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Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I cover

Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I

Chapter 17: LE PETIT DANSEUR.
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About This Book

The collection presents short poems and prose pieces that explore maternal tenderness and the world of young children through domestic vignettes, lullabies, simple prayers, school episodes, and moral tales. Imagery from nature and everyday home life frames lessons about obedience, gratitude, and growing up, while voice and rhythm suit reading aloud to or by children. Overall the pieces balance affectionate sentiment with mild didactic aims, offering consolations, small adventures, and models of conduct intended to comfort, instruct, and celebrate parent–child bonds.




L'ENFANT AMATEUR D'OISEAUX.

Ecoute, oiseau! je t'aime et je voudrais te prendre.

Pauvre oiseau! sans témoins, comment peux-tu chanter?

Moi, quand je suis tout seul, je m'en vais. S'arrêter,

C'est attendre ou dormir; et courir, c'est apprendre.

Viens courir! je t'invite à mon jardin très grand,

Plus grand que cette plaine et qui sent bon de roses;

Mon père y va chanter ses rimes et ses proses;

Ma mère y tend son linge et le lave au courant;

Moi j'y vis en tous sens comme l'oiseau qui vole,

Je monte aux murs en fleurs, aux fruits plantés pour moi;

J'ai hâte de manger les plus beaux avec toi!

Viens-nous partagerons tout, excepté l'école.

L'école, c'est ma mort! jamais tu n'y viendras.

Je serais bien fâché d'y faire aller personne.

Je n'ai jamais sommeil que quand l'école sonne.

Toi, libre chez ma mère, heureux, tu m'attendras

Dans ta cage bien close: elle est neuve et cachée

Sous la vigne flottante autour de la maison.

Tu verras le soleil descendre à l'horizon

Et tu diras le jour à ma mère couchée.

Tu n'as vu nulle part de nid mieux fait, plus vert;

Plus frais quand on a chaud, plus chaud quand c'est l'hiver;

Tout s'y trouve. On y peut loger un grand ménage

D'oiseau. C'est un palais!»

L'OISEAU.

—Oui. Mais c'est une cage.

Et pour mes goûts d'oiseau, mon garçon, j'aime mieux

Les cieux!




L'EMPRUNTEUR.

Je voudrais, dans l'amour que je leur porte, guérir tous les enfants du désir d'emprunter. Cette manie de s'approprier pour un temps le bien d'autrui s'étend quelquefois sur la vie entière et la remplit de trouble, d'embarras et de honte. Henri, du moins, en est corrigé, et j'en suis très-contente pour Henri.

Tout ce qu'il voyait aux autres le tentait, ce pauvre Henri. Il s'en faisait bientôt un besoin réel et ne pouvant acheter les objets de son ardente fantaisie, n'osant dire franchement: «Donne-le-moi,» ce qui eût été du moins plus loyal, il prenait un détour pour s'initier dans la possession du bien des autres, et disait: «Veux-tu me le prêter?» On le lui prêtait; mais il eu résultait bien des désagréments, car Henri ne rendait pas vite. Il était oublieux d'une part, de l'autre peu soigneux; et, lorsqu'après bien des réclamations, des reproches, qui altèrent l'amitié des enfants comme des hommes, il restituait enfin ce dont il avait usé en vrai propriétaire dissipateur, ce qu'il rendait était affreux; souillé, taché, en lambeaux.

Cette conduite lui fondait une réputation détestable. Un jour il entendit dire de lui:

—Ne lui prête que ce que tu veux perdre.

—C'est ce que je fais, répondit un autre enfant fort sage; je ne prête jamais sans réflexion; et ce que je prête alors, je dis en moi-même: «Je le donne pour toujours.» J'évite ainsi l'impatience d'attendre, et le chagrin de me brouiller; car l'emprunteur se fâche souvent de ce qu'il appelle votre importunité, et se sauve avec cette excuse un peu aigre: «On te le rendra!»

Henri fit la moitié d'un retour sur lui-même; mais sa conscience resta en chemin et se rendormit sur cette mortification. «On ne me l'a pas dit en face!» pensa-t-il, avec la mauvaise foi de la paresse, qui emprunte aussi de mauvaises raisons à l'orgueil.

Il oublia donc qu'il retenait depuis un mois le sabre en fer blanc et le bonnet de hussard d'Alphonse, avec lesquels il avait tant fait la guerre dans sa chambre et dans les rues, que le bonnet ne ressemblait plus qu'à une vieille boîte à poudre, et que le sabre n'eût pas coupé un fil, tant il était tordu, rouillé, méprisable.

Une compagnie nombreuse était réunie à dîner chez la mère de Henri. Paisible comme l'innocence, il mangeait bien, riait de voir rire ceux qui n'avaient aucun reproche à se faire, et se croyait à cent lieues d'un affront.

Tout à coup on sonne; on parle dans le vestibule; tout has d'abord, puis tout haut et vivement.

—Qu'est-ce donc? dit la mère de Henri.

—C'est M. Henri qu'on demande, madame.

—Faites entrer. Comment donc? Henri n'a pas de secrets pour nous.

Et la gouvernante d'Alphonse est introduite.

Henri crut que la table et sa chaise et lui s'enfonçaient dans la terre. Ses yeux hagards s'attachèrent sur cette femme, et il eût alors donné de son sang pour n'avoir jamais emprunté rien en sa vie. Voeu tardif et poignant!

