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Le kilomètre 83 cover

Le kilomètre 83

Chapter 23: XXI
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About This Book

An engineer assigned to a railway in Siam–Haut-Cambodge observes the small, improvised society that forms around the line and centers his memory on An-hoan, called Antoine, a once-celebrated stone carver reduced to menial work who is rescued, redeems his craft by carving painted milestone tablets, then dies after completing one marker, leaving the kilometre 83 stone intentionally or accidentally blank. The narrative moves between precise camp scenes—meals, colleagues like Fagui and Georges Lully, the shock of Lacroix’s death—and reflective passages about labor, artistry, memory, and the uneasy intersections of colonial enterprise and local lives.

Ainsi, Herr Graf von Faulwitz, c’était vous l’Ennemi! c’était vous le reître à la barbe ronde et au gosier dur, le patron de Just Barnot, c’est vous qui devez des comptes à l’âme de monsieur Lacroix!

—Cela a été très difficile de faire changer ce qu’on avait d’abord décidé. Papa ne voulait pas. Il disait que le marais coûterait beaucoup de coolies. Mais il y avait d’autres considérations, et papa a fini par céder. On ne connaît pas mon mari, et comme c’est un homme d’une volonté dure!

C’est vrai. On connaît mal le comte de Faulwitz. Je le connais un peu mieux peut-être, depuis un tout petit incident de la cérémonie de mes adieux au Lotus blanc.

Je venais de baiser respectueusement la main de madame de Faulwitz et de lui souhaiter une heureuse traversée, jusqu’à Bangkok.

Elle avait ri—encore!

—J’ai un porte-bonheur pour la traversée. Regardez-le.

Prestement elle avait fait glisser le long de son poignet le bracelet noir, que je savais venu du lac à ma-kouis des monts Cardamomes.

Tandis que j’admirais avec politesse, M. de Faulwitz s’approcha de nous, très souriant.

—Quel triste bijou portez-vous là, chère amie?

La belle Elsa rougit imperceptiblement, puis, vite, recomposa son visage aigu de petit sphinx féminin et, me reprenant le bracelet, en fit chatoyer les transparences dans la lumière.

—C’est un cadeau, dit-elle, de l’air le plus délibéré du monde, et j’étais justement en train d’expliquer à monsieur de Tourange que la propriété de cet objet est de flotter, s’il tombe à l’eau, tant la pierre en est légère!

M. de Faulwitz souriait toujours.

—Certes, voilà qui est curieux!

Il s’appuya sur le bordage et, comme distraitement, déboutonna et releva un pan de la tente. La rivière apparut, étincelante et tourbeuse, et bousculée en tournoiements rapides.

M. de Faulwitz se retourna vers sa femme, et, du ton de la plus grande courtoisie:

—Faites donc l’expérience tout de suite, pria-t-il.

Les yeux verts et les yeux bleus se heurtèrent un instant, sourcils tendus.

—Ne craignez rien pour l’objet,—le gros Prussien de mari ne se départissait pas de son flegme courtois.—Puisqu’il flotte, Vulcan ira le chercher. Acht! Rasch! Da, Vulcan!

D’un bond, le chien-loup, assoupi sur un paquet de filins, avait sauté sur la large lisse du bastingage, où son maître, la main au collier, le maintenait ployé sur les jarrets. Les yeux bleus s’immobilisèrent à nouveau, froids, un tantinet railleurs.

Il y eut un tout petit flouc, comme d’une épluchure jetée au courant, et tout de suite l’énorme patapouf d’une bête poilue lancée à tour de bras sur le plancher du pont.

—Il est inutile d’infliger un mauvais bain à Vulcan. L’objet a coulé comme du plomb. On vous avait fait un conte, chère amie... Au revoir, monsieur de Tourange, n’oubliez pas que la chaloupe pour Battambang part après-demain matin, à huit heures, de Mytho.

Madame de Faulwitz avait baissé le front et serré les lèvres, et regardait la pointe de son soulier, qui battait un joint goudronné du tillac.

Et ce fut seulement au moment où je lâchais l’échelle de coupée pour enjamber le bordage de mon sampan, que le cristal d’une voix rieuse, qui semblait tinter d’un bout à l’autre du Lotus, vibra dans mon oreille:

—Au revoir, monsieur. Ne manquez pas de raconter à Henry ce qui est arrivé à son cadeau!

Je serai bon messager. Je rapporterai l’histoire du bracelet. J’y ajouterai même un petit reproche. Puisque, en tout état, le bracelet devait aller au fond, ce n’était vraiment pas la peine, mon vieil Henry, de faire tant de manières pour l’acheter en or.

XXI

Sitôt à quai, je jugeai convenable, en effet, de passer par l’hôpital, où j’avais laissé, la veille au soir, Vigel en posture satisfaisante quant à l’affaire de sa clavicule. Je croisai, près de la grille, M. de Sibaldi. Après une légère hésitation, il fit le mouvement de traverser la rue et nous nous abordâmes.

—Je viens de chez Vigel, me dit-il. Maintenant, il s’est endormi, et le médecin pense qu’il vaut mieux le laisser à son sommeil. Mais Henry m’a donné sa clef pour aller chercher quelques papiers chez lui... Vous ne voyez pas d’obstacle à ce que je m’y rende tout de suite?

Je lui répondis que le boy qui le connaissait, à coup sûr, lui donnerait toutes facilités, et nous nous quittâmes.

Par acquit de conscience, je me dirigeai vers le pavillon où était soigné Henry; mais l’accès de la chambre du blessé me fut, comme me l’avait fait entendre Sibaldi, refusé par ordre médical. Je regagnai donc à pied la maison où le boy me rendit compte de la perquisition du «vieux monsieur journalisse» arrivé en pousse-pousse et reparti de même.

Je me doutai, tout de suite, de l’objet de cette perquisition, quand je vis affiché, le lendemain matin, aux vitrines des librairies de la rue Catinat, un placard portant en capitales voyantes:

L’AUBE SAIGONNAISE

LES DESSOUS DU SIAM-CAMBODGE

Pour dix centimes, j’achetai la feuille et la parcourus tout en marchant. L’article de tête, non signé, tenait près de deux colonnes.

«Jusqu’ici le Siam-Cambodge avait étiré ses rails à travers les broussailles de la forêt indochinoise, tout ainsi qu’à travers celles de l’opinion publique,—vite et sans bruit. Mais il n’en est pas des chemins de fer comme des peuples: les plus heureux ne sont pas ceux qui n’ont pas d’histoires! Les dirigeants de cette mirifique entreprise le savent mieux que quiconque, ayant, comme il est constant, vieille expérience en ces matières.

»Que faut-il, en effet, pour qu’une affaire de travaux publics soit une bonne affaire... pour l’adjudicataire? Il faut des histoires! Il faut que les avant-projets officiels, dont les indications ont servi de base au marché, fourmillent de grosses erreurs. Il faut, pour un chemin de fer, qu’on trouve du granit au lieu de gravier, de la vase au lieu de sable, des montagnes au lieu de plaines, et des marécages au lieu de volcans! Alors la compagnie montre terriblement les dents, jure qu’on la ruine, menace de fermer ses chantiers... et tout se termine le mieux du monde par un petit accord d’arbitrage et un article additionnel au marché, où chacun trouve son compte: les experts, les camarades des experts,—ingénieurs ou futurs ingénieurs de la Compagnie—les actionnaires, et même, ô paradoxe, la Colonie! Car une fois voté, souscrit, encaissé l’emprunt d’indemnité à ce bon adjudicataire malheureux, on s’aperçoit, tout compte refait, qu’il y a encore eu erreur, mais cette fois dans le bon sens, et que finalement il reste quelques millions de piastres disponibles. Et quel est le gouverneur général qu’une telle miraculeuse aubaine, tombée du ciel métropolitain sur son budget, n’attendrirait jusqu’aux larmes!

»Pour le Siam-Cambodge, la traversée du marais de Chang-préah représente merveilleusement cet imprévu attendu de tous. Ah! vous allez voir ce qu’ils vont coûter de vies humaines, ce kilomètre 83 et ses adjacents—il est vrai que, des vies de coolies, nos financiers, grands metteurs en action de la morale civilisatrice, auraient pudeur à en exagérer le prix!—Vous allez voir surtout ce qu’il va coûter de tonnes de ciment!

