WeRead Powered by ReaderPub
Le Livre 010101: Enquête cover

Le Livre 010101: Enquête

Chapter 3: TABLE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A wide-ranging investigation compiles interviews with numerous professionals involved in producing, distributing and studying books to map how the internet and digital formats reshape their practices. It surveys technical and social developments including online press, electronic publishing, e-readers, digitization, rights management and accessibility formats such as braille and audio, and contrasts views on the continuing roles of print and of emerging devices. The text examines multilingualism and machine translation, transformations of libraries and bookstores, educational uses of digital texts and likely trajectories for a networked information environment, and includes timelines, a glossary, web directories and indexes.

The Project Gutenberg eBook of Le Livre 010101: Enquête

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
*** This is a COPYRIGHTED Project Gutenberg eBook. Details Below. ***
*** Please follow the copyright guidelines in this file. ***

Title: Le Livre 010101: Enquête

Author: Marie Lebert

Release date: October 26, 2008 [eBook #27036]
Most recently updated: January 4, 2021

Language: French

Credits: Produced by Al Haines

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE 010101: ENQUÊTE ***

Produced by Al Haines

LE LIVRE 010101: ENQUETE

MARIE LEBERT

NEF, University of Toronto, 2001

Copyright © 2001 Marie Lebert

Datée de septembre 2001, une enquête sur le livre numérique menée auprès de tous ses acteurs: auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires-documentalistes, professeurs, traducteurs, linguistes, concepteurs de machines de lecture, etc. La version originale est disponible sur le NEF: http://www.etudes-francaises.net/entretiens/00livre.htm

TABLE

1. Introduction

2. Chronologie

3. Qu'apporte l'internet aux auteurs?

4. Presse en ligne et cyberpresse

5. Le respect du droit d'auteur sur l'internet

6. L'édition électronique

7. Le livre numérique se généralise

8. Le livre électronique émerge

9. Livre numérique, livre braille et livre vocal

10. Les librairies "classiques" et cyber

11. Bibliothèques "en dur" et bibliothèques numériques

12. Apprendre et enseigner

13. Quel avenir pour l'imprimé?

14. La multiplicité des langues: barrière ou richesse?

15. La traduction automatique

16. Le livre et l'internet: quelques sagas

17. L'avenir du réseau

18. Cyberespace et société de l'information

19. Expériences et souvenirs

20. Répertoire de sites web

21. Glossaire

22. Personnes citées

23. Adresses web

24. Index

1. INTRODUCTION

Le développement de l'internet depuis quelques années, la généralisation des livres numériques (versions numérisées d'un livre) depuis trois ans et l'apparition des livres électroniques (appareils de lecture permettant de lire à l'écran des livres numériques) depuis quelques mois amènent de profonds changements dans le monde du livre.

Le grand vecteur du numérique est le web, qui est la partie visible de l'iceberg et joue souvent le rôle de vitrine. S'il est peut-être contaminé par l'emprise des multinationales, le web n'en est pas moins devenu une gigantesque encyclopédie, une énorme bibliothèque, une immense librairie et un organe de presse des plus complets. Il est aussi une discothèque, une vidéothèque et une artothèque. Le web est relayé par les autres services procurés par l'internet, à commencer par le courrier électronique, les listes de diffusion, les forums de discussion, etc. A ceci s'ajoutent un certain nombre de services purement informatiques, notamment la production de textes électroniques sous diverses formes et divers formats, et la numérisation des oeuvres imprimées en mode texte et en mode image.

Le numérique secoue durement le monde de l'imprimé, réputé jusque-là pour sa stabilité. Le livre n'est pas menacé pour autant, loin s'en faut, mais il se convertit: publication de livres en version numérique, avec impression uniquement à la demande, oeuvres multimédias et hypermédias, éditeurs électroniques, librairies en ligne, bibliothèques numériques, dictionnaires et encyclopédies en ligne, logiciels de traduction automatique, appareils de lecture de la taille d'un livre, etc.

Point n'est besoin de pleurer la mort du papier. On a désormais deux supports (papier et numérique) au lieu d'un (papier). Plutôt que de se lamenter sur le bon (?) vieux temps, beaucoup ont choisi d'explorer les avantages du numérique. Cependant, jusque-là, peu de professionnels sont devenus des adeptes du "zéro papier". Le plus souvent, l'imprimante reste la fidèle compagne de l'ordinateur. Certains s'accordent à dire qu'ils n'ont jamais autant imprimé. Tous reconnaissent l'utilité du numérique pour ses qualités pratiques, mais restent amoureux du papier et de l'imprimé pour le plaisir de l'objet.

Le livre imprimé a cinq siècles et demi. Le livre numérique est plus difficile à dater. Si on le considère comme un texte électronique, il aurait trente ans et serait né avec le Projet Gutenberg, créé par Michael Hart en 1971 alors qu'il était étudiant à l'Université d'Illinois, pour répandre le plus largement possible les oeuvres du domaine public sous la forme de documents électroniques au format texte. Si on le réduit à son aspect commercial, le livre numérique n'aurait que trois ans et serait né en mai 1998 avec la mise en vente des premières versions numériques commercialisées par les éditions 00h00.com.

La boucle semble maintenant bouclée, ou plus exactement l'imprimé et le numérique se sont maintenant rejoints puisque, depuis le 23 novembre 2000, la version numérique de la Bible de Gutenberg, premier ouvrage à avoir jamais été imprimé (en 1454-1455) est en accès libre sur le site de la British Library, soit très exactement 546 ans plus tard. Dans quelques années, il deviendra probablement ridicule de distinguer l'imprimé du numérique, si ce n'est pour choisir un support, et ceci d'autant plus quand le papier électronique deviendra monnaie courante.

Comment s'effectue le passage vers le numérique pour les différents acteurs du monde du livre: écrivains, journalistes, éditeurs, libraires, bibliothécaires, documentalistes, traducteurs, chercheurs, professeurs, linguistes, etc.? Quel usage font-ils de l'internet? Comment voient-ils l'avenir? Utilisent-ils encore beaucoup l'imprimé? Quelle est leur opinion sur le livre électronique? Que pensent-ils des débats en cours sur le respect du droit d'auteur sur l'internet? Quels avantages voient-ils à la multiplicité des langues sur le web? Comment définissent-ils le cyberespace et la société de l'information?

Pour des raisons pratiques, dans les pages qui suivent, on utilisera l'expression "professionnels du livre" pour englober tous ces acteurs. "Professionnels de l'imprimé" n'est plus très opportun à l'ère du numérique. "Professionnels de l'information et de la documentation" est un peu long, de même que "professionnels du livre et de la presse". Comme l'internet fait partie de notre vie quotidienne depuis plusieurs années maintenant, on a choisi de ne plus lui attribuer de majuscule mais de le considérer comme un nom commun. La même remarque vaut pour "net", "web" et "réseau".

Le Livre 010101 se base principalement sur des entretiens conduits par courrier électronique auprès de nombreux professionnels ayant des profils très variés. Les participants n'ont en aucune façon été choisis en fonction de leur notoriété. Ils ont été choisis en fonction de leur expérience du numérique et de l'intérêt de celle-ci. Si certains ont de gros moyens financiers et bénéficient de l'appui des médias, d'autres se débrouillent avec conviction et sans moyens dans un anonymat relatif ou total, et il est grand temps de leur donner aussi la parole. Ce livre s'y emploie. Tout comme les entretiens, il est publié en ligne en juillet 2001 sur le Net des études françaises.

Débutés en juin 1998, les premiers entretiens ont constitué la trame de deux études, De l'imprimé à internet (00h00.com, Paris) et Le multilinguisme sur le web (CEVEIL, Montréal), toutes deux publiées début 1999. Les entretiens se sont ensuite poursuivis, chacun relatant sa propre expérience au fil des ans. Ceux qui le souhaitaient ont reçu de nouvelles questions chaque année, avec réponse à tout ou partie des questions dans le délai souhaité: quelques jours, quelques semaines ou quelques mois. De nouveaux participants sont régulièrement venus se joindre aux "anciens".

Le but des entretiens est aussi de connaître l'avis des professionnels du livre (et apparentés) sur un sujet donné (le livre électronique, le droit d'auteur, le multilinguisme, l'avenir du réseau, l'avenir de l'imprimé, etc.), d'où l'intérêt de poser les mêmes questions aux uns et aux autres. Comme on le verra, les points de vue sont très différents, ce qui ajoute à la richesse du livre. Que tous soient ici chaleureusement remerciés pour leur participation et leur fidélité.