—Que voulez-vous, ma bonne? dit poliment la mère de Henri, pensant peut-être qu'on venait inviter son fils à quelque réunion d'ombres chinoises, dont il s'occupait avec talent.

—Madame, répondit avec respect et fermeté la gouvernante, je viens chercher le sabre et le bonnet de hussard de mon jeune maître. M. Henri l'a emprunté depuis un mois; il est impossible de se le faire rendre; j'ai pensé que madame voudrait bien l'ordonner à son fils.

Tous les convives se regardèrent entre eux avec un étonnement qui serra le coeur de la tendre mère. Quel coup pour elle! je vous le demande? quelle tristesse de voir le front rouge et brûlant de Henri prêt d'éclater sous les regrets de feu qui couraient dans sa tête. Oh! que sa mère était à plaindre! Elle le contempla dans sa honte, qui faisait la sienne; je ne peux pas vous dire avec quel mélange d'amour et d'amertume et de reproche silencieux. Jugez-en, quand vous saurez que tous les convives en eurent les larmes aux yeux et cessèrent de manger.

Cependant elle, courageuse, ordonna d'une voix calme à son fils d'aller chercher les objets réclamés, ne prévoyant que trop la nouvelle humiliation qui l'attendait.

Henri, la tête penchée sur l'estomac, traversa eu chancelant la foule des témoins et revint chargé de l'emprunt où personne ne reconnut un sabre, ni un bonnet de hussard. C'était laid, c'était humiliant pour la mère.

Elle les prit des mains de son coupable enfant, et lui dit avec une tendre sévérité:

«—Vous vous êtes trompé, Henri, ceci n'est pas ce qu'on réclame.» Et elle jeta cette horreur dans un grand feu.

Puis ouvrant une armoire où elle aimait à renfermer les douces surprises de Henri, elle en retira le plus beau shako de hussard qu'on ait jamais vu au monde, un sabre superbe, non en fer-blanc, mais d'acier bien trempé, élégamment soutenu par un ceinturon de maroquin rouge brodé d'or, enrichi d'agrafes à têtes de lions dorées.

—Voilà, dit-elle, ce que j'avais destiné aux étrennes de Henri, connaissant tout son penchant pour les parures militaires. Dites à son ami Alphonse avec quel plaisir et quel empressement il le lui envoie, heureux de restituer ce qu'il a si indignement détruit.

Henri n'emprunta plus rien, Sa mère lui fit comprendre: que l'emprunteur de profession n'est qu'un voleur prudent.




LE PÉLICAN OU LES DEUX MÈRES

Tout perdu dans les soins de sa jeune famille,

Sur la vague qui passe, et qui roule, et qui brille,

Un pélican s'incline, et saisit des poissons

Qu'il offre en espérance à ses chers nourrissons.

Sans affaire, et livrée à l'amour d'elle-même,

L'autruche, en digérant, vient le long du rocher.

Son repas est fini, qu'aurait-elle à chercher?

Elle porte tout ce qu'elle aime.

«Grand dieu! d'où venez-vous? dit-elle au tendre oiseau

Dont la poitrine est ouverte et sanglante.

Sortez-vous d'un combat, d'un piège, d'un réseau?

Le coup est-il mortel? j'en suis presque tremblante.

Parlez donc! quelle flèche ou quel ongle assassin

Vous déchira le sein?

Vous faites peur.—C'est moi, c'est un peu de ma vie,

Répond le pélican à sa pèche assidu.

Vous allez me porter envie:

Mes petits avaient faim; mon sang n'est pas perdu,

Je l'ai versé pour eux.—Quoi! dit l'autre irritée;

Votre sang... taisez-vous! on ne peut sans horreur

Supporter dans l'amour cet excès de fureur;

Il soulève, il repousse, et j'en suis révoltée.

Vous perdez le bon sens, vos petits vous tueront,

Et les oiseaux riront.

Laissez ces préjugés aux tendres tourterelles.

L'amour est un besoin qu'il est doux d'éprouver,

Mais je n'aurais point d'oeufs s'il fallait les couver.

Quel emploi, quel ennui d'étendre ainsi les ailes,

De garder la maison, d'y mourir de chaleur!

L'hymen n'est donc pour vous qu'un travail, un malheur?

Se torturer le flanc, s'appauvrir l'existence,

Mourir pour satisfaire à l'importune instance

De petits jeunes dévorants,

Dont les cris déchirants

Troublent et le somme et la veille!

D'en parler seulement je me blesse l'oreille.

Ce fanatisme fait pitié;

Toutefois, s'il est temps, écoutez l'amitié.

Mon exemple peut vous instruire;

Loin de couver, de me détruire,

Au hasard je laisse mes oeufs:

Le ciel veille sur moi, le ciel veille sur eux.

Je ne me charge pas de ce soin haïssable.

Je suis mère pourtant, je les couvre de sable.

Si la pluie et l'orage, et les vents tour à tour,

Ne les écrasent pas avant de naître au jour,

Si le milan ne les dévore,

La chaleur du soleil enfin les fait éclore:

La nature en prend soin, et tous les éléments

Composent mieux que moi leurs premiers aliments.

Ils s'envolent alors et vont chercher fortune.

