The Project Gutenberg eBook of Le Legs de 30.000 dollars et autres contes
Title: Le Legs de 30.000 dollars et autres contes
Author: Mark Twain
Translator: Michel Epuy
Release date: September 24, 2023 [eBook #71715]
Language: French
Original publication: Paris: Mercure de France, 1919
Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
LE LEGS DE 30.000 DOLLARS
DU MÊME AUTEUR
| Contes choisis, traduits par Gabriel de Lautrec et précédés d’une étude sur l’humour | 1 vol. |
| Exploits de Tom Sawyer détective et autres nouvelles, traduits par François de Gail | 1 vol. |
| Un Pari de Milliardaires, et autres nouvelles, traduits par François de Gail | 1 vol. |
| Le Prétendant américain, roman traduit par François de Gail | 1 vol. |
| Plus fort que Sherlock Holmès, traduit par François de Gail | 1 vol. |
| Le Capitaine tempête, et autres contes, traduits par Gabriel de Lautrec | 1 vol. |
| Les Peterkins, et autres contes, traduits par François de Gail | 1 vol. |
MARK TWAIN
Le
Legs de 30.000 dollars
ET AUTRES CONTES
TRADUITS ET PRÉCÉDÉS D’UNE ÉTUDE SUR L’AUTEUR
PAR
MICHEL EPUY
CINQUIÈME ÉDITION
PARIS
MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
MCMXIX
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
MARK TWAIN
(SAMUEL CLEMENS)
En 1835, toutes les régions situées à l’ouest du Mississipi ne possédaient guère plus de cinq cent mille habitants blancs au lieu des vingt-deux millions qui s’y trouvent aujourd’hui. Dans ces espaces immenses et à peu près inexplorés, les États-Unis ne comptaient que deux «États» organisés et policés, la Louisiane et le Missouri; tout le reste était «territoire» sans limite fixe et sans gouvernement. Deux villes seulement, la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, groupaient quelques milliers d’habitants, et si l’on excepte la Nouvelle-Orléans, qui est d’ailleurs à l’Orient du fleuve, on peut dire qu’il n’y avait dans ces vastes régions qu’une seule ville, Saint-Louis, qui fut longtemps la Métropole, la reine, le Paris de ces pays... Or Saint-Louis n’avait alors que 10.000 habitants.
C’est dans ces solitudes, en un petit hameau perdu (Florida, du district de Missouri), que naquit Samuel Langhorne Clemens, le 30 novembre 1835. Ses parents s’étaient aventurés jusque-là pour profiter des grandes occasions qui devaient fatalement se produire en ces pays neufs, mais le hasard déjoua tous leurs plans, et, soixante ans après leur séjour à Florida, le hameau ne comptait pas plus de cent vingt-cinq habitants. Quand nous entendons parler de villes qui se fondent et se peuplent de vingt mille habitants en quelques mois, quand nous lisons les récits de ces miraculeuses fortunes réalisées dans ce Far-West en moins de dix ans, il semble que tous ceux qui s’y rendirent autrefois auraient dû arriver inévitablement à quelque résultat... Mais il n’en fut pas ainsi, et les parents de Mark Twain paraissent avoir passé à côté de toutes les merveilleuses occasions qui se multipliaient en vain sous leurs pas. Ils auraient pu acheter tout l’emplacement où s’élève aujourd’hui la ville de Chicago pour une paire de bottes. Ils auraient pu élever une ferme à l’endroit où s’est formé le quartier aristocratique de Saint-Louis... Au lieu de cela, ils vécurent quelque temps à Columbia, dans le Kentucky, dans une petite propriété que cultivaient leurs six esclaves, puis se rendirent à Jamestown, sur un plateau du Tennessee. Quand John Marshall Clemens prit possession de 80.000 acres de terres sur ce plateau, il crut que sa fortune était faite... mais les chemins de fer et les villes semblaient prendre plaisir à éviter les possessions de la famille Clemens. Elle émigra encore, alla d’abord à Florida,—qui semblait appelé à de grandes destinées au temps de la Présidence de Jackson;—puis enfin en un autre hameau qui s’appelait Hannibal.
Si Samuel Clemens naquit dans une famille pauvre, il hérita du moins d’un sang pur. Ses ancêtres étaient établis dans les États du Sud depuis fort longtemps. Son père, John Marshall Clemens, de l’État de Virginie, descendait de Gregory Clemens, un des juges qui condamnèrent Charles Iᵉʳ à mort. Un cousin du père de Twain, Jérémiah Clemens, représenta l’État d’Alabama au Congrès, de 1849 à 1853.
Par sa mère, Jane Lampton (ou mieux Lambton), le jeune Twain descendait des Lambton de Durham (Angleterre), famille qui possède la même propriété depuis le douzième siècle jusqu’aujourd’hui. Quelques représentants de cette famille avaient émigré de bonne heure en Nouvelle-Angleterre, et, leurs descendants s’étant aventurés toujours plus loin dans les terres inexplorées, Jane Lampton était née dans quelque hutte en troncs d’arbres du Kentucky. Cet État passait alors pour une pépinière de jolies filles, et tout porte à penser que la jeune maman de Mark Twain joignit de grandes qualités de cœur et d’esprit à sa remarquable beauté.
John Marshall Clemens avait fait des études de droit en Virginie et il exerça pendant quelque temps les fonctions de juge de comté (juge de paix) de Hannibal. Ce fut le seul maître du jeune Samuel, et lorsqu’il mourut, en mars 1847, Twain cessa d’étudier. Il avait été jusqu’alors assez chétif et son père n’avait pas voulu le surmener, bien qu’il eût été fort désireux de donner une solide instruction à ses enfants. Ce fut assurément une bonne chose pour Twain de ne pas subir l’empreinte uniforme de la culture classique. Ce sont les hommes, les livres, les voyages et tous les incidents d’une vie aventureuse qui ont formé son esprit, et c’est par là sans doute qu’il acquit ce tempérament si unique, personnel et original.
Après la mort de son père, il entra dans une petite imprimerie de village où son frère aîné Orion dirigeait, composait et fabriquait de toutes pièces une petite feuille hebdomadaire. L’enfant de 13 ans fut employé un peu dans tous les «services» et, en l’absence de son frère, il se révéla journaliste de race en illustrant ses articles au moyen de planches de bois grossièrement gravées à l’aide d’une petite hachette. Le numéro où parurent ces illustrations éveilla l’attention de tous les lecteurs du village, mais «n’excita nullement leur admiration», ajouta son frère en racontant l’incident.
Dès son jeune âge, Samuel avait témoigné d’un tempérament fort aventureux. Avant d’entrer à l’imprimerie de son frère, il fut retiré trois fois du Mississipi et six fois de la Rivière de l’Ours, et chaque fois il avait bien manqué y rester: mais sa mère, douée d’une imperturbable confiance en l’avenir, avait simplement dit: «Les gens destinés à être pendus ne se noient jamais!»
Vers dix-huit ans, le jeune Clemens commença à se trouver trop à l’étroit dans ce petit village d’Hannibal. Il partit et alla d’imprimerie en imprimerie à travers tous les États de l’Est. Il vit l’exposition de New-York en 1855, visita Boston et d’autres villes, vivant de rien, travaillant quelques semaines dans les imprimeries où il parvenait à s’embaucher. A la fin, à bout de ressources, il rentra chez lui, travailla dans quelques autres imprimeries à Saint-Louis, Muscatine et Keokuk jusqu’en 1857. Ce fut à ce moment qu’il changea de métier pour la première fois: il obtint de son ami Horace Bixby la faveur de devenir son élève... Horace Bixby était pilote sur le Mississipi. Le charme de cette existence paresseuse sur les eaux tranquilles du fleuve attirait le jeune homme et il en devait garder toute sa vie une empreinte indélébile. Dans Tom Sawyer, Huckleberry Finn, La Vie sur le Mississipi, Twain a abondamment parlé de ce beau métier rendu inutile maintenant par les progrès de la civilisation.