= Marie, Russon, Greg et Maria Victoria

Marie Lebert, l'auteur de ce livre, est traductrice et documentaliste (spécialisée dans les catalogues, bibliographies et index) auprès d'organisations internationales, pour gagner sa vie. Depuis janvier 1998, grâce à l'internet, elle travaille exclusivement à distance. Elle est également chercheuse, écrivain et journaliste. Depuis toujours, elle est une nomade impénitente.

Russon Wooldridge, éditeur en ligne, est professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto. Il est le créateur de sites dans le domaine des études françaises, dont le Net des études françaises, sur lequel ce livre est publié. Il est également chercheur (histoire de la langue, évolution des médias du papier et du web).

Greg Chamberlain, journaliste et traducteur anglais, et Maria Victoria Marinetti, mexicaine, professeur d'espagnol en entreprise et traductrice, vérifient et améliorent les traductions de Marie Lebert vers l'anglais et l'espagnol. Si tous les entretiens reçus en anglais et en espagnol sont systématiquement traduits en français, on considère que les participants anglophones et hispanophones ne comprenant pas le français ont eux aussi le droit de savoir ce que pensent les francophones, d'où l'intérêt de ces traductions, malheureusement trop peu nombreuses.

2. CHRONOLOGIE

Cette chronologie présente les principales balises du développement du numérique dans le domaine du livre et de la presse. Mis à part le Projet Gutenberg, apparu dès 1971, le développement du numérique est lié à celui du web, et ne prend donc son essor qu'en 1993-1994, avec une accélération sensible depuis août 2000. Cette accélération préfigure sans doute le passage prochain au "tout numérique", au moins pour le stockage et la diffusion des données.

1971: Création du Projet Gutenberg, première bibliothèque numérique au monde

Créé par Michael Hart en 1971 alors qu'il était étudiant à l'Université d'Illinois, le Projet Gutenberg a pour but de mettre gratuitement à la disposition de tous le plus grand nombre possible d'oeuvres du domaine public. Lorsque l'utilisation du web se généralise, le projet trouve un second souffle et un rayonnement international. La plus ancienne bibliothèque numérique sur l'internet propose désormais 3.700 oeuvres (chiffres de juillet 2001) qui, au fil des années, ont été patiemment numérisées en mode texte par des volontaires de nombreux pays (600 volontaires actifs en 2000). D'abord essentiellement anglophones, les collections deviennent peu à peu multilingues.

1993: Création d'ABU: la bibliothèque universelle, première bibliothèque numérique francophone

La première bibliothèque numérique francophone voit le jour en 1993, à l'initiative de l'Association des bibliophiles universels (ABU, Paris). Ses membres, bénévoles, scannent ou dactylographient eux-mêmes des oeuvres francophones du domaine public. A ce jour, les collections comprennent 283 textes de 100 auteurs (chiffres de juin 2001).

Novembre 1994: Premier numéro des Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet

Jean-Pierre Cloutier, journaliste québécois, lance en novembre 1994 Les Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet, sous la forme d'une lettre hebdomadaire envoyée par courrier électronique (5.000 abonnés en 2001). A partir d'avril 1995, on peut également lire les Chroniques directement sur le web. Depuis bientôt sept ans maintenant, elles font référence dans la communauté francophone, y compris dans le domaine du livre.

Février 1995: Mise en ligne du site web du Monde diplomatique

Monté dans le cadre d'un projet expérimental avec l'INA (Institut national de l'audiovisuel) et présenté en février 1995 lors du forum des images Imagina, le site web du mensuel Le Monde diplomatique est le premier site d'un périodique imprimé français. A sa suite, rapidement, des quotidiens imprimés créent un site web: Libération fin 1995, Le Monde et L'Humanité en 1996, etc.

Avril 1995: Création d'Editel, pionnier de l'édition littéraire francophone

En avril 1995, Pierre François Gagnon, québécois, crée Editel, le premier site web d'auto-édition collective de langue française, devenu ensuite un site de cyberédition non commerciale en partenariat avec les auteurs maison (25 textes téléchargeables en janvier 2001) et un webzine littéraire.

Juillet 1995: Naissance du libraire en ligne Amazon.com, futur géant du commerce électronique

En juillet 1995, Amazon.com est fondé par Jeff Bezos suite à une étude de marché démontrant que les livres sont les meilleurs "produits" à vendre sur l'internet. Il crée donc une librairie en ligne qui débute avec dix employés et trois millions d'articles, et devient vite une référence dans le domaine du commerce électronique. Cinq ans plus tard, en novembre 2000, Amazon.com compte 7.500 employés, 28 millions d'articles, 23 millions de clients et quatre filiales (Royaume-Uni, Allemagne, France et Japon). Admiré par certains, son modèle économique est violemment contesté par d'autres, notamment en matière de gestion du personnel.

Février 1996: Naissance de LMB Actu (Le Micro Bulletin Actu), qui devient
Internet Actu en septembre 1999

En février 1996, François Vadrot, directeur des systèmes d'information du CNRS (Centre national de la recherche scientifique, France), crée LMB Actu (Le Micro Bulletin Actu), lettre d'information hebdomadaire consacrée à l'actualité de l'internet et des nouvelles technologies. Trois ans plus tard, en août 1999, il crée la société de cyberpresse FTPress (French Touch Press). En septembre 1999, LMB Actu est remplacé par Internet Actu (environ 55.000 abonnés en juin 2001 pour l'ensemble des éditions hebdomadaires et quotidiennes). D'autres publications suivent, ainsi que des réalisations multimédias, des émissions de télévision, etc., dont certaines suivent de près l'actualité du livre.

Août 1996: Création de CyLibris,premier éditeur en ligne français

Créé en août 1996 par Olivier Gainon, CyLibris (de Cy, cyber et Libris, livre) décide d'utiliser l'internet et le numérique pour s'affranchir des contraintes liées à l'économie traditionnelle du livre. L'éditeur peut ainsi se consacrer à la découverte et à la promotion de nouveaux auteurs littéraires, et à la publication de leurs premières oeuvres. Vendus uniquement sur le web, les livres (52 titres en juin 2001) sont imprimés à la commande et envoyés directement au client, ce qui permet d'éviter le stock et les intermédiaires. CyLibris devient membre du Syndicat national de l'édition (SNE) au printemps 2000.

Octobre 1996: Création du concept d'@folio, support numérique de lecture nomade

En octobre 1996, Pierre Schweitzer crée le concept d'@folio (prononcer a-folio), support numérique de lecture nomade, dans le cadre d'un projet de design déposé à l'Ecole d'architecture de Strasbourg. Le projet a beaucoup progressé depuis et la commercialisation d'@folio ne devrait plus tarder. Léger, et très simple de fabrication et d'utilisation (son prix serait donc modique), @folio permet d'emporter avec soi des textes glanés sur l'internet. Sa mémoire, extensible, lui permet de stocker des centaines de pages reliées en hypertexte. Son interface, ergonomique et intuitive, mime les gestes traditionnels de la lecture: tourner ou effleurer la page.

Octobre 1997: Création de Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France (BnF)

Mise en ligne en octobre 1997 par la Bibliothèque nationale de France (BnF), Gallica est à l'échelon mondial une des plus importantes bibliothèques électroniques existant sur le réseau, avec 80.000 documents - imprimés et images fixes - allant du Moyen-Age au début du 20e siècle. Les imprimés sont essentiellement numérisés en mode image.

Mai 1998: Naissance des éditions 00h00.com, pionnier de l'édition numérique

"Zéro heure" est un nom choisi à dessein par Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sa Moreira, fondateurs des éditions 00h00.com, pour évoquer "cette idée d'origine, de nouveau départ". En mai 1998, 00h00.com fait le pari de concilier édition électronique et commerce, en vendant des livres en version numérique (qui représentent 85% des ventes) et en version papier, imprimée à la demande. Pas de stock, pas de contrainte physique de distribution, mais un très beau site, sur lequel on lit: "internet est un lieu sans passé, où ce que l'on fait ne s'évalue pas par rapport à une tradition. Il y faut inventer de nouvelles manières de faire les choses."

Octobre 1998: Création du format Open eBook (OeB)

Apparu en octobre 1998, l'OeB (Open eBook) est un format de livre numérique basé sur les formats HTML et XML. La première version (1.0) de l'Open eBook Publication Structure (OEBPS) est disponible en septembre 1999. Elle est remplacée en juillet 2001 par la version 1.0.1. Le format OeB est utilisé notamment par le Reader de Microsoft, le Gemstar eBook et le Mobipocket. Créé en janvier 2000, l'Open eBook Forum (OeBF) développe le format OeB afin qu'il devienne le standard majeur, sinon unique, de publication des livres numériques. Ce consortium international réunit plusieurs dizaines d'entreprises: des fabricants de livres électroniques, des éditeurs, des fabricants de logiciels et de matériels, des libraires en ligne, etc.