»Mais c’est ici qu’éclate le génie de «combinazione» des expérimentés dirigeants—faut-il les nommer?—du S-Hl C. Grâce à eux on peut dire, en effet, que quand le ciment va, en Cochinchine, tout va... Nous ne saurons jamais quelles considérations économico-stratégiques ont amené la cour de Bangkok à établir le terminus de son tronçon juste en face de ce gouffre de limon, ni quels arguments diplomatiques ont pu faire abandonner, du côté français, le raisonnable tracé primitif. Mais ce que nous savons, c’est que, le jour même où cet abandon était agréé en haut lieu, étaient déposées, en l’étude de M. Lavize, notaire à Saïgon, les statuts de la Société des Ciments Cochinchinois, devenue, comme chacun sait, le fournisseur attitré de la Compagnie des Railways. Et ce que nous pouvons fournir à nos lecteurs, c’est la liste édifiante des actionnaires, souscripteurs d’actions privilégiées, de ladite Société.»

Suivaient une cinquantaine de noms, plus ou moins notables, en tête desquels je relevai celui du vieux singe fourré, aux pattes plus noires que les mouchetures de son hermine, convive de Vanelli, le jour de mon premier déjeuner au Lotus Blanc.

Je tenais encore le journal à la main, quand je pénétrai dans la chambre de Vigel. Il se mit à rire, du fond de son lit.

—Eh bien, comment trouvez-vous ma prose?

—C’est vous qui avez rédigé ces deux colonnes?

—C’est moi.

—Ah!

Je ne manifestai rien de plus et continuai, de l’air le plus naturel:

—Je vous annonce, Henry, que je repars demain pour là-haut: ordre du patron! Au cas où vous auriez besoin de piastres, j’ai signé un petit papier à votre crédit... Que dit la Faculté, pour votre clavicule?

—Elle dit qu’il faut un mois. Dans cinq semaines, j’espère être des vôtres... Merci pour le papier.

Il ferma les yeux, les rouvrit, m’observa entre les cils, et reprit, la voix hésitante:

—Vous me blâmez, pour l’article?

—Moi, pas du tout, je vous le jure. Mais ces choses-là ne m’intéressent pas.

Il plissa le front comme un homme qui cherche à comprendre.

—Vous savez, dit-il, tout ce que j’ai mis dans l’article, liste comprise, c’est la vérité... Ce n’est pas ma faute, si la vérité n’est pas belle!

—Possible, Vigel! Mais comprenez ce que j’entends par: «Cela ne m’intéresse pas!» Je ne suis pas un naïf. Quand vous me dites: «Toute la Cochinchine est à fond de boue», je réponds: «Ce qui m’intéresse, c’est que, dans cette boue, on ait pu tout de même couler des piliers assez durs pour porter des ponts!» Quand vous me dites: «Les Vanelli et consorts sont des forbans et des fourbes», je réplique: «J’admire, moi, que ce ne soient pas seulement la cupidité, l’orgueil, la luxure, mais encore l’intelligence, la hardiesse, la domination, qui fassent glu pour prendre ces rapaces à leurs propres œuvres!»

Vigel me regardait avec des yeux attentifs, où perçait peut-être la satisfaction de surprendre, dans sa franche expansion, une pensée jusqu’alors tenue secrète. Quand j’eus fini de parler, il porta sa main libre à son front, et s’en fit visière une seconde, comme si une lumière trop crue l’offusquait.

Et soudain je vis l’expression de sa physionomie changer, et j’entendis sa gorge pousser un gros soupir. Je compris que jouait en lui ce mécanisme presque humiliant qui le ploie, d’impulsion, à toute force affirmée, du moment que l’affirmation n’implique pas menace directe à son égard.

—Être pris à la glu de nos propres œuvres... oui, vous avez raison, Tourange, voilà bien notre aventure à tous! Ainsi moi, par exemple, lors de ce stupide spectacle, il n’était pas une personne des deux mille rangées autour des cordes à l’exception de vous, cher ami, et—il pinça un demi-sourire—de celles qui vous approchaient, pour qui je ressentisse autre chose qu’un indifférent mépris. N’empêche qu’en entendant crier par ces deux mille imbéciles: «Go on, Vigel, go on!» je me serais fait casser joyeusement la tête et les quatre membres... et pour quoi? ah voilà, Dieu sait pour quoi!

—Ne vous tourmentez pas trop pour le chercher, old champion, dis-je en mettant de l’ordre dans ses coussins en désarroi. Mais, à propos des personnes qui m’approchaient, savez-vous que le papillon vanellien ne flotte plus sur la rivière, que le Lotus blanc et son étamine rose à coins verts ont pris le large?

—Je le sais.

—Savez-vous que le comte de Faulwitz, arrivé dimanche soir, et l’Ennemi, qui donna tant de tablature à notre camarade Moutier, ne sont qu’un seul et même seigneur?

—J’avais éclairci ce point, voilà tout juste cinq semaines. Et c’est même en pensant alors à feu Lacroix et à Fagui que le premier sentiment m’est venu d’écrire l’article... Un bon sentiment cela, Tourange!

Je ne pus m’empêcher de sourire.

—Il y en a donc de mauvais?

Il sourit de son côté, assez joliment, ma foi.

By Jove! fit-il, avec un geste léger je ne sais plus... Vous me brouillez mes idées et ma morale... Mais ne pensez-vous pas que, quand l’«autre» lira l’article et verra le Prussien bisquer un peu, elle aura de l’estime pour moi?... Et cela me suffit... pour le moment!

—Vigel, vous serez un homme roulé pour la quatrième fois.

Je lui pris la main et lui souhaitai prompt rétablissement. Quel amusant compagnon! Je sens que sa présence me manquera; la mienne lui manquera aussi, je veux croire. Je commençais à me l’attacher, ce «civilisé» qui n’est ni un Latin, ni un Germain, ni un Yankee, ce garçon aux muscles souples, capricieux, lâche et hardi comme une bête—une bête très, très intelligente.

Comme je tournais le bouton de la porte, il me cria d’une voix gamine:

Go on, Tourange, go on!

DEUXIÈME PARTIE

I

En approchant du marais, le chemin qui longeait la voie s’épanouissait brusquement, comme un bouquet de fibres au bout d’une corde, et des éclaircies, ménagées dans la végétation, dégageaient la vue.

La masse aquatique s’étalait devant nous, flasque, jaune et ridée comme la peau d’un énorme batracien. Le soleil y faisait miroiter des taches roses et d’obliques bandes d’argent. Sampot ou kéqhouan relevé jusqu’au haut des cuisses, les coolies y barbotaient.

On ne voyait qu’échines ployées, bras en action, jambes jaillies dans un gras éclaboussement. Très peu de bruit, parfois une sorte d’incantation monotone, accompagnant la retombée d’un mouton sur la tête d’un pilot.

A droite et à gauche de la longue ligne des travailleurs se discernaient les éléments d’un double pont de jonques; mais je comprenais mal que, dans l’espace boueux médian, les gens n’enfonçassent guère plus que des cultivateurs dans la rizière, au temps du repiquage.

Les regards de Moutier saisirent, sur mon visage, les reflets de mon étonnement.

—Ceci, dit-il avec un sourire, n’est point le moins curieux de l’aventure. Le tracé qui nous fut expédié de Battambang, le tracé de l’homme barbu...

—L’homme barbu, «l’Ennemi», interrompis-je, c’était monsieur de Faulwitz, vous en doutiez-vous? Vigel et moi l’avons appris là-bas.

—Ah! c’est Faulwitz!... Moutier n’eut qu’un petit geste d’indifférence. Je disais donc que son tracé empruntait tout bonnement les vestiges d’une voie perdue, d’une de ces colossales chaussées, enfouies sous la brousse, héritage des Khmers de la légende. Toute la forêt, à deux cents kilomètres d’Angkor, est constellée, paraît-il, de ces mystérieux carrefours. En grattant du talon la terre rouge, on fait apparaître l’or de leurs pierres... C’était jeu d’enfant que de poser des rails ainsi sur le dur!