Assurément, les grands traits innés d’un caractère se développent toujours et malgré toutes les circonstances, mais on est en droit de se demander ce que serait devenue la gaieté communicative et gamine de Twain s’il avait été élevé à Ecclefechan au lieu de l’être à Hannibal, et en quoi se serait métamorphosée la gravité de Carlyle s’il avait passé sa jeunesse à Hannibal et non à Ecclefechan...
Il y a cinquante ans, un pilote sur le Mississipi était un grand personnage. D’une habileté consommée, il était maître absolu du bord, et à ce moment-là un vice-président des États-Unis ne gagnait pas plus que lui. C’était une très haute position, mais fort difficile à acquérir; et Samuel Clemens dut s’imposer un incroyable labeur, un travail auprès duquel la préparation au doctorat en philosophie n’est rien. Pour apprécier à sa juste valeur l’éducation d’un pilote, il faut lire toute la Vie sur le Mississipi... mais peut-être ce petit extrait pourra-t-il donner une faible idée d’un des éléments de cette éducation: la culture intensive de la mémoire:
«Il y a une faculté qu’avant tout autre un pilote doit posséder et développer d’une façon intense, c’est la mémoire. Il n’est pas suffisant d’avoir une bonne mémoire, il faut l’avoir parfaite. Le pilote ne saurait avoir la moindre défaillance du souvenir ou le moindre doute sur tel ou tel point du métier, il lui faut toujours savoir clairement et immédiatement. Quel mépris aurait accueilli le pilote d’autrefois s’il avait prononcé un faible «Je crois» ou «Peut-être» au moment où il fallait une décision prompte et une assurance résolue! Il est très difficile de se rendre compte du nombre infini de détails qu’il faut avoir présents à l’esprit quand on conduit un bateau le long du fleuve encombré, à travers des passes instables et par des fonds mouvants. Essayez de suivre une des rues de New-York en observant les détails de chaque maison, la disposition, la couleur, la nature des murs, des portes, des fenêtres, le caractère de chaque magasin, l’emplacement des bouches d’égout, etc., etc. Tâchez de vous souvenir de tous ces détails au point d’être capable de les retrouver immédiatement par la nuit la plus noire... Imaginez maintenant que vous faites la même étude pour une rue de plus de 4.000 kilomètres de longueur, et vous aurez une idée encore très atténuée de tout ce que doit savoir un pilote du Mississipi. De plus, il faut se dire que chacun de ces détails change constamment de place suivant une certaine loi et suivant certaines conditions climatériques... Vous comprendrez peut-être alors ce que peut être la responsabilité d’un homme qui doit connaître tout cela sous peine de mener un bateau et des centaines de vies à la perdition.
«Je crois, continue Mark Twain, que la mémoire d’un pilote est une merveille. J’ai connu des personnes capables de réciter l’Ancien et le Nouveau Testament d’un bout à l’autre, en commençant par l’Apocalypse aussi bien que par la Genèse, mais je proclame que ce tour de force n’est rien relativement au travail que doit déployer à chaque instant un bon pilote.»
Le jeune Clemens s’exerça et étudia longtemps; il reçut enfin son brevet de pilote, eut un emploi régulier et se considérait comme établi lorsque éclata la guerre civile qui brisa cette jeune carrière. La navigation commerciale sur le Mississipi cessa complètement, et les petits bateaux de guerre, les canonnières noires, remplacèrent les grands paquebots blancs dont les pilotes avaient été les maîtres incontestés. Clemens se trouvait à la Nouvelle-Orléans lorsque la Louisiane se sépara des autres États; il partit immédiatement et remonta le fleuve. Chaque jour son bateau fut arrêté par des canonnières, et pendant la dernière nuit du voyage, juste en aval de Saint-Louis, sa cheminée fut coupée en deux par des boulets tirés des baraquements de Jefferson.
Élevé dans le Sud, Mark Twain sympathisait naturellement avec les Esclavagistes. En juin, il rejoignit les Sudistes dans le Missouri et s’enrôla comme second lieutenant sous les ordres du général Tom Harris. Sa carrière militaire ne dura que deux semaines. Après avoir échappé de peu à l’honneur d’être capturé par le colonel Ulysse Grant, il donna sa démission, prétextant une trop grande fatigue. Dans ses œuvres, Twain n’a jamais parlé de cette courte expérience qu’avec ironie et il l’a présentée souvent comme un épisode burlesque, mais si l’on en croit les rapports officiels et la correspondance des généraux Sudistes, il se serait très valeureusement conduit... Ce n’est donc pas le courage qui lui manqua... Il vaut mieux penser que ses sympathies esclavagistes n’étaient que superficielles et qu’en lui se cachaient des sentiments de justice et d’humanité auxquels il se décida à obéir. C’est du reste ce qui lui est arrivé constamment durant tout le reste de sa vie: jamais il ne consentit à avouer les élans de son grand cœur et il cacha constamment ses bonnes actions sous le voile de son ironie, masquant le sanglot par le rire...
Mais revenons à la biographie. Son frère Orion, étant persona grata auprès des ministres du Président Lincoln, réussit à se faire nommer premier secrétaire du territoire de Névada. Il offrit aussitôt à son cadet de l’accompagner en qualité de secrétaire privé, avec «rien à faire, mais sans traitement». Les deux frères partirent ensemble et firent un magnifique voyage à travers la Prairie.
Pendant toute une année, Mark Twain parcourut en explorateur et chasseur les territoires avoisinant les mines d’argent de Humboldt et d’Esmeralda. C’est à ce moment qu’il fit ses premiers débuts d’écrivain. Il envoya quelques lettres au journal de la ville la plus proche, à l’Entreprise Territoriale de Virginia City. Cela attira l’attention du propriétaire du journal, M. J. T. Goodman, qui lui demanda une correspondance régulière. Les lettres du jeune Clemens firent une certaine sensation... Il ne s’agissait alors que de l’organisation de ces contrées incultes et non policées, mais dans ses lettres hebdomadaires, Samuel Clemens disait si rudement leur fait aux législateurs et aux aventuriers que, à chaque séance du Conseil d’État, un nouveau scandale éclatait, chaque député se voyant véhémentement accusé de quelque énormité... Voyant cela, le correspondant de l’Entreprise Territoriale redoubla ses coups et se décida à signer ses chroniques; il adopta comme pseudonyme le cri par lequel on annonçait autrefois la profondeur des eaux en naviguant sur le Mississipi: Mark three! Quarter twain! Half twain! Mark twain![A].
A cette époque le duel était fort répandu, et toujours sérieux. L’arme était le revolver de marine Colt. Les adversaires étaient placés à quinze pas et avaient chacun six coups; ils se blessaient presque toujours mortellement. Or, Mark Twain, dont les articles suscitaient beaucoup de colères, eut une querelle avec M. Laird, directeur du journal l’Union de Virginia City, et une rencontre fut jugée nécessaire. Aucun des deux combattants n’était bien fort au revolver; aussi se mirent-ils tous deux à s’exercer activement. Mark Twain tiraillait dans les bois, sous la direction de son second, lorsqu’on entendit les coups de feu de l’adversaire, qui s’exerçait non loin de là. Le compagnon de Twain lui prit alors son arme et à trente mètres abattit un oiseau... L’adversaire survint alors, vit l’oiseau, demanda qui l’avait tué. Le second de l’humoriste déclara que c’était Twain... et M. Laird, après quelques instants de réflexion, offrit des excuses publiques.
