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Le kilomètre 83 cover

Le kilomètre 83

Chapter 17: XV
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About This Book

An engineer assigned to a railway in Siam–Haut-Cambodge observes the small, improvised society that forms around the line and centers his memory on An-hoan, called Antoine, a once-celebrated stone carver reduced to menial work who is rescued, redeems his craft by carving painted milestone tablets, then dies after completing one marker, leaving the kilometre 83 stone intentionally or accidentally blank. The narrative moves between precise camp scenes—meals, colleagues like Fagui and Georges Lully, the shock of Lacroix’s death—and reflective passages about labor, artistry, memory, and the uneasy intersections of colonial enterprise and local lives.

Et Vigel fait claquer ses doigts, en coulant vers moi un regard de côté pour juger de l’effet de sa harangue! Je me mets à rire.

—Je ne vous savais pas si ultramontain, Vigel.

Il ferme à demi les paupières, sans répondre, et reste, un temps, silencieux, roulant une cigarette.

—Je crois bien, dit-il enfin, que Moutier n’est pas du tout l’homme qu’il faut pour manier ces gars-là. D’abord il ne parle même pas leur langue...

—Vous la parlez?

—Cela va de soi. J’apprends les langues très facilement.

Je ne fais aucune réflexion sur le «ça va de soi» de ce polyglottisme.

Vigel continue:

—Moutier est, comme vous d’ailleurs, un homme de l’âge de la houille. Il est persuadé, quoi qu’il en dise, que le travail est une chose épatante, et que les humains doivent leur sueur et leur substance grise à Moloch, dieu de la mécanique. Comment comprendrait-il des gens qui datent du bon temps où Jéhovah se contentait d’un vaporeux tribut de prières!...—Vigel s’animait.—L’industrialisme, le Béhémot de notre civilisation,—vous connaissez les textes: «Ses os sont comme des tuyaux d’airain, ses cartilages sont comme des lames de fer...»—L’industrialisme n’arrive à portée de ces petits types-là que sous les espèces des boulettes d’aniline allemande, qu’ils achètent très cher et mystérieusement au droguiste de Pnom-penh, pour teindre, à leur fantaisie la plus poétique, les fils de soie de leur sampot!... Et puis... et puis... (Vigel, de nouveau, me regarde de côté pour contrôler la manière dont ma physionomie «rend» à ses discours...) et puis, au fond, ce n’est pas la faute à Moutier. Ces tisseurs de soie gorge-d’oiseau sont des enfants, et vous, les Français, vous ne savez pas élever les enfants! Vous les traitez en petits copains, qui vous tambourinent sur le ventre, jusqu’à la minute où vous leur flanquez des claques à tort et à travers.

De temps en temps, il advenait à Vigel de parler des Français comme d’un peuple qui n’était pas le sien. Il n’essayait pas de se reprendre. Il ne se cachait guère de n’appartenir à aucun groupement ethnique ou géographique défini. Il disait: «Je suis un civilisé. Le mot prête à confusion. Il a un sens pourtant. Demandez plutôt à tous les gentlemen asiatiques sur le bord de la civilisation blanche, Persans, Turcs, Hindous ou Chinois. Savez-vous ce que tous ces néophytes sentent très bien? C’est que cette civilisation n’est pas une loi de race, c’est une religion... la plus exigeante d’ailleurs de toutes celles qui ont malmené le pauvre monde, faute de prêtres officiels pour la doser intelligemment.»

Cependant la brume s’était faite diaphane, et comme, par un mouvement insensible, reculée. Le ciel, derrière elle, se creusait de rose. Les bambous des berges détachaient des reliefs d’un vert très clair, très neuf, comme après une ondée. Des oiseaux, solitaires et silencieux, commençaient à filer d’une rive à l’autre. Une sarcelle partit de l’eau et vola, le bec tendu, dans l’axe de la rivière, nous montrant la route du marais.

A vol d’oiseau, la distance de ce dernier à nos salas ne devait guère excéder dix-huit cents mètres. Mais la rivière divaguait en tant et tant de méandres que, par voie aquatique, cette distance était plus que quadruplée et qu’il nous fallut près de deux heures pour faire la descente, le courant étant presque nul.

Nous débouchâmes sur le marais, au moment où le soleil s’élevait à l’horizon, net et brillant comme un pagodon doré. Devant nous, vers le sud et vers l’est, s’étendait, à perte de vue, cette eau couleur d’ocre que les pinceaux de la lumière horizontale teignaient en lilas. A la montée du soleil, la fraîcheur était tombée d’un coup, comme si on avait levé la porte d’un four, sans que cette brusque alternance de froid et de chaud eût pu déterminer dans l’atmosphère un remous capable de faire frémir cette masse riveraine de la forêt, d’une immobilité de bronze.

Nous regardions le champ, fluide et traître sous son apparence figée, de nos futurs labeurs. La largeur de la corne, perpendiculairement à nous, pouvait être estimée à l’œil à huit cents mètres environ. Mais nous savions qu’il ne fallait pas se fier à l’apparence leurrante de ces berges inondées.

Vigel supputa à haute voix:

—Quatre-vingts, de Battambang aux salas, et deux pour atteindre le bord. Allons, c’est bien le kilomètre 83 qui passera là-dessus!

Nous commençâmes à reconnaître la rive de notre côté. Parfois nous nous échouions sur un banc de joncs, parfois, au contraire, nous pénétrions dans une large échancrure de la forêt noyée, prenant garde de ne pas donner de coup de perche malencontreux dans quelque nid d’abeilles, ou de passer trop près d’un nœud répugnant de python, entortillé autour d’une fourche d’arbre. Des poulettes d’eau, grises et lentes, des alcyons, tricolores et rapides, animaient, de jets inattendus, le vide aérien.

—Quelle singulière idée, tout de même! ronchonna Vigel après deux heures d’exploration; je cherche vainement un emplacement raisonnable où jeter la culée d’un pont... Ils n’ont pourtant pas l’idée de combler le marais!... Le barrer peut-être?... Au fait, pourquoi pas? avec des tonnes et des tonnes de ciment et en ménageant quelques arches d’écoulement... Mais où diable débouche le piquetage de l’homme mystérieux à tête d’Alboche? Bah! nous le trouverons peut-être en partant par l’autre bout. Quant à faire des sondages, pour vérifier les cotes de nos cartes, je présume que ce serait un travail, pour l’instant, sans intérêt... Contentons-nous de nous imprégner de ce charmant paysage!

Après la sieste, nous regagnâmes le camp de la rivière. Au débarcadère, Moutier nous attendait.

—J’étais un peu inquiet, nous cria-t-il. Ça y est!

—Quoi «y est»?

—Nos coolies nous ont lâchés! Tous les Cambodgiens! Il nous reste, heureusement, les Annamites et les Chinois de la traction. J’assure les communications avec Battambang, mais pour combien de temps?

J’avoue que nos physionomies marquèrent moins d’émotion que celle de Moutier. C’est que, sans doute, nos responsabilités n’étaient pas les mêmes.

—Comment cela s’est-il passé?

—Oh! de la manière la plus simple du monde. Les contremaîtres ont rendu compte à Lully que pas un coolie, en dehors des caïs Annamites et de quelques Moïs[F], ne s’était présenté à l’appel. Lully m’a aussitôt prévenu. J’ai envoyé à la bonzerie toute de suite. Naturellement, nous n’avons trouvé que les gros pouilleux jaunes, qui ont pris des mines confites... Je les aurais volontiers fait bâtonner, mais quel drame avec Pnom-penh! A dix heures, c’est Barnot qui arrivait, ses trains de ballast en panne. J’ai fait jouer le télégraphe avec Battambang. Heureusement que ces brigands n’ont pas coupé les fils, ni la voie! Battambang a répondu de faire notre possible pour rallier le personnel, et d’attendre des instructions.