—On va vite, dis-je, quand on marche dans les pas d’un précurseur.

—Mieux encore, le marais lui-même est barré d’un seuil rocheux, véritable digue qui n’est sans doute que le prolongement de la chaussée de la forêt... Je me demande comment Herr Von Faulwitz a relevé la piste jusque-là. Ce bûcheron de Barnot n’est tout de même pas assez fouineur pour de telles découvertes.

—En tout cas, remarquai-je, voilà fort probablement l’origine de la fameuse légende du Gong, du Gong pernicieux pour les pauvres jonques venant sonner leurs carcasses contre cet émail!

Je me replongeai dans la contemplation du barrage, où le grouillement des coolies me rappelait cet affairement des bestioles, quand on soulève une pierre dans la vase, au bord de la mer. Et j’admirais aussi, tout autour, l’immobilité dédaigneuse de l’eau, si l’on peut appeler cela de l’eau, en vérité du bronze fluide.

—Au fait, demandai-je, les sinistres présages des corbeaux jaunes n’ont pas eu de répercussion maléfique?

Moutier se contenta d’esquisser un sourire.

—L’état sanitaire? continuai-je.

—Satisfaisant... jusqu’à présent du moins.

Il y avait eu un petit intervalle entre les deux parties de la réponse, et je voyais bien qu’un pli s’était formé au front de Moutier.

—Une seule chose, reprit-il, après une hésitation, est ennuyeuse: la multiplication des moustiques. De vilains «zanzaris» noirs qui restent piqués dans les vêtements comme des grains d’avoine sur une toile à sac! D’où sortent-ils? J’espère que ce n’est pas des bois, patrie des mauvaises fièvres... Par précaution, nous faisons distribuer de la quinine aux coolies...

Il secoua le front, comme pour en chasser un vol importun et, d’un geste délibéré, me frappa sur l’épaule:

—Votre ciment saïgonnais est excellent, Tourange! C’est plaisir de travailler avec lui. Nous montons de quinze centimètres par jour. Quand le barrage sera à trois mètres, avec vingt-quatre belles arches de passage pour les hautes eaux, vive Dieu! nous verserons une coupe en libation sur le poteau 83! Vous savez, sans doute, que la frontière siamoise est à quelque dix-huit cents mètres à peine de la rive...

Il étendit le bras dans la direction du bracelet bleu roussi, qui était à l’orée de la jungle, de l’autre côté du marais.

—Tout vous attend déjà là-bas, poursuivit-il. Vous n’avez, dès aujourd’hui, qu’à nous préparer la route. Bien entendu, vous reviendrez à la popote chaque soir, et vous gardez votre sala au milieu des nôtres, comme au temps de la troisième rivière. Un sampan sera à votre disposition pour la traversée!... Bon! Qu’est-ce que cela?

Un cortège singulier se rapprochait de nous, venant, selon toute apparence, du chantier. Un cortège, non, deux groupes de trois coolies et dans chaque groupe, l’homme du milieu était soutenu, quasi porté comme un ivrogne par les deux autres. Ils passèrent près de nous et l’un des hommes valides nous montra, de la main, un vague point du ciel. Les faux ivrognes étaient tout pâles, le visage boursouflé, les jambes enflées comme par une éléphantiasis. Je vis Moutier mâchonner la pointe de sa moustache.

—Mais, c’est le béribéri! m’exclamai-je.

Je ne connaissais que trop les symptômes de ce «mal du pays» des Asiatiques, qui m’avait réduit, en quelques jours, de vigoureux coupeurs de lianes à l’état de paquets de hardes.

—J’en ai peur, Tourange. Je m’en vais causer avec le docteur. Vous ne connaissez pas, j’y pense, le toubib qu’on nous a envoyé. Un bien gentil garçon, s’il avait seulement un peu moins la folie du microscope! Que diable! nous ne sommes pas au laboratoire, ni à la clinique, ici... Et le problème est simple. Nous voici, quinze blancs et trois mille coolies: il s’agit que, mettons, le premier juin, on en trouve encore assez pour planter, là-bas, de l’autre côté, un drapeau, un vrai, pas un chiffon rose à coins verts, assez pour le planter et quelques douzaines, par surcroît, pour monter une garde honorable autour. Et pour le reste, Tourange, pour le reste... «moi t’en fiche», comme disait cet artiste d’An-hoan!

II

Quinze, et trois mille! Voici huit jours que mon sampan fait la navette sur le marais, huit jours que je passe ma revue quotidienne le long de la digue... et, nous ne sommes plus que quatorze, et deux mille neuf cent quarante-cinq.

C’est Barnot qui fut porté manquant le premier.

J’avais toujours gardé ma sympathie au «bûcheron» laborieux, peu bavard et fort adroit batteur de brousse, sous ses apparences de plantigrade dandinant. Mais, depuis l’affaire de «l’Ennemi», il y avait toujours eu du froid entre Moutier et lui. En dépit du fait acquis, de l’attache à l’œuvre commune, de la réconciliation officielle, quelque chose n’était pas ressoudé. Barnot ne venait plus à la popote. Il mangeait seul, son boy lui préparant, vaille que vaille, une nourriture à base de poisson sec et de conserves; et comme, les trois quarts du temps, il prenait son repas de midi sur le terrain, il brûlait plus souvent que de raison la sieste après le festin. Ce qui, entre parenthèses, lui avait attiré de la part du docteur un sévère avertissement.

Personnellement, j’étais toujours resté en termes assez cordiaux avec lui, et, quand nous nous rencontrions, nous échangions volontiers des histoires de la forêt, dont il connaissait bêtes et plantes mieux que quiconque. Ce matin-là même, qui était celui du huitième jour, nos sampans s’étaient croisés au pied de la digue, et nous avions arrêté une minute nos pagayeurs. C’était l’heure où la chaleur venait maintenant d’un seul coup, d’une enjambée sur le monde, dès que le soleil avait coupé le fil de l’horizon. Ou plus exactement, c’était la fraîcheur qui s’éclipsait. Je n’ai jamais mieux senti que là-bas l’à-propos des métaphores sur la personnalité de la nuit, sur sa fuite, sur son vieux combat avec la lumière...

Barnot m’avait dit en tirant sa montre:

—Méfiez-vous. Vous savez que c’est à huit heures que le rhinocéros retourne à sa bauge avec une ponctualité de gros chef de bureau.

Je m’étais mis à rire. Nous étions en plein cœur de pays à légendes, à croyances fabuleuses; et je n’ignorais pas celle qui avait cours chez les indigènes au sujet des rudes habillés de cuir, assez nombreux effectivement, de l’autre côté du marais. Les fourrés de certaine colline avoisinante recèlent, au dire des ouailles d’A-Ka-thor, la retraite mystérieuse où tous les mâles de l’espèce, frappés de caducité, se réfugient pour être métamorphosés. Ils y entrent vieux rhinocéros et en ressortent jeunes crocodiles.

Je me mis à rire et brandis, comme un épieu, le jalon porte-mine que j’avais à côté de moi. Et je ne sais quelle fantaisie me passa par la tête de jeter au nez de Barnot, en guise de réponse, deux versets d’un psaume de David, accrochés, Dieu sait comment et depuis quand, à un clou de ma mémoire! Je savais l’honnête Suisse assez rompu au formalisme de son culte protestant, et grand liseur d’Écritures. Je citai donc:

Dès que le soleil se lève, ils se retirent et vont se coucher dans leurs cavernes.

L’homme aussitôt sort pour aller à son travail et s’occuper jusqu’au soir. (Ps. CIII, 23-24.)

Barnot s’était mis à rire, à son tour, dans son sampan, d’un rire qui dégonflait bizarrement, sous les yeux, deux larges poches de caoutchouc gris. Si bien que je m’avisai tout à coup que cet étrange facies, où tout le reste, à part les poches, était de caoutchouc blanc, eût battu de loin, au concours morticologique, toutes nos mines de simples candidats à la cachexie... Et nous nous séparâmes là-dessus, lui voguant vers sa recherche de bois à traverses, moi, vers une besogne d’implantation de la ligne.