Cet incident eut des conséquences importantes. Les duellistes étaient pourchassés avec rigueur, et, apprenant qu’il était recherché par la police, Twain dut fuir jusqu’en Californie. A San-Francisco, il trouva un poste de rédacteur au Morning Call, mais ce travail routinier ne lui convenait pas et il alla tenter la fortune auprès de mines d’or. Il ne découvrit heureusement aucun filon précieux, et sut échapper à la terrible fascination qui retient tant de milliers d’hommes dans les abominables baraquements des placers. De retour à San-Francisco, trois mois après, il écrivit encore quelques lettres à son ancien journal de Virginie, puis accepta d’aller étudier la question de la culture de la canne à sucre à Hawaï pour le compte du journal l’Union de Sacramento. Ce fut à Honolulu qu’il accomplit son premier exploit de journaliste. Le clipper Hornet avait fait naufrage et arrivait à Honolulu avec quelques survivants qui avaient vécu de quelques boîtes de conserves pendant quarante-trois jours. Mark Twain leur fit raconter leurs aventures, travailla toute le nuit et envoya dès le lendemain à son journal un merveilleux récit du naufragé. Ce récit arrivé le premier à San-Francisco, fit sensation, et l’Union en témoigna sa reconnaissance à Mark Twain en décuplant ses honoraires ordinaires.
Après avoir passé six mois dans les îles Sandwich, Mark Twain revint en Californie et fit sur son voyage quelques conférences qui furent bien accueillies. En 1867, il se rendit dans l’Amérique Centrale, traversa l’isthme de Panama, revint dans les États de l’Est et accepta d’accompagner un pèlerinage de Quakers en Terre-Sainte, en qualité de correspondant de l’Alta California de San-Francisco. Il visita alors les principaux ports Méditerranéens et la Mer Noire. C’est de ce voyage qu’est née la principale inspiration des Innocents à l’Étranger, le livre qui assura la célébrité de Mark Twain. Il avait déjà écrit, il est vrai, la Grenouille Sauteuse, cette histoire d’une bonne farce bien yankee, mais ce fut cette peinture des Innocents à l’Étranger qui éveilla l’attention. Un critique digne de foi affirme que les cent mille exemplaires—auxquels rêve tout romancier—se vendirent en un an.
Les quatre années suivantes furent consacrées à des tournées de conférences: travail désagréable, mais lucratif. Mark Twain a toujours eu horreur de s’exhiber sur une plate-forme quelconque, et cependant c’est à cet exercice qu’il dut de gagner si vite la faveur du public. Il fit partie, avec Henry Ward Beecher, d’un petit groupe d’hommes que chaque municipalité de petite ville recherchait à tout prix et dont le nom seul assurait la réussite d’une série de conférences.
La tournée qui comprenait la Cité des Quakers eut un résultat heureux et important. Par son frère, qui faisait partie de la bande, M. Samuel Clemens fit la connaissance de Miss Olivia L. Langdon, et il en résulta, en février 1870, le plus gentil mariage que l’on puisse rêver. Quatre enfants naquirent de cette union. Le premier ne vécut que deux ans. Le second, une fille, Suzanne-Olivia, douée d’une intelligence remarquable, mourut à l’âge de vingt-quatre ans. Deux autres filles naquirent en 1874 et en 1880. L’une d’elles, qui avait toujours vécu avec son père, est morte dans son bain en 1909, moins d’un an avant Mark Twain lui-même.
Après son mariage, Twain résida d’abord à Buffalo, dans une propriété que M. Langdon avait donnée à sa fille en cadeau de noces. Il acheta une part d’administrateur dans un journal quotidien, l’Express de Buffalo, auquel il collabora activement. Mais ce travail au jour le jour ne lui convenait pas et ce fut là sa dernière incursion dans le domaine du journalisme. Au bout d’une année, il renonça à ses fonctions; désormais assuré de gagner tout l’argent qu’il voudrait en écrivant à sa fantaisie, il se vit libre de choisir le moment et le lieu de ses travaux.
Il y avait alors à Hartford un petit milieu littéraire très intéressant. Cette petite ville, fort pittoresque et très tranquille, avait attiré auprès d’elle quelques hommes d’élite, et son charme captiva le célèbre humoriste. Il s’y établit en octobre 1871 et bientôt après y bâtit une maison dont on parla beaucoup aux États-Unis. C’est qu’elle avait été bâtie selon des plans tout nouveaux et qu’elle devait servir de protestation contre le mauvais goût de l’architecture domestique en Amérique. Pendant plusieurs années, cette maison fut un objet d’étonnement pour le touriste ingénu. Le simple fait que ses chambres fussent disposées pour la commodité de ceux qui devaient les occuper, que ses fenêtres, ses vérandas, ses tourelles fussent construites en vue du confort et de la beauté, eut le don de réveiller l’apathie des critiques et de causer de grandes discussions dans tous les journaux et dans toutes les revues des États-Unis, à propos de ce qu’on appelait «la nouvelle farce de Mark Twain».
Mais avec le travail et le succès, le tempérament littéraire de Mark Twain achevait de se développer. Il publia Roughing It, qu’il avait écrit en 1872 et dont le succès égala presque celui des Innocents. C’était encore un simple récit humoristique des expériences personnelles de l’auteur, mais il y ajoutait cette fois de brillantes descriptions. Avec l’Age d’Or qui parut la même année et qu’il avait écrit en collaboration avec Charles Dudley Warner, l’humoriste commença à se transformer en philosophe. Tom Sawyer, qui parut en 1876, est une piquante étude psychologique, et le roman qui lui fait suite, Huckleberry Finn (publié neuf ans plus tard), est une étude fort émouvante du développement progressif d’une âme inculte et fruste. Le Prince et le Pauvre (1882), Un Yankee à la Cour du Roi Arthur (1890) et Pudd’nhead Wilson (1893) sont tout vibrants de sympathie, de tendresse et de délicate sentimentalité, l’humour y occupe une place inférieure, et c’est ce qu’on ne sait pas assez en France, bien que Mark Twain n’ait jamais écrit un livre d’où l’humour fût totalement absent.
En 1894 et 1895 parut en périodique un livre anonyme intitulé: Souvenirs personnels sur Jeanne d’Arc. La plupart des critiques l’attribuèrent à M. X. ou à M. Y... Aucun ne songea à Mark Twain, et pourtant ce livre était bien caractéristique, à chaque page se manifestait cette tranquille audace du grand homme qui savait si bien parler en riant des choses les plus respectables et les plus tristes sans jamais tomber dans la trivialité. Cette œuvre marque une date dans la vie littéraire de Mark Twain, il y fait preuve d’une puissance d’émotion qu’on n’aurait jamais soupçonnée chez l’auteur de la Grenouille Sauteuse. Dans les Innocents même Twain n’avait que de l’esprit, maintenant il a du cœur, il a de l’âme.
Et à côté de ce développement moral, se manifeste aussi un développement intellectuel. Le Mark Twain des Innocents avait le regard perçant et observateur; il savait trouver des mots drôles et des saillies spirituelles, mais il avouait franchement qu’il ne savait pas «ce que diable pouvait bien être la Renaissance». Après les Souvenirs personnels sur Jeanne d’Arc, l’humoriste bruyant des premières années est devenu un lettré accompli et un écrivain à qui l’Europe ne peut plus guère offrir de surprises.
En 1873, Mark Twain passa plusieurs mois en Écosse et en Angleterre, et fit quelques conférences à Londres. Il revint en Europe en 1878, et y passa un an et demi. A son retour, il publia, presque coup sur coup: Une promenade à l’Étranger, le Prince et le Pauvre, la Vie sur le Mississipi et Huckleberry Finn. Il faut noter que ce dernier livre, qui est d’une très haute portée morale, fut d’abord mal accueilli, sinon par le public, du moins par les libraires, qui le déclarèrent immoral.
