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Le Livre 010101: Enquête

Chapter 15: 12. APPRENDRE ET ENSEIGNER
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About This Book

A wide-ranging investigation compiles interviews with numerous professionals involved in producing, distributing and studying books to map how the internet and digital formats reshape their practices. It surveys technical and social developments including online press, electronic publishing, e-readers, digitization, rights management and accessibility formats such as braille and audio, and contrasts views on the continuing roles of print and of emerging devices. The text examines multilingualism and machine translation, transformations of libraries and bookstores, educational uses of digital texts and likely trajectories for a networked information environment, and includes timelines, a glossary, web directories and indexes.

11.2. Numérisation en mode texte et en mode image

La numérisation du document imprimé, c'est-à-dire sa conversion sous une forme chiffrée binaire, peut être effectuée soit en mode texte, soit en mode image.

La numérisation en mode texte consiste à scanner le livre puis à contrôler le résultat à l'écran en relisant le tout. Les documents originaux manquant de clarté - certains livres anciens par exemple - sont saisis ligne après ligne. Ce mode de numérisation est long, et la notion de livre ou de page n'est pas conservée, puisque le texte apparaît en continu à l'écran. Cette méthode est nettement plus coûteuse que la numérisation en mode image, mais très préférable, puisqu'elle permet la recherche textuelle, l'indexation, les recherches séquentielles, les analyses, les comparaisons, etc. C'est la méthode utilisée par le Projet Gutenberg (11.1.1), la Bibliothèque électronique de Lisieux (11.1.3), et bien d'autres.

La numérisation en mode image correspond à la "photographie" du livre page après page. La notion de livre est conservée. La version informatique est en quelque sorte le fac-similé de la version imprimée. On peut donc "feuilleter" le texte page après page sur l'écran. C'est la méthode employée pour les numérisations à grande échelle, par exemple pour la constitution de Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Même si, pour des raisons de coût, la BnF a choisi la numérisation en mode image, elle utilise le mode texte pour les tables des matières, les sommaires et les légendes des corpus iconographiques, afin de faciliter la recherche plein-texte. Pourquoi ne pas tout numériser en mode texte ? La BnF répond sur le site de Gallica: "Le mode image conserve l'aspect initial de l'original y compris ses éléments non textuels. Si le mode texte autorise des recherches riches et précises dans un document et permet une réduction significatice du volume des fichiers manipulés, sa réalisation, soit par saisie soit par OCR (optical character recognition), implique des coûts de traitement environ 10 fois supérieurs à la simple numérisation. Ces techniques parfaitement envisageables pour des volumes limités ne pouvaient ici être économiquement justifiables au vu des 35.000 documents (représentant presque 15 millions de pages) mis en ligne."

Selon Pierre Schweitzer, l'architecte designer qui a conçu @folio, support numérique de lecture nomade, "le mode image permet d'avancer vite et à très faible coût. C'est important car la tâche de numérisation du domaine public est immense. Il faut tenir compte aussi des différentes éditions: la numérisation du patrimoine a pour but de faciliter l'accès aux oeuvres, il serait paradoxal qu'elle aboutisse à focaliser sur une édition et à abandonner l'accès aux autres. Chacun des deux modes de numérisation s'applique de préférence à un type de document, ancien et fragile ou plus récent, libre de droit ou non (pour l'auteur ou pour l'édition), abondamment illustré ou pas. Les deux modes ont aussi des statuts assez différents: en mode texte ça peut être une nouvelle édition d'une oeuvre, en mode image c'est une sorte d''édition d'édition', grâce à un de ses exemplaires (qui fonctionne alors comme une fonte d'imprimerie pour du papier: une trace optique sur un support, numérique, c'est assez joli à réaliser). En pratique, le choix dépend bien sûr de la nature du fonds à numériser, des moyens et des buts à atteindre. Difficile de se passer d'une des deux façons de faire."

L'équipe d'@folio travaille notamment sur le logiciel Mot@Mot, une passerelle entre @folio (voir 8.1) et les fonds numérisés en mode image. "La plus grande partie du patrimoine écrit existant est fixé dans des livres, sur du papier, explique Pierre Schweitzer. Pour rendre ces oeuvres accessibles sur la toile, la numérisation en mode image est un moyen très efficace. Le projet Gallica en est la preuve. Mais il reste le problème de l'adaptation des fac-similés d'origine à nos écrans de lecture aujourd'hui: réduits brutalement à la taille d'un écran, les fac-similés deviennent illisibles. Sauf à manipuler les barres d'ascenseur, ce qui nécessite un ordinateur et ne permet pas une lecture confortable. La solution proposée par Mot@mot consiste à découper le livre, mot à mot, du début à la fin (enfin, les pages scannées du livre…). Ces mots restent donc des images, il n'y a pas de reconnaissance de caractères, donc pas d'erreur possible. On obtient une chaîne d'images-mots liquide, qu'on peut remettre en page aussi facilement qu'une chaîne de caractères. Il devient alors possible de l'adapter à un écran de taille modeste, sans rien perdre de la lisibilité du texte. La typographie d'origine est conservée, les illustrations aussi."

11.3. Les bibliothèques traditionnelles sont-elles menacées?

Face à un web encyclopédique et des bibliothèques numériques de plus en plus nombreuses, les jours des bibliothèques traditionnelles sont-ils comptés? Ou bien, au contraire, l'internet joue-t-il un rôle de catalyseur pour les relancer?

En fait, il n'est peut-être pas très opportun d'opposer bibliothèque traditionnelle et bibliothèque numérique. Nombre de bibliothèques numériques sont créées par des bibliothèques traditionnelles à partir de leurs propres fonds. Grâce à quoi la consultation de ces fonds devient facile. Ce qui n'était pas le cas jusque-là, pour des raisons diverses: souci de conservation des documents rares et fragiles, heures d'ouverture réduites, nombreux formulaires à remplir, longs délais de communication, pénurie de personnel. Autant de barrières à franchir qui demandaient souvent au lecteur une patience à toute épreuve et une détermination hors du commun pour arriver jusqu'au document. A présent, si on tient absolument à consulter l'original, on le fait en connaissance de cause, après avoir "feuilleté" le fac-similé numérique sur le web.

Autre élément à prendre en compte, la bibliothèque numérique peut enfin rendre comptatibles deux objectifs qui ne l'étaient guère, à savoir la conservation des documents et leur prêt. Dorénavant le document ne quitte son rayonnage qu'une seule fois pour être scanné, et le grand public y a facilement accès.

Un exemple parmi d'autres: depuis décembre 2000, le site web de la Bibliothèque municipale de Lyon donne accès à la plus importante collection française d'enluminures médiévales, à savoir 12.000 images scannées dans 457 documents appartenant à la bibliothèque: manuscrits allant du 5e au 16e siècle, incunables ou livres de la Renaissance. Les documents sont à dominante religieuse (bibles, missels, bréviaires, pontificaux, livres d'heures, droit canon) ou profane (philosophie, histoire, littérature, sciences, etc.). Les images qui ont été numérisées - plusieurs centaines pour certains documents - sont les peintures en pleine page et les miniatures, ainsi que les initiales ornées et les décors des marges.

Autre exemple significatif, depuis novembre 2000, la version numérique de la Bible de Gutenberg, premier ouvrage à avoir jamais été imprimé, est en accès libre sur le site de la British Library. Cette Bible date de 1454-1455, et elle aurait été imprimée par Gutenberg en 180 exemplaires dans son atelier de Mayence (Allemagne). 48 exemplaires, dont certains incomplets, existeraient toujours. La British Library en possède deux versions complètes, et une partielle. En mars 2000, dix chercheurs et experts techniques de l'Université Keio de Tokyo et de NTT (Nippon Telegraph and Telephone Communications) sont venus travailler sur place pendant deux semaines pour numériser ces deux Bibles, légèrement différentes, à l'aide de matériels hautement sophistiqués.

La bibliothèque numérique menace-t-elle pour autant la bibliothèque traditionnelle? Il y a quelques années, sur leur site web, alors que l'internet en était encore à ses débuts, plusieurs grandes bibliothèques insistaient sur la nécessité de garder son importance à la communication physique des imprimés, manuscrits, partitions musicales, bandes sonores, etc., tout en affirmant avoir conscience de la nécessité du développement parallèle des documents numériques. Ce type de commentaires a disparu. Les rôles respectifs des bibliothèques traditionnelles et des bibliothèques numériques semblent assez clairs maintenant.

Les bibliothèques nationales et autres grandes bibliothèques de conservation ont pour mission de préserver un patrimoine pluricentenaire - manuscrits, incunables, livres imprimés, collections de journaux, partitions musicales, gravures, images, photos, films, documents électroniques, etc. - accumulé au fil des siècles grâce au dépôt légal. Si le fait de disposer de supports numériques favorise à la fois la conservation et la communication, il faut bien un endroit pour stocker les documents physiques originaux, à commencer par les Bibles de Gutenberg.