Décembre 1999: Mise en ligne de WebEncyclo, la première encyclopédie francophone disponible gratuitement sur le web

En décembre 1999, les éditions Atlas mettent en ligne gratuitement leur encyclopédie WebEncyclo. La recherche est possible par mots-clefs, thèmes, médias (cartes, liens internet, photos et illustrations) et idées. La section "Webencyclo contributif" regroupe les contributions envoyées par des spécialistes.

Décembre 1999: Mise en ligne de l'Encyclopaedia Britannica, la première encyclopédie anglophone disponible gratuitement sur le web

Créé en décembre 1999, le site Britannica.com propose en accès libre et gratuit l'équivalent des 32 volumes de la 15e édition de l''Encyclopaedia Britannica, encyclopédie de référence de langue anglaise. Le site propose aussi l'actualité mondiale, une sélection d'articles de 70 magazines, un guide des meilleurs sites web (plus de 125.000 sites), une sélection de livres, etc., le tout étant accessible à partir d'un moteur de recherche unique. Depuis septembre 2000, le site fait partie des cent sites les plus visités au monde.

Juillet 2000: Autopublication sur l'internet de The Plant, de Stephen King, premier auteur de best-sellers à se lancer dans un tel pari

L'américain Stephen King, maître du suspense, est le premier auteur à succès à distribuer une oeuvre uniquement sur l'internet. Riding The Bullet, une nouvelle de 66 pages, provoque un véritable raz-de-marée lors de sa "sortie" sur le web le 14 mars 2000. 400.000 exemplaires sont téléchargés en 24 heures sur les sites des libraires en ligne qui la vendent. Suite à ce succès médiatique et financier, Stephen King décide de se passer des services de Simon & Schuster, son éditeur habituel. Il crée un site web spécifique et débute la publication en épisodes de The Plant le 24 juillet 2000. Le premier chapitre est téléchargeable en plusieurs formats (PDF, OeB, HTML, texte, etc.). Enthousiastes, sceptiques ou inquiets, les professionnels du livre suivent l'expérience de près. En novembre 2000, après la parution du sixième chapitre, Stephen King décide d'arrêter la publication pendant un an ou deux, le nombre de téléchargements et de paiements ayant régulièrement baissé au fil des chapitres.

Août 2000: Le Microsoft Reader disponible pour les ordinateurs de bureau

En mars 2000, une première version du Microsoft Reader (qui utilise le format OeB) permet la lecture de livres sur les ordinateurs de poche. En août 2000, le Microsoft Reader est utilisable sur un ordinateur de bureau. Des partenariats sont prévus avec les deux grands libraires en ligne, Barnes & Noble.com et Amazon.com, dans le cadre de l'ouverture prochaine de leurs librairies numériques (respectivement le 8 août et le 28 août 2000).

Septembre 2000: Rachat des éditions 00h00.com par l'américain Gemstar

Société leader dans le domaine des technologies et des systèmes interactifs pour les produits numériques, l'américain Gemstar étend son empire. En janvier 2000, il rachète les deux sociétés américaines à l'origine des premiers modèles de livres électroniques, NuvoMedia, créatrice du Rocket eBook, et Softbook Press, créatrice du Softbook Reader. Le 15 septembre 2000, il rachète les éditions 00h00.com, fondées à Paris en mai 1998 par Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sa Moreira. Ce rachat permet à Gemstar d'accéder à l'édition numérique francophone, dont 00h00.com est devenu depuis son lancement le site de référence avec plus de 600 titres, essentiellement des rééditions électroniques d'ouvrages publiés par d'autres éditeurs.

Septembre 2000: Mise en ligne gratuite du Grand dictionnaire terminologique
(GDT), dictionnaire bilingue français-anglais

Le GDT rassemble un fonds terminologique de 3 millions de termes français et anglais du vocabulaire industriel, scientifique et commercial, dans 2.000 domaines d'activité. Son volume représenterait 3.000 ouvrages de référence imprimés. La mise en ligne gratuite du GDT le 18 septembre 2000 est le résultat d'un partenariat entre l'Office de la langue française du Québec, auteur du dictionnaire, et la société Semantix, spécialisée dans la mise au point de solutions logicielles pour l'intégration de fonctions linguistiques. Cette mise en ligne est un succès: dès le premier mois, le dictionnaire est consulté par 1,3 million de personnes, avec des pointes de 60.000 requêtes quotidiennes.

Octobre 2000: Lancement du Gemstar eBook à New York

Lancé le 12 octobre 2000 à New York, le Gemstar eBook est le successeur du Rocket eBook (de NuvoMedia) et du Softbook Reader (de SoftBook Press), suite au rachat de leurs sociétés par Gemstar en janvier 2000. Commercialisés en novembre 2000 aux Etats-Unis, les deux modèles - REB1100 (modèle noir et blanc, sucesseur du Rocket eBook) et REB1200 (modèle couleur, sucesseur du Softbook Reader) - sont construits et vendus sous le label RCA (appartenant à Thomson Multimedia). La commercialisation en Europe est prévue courant 2001.

Octobre 2000: Le eBookMan de Franklin reçoit le eBook Technology Award de la Foire internationale du livre de Francfort

Créé par Franklin, société leader spécialisée dans les PDA (personal digital assistants) et les dictionnaires de poche, le eBookMan reçoit le 20 octobre 2000 le eBook Technology Award de la Foire internationale du livre de Francfort (13-17 octobre 2000). Un mois après, la version test (beta) du eBookMan est présentée au Comdex Trade Show de Las Vegas (13-17 novembre 2000). Trois modèles (EBM-900, EBM-901 et EBM-911) sont commercialisés début 2001 aux Etats-Unis.

Novembre 2000: La Bible de Gutenberg disponible en ligne sur le site de la
British Library

Depuis le 22 novembre 2000, la version numérique de la Bible de Gutenberg est en accès libre sur le site de la British Library. Cette Bible est le premier ouvrage que Gutenberg ait imprimé, en 1454-1455, dans son atelier de Mayence (Allemagne). Il l'aurait imprimé en 180 exemplaires, et 48 exemplaires (dont certains incomplets) existeraient toujours. La British Library en possède deux versions complètes, et une partielle.

Janvier 2001: Commercialisation du Cybook, livre électronique conçu par la société Cytale

Conçu par la société Cytale, le Cybook est le premier livre électronique européen à être mis sur le marché. Olivier Pujol, PDG de Cytale, le présente le 15 décembre 2000 à un groupe de professionnels: auteurs, éditeurs, spécialistes des nouvelles technologies, etc. Distribué depuis le 23 janvier 2001, le Cybook ne nécessite qu'une prise téléphonique pour la connexion à l'internet. Le téléchargement des ouvrages s'effectue à partir de la librairie électronique située sur le site web.

3. QU'APPORTE L'INTERNET AUX AUTEURS?

[Dans ce chapitre:]

[3.1. Auteurs "classiques" / Des échanges accrus / Un outil de recherche et d'ouverture sur le monde / Une source d'inspiration romanesque // 3.2. Auteurs multimédias et hypermédias / Un rapport différent à l'écriture / Des hyper-romans publiés en feuilleton sur le web / Un espace d'écriture hypermédia / Vers un nouveau genre littéraire?]

3.1. Auteurs "classiques"

= Des échanges accrus

De l'avis général, l'internet renforce considérablement les relations de l'auteur avec le lecteur. Site web et courrier électronique permettent de multiplier les échanges, sans contrainte de temps et de lieu.

Nicolas Ancion utilise l'internet comme outil de communication et de création depuis 1997: "Je publie des textes en ligne, soit de manière exclusive (j'ai publié un polar uniquement en ligne et je publie depuis février (2001) deux romans-feuilletons écrits spécialement pour ce support), soit de manière complémentaire (mes textes de poésie sont publiés sur papier et en ligne). Je dialogue avec les lecteurs et les enseignants à travers mon site web."

En avril 2000, Anne-Bénédicte Joly, écrivain, décide d'auto-publier ses oeuvres en utilisant le web pour les faire connaître. "Mon site a plusieurs objectifs, écrit-elle. Présenter mes livres (essais, nouvelles et romans auto-édités) à travers des fiches signalétiques (dont le format est identique à celui que l'on trouve dans la base de données Electre) et des extraits choisis, présenter mon parcours (de professeur de lettres et d'écrivain), permettre de commander mes ouvrages, offrir la possibilité de laisser des impressions sur un livre d'or, guider le lecteur à travers des liens vers des sites littéraires. (…) Créer un site internet me permet d'élargir le cercle de mes lecteurs en incitant les internautes à découvrir mes écrits. Internet est également un moyen pour élargir la diffusion de mes ouvrages. Enfin, par une politique de liens, j'espère susciter des contacts de plus en plus nombreux. (…) Internet devra me permettre d'aller à la rencontre de lecteurs (d'internautes) que je n'aurai pas l'occasion en temps ordinaire de côtoyer. Je pense à des pays francophones tels que le Canada qui semble réserver une place importante à la littérature française. Je suis déjà référencée dans des annuaires et des moteurs de recherche anglo-saxons, et en passe de définir des accords d'échange de liens avec des sites universitaires et littéraires canadiens."