—Ça, dit Vigel, c’est le plus extraordinaire de l’histoire que Battambang n’envoie pas tout de suite une grenouille-bœuf de bureau coasser par ici... sous prétexte d’enquête et de rapport! D’ici donc les instructions, bonsoir, je rentre chez moi.

—Peut-être, et Moutier montrait le Cham qui attendait son maître d’un air impatient, sera-t-il prudent de ne pas aller à la chasse. Vous savez, Vigel, je suis le chef dans ces circonstances... et je crois sérieusement qu’il ne faut pas risquer d’imprudences. Cette nuit, je ferai veiller des équipes d’Annamites et de contremaîtres européens.

—Bien, bien, dit Vigel. Cette nuit, je ferai du cambodgien...

Il y avait une nuance d’ironie dans sa voix. Je l’accompagnai quelques pas. Il fit entendre un bref claquement de langue.

—Que vous disais-je, ce matin? Moutier n’a pas le doigté. Le voilà qui se croit au milieu d’une grève d’Europe, et, pour un rien, proclamerait l’état de siège! Il fallait aller à la bonzerie et offrir, avec dignité, quelques centaines de piastres pour une fondation pieuse. Maintenant qu’il a brutalisé ces hommes de Dieu, il est trop tard! Bah! ce sera plus amusant! Vanelli ne sera guère en peine de se débrouiller. On lui enverra des cargaisons de bois jaune, quand il voudra, de Shanghaï ou d’ailleurs... En attendant, bonsoir. Je n’irai pas à la popote dîner. J’ai mes nerfs à soigner.

Je savais ce que cela voulait dire, et que de temps en temps il se grisait à l’éther, comme une femme.

X

«Les ingénieurs Tourange et Vigel rallieront Battambang dans le plus bref délai.»

Quelques heures après la réception de cette dépêche, un convoi de fortune nous emportait, Henry et moi, vers la tête de ligne du Siam-Cambodge. Hormis le soufflement de la locomotive, un silence de mort présidait à notre départ. Sur les chantiers déserts, l’herbe longue de trois jours recélait des brillements d’outils laissés à l’abandon, et la voie, entre deux piles de traverses, s’arrêtait net, comme un serpent décapité.

Si familier que je croie être avec la forêt et ses aspects multiformes, il y a, en elle, je ne sais quelle réserve de vie primordiale, dont la masse m’impressionne toujours, je ne sais quel air de bête feuillue, crochée au sol, tas obscur et moiré... de bête intuable... au point que je regarde avec admiration, à notre droite et à notre gauche, les deux bourrelets de chair écailleuse et brillante, qui ne demandent qu’à se refermer sur la dérisoire estafilade infligée par les ingénieurs du Siam-Cambodge. Je regarde...

Oui, voici bien l’image du dragon immortel, établi, tutélaire et formidable, sur les basses terres d’Asie! Voici la forêt griffue, bleue, jaune et noire, où se lèvent des arrondis qui ne sont pas des collines, mais des bosses de flancs, des courbures d’échines. Et, pour corser la ressemblance légendaire, c’est une patte au dessin terrifiant qui, parfois, se détache, s’allonge, et semble préposée à la garde d’un trésor d’eaux miroitantes.

Notre convoi roule avec une prudente lenteur; et le soleil est déjà haut, fondu dans l’incandescence insoutenable du ciel, quand nous débouchons dans les rizières de Battambang.

Le décor a brusquement changé; et maintenant, au ras du sol, les regards dévalent avec délices sur une molle pelouse d’un vert tendre, où, çà et là, des fromagers édifient, tels des cèdres dans un beau parc, d’aériens étages de ramures horizontales.

Vigel, qui jusque-là, a somnolé sur la banquette de notre wagon, se soulève à demi, reconnaît le paysage et me dit d’une voix paresseuse:

—Voici Battambang. A propos, connaissez-vous Vallery, l’ingénieur en chef?

Je connais assez mal Vallery, avec lequel je n’ai eu que d’occasionnelles relations de service, une ou deux fois qu’il est monté là-haut. Mais je sais qu’il a réputation d’homme intelligent, courtois, énergique et expert.

Vigel confirme, sans barguigner, cette réputation:

—C’est un de ces hommes, dit-il, qui vous font sentir la pauvreté de cette chose qu’on appelle la jeunesse.

—N’y a-t-il pas une madame Vallery?

—Une madame Vallery à la mode de Battambang ou de Shanghaï, si vous préférez, car elle en sort et Dieu sait au juste de quel family house de Sou-tchao Creek! N’empêche que c’est une grande femme blonde, fraîche comme un baby et loyale et forte comme un homme. Elle a passé un contrat ferme avec Vallery, et chacun s’y tient scrupuleusement. Hetty Dibson—c’était son nom de Sou-tchao Creek—a le propre respect de sa beauté et il lui est défendu, comme elle dit, de la compromettre dans un climat outrageux. Vallery admet ce point et, quand Hetty se regarde un peu trop longuement dans la glace, tortille sa barbiche grise. Mais il ne dira rien le jour où elle déclarera qu’elle s’en va. C’est un homme loyal et fort, aussi.

Vigel se replongea quelques instants dans son silence. Notre wagon côtoyait des vergers, de noirs feuillages de jaquiers et de pamplemousses, dans les interstices desquels flambait une eau tourbeuse. Elle porte un nom sur nos cartes, cette eau tourbeuse: c’est la rivière de Battambang. Quelques toits indigènes commencent à se grouper sur ses bords. Avant que soient visibles les demeures européennes de nos camarades et de nos chefs, Vigel à nouveau me parle d’eux:

—Le reste, me confie-t-il (le reste, c’est, je suppose, tout ce qui n’est pas l’association Vallery), le reste est moins solide, de l’article de Paris, ce qu’on appelle des attachés... Des papillons de bureaux! Il y en a de jolis, flirteurs, marivaudeurs, joueurs de tennis. D’aucuns courent le soir les maisons de Valaques et jouent au poker... Il y en a d’intelligents... J’ai été quelque chose dans ce genre. Ce n’est pas très bon de rester ce quelque chose plus longtemps que de raison.

—Bah! dis-je, il y a du ressort derrière l’article de Paris, c’est vérité banale. Qu’à l’occasion le ressort soit remonté, et il y a plus d’une surprise.

—Des surprises? Oui, peut-être... du petit couple Lanier, par exemple, on peut, en effet, attendre une surprise...

Le petit couple Lanier? J’interroge ma mémoire. Elle me livre une grande ombrelle rose, au contour de lotus renversé, un visage fragile, qu’échauffent étrangement les reflets de l’ombrelle, deux yeux larges, clairs et riant à la vie, comme on dit. Le mari était gentil aussi, un peu mou, avec des impatiences de faible, mais de bonne tenue. L’air «fils de quelqu’un», ce qui n’est pas tout à fait la même chose que l’air «fils à papa».

—N’est-ce pas? poursuivit Vigel, les Lanier sont «très bien»; nous sentons tous deux ce que nous entendons par là...

Il resta rêveur. La première façade blanche passait devant notre portière. Nous eûmes le temps,—car notre locomotive s’était mise à l’allure économique d’un pousse-pousse—de détailler la véranda aux stores verts, le jardin brodé de plates-bandes et de corbeilles, de respirer l’odeur de verveine d’un massif de lantanas.

Vigel se retourne vers moi. Est-ce échappement de sensibilité surprise et sincère, ou grimace du clown génial qui est en lui? Une tristesse grave est tombée sur son visage aux lèvres carminées.

—Après tout, murmure-t-il, c’est peut-être la plus admirable solidité du monde, cela, un couple qui s’épaule et qui tient. Nous autres, que sommes-nous? Des déséquilibrés, des perche-en-l’air... N’est-ce pas votre avis?

—Tout à fait, dis-je.