La journée fut chaude, très chaude... et, dans le ciel, l’inimitié de ce flamboiement gris qui poignarde les yeux! Le soir, j’étais meurtri, fourbu, en vérité, comme après le choc d’une bataille; et, vers neuf heures, je quittai la popote pour aller dormir. La musique et la malice des zanzaris rendaient, d’ailleurs, toute autre occupation intérieure sans attraits. Je n’avais pas fait cent mètres sur le chemin longeant le marais, que j’entrais en collision avec le docteur.

C’était un bon garçon, de l’avis de tous, notre docteur. On lui reprochait, paraît-il, à Battambang, une ferveur un peu jeunette de pasteurisation, et, aussi, une insuffisance de principes sur la hiérarchie des remèdes, des coolies à ingénieur en chef. Mais, c’était un bon garçon. Et quand il voyait à quelqu’un d’entre nous la mine particulièrement vidée, il fallait bien qu’il lui tirât tout de même une goutte de sang, pour l’étaler sur une lame de verre, à dessein d’en contempler les vermicules.

Nous nous heurtâmes littéralement dans la nuit opaque. Moutier nous avait bien promis de faire installer sur nos boulevards des poteaux à lanternes; mais, en attendant ce mirifique avenir, nous nous contentions pour le présent de porter la nôtre à la main, à l’imitation de nos coolies. Seulement, depuis deux ou trois jours, il s’agglutinait à leur papier de tels tourbillons d’insectes que j’avais laissé la mienne à la maison, et le docteur de même. A l’ordinaire, du reste, le ciel était luxueusement fourni d’étoiles, dont les reflets traînaient sur le marais en longues bandes blanchâtres. Mais, ce soir-là, par mésaventure, il flottait, sur la nappe miroitante, une insidieuse buée qui dépolissait, pour ainsi dire, le cristal de la nuit. Toutefois, je reconnus le docteur immédiatement à son binocle, et au geste précipité qu’il eut pour en raffermir l’équilibre, sitôt après notre abordage.

—Pour l’amour de Dieu, Tourange, me dit-il, ne vous promenez pas au bord du marais à ces heures-ci, par fantaisie...

Sa figure, je ne la distinguais pas; mais, sa voix était trop émue pour que je pusse en attribuer l’émotion à la surprise de notre rencontre, ou à l’honorable souci de me voir handicapé d’un accès de fièvre.

—Qu’y a-t-il, docteur? questionnai-je. Moi, je rentre chez moi, mais vous, ce n’est point par fantaisie que vous vagabondez par ici?...

Sa sala était, en effet, à l’autre extrémité du camp; en équerre de la digue, dans le voisinage de l’infirmerie.

Il ne répondit pas directement à mon interrogation.

—J’allais avertir Moutier, mais, puisqu’au fait je vous rencontre, cela vaut peut-être mieux. Venez avec moi chez Barnot, voulez-vous?

—Barnot est malade? Blessé?

—Blessé, non... Mais il sera mort demain matin.

Il avait dit cela d’un ton qui voulait être celui plein d’assurance froide d’un éminent praticien; mais, en même temps, il ne pouvait se tenir de remuer son binocle sur son nez.

—Je vous suis, docteur. Ne vous écarquillez pas ainsi les yeux dans la nuit. Dans cinquante mètres, il y a un bouquet de lataniers, plus visible qu’une armée de nègres. C’est là qu’il faut tourner à droite.

Un bouquet de lataniers... Parfaitement; et même, derrière ces lataniers, croissaient, j’y pensai tout de suite, des lianes à belles fleurs d’un violet sombre, qui, ma foi, seraient tout ce qu’il faudrait pour confectionner une couronne. Quel réflexe baroque fit sauter ma pensée et l’immobilisa sur cette incongrue préoccupation? Cela et l’agacement que me causait l’agitation des doigts du docteur, voilà ce que provoqua d’abord en moi la nouvelle que Barnot serait mort le lendemain matin. Et c’est seulement après avoir tourné le noir bouquet empanaché de lataniers que je jugeai décent de demander quelques explications complémentaires.

Le docteur me les donna à voix basse, comme s’il craignait d’effaroucher quelque puissance occulte et rôdeuse.

—C’est le premier cas européen, mais j’ai bien observé le processus chez les coolies. Fièvre? Naturellement. Paludisme? Paludisme... Vous savez comme moi qu’il y a une fièvre des bois contre laquelle la quinine n’agit pas plus qu’une boulette de farine... Ah! ce marais!... Sacré marais! Et puis, il y a la fatigue, l’usure latente, la dévoration, c’est le mot, des cellules épidermiques par la lumière... J’ai cherché! j’ai cherché!... Mais, un microbe au-dessus de ce sang jaune, c’est comme...

Je l’interrompis, car je sentais qu’il allait partir à l’aventure sur son dada.

—Mais, pour Barnot, docteur, qu’y-a-t-il eu?

—Qu’y-a-t-il eu?... Au fait, il faut bien que vous le sachiez, car cela peut arriver, un de ces soirs, à chacun de nous. Ce qu’il y a eu, voici: à deux heures, Barnot est tombé en forêt, à l’ombre. Les coolies l’ont rapporté. Il était pâle. Vomissements, fièvre...

—Coup de soleil?

—Pas coup de soleil... Depuis quelques jours Barnot se sentait las, las, comme il disait. «J’ai envie de me coucher pour tout de bon», m’a-t-il confié, pas plus tard qu’avant-hier. Donc fièvre. A trois heures, 39 degrés, à quatre heures, 39°, 5; à cinq heures, 40°. A six heures, décroissance de la fièvre, sommeil, pas coma, je dis bien sommeil. Maintenant, ce qui arrivera: à un moment quelconque, dans la soirée, il s’éveillera, calme, relativement dispos, lucide... Il sera bon que l’un de nous soit là à ce moment, car probablement il parlera. C’est même à cette fin que j’allais chercher Moutier; mais il vaut mieux vous, n’est-ce pas?... Donc il parlera. Il parlera, puis, la parole deviendra difficile, lente, il aura froid, enfin l’algidité, le coma... Comme de juste je ferai des piqûres, mais cela ne saurait empêcher qu’à trois ou quatre heures du matin, son sang tourne en gelée de groseille et qu’il soit temps alors pour nous de faire aux confidences recueillies dans la période lucide un brin de toilette épistolaire, ad usum familæ.

Il ne me vint pas une minute à l’idée que le programme du docteur pût prêter à contestation.

Et j’étais là, en effet, lorsque Barnot s’est éveillé. Il était onze heures du soir, je n’eus qu’à le constater au réveille-matin, qui battait une vraie chamade sur la table. Barnot remua un peu derrière la moustiquaire, puis ouvrit les yeux, tandis qu’une brusque rougeur montait à ses joues pâles, exactement comme si une bulle de sang venait crever à fleur de peau.

Je me tenais assis un peu loin de la lampe, à cause de la chaleur qu’elle dégageait. Je m’approchai du lit, comprenant que Barnot m’avait reconnu, et m’introduisis prestement à l’intérieur de la moustiquaire.

—Tourange? articula-t-il d’une voix hésitante, et, de ses mains étendues en avant, il tâta mes vêtements, comme un aveugle qui s’assure.

Je pris dans les miennes ces deux mains bégayantes et les étreignis. Je sentis qu’elles s’abandonnaient aux miennes avec un glissement de plaisir, et il me sembla voir quelque chose de clair reparaître dans les yeux troubles, comme une flamme s’allume, le soir, à une fenêtre vide, pour dire: quelqu’un est là!

Puis, Barnot s’agita, joua des coudes comme s’il voulait se remonter, s’asseoir sur son lit. Je jetai un coup d’œil autour de moi.

La chambre était laide et nue. Deux ou trois tables encombrées de papiers, quelques nattes vulgaires, à un clou de poutre, un «pêle-mêle» de photographies, pour les sièges, du rotin tout sec. Pas un coussin disponible. Seulement une légère pente au matelas du lit sans traversin...

Barnot saisit mon regard, et le spectre d’un sourire erra sur ses lèvres.

