalement, s'il vous plaìt?»
«La dame est une très jolie personne de trente-cinq ans environ, blonde dorée, l'air délicat et fin... Elle portait, en arrivant, une grande pelisse de soie couleur gorge de pigeon, avec un chapeau de paille à plumes noires et une épaisse voilette noire à petits pois... Elle est très élégante. Je serais presque tentée de dire qu'elle l'est trop...»
Pendant que je lui parlais ainsi, il écoutait avec de petits hochements de tête, comme un homme satisfait d'entendre confirmer des détails qui lui ont déjà été signalés. Il m'a demandé, en clignant de l'œil:
«Trop élégante? Alors, vous supposez que c'est une... personne à allures tapageuses?»
«Mon Dieu, Monsieur le Commissaire, elle me fait plutôt l'effet d'être une actrice, une de ces actrices des grands théâtres de Paris...»
«Bien! Très bien!... Et le Monsieur?»
«Le Monsieur?... Oh! celui-là, je n'ai pas besoin de vous le décrire en détail! Il me suffira de vous dire que sa figure ressemble trait pour trait à celle du général Boulanger...»
Un éclair de joie triomphante a illuminé le visage du commissaire.
«...Sauf, toutefois, ai-je ajouté, qu'elle accuse dix ans de moins.»
Patatras! Impossible d'imaginer mine plus déçue que celle que M. le Commissaire a faite à ces mots! J'ai continué, avec le même calme souriant:
«Cette ressemblance est tellement curieuse que, lorsque ce Monsieur est descendu pour dìner avec sa dame, les personnes présentes s'y sont trompées sur le premier moment. Lui-même s'en est aperçu, et il en a bien ri... D'ailleurs, Monsieur le Commissaire, si vous voulez vous en rendre compte par vous-même, j'aurais plaisir à vous le montrer dès qu'ils seront de retour, car ils sont partis pour le Mont-Dore ce matin, mais ils ne tarderont pas à revenir d'ici deux ou trois jours... Ils ont laissé leurs bagages chez moi.»
J'avais beau parler, il n'y était plus. Ses yeux se fixaient machinalement sur une grande feuille de papier qui était là, devant lui, et sur laquelle se trouvait épinglée une dépêche. Ses pensées vagabondaient ailleurs...
«Oui, nous verrons...» a-t-il murmuré d'un air distrait. Puis, s'arrachant brusquement à ses préoccupations: «Merci encore, chère Madame, m'a-t-il dit, pour la parfaite bonne grâce avec laquelle vous avez bien voulu me renseigner... Je suis désolé de vous avoir retenue aussi longtemps, et je vous en fais toutes mes excuses.»
J'ai répondu par ma plus belle révérence, et me voilà courant vers ma maison, avec l'immense contentement intérieur d'avoir gagné la partie. Des bouffées de joie me montaient au visage quand je songeais qu'à ce moment même, M. le Commissaire spécial de police devait être en train de rédiger son rapport: «Cherchez ailleurs, c'est une fausse piste, le général Boulanger n'est pas à Royat!»
Je réfléchissais en même temps quel prétexte inventer pour expliquer au général mon absence, dans le cas où il m'aurait vainement sonnée. Mais la précaution n'a pas été nécessaire: le petit grelot n'avait pas encore retenti.
La journée s'est passée sans autre incident, le plus gaìment du monde. Vers les cinq heures, le général m'a exprimé le désir d'aller faire un tour de promenade en voiture. Cela ne m'arrangeait pas du tout, puisque j'avais dit au commissaire de police que mes deux pensionnaires se trouvaient, en ce moment, au Mont-Dore. J'ai donc expliqué au général que mon cocher—le seul qu'il fût possible d'employer en toute confiance—avait malheureusement été empêché de venir aujourd'hui... En réalité, le brave homme se morfondait à la porte depuis le matin, avec sa voiture. Ils ont fort bien pris la chose. Comment n'auraient-ils pas bon caractère? Ils sont si heureux!
70.—Vendredi 15 juin.
Aujourd'hui à midi, en allant se mettre à table, ils m'ont demandé des journaux. J'avais là le Figaro, le Gaulois, la Cocarde, le Temps, sans parler des gazettes locales.