Je n'ai pas supporté leur enfance importune.

Ce qu'ils deviennent, je ne sais:

Je me porte bien, c'est assez.

—Méchante! ah! méchante endurcie!

De quel aveuglement ton amie est obscurcie?

Tu n'as donc d'une mère obtenu que le nom?

Va, tu glaces mon cour, tu blesses ma raison.

Quoi! te déshériter des larmes d'une mère,

De ses tourments délicieux,

De ses plaisirs silencieux,

Où tout est volupté bien que parfois amère!

Quand je sens mes petits s'agiter sous mon sein,

Quand leurs cris me disent: J'ai faim!

Oh! quel bonheur j'éprouve à leur donner ma vie!

Mais ma douce blessure est promptement guérie:

On dirait que l'extrême amour

Renaît sans cesse de lui-même:

On le prodigue en vain, comme le feu du jour,

Il se ranime encor pour nourrir ce qu'il aime.

Va chercher les enfans; tu me remercieras,

Si tu peux les trouver et devenir sensible;

Ton sort, au milieux d'eux, s'écoulera paisible;

Va, ne crains plus la mort; sois mère, tu vivras!




LE PETIT DANSEUR.

Jamais je n'ai vu Edouard danser en rond avec tant de courage que le jour qu'il dansait tout seul autour d'un seau plein d'eau, planté par hasard au milieu de la cour de ses tantes.

C'étaient des bonds, des cercles, des passes, une légèreté, une vélocité, des sauts joyeux à faire envie aux jambes les plus paresseuses. Il poussait des cris de joie qui ne pouvaient sortir que de la plus belle action du monde; ses tantes le pensaient du moins, en le regardant émerveillées de ce bal qu'il se donnait à lui-même. La curiosité les fit descendre, fort heureusement pour lui sans doute, au moment où Griffa, la chatte ordinairement paisible du logis, mais qui miaulait aussi fort qu'il chantait, poussée par l'exemple ou par un instinct de vengeance, s'élançait au visage du danseur et lui plantait ses griffes dans les cheveux, avec autant d'énergie qu'il en mettait à se réjouir. Des cris qui n'étaient plus de victoire appelèrent au secours tout ce qu'il y avait de vivant dans la maison, et ce fut avec bien de la peine, qu'on parvint à détacher les pattes du blanc animal, de la chevelure mêlée et dressée d'horreur du pauvre Edouard.

—Méchante! criait-il, tu me griffes!

Mais vous pouvez juger de l'étonnement et de l'indignation de ses tantes, les meilleures tantes qu'on puisse trouver, lorsqu'elles virent nager au milieu du seau d'eau, les trois petits encore aveugles de l'infortunée Griffa. Les gémissements de cette mère éperdue vous auraient assurément plus touché que les cheveux en désordre de monsieur Edouard; car, bien qu'il ait manqué de perdre un oeil dans ce combat, où Dieu se déclarait pour l'innocence, la justice l'emporta sur la tendresse dans le coeur de tous les témoins de cette mauvaise action, accourus aux clameurs des chats, des tantes et du petit cruel, qui révoltait la rue et la cour, tout sanglant qu'il était.

Je dois me hâter de vous dire que les trois victimes furent sauvées, rendues à leur mère, qui les sécha en peu de temps par l'ardeur de ses baisers et de ses caresses. Ils devinrent beaux comme Griffa, et demeurèrent étroitement unis sous ce toit qui avait failli être leur tombeau. Ils gardèrent seulement une aversion profonde pour le seau d'eau de la cour, car pour eux c'était un fleuve!

On mit un mouchoir sur l'oeil d'Edouard, un bandeau qui lui allait fort mal, qui faisait rougir ses tantes et qui rappelait à tout le monde comme à lui le honteux engagement où il avait été si grièvement blessé. Il détesta depuis sincèrement cette mauvaise heure de sa vie, et il n'a jamais pu se rendre compte à lui-même de la frénésie dansante dont il avait été saisi, ni de ce goût barbare qui lui avait pris de se poser sacrificateur de chats. Il ne danse plus ainsi à contre temps; il est tellement en garde contre ses inspirations brutales, qu'il se demande toujours avant d'agir, si ses jeux ou ses actions ne seront nuisibles à personne. Il faut faire comme Edouard.




LE SOIR D'ÉTÉ

Venez, mes chers petits; venez, mes jeunes âmes;

Sur mes genoux, venez tous les deux vous asseoir

Au soleil qui se couche il faut dire bonsoir:

Voyez comme il est beau dans ses mourantes flammes,

Sa couronne déjà n'a plus qu'un rayon d'or:

Demain, plus radieux vous le verrez encor;

Car on ne l'a point vu s'enfuir sous un nuage:

La cigale a chanté; nous n'aurons point d'orage.

Ce soleil mûrira les fruits que vous aimez;

Il vous rendra vos jeux, vos bouquets parfumés.

Dès qu'il s'éveillera, je vous dirai moi-même:

Allons voir le soleil. Jugez si je vous aime!

Les charmantes heures viendront

Danser autour de la journée,

Et riantes s'envoleront,

Formant avec des fleurs la trame de l'année.

Et vous appellerez le faible agneau qui dort;

Pour le baigner ce soir il n'est pas assez fort;

Huit jours font tout son âge; il se soutient à peine,

Et vous le fatiguez à courir dans la plaine.