—Ne cherchez pas, Tourange, il n’y en a pas. Tant pis, je resterai étendu; d’ailleurs, je crois que je suis mieux ainsi.

—Voulez-vous que j’avertisse le docteur? Il est là, dans la pièce à côté. On va réveiller aussi votre boy. On vous enverra ce que vous voudrez.

J’esquissai un mouvement pour sortir de la moustiquaire; mais les doigts de Barnot se cramponnèrent à mon poignet.

—Non, dit-il, je veux seulement vous parler, Tourange.

Sa voix s’était raffermie.

—Je ne voudrais pas qu’il m’arrive quelque chose avant que j’aie pu vous parler... pour que vous le répétiez aux autres, à Moutier, à Lully, à Fagui...

Sa voix était devenue tout à fait naturelle, à peine plus courte d’haleine, une voix sans éclat, sourde, un peu triste, un peu empâtée d’accent de terroir, une voix qui, comme sa démarche, semblait traîner de la glèbe ou des mottes de gazon...

—Vous leur répéterez que je ne suis pas un mauvais camarade, Tourange, comme ils l’ont cru, tous; pas vous, peut-être...

Pour toute réponse, je serrai la main toujours abandonnée dans la mienne. Elle était sèche et brûlante au poignet et froide au creux humide de la paume; et je dois dire que ce contact ambigu était assez désagréable.

—Je ne suis pas un mauvais camarade, répéta-t-il, non; mais voilà. Un jour, monsieur de Faulwitz est venu. Monsieur de Faulwitz est mon chef, j’ai travaillé avec lui au Shantoung... Il est mon chef, comme monsieur Lacroix était le chef de file de Lully. Nous pouvons avoir des chefs de file différents, et être quand même bons camarades, n’est-ce pas?

—Nous sommes tous de bons camarades, affirmai-je. Naturellement quand il fait très chaud, on s’énerve, il y a de l’orage... mais cela n’est rien, Barnot... rien.

Il ne fut pas dupe de mon ton enjoué.

—C’était quelque chose tout de même, fit-il gravement. Mais je n’ai rien dit à cause du travail, et maintenant seulement que le travail est fini pour moi, je veux, je veux parler...

Il fit un effort visible pour tenir bien grands ouverts, en face des miens, ses yeux, dont les paupières battaient automatiquement.

—Monsieur de Faulwitz m’a donné l’ordre de ne rien dire de sa vraie personnalité, ni de ses travaux, ni de nos conversations; je le lui ai promis. C’est tout. Il a travaillé seul. Je ne savais pas d’abord qu’il venait pour chercher un autre tracé. Il me l’a dit en partant. C’est un article de la Revue de l’École française, vous savez, l’École des Études extrême-orientales d’Hanoï, qui lui a donné l’idée de rechercher les voies khmères et de les utiliser. «Voilà comme sont les Français!—je répète ses propres paroles—ils jettent les idées par la fenêtre, et ils s’étonnent que celui qui est dehors, à les ramasser, soit un jour plus riche qu’eux.» Et c’est lui, lui seul, qui est allé sur le marais pour les sondages. Moi, je lui ai gardé le secret, c’est tout; mais cela, j’avais le droit de le faire, car c’était mon chef... Et si le tracé était meilleur, est-ce qu’on ne doit pas le suivre, Tourange, même si nous devons tous laisser nos os sur la route... sur la vieille route khmère?

Comme il avait chantonné singulièrement ces derniers mots! Ses yeux maintenant étaient fermés, et je sentais la fraîcheur de la paume gagner toute la main. Cela me remit soudain en tête les confidences du docteur sur la marche de l’accès; et dégageant mes doigts, je me précipitai hors de la moustiquaire. Le bruit fit jouer à nouveau les paupières figées.

—Mon bon Barnot, dis-je en me retournant, soyez tranquille, je raconterai tout cela à Moutier. Reposez paisiblement et, dans quelques jours, nous dînerons tous ensemble à la popote.

Je me demanderai toute ma vie pourquoi je déviai dans ce misérable mensonge. Il me semble que c’est un peu dégradant que de maquiller ainsi la mort à un homme, comme si on ne le croyait pas capable de la regarder honnêtement, toute propre et nue!

Mais Barnot me remit lui-même dans le droit chemin.

—J’ai dit ce que je devais dire. Maintenant qu’il arrive ce qui doit arriver! Je ne vous demande qu’une chose, Tourange! J’ai une femme et deux enfants à Heidenwalden.

Il rougit faiblement en articulant le nom de la localité, et je sentis qu’il avait tâché d’atténuer l’aspiration initiale à la germaine, familière à son gosier.

—Veillez sur les papiers, en cas de décès. Qu’ils soient régulièrement faits, pour qu’il n’y ait pas de difficultés, ni avec notre Compagnie, ni avec celle de l’assurance, qui doivent payer toutes deux...

Il laissa rouler sa tête sur son épaule et ajouta:

—Inutile d’aller chercher le docteur, je m’endors...

Naturellement je me hâtai de cogner à la cloison, comme nous en étions convenus avec le toubib. Celui-ci vit au premier regard de quoi il retournait, et d’un coup de pied réveilla le boy de Barnot. Alors ils commencèrent leur besogne, qui était de frictionner, d’accumuler sur les pieds tout ce qu’on put trouver de hardes, et de faire des piqûres de quinine et de caféine. Mais le diagnostic de l’homme au microscope était bon, et c’était le coma qui venait. J’eus un moment l’idée d’aller chercher Moutier. Puis, je réfléchis que Moutier n’avait pas trop de son sommeil de la nuit pour la besogne qu’il avait à abattre dans la journée; je me dis que Barnot me pardonnerait, à cause du travail. Et je pensai aussi que le docteur avait sa besogne à lui dès l’aurore, une besogne pour laquelle il fallait qu’il fût alerte et sûr de son œil, et je le voyais déjà vacillant. Pour moi, mon utilité immédiate se perdait dans les limbes du kilomètre 84, j’avais des loisirs et je le dis franchement au docteur.

Il ne fit pas d’embarras.

—Merci, mon vieux, dit-il, en me serrant la main. Il n’y a pas à espérer que Barnot se montre un malade bien difficile! Vous êtes assez grand, n’est-ce pas? pour reconnaître le moment où il y aura du nouveau.

Du nouveau, il y en eut quatre heures après. Décidément les pronostics de ce bon garçon qu’était le docteur, étaient dignes de confiance. Je m’étais tenu éveillé jusque-là, en étudiant les dessins de moires bizarres que formaient les plis du filet de la moustiquaire, ou encore en comptant, à mi-voix, les claques que le boy, en rêve, s’administrait pour écraser le moustique ennemi. J’en comptai quarante-huit, et au claquement de la quarante-neuvième, sembla répondre, du dehors, un cri aigu qui me fit tressaillir. Ce cri, je le connais de longue date, c’est celui de la grenouille happée par le serpent, dans le marais. Et quand il eut cessé, j’en restai péniblement énervé; si bien que le silence de la chambre me saisit tout à coup comme du froid. Le boy ne bougeait plus, ayant enfoui sa tête et ses mains dans ses hardes, et du côté du lit de bambou, le faible soufflement auquel, depuis des heures, je prêtais l’oreille, n’était plus perceptible? Je m’approchai, portant la lampe, et je vis que Barnot avait les yeux ouverts, et que les mouvements que je faisais avec cette lampe, dont j’avais enlevé le globe, ne faisaient pas cligner ses yeux. Alors, je soulevai la moustiquaire, et j’abaissai moi-même les paupières.

J’eus pitié du docteur, à cause de la visite, et j’attendis qu’une chose blême se glissât entre les interstices de la paillote, pour frapper à la cloison. Et il faisait le gris de plomb des aubes tropicales quand je me rendis à la sala de Moutier.

III

Nous enterrâmes notre camarade Just Barnot entre cinq heures et demie et six heures du soir. Nous avions fixé cette heure, parce qu’elle laissait le temps de tout finir avant que la nuit ne tombât sur la fosse, et qu’elle permettait raisonnablement d’aller tête nue.