Poète et plasticienne, Silvaine Arabo débute en mai 1997 la cyber-revue Poésie d'hier et d'aujourd'hui. "Pour ce qui est d'internet, je suis autodidacte (je n'ai reçu aucune formation informatique quelle qu'elle soit), explique-t-elle. En 1997 j'ai eu l'idée de construire un site littéraire centré sur la poésie: internet me semble un moyen privilégié pour faire circuler des idées, pour communiquer ses passions aussi. Je me suis donc mise au travail, très empiriquement, et ai finalement abouti à ce site sur lequel j'essaye de mettre en valeur des poètes contemporains de talent, sans oublier la nécessaire prise de recul (rubrique 'Réflexions sur la poésie') sur l'objet considéré."

L'utilisation de l'internet a-t-elle des incidences sur son activité de poète? "Disons que la gestion d'un site internet - si l'on veut qu'il demeure vivant - requiert beaucoup de temps. Mais je fais en sorte que ma création personnelle n'en souffre pas. Par ailleurs, internet m'a mise en contact avec d'autres poètes, dont certains fort intéressants… Cela rompt le cercle de la solitude et permet d'échanger des idées. On se lance des défis aussi… Internet peut donc pousser à la créativité et relancer les motivations des poètes puisqu'ils savent qu'ils seront lus et pourront même, dans le meilleur des cas, correspondre avec leurs lecteurs et avoir les points de vue de ceux-ci sur leurs textes. Je ne vois personnellement que des aspects positifs à la promotion de la poésie par internet: tant pour le lecteur que pour le créateur. "En mars 2001, elle crée sur support papier, Saraswati: revue de poésie, d'art et de réflexion. Cyber-revue et revue papier, "les deux créations se complètent et sont vraiment à placer en regard l'une de l'autre."

Murray Suid écrit des livres pédagogiques et des livres pour enfants. Il est également l'auteur d'oeuvres multimédias et de scénarios. "L'internet est devenu mon principal instrument de recherche, et il a largement - mais pas complètement - remplacé la bibliothèque traditionnelle et la communication de personne à personne pour une recherche précise. A l'heure actuelle, au lieu de téléphoner ou d'aller interviewer les gens sur rendez-vous, je le fais par courrier électronique. Du fait de la rapidité inhérente à la messagerie électronique, j'ai pu collaborer à distance avec des gens, particulièrement pour des scénarios. J'ai par exemple travaillé avec deux producteurs allemands. Cette correspondance est également facile à conserver et à organiser, et je peux donc aisément accéder à l'information échangée de cette façon. De plus, le fait d'utiliser le courrier électronique permet aussi de garder une trace des idées et des références documentaires. Ce type de courrier fonctionnant bien mieux que le courrier classique, l'internet m'a permis de beaucoup augmenter ma correspondance. De même le rayon géographique de mes correspondants s'est beaucoup étendu, surtout vers l'Europe (Murray Suid habite en Californie, ndlr). Auparavant, j'écrivais rarement à des correspondants situés hors des Etats-Unis. C'est également beaucoup plus facile, je prends nettement plus de temps qu'avant pour aider d'autres écrivains dans une sorte de groupe de travail virtuel. Ce n'est pas seulement une attitude altruiste, j'apprends beaucoup de ces échanges qui, avant l'internet, me demandaient beaucoup plus d'efforts."

Dès 1998, Murray Suid préconise une solution désormais choisie par de nombreux auteurs. "Un livre peut avoir un prolongement sur le web - et donc vivre en partie dans le cyberespace. L'auteur peut ainsi aisément l'actualiser et le corriger, alors qu'auparavant il devait attendre longtemps jusqu'à l'édition suivante, quand il y en avait une. (…) Je ne sais pas si je publierai des livres sur le web, au lieu de les publier en version imprimée. J'utiliserai peut-être ce nouveau support si les livres deviennent multimédias. Pour le moment je participe au développement de matériel pédagogique multimédia. C'est un nouveau type de matériel qui me plaît beaucoup et qui permet l'interactivité entre des textes, des films, des documents audio et des graphiques tous reliés les uns aux autres. Un an après, en août 1999, il relate: "En plus des livres complétés par un site web, je suis en train d'adopter la même formule pour mes oeuvres multimédias - qui sont sur CD-Rom - afin de les réactualiser et d'enrichir leur contenu." Depuis, Murray Suid participe à des réalisations multimédias à caractère pédagogique conçues pour le réseau. Il travaille notamment pour EDVantage Software qui, de société multimédia, est devenue une société internet de logiciels éducatifs.

= Un outil de recherche et d'ouverture sur le monde

Michel Benoît écrit des nouvelles policières, des récits noirs et des histoires fantastiques. "L'internet s'est imposé à moi comme outil de recherche et de communication, essentiellement. Non, pas essentiellement. Ouverture sur le monde aussi. Si l'on pense: recherche, on pense: information. Voyez-vous, si l'on pense: écriture, réflexion, on pense: connaissance, recherche. Donc on va sur la toile pour tout, pour une idée, une image, une explication. Un discours prononcé il y a vingt ans, une peinture exposée dans un musée à l'autre bout du monde. On peut donner une idée à quelqu'un qu'on n'a jamais vu, et en recevoir de même. La toile, c'est le monde au clic de la souris. On pourrait penser que c'est un beau cliché. Peut-être bien, à moins de prendre conscience de toutes les implications de la chose. L'instantanéité, l'information tout de suite, maintenant. Plus besoin de fouiller, de se taper des heures de recherche. On est en train de faire, de produire. On a besoin d'une information. On va la chercher, immédiatement. De plus, on a accès aux plus grandes bibliothèques, aux plus importants journaux, aux musées les plus prestigieux. On pense à une toile d'un grand peintre, un instant plus tard, on l'a devant les yeux, on peut l'imprimer pour l'étudier plus en détail. Il y a une guerre quelque part dans le monde, un instant plus tard, on lit les communiqués de propagande d'un côté et de l'autre. La toile, le web, est en train de donner son vrai sens au village global, Gaïa, la terre-mère. (…)

Mon avenir professionnel en inter-relation avec le net, je le vois exploser. Plus rapide, plus complet, plus productif. Je me vois faire en une semaine ce qui m'aurait pris des mois. Plus beau, plus esthétique. Je me vois réussir des travaux plus raffinés, d'une facture plus professionnelle, même et surtout dans des domaines connexes à mon travail, comme la typographie, où je n'ai aucune compétence. La présentation, le transport de textes, par exemple. Le travail simultané de plusieurs personnes qui seront sur des continents différents. Arriver à un consensus en quelques heures sur un projet, alors qu'avant le net, il aurait fallu plusieurs semaines, parlons de mois entre les francophones. Plus le net ira se complexifiant, plus l'utilisation du net deviendra profitable, nécessaire, essentielle."

= Une source d'inspiration romanesque

Dans son roman Sanguine sur toile (Le Choucas, 1999), l'internet est un personnage en soi, explique Alain Bron, consultant en systèmes d'information et écrivain. "Plutôt que de le décrire dans sa complexité technique, le réseau est montré comme un être tantôt menaçant, tantôt prévenant, maniant parfois l'humour. N'oublions pas que l'écran d'ordinateur joue son double rôle: il montre et il cache. C'est cette ambivalence qui fait l'intrigue du début à la fin. Dans ce jeu, le grand gagnant est bien sûr celui ou celle qui sait s'affranchir de l'emprise de l'outil pour mettre l'humanisme et l'intelligence au-dessus de tout."

En quoi consiste l'intrigue? "La "toile", c'est celle du peintre, c'est aussi l'autre nom d'internet: le web - la toile d'araignée, explique l'auteur. "Sanguine" évoque le dessin et la mort brutale. Mais l'amour des couleurs justifierait-il le meurtre? Sanguine sur toile évoque l'histoire singulière d'un internaute pris dans la tourmente de son propre ordinateur, manipulé à distance par un très mystérieux correspondant qui n'a que vengeance en tête. J'ai voulu emporter le lecteur dans les univers de la peinture et de l'entreprise, univers qui s'entrelacent, s'échappent, puis se rejoignent dans la fulgurance des logiciels. Le lecteur est ainsi invité à prendre l'enquête à son propre compte pour tenter de démêler les fils tressés par la seule passion. Pour percer le mystère, il devra répondre à de multiples questions. Le monde au bout des doigts, l'internaute n'est-il pas pour autant l'être le plus seul au monde? Compétitivité oblige, jusqu'où l'entreprise d'aujourd'hui peut-elle aller dans la violence? La peinture tend-elle à reproduire le monde ou bien à en créer un autre? Enfin, j'ai voulu montrer que les images ne sont pas si sages. On peut s'en servir pour agir, voire pour tuer."