Jusqu’alors, la fortune avait constamment souri aux entreprises de Twain. On le citait—avec envie—comme un exemple de littérateur millionnaire qui dédaigne les efforts des débutants pauvres et ne se soucie plus de ce qu’on peut dire ou ne pas dire de lui. Mais, à ce moment commencèrent des spéculations malheureuses, qui finirent par emporter tout le fruit de son pénible labeur et le laissèrent chargé de dettes contractées par d’autres. En 1885, il avait commandité la maison d’édition Charles L. Webster et Cⁱᵉ à New-York. Les affaires de cette maison commencèrent brillamment. Elle édita les Mémoires du Général Grant, dont six cent mille exemplaires se vendirent en peu de temps. Le premier chèque reçu par les héritiers de Grant fut de 150.000 dollars, et quelques mois après, ils en reçurent un autre de 200.000 dollars. C’est, croyons-nous, le chèque le plus considérable qui ait jamais été payé pour un seul ouvrage. Pendant ce temps, M. Clemens dépensait de fortes sommes à la fabrication d’une machine typographique qui devait faire merveille. A l’essai, cette machine fonctionna très bien, mais elle était trop compliquée et coûteuse pour devenir d’un usage courant, et, après avoir dépensé toute une fortune entre 1886 et 1889 à réaliser ce rêve, Mark Twain dut y renoncer. Après cela, la maison Webster, mal dirigée, fit faillite; Twain sacrifia encore 65.000 dollars pour essayer de la sauver. Il n’y réussit pas et se trouva enfin engagé pour 96.000 dollars dans le passif de cette maison.
En 1895 et 1896, il fit le tour du monde, et son récit de voyage, Following the Equator, paya toutes les dettes dont il avait assumé la responsabilité. De 1897 à 1899, il parcourut l’Angleterre, la Suisse et l’Autriche. Il se plut beaucoup à Vienne, où on voulait le retenir. Il y fut témoin de quelques événements intéressants. Il se trouvait au Reichsrath autrichien en cette séance mémorable qui fut violemment interrompue par l’arrivée de soixante agents de police venus pour arrêter seize membres de l’opposition. Il paraît que cet événement, unique dans les annales parlementaires, l’impressionna vivement.
Après être demeuré plusieurs années en Amérique, Mark Twain, septuagénaire, revint encore en Europe: c’était pour être solennellement reçu docteur de l’Université Anglaise, en même temps que Rudyard Kipling. En 1909, la mort de sa fille l’affecta beaucoup, et depuis lors, souffrant d’une maladie de cœur, que l’abus du cigare ne contribuait pas à guérir, Mark Twain languit et s’éteignit enfin, à l’âge de soixante et quinze ans, le 20 avril 1910.
Nous laissons aux critiques autorisés le soin d’apprécier comme il convient l’œuvre littéraire de Mark Twain: nous nous sommes bornés à donner ici une esquisse biographique du célèbre humoriste, mais, pour conclure, nous demandons la permission de protester contre les jugements hâtifs portés par plusieurs auteurs des notices nécrologiques consacrées à Mark Twain: est-il vrai que Mark Twain n’a été qu’une sorte de bouffon grossier et sans art, qu’un pince-sans-rire flegmatique, brutal amateur de lourdes plaisanteries?
Oui, Mark Twain a été cela, au début de sa carrière littéraire, et il faut se rappeler qu’alors il venait d’être pilote sur le Mississipi, et qu’il s’adressait à un public de pionniers et de rudes fermiers. Mais à mesure que les années passaient, le talent de Twain s’affinait, son gros rire s’atténuait, sa sensibilité, plus cultivée, vibrait chaque jour davantage, et le joyeux conteur de bonnes farces était devenu, vers soixante ans, un psychologue averti et un peintre attendri des plus fines nuances du sentiment. Nous pourrions citer ici, à l’appui de ces affirmations, plusieurs nouvelles toutes pénétrées de pitié et de tendresse, telles que Mémoires d’une Chienne, Enfer ou Paradis? etc... Dickens ou Daudet auraient pu signer ces pages émouvantes, mais le génie de Twain s’est élevé plus haut encore, et dans le Journal d’Ève, qui est un recueil des toutes premières impressions d’Ève au paradis terrestre, il a atteint la perfection d’Homère ou de La Fontaine. Ce petit chef-d’œuvre (qui mériterait d’être édité à part avec les suggestives illustrations qui l’accompagnent dans le texte anglais) est une merveille de grâce et d’esprit. Tout y est souple, aisé, souriant, léger et tendre, et nous ne croyons pas exagérer en disant qu’après avoir lu le Journal d’Ève, c’est à Voltaire ou à Anatole France que l’on se sent contraint de comparer le spirituel humoriste américain. Joignons-nous donc de tout cœur à ses compatriotes pour déplorer la perte de ce grand homme.
LE LEGS DE 30.000 DOLLARS
Lakeside était un gentil petit village de trois à quatre mille habitants; on pouvait même le qualifier de joli pour un village du Far-West. Les facilités religieuses eussent été assez nombreuses pour une ville de trente-cinq mille âmes. C’est toujours ainsi dans le Far-West et dans le Midi où tout le monde est religieux et où toutes les sectes protestantes sont représentées par un édifice particulier. A côté de cela, les différentes classes sociales étaient inconnues à Lakeside, inavouées en tout cas; tout le monde connaissait tout le monde et son chien, et la sociabilité la plus aimable y régnait.
Saladin Foster était comptable dans un des principaux magasins et le seul de cette profession à Lakeside qui fût bien salarié. Il avait trente-cinq ans et était dans la même maison depuis quatorze ans. Il avait débuté la semaine après son mariage, à quatre cents dollars par an. Depuis quatre ans, il avait régulièrement obtenu cent dollars de plus chaque année. Après cela, son salaire était resté à huit cents dollars—un joli chiffre vraiment—et tout le monde reconnaissait qu’il en était digne.
Electra, sa femme, était une compagne capable, quoiqu’elle aimât trop (comme lui) à faire de beaux rêves et à bâtir des châteaux au pays des songes. La première chose qu’elle fit après son mariage, tout enfant qu’elle fût, c’est-à-dire à dix-neuf ans à peine, ce fut d’acheter un carré de terrain sur les limites du village et de le payer comptant, vingt-cinq dollars, soit toute sa fortune. (Saladin, lui, n’avait que dix dollars à lui à ce moment-là.) Elle y créa un jardin potager, le fit travailler par le plus proche voisin avec qui elle partagea les bénéfices et cela lui rapporta cent pour un par an. Elle préleva sur la première année le salaire de Saladin, trente dollars qu’elle mit à la Caisse d’épargne, soixante sur la seconde année, cent sur la troisième et cent cinquante sur la quatrième, le traitement de son mari étant alors de huit cents dollars. Deux enfants étaient arrivés qui avaient augmenté les dépenses; néanmoins, depuis ce moment-là, elle mit de côté régulièrement ses cent cinquante dollars par an. Au bout de sept ans, elle fit construire et meubla confortablement une maison de deux mille dollars au milieu de son carré de terrain. Elle paya tout de suite la moitié de cette somme et emménagea. Sept ans plus tard, elle s’était entièrement acquittée de sa dette et elle possédait plusieurs centaines de dollars tous bien placés.
Depuis longtemps elle avait agrandi son terrain et en avait revendu avec profit des lots à des gens de commerce agréable qui désiraient construire. De cette façon elle s’était procuré des voisins sympathiques. Elle avait un revenu indépendant en placements sûrs d’environ cent dollars par an. Ses enfants grandissaient et jouissaient d’une florissante santé. Elle était donc une femme heureuse par ses enfants, comme le mari et les enfants étaient heureux par elle.