Les bibliothèques publiques ne semblent pas près de disparaître non plus. A l'heure actuelle, malgré l'engouement suscité par le livre électronique, pratiquement personne n'est prêt à lire Zola ou Proust à l'écran. Mais c'est peut-être une question de génération. Et la mise sur le marché d'un livre électronique bon marché, suivi du papier électronique dans quelques années, risque de changer bien des choses.

Pour les bibliothèques spécialisées, par contre, le changement est nettement plus radical. Dans nombre de domaines où l'information la plus récente est primordiale, on s'interroge maintenant sur l'utilité d'aligner des documents imprimés sur des rayonnages, alors qu'il est tellement plus pratique de rassembler, stocker, archiver, organiser, cataloguer et diffuser des documents électroniques, et de les imprimer seulement à la demande.

L'avenir sera-t-il les bases de données numériques décrites dans les dernières pages de Chaos et cyberculture (éditions du Lézard, 1997) de Timothy Leary, philosophe et visionnaire? "Toute l'information du monde est à l'intérieur. Et grâce au cyberespace, tout le monde peut y avoir accès. Tous les signaux humains contenus jusque-là dans les livres ont été numérisés. Ils sont enregistrés et disponibles dans ces banques de données, sans compter tous les tableaux, tous les films, toutes les émissions de télé, tout, absolument tout." Reste à savoir si la consultation sera gratuite ou payante.

12. APPRENDRE ET ENSEIGNER

[Dans ce chapitre:]

[12.1. Dictionnaires et encyclopédies en ligne // 12.2. Bases de données en ligne // 12.3. L'université et le numérique / L'Université de Caen / La Webster University de Genève / L'Université de Lausanne / L'Université de Tokyo / L'Université de Toronto // 12.4. Les perspectives]

12.1. Dictionnaires et encyclopédies en ligne

Un des premiers dictionnaires disponibles gratuitement sur le web est le Dictionnaire universel francophone en ligne, qui correspond à la partie "noms communs" de la version imprimée du dictionnaire du même nom, issu de la collaboration d'Hachette avec l'AUPELF-UREF (Agence universitaire de la francophonie), et publié par Hachette Edicef. Cette partie "noms communs" répertorie 45.000 mots et 116.000 définitions. Elle présente "sur un pied d'égalité, le français dit 'standard' et les mots et expressions en français tel qu'on le parle sur les cinq continents". Pour la langue anglaise, le site Merriam-Webster OnLine permet l'accès libre au Collegiate Dictionary et au Collegiate Thesaurus, deux ouvrages de référence.

La fin 1999 marque le saut du papier au numérique pour plusieurs encyclopédies de renom. En décembre 1999, les éditions Atlas mettent en ligne gratuitement sur le web leur encyclopédie WebEncyclo. La recherche est possible par mots-clefs, thèmes, médias (cartes, liens internet, photos, illustrations) et idées. Depuis les débuts du site, un appel à contribution incite les spécialistes d'un sujet donné à envoyer des articles.

Décembre 1999 voit aussi la mise en ligne du site Britannica.com, qui propose en accès libre et gratuit l'équivalent des 32 volumes de la 15e édition de l'Encyclopaedia Britannica (dont la version imprimée est toujours disponible au prix de 1.250 $US, soit 1.320 euros). Le site propose aussi l'actualité mondiale, une sélection d'articles de 70 magazines, un guide des meilleurs sites web (plus de 125.000 sites), une sélection de livres, etc., le tout étant accessible à partir d'un moteur de recherche unique. Depuis septembre 2000, le site fait partie des cent sites les plus visités au monde. En ligne aussi, l'ensemble du fonds documentaire de l'Encyclopaedia Universalis, soit 28.000 articles signés par 4.000 auteurs. La consultation est payante sur la base d'un abonnement annuel, mais de nombreux documents sont également en accès libre. Disponible depuis mars 2000 en consultation payante, la version en ligne des 20 volumes du célèbre Oxford English Dictionary bénéficie d'une mise à jour trimestrielle d'environ 1.000 entrées nouvelles ou révisées. Le Quid, encyclopédie en un volume réactualisée une fois par an depuis 1963, met de nombreux documents en accès libre sur le web. Encarta, la fameuse encyclopédie de Microsoft, est en accès libre et gratuit depuis septembre 2000.

Toujours en accès libre, Eurodicautom, proposé par le Service de traduction de la Commission européenne, est un dictionnaire multilingue de termes économiques, scientifiques et techniques, juridiques, etc., relatifs aux divers champs d'activité de l'Union européenne. Il permet des combinaisons entre ses onze langues officielles (allemand, anglais, danois, espagnol, finnois, français, grec, hollandais, italien, portugais et suédois), ainsi que le latin.

Réalisé par l'Office de la langue française du Québec, Le Signet est dénommé à juste titre "la référence branchée en terminologie". Il donne accès à six mille fiches bilingues français-anglais dans le secteur des technologies de l'information. TERMITE est la base de données quadrilingue (anglais, espagnol, français et russe) de la Section de traduction de l'Union internationale des télécommunications (UIT). Composée de 59.000 entrées, elle est alimentée à la fois par les traducteurs de l'UIT et des spécialistes des télécommunications extérieurs à l'UIT.

Moins d'un an après la mise en ligne gratuite d'encyclopédies générales de renom, autre évènement: la mise en ligne gratuite en septembre 2000 du Grand dictionnaire terminologique (GDT), qui rassemble un fonds terminologique de 3 millions de termes français et anglais du vocabulaire industriel, scientifique et commercial, dans 2.000 domaines d'activité. Ce fonds équivaudrait à 3.000 ouvrages de référence imprimés. Sa mise en ligne est le résultat d'un partenariat entre l'Office de la langue française du Québec, auteur du dictionnaire, et la société Semantix, spécialisée dans la mise au point de solutions logicielles pour l'intégration de fonctions linguistiques. Cette mise en ligne est un succès: un mois plus tard, le GDT a été consulté par 1,3 million de personnes, avec des pointes de 60.000 requêtes quotidiennes. "Nous croyons que la nouvelle de l'accessibilité à un dictionnaire terminologique bilingue gratuit dans internet s'est répandue comme une traînée de poudre parmi les internautes, qui se communiquent très rapidement les nouvelles, explique Francis Malka, fondateur et chef de la direction technologique de Semantix (cité par l'AFP). Nous recevons des requêtes de partout à travers le globe, même si la grande majorité des requêtes provient du Canada."

Dictionnaires électroniques, une liste établie par la section française des services linguistiques centraux de l'Administration fédérale suisse, répertorie de façon aussi exhaustive que possible les meilleurs dictionnaires monolingues, bilingues et multilingues. Elle est complétée par des répertoires d'abréviations et d'acronymes et des répertoires d'informations géographiques. Responsable de la section française des services linguistiques, Marcel Grangier explique: "Conçu d'abord comme un service intranet, notre site web se veut au service d'abord des traducteurs opérant en Suisse, qui souvent travaillent sur la même matière que les traducteurs de l'administration fédérale, mais également, par certaines rubriques, au service de n'importe quel autre traducteur où qu'il se trouve. Les dictionnaires électroniques ne sont qu'une partie de l'ensemble, et d'autres secteurs documentaires ont trait à l'administration, au droit, à la langue française, etc., sans parler des informations générales."

"Travailler sans internet est devenu tout simplement impossible, ajoute Marcel Grangier. Au-delà de tous les outils et commodités utilisés (messagerie électronique, consultation de la presse électronique, activités de services au profit de la profession des traducteurs), internet reste pour nous une source indispensable et inépuisable d'informations dans ce que j'appellerais le "secteur non structuré" de la toile. Pour illustrer le propos, lorsqu'aucun site comportant de l'information organisée ne fournit de réponse à un problème de traduction, les moteurs de recherche permettent dans la plupart des cas de retrouver le chaînon manquant quelque part sur le réseau."

D'autres outils utiles sont les moteurs permettant la recherche dans plusieurs dictionnaires. Proposé par Foreignworld.com, DictSearch est un moteur de recherche dans 200 dictionnaires de langues (67 langues source et 69 langues cible, soit plus de 300 combinaisons de langues en juillet 2001). Le Logos Dictionary, dictionnaire multilingue de plus de 7,5 millions d'entrées, est un des outils linguistiques proposés par Logos, société de traduction internationale basée à Modène (Italie). Créé par Robert Ware, OneLook Dictionaries est un moteur de recherche puisant dans les quelque 3 millions de mots de 750 dictionnaires (en anglais, français, allemand, italien, espagnol, etc.) traitant de sujets divers (affaires, argot, généralités, informatique et internet, médecine, religion, sciences, sports, technologie, etc.). Son correspondant français est Dicorama.