—Voyez-vous, il prend un ton d’épanchement confidentiel, un air de m’ouvrir sa belle âme indolente et dolente, c’est ce joujou à ressort de madame-là, ou quelque autre tout pareil, qui m’a révélé des choses auxquelles je ne songeais guère, on n’apprend pas tout dans les collèges, n’est-ce pas? le prix d’une femme dont on aurait des remords à devenir l’amant, par exemple.

—Ne vous mettez pas en peine à ce propos! lui dis-je railleusement.

Par moment, je ne peux résister à l’occasion qui s’offre de le mortifier. Il ne m’en veut pas. Il saisit très bien que ce n’est pas mépris, par quoi je le blesserais mortellement. Simplement, je mets le doigt sur le point faible de l’astucieux assemblage qu’il est en train de machiner au-dedans de sa cervelle. Ce sont menus jeux entre gens en relations d’intelligence. Il en rirait, je suis sûr, pour un peu... comme ces marchands de pacotille de Port-Saïd, et tout bon Oriental, au reste, pris en flagrant délit de grosse tromperie.

Mais le train entrait en gare. Une gare fastueuse, avec toits de clinquant vert et garuddas[G] dorées aux poteaux d’angles, comme il en brille aux palais de Pnom-penh. Un boy nous attendait, de la part de monsieur Vallery, et nous conduisit directement à la résidence de son maître.

XI

M. Vallery a le buste voûté, le masque fin, bronzé et comme ciselé de rides. Masque de viveur, d’artiste ou de forban, on hésite. Mais les yeux emportent la sympathie par leur aisance naturelle à tenir leurs regards droits. Rien des yeux «bougeaillons» des prétendus malins, et rien non plus des yeux rivés des faux énergiques.

Notre chef nous fit l’accueil le plus aimable, nous posa maintes questions sur la situation que nous avions laissée là-haut, puis nous déclara que nous aurions à partir pour Saïgon dès le lendemain.

—Je crois que l’un de vous sera appelé à s’y occuper de la réception et de la mise en route des coolies, dont de grands arrivages sont attendus de Chine. L’autre sera, sans doute, détaché momentanément à la fabrique de ciments que monsieur Vanelli est en train de monter là-bas. Quand je dis monsieur Vanelli... c’est une société anonyme au capital actions de deux cent cinquante mille dollars; mais enfin monsieur Vanelli est dans la coulisse. Bien entendu, sitôt débarqués, vous devrez vous présenter à lui. Il vous donnera probablement lui-même quelques instructions complémentaires.

Nous nous inclinâmes, et notre entretien touchant à sa fin M. Vallery ajouta:

—Vous avez votre liberté jusqu’à demain. Mais vous nous ferez le plus grand plaisir, à madame Vallery et à moi, en acceptant de venir déjeuner à la maison. Le boy, en attendant, va vous conduire à notre sala des voyageurs, où vous trouverez des chambres à peu près confortables.

Quel singulier détour de l’attraction sexuelle a pu confronter Philippe Vallery, latin buriné, passé au creuset, riche de patine, et Hetty Dibson, anglo-saxonne pas même sentimentale, comparable en subtilité d’essence féminine à un bon flacon d’eau de toilette, loyale fille évidemment, dont les deux pôles de préoccupation paraissent être la recette du vrai curry siamois et l’acquisition de bijoux indigènes dans le goût birman, de ces bijoux, gemmés de rubis d’un rouge de viande, et lourds autant que des ornements de bœufs sacrés?

A table, Hetty Dibson rit volontiers, ce qui montre de belles dents inoffensives, de l’ivoire tabulaire d’herbivore. Elle nous envie pourtant, de tout son cœur, de descendre à Saïgon.

—Ici on ne sait que faire pour s’amuser... pas vrai, Pip? Pip est très malheureux parce que je m’ennuie. Et quand je m’ennuie, je maigris et je jaunis, et si je jaunis je m’en vais...

Quand elle a fini de parler d’elle, elle parle des jeunes femmes qui l’entourent à Battambang. Elle en parle avec une bonhomie un peu grosse, mais honnête, qui n’oblige point trop le fin Pip à froncer discrètement les sourcils. Pas de petites rosseries au vinaigre, pas davantage d’un protectionnisme régenteur à la «madame Ingénieur en chef»: la solide loyauté d’une tenante de la camaraderie du sexe.

Toutefois le cant l’oblige à blâmer ces petites folles qui, privées d’une messe dominicale où arborer toilettes et chapeaux, n’ont rien imaginé de mieux que d’aller ponctuellement en bande à la pagode, où on leur en fournit l’équivalent, jusques aux grimaces espiègles de l’enfant de chœur.

Nous aurons l’occasion de les voir, ce jour même, ces petites folles, groupées, en brillant essaim, autour de ce grand centre de réunion qu’est le court de tennis.

«Au fond du jardin, du côté opposé à la rivière, à cause des moustiques», a spécifié Hetty Dibson en nous y envoyant. Et cela permet, chemin faisant, de détailler les agréments de la résidence Vallery, maintenant que celle-ci n’est plus dans la terrible confusion de la lumière méridienne, où tout brasille, où chaque pierre devient un miroir blessant.

L’habitation, trapue, carrée, solidement toiturée, largement ventilée, est du bon type colonial des pays à mousson.

Le jardin doit être un des articles du traité d’alliance Vallery-Dibson. Il est mi-parti. Le côté Dibson est tendu d’une verte pelouse, dont le plan sectionne, à dix pieds au-dessous de leur fourche ogivale, des troncs du gris le plus ruineux, agrémentés d’antiques perruques de lianes. Le côté Vallery est aménagé en façon de parterre à la française, où les tamariniers d’eau, taillés comme des marbres, jouent les ifs et les buis de Bourgogne, cependant que des fleurs communes mais de nuances vives, soucis, amarantes, cannas, lis du Japon, pervenches du Cap, brillent en corbeilles diaprées. Tout au fond, trois banyans projettent, dans la fluidité de l’air sans fond, des bras de poulpes gigantesques, et le ciment du jeu tient à l’aise dans leur ombre.

Les jeunes femmes qui sont là sont élégantes et gaies. Sont là aussi les papillons de bureau, empressés, voletant, gracieux, le gardénia ou l’hibiscus à la boutonnière. L’ensemble s’ingénie à un petit air de raout mondain, qui a sa bravoure ici, où la charge du climat sur les épaules sert facilement de prétexte à la veulerie.

Vigel fait quelques jeux. Il manque d’entraînement, mais ses drives sont de la bonne école. Et je note que, pour un homme de la brousse, son pantalon de flanelle blanche est le plus impeccablement passé au fer.

Je reprends contact avec mon ancienne rencontre saïgonnaise, M. Lanier.

—Quel dommage, me dit-il, que vous partiez si vite! Monsieur Vallery aurait certainement organisé une chasse à l’éléphant en votre honneur. Nous sommes ici dans une région exceptionnelle. Le Pyat, l’ancien seigneur de ces provinces, était grand amateur... Nous avons hérité d’une partie de ses équipages, sans avoir, hélas! le moyen de mobiliser, comme lui, dans les villages, deux ou trois mille rabatteurs. Le plus déplorable, c’est qu’au moment des migrations, les bêtes sont maintenant détournées vers le Siam... Vous n’avez jamais vu l’arrivée des éléphants au kraal du roi, à Bangkok? Cela vaut le voyage! Et là-haut, chassez-vous? Comment vivez-vous? Qu’y a-t-il au juste dans cette histoire de coolies déserteurs?

Je réponds. Je conte la légende du gong.

—Vous aurez évidemment un gros tintouin. Peut-être bien que quelques-uns d’entre nous seront forcés de monter là-haut!

Il prit l’air inquiet.

—Donnez-moi donc des renseignements sur la nourriture, l’état sanitaire... Est-ce qu’une femme...

Madame Lanier s’approche en riant, rose encore d’une partie gagnée.