C’est à ce moment que cette histoire commence. La plus jeune des enfants, Clytemnestra, appelée familièrement Clytie, avait onze ans; sa sœur, Gwendolen, appelée familièrement Gwen, avait treize ans. C’étaient de gentilles petites filles et assez jolies. Leurs noms trahissaient une teinte romanesque dans l’âme des parents, et les noms des parents indiquaient que cette teinte était héréditaire. C’était une famille affectueuse, d’où vient que ces quatre membres avaient des petits noms. Le petit nom de Saladin était curieux et pas de son sexe, on l’appelait Sally. Il en était de même d’Électra, on l’appelait Aleck. Du matin au soir, Sally était un vaillant comptable et un bon vendeur. Du matin au soir, Aleck était une bonne mère, une incomparable ménagère et une femme adroite et réfléchie. Mais, le soir venu, dans la douce intimité de la chambre commune, ils mettaient tous deux de côté le monde et son trafic pour aller vivre dans un autre monde plus idéal et plus beau. Ils lisaient des romans, ils faisaient des rêves d’or, ils frayaient avec les rois et les princes, avec les grands seigneurs hautains et les dames majestueuses dans le tumulte, la splendeur et l’éblouissement des merveilleux palais et des très vieux châteaux.
II
Alors survint une grande nouvelle, une nouvelle étonnante et joyeuse, en vérité. Elle arriva d’un district voisin où vivait le seul parent que possédaient les Foster. C’était un parent de Sally, une vague espèce d’oncle ou de cousin au second ou au troisième degré. Il s’appelait Tilbury Foster. C’était un célibataire de soixante-dix ans réputé à son aise et par conséquent aigri contre le monde et misanthrope acharné. Autrefois Sally avait essayé de renouer avec lui, par lettres, mais il n’avait pas recommencé. Mais un beau jour, Tilbury écrivit à Sally disant qu’il allait mourir prochainement et qu’il lui laisserait trente mille dollars en espèces. Cela, non pas par affection pour lui, mais parce qu’il devait à l’argent toutes ses peines et tous ses soucis et qu’il désirait le placer là où il avait bon espoir de le voir continuer son œuvre nuisible. L’héritage serait confirmé dans son testament, etc., et lui serait intégralement payé le lendemain de son décès. Cela à condition que Sally puisse prouver aux exécuteurs testamentaires qu’il n’avait parlé du legs à personne, ni de vive voix, ni par lettre, qu’il n’avait fait aucune enquête concernant la marche du moribond vers les régions éternelles et qu’il n’avait pas assisté aux funérailles.
Dès qu’Aleck se fut remise de l’émotion intense causée par la lettre, elle écrivit à la ville où résidait son parent pour s’abonner au journal local. Le mari et la femme prirent ensuite l’un devant l’autre l’engagement solennel de ne jamais divulguer la grande nouvelle à qui que ce fût pendant que leur parent vivrait. Ils craignaient que quelque personne ignorante ne rapportât ces paroles au lit de mort de Tilbury en les dénaturant et en laissant croire qu’ils étaient reconnaissants de l’héritage et que, malgré la défense qui leur en avait été faite, ils le disaient et le publiaient.
Pendant le reste de la journée, Sally ne créa que trouble et confusion dans ses livres et Aleck ne put s’appliquer à ses affaires, elle ne put prendre un pot de fleurs, un livre ou un morceau de bois sans oublier immédiatement ce qu’elle pensait en faire... car ils rêvaient tous deux aux «Tren...te mille dollars!»
Toute la journée, la musique de ces mots inspirateurs chanta dans la tête du joyeux couple. Depuis le jour de son mariage, Aleck avait tenu une main ferme sur la bourse et Sally avait rarement connu le privilège de gaspiller un centime pour des choses inutiles...
«Tren...te mille dollars!»
La chanson continuait toujours. Une énorme somme! Une somme impossible à concevoir. Du matin du soir, Aleck fut absorbée par des projets de placement et Sally fit des plans sur la manière de dépenser cet argent.
On ne lut pas de roman ce soir-là. Les enfants se retirèrent de bonne heure, car les parents étaient silencieux, distraits et étrangement préoccupés. Les baisers du soir furent donnés dans le vide et ne reçurent aucune réponse, les parents ne les avaient même pas sentis et les enfants étaient partis depuis une heure quand les parents s’en aperçurent. Deux crayons avaient travaillé pendant cette heure-là à faire des plans et prendre des notes. Ce fut Sally qui le premier rompit le silence. Il s’écria tout transporté:
—Ah! ce sera magnifique, Aleck! Avec les premiers mille nous aurons cheval et voiture pour l’été et un traîneau avec une couverture en fourrure pour l’hiver.
Aleck répondit avec décision et fermeté:
—Avec le CAPITAL? Pas du tout! Même si c’était un million!
Le désappointement de Sally fut grand et la lumière s’éteignit dans ses yeux.
—Oh! Aleck, dit-il sur un ton de reproche, nous avons toujours tant travaillé et nous avons été si serrés; maintenant que nous sommes riches, il semble bien que...
Il n’acheva pas; il avait vu s’attendrir le regard de sa femme; son air suppliant l’avait touchée. Elle dit sur un ton de douce persuasion:
—Il ne faut pas que nous touchions au capital, mon chéri, ce serait trop imprudent. Avec le revenu...
—Cela suffira, cela suffira, Aleck! Que tu es bonne et généreuse! Nous aurons un beau revenu et si nous pouvons le dépenser...
—Pas tout, mon ami, pas tout, mais seulement une partie, une raisonnable, une petite partie. Mais tout le capital, chaque centime du capital doit être employé en de bons placements. Tu trouves bien cela raisonnable, n’est-ce pas?
—Mais... oui... oui, bien sûr. Mais il nous faudra attendre si longtemps—au moins six mois—avant de toucher les premiers intérêts.
—Oui, même plus, peut-être.
—Attendre plus, Aleck? Pourquoi? Est-ce qu’on ne paie pas les intérêts par semestres?
—A certains placements, oui, mais je ne placerai pas de cette façon-là.
—De quelle façon alors?
—A de gros intérêts.
—Gros? Voilà qui est bien. Continue, Aleck, explique-toi.
—Charbon; les nouvelles mines... Je compte y mettre dix mille.
—Par saint Georges! Voilà qui sonne bien, Aleck! Les actions vaudraient combien alors? Et quand?
—Au bout d’un an environ; elles rapportent dix pour cent, et vaudront trente mille. Je suis toute renseignée. L’annonce est dans le journal de Cincinnati.
—Juste ciel! Trente mille pour dix mille en une année! Mettons-y tout le capital et nous aurons quatre-vingt-dix mille dollars au bout d’un an. Je vais écrire et souscrire tout de suite. Demain il pourrait être trop tard.
Il courait déjà vers sa table à écrire, mais Aleck l’arrêta et le remit sur sa chaise en lui disant:
—Ne perds pas ainsi la tête; nous ne pouvons souscrire avant d’avoir l’argent, ne le sais-tu pas?
Sally se calma un peu, mais à la surface seulement...
—Mais, Aleck, nous l’aurons, tu sais, et bientôt. Ses peines sont probablement terminées à l’heure qu’il est. Je parierais gros qu’en ce moment on creuse sa tombe.
—Comment peux-tu agir ainsi, Sally? Ne parle pas de la sorte; c’est tout à fait scandaleux.
—Ah! bien, mets qu’on prépare son auréole, si tu veux. Je me soucie fort peu de tout l’attirail; je parlais tout simplement. Ne peux-tu pas laisser parler les gens?
—Mais comment peux-tu trouver un plaisir quelconque à parler d’une façon aussi légère? Aimerais-tu qu’on dise cela de toi avant même que tu sois glacé dans la tombe?
—Il n’y a pas de danger, de quelque temps, je pense, surtout si ma dernière action avait été de faire cadeau de ma fortune à des gens dans le seul but de leur faire du mal. Mais ne nous inquiétons pas de Tilbury, Aleck, et parlons de choses plus terre à terre... Il me semble vraiment que cette mine est le meilleur placement pour toute la somme... Quelle est ton objection?
—Tous les œufs dans le même panier, voilà l’objection.
—Très bien, si tu juges ainsi. Et pour les autres vingt mille? Que comptes-tu en faire!