Venez, il en est temps, vous baigner au ruisseau;

Tout semble se pencher vers son cristal humide:

Le moucheron brûlant y pose un pied timide;

Et, fatigué du jour, le flexible arbrisseau

Y trace de son front la fugitive empreinte;

A ses flots attiédis confiez-vous sans crainte;

Je suis là. Voyez-vous ces poissons innocents?

Ne les effrayez pas; ils s'enfuiront d'eux-mêmes:

De vos jeunes désirs on dirait les emblèmes;

Sans les troubler encore ils glissent sur vos sens.

Saluez, mes amours, cette vieille bergère:

Son sourire aux enfants donne une nuit légère.

Quoi! vous voulez courir, pauvres petits mouillés?

Ce papillon tardif, que la fraîcheur attire,

Baise dans vos cheveux les lilas effeuillés,

Et, tout en vous bravant, je crois l'entendre rire.

C'est assez le poursuivre et lui jeter des fleurs,

Enfants; vos cris de joie éveillent la colombe:

Un roseau qui s'incline, une feuille qui tombe,

Rompt le charme léger qui suspend les douleurs.

Écoutez dans son nid s'agiter l'hirondelle:

Tout lui semble un danger; car elle a des petits.

Peut-être elle a rêvé qu'ils étaient tous partis;

La voilà qui se calme; elle les sent près d'elle!

Mais la lune se lève, et pâlit mes crayons:

Ne bravez pas dans l'eau ses humides rayons;

Les pavots vont pleuvoir sur sa lente carrière.

Au ciel, qui donne tout, offrez votre prière;

Elle est pure est charmante, et vous la dites bien.

La voix et faible encore; mais c'est Dieu qui l'écoute!

Un faible accent vers lui sait trouver une route;

Il entend un soupir; il ne dédaigne rien.

Et maintenant dormez. Leurs mains entrelacées

Semblent lier encor leurs naïves pensées.

Hélas! ces coeurs aimants qu'elles viennent d'unir,

Ne les séparez pas, mon Dieu, dans l'avenir!

Ils dorment. Qu'ils sont beaux! Que leur mère est heureuse!

Dieu n'a pas oublié ma plainte douloureuse;

Sa pitié m'écouta.. Tout ce que j'ai perdu,

Sa pitié, je le sens, me l'a presque rendu!

Sommeil! ange invisible, aux ailes caressantes,

Verse sur mes enfants tes fleurs assoupissantes;

Que ton baiser de miel enveloppe leurs yeux;

Que ton vague miroir réfléchisse leurs jeux;

Au pied de ce berceau, que mon amour balance,

Fais asseoir avec toi l'immobile silence.

Ma prière est sans voix; mais elle brûle encor.

Dieu! bénissez ma nuit; Dieu! gardez mon trésor!




LES MAINS BLANCHES.

Adrien était un enfant soigneux. Il tenait ses habits en ordre, il avait une brosse pour les brosser lui-même. Aussi, tout le monde lui disait souvent—Adrien, tu as donc un habit neuf! sa mère l'aimait, elle en était fière: car un enfant qui aime la propreté est un bien bel enfant! Il ne courait point exprès dans la boue. Personne ne se rappelle avoir jamais vu une tache sur les vêtements ou sur les mains d'Adrien qui avait alors quatre ans. Donc sa mère avait un plaisir infini quand il les passait à son cou, dans un transport caressant. Le plus beau collier d'or lui eût semblé moins précieux que les petites mains toujours blanches et bien lavés d'Adrien!

La propreté est la parure de tous les âges.




LES DEUX ABEILLES.

Au fond d'une vallée où s'éveillaient les fleurs,

On vit légèrement descendre deux abeilles;

Elles cherchaient des yeux ces fleurs, tendres merveilles,

Où l'aurore en passant avait laissé des pleurs.

L'herbe brillait de perles arrosée;

L'horizon bleu, les gouttes de rosée,

Sur la colline une ardente clarté,

Tout annonçait un jour brûlant d'été;

Tout l'attestait; car un jardin rustique

Répandait à l'entour des deux errantes soeurs

De frais parfums, d'attrayantes douceurs,

Et d'un souffle embaumé la langueur sympathique.

Toutes deux ont franchi l'enclos vert du jardin:

«Voyez! dit la plus vive,» elle était frêle et blonde:

«Voyez que de trésors! ce n'est rien que jasmin,

Lilas, roses, et je crois toutes les fleurs du monde.»

Cette folle suivait son volage désir,

Aux suaves bouquets se suspendait à peine,

Prodiguant ses baisers jusqu'à manquer d'haleine.

Disant: «Demain le miel, aujourd'hui le plaisir!»

L'autre, plus posément, savourait les délices

Du banquet préparé pour les filles de l'air,

Et, prévoyante aux besoins de l'hiver,

Pour la ruche épuisée en gardait les prémices.

Leurs ailes en tremblaient. Mais un globe fatal,

Suspendu dans les fleurs de la méridienne,

Semble de l'ambroisie offrir le doux régal

A la jeune épicurienne.

Sous ce cristal frappé de tous les feux du ciel,

S'échauffe et fermente le miel;

Innocente liqueur pour l'homme préparée,

Mais qui donne la mort à la mouche dorée;

Sa force s'y consume, et sa raison s'y perd.