—Là! Je parie que mon mari est en train de trembloter pour moi. Remarquez, monsieur, que jusqu’à présent, je n’ai jamais été malade, et que c’est moi qui l’ai déjà soigné trois fois!

Le soir venait, comme il vient là-bas! On regarde tout à coup le ciel, et on trouve qu’il est là. Les joueurs, n’y voyant plus, s’asseyaient, se groupaient autour des cocktails. Dans le ciel verdissant, au-dessus des banyans monstrueux, des pigeons passèrent. Une mélancolie entrait en moi, une mélancolie dont je ne peux appliquer l’analyse à des choses d’Europe... C’est la rétraction imperceptible, que j’ai notée dans la forêt. Les voix tombent dans le silence qui se creuse. Tout est lourd, tout tend à se coucher à terre, comme si c’était la lumière qui, une minute auparavant, allégeait tout, tenait tout en l’air, dans un hamac étincelant, et qui maintenant se retirant, ramassant ses mailles, s’en allait indifférente, laissant tout venir s’écraser...

Sur la rivière, un courant béni se leva, avec un bruit de feuilles froissées.

XII

De l’eau, des rives. Rives de marécage, de plaines de joncs, comme on dit ici, où nous frottons nos flancs à ce long peuple crissant et serré, où notre chaloupe hésite, cule, talonne, mène un train de sanglier dans sa bauge. Un repaire d’ichtyosaure à tout le moins! Mais il n’en sort que de temps en temps un serpenteau jaune et noir, tout pareil à une pile alternée de pions de dames, ou de petites tortues couleur de vase, se hissant laborieusement sur une souche flottante. Rives maigres et buissonneuses, bords de chemins creux emplis par l’inondation, et qui retiennent, suspendus sur le miroitement vertigineux, des nids aux pépiements éperdus. Lisière de la forêt noyée, archipels épanouis, clairières dormantes ceinturées de verdoyants coraux, heurtements sourds des tourbillons limoneux contre les pilotis des troncs. Rives soudain transportées d’un paysage de France, de gris et d’argent trempées par la brume matinale, vergers heureux aux ombres rondes, douces retraites, futaies au fond du parc, où vous invite, comme un castel, une blanche pagode aux toits pointus. Rive tout aussitôt cochinchinoise—bananier, bétel et le porc! Et cette couleur de goyave coupée, cette juteuse glaise de la berge d’où se décollent un, deux, trois sampans gavés de fruits et de poissons.

Il n’y a rien à faire à bord, qu’à subir le terrassement de la lumière. La continuité du jour se contracte, involutée tout entière autour de l’adoration de midi. Mais, le soir, le Dieu magnifiquement ouvre la fleur... Alors du ciel, plaqué de nacres richissimes, tombe et fait balle, rebondi contre la mousson du nord, un funambulesque oiseau bleu d’acier, tandis qu’à l’horizon du sud, les jonques errantes sur les canaux invisibles disséminent leurs voiles raides et carrées, processionnant, au ras des champs herbeux, en cortège honorifique de hautes bannières écarlates...

Nous échangeons peu de paroles avec Vigel. Des heures entières, allongé dans une chaise de toile, il a l’air de guetter, je ne sais quoi, les yeux mi-clos. Puis brusquement, avec un rire comme électrique, il jaillit, de cette immobilité féline, et va boire et jouer bruyamment aux cartes avec de médiocres passagers.

Il advint pourtant qu’un soir, stoppés à l’appontement d’une halte, nous surprîmes à côté de nous, dans une barque mince comme une pirogue, un étrange musicien. C’était un vieux Chinois qui se jouait à lui-même, sur un instrument difficile à classer, des airs d’une douceur prolongée et bizarre. En les entendant, Vigel dressa l’oreille. Le vieux jouait avec une mine étonnamment expressive pour un être de sa race, on ne sait quelle face quiète, attristée et risible de Bouddha qui aurait eu des malheurs conjugaux. Sans dire gare, Vigel bondit dans sa barque, lui jeta une piastre et remonta avec l’instrument. Celui-ci était une sorte de banjo de clown, sorti d’une noix de coco et d’une tige de canne à sucre. Un coquillage faisait office de chevalet, et l’archet pendait aux cordes, engagé sous elles, à la mode du pays.

Le poker eut tort, ce soir-là; et longtemps, dans la nuit, j’écoutai Vigel s’essayant à retrouver la mélopée de l’artiste céleste, du vieux Bouddha cocu, qui nous avait regardés partir avec une grimace aussi intranscriptible que sa musique. Le cinquième jour, le Fleuve nous prit dans son courant.

A qui n’a pas, une fois dans sa vie, mensuré le boyau à quelqu’un de ces gros serpents jaunes, comme disait Lully, notre homme du Hoang-ho, à qui n’a pas débridé, d’un bon tranchant de proue, l’engorgement d’une de ces monstrueuses veines sectionnées, à qui n’a jamais computé la molle et formidable pulsation de l’élément fluide, en élan vers son cœur océanique, à celui-là, je pense, reste étrangère la plus émouvante figuration des Commencements.

Car le Fleuve n’apparaît point comme le collecteur des eaux de la nue, le condenseur des vapeurs promenées en fantômes familiers. Mais c’est ici l’épanchement originel du sein, le ruissellement primordial au long des flancs mouillés du monde à l’instant soulevé de son bain de boue!

Si près des bouches, le mécanisme des sources est aboli; oubliée l’indéfinie filiation des drains, l’obstination de la myriade infinitésimale qui, goutte à goutte, globule à globule, a nourri le tronc. C’est pourquoi celui-ci est le Grand, le Père, le Nourricier, déversant généreusement son inépuisable substance, principe immédiat de toute force, de toute fécondité. Et certes il serait beau d’accepter religieusement la cadence et la plénitude, d’obéir à la pente, avec une lenteur majestueuse et rituelle, comme le Fils du Ciel aux dalles sans joints de l’escalier sans marches; et je voudrais oublier le bruit sacrilège de l’hélice, qui triple notre vitesse et précipite notre chute.

Le soleil monte. Voici que, du limoneux breuvage, une ivresse sans seconde m’atteint et m’étourdit. Penché sur les eaux, mieux initié, maintenant, Père, je te blasphème. Je te blasphème, en éclatant d’un rire qui tournoie... Tu n’es pas. O nourricier, tu n’es pas. L’Être aux replis gras et doux comme de la chair n’est pas. Ceci existe seulement: ce qui n’a pas de nom, ce qui n’a pas de forme et qui s’écoule... Entre les berges infrangibles, voici le vomitoire même de la vie. Et moi n’irai-je pas me résorber dans la fluidité torrentielle, ne saurai-je participer, dans la dilution de moi-même, à l’intarissable fluxion, refuserai-je de me livrer au grand bras visqueux que la libration de l’abîme, le rythme du cœur sans fond, gonfle et détend sournoisement?

Midi. Quelque chose a passé sur les eaux, quelque chose de splendide et de funèbre. Quelque chose a fait les verdures des berges pareilles à des murailles de pierre noire, à des panneaux d’airain. Et le Fleuve est pareil à la face d’un roi, rongée par une lèpre d’argent. Mais moi, soudain libéré d’un charme, je ne vois plus... Je ne vois plus la vision essentielle, l’énorme continuité glissante et rectiligne... Devant mes yeux tout est tournoiement, remous, dislocation dans l’innommable cohue tourbeuse.

Et quand, du quai de Mytho, percevant déjà le sifflement du train qui nous transbordera vers Saïgon, je me retourne pour l’adieu, la dernière image du Fleuve qui s’offre à moi, c’est, à la rive, cocotiers, lataniers, aréquiers, tout un cortège baroque de nécromants, toute une armée de grotesques, aux panaches déséquilibrés, et, doublant leur bousculade dérisoire, là-bas en fuite vers on ne sait où, la jaune, morne, plate, irrésistible Déroute!