—Rien ne presse. Je vais regarder autour de moi avant d’en rien faire du tout.
—Très bien, si tu es décidée, soupira Sally qui resta quelque temps plongé dans ses méditations.
—Il y aura donc, dit-il enfin, vingt mille de revenu sur les dix mille engagés dès l’année prochaine. Nous pourrons dépenser cela, n’est-ce pas?
Aleck fit un signe négatif:
—Non, non, mon chéri, dit-elle. Cela ne se vendra pas bien jusqu’à ce que nous ayons touché le dividende semestriel. Nous pourrons en dépenser une petite partie...
—Une pacotille, pas davantage? Et toute une année à attendre... Peste! Je...
—Sois patient, je t’en prie! Sais-tu que cela pourrait même être versé au bout de trois mois? C’est tout à fait dans le domaine des choses possibles.
—Oh! bonheur. Oh! merci.
Sally bondit pour aller embrasser sa femme avec reconnaissance.
—Nous toucherions trois mille alors! Pense, trois mille! Et combien pourrons-nous en dépenser, Aleck? Sois généreuse, va, tu seras une si gentille petite femme!
Aleck se trouva flattée, si flattée qu’elle céda et abandonna mille dollars, ce qui, selon elle, était une folie. Sally l’embrassa une bonne douzaine de fois et n’arrivait pas à témoigner toute sa gratitude et toute sa joie. Cette nouvelle marque d’affection fit franchir à Aleck les limites de la prudence et avant qu’elle ait pu se reprendre, elle avait fait une autre concession à son heureux époux en lui accordant deux mille dollars sur les cinquante ou soixante mille qu’elle comptait retirer au bout d’une année des vingt mille restant de l’héritage. Les yeux remplis de larmes de joie, Sally s’écria:
—Oh! je veux te serrer bien fort!
Et il le fit. Il reprit ensuite son bloc-notes et se prit à marquer, pour les premiers achats, les objets qu’il désirait acheter tout d’abord: cheval, voiture, traîneau, couverture de fourrure, souliers vernis, chien, chapeau de soie, dentier...
—Dis-moi, Aleck?
—Eh bien?
—Tu fais des comptes, n’est-ce pas? Voilà qui va bien. As-tu trouvé le placement des vingt mille maintenant?
—Non. Ça ne presse pas. Il me faut chercher et réfléchir encore.
—Mais, je te vois faire des chiffres... Que combines-tu alors?
—Mais il faut bien que je trouve l’emploi des trente mille qui viennent des mines, n’est-ce pas?
—Bonté divine! Quelle tête! Je n’y aurais jamais songé. Comment t’en tires-tu? Où en es-tu arrivée?
—Pas très loin encore. Deux années ou trois. J’ai placé l’argent deux fois, une fois dans les huiles, une fois dans les blés.
—Mais, Aleck, c’est splendide. Et à combien arrives-tu maintenant?
—Je crois... Eh bien, pour être sûre de ne pas me tromper... à environ cent vingt-quatre mille net... mais ce sera probablement plus.
—Grand Dieu, comme c’est beau! La chance a tourné de notre côté après tant de labeur! Aleck?
—Eh bien?
—Je vais compter au moins trois cents dollars pour les œuvres des missions en pays païens. Nous n’avons pas le droit de ne penser qu’à nous-mêmes.
—Tu ne pouvais faire une plus noble chose. Voilà bien ta nature, mon généreux ami!
A cette louange, Sally tressaillit de joie, mais étant juste et honnête, il se dit que le mérite en revenait plus à Aleck, qu’à lui-même, puisque sans elle il n’aurait jamais eu tout cet argent.
Ils montèrent se coucher et, dans leur délirant bonheur, ils laissèrent la bougie allumée au salon. Ils n’y pensèrent que lorsqu’ils furent déshabillés. Sally alors fut d’avis de la laisser brûler; ils pouvaient s’accorder cela maintenant, même s’il y avait eu mille bougies allumées. Tel ne fut pas l’avis d’Aleck: elle descendit pour l’éteindre et ce fut même une excellente chose, car, en route, elle trouva tout à coup une combinaison qui lui permettait de convertir immédiatement ses cent quatre-vingt mille dollars en un demi-million.
III
Le petit journal auquel Aleck s’était abonnée paraissait le jeudi. Il devait faire douze cents kilomètres avant d’arriver du village de Tilbury et on ne pouvait le recevoir que le samedi. La lettre du Tilbury était partie un vendredi, plus d’un jour trop tard pour que le bienfaiteur ait pu mourir et que la nouvelle paraisse dans le numéro de cette semaine-là, mais c’était largement à temps pour que cela ait la possibilité de paraître la semaine suivante. Donc, les Foster furent obligés d’attendre presque une semaine entière avant de savoir s’il leur était arrivé quelque chose de satisfaisant ou non. Ce fut une bien longue semaine et l’attente fut très douloureuse. Ils auraient à peine pu la supporter s’ils n’avaient eu de nombreuses pauses de diversion. Nous avons vu qu’ils savaient en trouver. La femme empilait des fortunes sans discontinuer. Le mari les dépensait ou du moins en dépensait la partie dont sa femme voulait bien lui permettre de disposer.
Enfin arriva le samedi et en même temps le Sagamore hebdomadaire. Mme Eversby se trouvait là. C’était la femme du pasteur presbytérien et elle «travaillait» les Foster pour obtenir d’eux des contributions aux œuvres charitables. A l’arrivée du journal, la conversation s’arrêta net—du côté des Foster. Mme Eversby s’aperçut bientôt que ses hôtes n’écoutaient plus un mot de ce qu’elle disait; elle se leva aussitôt et s’en alla étonnée et indignée au plus haut point. Dès qu’elle fut hors de la maison, Aleck déchira avec impatience le bande du journal et elle parcourut hâtivement des yeux la colonne des décès. Déception! Tilbury n’était nulle part mentionné!
Aleck était chrétienne depuis son berceau. Le devoir et la force de l’habitude lui imposèrent donc une fausse attitude. Elle se raidit et dit avec une pieuse joie forcée:
—Soyons humblement reconnaissants qu’il ait été épargné et...
—Au diable sa sale carcasse! Je voudrais...
—Sally, quelle honte!
—Je m’en moque! repartit l’homme furieux. Tu penses la même chose et si tu n’étais pas si immoralement pieuse, tu serais honnête et tu dirais la même chose.
Sur un ton de dignité blessée, Aleck répondit:
—Je ne sais pas comment tu peux dire des choses si injustes et si blessantes. La piété immorale n’existe pas!
Sally eut un remords. Il voulut le cacher en essayant confusément de se disculper et pour cela il chercha à changer la forme de ses paroles. Il avait le tort de croire qu’il pourrait apaiser son experte moitié en abandonnant la forme pour retenir le fond.
—Je ne voulais pas dire quelque chose de si affreux que cela, Aleck. Je ne voulais pas dire de la piété immorale... Je voulais dire seulement... seulement... eh bien, la piété conventionnelle, tu sais... la piété d’église; le... la... mais tu sais ce que je veux dire, Aleck; le... quand on donne un article plaqué pour du vrai métal, tu sais, sans penser à mal mais par habitude invétérée, manière apprise, coutume pétrifiée, loyauté envers... envers... peste! Je ne trouve pas les bons mots, mais, encore une fois, tu sais ce que j’ai voulu dire, Aleck, et je n’y vois pas de mal en somme. Je vais t’expliquer; tu vois, c’est comme si une personne...
—Tu en as tout à fait assez dit, dit Aleck froidement, laisse tomber le sujet.
—Moi, je veux bien, répondit Sally avec ferveur en s’épongeant le front. Et une grande reconnaissance qu’il ne savait exprimer se lisait en ses yeux.
Vaincu selon toute apparence, il était désormais convenablement maté et soumis, aussi lut-il son pardon dans les yeux d’Aleck.