L'abîme transparent par malheur est ouvert;

L'imprudente n'y voit qu'un don de la fortune;

Sa soeur, qui l'en détourne, est presqu'une importune,

Et, malgré ses conseils, elle court s'y plonger:

Quand on veut le bonheur, en voit-on le danger!

«Par quel charme imposteur vous êtes asservie,

Dit l'autre en soupirant; vous me faites pitié:

Quittez ce doux breuvage, au nom de l'amitié,

Peut-être, hélas! au nom de votre vie!

Vous ne m'écoutez pas. Je reviendrai ce soir;

O ma soeur! le travail est utile à notre âge.

Puissé-je ne pas voir bientôt, chère volage,

Ce que je tremble de prévoir.»

Elle retourne aux fleurs avec inquiétude.

Ce beau jour lui paraît plus lent qu'un autre jour;

Tout suc lui semble amer, et sa sollicitude

Implore, et croit du soir avancer le retour.

Enfin à l'horizon le soleil va s'éteindre;

Elle vole à sa soeur, et, tout près de l'atteindre,

L'appelle en la grondant d'un ton craintif et doux:

«Allons, il se fait tard; me voici, venez-vous?»

«—Il n'est plus temps, ma soeur, je suis trop accablée;

Je ne puis me sauver de ce lieu.

Je vous regarde encor; mais ma vue est troublée;

Mon corps brûle et languit; venez me dire adieu,

Je ne puis me mouvoir. Un grand feu me dévore:

Mes ailes, je le sens, ne peuvent m'emporter;

Voyez comme je suis! mais soyez bonne encore;

Si mon crime ( il est grand!) ne peut se racheter,

Ne me haïssez pas, je n'étais pas méchante:

La volupté trompeuse égarait ma raison;

Ce breuvage mortel dont l'ardeur nous enchante:

Que je l'aimais, ma soeur, et c'était un poison!

Je me repens, et je succombe:

Sous une fleur creusez ma tombe.

Adieu! Pourquoi le ciel créa-t-il le désir,

S'il a caché la mort dans le plaisir?»

Elle ne parla plus. Ses ailes s'étendirent,

Ses petits pieds doucement se raidirent;

Et sa soeur gémissante eut peine à s'envoler.

Ce tableau d'un long deuil accabla sa mémoire;

Elle fut toujours triste; et jamais, dit l'histoire,

Même au sein du travail ne put se consoler.




LE CHIEN AVOCAT

J'ai connu un garçon que je ne nommerai pas. Il se reconnaîtra peut-être en lisant son histoire; mais je ne ferai pas semblant de savoir que c'est lui, il ne faut jamais nommer ceux dont on ne peut dire du bien.

Il avait un chien, ce garçon, un bon chien, qui ne sautait pas sur le monde, qui ne montrait pas les dents aux enfants ou aux pauvres, comme tant de chiens d'une mauvaise nature, et qu'il faut se garder de provoquer. Celui-là aboyait et préservait par une vigilance active, la maison de l'attaque des voleurs. Il allait avec son petit maître, dès que celui-ci appelait: Facteur! Facteur! De plus, il s'asseyait sur ces jambes de derrière, levait le menton, caressait de ses pattes libres et souples; il relevait une canne, des gants avec beaucoup de délicatesse, et faisait mille tours réjouissants qui l'auraient fait aimer de tout le monde. Et ce méchant garçon battait le pauvre Facteur! il le faisait pirouetter et hurler à vous fendre le coeur. Un jour, il alla jusqu'à suspendre une pierre à la queue du bon animal, le fouettant pour le faire courir avec ce poids douloureux qui le blessait jusqu'au sang. Aussi, Facteur, malgré sa tendresse et sa soumission, lui lançait des regards pleins de reproche et de ressentiment.

Un homme vit cette cruauté de l'enfant qu'il saisit, lui et son fouet, avec son bras vigoureux et vengeur. Il pendit la pierre aux cheveux du méchant maître de Facteur, et le fouetta pour le faire courir à son tour.

—Eh bien! monsieur le tyran, dit-il, comment vous trouvez-vous maintenant? pensez-vous qu'il soit doux d'être traité comme vous traitez votre chien?

L'enfant rêvait, mais l'ardent Facteur poussait des cris lamentables, comme s'il eût demandé la grâce de son maître. Il y avait même une grosse larme dans ses yeux, et ses deux pattes levées s'agitaient en tous sens devant l'homme comme deux bras d'avocat.

—Si votre chien ne plaidait pas avec tant d'éloquence pour vous, dit l'homme, je vous ferais courir ainsi par la ville. Aimez-le donc bien, car c'est lui qui vous délivre! et il retira la pierre des cheveux douloureux de l'enfant.

Monsieur! dit celui-ci, touché de repentir et caressant son chien, qui le regardait avec tendresse, prenez Facteur avec vous; je l'ai rendu trop malheureux pour oser encore être son maître.

—Eh! bien gardez-le, dit l'homme, pour réparer votre dureté envers lui. Vous voyez bien qu'il vous aime encore, et que vous seul pouvez le consoler du mal que vous lui avez fait.

—Je crois qu'il ne voudra plus me suivre, repartit le garçon humilié.