On assiste enfin au développement de portails de dictionnaires. Par exemple yourDictionary.com, créé par Robert Beard en 1999, dans le prolongement de son ancien site, "A Web of Online Dictionaries", maintenant intégré à celui-ci. Consacré aux dictionnaires - 1.500 dictionnaires dans 230 langues - et aux langues en général (vocabulaires, grammaires, apprentissage des langues, etc.), yourDictionary.com se veut le portail de toutes les langues sans exception. Il accorde une importance particulière aux langues minoritaires et menacées.

12.2. Bases de données en ligne

Russon Wooldridge, professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto, est le créateur de ressources littéraires librement accessibles en ligne. Un pas de plus est franchi vers l'autonomisation de l'usager comme créateur de ressources en ligne, souligne-t-il en mai 2001. "La dernière version de TACTweb, récemment installée sur un serveur de l'Université de Toronto, permet dorénavant de construire des bases interactives importantes comme les dictionnaires de la Renaissance (Estienne et Nicot ; base RenDico), les deux principales éditions du Dictionnaire de l'Académie française (1694 et 1835), les collections de la Bibliothèque électronique de Lisieux (base LexoTor), les oeuvres complètes de Maupassant, ou encore les théâtres complets de Corneille, Molière, Racine, Marivaux et Beaumarchais (base théâtre 17e-18e). À la différence de grosses bases comme Frantext ou ARTFL (American and French Research on the Treasury of the French Language) nécessitant l'intervention d'informaticiens professionnels, d'équipes de gestion et de logiciels coûteux, TACTweb, qui est un gratuiciel que l'on peut décharger en ligne et installer soi-même, peut être géré par le chercheur individuel créateur de ressources textuelles en ligne."

A la suite de l'INaLF (Institut national de la langue française), scindée en deux organismes distincts en janvier 2001, l'ATILF (Analyse et traitements informatiques du lexique français) développe des programmes de recherche sur la langue française, principalement son vocabulaire. Traitées par des systèmes informatiques spécifiques, les données (lexicales et textuelles) portent sur divers registres du français: langue littéraire (du 14e au 20e siècle), langue courante (écrite et parlée), langue scientifique et technique (terminologies), et régionalismes.

Les bases de données de l'ATILF comprennent notamment: a) Frantext, un corpus à dominante littéraire constitué de textes français qui s'échelonnent du 16e au 20e siècle. Sur l'intégralité du corpus, il est possible d'effectuer des recherches simples ou complexes (base non catégorisée). Sur un sous-ensemble comportant des oeuvres en prose des 19e et 20e siècles, les recherches peuvent également être effectuées selon des critères syntaxiques (base catégorisée); b) l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, en collaboration avec l'ARTFL (American and French Research on the Treasury of the French Language) de l'Université de Chicago. Il s'agit de la version internet de la première édition, à savoir 17 volumes de texte et 11 volumes de planches; c) Dictionnaires d'autrefois (16e-19e siècles): Dictionnaires de l'Académie française, 1e (1694), 5e (1798), et 6e (1835) éditions, Dictionarium latinogallicum de Robert Estienne, Thresor de la langue françoyse (versions ancienne et moderne) de Jean Nicot, Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle; d) le Catalogue critique des ressources textuelles sur internet (CCRTI), un ensemble de sites qui diffusent des ressources textuelles en ligne sur le web, sélectionnés en fonction de leur sérieux sur le plan du traitement éditorial et du traitement numérique des textes; e) le Dictionnaire de l'Académie française, 8e édition (1932).

"L'avenir me semble prometteur en matière de publications de ressources en ligne, même si, en France tout au moins, bon nombre de résistances, inhérentes aux systèmes universitaire et éditorial, ne risquent pas de céder du jour au lendemain (dans dix-vingt ans, peut-être?), écrit Emilie Devriendt, élève professeur à l'Ecole normale supérieure de Paris. Ce qui me donne confiance, malgré tout, c'est la conviction de la nécessité pratique d'internet. J'ai du mal à croire qu'à terme, un chercheur puisse se passer de cette gigantesque bibliothèque, de ce formidable outil. Ce qui ne veut pas dire que les nouvelles pratiques de recherche liées à internet ne doivent pas être réfléchies, mesurées à l'aune de méthodologies plus traditionnelles, bien au contraire. Il y a une histoire de l''outillage', du travail intellectuel, où internet devrait avoir sa place."

Dans un tout autre registre, l'Ethnologue, une encyclopédie des langues, a mis la totalité de son contenu en accès libre sur le web, ce qui ne l'empêche pas d'être également diffusée en version imprimée et sur CD-Rom, tous deux payants. Cette encyclopédie très documentée répertorie 6.700 langues, avec de multiples critères de recherche. Barbara F. Grimes, sa directrice de publication entre 1971 et 2000 (8e-14e éditions), explique: "Il s'agit d'un catalogue des langues dans le monde, avec des informations sur les endroits où elles sont parlées, une estimation du nombre de personnes qui les parlent, la famille linguistique à laquelle elles appartiennent, les autres noms utilisés pour ces langues, les noms de dialectes, d'autres informations socio-linguistiques et démographiques, les dates des Bibles publiées, un index des noms de langues, un index des familles linguistiques et des cartes géographiques relatives aux langues."

Autre exemple, Rubriques à Bac, créée par Gérard Fourestier, professeur de français à Nice et diplômé en science politique. Rubriques à Bac propose deux bases de données accessibles par souscription, avec version démo en accès libre, à destination des étudiants du premier cycle universitaire et de leurs professeurs. La première, ELLIT (Éléments de littérature), a trait à la littérature française du 12e siècle à nos jours et regroupe plus de 350 articles liés entre eux par 8.500 liens, ainsi qu'un répertoire de 450 auteurs qui ont joué un rôle majeur dans la formation de cette littérature. La deuxième, RELINTER (Relations internationales depuis 1945), recense plus de 2.000 liens sur l'évolution de la situation du monde contemporain de la deuxième guerre mondiale à nos jours.

"Rubriques à Bac est une branche des activités du GRIMM (Groupe de recherche et d'information sur le multimédia), explique Gérard Fourestier. Le GRIMM est un groupement associatif de personnes physiques et morales qui pratiquent la recherche et l'information sur l'informatique, le multimédia et la communication. Cependant, les perspectives ouvertes par une fréquentation du site en progression rapide, et compte tenu de la mission que j'ai assignée aux recettes de cette activité, à savoir la réalisation de projets éducatifs en Afrique, Rubriques à Bac se constituera prochainement en entité juridique propre."

Quel est l'historique du site? "Le site de Rubriques à Bac a été créé en 1998 pour répondre au besoin de trouver sur le net, en un lieu unique, l'essentiel, suffisamment détaillé et abordable par le grand public, dans le but: a) de se forger avant tout une culture tout en préparant à des examens probatoires à des études de lettres - c'est la raison d'ELLIT (Eléments de littérature), base de données en littérature française; b) de comprendre le monde dans lequel nous vivons en en connaissant les tenants et les aboutissants, d'où RELINTER (Relations internationales). J'ai développé ces deux matières car elles correspondent à des études que j'ai, entre autres, faites en leur temps, et parce qu'il se trouve que, depuis une dizaine d'années, j'exerce des fonctions de professeur dans l'enseignement public (18 établissements de la 6e aux terminales de toutes sections et de tous types d'établissements). Faute de temps, je n'ai pu réaliser que ces deux thèmes, mais je ne désespère pas de développer aussi d'autres sujets qui font partie de ma panoplie universitaire et d'autodidacte curieux de tout comme la philosophie, l'analyse sociétale, l'analyse sémantique ou encore l'écologie, et que je tiens 'au chaud dans mes cartons'. Ceci étant, je suis à l'affût de toutes autres idées, venant d'ailleurs, pour ne me réserver alors que la supervision du contenu mis en forme, la dernière main dans la réalisation informatique et la gestion en tant que site spécialisé.