Le grand sujet, leur intérêt suprême revint immédiatement sur le tapis. Rien ne pouvait le retenir bien longtemps dans l’ombre. Le couple examina ensemble le problème que posait l’absence de l’avis de décès de Tilbury. Ils l’examinèrent dans tous les sens, avec plus ou moins d’espoir, mais ils furent obligés d’en revenir par où ils avaient commencé, c’est-à-dire de reconnaître que la seule explication raisonnable de l’absence de cet avis était décidément que Tilbury n’était pas mort. Il y avait là quelque chose d’un peu triste, même d’un peu injuste peut-être, mais la vérité était là et il fallait l’accepter. Ils furent d’accord là-dessus.
A Sally, la chose parut être une dispensation insondable, plus insondable que de raison, pensait-il. C’était bien là une des choses les plus inutilement insondables qu’il pût se remettre dans l’esprit. Il exprima cette idée avec quelque sentiment, mais s’il espérait par là «faire marcher» Aleck, il n’y réussit point. Si elle avait une opinion, elle la garda pour elle.
Les Foster n’avaient plus qu’à attendre le journal de la semaine suivante. Tilbury avait évidemment mis longtemps à mourir. Telle fut leur pensée commune. Le sujet fut donc abandonné et ils se remirent à travailler d’aussi bon cœur que possible.
Maintenant il faut dire que, sans le savoir, ils avaient tout ce temps fait tort à Tilbury. Tilbury avait tenu sa promesse, il l’avait tenue à la lettre, il était mort comme il l’avait annoncé. Il y avait alors quatre jours qu’il était mort et il avait eu le temps de s’y habituer; il était entièrement mort, parfaitement mort, aussi mort que tous les habitants du cimetière... et son décès s’était produit largement à temps pour être mentionné dans le Sagamore de cette semaine-là. Il n’avait été oublié que par pur accident.
Ce fut un accident qui n’arrive jamais aux journaux des grandes villes, mais qui est fort commun dans les petites feuilles de village. Au moment de mettre sous presse, les confiseurs de l’endroit envoyèrent au journal une garde boîte de bonbons et immédiatement la petite nécrologie du triste Tilbury fut remplacée par les remerciements enthousiastes du directeur.
Mais, dans leur précipitation, les typographes desserrèrent la colonne, et les caractères composant la notice nécrologique se trouvèrent dispersés. Sans cela, elle aurait paru dans un autre numéro, car les textes composés sont immortels dans les imprimeries de ces petits journaux, mais une composition détruite n’est plus jamais reprise et ainsi, quels que pussent être les événements futurs, jamais, dans le cours des siècles, le Sagamore ne devait annoncer le décès de Tilbury!
IV
Cinq semaines s’écoulèrent lentement. Le Sagamore arrivait régulièrement le samedi, mais jamais il ne mentionna Tilbury Foster. La patience de Sally fut alors à bout et il s’écria avec colère:
—Maudites soient ses entrailles! Il est immortel!
Aleck le reprit sévèrement et ajouta d’une voix solennelle et glacée:
—Que dirais-tu si tu étais retiré brusquement de la vie après avoir laissé échapper une telle pensée?
Sally répondit sans avoir suffisamment réfléchi:
—Mais je m’estimerais encore heureux qu’elle se soit échappée.
Il lança cela par orgueil, voulant répondre quelque chose et ne trouvant rien de mieux sur le moment. Puis il s’esquiva, craignant d’être écrasé dans une discussion avec sa femme.
Six mois passèrent. Le Sagamore gardait toujours un silence obstiné sur le sort de Tilbury. En attendant, Sally avait plusieurs fois tenté de «jeter une sonde», c’est-à-dire de suggérer qu’il faudrait savoir. Aleck s’était montrée tout à fait indifférente à ces suggestions. Sally résolut alors de réunir toutes ses forces et d’attaquer de front. Il proposa donc de se déguiser et d’aller au village de Tilbury pour y découvrir subrepticement quelles pouvaient être leurs espérances. Aleck s’opposa à ce projet dangereux avec beaucoup d’énergie et de décision. Elle dit à son mari:
—A quoi peux-tu bien penser? Vraiment tu ne me laisses pas respirer. Il faut te surveiller tout le temps comme un petit enfant pour l’empêcher de marcher dans les flammes. Tu resteras exactement où tu es.
—Mais voyons, Aleck! Je pourrais très bien le faire sans que personne le sache, j’en suis certain...
—Sally Foster, ne sais-tu pas que pour cela il te faudrait poser des questions sur notre parent?
—Bien sûr. Mais, et puis après? Personne ne se douterait de qui je suis.
—Ah! entendez-le. Un jour, il faudra que tu prouves aux exécuteurs que tu ne t’es jamais informé. Et alors?
Il avait oublié ce petit détail. Il ne répondit rien; il n’y avait rien à répondre.
Aleck ajouta:
—Et maintenant, sors cette idée de ta tête et n’y pense plus. Tilbury t’a préparé ce piège. Ne vois-tu pas que c’est un piège? Il est sur ses gardes et il compte bien que tu te laisseras prendre. Eh bien! il sera déçu, du moins tant que je tiendrai le gouvernail, Sally!
—Eh bien?
—Tant que tu vivras, serait-ce cent ans, ne fais jamais d’enquête! Promets.
—Je promets, je promets, dit le brave homme avec un soupir et à contre-cœur.
Aleck se radoucit alors et dit:
—Ne sois pas si impatient. Nous prospérons. Nous pouvons attendre, rien ne presse. Notre petit revenu certain augmente tout le temps. Quant à l’avenir, je n’ai pas encore fait fausse route, cela s’empile par mille et dix mille. Il n’y a pas une autre famille dans le district qui ait de si belles espérances. Déjà nous commençons à rouler dans l’abondance. Tu sais cela, n’est-ce pas?
—Oui, Aleck, c’est certainement vrai.
—Alors sois reconnaissant de tout ce que le bon Dieu a fait pour nous et cesse de te tourmenter. Tu ne t’imagines pas, n’est-ce pas, que nous aurions pu arriver à ces résultats prodigieux sans son secours et son aide?
—N... non, dit-il en hésitant, je suppose que non. Puis, il ajouta avec beaucoup de sentiment et d’admiration: et cependant, je crois du fond du cœur que tu n’as besoin d’aucune aide dans l’élaboration de tes combinaisons financières.
—Oh! tais-toi. Je sais bien que tu ne penses pas à mal et que tu ne cherches pas à être irrévérencieux, pauvre homme, mais tu ne sembles pas pouvoir ouvrir la bouche sans laisser sortir des choses qui font trembler. Tu me tiens dans un perpétuel émoi. Je crains maintenant pour toi plus que pour nous tous. Autrefois je n’avais pas peur du tonnerre, mais maintenant, quand je l’entends, je...
Sa voix sombra, elle commença à pleurer et ne put achever sa phrase. Cela alla au cœur de Sally; il la prit dans ses bras, la caressa et la consola. Il lui promit une meilleure conduite et, tout en se réprimandant lui-même, il implora son pardon en se frappant la poitrine. Il était de bonne foi et peiné de ce qu’il avait fait; il était prêt à n’importe quel sacrifice pour y remédier.
Par conséquent, il y réfléchit longuement et profondément dans la solitude et il se décida à faire ce qui lui paraîtrait le mieux. Il était facile de promettre de changer de conduite, il avait tant de fois promis déjà... Mais cela ferait-il quelque bien et surtout un bien permanent? Non, ce ne serait que provisoire, il connaissait sa faiblesse et l’avouait avec chagrin. Il ne pourrait pas tenir sa promesse, il fallait trouver quelque chose de mieux et de plus sûr: au prix de ruses fort habiles, il économisa longtemps sou par sou et lorsqu’il eut assez d’argent, il mit un paratonnerre sur la maison.