—Marchez devant lui, et moi, je vais l'appeler pour l'éprouver encore.

—L'enfant s'éloigna, plein d'anxiété, tandis que le passant invitait Facteur à le suivre.

Oh! Facteur avait bien autre chose à faire!

—Me voilà, sembla-t-il dire à son maître, en sautant d'un bond jusque sur sa poitrine.

—Tu fais bien! Facteur, répondit son jeune maître, qui pleura cette fois de tendresse, et qui l'emporta comme un ami dans ses bras.

N'émoussez pas le remords; il ressemble à une lancette qui blesse pour guérir.




LE PETIT OISELEUR.

LA MÈRE.

Vous voilà bien riant, mon amour! quelle joie!

Comme un petit chasseur, traînez-vous quelque proie?

Sous ce fragile osier cachez-vous un trésor?

L'ENFANT.

C'est un oiseau du ciel; il a des plumes d'or.

Il reposait son vol au bord de la fontaine;

J'ai retenu long-temps mes pas et mon haleine:

Quand il a secoué son plumage plein d'eau,

J'ai saisi ses ailes mouillées,

Et le voilà, blotti dans les fleurs effeuillées.

Regardez qu'il est bien, ma mère, et qu'il est beau!

LA MÈRE.

Oui, je l'entends gémir.

L'ENFANT.

Non, mère, c'est qu'il chante.

LA MÈRE.

Vous croyez, mon amour? Sa chanson est touchante.

L'ENFANT.

Je crois qu'il est content puisqu'il est dans les fleurs;

Il les aime. Son nid est sous l'amandier rose,

Cet arbre au fruit de lait que la fontaine arrose;

C'est là qu'il dérobait ses brillantes couleurs.

LA MÈRE.

Y demeurait-il seul?

L'ENFANT.

Ses enfants sont au gîte:

C'était pour les revoir qu'il se baignait si vite.

Mais je n'ai point de peur, ils ne sauraient bouger;

Ils n'ont pas une plume et n'ont rien à manger.

LA MÈRE.

Que vont-ils devenir?

L'ENFANT.

J'agrandirai la cage;

J'en ferai dans l'hiver un semblant de bocage;

Et j'aurai mille oiseaux qui chanteront toujours.

Que de musiciens pour amuser mes jours!

Quel bonheur de nourrir tant de joyeux esclaves!

A peine ils sentiront leurs légères entraves.

O ma mère, j'y cours.

LA MÈRE.

Arrêtez... il fait nuit;

Quelque chose de triste entoure ce réduit;

Restez! de noirs soldats les farouches cohortes

Au coucher du soleil ont assailli nos portes.

Ne vous éloignez pas, ne quittez plus mon sein;

De vous saisir peut-être ils avaient le dessein.

L'ENFANT.

Des soldats? et beaucoup, ma mère? et pour me prendre?

LA MÈRE.

Vous, charme de ma vie, et pour ne plus vous rendre.

L'ENFANT.

Que feront-ils de moi?

LA MÈRE.

Qui le sait? un captif,

Un orphelin, peut-être; un prisonnier plaintif.

L'ENFANT.

Sauvez-moi!

LA MÈRE.

Priez Dieu, c'est en lui que j'espère,

Loin de nous les cruels emmènent votre père,

Ce père, si content quand ils vous embrassait,

Ce gardien de vos jours et qui les nourrissait.

L'ENFANT.

Mon père prisonnier!

LA MÈRE.

C'est le roi qui l'ordonne.

L'ENFANT.

Qu'est-ce qu'un roi?

LA MÈRE.

Puissant par l'amour ou l'effroi,

Un maître s'il punit, presque un dieu s'il pardonne.

L'ENFANT.

Ah! laissez-moi sortir: je veux parler au roi,

Mon père va mourir!

LA MÈRE.

Eh quoi! si jeune encore,

Savez-vous si l'on meurt loin de ceux qu'on adore?

Qu'arraché de son toit votre appui va souffrir?

Que sans la liberté l'on n'a plus qu'à mourir?

Savez-vous qu'en prison la vie est bien amère?

L'ENFANT.

Oui, nous mourrons sans vous, et vous mourrez, ma mère.

Mais ce roi si méchant, qui l'a mis en courroux?

LA MÈRE.

Le roi n'est ni méchant ni cruel plus que vous,

Mon fils. Las de ses jeux, il vient troubler les nôtres;

Libre, il a des captifs: n'avez-vous pas les vôtres?

Dans une chambre étroite il vous renfermera.

Mais vous serez content, car il vous nourrira,

Pourquoi de vos sanglots déchirez-vous mon âme?

Est-ce à vous, cher coupable, à murmurer le blâme?

Nous sommes des oiseaux dans ses cages plongés.

Pourquoi de son plaisir serions-nous affligés,

Si, dans ses jeux de roi qu'on a faits légitimes,

De lumière et d'air pur il prive ses victimes?

Où courez-vous?

L'ENFANT.

De l'air! de l'air au prisonnier!

Qu'il respire, ma mère, et qu'il vole, et qu'il vive!

Oiseau! des malheureux que n'es-tu le dernier!

Je ne veux point d'esclave.

LA MÈRE.

O clémence naïve!

Embrassez-moi, mon fils, vous m'arrachez des pleurs:

Soyez libre vous-même, et calmez vos douleurs.