Autre roman dans lequel le web est omniprésent, La Toile, de Jean-Pierre Balpe, directeur du département hypermédias de l'Université Paris 8. Publié en 1999 par CyLibris, maison d'édition en ligne, cet roman est une projection dans l'avenir. "Notre internet (…) fait pâle figure auprès de l'omniprésente toile électronique sur laquelle repose le monde de 2015, lit-on sur le site de l'éditeur. Chacun vit, travaille, communique, s'instruit à travers le réseau… Chacun? Non, car le système engendre aussi ses exclusions, et rejette dans la marginalité les non-intégrés, ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas être "citoyens du web". Dans cet avenir plus que probable, un "web artist" ouzbèque, Khamid Khan Kharamidov, est retrouvé assassiné dans une chambre d'hôtel de Montréal. Pour la police, ce n'est d'abord qu'une affaire de routine. Pour Blaise Carver, universitaire spécialisé en sciences de la communication et hisorien du réseau, enquêter sur la mort de Kharamidov et jouer les détectives amateurs n'est d'abord qu'un pari amical. Mais bientôt, tous réalisent que la mort du 'web artist' n'est que le sommet de l'iceberg, et que derrière ce crime s'étendent une infinité de ramifications qui, du Canada à l'Angleterre, de la Sibérie à l'Australie, de Paris à Sion, mettent en péril l'équilibre du monde entier. Tandis que, devant sa console, Blaise Carver commence à entrevoir l'effrayante vérité, un compte à rebours, quelque part, est déjà enclenché…"

3.2. Auteurs multimédias et hypermédias

Principe de base du web, le lien hypertexte permet de relier entre eux des documents textuels et des images. Quant au lien hypermédia, il permet l'accès à des graphiques, des documents audio et vidéo et des images animées. L'hyperlien ouvre de nombreuses perpectives pour la création en général et la littérature en particulier. Des écrivains n'ont pas tardé à en explorer les possibilités.

= Un rapport différent à l'écriture

Jean-Paul, écrivain et musicien, est le webmestre du site des cotres furtifs, qui raconte des histoires en 3D. "La navigation par hyperliens se fait en rayon (j'ai un centre d'intérêt et je clique méthodiquement sur tous les liens qui s'y rapportent) ou en louvoiements (de clic en clic, à mesure qu'ils apparaissent, au risque de perdre de vue mon sujet). Bien sûr, les deux sont possibles avec l'imprimé. Mais la différence saute aux yeux: feuilleter n'est pas cliquer. L'internet n'a donc pas changé ma vie, mais mon rapport à l'écriture. On n'écrit pas de la même manière pour un site que pour un scénario, une pièce de théâtre, etc.

En fait, ce n'est pas sur la toile, c'est dans le premier Mac que j'ai découvert l'hypermédia à travers l'auto-apprentissage d'Hypercard. Je me souviens encore de la stupeur dans laquelle j'ai été plongé, durant le mois qu'a duré mon apprentissage des notions de boutons, liens, navigation par analogies, par images, par objets. L'idée qu'un simple clic sur une zone de l'écran permettait d'ouvrir un éventail de piles de cartes dont chacune pouvait offrir de nouveaux boutons dont chacun ouvrait un nouvel éventail dont… bref l'apprentissage de tout ce qui aujourd'hui sur la toile est d'une banalité de base, cela m'a fait l'effet d'un coup de foudre (il paraît que Steve Jobs et son équipe eurent le même choc lorsqu'ils découvrirent l'ancêtre du Mac dans les laboratoires de Rank Xerox).

Depuis, j'écris (compose, mets en page, en scène) directement à l'écran. L'état 'imprimé' de mon travail n'est pas le stade final, le but ; mais une forme parmi d'autres, qui privilégie la linéarité et l'image, et qui exclut le son et les images animées. (…) C'est finalement dans la publication en ligne (l'entoilage?) que j'ai trouvé la mobilité, la fluidité que je cherchais. Le maître mot y est "chantier en cours", sans palissades. Accouchement permanent, à vue, comme le monde sous nos yeux. Provisoire, comme la vie qui tâtonne, se cherche, se déprend, se reprend. Avec évidemment le risque souligné par les gutenbergs, les orphelins de la civilisation du livre: plus rien n'est sûr. Il n'y a plus de source fiable, elles sont trop nombreuses, et il devient difficile de distinguer un clerc d'un gourou. Mais c'est un problème qui concerne le contrôle de l'information. Pas la transmission des émotions."

Jean-Paul a participé au websoap, un projet d'écriture hypertextuelle conçu pour l'internet par Olivier Lefèvre, mis en ligne le 17 novembre 2000 et interrompu (provisoirement?) quelques semaines après. Il s'agit d'"un jeu de rôles hypermédias dont l'avenir me paraît prometteur, parce qu'il est en rapport étroit avec les lois de fonctionnement du 'cyberespace': www.thewebsoap.net. Cette adresse renvoie à une constellation de sites centrés chacun sur un individu. Ils communiquent et interagissent par leur boîte à lettres, ouverte au public. L'internaute a ainsi accès à plusieurs portes d'entrée dans l'histoire. La nouveauté du feuilleton est qu'il se déroule en 'temps réel' (ce qui est impossible dans le monde de l'imprimé; quant aux séries télé, elles aussi sont cantonnées à la forme de l'épisode à horaire fixe). Les personnages correspondent quotidiennement, en quasi-direct, ce qui instaure pour les auteurs un rapport presque journalistique à leur imaginaire et à leur écriture. L'internaute suit, à son propre rythme, libre de s'intéresser ou non à l'intégralité des différentes intrigues (amours, galères, showbiz, ombres maléfiques, mystères et rebondissements) ou à l'ensemble de tous les personnages. C'est avant tout cette fluidité générale (apparente! c'est en fait un sacré travail!) qui m'a fait y participer. Elle permet de garder le côté impro-jazz que j'aime dans la mise en net."

"Les possibilités de l'écriture spécifiques à l'internet sont multiples (si pas infinies, on est en tout cas loin d'en avoir fait le tour)", écrit Alex Andrachmes, producteur audiovisuel, écrivain et explorateur d'hypertexte. A l'origine, il s'intéresse surtout à "l'écriture de mail (…): des mails fictifs". Tout comme Jean-Paul, il participe au websoap, qui "a comme particularité d'utiliser exclusivement les moyens du web pour raconter les récits qu'il se donne comme objectif de mettre en place. Le défi que lance à ses auteurs notre réalisateur/intégrateur Olivier Lefèvre est de taille. En effet, habituellement, l'écriture, qu'elle soit de roman, de scénario ou de théâtre, implique des descriptions, des indications de mise en scène (ou des didascalies pour le théâtre). Ici, rien de tout ça. Tout doit se dire sous forme d'adresse à un autre personnage. Il faut ensuite rebondir sur la ou les réponses, et s'arranger pour que le nécessaire soit dit. De plus, logiquement, une adresse à un tiers est le plus souvent succinte, pleine de référence et de sous-entendus, entre le ton parlé, un ton un peu littéraire, un ton un peu dépersonnalisé par rapport à la parole, mais proche quand même de son interlocuteur. On est plus proche du roman "épistolaire" du 19e (siècle, pas l'arrondissement qui n'a rien à voir), que d'une continuité dialoguée… Donc, exercice difficile pour tout 'tchatcheur', être court, mais tout dire, tout en restant léger… Heureusement, de temps à autre nous sommes aidés par un concept qui nous vient droit du jeu de rôle (d'autres auteurs du websoap nous viennent de ce secteur): le PNJ, le personnage non joué. Des adresses à ce personnage, proche du second rôle d'une fiction classique, mais non joué par un des "joueurs-auteurs", permet de préparer "le" mail décisif à un autre personnage principal, en mettant en place la situation. Attention tout de même: il faut rester dans la cohérence du récit et assurer stabilité et visibilité! En fait, un peu comme dans la dramaturgie cinématographique ou théâtrale, où l'importance du hors champ n'est plus à inventer, le sens saute d'un mail à l'autre. Plus clairement, un mail qui a un sens très positif en tant que tel, peut en prendre un tout autre, lorsqu'il est complété par une information distillée par un autre mail. Dans cette nouvelle forme d'écriture, tout s'invente en temps réel. Et c'est ce qui est passionnant…"

Naomi Lipson, écrivain multimédia, traductrice et peintre, fait elle aussi partie de l'équipe du websoap. "Aux côtés d'Olivier Lefèvre, qui est le concepteur du projet, j'ai créé le personnage principal, Mona Bliss, autour duquel gravitent une galaxie d'autres personnages, tous doués d'une vie propre, c'est-à-dire, sur la toile, d'un site personnel et d'une boîte aux lettres électronique dont le contenu est accessible à tous sur le Blue Mailer (site qui permet au lecteur de lire sur le web le contenu des différentes boîtes aux lettres, ndlr)."