Mme Marguerite les a dépliés et s'est mise à en lire les principaux passages à haute voix. Tout à coup, ses yeux sont tombés sur un entrefilet où le Général était cité: elle a commencé à le lire, mais, aussitôt, elle s'est arrêtée, et, devenue toute pâle, elle s'est trouvée mal. Le Général s'est précipité vers elle en renversant presque la table. Je me suis empressée de mon côté, et, grâce à Dieu, nous n'avons pas eu de peine à la faire revenir à elle.
«Ce n'est rien, a-t-elle dit d'une voix toute faible encore, c'est cet entrefilet qui m'a fait peur... On annonce que le Général est parti pour le centre de la France et qu'il passera sans doute quelques jours en Auvergne... Mais j'ai eu peur qu'il n'y ait quelque chose de plus... La révélation livrant mon nom au public...»
Lui et moi, nous la rassurions à qui mieux mieux. Mais ils avaient été si bouleversés tous deux, qu'ils n'ont plus rien pu manger.
Ce que cet incident, heureusement peu grave, va me servir de leçon! Dès cette heure, plus un journal ne passera sous leurs yeux avant que je ne l'eusse parcouru ligne par ligne; et au feu, sans pitié, tous ceux qui contiendraient ne fût-ce qu'un seul mot de nature à troubler la paix de leur bonheur!
J'ai pensé qu'une bonne promenade en voiture achèverait de dissiper ce petit nuage qui s'était montré dans leur ciel bleu. J'ai donné au cocher les instructions les plus complètes: se ranger, tant au départ qu'à l'arrivée, tellement près du seuil de la porte qu'il n'y ait pas à mettre le pied dans la rue pour passer de la maison à la voiture ou réciproquement; ne découvrir la voiture qu'en atteignant la pleine campagne et la refermer à l'approche de Royat; marcher doucement quand il n'y aurait personne en vue, mais filer à toute vitesse dès que l'on croiserait une voiture ou un passant, afin que les regards indiscrets n'aient pas le temps de dévisager; si le Général donnait des ordres peu prudents, faire le sourd le plus longtemps possible, jusqu'à ce que le danger à éviter ait disparu... Le cocher a parfaitement compris. Me voilà tranquille.
à six heures, jugeant le moment opportun, je suis montée leur annoncer que la voiture les attendait. Ils en ont eu joliment de la joie.
Ils sont revenus à neuf heures seulement, enchantés de cette belle promenade, la première qu'ils eussent faite ensemble dans notre Auvergne. Elle avait des fleurs plein les mains. Le cocher les avait conduits par delà Gravenoire, à travers des sites adorables et tout fleuris. Ils se déclaraient émerveillés de la richesse de la flore et des senteurs captivantes, grisantes, qui s'en dégageaient dans la fraìcheur du soir.
Ils échangeaient encore leurs impressions enthousiastes quand je les ai laissés.
71.—Samedi 16 juin.
J'ai commencé ma journée en faisant consciencieusement mon métier d'Anastasie, mais je n'ai eu à condamner aucun journal, pas un seul ne parlant du voyage du général.
Dans le pays même, on ne se doute de rien. Les mieux informés savent seulement que le général a quitté Paris et se trouve en excursion soit dans le Midi, soit dans le Centre de la France. Cependant, je ne crois pas me tromper en devinant des agents de police secrète dans deux ou trois individus que je vois depuis hier rôdant autour de la maison. J'ai appris avec étonnement qu'il existe plusieurs polices indépendantes l'une de l'autre: peut-être que ceux-là travaillent pour le compte d'autres chefs que le commissaire spécial de Royat. En tout cas, c'est notre poche de contribuables qui paye les uns et les autres... Et tout cela, pourquoi faire???
Il est venu une lettre ce matin, sous double enveloppe, la première à mon nom, la seconde au nom de Mme Marguerite. Ils ont causé à déjeuner des nouvelles qu'elle apportait: c'était relatif à une instance extrêmement très coûteuse que Mme Marguerite, qui est très pratiquante, a introduite en cour de Rome pour solliciter de l'Église l'annulation de son mariage religieux, le divorce civil qu'elle a obtenu ne pouvant pas lui suffire. à cette occasion, le général a fait allusion à sa propre instance en divorce contre Mme Boulanger.