Quoi! jusque dans mes bras votre frayeur palpite!...

Ah! le coeur de l'oiseau palpitait-il moins vite,

Quand votre instinct cruel empêcha son essor!

Enfant, sans vos chagrins quel eût été son sort?

Vous ravissiez l'époux à l'épouse éperdue;

Elle eût traîné sa plainte, et Dieu l'eût entendue!

Et les petits tout nus, glacés dans votre main,

Auraient péri de froid, de langueur et de faim.

L'ENFANT.

Ah! je n'y songeais pas!

LA MÈRE.

Maintenant tout respire;

Tout se calme et s'endort.

L'ENFANT.

Et mon père?

LA MÈRE.

Il soupire,

Comme l'oiseau du ciel un moment arrêté;

Mais Dieu, qui voit partout, veille à sa liberté.

L'ENFANT.

Le roi le voudra-t-il? nous rendra-t-il mon père?

LA MÈRE.

Oui, mon fils, oui, mon bien, maintenant je l'espère;

Oui, s'il a des enfants comme les miens chéris,

Des jeunes suppliants il accueille les cris.

Un père a dans le coeur je ne sais quoi de tendre;

Toutes les voix d'enfant savent s'y faire entendre.

L'ENFANT.

Je veux le voir. Venez! conduisez-moi vers lui.

LA MÈRE.

Oui, mon amour, demain.

L'ENFANT.

Pas demain, aujourd'hui.

LA MÈRE.

Quoi! votre chère enfance à cette heure exposée?...

L'ENFANT.

Je veux montrer au roi cette cage brisée;

Je lui dirai: Voyez! je fus méchant aussi;

Je ne le suis plus, Dieu merci!

Au captif innocent j'ai rendu la volée,

Et sa famille consolée

A cette heure est au nid plus heureuse que nous!

Le même arbre en ses fleurs les couvre et les rassemble:

Chaque famille ainsi doit s'endormir ensemble,

Et nous venons chercher mon père à vos genoux.

LA MÈRE.

Écoutez!... par l'appui de quelque voix divine,

On dirait que le roi vous plaint et vous devine;

Car voici votre père, il a tout entendu:

Enfant, Dieu vous absout, puisqu'il nous est rendu.




L'ENFANT QUESTIONNEUR.

—Pourquoi le soleil ne vient-il pas la nuit? disait Hippolyte à quatre ans; on verrait bien plus clair!

—Parce que c'est le soleil, lui répondit sa mère, qui fait le jour. S'il venait la nuit il n'y aurait plus de nuit.

Hippolyte fut très étonné.

Il passait alors par une vaste rue. La lune se levait large, ronge et majestueuse. En voilà une toute neuve! dit-il. Où est celle d'hier;

—C'est la même toujours, mais mieux frappée par le soleil que nous ne voyons plus, et dont elle n'est que le reflet.

—Qui donc a fait ces deux belles choses si gaies?

—Dieu! qui t'a fait une mère et qui m'a fait un fils.

—Que je l'aime! et dis-moi, reprit-il après un long silence: n'y a-t-il qu'un bon Dieu dans le ciel?

—Un seul.

—Ah! tant mieux! répliqua-t-il avec joie.

—Pourquoi tant mieux?

—C'est que, s'ils étaient deux, ils se battraient, et alors.... ce ne seraient plus le bon Dieu.

Il ne faut pas juger Dieu d'après les hommes.




LA SOURIS CHEZ UN JUGE

Tremblante, prise au piége et respirant à peine,

Sortie imprudemment du maternel séjour,

Rêvant sa dernière heure au seul bruit de sa chaîne,

Une jeune souris voyait tomber le jour.

Dans le grillage étroit qui la tient prisonnière,

A passé d'un flambeau l'éclatante lumière;

Elle tressaille, écoute: un silence de paix

Succède au mouvement qui la glaçait de crainte;

Et d'un vieux mur caché sous des lambris épais

On entend murmurer cette humble et douce plainte:

Dans ta belle maison, toi, qui rentres content,

Quand je me sens mourir de la mort qui m'attend,

Redoutable ennemi de tout ce qui respire,

Oh! n'étends pas sur moi ton oppressif empire!

Laisse ton coeur s'ouvrir au cri du malheureux:

Hélas! est-on moins grand pour être généreux?

Laisse-moi boire encor l'air, la douce rosée,

Ce bienfait de la nuit, ce céleste présent,

Dont par un souffle humide et bienfaisant,

Chaque matin la terre est arrosée.

Juge, soit juste et rends-moi mes trésors,

Un ciel à contempler, ma liberté native:

Dieu me fit de la vie un plaisir sans remords,

Toi, tu la rends sombre et captive.

«Je suis une souris née au dernier printemps;

L'été commence. Hélas! c'est vivre peu de temps!

Viens voir, je porte encor la robe de l'enfance.

Le blé nouveau, le riz friand, les noix,

Disait ma mère, allaient avant deux mois

Enrichir mon adolescence.

Peu m'est assez pourtant; facile à me nourrir,

Je ne suis pas gourmande et tout sert au ménage;

Un grain d'orge suffit aux souris de mon âge,

Pour les empêcher de mourir.