Pour l'instant et faute de mieux, en raison de mon âge, la cinquantaine, et non de mes compétences, je m'occupe de mes élèves en les préparant à leurs examens tout en leur donnant envie d'être utiles, ne serait-ce que pour eux-mêmes et en leur apportant le sens des responsabilités, en un mot un message humaniste. J'aime ce métier car, pour moi, le savoir, ça se donne, et le maître, comme en boudhisme, ne peut avoir qu'un seul but: que son élève le dépasse. En outre, alors que j'ai eu dans le passé d'importantes fonctions de fondé de pouvoir, et que j'ai dirigé pour mon compte quelques entreprises, je suis maître à bord dans mes classes et j'organise mon travail comme je l'entends. C'est pour moi essentiel. (…) Mon activité liée à internet consiste tout d'abord à en sélectionner les outils, puis à savoir les manier pour la mise en ligne de mes travaux et, comme tout a un coût et doit avoir une certaine rentabilité, organiser le commercial qui permette de dégager les recettes indispensables; sans parler du butinage indispensable pour la recherche d'informations qui seront ensuite traitées. (…) Mon initiative à propos d'internet n'est pas directement liée à mes fonctions de professeur. J'ai simplement voulu répondre à un besoin plus général et non pas étroitement scolaire, voire universitaire. Débarrassé des contraintes du programme, puisque j'agis en mon nom et pour mon compte et non 'es-qualité', mais tout en en donnant la matière grise qui me paraît indispensable pour mieux faire une tête qu'à la bien remplir, je laisse à d'autres le soin de ne préparer qu'à l'examen."

12.3. L'université et le numérique

Voici quelques expériences de par le monde, provenant de professionnels des
Universités de Caen, Genève, Lausanne, Tokyo et Toronto.

= L'Université de Caen

Directeur du centre de ressources informatiques de l'Université de Caen (CRIUC), Gérard Jean-François est chargé de l'exploitation et du développement des technologies de la communication pour la recherche et la pédagogie. "L'Université de Caen Basse-Normandie compte 24.000 étudiants, écrit-il. Elle est unique, donc pluridisciplinaire pour la région. De ce fait, elle est répartie sur une douzaines de sites. Les activités principales sont évidemment l'enseignement et la recherche. Mon activité professionnelle consiste à effectuer la veille technologique et à mettre en place les moyens nécessaires à l'activité de l'établissement. Ces moyens sont essentiellement le réseau de communication, les serveurs et les équipements individuels. Sur ces équipements sont mis en place les services (messageries, bases de données, visioconférence…) nécessaires aux utilisateurs (étudiants, enseignants/chercheurs, personnels techniques et administratifs). Par rapport à internet, je me dois de fournir l'accès internet à l'ensemble de l'établissement mais également législation en appliquant toutes les mesures de sécurité qui incombent à mon rôle de responsable sécurité du système informatique."

= La Webster University de Genève

Henri Slettenhaar est spécialiste des technologies de la communication. En 1958, dans le cadre du CERN (Laboratoire européen pour la physique des particules), il travaille sur le premier ordinateur numérique et il participe au développement des premiers réseaux numériques. Son expérience américaine débute en 1966: il rejoint pendant dix-huit mois une équipe du Stanford Linear Accelerator Center (SLAC) pour créer un numérisateur de film. De retour au SLAC en 1983, il conçoit un système numérique de contrôle qui sera utilisé pendant dix ans. Depuis près de vingt ans, il est professeur à la Webster University de Genève. Dans ce cadre, il dirige le Telecom Management Program, programme créé à l'automne 2000 pour répondre à la nécessité de former les étudiants dans un domaine en pleine expansion. Il est également consultant auprès de nombreux organismes.

En 1992, Henri Slettenhaar crée la Silicon Valley Association (SVA), une association suisse qui organise des voyages d'étude dans des pôles de haute technologie: Silicon Valley, San Francisco, Los Angeles, Finlande, etc. Outre des visites de sociétés, start-up, universités et centres de recherche, ces voyages comprennent des conférences, présentations et discussions portant sur les nouvelles technologies de l'information (internet, multimédia, télécommunications, etc.), les derniers développements de la recherche et de ses applications, et les méthodes les plus récentes en matière de stratégie commerciale et de création d'entreprise.

"Je ne peux pas imaginer ma vie professionnelle sans l'internet, écrit Henri Slettenhaar. Cela fait vingt ans que j'utilise le courrier électronique. Les premières années, c'était le plus souvent pour communiquer avec mes collègues dans un secteur géographique très limité. Depuis l'explosion de l'internet et l'avènement du web, je communique principalement par courrier électronique, mes conférences sont en grande partie sur le web et mes cours ont tous un prolongement sur le web. En ce qui concerne les visites que j'organise dans la Silicon Valley, toutes les informations sont disponibles sur le web, et je ne pourrais pas organiser ces visites sans utiliser l'internet. De plus, l'internet est pour moi une fantastique base de données disponible en quelques clics de souris."

= L'Université de Lausanne

Pierre Magnenat est responsable de la cellule "gestion et prospective" du centre informatique de l'Université de Lausanne. Lors d'un entretien électronique, il relate son parcours professionnel: "Mathématicien de formation, je me suis ensuite orienté vers la recherche en astrophysique à l'Observatoire de Genève, domaine dans lequel j'ai obtenu mon doctorat en 1982. Le sujet en était l'étude de la stabilité des orbites dans des modèles numériques de galaxies, ce qui m'a conduit à développer un usage intense de l'informatique, et m'a peu à peu dirigé totalement vers cette branche encore neuve à l'époque. En 1985, j'ai accordé mes actes à mes préférences et suis parti travailler chez un constructeur informatique. J'ai rejoint l'Université de Lausanne en 1990 pour occuper le poste où je suis encore. L'Université de Lausanne est une université généraliste fondée en 1537 (théologie, droit, lettres, sciences sociales, HEC (hautes études commerciales), sciences (maths, physique, chimie, biologie, sciences de la terre, pharmacie) et médecine. Elle comprend environ 10.000 étudiants et 2.200 chercheurs. Dès le début du web, un premier site a été créé par le personnel du centre informatique (en 1995). Chaque faculté, section ou institut s'y est mis par la suite, sans réelle unité et cohérence. Par la suite, certaines règles d'édition ont été établies, et le site remanié à plusieurs reprises avec l'aide de graphistes et d'une personne en charge de fédérer les informations. Nous avons été la première université suisse (voire européenne?) à permettre l'immatriculation des nouveaux étudiants par le web. Depuis, les applications administratives (ressources humaines, finances, grades, etc.) sont les unes après les autres adaptées à un usage par le web. Pour le futur proche, nous étudions la mise en place d'un portail dont l'accès sera personnalisé et adapté aux tâches et désirs de chacun, étudiants, personnel ou visiteur. Il permettra également un accès authentifié aux applications administratives."

En quoi consiste exactement son activité? "Je dirige la centrale d'achats informatiques de l'université. A ce titre, je définis des normes techniques, je procède aux appels d'offres et gère l'entretien du parc, ainsi que les contrats de licences de logiciels. Je suis également responsable de l'établissement et de la gestion des budgets informatiques centraux. Une bonne part de mon activité est ainsi liée à des aspects de prospective et de veille technologique. Bien avant l'arrivée du web, internet était déjà un outil essentiel à mon activité: courrier électronique, information par Usenet News puis gopher. Chaque développement nouveau de l'internet nous a permis de mettre en place des outils facilitant la vie de nos utilisateurs (listes de prix et configurations, formulaires de commandes, inventaires en ligne, etc.) tout comme la nôtre (contacts fournisseurs, informations techniques, etc.). Par ailleurs, cet usage a déteint dès le début sur mes activités personnelles (IRC, news, etc.), pour aboutir à un usage fréquent du commerce électronique et de la bourse en ligne."

= L'Université de Tokyo

Professeur de français, de littérature française et d'applications informatiques dans des universités japonaises, à Tokyo et Nagoya, Patrick Rebollar utilise l'ordinateur pour la recherche et l'enseignement depuis plus de dix ans. En 1994, il voit apparaître l'internet "dans le champ culturel et linguistique francophone". En 1996, il débute un site web de recherches et activités littéraires. En octobre 1999, il devient le modérateur de LITOR (Littérature et ordinateur), liste de diffusion francophone créée en octobre 1999 par l'équipe de recherche Hubert de Phalèse de l'Université Paris 3, et qui comptait en janvier 2000 près de 180 membres, majoritairement des universitaires d'une douzaine de pays.