XIII

Le bruit des coups de feu pour les couleurs, à bord des torpilleurs mouillés en rivière, entra, crépitant, par ma fenêtre ouverte, tandis que je défaisais mes cantines. La fraîcheur du matin était sensible encore, et le bleu du ciel à peine brouillé, autant du moins qu’il m’était permis d’en juger par le pan visible à l’aplomb de la rue Catinat. En dessous j’entendais, depuis une heure, des roulements de pousse-pousse et des appels criards de vendeurs ambulants.

On frappa à ma porte, et je vis entrer Henry Vigel, équipé d’un «blanc» fashionable et d’un casque neuf, du modèle Hong-kong, enturbanné de soie turquoise.

—Vous allez déjà vous présenter à Vanelli?

—Au diable le Vanelli pour aujourd’hui! Je viens vous demander, au contraire, de vous y rendre d’abord sans moi. Vous lui raconterez ce que vous voudrez, s’il fait allusion à ma personne; par exemple, qu’un accès de fièvre m’a croché.

—N’est-il pas à l’hôtel par hasard, lui aussi?

—Je me suis assuré que non. D’ailleurs quel agrément y trouverait-il, alors que son yacht est embossé, en pleine rivière, à ramasser la mousson par tous les sabords? Tourange, je serai franc avec vous. Je ne veux pas le voir avant de m’être «recoupé» par ici, où j’ai quelques bons amis, avant de m’être édifié sur les dessous de ce marécageux kilomètre 83. Et j’irai jusqu’au bout de la franchise. Je suppose, comme nous l’a expliqué le père Vallery, qu’il nous offrira, à l’un les coolies, à l’autre le ciment, comme première occupation. Je tiendrais à avoir le ciment.

Je souris. Vigel, sans se fâcher, hocha la tête.

—Non, ce n’est pas pour le «bakschisch»... mais l’affaire du ciment me paraît durable, et moi je veux rester à Saïgon quelque temps, si possible. J’ai des amis à voir, je viens de vous le dire—si vous le désirez, je vous ferai nouer relations avec eux. Et puis, ma foi, après des mois de noce arborescente, comme je viens de m’en payer dans la forêt—il se mit à rire, de ce rire bas de pitre qu’il affectait d’avoir aux lèvres quelquefois—sainte nature! je crois que respirer un peu l’air de la ville me sera salutaire!... Ah! un dernier tuyau! avant d’accoster le steamer Vanelli, regardez donc si les sabords en sont garnis de fleurs; si oui, c’est signe qu’Elle est à bord.

—Qui, elle?

—Elsa de Faulwitz, son enfant chérie. Il a, pour elle, fait installer sur le Lotus blanc un vrai jardin botanique, sans parler des serres, édifice provisoirement hors de saison. Enfin, si elle est à bord, regardez-la posément, avec admiration et prudence, comme il sied de regarder une belle panthère de Java, et tâchez de tenir votre petit cœur hors de la portée de ses griffes.

Je ris, non sans quelque impertinence, et lui tendant mon étui à cigarettes:

—Ho, ho! Vigel! Est-ce que d’aventure votre petit cœur, à vous, aurait été peu ou prou balafré?

Mais il se déroba aux confidences, et, deux minutes plus tard, me penchant par la fenêtre, je le vis qui hélait un pousse et se faisait emmener dans la direction du Plateau.

J’attendis que le mouvement général eût raisonnablement grossi dans la rue Catinat, pour descendre, de mon côté, vers les quais.

Au milieu d’une grande tache vineuse de la rivière, un yacht de fort tonnage renflait sa carène blanche, barrée et ocellée de cuivre.

Deux mâts, fins et couchés comme des cornes de springbok, élançaient assez heureusement les hauts, corrigeant ce qu’il y avait d’un peu lourd dans les lignes de la coque. A l’un d’eux s’éployait le pavillon du propriétaire, un carré rose aux angles verts. Je ne doutai point que ce fût là le Lotus blanc, objet de ma recherche, et m’y fis conduire tout aussitôt par un sampanier.

En approchant de la coupée, je pus m’assurer que des caisses et des pots de porcelaine, emplis d’arbustes et de fleurs éclatantes, décoraient les sabords et partie du bordage, faisant courir, autour du navire, comme une ample bande de broderie annamite. Je remis ma carte au matelot chinois que je trouvai en haut de l’échelle, et quelques minutes après j’étais introduit auprès du Vanelli.

Le maître du Siam-Cambodge m’apparut d’abord comme un homme de taille moyenne au teint cireux, à la barbe et aux cheveux blancs, qui se tenait ramassé sur lui-même, derrière un bureau, dans un de ces fauteuils pivotants comme en possèdent tous les carrés de paquebot. Il resta dans cette position inerte trois ou quatre secondes après mon entrée, laissant traîner sur moi les regards de deux yeux mornes. Puis soudain il se leva et vint à moi, la main tendue. Du même coup, sa physionomie s’était instantanément modifiée, comme si, par la détente d’un mécanisme, tous les traits venaient d’en être remontés en bonne place. Et au lieu de cet effondrement de glaise mal armaturée tout à l’heure entrevu, j’avais maintenant sous les yeux je ne sais quoi d’aigu, de fin, décelant de l’élégance dans la ruse et de la domination dans la matoiserie, vrai museau de kitsouné japonais.

—Avez-vous fait bon voyage, ainsi que votre camarade, monsieur Vigel?

Sa voix était de timbre agréable, un tantinet zézayante. J’entamai le petit discours que j’avais préparé relativement à l’indisposition de mon collègue. Mais il m’interrompit d’un air bonhomme:

—Oh! Que monsieur Vigel ne se dérange pas. Mais venez donc dîner tous les deux demain à bord. Nous causerons tranquillement entre café et cigares, des choses de là-bas.

Ah çà! le «patron» considère-t-il que nous sommes venus à Saïgon en voyage d’agrément? Ignorerait-il, par hasard, l’état réel, des «choses de là-bas»? Comme, après tout, je n’ai pas mission particulière de l’en instruire, je me contente de m’incliner et d’accepter, d’une formule polie, son invitation. Mais il lit, sans doute, dans mon attitude quelque chose de mon sentiment, car il reprend, toujours riant:

—A vrai dire, vous avez de la chance! On vous avait expédiés pour répondre à mes ordres, car j’avais de la très grosse besogne à distribuer et j’avais demandé deux hommes de confiance—il répète «de confiance», et semble attendre une protestation empressée; je la juge superflue; il continue—et voilà que la besogne s’est faite, pour ainsi dire, toute seule.

—Monsieur Vallery, dis-je, nous avait en effet parlé d’un recrutement de coolies et d’une affaire de ciments.

—Précisément. Mais les coolies viendront directement de Chine avec leurs cadres, et la Société des Ciments a complété sur place son personnel ingénieur. Ainsi votre petit voyage devient presque un congé. Considérez-le, ma foi, comme tel. Dans une quinzaine de jours le passage des premiers coolies vous donnera quelques occupations, nous en reparlerons d’ici là. Monsieur Vigel, de son côté, devra surveiller la réception de nos ciments. Connaissez-vous la prise des chaux dans les limons? Elle donne lieu à bien des mécomptes... En attendant, je vous le répète, considérez-vous ici comme en congé.

Assez surpris de cette aubaine, je quittai le roof. En regagnant l’échelle, j’aperçus une forme féminine, debout sous l’ombre de la tente et appuyée au bastingage tribord, face à la rive inhabitée. Elle se retourna vers l’intérieur du navire, et je me trouvai passer ainsi à deux mètres de son visage. Je supposai que c’était Elsa. Je notai sa carnation de brune, aux reflets de soie, et la singulière teinte orange du fard de ses lèvres. Je m’inclinai pour la saluer, et elle me répondit, par un tout petit mouvement de tête, sans perdre la pose.