«Ne me fais pas mourir! suis l'exemple d'un sage:

Les souris sans danger visitaient son séjour;

Car ce sage disait: «De nos âmes un jour

Le sein des animaux peut-être est le passage.

Tout est possible à Dieu, l'impossible est son bien;

Si par lui l'homme est tout, par lui l'homme n'est rien.

Grâce donc! criait-il aux hommes en colère,

Muets pour la clémence et sourds à la prière;

Grâce! oubliez un peu les mots: glaive, trépas;

Régnez sur le plus faible et ne le tuez pas!

La colombe au coeur tendre, à la plume argentée,

Peut-être est une amante aux forêts arrêtée

Par le doux souvenir d'un amour malheureux;

On croit le deviner à son chant douloureux.

Qui sait si la souris n'est pas la jeune fille

Frappée en folâtrant au sein de sa famille,

Et qui tombe immobile en courant dans les fleurs:

Car, pour un peu de miel, que d'absinthe et de pleurs!»

«Si le sage a dit vrai, tremble d'être inflexible,

Tremble de tourmenter l'âme errante et sensible

D'une soeur qui t'aima, d'une jeune beauté

Qui se plaisait, enfant, sur ton sein agité.

«Enfin, si ma part de la vie

N'est que le rayon passager

Du jour que mon cachot me dérobe et m'envie,

Ce don si fugitif, daigne le ménager!

Vivre, c'est vivre enfin, et le néant m'alarme;

Cette crainte au méchant coûte au moins une larme;

Juge de son horreur pour un coeur tout amour,

Et si loin de la nuit ne m'éteins pas le jour!

Faut-il te dire tout? je veux devenir mère.

Laisse-moi donc revoir, dans ma douleur amère,

Un ami de mon âge, imprudent comme moi,

Qui pour me délivrer s'élancerait vers toi.

S'il avait de mon sort la triste confidence,

Je lui dirais en vain: Sauvez-vous! il viendrait:

L'amour au désespoir connaît-il la prudence?

Il rongerait mes fers, ou bien il me suivrait.

«J'ai dit l'amour: tu le connais peut-être?

Béni soit Dieu! car l'amour est humain.

Oui, je retrouverai la moitié de mon être,

Et je serai libre demain!

Oui, tu sais que l'amour console la nature,

Qu'il jette au prisonnier des rêves gracieux,

Qu'il souffle à son oreille un chant délicieux,

Et que même au coupable il sauve la torture.

Et je suis à genoux... et je tremble... et j'attends...

Homme, pour te fléchir qu'il faut parler long-temps!

«Un jour, que cet aveu m'en obtienne la grâce,

J'avais salué l'aube et ton premier repas,

Lorsqu'un bruit, plus léger que le bruit de mes pas,

M'avertit qu'en secret quelqu'un cherchait ta trace.

Ta voix devint alors plus douce de moitié.

Celle qui répondait me parut suppliante,

Et, si je ne m'abuse, à la tendre pitié

Tu donnas plus d'une heure, ou l'heure était bien lente!

Le bruit cessa, j'entrai; les débris d'un festin

M'invitaient à la table enfin abandonnée;

Et sur ma vie un moment fortunée

Je vis pleuvoir les bienfaits du destin.

Dans ces lieux trop aimés qu'à présent je déteste,

J'ai vu, j'ai respecté la boucle de cheveux

Tombés d'un front charmant pour enchaîner tes voeux;

Ils ne sont pas les tiens, leur couleur me l'atteste.

Ces liens souples et dorés,

Ces doux aveux, ces feuillets roses,

Les rubans embaumés dont ces lettres sont closes,

N'ont pas séduit mes sens de langueur enivrés.

J'ai respiré de loin la cire parfumée

Qui scella, j'en suis sûre, un secret qui t'est cher:

Le hasard me l'apprit sans m'en être informée;

Je courais, j'étais libre... hélas! c'était hier!

«Tu sommeillais peut-être, et plus vive que sage,

Au pied de ces rideaux, que je baigne de pleurs,

J'aperçus, ne crains pas que je le dise ailleurs,

Un soulier trop petit pour être à ton usage:

Je m'y blottis joyeuse et je le fis courir;

Je traînais en riant cette maison mobile,

Dont les dehors ornés par quelque main habile

M'enflaient d'un peu d'orgueil, et l'orgueil fait mourir;

Car, depuis ce moment, éveillé par la haine,

Tu m'élevas dans l'ombre une affreuse prison.

Innocente souris, pour m'écraser sans peine,

Un homme est descendu jusqu'à la trahison!

Non! ne m'écrase pas! et si ma peur te touche,

Que l'accent du pardon s'échappe de ta bouche!

Il est dieu, leur dirai—je, il m'a donné des jours!

Ton toit sera béni, ton nom vivra toujours,

Et toujours de beaux yeux aimeront à le lire.

«Et si jamais ton coeur, brûlé d'un saint délire,

A langui pour la liberté,

Qu'elle se donne à toi dans toute sa beauté!

Que sur ta sereine carrière

Elle épanche à flots purs sa tranquille lumière:

Qu'elle trace à la vie un facile sentier,

Et le sème de fleurs un siècle tout entier!»

Elle se tut. Le juge alors: «Hé! vite!

Elle est au piège, hâtez-vous d'accourir;

Étouffez-la, cette pauvre petite;

Je n'aime pas à voir souffrir.»