Une clairière rectangulaire, en léger retrait du chemin de rive, fut l’endroit choisi. Elle avait dû être occupée par des vivants, car on y reconnaissait les traces d’une végétation domestique: des aréquiers, des palmiers de l’espèce dite «à sucre», et de ces longs bambous secs, pareils à des perches de houblonnières, où grimpe le bétel. Et c’était vraiment tout ce qu’il fallait—dimensions, terre molle, facilité d’accès, et le silence du voisinage!—pour un coquet petit cimetière.

Comme Barnot relevait du culte protestant, le Père du May, le missionnaire des coolies, ne nous servit pas beaucoup. Cependant, c’est lui qui s’occupa de la toilette du cadavre, aidé par deux de ses chrétiens, dressés depuis longtemps à ce cérémonial. Il eut en outre, à ce sujet, un conciliabule avec Fagui, dont nous ne connûmes les détails que le soir, à la popote, au moment que Lully fit une remarque un peu vive au boy, à propos d’une tache de la nappe. Nous avions tous les nerfs aux dents, de chaleur et de je ne sais quoi. Lully apostropha l’homme au sampot d’un ton brusque qui n’était guère le sien. Fagui, auprès de qui, d’ordinaire, la plus douce agnelle est une panthère, intervint avec non moins de surprenante vivacité, et déclara qu’en effet, on aurait dû changer la nappe, le matin, mais qu’elle avait donné celle qui était propre au Père, pour rouler Barnot dedans, attendu qu’on n’avait trouvé chez le vieux Just que des draps à l’«allemande», grands comme des mouchoirs de poche, et qui n’étaient pas confortables pour dormir mille et une nuits; que d’ailleurs elle nous aurait bien demandé un des nôtres, mais que tous nos boys étaient des paresseux, qui méritaient la «cadouille», et n’avaient pas fait la lessive sous prétexte que les «coolies l’eau» n’avaient pas rempli les jarres; et que si l’aventure de Barnot nous arrivait, ce serait tant pis pour nous, on nous enterrerait dans des nattes comme des coolies.

Et en guise de péroraison, Fagui piqua une belle crise de larmes... et nous tous, pendant ce temps, nous nous regardions décontenancés, comme des écoliers pris en faute, y compris le docteur, qui était notre invité à l’occasion des obsèques.

C’est Moutier qui, une fois encore, se révéla le chef. Ayant frappé légèrement la table de la main, il assura d’une voix calme qu’il donnerait des ordres pour doubler la corvée des «coolies l’eau.» On avait été pris de court à cause du temps que ce jus de marais mettait à déposer son limon et à se transformer en sirop potable; mais cela ne se renouvellerait plus. Nous aurions dorénavant, chez nous, chacun une paire de draps toujours lessivés de frais pour parer aux imprévus. En outre, pour plus de sûreté, il commanderait de la toile à Battambang. Il en commanderait, voyons... combien? Dix mètres, grande largeur? Et, ce disant, il faisait mine de prendre de l’œil nos mesures. Ce qui nous fit tous rire, Fagui la première, d’un rire claquant et insensé, au reste, comme si nous avions tous mâché du haschisch.

J’étais rompu de fatigue et de sommeil, et je voyais dans une buée, tout ce qui se passait devant moi. Mais nous n’en avions pas fini avec Barnot, et je dus rester encore à la popote, après les liqueurs. Moutier avait décidé qu’on installerait sur l’emplacement de la fosse une dalle et une croix de pierre, une dalle et une croix de ce grès dont le vieux Just nous avait fournis si abondamment pour notre ballast. D’autre part, nous étions unanimes à estimer qu’il serait bon d’indiquer sur la dalle que Barnot était protestant, et comme Moutier n’était pas très compétent sur ces questions d’étiquette confessionnelle, il s’en rapportait à notre délibération commune. Lui fournissait des coolies maçons de choix, des élèves de feu An-hoan, susceptibles d’être élevés à la dignité de marbriers. Il restait à arrêter ce qu’on voulait graver sur la dalle.

Le docteur proposa une Bible ouverte, car on donnerait facilement le modèle aux coolies avec un vieux registre, et sa proposition rallia tous les suffrages.

Puis on tomba d’accord que si on pouvait avoir un petit texte des Écritures à épigraphier sur la Bible, cela serait tout à fait bien. Nous fîmes porter un billet, par le boy, au Père du May, et celui-ci nous envoya un Manuel du Chrétien, où étaient les psaumes de David et tout le Nouveau Testament, et, bien que ce fût une édition romaine donnant les mots latins en regard des mots français, Just Barnot ne pouvait en prendre ombrage et suspecter la pureté des textes.

Le livre passa de main à main. Il avait été très feuilleté, et sa reliure de moleskine noire était râpée jusqu’au grain. Et de nous voir ainsi, tour à tour, le nez sur les caractères imprimés, cela nous rappela une occupation de nos soirées d’antan, quand on avait de beaux loisirs au bord de la troisième rivière, et que Barnot possédait son rond de serviette à la popote. L’occupation, le jeu consistait à piquer, à tour de rôle, sa page dans le dictionnaire de Lully, et à marquer un point par mot dont on ne pourrait fournir l’explication... Il y avait les cordages de marine et les plantes médicinales qui donnaient beaucoup de tablature. Nous fîmes ainsi le concours du Manuel du Chrétien, pour la meilleure inscription.

Moutier tomba du premier coup sur un bon texte: «Le soleil ne te brûlera point durant le jour.» (Ps. CXX, 6.) Moi, je proposai, de mémoire, mon verset du rhinocéros, mais je ne pus le retrouver et justifier de son authenticité.

C’est Lully qui emporta le prix: il avait d’ailleurs un avantage visible sur nous quant à l’aisance de la pratique dans le maniement des feuillets sacrés. Il fut proclamé vainqueur avec le verset 12 du psaume pour le jour du Sabbat (XCI, Heb. XCII): Justus sicut palma florebit, et après qu’il nous en eut fait remarquer l’appropriation quasi prophétique à la tombe de Justus Barnot, creusée au pied d’un palmier à sucre.

Nous lui sautâmes au cou pour l’embrasser, et le docteur dénichant dans un coin un squelette de couronne, un raté de confection de l’atelier funéraire, Fagui le lui enfila sur la tête... Et là-dessus, le même rire trépidant nous fit claquer les mâchoires.

L’air de la pièce collait au visage, comme une serviette humide et chaude; et la sueur avait fait avec la poudre, sur les joues de Fagui, un mélange épouvantable. Et nous riions de cette mascarade... Ce fut une soirée atroce!

. . . . . . . . . . . . . . . .

Quinze moins un,—et trois mille moins cinquante-cinq! Pour les cinquante-cinq cela ne donna pas énormément de peine. Il y eut, en permanence, une corvée de huit coolies, quatre porteurs et quatre fossoyeurs. Une fois, nous entendîmes des musiques; c’était sans doute un défunt d’un mérite insoupçonné de nous, un richard qui laissait des piastres à sa famille. Cela se passait loin de nos salas, dans une vaste lande sans un tronc ni une racine d’arbre, une dépendance du marais à peine sèche, facile à creuser, et où il y avait de la place pour les trois mille, et même pour quelques autres s’il en venait en surplus.

IV

Notre ancienne station de la troisième rivière a reçu de nouveaux hôtes, qui l’occupent beaucoup plus brillamment que nous ne fîmes jamais. Ils arrivent de Battambang, et ils ont apporté l’éclat, le mouvement, le confort qui conviennent aux centres administratifs et aux jolies femmes.

Deux ménages,—l’irrégularité de l’un admise très longtemps.

Deux ménages entrevus à ma descente vers Saigon: les Lanier et les Vallery. Lanier est venu en remplacement numérique de Barnot; et sa femme l’a suivi. Ce n’était peut-être pas très sage, à l’avis du docteur, du moins, mais le couple est si gentil qu’il donne envie d’excuser toutes les folies. Pour les Vallery, c’est madame Vallery en personne qui me fournit les raisons, à la descente du train, où j’étais allé me mettre à la disposition des déportés, comme on les appelle à Battambang.