En juillet 1998, Patrick Rebollar expose l'impact de l'internet sur sa vie professionnelle: "Mon travail de recherche est différent, mon travail d'enseignant est différent, mon image en tant qu'enseignant-chercheur de langue et de littérature est totalement liée à l'ordinateur, ce qui a ses bons et ses mauvais côtés (surtout vers le haut de la hiérarchie universitaire, plutôt constituée de gens âgés et technologiquement récalcitrants). J'ai cessé de m'intéresser à certains collègues proches géographiquement mais qui n'ont rien de commun avec mes idées, pour entrer en contact avec des personnes inconnues et réparties dans différents pays (et que je rencontre parfois, à Paris ou à Tokyo, selon les vacances ou les colloques des uns ou des autres). La différence est d'abord un gain de temps, pour tout, puis un changement de méthode de documentation, puis de méthode d'enseignement privilégiant l'acquisition des méthodes de recherche par mes étudiants, au détriment des contenus (mais cela dépend des cours). Progressivement, le paradigme réticulaire l'emporte sur le paradigme hiérarchique - et je sais que certains enseignants m'en veulent à mort d'enseigner ça, et de le dire d'une façon aussi crue. Cependant ils sont obligés de s'y mettre…"

En janvier 2000, son activité s'articule autour de trois pôles: "veille technologique et culturelle, enseignement assisté par ordinateur, création de pages littéraires pédagogiques (mise en ligne en février ou mars 2000 d'une oeuvre de Balzac, L'Illustre Gaudissart, avec notes de lecture préparées par des étudiants japonais en doctorat pendant l'année universitaire 1999). Pour réaliser ce document balzacien, nous avons travaillé dans une salle entièrement informatisée de l'Université Gakushuin (Tokyo) et nous avons utilisé majoritairement des données en ligne (Dictionnaire de l'Académie française, index de Balzac, cédérom Littré, etc.)."

= L'Université de Toronto

Professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto, Russon Wooldridge est le créateur de sites dans le domaine des études françaises, dont le Net des études françaises (site sur lequel le livre que vous êtes en train de lire est publié). Il est également éditeur en ligne (revue, actes de colloques) et chercheur (histoire de la langue, évolution des médias du papier et du web). Son activité consiste à "aider les étudiants à vivre en français (cours de langue de première année du 1er cycle d'études, par exemple), à perfectionner leurs compétences linguistiques (cours de traduction de quatrième année du 1er cycle, par exemple), à approfondir leur connaissance de domaines spécifiques du savoir exprimés en français (cours et thèses de 2e et 3e cycles) et, à tous les niveaux, à se servir des outils appropriés."

"Mes activités de recherche, autrefois menées dans une tour d'ivoire, se font maintenant presque uniquement par des collaborations locales ou à distance, explique-t-il. (…) Tout mon enseignement exploite au maximum les ressources d'internet (le web et le courriel): les deux lieux communs d'un cours sont la salle de classe et le site du cours, sur lequel je mets tous les matériaux des cours. Je mets toutes les données de mes recherches des vingt dernières années sur le web (réédition de livres, articles, textes intégraux de dictionnaires anciens en bases de données interactives, de traités du 16e siècle, etc.). Je publie des actes de colloques, j'édite un journal, je collabore avec des collègues français, mettant en ligne à Toronto ce qu'ils ne peuvent pas publier en ligne chez eux."

12.4. Les perspectives

En juin 1998, Christiane Jadelot, ingénieur d'études à l'INaLF (Institut national de la langue française), insiste sur la nécessité d'"équiper de plus en plus de laboratoires avec du matériel de pointe, qui permette d'utiliser tous ces médias. Nous avons des projets en direction des lycées et des chercheurs. Le ministère de l'Education nationale a promis de câbler tous les établissements, c'est plus qu'une nécessité nationale. J'ai vu à la télévision une petite école dans un village faisant l'expérience de l'internet. Les élèves correspondaient avec des écoles de tous les pays, ceci ne peut être qu'une expérience enrichissante, bien sûr sous le contrôle des adultes formés pour cela."

En septembre 1998, Robert Beard, co-fondateur de yourDictionary.com, portail pour les langues, insiste sur le fait que "l'internet nous offrira tout le matériel pédagogique dont nous pouvons rêver, y compris des notes de lecture, exercices, tests, évaluations et exercices interactifs plus efficaces que par le passé parce que reposant davantage sur la notion de communication. Le web sera une encyclopédie du monde faite par le monde pour le monde. Il n'y aura plus d'informations ni de connaissances utiles qui ne soient pas diponibles, si bien que l'obstacle principal à la compréhension internationale et interpersonnelle et au développement personnel et institutionnel sera levé. Il faudrait une imagination plus débordante que la mienne pour prédire l'effet de ces développements sur l'humanité."

"Il va falloir inventer et organiser les nouveaux métiers de la formation (éditeur, médiateur, tuteur, évaluateur …) et les faire prendre en compte dans les institutions de formation", écrit en décembre 1999 Jacques Trahand, vice-président de l'Université Mendès France de Grenoble.

Quelles sont les perpectives en 2001?

Pierre Magnenat, responsable de la cellule "gestion et prospective" du centre informatique de l'Université de Lausanne: "L'usage de l'internet va encore s'intensifier, tout comme ses aspects intranet au sein de notre institution. En particulier, l'apparition des 'campus virtuels' proposant des enseignements à distance et/ou collaboratifs va bouleverser l'usage que l'on en fait jusqu'à maintenant, exigeant des bandes passantes considérablement plus grandes. La téléconférence, déjà mise en place par ATM (asynchronous transfer mode) entre les Universités de Lausanne et Genève, va également s'étendre, exigeant elle aussi des moyens considérables et très sécurisés (par exemple pour les diagnostics médicaux à distance, voire la téléchirurgie)."

Russon Wooldridge, professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto: "Il est crucial que ceux qui croient à la libre diffusion des connaissances veillent à ce que le savoir ne soit pas bouffé, pour être vendu, par les intérêts commerciaux. Ce qui se passe dans l'édition du livre en France, où on n'offre guère plus en librairie que des manuels scolaires ou pour concours (c'est ce qui s'est passé en linguistique, par exemple), doit être évité sur le web. Ce n'est pas vers les Amazon.com qu'on se tourne pour trouver la science désintéressée."

Christian Vandendorpe, professeur à l'Université d'Ottawa: "Il faut saluer la décision du MIT (Masachusetts Institute of Technology) de placer tout le contenu de ses cours sur le web d'ici dix ans, en le mettant gratuitement à la disposition de tous. Entre les tendances à la privatisation du savoir et celles du partage et de l'ouverture à tous, je crois en fin de compte que c'est cette dernière qui va l'emporter."

13. QUEL AVENIR POUR L'IMPRIME?

[Dans ce chapitre:]

[13.1. L'imprimé vu par les auteurs // 13.2. L'imprimé vu par les bibliothécaires-documentalistes // 13.3. L'imprimé vu par les éditeurs // 13.4. L'imprimé vu par les gestionnaires // 13.5. L'imprimé vu par les linguistes // 13.6. L'imprimé vu par les professeurs // 13.7. L'imprimé vu par les spécialistes du numérique]

Nous vivons une période transitoire, marquée par la généralisation des documents numériques et la numérisation à grande échelle des documents imprimés. Comme on le verra dans les lignes qui suivent, si les professionnels du livre reconnaissent tous les nombreuses qualités pratiques du numérique dans leur vie professionnelle, certains utilisent encore beaucoup leur imprimante et tout autant les documents imprimés. A titre personnel, pour des raisons aussi bien pratiques que sentimentales, pratiquement personne ne peut se passer du livre imprimé, et encore moins de ce matériau extraordinaire qu'est le papier. Reste à attendre quelques années, lorsque le papier électronique permettra de concilier dans un même support les avantages du numérique et le plaisir irremplaçable du papier.

13.1. L'imprimé vu par les auteurs

Alex Andrachmes, producteur audiovisuel, écrivain et explorateur d'hypertexte, utilise encore beaucoup de documents papier. "A l'heure actuelle, il semble que l'internet soit encore considéré majoritairement comme un outil de travail, ou au mieux, comme un outil de consultation de documentation, d'infos en ligne, ou de services (réservations, prix, achats en ligne). Pas encore de loisir proprement dit, à part pour une minorité d'addicts de jeux, de free TV, de téléchargements musicaux ou de… sexe virtuel… La principale raison à cet état de fait est technique. La majorité des équipements se trouve dans les bureaux, et les connexions permanentes (câble, ADSL…) sont loin d'être majoritaires. Ce détour pour constater que le meilleur outil de lecture reste le livre, qu'on peut emporter n'importe où. Dans ma pratique professionnelle, et celle de la plupart de mes correspondants dans les médias, toute la création de documents (projets, scénarios, contrats, devis…) passe par l'ordinateur, les textes circulent par e-mail et attachements, mais leur lecture et/ou analyse passe par les tirages papier. Rares sont ceux qui échangent directement les infos sans ce passage obligé. Il faut une tournure d'esprit particulière pour arriver à envisager globalement un document, l'analyser, le corriger, sans l'imprimer. Par mon activité web, je m'y exerce, et ce n'est au fond pas désagréable du tout."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Il n'est pas impossible que, si on assiste à une véritable généralisation de l'e-book, ou à travers les Psion, Palm, WAP, UMTS (universal mobile telecommunications system)… qui sait, le papier finisse par être détrôné. Mais dans l'état actuel, le papier ne me paraît pas mort. Les premiers qui auront à souffrir, me semble-t-il, ce sont les journaux. Puisque la fonction info et service est déjà très répandue sur le net, via les sites des journaux eux-mêmes. Les grands médias sont en train de s'embarquer dans ce train-là, voir les sites de TF1, Canal+, etc… Les autres (l'édition principalement) passeront encore longtemps par l'étape tirage papier… Mais il se passe quelque chose via les sites de webtertainment dont je parlais plus haut, des habitudes se prennent, surtout chez les jeunes. Et là, une initiative comme la nôtre pourrait participer à un changement de la donne. En effet, l'activité proprement mail est un phénomène sociologique incontestable qui s'explique par une certaine dépersonnalisation des contacts permettant aux jeunes d'oser dire plus facilement ce qu'ils ont à dire. Paradoxalement, le texte qu'ils ont écrit leur paraît être une personnalisation de leur discours, puisqu'il existe sous forme écrite. Enfin, les fonctions envoi et retour confirment l'existence de leur discours, puisqu'il est lu, et qu'on y répond. Dans ces échanges-là, le papier a déjà complètement disparu. L'exploration de ces formes de discours par nos personnages est donc en pointe. Et leur communication à un large public un réel enjeu."