Au moment où mon sampan s’éloignait par l’arrière, je relevai les regards dans sa direction. Mais le reflet de la surface des eaux dansait sur la poupe avec un si capricieux miroitement que je dus baisser les paupières.

Je retrouvai Vigel à déjeuner dans le hall de l’hôtel. Je lui transmis l’invitation de Vanelli, qui lui fit d’abord froncer les sourcils. Mais quand j’eus terminé mon récit, il ricana:

—Par notre sainte mère l’Église! Le patron a des compères en Chine, des compères de toutes les robes! Il est probable qu’à côté du bétail ordinaire livré par A-phat ou autres, nous allons voir apparaître des chrétientés, en délicatesse avec l’autorité mandarinale, et transportées tout entières, avec croix et bagages et, bien entendu, le pasteur! Il y a longtemps que les Jésuites rêvent de donner le coup du lapin à ces pauvres «padres» des missions portugaises, minables héritiers des grands Scribes du qhoc-ngù[H]... Belle occasion de s’introduire dans la place!

Je l’arrêtai un peu sèchement. Je me rappelai l’air de Lully lui coupant, sous les doigts, les premiers accords de «Rédemption.»

—Non, mon cher Vigel, pas là-dessus! Sur les péripéties de l’emprunt du Siam-Cambodge, vous racontez des choses intéressantes, en somme, quoique vaines. Mais il y a tel et tel sujet sur lequel—rappelez-vous vos paroles si justes de Battambang—on vous a insuffisamment renseigné à l’école.

Il me regarda, légèrement démonté.

—Quel drôle de corps vous faites! dit-il enfin avec un petit haussement d’épaules; vous êtes toujours d’humeur tranquille et, par moments, vous me faites l’effet d’une torpille dormante. Vous êtes bon camarade, vous n’êtes pas «mon» camarade. Êtes-vous au-dessus ou au loin, ou à côté?... Pourtant, jusqu’ici, vous vous êtes montré gentil pour moi...

Je laissai le servant chinois installer entre nous les condiments d’un curry dont eût rêvé madame Vallery.

—Vigel, dis-je, rompant alors le petit silence de cet intermède culinaire, c’est une profession de foi que vous me demandez? Soit. Je serai franc avec vous, comme vous l’avez été avec moi. J’admets que je suis, en somme, un gentil camarade... Mais ne me demandez pas plus. Vous ouvrez ma porte, vous la fermez, vous êtes chez moi; il y a des mouches et du soleil qui en font autant... Il y a un petit jekko qui trotte au plafond de ma chambre... Rappelez-vous encore vos propres paroles de la forêt: «Ah! la vie, Tourange!» Eh bien, je vis, et ma vie est à moi. Je ne sais si vous me saisissez bien. Égoïste, je ne crois pas... Mais je suis dans ma vie comme un enfant au milieu de jouets merveilleux, quelques-uns mécaniques et compliqués, un chemin de fer, par exemple... Et je voudrais dire merci, et je ne sais à qui, mais à coup sûr pas aux mouches, pas au soleil, ni au petit jekko, ni à Henry Vigel, ni à Mureiro Vanelli... Et ce nonobstant—achevai-je avec mon sourire le plus cordial—je pense que je puis faire très bon ménage avec chacun de ces seigneurs.

Vigel avait suivi, avec une application visible, le fil un peu déroutant de ma pensée. Aux derniers mots, son front se rasséréna.

—Alors, me dit-il, sans relever autrement l’ensemble de mon discours, peut-être accepteriez-vous une combinaison que je n’osais plus vous proposer. Tenez-vous à rester à l’hôtel, tout un grand mois? Non, c’est odieux, n’est-ce pas? Mais à deux, dans cette ville—le plan des cagnas[I] s’y prête—on peut s’installer confortablement, économiquement... et chacun restant propriétaire de sa vie, comme vous dites.

—N’est-ce pas bien du tracas?

—Pas le moins du monde. Maison, mobilier, boyerie, voire voiture et poney, si vous voulez me donner carte blanche, demain nous aurons tout cela, et nous déjeunerons chez nous. J’ai déjà jeté quelques coups d’œil, en passant, sur les cagnas disponibles dans les nouveaux quartiers.

—Affaire entendue; mais je vous laisse vous débrouiller pour la location et l’emménagement.

Il parut tout heureux de mon acceptation.

—La dépense, me confia-t-il sincèrement, eût été un peu forte pour moi tout seul... Allons, je vais, dès la sieste, courir les marchands chinois.

Effectivement le café pris, il sauta dans un chée[J], et disparut presque aussitôt dans la fulguration méridienne qui frappait la rue.

XIV

Le lendemain matin, vers onze heures, comme j’achetais des cigares à l’échoppe d’un Malabare, en face de l’hôtel, quelqu’un glissa son bras sous le mien. C’était Vigel.

—Venez déjeuner chez nous, me dit-il.

Je m’installai dans un pousse-pousse, et fis signe à mon tireur de suivre le casque au turban turquoise. Nous dépassâmes la cathédrale, le boulevard Norodom, et continuâmes de rouler sous les voûtes ombragées du Plateau.

Le Plateau, c’est l’orgueil de la cité saïgonnaise et l’essentiel de sa physionomie. Un exhaussement moyen de douze mètres environ, au-dessus du niveau de la rivière, l’offre si opportunément à la mousson, que, dans un paysage aux horizons de radeau, l’appellation en paraît à peine hyperbolique. Sur le Plateau, point de laideurs indigènes, point d’échoppes, point de négoce, l’ordonnance soignée et le luxe végétal d’un beau jardin de maître, du jardin des maîtres! Ici sont les demeures des blancs.

Nos pousses nous déposèrent contre la véranda de l’une d’elles.

—Voilà, me dit Vigel. Je crois que c’est à peu près la maison type pour des hôtes de passage comme nous, en un pays où la question des tentures, tapis et poêles est hygiéniquement simplifiée.

Je pénètre dans la maison type.

Trois galeries parallèles accolées, trois couloirs ouverts de bout en bout à la bienfaisante mousson. Chaque couloir latéral fait, pour l’un de nous, chambre et salle de bain. Celui du centre est zone indivise: salon, salle à manger, auxquels l’encadrement d’une baie sert de démarcation. Partout, sous les pieds, des carreaux de céramique bleue et jaune, et des nattes peintes. Aux murs, de rudimentaires fresques au pochoir, où se répètent indéfiniment des lunes de fleurs ou de dragons, telles qu’au tissu d’un vieux brocart chinois.

Dans le salon, du rotin: chaises, tables, étagères, fauteuils, canapés,—rotin et coussins. Coussins de mousselines françaises, de broderies tonkinoises, de dentelles indiennes, ajourées sur des soies pâlies, où je salue l’élégante féminité des aises de Vigel. Sur les soubassements des pilastres de la baie, de grands vases vernissés, en poterie de Cay-may, au col desquels gonflent d’énormes bouquets de ces feuillages rouges, dont j’ai pu tout à l’heure apercevoir dans le jardin, contre les cactus de l’enceinte, les massifs nourriciers. Dans la salle à manger, le buffet en bois de saô—modèle chinois, adorné, comme il sied, de deux chauves-souris. Sur ses tablettes, brillent les cristaux, et le métal du seau à glace et de l’appareil à cocktails. La table est dressée et, à notre approche, un pankah, qui pend au-dessus d’elle, se met en mouvement sous la traction d’une corde silencieuse. M’approchant de la fenêtre, j’examine, à travers les lames des persiennes, le moteur humain attaché à l’autre bout de la corde. Ses dimensions sont celles d’une bouteille, mais, par la sévérité d’expression, il s’égale à un géant de pagode. Le point d’attache de la corde est à son orteil.

Cependant un boy, culotté de soie noire, la ceinture verte au ventre, le foulard cochenille au chignon, se tient prêt à nous servir.