—Vous comprenez, cette madame, elle montrait madame Lanier, c’est «un poids léger»; et, si quelque chose la renverse, ce n’est pas tous ces hommes qui sauront se débrouiller pour la remettre debout. Alors moi, je suis montée avec elle, moi qui suis un heavy weight, et qui la connais comme vous dites...

Elle rit, et montra ses belles dents, larges et blanches, et sa lèvre bien en chair.

—Et comme je suis venue, il a bien fallu que monsieur l’Ingénieur en chef vienne... Moi, les moustiques, les fièvres, les marais, cela ne me fait pas peur; rien ne me fait peur...

C’est vrai, rien ne fait peur à Hetty Dibson. Hetty Dibson n’a pas peur, en particulier, d’effarer les Compagnies timides quant à l’estimation du confort dévolu à leurs ingénieurs, et quant à la supputation du tonnage de bagages à réserver, à cet effet, sur les trains.

Il faut être juste, c’était un heavy weight, un poids lourd, avec toutes les qualités de la catégorie, à commencer par la solidité. Il n’eût pas manqué de têtes légères, à sa place, pour jouer, à tort et à travers, les favorites du potentat, harceler le potentat lui-même d’exigences fantaisistes et ruineuses. Hetty Dibson n’était point de ces sottes. Son corps, nourri de pommes à l’anglaise, réclamait autour de lui quelque ménagement national, et voilà tout. Le chargement de quatre wagons y eût bien suffi, n’eût été cette petite machine à vapeur verticale Gilway Bilcox, pas plus haute qu’un éléphant, indispensable pour l’eau distillée de la baignoire, le courant des lampes et des ventilateurs, et, n’eût été, si l’on veut aussi, ce joli tas de volets démontables, d’un modèle bien avantageux,—le seul qui vous procure un jour satisfaisant pendant la sieste, sans que vous soyez poignardé par les lames de la lumière, entre les lames du bois. Il y eut aussi, en son honneur, de menus travaux de jardinage et d’élargissement d’une piste carrossable—oh! pour un minuscule carrosse caoutchouté à deux roues, attelé d’un amour de poney pie, qui permit à ces dames d’aller le soir, en bonnes épouses, attendre leurs maris à la sortie du travail. Mais le tout ne prit guère plus de trois cents journées de coolies, et, à mon avis, Hetty se montra si contente, que cela ne valait pas la peine assurément que Moutier allongeât, devant le père Vallery, la mine du notaire de la famille à qui l’on donne l’ordre de vendre la tour des ancêtres! Il est vrai que Moutier venait d’envoyer à Battambang la statistique officielle de la semaine, laquelle portait à la colonne des «en moins» cent vingt-cinq Asiatiques, dont cinquante-huit pour fièvres, vingt-sept pour divers et quarante pour diarrhée cholériforme contagieuse. Mais quoi! tant mieux alors pour ceux à qui cet éloignement momentané du marais avait procuré le bénéfice d’un quasi congé de convalescence, ainsi que le fit observer judicieusement Lully. Et en définitive, grâce à la route, à la machine et aux bouilleurs Gilway Bilcox, et à l’esprit pratique anglo-saxon de madame Vallery, nous avions tous de belle eau claire pour notre table, pour nos tubs, et pour la lessive de nos draps.

Malgré tout, Moutier garda quelques jours encore un air un peu renfrogné, quand il voyait le petit tilbury arriver, le soir, à l’heure où des nuages saumon nagent au-dessus du marais, et où un peu de vent argente, comme d’une migration d’écailles, la surface brune,—le petit tilbury noir et le trônement de deux vaporeuses silhouettes blanches, et le gonflement de deux écharpes sœurs, l’une rose, l’autre bleue, autour de deux fugitives têtes blondes.

Mais le fond de sa mauvaise humeur était moins peut-être un reliquat de l’affaire des coolies qu’une conception d’ingénieur qu’il s’était forgée, relativement aux rapports de la femme et du travail de l’homme. Enfin, je le soupçonnais d’être un tantinet maniaque et de détester tout le chambardement apporté dans notre vieux camp.

Je ne le suivais pas du tout sur ce terrain, et j’allais volontiers présenter mes devoirs à madame Vallery, et admirer autour d’elle, autour de l’éblouissante sala aux volets dernier cri, une génération spontanée de boutiques chinoises, d’un ordre de négoce plus relevé que celui des échoppes à tout faire attachées à l’agglomération pouilleuse de nos coolies. Je vis par exemple apparaître certain jour, pas très loin de la borne où le bonze A-Kathor venait s’asseoir jadis pour mendier le riz, la face replète et souriante, entre ses montants de bois doré et ses tableaux de laque noire, de Foung-li, l’orfèvre en titre de madame «l’Ingénieur en chef». Car c’était là un de ces points, précisément, par lesquels Hetty Dibson se distinguait des petites folles qui n’auraient pas manqué de faire venir de la rue Catinat des perles retour de la rue de la Paix, ou autres babioles d’un prix sans rapport avec leur volume. Hetty Dibson parlait volontiers de son orfèvre et de ses bijoux, du temps qu’elle consacrait à la commande de ces derniers, du plaisir quotidien d’en dresser l’inventaire, des mérites de la congaïe préposée à la garde de leurs écrins. Mais il était bien entendu qu’il s’agissait là de bijoux à la mode de Battambang, laquelle est un peu barbare, et s’exerce sur de l’argent ou de l’or à dix-huit carats; et pour ces bijoux-là, l’orfèvre Foung-li paie tout de suite quarante cents de la journée aux artistes chargés de paver leur métal de ces rubis, couleur de roastbeef, extraits des mines locales, et dont le prix n’a rien d’excessif,—il vous en coûterait moins cher de vous en faire remplir le creux de la main que si vous demandiez, sur place, la même mesure en fraises!

Aussi, Foung-li ne trouvant pas qu’il y eût là champ proportionné à l’ampleur de son génie commercial, avait jugé bon d’épingler à sa patente d’orfèvre une licence d’entrepreneur de pompes funèbres, et il avait fait venir de Cholon et rangé soigneusement, dans un hangar couvert de tout le fer-blanc de nos vieilles boîtes à farine, un matériel alléchant de bannières, de tableaux, brancards dorés, banderoles incrustées de miroiteries, trompes, flûtes et autres instruments d’orchestre.

A la bonne heure! Foung-li avait le sentiment de la clientèle; et il y aurait plaisir à voir se dérouler, sur les rives du marais, au petit jour, de beaux cortèges sonnants, étincelants, flottants, ondulants, et dont les tam-tams étoufferaient le Gong maudit!

Le seul enfantillage qu’on pût raisonnablement reprocher à madame Vallery, c’était d’abuser de la plaisanterie un peu lourde, un peu fatigante, qui consistait à se regarder, sourcils froncés, dans tout miroir à portée, ou à se tâter, du bout de l’index, d’un air perplexe, la commissure des narines, et à prononcer, avec un rire lugubre, des phrases dans le goût de celle-ci: «Vous savez Pip, je vous ai averti. Si j’enlaidis trop, je pars. C’est le miroir qui dira: «Partez!» Le jour qu’il aura dit, je ferai. Et il est fidèle, lui! Vous ne pourrez le corrompre, le soudoyer comme la congaïe qui s’exclame chaque matin, par votre ordre, que madame n’a jamais été si «même chose une fleur»!

Quand il fait le temps qu’il fait, même à trois mois de l’époque officielle des typhons, il vaut mieux ne pas trop plaisanter, pas trop rire... Cela énerve comme un cocktail trop angusturé, et cela se termine souvent mal. A mon avis, Hetty Dibson devrait bien le comprendre, et surtout le faire comprendre à sa jeune amie, madame Lanier.

Quand ces pointes facétieuses atteignent le cuir tanné du père Vallery, cela n’a pas trop d’importance. Cela n’amènera guère, on le sent, que le réflexe d’une grosse claque calmante à l’endroit de la piqûre, ou, plus probablement, que l’ingestion d’un granule ou deux de philosophie. Mais, pour ce rôle de guêpe, la petite Lanier, sous la couronne folle de ses cheveux blonds, me semble assumer des prédestinations plus inquiétantes.