Jean-Pierre Cloutier, auteur des Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet: "Disons que, dans mon cas, l'utilisation du support papier est plus sélective. Pour mes besoins, j'imprime parfois un document récupéré en ligne car le papier est une 'interface de lecture' des plus portables. Sans connexion, sans piles, sans attirail technique, on transporte le document où on veut, on l'annote, on le partage, on le donne, on le récupère, puis il peut prendre facilement le chemin du bac de recyclage. Côté des journaux et périodiques, j'en consomme moins qu'avant mon utilisation régulière d'internet (1991). Mais là encore, c'est sélectif. Le seul périodique que j'achète régulièrement est le mensuel Wired. Je n'ai jamais été abonné, je l'achète en kiosque, c'est comme voter avec son fric pour le changement. Pour ce qui est des livres, comme je suis en guerre perpétuelle avec le temps, j'ai peu l'occasion de lire. Au cours de mes vacances, cet été, j'ai acheté des livres de cyberlibraires et je les ai fait livrer poste restante au bureau de poste du village où j'étais. Entre trois à cinq jours pour la livraison, c'est génial."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Le cinéma n'a pas sonné la mort des spectacles sur scène et des arts d'interprétation, pas plus que la radio. La télévision n'a pas relégué aux oubliettes le cinéma, au contraire, elle a contribué à une plus grande diffusion des films. Même chose pour la vidéocassette. Les technologies se succèdent, puis cohabitent. Je crois qu'il en sera de même pour le papier. Il est certain que son rôle et ses utilisations seront modifiés, que certains contenus demeureront plus portables et conviviaux sur papier, il y aura des ajustements."

Luc Dall'Armellina, co-auteur et webmestre d'oVosite, espace d'écritures multimédias: "C'est toujours une question, une frustration, cette impossibilité du papier à entrer dans la machine! Les dispositifs d'annotation informatique sont pourtant loin d'égaler ceux, analogiques, de la lecture papier: post-it, pages cornées, notes en marge, photocopies commentées, agrandies, modifiées, partagées… que j'utilise - comme beaucoup - en nombre. Tous ces procédés sont des bricolages, les morceaux de papier pris sur des nappes au déjeuner, dans les pages 'notes' des agendas, mais ils sont la base d'un processus de mémorisation, d'appropriation personnelle. (Voir pour s'en convaincre la gestion archaïque des signets sur les deux navigateurs les plus modernes. Il faut aller voir des navigateurs de recherche comme Nestor de Romain Zeiliger pour voir pris en compte l'annotation comme processus cognitif et la représentation spatiale comme mode d'organisation des données complexes.) C'est là la question la moins bien prise en compte dans les dispositifs numériques où la mémoire prise en compte est celle de la machine et du logiciel, pas celle de nos cheminements intimes."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Les 'outils numériques' deviendront peut-être peu à peu les objets banals de notre quotidien ; en attendant ce(s) jour(s), la souplesse des usages du papier n'a pas encore son pareil, je crois. Les débuts des années 80 avaient annoncé la mort du support papier: son usage - et sa consommation - se sont vus multipliés. Le papier semble devoir être encore la surface-support de confort pour la lecture séquentielle, mais pour l'écriture numérique? On peut se poser la question, l'évolution lente mais inexorable des pratiques - et des outils d'écriture - entraîne forcément la lecture vers l'ailleurs des dispositifs interactifs. La tendance qui s'amorce sur le web - mais est-ce que cela dépassera le stade de tendance? - est la double écriture (et donc la double lecture ) proposée. De plus en plus de sites sont faits pour satisfaire une expérience interactive mais proposent aussi leurs contenus 'de fond' sous forme de fichiers Acrobat, donc mis en forme, designés pour l'impression individuelle sur papier. Une écriture interactive génère ses systèmes, dispositifs, mises en relation, en espaces, en interaction… et ses appareils de lecture. Les nouvelles oeuvres se lisent sur un micro-ordinateur - connecté ou non - pensons à la spécificité des Machines à écrire de Antoine Denize, de Puppet Motel de Laurie Anderson, de Ceremony of Innocence de Peter Gabriel/Nick Bantock. Mais on peut aussi penser - et espérer - que J.M.G. Le Clézio continuera de nous enchanter avec ses récits sur papier."

Pour Raymond Godefroy, écrivain-paysan, "le papier est un support qui va subsister encore très longtemps et qui garde certains avantages. Il est cependant gourmand en matière première, le bois. Les autres supports sont complémentaires, et présentent des avantages, surtout pour la circulation et la reproduction à longue distance."

Jean-Paul, webmestre du site des cotres furtifs, qui raconte des histoires en 3D: "Je lis autant d'imprimés qu'avant. La lecture sur écran s'y est rajoutée. D'où des problèmes de temps: ces machines qui sont censées travailler à notre place contribuent en fait à nous bouffer le temps libre qu'elles nous ont dégagé."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Ses jours sont encore longs avant que la lecture sur écran présente la même souplesse que celle d'un livre ou d'un magazine que l'on peut lire n'importe où, dans la position que l'on veut, et ranger, rouler, plier, déchirer facilement (allez envelopper les pelures de pomme de terre dans un 15 pouces!)."

Anne-Bénédicte Joly, écrivain qui auto-édite ses oeuvres: "Je dois avouer que le passage par l'écrit m'est encore nécessaire. Comme tout écrivain je conserve et souhaite conserver une relation privilégiée avec l'écrit, la plume, le crissement du stylo sur une feuille blanche. Par ailleurs, je note, je rature, je corrige, je développe… bref mes premières phases de création passent encore systématiquement par le papier avant la phase de saisie de mes textes. Par ailleurs, j'entretiens une relation sentimentale avec l'objet 'livre'."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Je pense que le support papier a encore beaucoup de beaux et longs jours devant lui. Ne serait-ce que pour des raisons de contacts affectifs avec l'objet livre, mais aussi de par la faible montée en puissance (actuelle) des solutions électroniques. Je pense que l'informatique est un moyen performant et totalement nécessaire pour fabriquer des livres mais je suis une fervente défenseur du plaisir de tenir un livre dans sa main, de l'emporter partout avec soi, de l'annoter, de le prêter, de le reprendre, de le feuilleter, de glisser page 38 mon marque-page préféré… J'aime cette relation privilégiée que le lecteur noue avec un livre. J'aime voir vivre l'objet… Pour toutes ces raisons, non seulement je pense que le livre a encore de beaux jours devant lui, mais au fond, je le souhaite de tout coeur!"

Naomi Lipson, écrivain multimédia, traductrice et peintre: "Mes yeux réclament le papier! Je suis une maniaque du mèl, que je lis sur écran, pour tout le reste, je garde un grand plaisir à lire sur papier. Un de mes éditeurs préférés, José Corti, publie des livres dont il faut encore ouvrir les pages au coupe-papier. Le plaisir qui en découle est pour moi immense, mais une page web bien mise en page, une graphie claire m'en procurent aussi. Je ne distingue pas les anciens et les nouveaux médias, pour moi, la beauté prime."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Mes yeux fragiles espèrent que le papier survivra, même si j'ai des doutes là-dessus… Il paraît que les nouveaux médias ne vont pas éradiquer les anciens, mais se superposer à eux. Ce sera une possibilité de plus, un choix. Dans ce cas-là, tant mieux."