Je demande à Vigel des renseignements sur notre future domesticité.

—Ceci est mon boy. Le vôtre est identique; ils alternent pour le service de table. Le bèb[K] est là-bas, devant ses fourneaux; c’est un personnage distingué qui fume l’opium et méprise tous travaux manuels n’intéressant pas la nutrition. Il est donc inutile de lui en demander. Il y a le saïs—Vigel indique, du plat de sa main, une hauteur de quatre-vingts centimètres au dessus du sol—qui a charge du cheval et de la voiture, et enfin le gnô—la main de Vigel s’abaisse à trente centimètres—que vous venez de saisir dans l’exercice de ses fonctions.

—Je ne vous interroge pas sur les références, dis-je avec un sourire.

—Mais si, mais si, elles sont excellentes. J’ai vu le boy d’un de mes amis à trois heures. J’ai dit les prix. A cinq heures, cet honorable intermédiaire est venu, en costume de cérémonie, me faire chim-chim et me déclarer que son frère numéro deux ferait cuisinier, ses frères numéros trois et quatre, boys, son fils adoptif, saïs, et le fils de son frère, gnô-pankah[L]. Je n’insiste pas sur l’interprétation de ces liens de famille, car je sais que vous détestez toutes ces histoires d’indigènes... A table donc!

Au café, servi dans de la porcelaine de Limoges, je reviens à rendre hommage aux aptitudes de Vigel comme aménageur de home, et à le féliciter de son éclectique entente des ressources de la place. Mais il refuse mes louanges.

—Oh! ici, avec la salle des ventes et quatre adresses de bonnes «firmes»—deux européennes et deux chinoises—n’importe qui peut en faire autant... est bien forcé d’en faire autant.

Il secoue la tête.

—Drôle de ville tout de même! On arrive, on part; on part, on arrive, et l’hôpital comme régulateur du mouvement!... Aimez-vous la partenza, Tourange, les embarcadères, les cheminées à bandes peintes, et les fanaux, le soir, sur l’eau grasse, les feux verts et rouges, couleur de berlingots?... Mais Saïgon est à part. Tenez, je vous ferai connaître le patron de mon boy recruteur. Avez-vous ouï parler de cette dame dont la beauté se flattait d’incarner celle de Venise? Eh bien, monsieur de Sibaldi, c’est un peu pour moi le spectre, en peau et os, de Saïgon.

Vigel allume un cigare et se dirige vers sa chambre.

—Allons, bonne première sieste chez nous! Si vous désirez, au réveil, user de notre équipage, il est à sa place, à côté de la cuisine. Le poney est de la région de Kam-Pot, et le tilbury caoutchouté de neuf. Roulez où le cœur vous en dira; mais n’oubliez pas que nous dînons à huit heures à bord du Lotus vanellien, et que la tenue est en smoking blanc et pantalon de drap. D’ailleurs, bien que le vieux ait fait mine de nous inviter au pot-au-feu familial, tenez pour certain qu’il y aura à table toute une panerée de «grosses légumes». Le patron n’est pas homme à oublier, dans les délices de sa villégiature fluviale, son premier devoir, qui est de rentrer, d’abord, dans ses frais de charbon.

XV

Les prévisions de Vigel étaient exactes. Le baron Vanelli recevait à sa table, ce soir-là—une longue table ovale surchargée de buissons de roses et de tout un trésor d’argenterie—une dizaine au moins d’invités de marque.

De la place assignée à ma modeste personnalité—un des bouts de l’ovale—j’examine à loisir la couronne des têtes. La plus vilaine est certainement sur les épaules pointues du représentant des Services Judiciaires de la colonie. La bêtise et l’arrogance du «bandar log[M]» transsude de cette peau couleur de nicotine, où les yeux clairs, au fond des orbites creuses, ont, sous les paupières roses et plissées, de quoi faire peur aux petits enfants. On donne ce vieux singe fourré comme un des premiers actionnaires de l’affaire des ciments.

Le directeur des ciments est là aussi. C’est un gros, soufflé en cuir blanc, impotence glabre d’éléphant sacré. Son petit œil fin de pachyderme luit derrière un binocle, que la sueur rabat sur son nez. Une bouteille de Vichy est devant lui. C’est la seule boisson qu’il se permette en dehors de ses quatre absinthes quotidiennes; et ce régime l’a mis en état, jure-t-il, de battre le record de la durée de séjour dans la colonie. Il y a quatorze ans, en effet, qu’il n’a pas quitté les bords du Donaï, où sa fortune a connu les hauts et les bas les plus chanceux.

La majorité des convives est visiblement impressionnée, moins par le faste que par le prestige attaché à la puissance de son hôte. Mal à l’aise, les uns exagèrent la familiarité, les autres la raideur. Mon voisin, petit secrétaire, rouge et rouquin, en je ne sais quel cabinet local, répond à mes tentatives d’entrée en conversation, comme si j’étais spécialement délégué par tout le Siam-Cambodge à l’assaut de son incorruptibilité.

Vanelli, par contre, joue l’amphitryon bon enfant, lance avec une verve toulousaine, comme des souvenirs de joyeuse jeunesse, des histoires de sac et de corde, toute une chronique sous le manteau de cette bohème coloniale, dont maint seigneur de l’auditoire n’est pas encore bien sûr d’être évadé.

En face de lui, le Lieutenant-gouverneur sourit parfois, d’un air absent. Grand, mince, le front violemment modelé, la bouche fine, il est le seul à peu près, des invités du patron, qui fasse figure. On le dit mélancolique et lassé, errant comme un corps sans âme, dans ces beaux jardins de la rue Lagrandière. C’est un artiste, épris des vieilles choses du Tonkin. Il regrette son pays de fins lettrés, de mandarins de race, d’orfèvres aux doigts subtils... Il est perdu, écœuré, chez les barbares cochinchinois, les grossiers boutiquiers qui transportent à Cholon le mauvais genre de Singapore, ou, pis encore, les renégats à raie de tête pommadeuse, fils d’esclaves, voleurs de rizières, mignons du vainqueur, qui roulent, à grands coups de teuf-teuf, dans les rues pourpres de Saïgon.

Mais bientôt mes regards se posent sur sa voisine de gauche, Elsa de Faulwitz, à qui Mureiro, tout à l’heure, m’a brièvement présenté. Col et poignets radieux de pierreries, toute sa peau de brune se livre audacieusement aux reflets d’une soie verte, d’un vert d’émail, qu’un peu de broderie d’or retient à ses épaules.

Sous les sourcils noirs, les yeux, qui ne sont peut-être que marron très clair, en paraissent eux-mêmes d’un vert olive. De l’hérédité paternelle, elle tient quelque chose d’aigu, qui est partout et nulle part, dans la pointe des sourcils, dans la courbure du nez, dans la conicité de la main et aussi dans le jet des mouvements rapides. L’image qui s’impose à moi est celle d’une arme, d’une arme horriblement précieuse dans sa gaine de soie veloutée et ses incrustations... Je note le sourire qui joue, furtif, comme un reflet sur une lame... Et je pense qu’une telle arme est, après tout, aussi bien et mieux que le glaive du Brenn, faite pour être jetée dans les balances, dans les balances où se pèsent les rançons des vaincus!

Il me semble que les hommes qui sont là, rosés tout à coup par l’effort des nourritures, ne recueillent pas, comme il le faut, l’admiration que je lui décerne. Ils la contemplent avec des yeux enflés d’une convoitise cupide, une basse fascination de gens qui voleraient l’épée de Charlemagne pour en brocanter les joyaux... Seul, le père arrête de temps en temps ses regards sur elle, la fleur étincelante de son sang; et chaque fois la physionomie du vieux kitsouné se transforme de noble orgueil.

Cependant Vigel, placé en face de moi, ne pouvait ni voir Elsa, ni lui parler; mais je sentais qu’il observait, à la dérobée, mon propre visage et qu’imperceptiblement il fronçait les sourcils.