Plus généralement, "j'ai toujours baigné dans l'écriture, raconte-t-elle, mais je n'ai produit de textes dignes de ce nom que grâce à l'ordinateur, qui a profondément modifié ma façon d'écrire et de penser. Quand il m'arrive par hasard de retourner au stylo et au papier, je suis perdue, mon écriture, comme intrinsèquement hypertextuelle, part (apparemment) dans tous les sens sur la page blanche. La structure n'est plus la même. Bien sûr, avec ma formation classique (hypokhâgne, latin-grec) je pourrais rapidement retrouver l'écriture linéaire, mais franchement, je n'en ai plus envie. Je me sens en parfaite adéquation avec l'hypertexte, tout simplement. Peut-être parce que j'ai l'esprit d'escalier…"

= Des hyper-romans publiés en feuilleton sur le web

Lucie de Boutiny est l'auteur de Non, roman multimédia publié en feuilleton sur le web par Synesthésie, revue en ligne d'art contemporain. "NON prolonge les expériences du roman post-moderne (récits tout en digression, polysémie avec jeux sur les registres - naturaliste, mélo, comique… - et les niveaux de langues, etc.), explique-t-elle. Cette hyperstylisation permet à la narration des développements inattendus et offre au lecteur l'attrait d'une navigation dans des récits multiples et multimédias, car l'écrit à l'écran s'apparente à un jeu et non seulement se lit mais aussi se regarde. Quant au sujet: NON est un roman comique qui fait la satire de la vie quotidienne d'un couple de jeunes cadres supposés dynamiques. Bien qu'appartenant à l'élite high-tech d'une industrie florissante, Monsieur et Madame sont les jouets de la dite révolution numérique. (…) Les personnages sont de bons produits. Les images et le style graphique qui accompagnent leur petite vie conventionnelle ne se privent pas de détourner nombre de vrais bandeaux publicitaires et autres icônes qui font l'apologie d'une vie bien encadrée par une société de contrôle."

Lucie de Boutiny publie aussi bien sur papier que sur écran. "D'une manière générale, mon humble expérience d'apprentie auteur m'a révélé qu'il n'y a pas de différence entre écrire de la fiction pour le papier ou le pixel: cela demande une concentration maximale, un isolement à la limite désespéré, une patience obsessionnelle dans le travail millimétrique avec la phrase, et bien entendu, en plus de la volonté de faire, il faut avoir quelque chose à dire! Mais avec le multimédia, le texte est ensuite mis en scène comme s'il n'était qu'un scénario. Et, si à la base, il n'y a pas un vrai travail sur le langage des mots, tout le graphisme et les astuces interactives qu'on peut y mettre fera gadget. Par ailleurs, le support modifie l'appréhension du texte, et même, il faut le souligner, change l'oeuvre originale."

Les possibilités offertes par l'hyperlien ont néanmoins changé son mode d'écriture. "Ce qui a changé: le bonheur d'écrire autrement, car ce qu'il se passe, depuis l'avènement d'ordinateurs multimédias, relativement peu coûteux, connectés au web, est qu'un certain nombre d'artistes éclairés par la fée électricité ont besoin d'être illuminés. Quelles que soient leurs confessions d'origine (arts visuels, littérature, poésie sonore, expérimentale…), elles/ils utilisent le média numérique comme un outil de création dont il faut découvrir les possibles. Le net étant évolutif, les artistes proposent le plus souvent des tentatives, c'est curieux, des works in progress, c'est opiniâtre, ou des pièces plus ambitieuses qui se construisent dans le temps, en fonction de l'amélioration du web (sa fluidité, sa résolution d'images, etc.). Ainsi le cyberartiste propose souvent des actualisations et des versions O.x. Voilà qui est intéressant et qui nous sort du marché."

Roman d'Anne-Cécile Brandenbourger, La malédiction du parasol s'est d'abord intitulée Apparitions inquiétantes. "Longue histoire à lire dans tous les sens, un labyrinthe de crimes, de mauvaises pensées et de plaisirs ambigus", la version originale s'est développée sous forme de feuilleton pendant deux ans sur le site d'Anacoluthe, en collaboration avec Olivier Lefèvre. L'histoire est publiée en février 2000 aux éditions 00h00.com, en tant que premier titre de la collection 2003, consacrée aux nouvelles écritures numériques. Suite au succès du livre, six mois après, en août 2000, le roman est réédité en version imprimée aux éditions "Florent Massot présente", avec une couverture en 3D et un nouveau titre.

"Les possibilités offertes par l'hypertexte m'ont permis de développer et de donner libre cours à des tendances que j'avais déjà auparavant, écrit l'auteur. J'ai toujours adoré écrire et lire des textes éclatés et inclassables (comme par exemple La vie mode d'emploi de Perec ou Si par une nuit d'hiver un voyageur de Calvino) et l'hypermédia m'a donné l'occasion de me plonger dans ces formes narratives en toute liberté. Car pour créer des histoires non linéaires et des réseaux de textes qui s'imbriquent les uns dans les autres, l'hypertexte est évidemment plus approprié que le papier. Je crois qu'au fil des jours, mon travail hypertextuel a rendu mon écriture de plus en plus intuitive. Plus 'intérieure' aussi peut-être, plus proche des associations d'idées et des mouvements désordonnés qui caractérisent la pensée lorsqu'elle se laisse aller à la rêverie. Cela s'explique par la nature de la navigation hypertextuelle, le fait que presque chaque mot qu'on écrit peut être un lien, une porte qui s'ouvre sur une histoire."

= Un espace d'écriture hypermédia

Mis en ligne en juin 1997, oVosite est l'oeuvre d'un collectif de six auteurs issus du département hypermédias de l'Université Paris 8: Chantal Beaslay, Laure Carlon, Luc Dall'Armellina, Philippe Meuriot, Anika Mignotte et Claude Rouah. oVosite est conçu et réalisé "autour d'un symbole primordial et spirituel, celui de l'oeuf, explique Luc Dall'Armellina. Le site s'est constitué selon un principe de cellules autonomes qui visent à exposer et intégrer des sources hétérogènes (littérature, photo, peinture, vidéo, synthèse) au sein d'une interface unifiante."

Les possibilités offertes par l'hypertexte ont-elles changé son mode d'écriture?

"Non - parce qu'écrire est de toute façon une affaire très intime, un mode de relation qu'on entretient avec son monde, ses proches et son lointain, ses mythes et fantasmes, son quotidien et enfin, appendus à l'espace du langage, celui de sa langue d'origine. Pour toutes ces raisons, je ne pense pas que l'hypertexte change fondamentalement sa manière d'écrire, qu'on procède par touches, par impressions, associations, quel que soit le support d'inscription, je crois que l'essentiel se passe un peu à notre insu.

Oui - parce que l'hypertexte permet sans doute de commencer l'acte d'écriture plus tôt: devançant l'activité de lecture (associations, bifurcations, sauts de paragraphes) jusque dans l'acte d'écrire. L'écriture (significatif avec des logiciels comme StorySpace) devient peut-être plus modulaire. On ne vise plus tant la longue horizontalité du récit mais la mise en espace de ses fragments, autonomes. Et le travail devient celui d'un tissage des unités entre elles. L'autre aspect lié à la modularité est la possibilité d'écritures croisées, à plusieurs auteurs. Peut-être s'agit-il d'ailleurs d'une méta-écriture, qui met en relation les unités de sens (paragraphes ou phrases) entre elles."

Cette double réponse est aussi celle de Xavier Malbreil, auteur multimédia et modérateur de la liste e-critures: "Oui: j'ai développé une écriture hypertextuelle spécifique sur mon site www.0m1.com dans les rubriques '10 poèmes en 4 dimensions' et 'Formes libres flottant sur les ondes'. Non: mon écriture traditionnelle (roman, nouvelles) n'a pas été modifiée par l'hyperlien."

= Vers un nouveau genre littéraire?

Pour Lucie de Boutiny, écrivain papier et pixel, "les écrivains français, c'est historique, sont dans leur majorité technophobes. Les institutions culturelles et les universitaires lettrés en revanche soutiennent les démarches hyperlittéraires à force de colloques et publications diverses. Du côté des plasticiens, je suis encore plus rassurée, il est acquis que l'art en ligne existe."