Tim McKenna, écrivain et philosophe: "Le papier joue encore un rôle vital dans ma vie. Pour moi, la lecture est une question de fierté culturelle. J'ai des origines irlandaises. Pour paraphraser Thomas Cahil, en Irlande la spiritualité a toujours été étroitement liée à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Ne pas pouvoir lire sur le papier me manquerait, et la lecture à l'écran est trop fatigante pour les yeux."

Xavier Malbreil, auteur multimédia: "Dans mon travail d'écriture traditionnelle, je me sers du papier comme d'une étape intermédiaire. En imprimant ce que j'ai tapé sur l'ordinateur, je visualise mieux (mets à distance) le premier jet, afin de mieux le retravailler. Puis retour sur écran, et re-impression sur papier, autant de fois qu'il le faut."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Il y a beaucoup de choses qui pourront se passer du papier, comme les annuaires, les guides, etc… Le livre-papier reste encore un objet désirable (oui, il faut mettre en avant ce concept d'avoir du désir pour un livre et toujours se poser la question 'depuis combien de temps n'ai-je pas eu du désir pour un livre?'). Par contre, ce qui a été créé pour et par ordinateur ne gagnera rien à être transféré sur papier. Il ne sert à rien d'opposer les deux médias. On élève toujours des chevaux, même si la voiture rend des services plus performants. Feuilleter un livre, c'est une impression physique, dans laquelle la performance n'a rien à voir. Explorer ludiquement un écran, c'est une joie également."

Blaise Rosnay, poète et webmestre du site du Club des poètes, utilise "le moins possible des documents papiers. En fait nous apprenons les poèmes par coeur et ce que nous aimons le mieux, c'est de transmettre la poésie dans sa tradition orale. Mais en vérité l'internet aussi nous paraît un peu vieillot. C'est d'un coeur à l'autre, en passant par les lèvres et l'oreille, que la poésie se propage à la vitesse de la pensée."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Cela n'a qu'une importance relative. On imprime beaucoup de bêtises sur du papier et le paysage de l'internet commence aussi à se dégrader sérieusement. Les marchands de papier (lisez 'éditeurs') laisseront-ils place au marchands d'électrons par internet interposé (lisez 'producteurs de contenus sur internet' (sic))? Peu nous importe. La poésie poursuit son voyage pour l'éternité."

Murray Suid, écrivain travaillant pour une société internet de logiciels éducatifs: "Nous utilisons très peu de papier. Nous faisons cependant quelques impressions, surtout pour les réunions au cours desquelles nous discutons des manuscrits. (…) Les livres sur support papier seront encore disponibles pendant quelque temps, parce que nous avons l'habitude de ce support. De nombreux lecteurs aiment le toucher du papier, et le poids du livre dans les mains ou dans un sac."

13.2. L'imprimé vu par les bibliothécaires-documentalistes

Emmanuel Barthe, documentaliste juridique: "Professionnellement, j'utilise encore beaucoup le papier, mais nettement moins les ouvrages que la presse et les sorties papier de documents, de textes officiels et de jurisprudence. Chez moi, j'ai un faible pour les beaux livres: livres d'art et éditions originales de recueils de poésie."

Le papier a-t-il encore de beaux jours devant lui? "Ce support a mieux que de beaux jours devant lui: il a un avenir. En effet, les avantages du papier sont insurpassables: la facilité et le confort de lecture, bien supérieurs aux possibilités des meilleurs écrans informatiques (21 pouces y compris); une visualisation tridimensionnelle des informations, qui entraîne une meilleure représentation mentale des informations. Celles-ci sont alors plus faciles à comprendre et à manipuler. Pour bien me faire comprendre, je vais prendre l'exemple suivant que je connais par coeur: un juriste travaille couramment avec quatre ouvrages ouverts sur sa table et consultés en même temps ou immédiatement l'un après l'autre: un code (recueil de textes officiels annotés), une revue juridique, un recueil de jurisprudence et une encyclopédie juridique. Imaginons qu'il possède la version électronique de chacune de ces publications ou leur réunion (ça existe). Afin de ne pas compliquer la démonstration, je laisse de côté le fait que notre professionnel du droit doit aussi avoir sous les yeux le dossier de son client et la consultation ou la plaidoirie qu'il doit rédiger pour lui. Sur écran, passer d'un ouvrage ou d'un document à l'autre impose à notre juriste pressé de perdre de vue l'ouvrage ou le document précédent, sauf écran 21 pouces (prix de départ: 5.500 FF HT, le prix d'un PC de base). L'écran d'ordinateur, aussi grand soit-il, ne peut afficher, dans le meilleur des cas, que deux pages A4 et ne permet pas de feuilleter le ou les ouvrages électroniques. Autant dire que le juriste, même partisan de l'informatisation, a bien du mal à se repérer dans un monde d'une surface de 21 pouces et sans profondeur. Alors qu'avec le papier: il a à sa disposition la possibilité de feuilleter rapidement le contenu des ouvrages quand (ce qui est fréquent) il ne sait pas encore exactement ce qu'il cherche; il visualise les informations en trois dimensions partout dans son bureau, donc dans un espace d'environ 10 m2 de surface et 2 m de haut, ce qui est infiniment plus vaste que les 21 pouces maximum sans épaisseur de son écran ; ça ne tombe jamais en panne!"

Bakayoko Bourahima, documentaliste à l'ENSEA (Ecole nationale supérieure de statistique et d'économie appliquée) d'Abidjan: "Nous utilisons encore beaucoup de papier dans l'administration et notre fonds documentaire est exclusivement 'papier'. Nous comptons bien y intégrer des supports multimédias, dès que les moyens nous le permettront. Le service informatique pense déjà à une numérisation partielle du fonds documentaire, mais bon, le problème ici c'est que les idées vont nettement plus vite que les moyens."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Pour ce qui est de l'Afrique en général, je pense que le papier a encore de beaux jours devant lui. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à voir le développement très marginal du multimédia surtout dans les institutions productrices de papier (les administrations) et dans les institutions où, comme on dit ici, on 'fait papier' (les écoles). Par ailleurs, il faut compter aussi avec la lente évolution des usages. Je me rappelle que, pour les travaux de rédaction de ma thèse, après avoir stocké un certain nombre d'articles en ligne sur mon ordinateur, j'ai jugé plus pratique pour moi de les imprimer intégralement pour pouvoir les exploiter. J'ai donc eu l'impression de mieux bosser en grattant du papier, habitude oblige."

Olivier Bogros, créateur de la Bibliothèque électronique de Lisieux: "Je ne crois pas à la mort annoncée du papier. Je l'utilise encore beaucoup sous toutes ses formes. Mais, au contraire de beaucoup, mon rapport à l'informatique n'a pas entraîné une augmentation de ma consommation de papier, bien au contraire. Je suis dans ce domaine plutôt adepte du zéro papier."

Pierre Le Loarer, directeur du centre de documentation de l'Institut d'études politiques de Grenoble, utilise beaucoup l'imprimé, "et également beaucoup l'écran". Il pense que le papier "a encore de beaux jours devant lui, même si le support électronique va continuer à beaucoup se développer et se diversifier."

Anissa Rachef, bibliothécaire à l'Institut français de Londres: "Le papier est encore présent dans la médiathèque. Cependant l'introduction de documents électroniques, tels que le CD-Rom du Monde par exemple, a permis une épuration de la collection papier."

Peter Raggett, directeur du centre de documentation de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques): "Nous fournissons toujours des photocopies d'articles de périodiques, un peu moins cependant que par le passé parce que le texte intégral de nombreux articles est maintenant disponible sur l'internet en format PDF. En revanche le prêt des monographies en version imprimée n'a pas diminué depuis que l'OCDE utilise l'internet."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Je pense que le papier aura toujours sa place, et ce malgré l'arrivée du livre numérique. Mais, quand les gens s'y seront accoutumés, l'utilisation du papier décroîtra."