Après le dîner, le café fut servi sur le pont; et, après le premier cigare, j’échangeai quelques mots avec Vanelli. Affabilité, puis tout de suite, affaires. Avec une netteté concise, il me donne ses instructions relativement aux prochaines arrivées de coolies, et m’invite à m’aboucher à cet effet avec un Chinois nommé A-phat, dont je trouverai la demeure sur les bords de l’arroyo de Cholon.

Comme nous nous séparions, sa fille vint vers moi. Elle venait de s’isoler en un long aparté avec Vigel, et se rapprochait en riant.

—Voyons, monsieur de Tourange, fit-elle, le menton levé, les mains derrière le dos, n’est-ce pas que j’ai raison contre votre ami?

—Oh! certainement, madame.

—Savez-vous ce que je lui soutiens? Je lui soutiens que c’est lâche, de la part d’un homme, de vouloir se servir de l’amour comme d’une force. L’amour, c’est notre force à nous, les femmes... Nous n’en avons pas d’autre... Vous, vous avez vos calculs, votre sagesse, vos poings... Non, ce ne serait pas juste... Nous, nous n’avons que cela... songez!

Vigel essaya de protester:

—Mais je n’ai pas dit le contraire! J’ai dit que...

—Taisez-vous, mon cher, laissez parler monsieur de Tourange. Je suis sûr qu’il a raison. Car c’est une force d’homme, lui; je vois ses mains et ses épaules... mais vous, qu’est-ce que vous êtes, avec ces épaules de chat et ces poignets de fille!...—elle regarda les poignets de Vigel avec une moue de dédain.—On aurait envie de les donner à casser pour savoir leur résistance exacte, de les voir à l’étau... pas toujours à se dérober!

—Pris à l’étau! ricane-t-il; pourquoi pas dans une bonne paire de menottes?

—Bah! fis-je à mon tour. Une bonne paire de menottes, ce n’est pas une mauvaise image de l’emploi de cette force de l’amour, dont il était, je crois, question. Et, de même que le policeman attache son propre poignet, pour mieux tenir sa capture, la femme aussi s’attache, en amour, l’autre petit bout de la chaîne. Mais je suis tout à fait de l’avis de madame de Faulwitz: ce n’est pas dans l’ordre que ce soit le prisonnier qui emmène le policeman.

Elle se mit à rire:

—Très bien, bravo, monsieur de Tourange!

Et, se retournant vers Vigel:

—Allons, hop! Henry, tendez les mains.

Et, sans aucune gêne, elle les prit dans les siennes, et entraîna Vigel vers l’avant obscur du yacht.

Je me rapprochai du groupe des fumeurs. L’atmosphère était chaude, moite. Les cols et les plastrons s’amollissaient. On percevait sur les faces, en dépit de l’excitation passagère des alcools, une sorte d’accablement hébété. La voix du gouverneur prophétisait, un peu morne, de l’avenir de la colonie, de la culture des hévéas à caoutchouc, du développement des quais... Puis les banalités courantes, récriminations sur le service des boys, cours de la piastre, pronostics de la saison théâtrale... Quelqu’un se mit à parler, avec un enthousiasme hors de propos, comme un marin de la mer, de la grande rizière de l’ouest, la rizière au temps du jeune riz, blonde, verte, frissonnante, où les buffles affleurent comme des écueils gris, refuges à de blanches formes d’oiseaux.

Qui l’écoutait? La nuit était sur tous comme un voile noir. Tous instinctivement regardaient vers l’avant, les yeux cupides, maintenant atterrés, comme devant un entre-bâillement d’écrin vide, de cet écrin vide et sombre qu’était toute la nuit, autour d’eux, depuis qu’on avait retiré la chose étincelante...

 

Quand, à quai, nous remontâmes en pousse-pousse, Vigel me dit seulement:

—Une jolie image que vous avez trouvée là! Les menottes!

Il souffla la fumée de son reina victoria et, d’une indication de sa canne, mit son tireur à hauteur du mien.

—Oui, on se ferait volontiers criminel, devant des femmes d’un certain prix... n’est-ce pas, Tourange? Le travail, quel misérable outil, c’est elle-même qui le dit, le travail, notre pauvre travail d’homme, que vous admirez tant!... Criminel, oui, mais pas tout de même comme elles l’imaginent!

Je compris sans peine que l’amour commençait à mettre du désordre dans sa pensée, et, jugeant inopportun de nourrir de mes discours sa frénésie naissante, je gardai le silence. Ce que voyant, il se renfonça dans les coussins du chée, et s’abandonna, bouche close, au secouement mou de l’homme aux pieds de chiffons.

Mais quand nos véhicules arrivèrent à hauteur de notre jardin, dont l’ampoule électrique de la véranda verdissait, clair comme jade, les ténébreux feuillages, tandis que mon tireur mettait les brancards à terre, lui, fit signe au sien de rester en position de course.

Je lui demandai, un peu surpris:

—Vous ne rentrez pas tout de suite?

—Ma foi, non, dit-il d’un air fantasque, la nuit est belle, et je ne déteste pas me promener dans les rues, à cette heure de vampire, quand j’ai un bon traîneur comme celui-ci. Et puis, sa voix changea, et puis non, Tourange, j’aime autant vous le dire tout de suite. Ma vie sera un peu décousue, ces jours-ci. Ne m’attendez pas trop à l’heure des repas, et excusez-moi de me servir de la voiture plus souvent qu’à mon tour. Je ne voudrais pas avoir l’air de vous lâcher, mon vieux, mais... je n’ai pas besoin de vous en dire davantage, n’est-ce pas? Seulement je vais faire une chose, je vais vous présenter à monsieur de Sibaldi. Si vous avez besoin d’un bon cicerone pour quoi que ce soit, c’est l’homme qu’il vous faut. Je vous ai déjà parlé de lui. Voyons, comptez-vous aller faire un tour au bal de la Mairie, jeudi prochain?

Au vrai, je n’y comptais point. Je n’avais guère été tenté par la lecture de ces affiches où la municipalité saïgonnaise annonçait à la population européenne de la cité qu’elle serait chez elle, en son Hôtel de Ville, ce jeudi 2 octobre, à partir de dix heures du soir. En dépit du «nota bene» restrictif sur la tenue obligatoire—smoking pour les hommes, toilette de soirée décolletée pour les dames—je gardais de la méfiance, j’appréhendais, sous couleur d’«Européens», maint cortège de faces brunies sur bien d’autres rivages que ceux qu’arrose le Gulf-Stream, et restais froid, d’avance, à la séduction des vierges coloniales, trempées dans des mousselines d’un blanc outrageux.

Mais Vigel protesta contre ces préventions.

—Allez-y toujours. Il y aura, au moins, les illuminations. Pour voir des lampes et des lanternes, sous le bleu du ciel tropical, qui ne sortirait de sa véranda! Et puis, croyez-moi, les gens d’ici sont comme ceux de partout. Ils valent beaucoup mieux que ce qu’ils vous montrent avec complaisance d’eux-mêmes... Vous avez, en France, visité des musées de province. Le gardien n’est-il pas acharné à vous faire miroiter les horreurs, qu’il appelle «ses trésors célèbres?» C’est à vous de savoir dénicher les joyaux valables, la pure patine... Pour Saïgon, monsieur de Sibaldi vous y aidera. Ainsi, c’est entendu, à jeudi. Encore mille excuses, vieux!

Et il s’enfonça sous la voûte des tamariniers, que jaunissaient, de loin en loin, de faibles lampes électriques.

Je franchis la porte du jardin.

Vigel avait raison, la nuit était belle—belle et douce. Un peu de mousson y traînait, à pans de velours. Au-dessus des arbres, j’apercevais des grappes d’étoiles qui avaient l’air de venir s’écraser sur la Cochinchine tiède.