"Je viens du papier, ajoute-t-elle. (…) Mes 'conseillers littéraires', des amis qui n'ont pas ressenti le vent de liberté qui souffle sur le web, aimeraient que j'y reste, engluée dans la pâte à papier. Appliquant le principe de demi-désobéissance, je fais des allers-retours papier-pixel. L'avenir nous dira si j'ai perdu mon temps ou si un nouveau genre littéraire hypermédia va naître. (…) Si les écrivains français classiques en sont encore à se demander s'ils ne préfèrent pas le petit carnet Clairefontaine, le Bic ou le Mont-Blanc fétiche, et un usage modéré du traitement de texte, plutôt que l'ordinateur connecté, voire l'installation, c'est que l'HTX (littérature hypertextuelle, ndlr) nécessite un travail d'accouchement visuel qui n'est pas la vocation originaire de l'écrivain papier. En plus des préoccupations du langage (syntaxe, registre, ton, style, histoire…), le techno-écrivain - collons-lui ce label pour le différencier - doit aussi maîtriser la syntaxe informatique et participer à l'invention de codes graphiques car lire sur un écran est aussi regarder."

"L'avenir de la cyber-littérature, techno-littérature ou comme on voudra l'appeler, est tracé par sa technologie même", écrit Jean-Paul, webmestre du site des cotres furtifs. Il est maintenant impossible à un(e) auteur(e) seul(e) de manier à la fois les mots, leur apparence mouvante et leur sonorité. Maîtriser aussi bien Director, Photoshop et Cubase, pour ne citer que les plus connus, c'était possible il y a dix ans, avec les versions 1. Ça ne l'est plus. Dès demain (matin), il faudra savoir déléguer les compétences, trouver des partenaires financiers aux reins autrement solides que Gallimard, voir du côté d'Hachette-Matra, Warner, Pentagone, Hollywood. Au mieux, le statut du… écrivaste? multimédiaste? sera celui du vidéaste, du metteur en scène, du directeur de produit: c'est lui qui écope des palmes d'or à Cannes, mais il n'aurait jamais pu les décrocher seul. Soeur jumelle (et non pas clone) du cinématographe, la cyber-littérature (= la vidéo + le lien) sera une industrie, avec quelques artisans isolés dans la périphérie off-off (aux droits d'auteur négatifs, donc)."

"La couverture du réseau autour de la surface du globe resserre les liens entre les individus distants et inconnus, explique Luc Dall'Armellina, co-auteur et webmestre d'oVosite. Ce qui n'est pas simple puisque nous sommes placés devant des situations nouvelles: ni vraiment spectateurs, ni vraiment auteurs, ni vraiment lecteurs, ni vraiment interacteurs. Ces situations créent des nouvelles postures de rencontre, des postures de 'spectacture' ou de 'lectacture' (Jean-Louis Weissberg). Les notions de lieu, d'espace, de temps, d'actualité sont requestionnées à travers ce médium qui n'offre plus guère de distance à l'événement mais se situe comme aucun autre dans le présent en train de se faire. L'écart peut être mince entre l'envoi et la réponse, parfois immédiat (cas de la génération de textes). Mais ce qui frappe et se trouve repérable ne doit pas masquer les aspects encore mal définis tels que les changements radicaux qui s'opèrent sur le plan symbolique, représentationnel, imaginaire et plus simplement sur notre mode de relation aux autres. 'Plus de proximité' ne crée pas plus d'engagement dans la relation, de même 'plus de liens' ne créent pas plus de liaisons, ou encore 'plus de tuyaux' ne créent pas plus de partage. Je rêve d'un internet où nous pourrions écrire à plusieurs sur le même dispositif, une sorte de lieu d'atelier d'écritures permanent et qui autoriserait l'écriture personnelle (c'est en voie d'exister), son partage avec d'autres auteurs, leur mise en relation dans un tissage d'hypertextes et un espace commun de notes et de commentaires sur le travail qui se crée. Je rêve encore d'un internet gratuit pour tous et partout, avec toute l'utopie que cela représente. Internet est jeune mais a déjà ses mythologies, ainsi Xanadu devait être cette cité merveilleuse ou tout le savoir du monde y serait lisible en toutes les langues. Loin d'être au bout de ce rêve, internet tient tout de même quelques-unes de ces promesses."

4. PRESSE EN LIGNE ET CYBERPRESSE

[Dans ce chapitre:]

[4.1. Presse "classique" et cyber // 4.2. Trois exemples / Ouest-France, quotidien imprimé présent sur le web / Les Chroniques de Cybérie, lettre électronique hebdomadaire / FTPress, société de cyberpresse]

Bien que cet ouvrage concerne essentiellement le livre, il semble essentiel de consacrer un chapitre à la presse en ligne, que ce soit la presse imprimée présente sur le web ou la cyberpresse. Pourquoi? D'abord parce que le monde du livre et celui de la presse ont toujours été très liés. Et ensuite parce qu'il est possible que la différence entre le livre et la presse s'amenuise au fil des ans, au moins dans le domaine de la presse spécialisée. Depuis peu, chez certains éditeurs de documentaires, les livres peuvent être vendus en chapitres indépendants les uns des autres (voir 6.1), un élément que les auteurs ont désormais à l'esprit lors de la rédaction. Aussi la frontière ne deviendra-t-elle pas de plus en plus ténue entre le chapitre et l'article?

4.1. Presse "classique" et cyber

Les premières éditions électroniques de journaux sont disponibles par le biais de services commerciaux tels que America Online ou CompuServe. Puis les éditeurs de ces journaux créent des serveurs web. La plupart des journaux et magazines sur papier ont maintenant leur site web sur lequel ils proposent une sélection d'articles ou bien la version intégrale de leur dernier numéro, ainsi que des forums, des dossiers et des archives. D'autres journaux et magazines sont purement électroniques.

Monté dans le cadre d'un projet expérimental avec l'INA (Institut national de l'audiovisuel) et présenté en février 1995 lors du forum des images Imagina, le site web du mensuel Le Monde diplomatique est le premier site d'un périodique imprimé français. Il permet l'accès à l'ensemble des articles depuis 1998, par date, sujet et pays. L'intégralité du mensuel en cours est consultable gratuitement pendant les deux semaines suivant sa parution. Un forum permanent de discussions en ligne permet des échanges avec les lecteurs. Le site comprend aussi des bases documentaires comprenant des textes de référence et des dossiers d'actualité. A sa suite, rapidement, des quotidiens imprimés créent un site web: Libération fin 1995, Le Monde et L'Humanité en 1996, etc.

La presse doit maintenant compter avec l'internet pour les diverses ressources qu'offre le réseau: rapidité de propagation de l'information, accès à de nombreux sites d'information, liens à des articles et sources traitant du même sujet, bases de données documentaires allant du général au spécialisé et réciproquement (cartes, textes officiels, informations d'ordre politique, économique, social, culturel, etc.), bases de données iconographiques (photos, images, figures, graphiques, etc.), archivage avec moteur de recherche. Le réseau permet une information en profondeur qu'aucun organe de presse ne pouvait donner jusqu'ici. Derrière l'information du jour se trouve toute une encyclopédie qui aide à la comprendre.

Signe des temps, en novembre 2000, à Lille, la Fédération nationale de la presse française (FNPF) organise un congrès consacré à l'avenir de la presse face au développement de l'internet et des nouvelles technologies ("Demain la presse", 13e congrès de la FNPF, 23-24 novembre 2000, Lille). 500 acteurs de la presse française y échangent leurs expériences. Le congrès précédent s'était tenu en octobre 1991, soit dix ans auparavant. "En dix ans, il s'est passé beaucoup de choses, souligne Alain Boulonne, président de la FNPF (cité par l'AFP). Avec la montée en puissance des nouvelles technologies, nous sommes confrontés à un avenir extrêmement improbable, dans lequel la presse doit se battre pour trouver sa place." Trois questions dominent les travaux: à qui appartiendra demain l'entreprise de presse, les problèmes de labellisation des contenus sur le web, et l'internet en tant qu'opportunité pour valoriser les fonds éditoriaux.

4.2. Trois exemples

Voici trois exemples représentatifs de la presse en ligne: Ouest-France, quotidien imprimé présent sur le web depuis juillet 1996 (4.2.1), Les Chroniques de Cybérie, lettre électronique hebdomadaire créée dès novembre 1994 et présente sur le web depuis avril 1995 (4.2.2), et enfin FTPress, société de cyberpresse créée en septembre 1999 (4.2.3).