Après déjeuner, ils m'ont mise en colère par leur imprudence incorrigible. Les voilà qui se mettent à la fenêtre grande ouverte, lui la tenant par la taille. Or, au même instant, M. Charles Dilke, l'homme politique anglais, sa femme et leur dame de compagnie, qui sont venus tous trois déjeuner ce matin, passent sur la terrasse! Le général a très bien reconnu M. Charles Dilke: je tremble que la réciproque ne soit vraie, car ces hommes politiques sont tous journalistes, dès qu'il s'agit d'être indiscrets...
à sept heures du soir, ils ont fait leur seconde sortie en voiture et ne sont revenus dìner que vers dix heures. Ils sont allés, cette fois, dans la vallée de Fontanas, jusqu'au pied du Puy de Dôme. Leur promenade les a ravis autant que celle d'hier.
à dìner, je ne sais comment, la conversation est tombée sur les événements du mois de mars.
Le général est devenu grave, sous le coup d'une pensée qui a traversé son esprit. Il l'a exprimée aussitôt:
«Ah! ils m'ont arraché mon épée!... Ils savaient bien que jamais je ne la déposerais de mon propre gré!... Sous prétexte qu'on faisait de la politique sur mon nom, ils m'ont forcé à en faire moi-même... Eh bien! ils s'en repentiront: la politique me rendra ce qu'ils ont cru qu'elle me ferait perdre!»
Il a prononcé ces paroles avec une puissante énergie. Au bout d'un instant, il m'a demandé:
«Et vous, Belle Meunière, que pensez-vous de mon entrée dans la politique?»
J'ai eu envie de lui répondre que je la trouvais déplorable. Mais je me suis dit: à quoi bon?
«Mon général, ai-je répondu, je pense... que vous m'avez donné l'ordre de vous couper la parole net, dès que vous vous mettriez à causer politique... Je ne connais que ma consigne, moi!»
Il a ri de bon cœur du biais que je venais de prendre. Dès ce moment, ils ont causé de choses quelconques. Il était minuit passé quand ils se sont retirés dans leur chambre. Presque aussitôt, ils m'ont sonnée. Le général m'a priée de lui acheter, demain matin, ce qui se trouvait indiqué sur une fiche qu'il m'a remise. Cette fiche porte:
Indicateur des Chemins de fer.—Guides Joanne ou autres:
Espagne et Baléares, Maroc, Tunisie,
Italie et Sicile, Suisse.
Quel projet y a-t-il là-dessous?
72.—Dimanche, 17 juin.
Mon premier soin a été d'aller chercher les livres demandés à la papeterie du Casino, puis, n'ayant pas trouvé tout ce qu'il fallait, aux librairies de Clermont. Comme la plupart étaient fermées, j'ai dû revenir sans les Guides pour l'Espagne et pour le Maroc.
Quand ils m'ont sonnée pour le déjeuner, je leur ai remis mon emplette, en promettant de la compléter demain. Ils l'ont apportée à table, et, tout en feuilletant les volumes, ils se sont mis à causer de leurs projets: partir de Paris pour un grand voyage dès la fin du mois prochain, quand les débats où il devait intervenir seraient terminés à la Chambre; visiter l'Espagne, le Maroc, toucher peut-être à Tunis, y séjourner quelques jours pour se reposer, de là, aller en Sicile, revenir enfin par l'Italie et la Suisse.
L'après-midi, ils se sont mis à lire le manuscrit d'un grand ouvrage militaire que le capitaine Driant est en train d'écrire. J'étais entrée leur apporter des fleurs fraìchement arrivées: je me suis arrêtée à les regarder, tant ils étaient beaux à voir. C'est Elle qui lisait, assise, drapée dans un délicieux peignoir en surah bleu clair, dont les larges manches garnies de point d'Alençon, laissaient s'échapper ses bras, à demi nus. Lui se tenait à ses pieds, sur un coussin enlevé du divan, les bras passés autour de sa taille et ne la quittant pas des yeux. Je crois qu'il la regardait lire plutôt qu'il ne l'écoutait, n'en retenant que la beauté de ses lèvres qu'il voyait s'entr'ouvrir et le son argentin de sa voix qui le berçait délicieusement. Parfois, il l'interrompait de force, lui abaissait les bras pour les couvrir de caresses et l'attirait vers lui pour mettre sur ses lèvres un long baiser où toute son âme se donnait...