13.3. L'imprimé vu par les éditeurs

Nicolas Ancion, écrivain et responsable éditorial de Luc Pire électronique: "Je suis un télétravailleur. J'habite Madrid et les éditions Luc Pire sont à Bruxelles et Liège, en Belgique. En huit mois, j'ai reçu deux plis postaux relatifs à mon travail et je suis resté plus de six mois sans imprimante. En dehors des contrats, tout se passe sur l'écran. Pour mon travail, c'est donc très clair, 99% de l'information passe par des fichiers informatiques sans gaspiller de papier. En tant qu'auteur, je continue à rédiger majoritairement à la main, au stylo sur papier. Je ne tape le texte que dans une seconde étape sur mon ordinateur. En réalité, même si je publie sur le web depuis 1998, je continue à travailler comme au 19e siècle pour mon écriture. Tout à la main dans des petits cahiers d'écolier. Sauf pour mes deux romans-feuilletons, précisément. J'ai décidé de changer mon mode d'écriture pour ces deux textes et je les écris directement à l'écran, comme ils seront lus, semaine après semaine. C'est un défi, une contrainte que je me suis posée volontairement. Pour voir si ça change quelque chose et pour répondre en détail à cette question souvent posée aux auteurs: est-ce que vous écrivez à la main ou à la machine? En tant que lecteur, bien que je lise presque exclusivement les journaux en ligne, de même que les critiques littéraires et cinématographiques, je ne peux pour autant me passer de la littérature imprimée. J'ai toujours de bon vieux romans jaunis sur ma table de nuit et dans mon sac, où que j'aille. Dans le train, le métro, je lis. De laids bouquins de poche, dont le papier ne sent pas bon et dont les couvertures sont écornées, mais qui sont légers, résistants et fourrables dans n'importe quel bagage."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Je crois qu'il est fort imbécile de penser que l'arrivée du numérique va tuer le papier. Comme si l'arrivée de la radio avait tué la presse écrite, ou la télévision le cinéma. C'est une opinion tellement stupide que beaucoup de gens la partagent. Pour ma part, je crois que l'arrivée du numérique grand public offre une panoplie de nouveaux supports pour les contenus. Qu'elle ouvre de nombreuses possibilités pour imaginer de nouveaux types de créations et de produits culturels. J'aime beaucoup le papier, j'adore les livres: ils m'accompagnent depuis toujours, que ce soient des bandes dessinées, des romans, des dictionnaires. Je pense qu'ils continueront à être présents pendant très longtemps. Mais qu'à leurs côtés apparaîtront de nouveaux formats. Le roman, tel que nous le connaissons, correspond très précisément à des contraintes techniques d'impression et de reliure; si l'on change les supports, on provoque l'apparition de nouvelles formes. La plupart des musiciens ont dû réinventer la composition de leurs albums suite à l'arrivée du CD qui ajoute vingt minutes au format 33 tours. Je me réjouis de lire ce qu'il y aura à lire dans dix ans. Mais j'aurai toujours un Dumas ou un Michaux sur ma table de nuit."

Pierre-Noël Favennec, directeur de collection et expert à la direction scientifique de France Télécom R&D: "Le papier est de plus en plus utilisé. Personnellement je suis de plus en plus inondé de paperasses. Avec l'e-mail, les collègues n'hésitent plus à envoyer de gros fichiers qu'il faut ensuite imprimer pour lecture. La lecture est plus agréable sur papier. Les fichiers reçus peuvent n'être que des projets et on peut recevoir 'n' épreuves successives que l'on imprime nécessairement. On imprime les mèls pour les lire tranquillement plus tard ou parce que c'est plus agréable de les lire sur papier. Etc. Il y a beaucoup de raisons pour utiliser toujours plus de papier."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Les livres 'd'études', comme ceux de notre collection, ont une durée de vie longue et ne seront pas remplacés par un e-book, sauf si ce livre n'est utilisé que pour une étude particulière et pour un temps court (quelques semaines). Les livres à durée de vie courte tels que les romans, journaux, magazines peuvent effectivement être un jour remplacés par des e-books. Les livres scolaires pourront être (seront) sur e-book. Les encyclopédies volumineuses dont la consultation n'est qu'épisodique seront sur le web."

Olivier Gainon, fondateur de CyLibris, maison d'édition littéraire en ligne, utilise encore beaucoup l'imprimé, "pour lire des documents, des textes, etc. Cela dit, je lis de plus en plus sur écran, mais dans un cadre professionnel (par exemple les lettres d'information auxquelles je suis abonné, etc.), dès que l'on parle de lecture-plaisir (roman, détente, etc.), je ne lis pas sur écran, j'imprime (si ce n'est pas déjà le cas), et je lis sur papier. Je me rends également compte que j'ai du mal à lire sur écran un document long et complexe. Bref, je lis des informations brèves et ponctuelles, mais pas véritablement des dossiers complexes."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Tout dépend de quoi l'on parle. Le papier comme support simple de document écrit est un peu limité: texte et image simplement / pas d'évolution en temps réel / reproduction complexe / etc. L'électronique offre beaucoup plus d'avantages. En revanche, sur les aspects plus 'pratiques' ('la valeur d'usage'), le papier reste aujourd'hui imbattable: peu cher, léger, on peut le plier, le déchirer, le tordre, le laisser tomber, il peut en plus être physiquement agréable, esthétiquement beau, etc. Sans même parler du confort de lecture qui, pour moi aujourd'hui, donne un grand avantage au papier… Bref, tout cela pour dire que je pense que le papier va décroître dans son utilisation à terme - mais que ce sera un processus long, et plutôt une question de génération, quand nos enfants n'auront plus la même relation que nous pouvons avoir avec le papier…"

Jacky Minier, créateur de Diamedit, site de promotion d'inédits artistiques et littéraires lit toujours beaucoup de documents imprimés. "La lecture directe à l'écran est encore assez vite fatigante pour de nombreuses paires d'yeux, même avec l'amélioration des capacités d'affichage des moniteurs et les lissages de polices d'écran. Et puis, pour un roman par exemple, rien n'en vaut la lecture dans un bon fauteuil au coin de sa cheminée…"

Les jours du papier sont-ils comptés? "Le livre papier a encore de beaux jours devant lui. Mais l'accès par le net à toutes ces offres inédites est une nouvelle richesse, inimaginable il y a quelques années, tant pour les lecteurs que pour les auteurs. Ça permet de sélectionner beaucoup plus tranquillement que dans une librairie (à condition que l'oeuvre y soit éditée) et surtout d'accéder à des ouvrages qui n'auraient jamais été publiés autrement. Selon moi, le papier n'est pas l'ennemi du net en matière de littérature. Il en est le prolongement et l'aboutissement. En fait, le net peut être considéré comme un formidable moyen de promotion et de relance de la lecture, par les découvertes qu'il permet de faire. Mais c'est maintenant l'internaute lui-même qui décide de ce qu'il veut lire. Il choisit, il imprime, et il lit tranquillement dans son fauteuil au coin de sa cheminée…"

Nicolas Pewny, créateur des éditions du Choucas: "Nous utilisons le papier bien sûr. Le livre papier, lorsque l'impression avec les techniques modernes sera meilleur marché, devrait devenir l'allié du livre électronique."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Cela dépend de quel domaine il s'agit. Je pense que le temps des dictionnaires et encyclopédies et autres ouvages de références techniques et scientifiques 'papier' est compté. Pour les romans ou les beaux livres, cela dépend de l'évolution des deux supports."

François Vadrot, PDG de FTPress, société de cyberpresse, utilise toujours autant l'imprimé. "Ça n'a pas changé: j'imprime souvent nos propres publications pour les lire dans les transports en commun. Je n'ai pas beaucoup le temps de lire, hormis des romans. Le papier a encore de l'avenir, il y aura toujours du papier, ou si ce n'est pas le papier (matériau) que l'on connaît, ce sera un support souple, léger et fin comme lui (pour dans dix ans en principe)."

13.4. L'imprimé vu par les gestionnaires

Patrice Cailleaud, directeur de communication de HandiCaPZéro, précise: "L'essentiel de l'activité de HandiCaPZéro aujourd'hui reste l'impression de documents papier braille et caractères agrandis. La majorité du public auquel s'adresse l'association n'est pas encore internaute."

Les jours du papier sont-ils comptés? "Non, au contraire. L'internet dope les ventes de livres, comme celles des disques, quoiqu'en disent les éditeurs regroupés en association de défense de leurs intérêts. Par ailleurs, les imprimantes des micro-ordinateurs, classiques ou braille, n'ont jamais été autant sollicitées depuis l'accès au web."

Gérard Jean-François, directeur du centre de ressources informatiques de l'Université de Caen: "Pour mon activité professionnelle, j'utilise encore le papier pour travailler hors de mon bureau, de même que pour des livres autres que techniques. En effet, si des documents techniques (qui sont des bases de données) sont facilement consultables sous forme électronique, il n'en est pas de même pour des ouvrages de fond. Au sujet de la presse, il est hors de question de la supprimer pour la lecture, mais pour l'archivage oui." Le papier a-t-il encore de beaux jours devant lui? "La réponse est oui mais les usages changeront."

Pierre Magnenat, responsable de la cellule "gestion et prospective" du centre informatique de l'Université de Lausanne, utilise-t-il encore beaucoup l'imprimé? "Oui, hélas. Nous continuons à devoir imprimer beaucoup de choses, ne serait-ce que pour des raisons administratives. Par contre, pour tout ce qui est information, je ne la prends plus que sur internet."