= Ouest-France, quotidien imprimé présent sur le web

Ouest-France, le grand quotidien de l'ouest avec ses 42 éditions différentes, ouvre son serveur internet en juillet 1996. Bernard Boudic en a été le responsable éditorial jusqu'en décembre 2000. "TC-Multimédia a été créée en 1986, explique-t-il. Elle prennait la suite de l'Association télématique de l'ouest qui avait expérimenté le minitel (créé à Rennes). D'abord spécialisée exclusivement dans les services vidéotex, elle a fait aussi de l'internet à partir de juillet 1996. Elle est chargée d'exploiter sur ce média l'ensemble de la production du journal Ouest-France."

"A l'origine, l'objectif était de présenter et relater les grands événements de l'Ouest en invitant les internautes à une promenade dans un grand nombre de pages consacrées à nos régions (tourisme, industrie, recherche, culture), écrit Bernard Boudic en juin 1998. Très vite, nous nous sommes aperçus que cela ne suffisait pas. Nous nous sommes tournés vers la mise en ligne de dossiers d'actualité, puis d'actualités tout court. Aujourd'hui (en juin 1998, ndlr) nous avons quatre niveaux d'infos: quotidien, hebdo (tendant de plus en plus vers un rythme plus rapide), événements et dossiers. Et nous offrons des services (petites annonces, guide des spectacles, presse-école, boutique, etc.). Nous travaillons sur un projet de journal électronique total: mise en ligne automatique chaque nuit de nos quarante éditions (450 pages différentes, 1.500 photos) dans un format respectant typographie et hiérarchie de l'information et autorisant la constitution par chacun de son journal personnalisé (critères géographiques croisés avec des critères thématiques)."

"Internet a changé ma vie professionnelle d'abord parce que je suis devenu le responsable éditorial du site, ajoute-t-il à la même époque. Les retombées sur le travail quotidien des journalistes d'Ouest-France sont encore minces. Nous commençons seulement à offrir un accès internet à chacun (la rédaction d'Ouest-France comprend 370 journalistes répartis dans soixante rédactions, sur douze départements… pas simple). Certains utilisent internet pour la messagerie électronique (courrier interne ou externe, réception de textes de correspondants à l'étranger, envoi de fichiers divers) et comme source d'informations. Mais cette pratique demande encore à s'étendre et à se généraliser. Bien sûr, nous réfléchissons aussi à tout ce qui touche à l'écriture multimédia et à sa rétroaction sur l'écriture imprimée, aux changements d'habitudes de nos lecteurs, etc. (…) Internet est à la fois une menace et une chance. Menace sur l'imprimé, très certainement (captation de la pub et des petites annonces, changement de réflexes des lecteurs, perte du goût de l'imprimé, concurrence d'un média gratuit, que chacun peut utiliser pour diffuser sa propre info, etc.). Mais c'est aussi l'occasion de relever tous ces défis et de rajeunir la presse imprimée."

Trois ans après, en janvier 2001, quelles sont les perspectives? "Nous avons la chance de disposer d'un gisement d'informations déjà utilisées pour le papier (Ouest-France publie dans ses 42 éditions 550 pages différentes toutes les nuits) et de petites annonces. Nous avons une marque connue et respectée. Mais le modèle économique n'est pas trouvé. Nous pensons développer un service payant à destination des centres de documentation qui leur permettrait de rechercher dans les 42 éditions n'importe quel article correspondant à une requête par mots-clés."

En ce qui concerne le journal imprimé en général , "mon avis est que le journal-papier est menacé à terme (20 ans ?) s'il ne se renouvelle pas dans la forme et dans le fond. La prise en mains du journal se fera de plus en plus tard (40-45 ans?). Il y aura des arbitrages avec la télévision (satellite, câble, numérique hertzien), avec l'internet rapide (ADSL, câble, boucle locale radio, satellite?). Il n'y aura pas de publicité disponible pour faire vivre tout le monde."

= Les Chroniques de Cybérie, lettre électronique hebdomadaire

Jean-Pierre Cloutier, journaliste québécois, lance Les Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet, en novembre 1994 sous la forme d'une lettre hebdomadaire envoyée par courrier électronique (environ 5.000 abonnés en 2001). A partir d'avril 1995, on peut également lire les Chroniques directement sur le web. Depuis bientôt sept ans maintenant, elles font référence dans la communauté francophone, y compris dans le domaine du livre.

Quel est l'historique des Chroniques? "Il y a deux choses ici, dans mon cas, relate Jean-Pierre Cloutier en juin 1998. D'abord une époque où j'étais traducteur (après avoir travaillé dans le domaine des communications). Je me suis branché à internet à la demande de clients de ma petite entreprise de traduction car ça simplifiait l'envoi des textes à traduire et le retour des textes traduits. Assez rapidement, j'ai commencé à élargir mon bassin de clientèle et à avoir des contrats avec des clients américains.

Puis, il y a eu carrément changement de profession, c'est-à-dire que j'ai mis de côté mes activités de traduction pour devenir chroniqueur. Au début, je le faisais à temps partiel, mais c'est rapidement devenu mon activité principale. C'était pour moi un retour au journalisme, mais de manière manifestement très différente. Au début, les Chroniques traitaient principalement des nouveautés (nouveaux sites, nouveaux logiciels). Mais graduellement on a davantage traité des questions de fond du réseau, puis débordé sur certains points d'actualité nationale et internationale dans le social, le politique et l'économique.

Dans le premier cas, celui des questions de fond, c'est relativement simple car toutes les ressources (documents officiels, dépêches, commentaires, analyses) sont en ligne. On peut donc y mettre son grain de sel, citer, étendre l'analyse, pousser des recherches. Pour ce qui est de l'actualité, la sélection des sujets est tributaire des ressources disponibles, ce qui n'est pas toujours facile à dénicher. On se retrouve alors dans la même situation que la radio ou la télé, c'est-à-dire que s'il n'y a pas de clip audio ou d'images, une nouvelle même importante devient du coup moins attrayante sur le plan du médium."

Toujours en juin 1998, quelles étaient les perspectives? "Dans le cas des Chroniques de Cybérie, nous avons pu lancer et maintenir une formule en raison des coûts d'entrée relativement faibles dans ce médium. Cependant, tout dépendra de l'ampleur du phénomène dit de 'convergence' des médias et d'une hausse possible des coûts de production s'il faut offrir de l'audio et de la vidéo pour demeurer concurrentiels. Si oui, il faudra songer à des alliances stratégiques, un peu comme celle qui nous lie au groupe Ringier (entre avril 1998 et mars 2001, ndlr) et qui a permis la relance des Chroniques après six mois de mise en veilleuse. Mais quel que soit le degré de convergence, je crois qu'il y aura toujours place pour l'écrit, et aussi pour les analyses en profondeur sur les grandes questions."

Deux ans après, en août 2000, Jean-Pierre Cloutier écrit: "Fin juillet 1998, à peu près au moment où nous avions notre tout premier entretien, j'écrivais: "Quelqu'un me demandait récemment quelles étaient les grandes tendances d'internet et si quelque chose avait changé dans la couverture journalistique de l'espace cyber. Après avoir feint de ne pas avoir entendu la question, question de songer à une réponse adéquate, je lui ai répondu qu'au début, un bon chroniqueur se devait d'avoir les deux pieds bien ancrés dans le milieu des technologues et des créatifs. Maintenant, il importe d'avoir un bureau à mi-chemin entre le Palais de justice et la Place de la bourse, et de cultiver ses amis avocats et courtiers." (Chroniques de Cybérie, 28 juillet 1998) Je constate que, depuis ce temps, mais surtout depuis un an, cette tendance s'est confirmée. Les considérations financières comme les placements initiaux de titres (les IPO - initial public offers), les options d'achat d'actions, la montée fulgurante du Nasdaq fin 1999 et début 2000, puis la correction boursière du printemps, bref, toute cette activité a dominé grandement l'actualité du cyberespace.

Puis, sur le plan juridique, il y a eu l'affaire Microsoft (qui n'est pas encore terminée en raison des appels). C'est la plus visible, celle qui a monopolisé l'attention pendant des mois. Plus récemment, c'est l'affaire Napster qui retient l'attention (là aussi, on attend les décisions en appel). L'affaire UEJF (Union des étudiants juifs de France) - LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme) - Yahoo! en France est aussi, à mon avis, éminemment importante car elle implique le concept de censure 'géographique', à partir d'un territoire donné. Mais outre ces 'causes célèbres', il ne se passe pas une journée sans que les fils de presse ne rapportent des décisions de tribunaux qui ont des incidences sur l'avenir d'internet. Ce sont donc les manoeuvres boursières et les objets de litiges portés devant les tribunaux qui façonnent le mode de vie en réseau, et ce au détriment d'une réflexion et d'une action profonde sur le plan strict de la communication."