Lanier est un grand garçon, un peu faible, un peu flou, que sa famille a expédié au Siam-Cambodge, avec toutes sortes de recommandations aux directeurs, administrateurs, chefs de train, sur le cher enfant, et, c’est à peu près la première fois qu’on le sort du champ de ventilation d’un pankah de bureau. Pour ses débuts, que le Dieu du ciel tropical le garde!

Il y a deux éclairs sur le monde, deux épanouissements de fleurs fraîches: à l’aurore, de sept heures à sept heures et demie, au crépuscule, de cinq et demie à six, et entre les deux, sans discontinuer, l’orage blanc de la lumière, le tintamarre solaire qui fulgure dans les yeux et casse la tête la plus solide.

Celle de Lanier n’est pas des mieux conditionnées pour la résistance. Elle prend au sérieux les piqûres de guêpe; et celles-ci s’enveniment justement à proportion qu’on leur accorde une attention hors de saison, qu’on les gratte, qu’on y met la loupe pour y chercher le dard. Le malheureux voit bien qu’autour des yeux de sa femme, autour des jolis globes clairs, poudroyants d’or, de singulières zones bistrées ont grandi, et que, sous les pommettes, là où se pavanaient à fleur de peau les vapeurs roses d’un sang juvénile, ce n’est pas seulement l’amincissement du galbe qui étend maintenant cette stagnante ombre grise. Et il tremble quand il la voit, à la manière de madame Vallery, occupée à se contempler méditativement les phalanges devant le plateau de son onglier. Il tremble, et se croit obligé d’exhiber des mines lamentables, car il l’adore, c’est entendu, avec toute la candeur et le touchant égoïsme d’un garçonnet de vingt-huit ans.

Mais, à ces mines longues d’une aune, elle oppose de petits rires sourds, ou se met à compter, à haute voix, le nombre de touches de rouge devenu nécessaire pour obtenir à ses lèvres «sa teinte». Dix-sept! Deux de plus qu’avant-hier! Et, en vérité, c’est à se demander si c’est bien pour lui qu’elle est en scène, qu’elle travaille les effets de ce marivaudage ambigu... Si ce n’est pas plutôt pour éblouir madame Vallery de ses passes savantes au combat de coquetterie, au duel malicieux contre l’homme; pour montrer à cette anglo-saxonne, qui n’y connaît guère que l’emploi du «direct» d’un bon boxeur, ce qu’est le jeu aigu, raffiné, étincelant de la Parisienne!

Je cause quelquefois de tout cela avec Moutier, au lendemain de nos visites à la troisième rivière. Moutier n’a-t-il pas un peu la responsabilité de nous tous, puisqu’il a celle du kilomètre 83? Et si nous sommes tous ici pour être dévorés par ce serpent de fer, lui, le grand-prêtre, ne doit-il pas veiller au gaspillage éventuel des réserves d’holocauste? N’a-t-il pas charge d’âmes et de corps?

A l’heure brève où l’étau se desserre, où l’atmosphère se détend entre la mâchoire du jour et celle de la nuit, dans la roseur béante du soir, nous allons, un instant, le long du chemin de bordure de la voie. Il nous arrive d’y croiser le poney pie et le tilbury noir au-dessus duquel s’arrondit, sous le vent béni de la course, le double zéro rose et bleu des écharpes. Moutier souffre d’une légère boiterie et, pour marcher, s’appuie sur une canne, car il a contracté un de ces ulcères, localisés mais tenaces, de la pathogénie indigène, quelqu’un de ces pians, plaies annamites—le nom est sujet à variations—qui ne sont guère plus dangereuses, mais pas davantage guérissables, dans la brousse, que des engelures dans la cour d’un collège. Cet accident n’entame, au reste, en rien l’égalité de son humeur, ni la vigueur de sa pensée à première vue un peu trapue, tout en muscles, si l’on peut dire, mais qui se révèle soudain richement innervée de sensibilité secrète.

C’est d’un œil maintenant amusé qu’il salue, puis regarde les deux rieuses silhouettes féminines disparaître dans la fente d’or que ménage, au débouché sur le marais, le parallélisme des sombres murailles végétales, taillées à même la forêt, à grands pans verticaux, de part et d’autre de la voie...

—Deux femmes, dit-il avec un sourire, deux femmes, et de l’autre côté, combien d’hommes? Mais il faut qu’elles aillent là-bas, pour attester que le travail de ces hommes est à elles, à elles toutes, les femmes!

Il s’interrompit pour faire sauter, du bout de sa canne, une pierre échappée du ballast, et que la trace des frêles roues avait effleurée.

—Nous autres, mon pauvre Tourange,—reprit-il, en gardant machinalement les yeux baissés vers les rubans imprimés dans la poudre, nous autres, nous ne savons, nous ne sentons qu’une vérité, c’est que nous devons du travail... et nous voudrions seulement savoir un peu mieux à qui... à qui est due cette prestation perpétuelle de notre existence. Et nous sommes satisfaits, notre conscience est en repos, si nous l’avons au moins consacré, ce labeur d’une vie, à quelque chose, faute de quelqu’un, à quelque chose qui dépasse la vie humaine! Et il nous semble que celui qui y a droit, celui dont nous ne pouvons deviner la figure, mais qui vit dans le monde des choses qui dépassent la vie humaine, celui-là saura prendre son dû, comme le bonze A-kathor ramassait, hors des maisons, l’écuelle de riz déposée par les fidèles. Mais la femme ne veut pas comprendre cela! La femme veut que nous sachions que c’est elle qui détient la créance de cette dette... La voilà qui s’intronise idole centrale, et poursuit de sa colère le labeur de l’homme qui lui est volé. Et, le plus triste, Tourange, et le plus admirable, c’est que peut-être...

—C’est que peut-être elle a raison!

Ce n’est pas moi qui ai dit cela, c’est Lully, Lully, l’enfant qui vient à nous, en tenue de chasseur, les canons à l’épaule, débouchant d’une piste invisible de la forêt.

Et c’est Lully qui ajoute encore, marchant à nos côtés et balançant, de la main qui ne tient pas la crosse, une longue fleur odorante:

—Orgueil de l’homme qui veut suspendre sa durée périssable, sa petite moyenne de quarante années à de poudreuses œuvres centenaires! Soif de l’éternité misérablement étanchée à une grappe de générations!... Mais que voulez-vous que cela fasse, dites, vos travaux, vos monuments, vos chemins de fer, hein, Moutier, qui dureront combien, vingt, trente, deux mille ans, à celle qui porte dans ses flancs toute la lignée indéfinie des bâtisseurs?

Aucun de nous ne répond à Lully. Déjà l’heure rose, jaune et bleue s’éteint et le soir commence à peser, le soir où l’on évite de parler, comme si les paroles prenaient brusquement un poids étrange, qui les rend dangereuses à introduire dans les cervelles... Nul oiseau ne coupe la fente claire; mais, de-ci, de-là, quelque papillon, luné de bleu, volète d’une muraille à l’autre, comme affolé par l’impénétrabilité de la paroi. Nous nous collons silencieusement au talus de la voie, lorsque reparaît, lanternes allumées, le tilbury garni de ses blanches conductrices, derrière qui chevauchent, tête nue, les époux. Et c’est seulement au moment où, ayant atteint, à notre tour, le nœud de bifurcation, nous découvrons le marais, sur lequel traîne un dernier reflet rouge, que Lully s’exclame, avec une gambade d’écolier:

—Zut! Trop tard, pour aller voir les grues antigones danser devant le coucher du soleil!

Sa main désigne, vers l’extrême ouest, au delà de la corne saignante du marais, tout un pan du ciel bariolé comme une lanterne chinoise, et qui paraît loin, très loin...

Lully est resté l’homme des eaux limoneuses, le grand explorateur du marais. Il connaît les végétations amphibies, les nacres, les corolles flottantes, les buissons-radeaux infestés d’abeilles, et surtout la prodigieuse vie ailée que le morne léviathan de Chang-préah détache de son sein croupi, avec des palpitations lentes ou des jets radieux, le matin et le soir, à l’heure des prières.