Quels miracles l’habitude ne peut-elle faire accomplir! Et comme les habitudes sont vite et facilement prises! aussi bien les habitudes insignifiantes que celles qui nous transforment complètement. Si, par accident, nous nous réveillons à deux heures du matin deux nuits de suite, nous avons raison de nous inquiéter, car un accident semblable peut créer une habitude: l’usage du whisky pendant un mois peut... mais inutile d’insister: nous connaissons, tous, ces faits ordinaires de la vie.
L’habitude de bâtir des châteaux au pays des songes, l’habitude de rêver en plein jour, comme elle grandit vite! Quelle jouissance elle devient! Comme nous volons à des enchantements nouveaux et délicieux à chaque moment de loisir, comme nous aimons nos chimères, comme nous savons endormir nos âmes et nous enivrer de nos propres fantaisies trompeuses! Oh! oui, et combien notre vie irréelle s’emmêle et se fusionne vite et facilement avec notre vie matérielle de telle façon que nous ne pouvons plus les distinguer l’une de l’autre!
Aleck s’abonna bientôt à un journal quotidien de Chicago et à l’Indicateur des Finances. Douée d’un singulier flair financier, elle les étudia aussi consciencieusement, toute la semaine, qu’elle étudiait sa Bible le dimanche. Sally était perdu d’admiration en remarquant avec quelle sûreté se développaient le génie et le jugement de sa femme en tout ce qui concernait le soin de leurs capitaux tant matériels que spirituels. Il était aussi fier de la voir exploiter audacieusement les affaires de ce monde que de bénéficier de la conscience avec laquelle elle savait se prémunir en vue de l’avenir éternel. Il remarqua qu’elle n’avait jamais cessé de tenir la balance égale entre ses affaires terrestres et ses affaires religieuses. Dans les deux cas, comme elle le lui expliqua un jour, il s’agissait de capitaux; mais en ce qui concerne les capitaux terrestres, elle ne s’en préoccupait, et ne les plaçait que pour les déplacer en vue de la spéculation, tandis que, dans le second cas, elle plaçait ses capitaux spirituels une fois pour toutes et dans une affaire de tout repos. Ainsi, elle ne perdait pas la tête et elle savait se garantir un bon avenir—dans tous les cas et de toutes les façons.
Il ne fallut que quelques mois pour former l’imagination de Sally et d’Aleck. Chaque jour l’ébullition de leur cerveau se faisait plus intense. En conséquence, Aleck gagnait de l’argent imaginaire beaucoup plus vite qu’elle n’avait rêvé de pouvoir le faire au début, et l’habileté de Sally à en dépenser le surplus grandit en proportion. Aleck s’était tout d’abord accordé douze mois pour spéculer sur les charbons, tout en reconnaissant que ce délai pourrait peut-être se réduire à neuf mois. Mais c’était là un petit travail, un travail d’enfant, dû à des facultés financières qui n’avaient encore rien appris, rien expérimenté... qui ne connaissaient pas tous les perfectionnements possibles: les perfectionnements arrivèrent bientôt; alors les neuf mois s’évanouirent et le placement imaginaire des dix mille dollars revint triomphant avec trois cents pour un de profit derrière lui en moins de trois mois!
Ce fut une grande journée pour les Foster. Ils en restèrent muets de joie... muets aussi pour une autre raison: après avoir beaucoup surveillé le marché, Aleck avait fait dernièrement avec crainte et tremblement son premier essai. Elle risqua les derniers vingt mille de l’héritage. En esprit, elle vit grimper la cote, point par point—avec la possibilité constante d’une chute imprévue... A la fin, son anxiété devint trop grande; elle était encore novice dans l’art de l’achat à découvert et non endurcie encore... Elle avait donc, par une dépêche imaginaire, donné l’ordre de vendre. Elle dit que quarante mille dollars de bénéfice étaient suffisants. La vente fut effectuée le jour même où ils apprirent l’heureuse issue de l’affaire des charbons.
Donc, ce soir-là, ils restèrent ébahis et bien heureux, tâchant de s’habituer à leur bonheur et de se faire à l’idée qu’ils valaient actuellement cent mille dollars en bon argent solide et imaginaire.
Ce fut la dernière fois qu’Aleck se laissa épouvanter par la spéculation ou plutôt son anxiété ne parvint plus comme cette fois-ci à troubler son sommeil et à pâlir sa joue.
Ce fut vraiment une soirée mémorable. Petit à petit, l’idée qu’ils étaient riches prit profondément racine dans leurs âmes et ils se mirent à chercher des placements. Si nous avions pu voir avec les yeux de ces rêveurs, nous aurions vu leur petit cottage en bois, si gentil et si propret, faire place à une belle bâtisse où briques à deux étages et entourée d’une grille en fer; nous aurions vu un triple lustre accroché au plafond; nous aurions vu l’humble devant de foyer devenir un Brussels resplendissant à 10 francs le mètre; nous aurions vu la cheminée plébéienne remplacée par un phare orgueilleux aux portes de mica. Nous aurions vu bien d’autres choses encore, par exemple, le cheval, la voiture, le traîneau, le chapeau haut-de-forme... et tout le reste.
A partir de ce moment-là et bien que leurs filles et les voisins n’aient toujours continué à voir que le petit cottage, ce petit cottage était devenu une maison à deux étages pour Aleck et Sally et pas une nuit ne se passa sans qu’Aleck ne se fît un grand souci des imaginaires notes de gaz et ne reçût pour toute consolation que l’insouciante réponse de Sally:
—Eh bien, quoi! nous pourrons toujours payer ça!
Avant d’aller se coucher ce premier soir de leur richesse, le couple décida qu’il fallait se réjouir de quelque façon... Ils donneraient un grand dîner... Oui, c’était une bonne idée. Mais quelle raison donner aux enfants et aux voisins? Ils ne pouvaient songer à dévoiler le fait qu’ils étaient riches. Sally y aurait consenti, il le désirait même, mais Aleck ne perdit pas la tête et s’y opposa catégoriquement. Elle dit que l’argent était aussi réel que s’il était dans leur coffre-fort, mais qu’il fallait attendre qu’il y fût en réalité. Elle établit sa ligne de conduite sur cette base et elle demeura inébranlable. Pour elle, le grand secret devait être gardé vis-à-vis des enfants et du monde entier.
Ils furent donc très perplexes. Il fallait se réjouir, ils y tenaient à tout prix, mais puisqu’ils devaient garder le secret, quel prétexte donner? Aucun anniversaire n’était proche. Sally, poussé à bout, s’impatientait. Mais brusquement il eut ce qu’il lui parut être une magnifique inspiration. Tout leur ennui s’évanouit en une seconde; ils pourraient célébrer la découverte de l’Amérique. C’était une idée splendide!
Aleck fut extrêmement fière de Sally. Elle dit qu’elle n’y aurait jamais songé, mais Sally, bien que gonflé de joie et d’orgueil, essaya de n’en laisser rien voir et dit que ce n’était vraiment rien, que n’importe qui aurait pu y penser. A quoi l’heureuse Aleck répondit avec un élan de fierté:
—Oh, certainement, n’importe qui! oh, n’importe qui! Hosanna Dilknis par exemple ou peut-être Adelbert Pistache... Oh, oui! Eh bien, je voudrais bien les y voir, voilà tout! Bonté divine, s’ils arrivaient à penser à la découverte d’une île de quarante kilomètres carrés, c’est, je parie bien, tout ce qu’ils pourraient faire; mais pour ce qui est d’un continent tout entier, voyons, Sally Foster, tu sais parfaitement qu’ils se feraient une entorse au cerveau, et même alors, ils n’y arriveraient pas!
... La chère âme! Elle savait que son mari était intelligent et si, par affection, elle jugeait cette intelligence au-dessus de sa valeur, sûrement elle était pardonnable pour une erreur si douce et aimable.