Comme ils s'aiment! J'avais cru, lors du premier voyage, puis tout au moins lors du second, que leur amour avait atteint ce maximum qu'il doit être humainement impossible de dépasser. Eh bien! je me suis trompée, chaque jour je constate que la violence de cette passion a augmenté d'un degré. Et je me demande avec anxiété: où s'arrêtera-t-elle?
à six heures, ils m'ont sonnée pour leur promenade. La voiture attendait, mais, à cause du grand nombre de Clermontois que ce beau dimanche d'été a attirés à la campagne, j'ai jugé qu'il n'était pas encore prudent de sortir. Je leur ai donc répondu d'un air désolé que le cocher, dont je ne m'expliquais pas la conduite en cette circonstance, n'était pas encore là.
Un peu contrariée, Elle s'est mise à faire de la musique, qu'il est venu écouter comme il avait écouté tantôt la lecture.
à huit heures, ils ont accepté ma proposition de dìner de suite pour sortir après, au cas où ce monstre de cocher reviendrait! Au dìner, ils ont eu un moment de tristesse, en songeant à l'enfant qui aurait dû naìtre dans deux mois d'ici.
Je leur ai raconté avec quelle joie intime je mûrissais dans mon esprit, souvent en des heures d'insomnie, le projet de cette quasi-maternité qu'ils avaient bien voulu me proposer; comment je m'occupais déjà du choix d'une nourrice, que je voulais belle entre les belles, pleine de santé, de force et de fraìcheur... Puis je leur ai dit toute la désolation que j'avais éprouvée en voyant s'écrouler mon rêve...
«Au moins, ai-je conclu, me promettez-vous que je puis encore garder de l'espoir que tout n'est pas perdu?...»
à cette question, ils ont souri tous deux, et ils m'ont dit en se regardant:
«Nous vous le promettons!»
Vers les dix heures, je leur ai annoncé que le cocher venait enfin d'arriver, que je l'avais secoué d'importance, mais qu'il s'était excusé en raison d'un accident survenu à l'un de ses chevaux.
Ils ne sont revenus qu'après minuit de leur promenade, faite en voiture découverte par une nuit de toute beauté.
73.—Lundi 18 juin.
Dès la première heure du matin, une dépêche a été apportée à mon nom. Elle venait d'Angoulême, n'était pas signée, et contenait seulement ces mots:
Arrivage 145 barriques Mercuriale rouges 119 blancs 114 piquette 91
N'y comprenant rien, j'ai porté la dépêche au général, à son premier coup de sonnette. Il a bien ri de ma perplexité. Les barriques indiquaient le nombre de sections dont le vote était dès maintenant connu, dans l'élection de la Charente. Les autres chiffres disaient combien de centaines de voix chaque candidat avait obtenues. Les vins rouges, c'était Déroulède; les vins blancs, c'était le candidat conservateur Gélibert des Séguins; la piquette, c'était le candidat opportuniste, un nommé M. Weiller. Le général se déclarait enchanté de ces premiers résultats partiels, puisque Déroulède tenait la tête, tandis que l'opportuniste ne venait qu'au troisième rang!
Là-dessus le général m'a pressée d'aller à Clermont lui rapporter les deux volumes qui manquaient, car Lui et Elle voulaient prendre à Durtol le train qui les amènerait à Limoges pour huit heures du soir, et ils désiraient s'occuper, tout le long de la route, de leur grand projet de voyage à l'étranger.
à onze heures, j'étais de retour avec mon emplette. Eux, pendant ce temps, avaient fait leurs malles. Ils ont alors déjeuné, assez légèrement.
Ils m'ont fait une drôle de confession: c'est qu'à diverses reprises, au cours de leurs séjours chez moi, il leur est arrivé de cacher et de brûler ensuite dans la cheminée une partie de ce que je leur servais, pour que je ne fusse pas trop peinée de les voir si peu manger.
Quand ils m'ont fait leurs adieux, bien affectueusement, la plus oppressée et la plus chagrine de nous trois, c'était certainement moi. Eux étaient tout heureux des beaux jours sans nuages passés ici et de ce grand projet dont ils rêvent en s'en promettant une volupté infinie...