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Le magasin d'antiquités, Tome I cover

Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 10: CHAPITRE X.
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About This Book

This work presents a collection of interconnected stories and characters set against the backdrop of a quaint antique shop. It explores themes of nostalgia, the passage of time, and the human condition through the lens of various individuals who interact with the shop and its owner. The narrative delves into the lives of these characters, revealing their desires, struggles, and the significance of the antiques they encounter. The text is rich in descriptive detail, capturing the atmosphere of the setting and the complexities of the characters' relationships, ultimately reflecting on the value of memory and history in shaping identity.

CHAPITRE X.

Si Daniel Quilp s'était glissé comme une ombre dans la maison du vieillard, s'il en était sorti de même, il n'avait pourtant pas échappé à tous les yeux. En face, sous une voûte ténébreuse menant à l'un des passages qui partaient de la rue, se tenait en observation un individu aposté en ce lieu depuis le commencement de la soirée et qui y était resté sans perdre patience, le dos appuyé contre le mur, comme un homme qui a longtemps à attendre, et qui en a l'habitude. Résigné à ce rôle patient, il se bornait à changer de pose d'heure en heure.

Ce flâneur intrépide ne prenait pas garde le moins du monde aux gens qui passaient et n'attirait pas davantage leur attention. Constamment ses yeux étaient fixés sur un seul et même objet (la fenêtre auprès de laquelle l'enfant venait ordinairement s'asseoir). Si un moment il détournait son regard, c'était pour consulter le cadran d'une boutique voisine, et ensuite il le ramenait avec plus de fixité encore sur la vieille maison du marchand d'antiquités.

Nous devons faire remarquer que ce mystérieux personnage ne paraissait ressentir aucune fatigue et n'en montra nullement tant qu'il resta à attendre comme une sentinelle vigilante. Mais à mesure que l'heure s'avançait, il donna des signes de surprise et d'inquiétude, interrogeant tour à tour plus fréquemment le cadran et avec moins d'espoir la fenêtre. Enfin d'envieux volets vinrent lui cacher le cadran, quand on ferma la boutique; mais en même temps onze heures du soir sonnèrent à l'horloge d'une église, et puis le quart. Alors il parut convaincu qu'il était inutile de demeurer davantage en ce lieu. Cependant, cette certitude paraissait lui être pénible, et il ne pouvait se décider à s'éloigner, il semblait hésiter à partir. Et non-seulement il s'en allait lentement, mais encore il se retournait souvent pour regarder la fenêtre, s'arrêtant tout à coup avec un mouvement brusque, lorsqu'un bruit imaginaire, ou une lueur changeante dans la lumière de la chambre pouvait lui faire supposer que le châssis s'était soulevé. Enfin, il dut abandonner toute espérance pour cette nuit, et, pour être plus sûr d'y renoncer, il prit rapidement sa course, ne se hasardant plus à jeter les yeux en arrière, de peur d'être ramené irrésistiblement vers l'objet de ses désirs.

Sans ralentir le pas, sans prendre le temps de respirer, notre mystérieux personnage se lança à travers un grand nombre de ruelles et de rues étroites, jusqu'à ce qu'enfin il parvînt à un petit square: là il marcha plus lentement et, arrivé à une modeste maison où l'on voyait de la lumière à une fenêtre, il souleva le loquet de la porte et entra.

«Bonté du ciel! qui est là?… s'écria une femme qui se retourna vivement. Ah! c'est vous, Kit?

— Oui, mère, c'est moi.

— Mon Dieu! comme vous semblez fatigué!

— Mon vieux maître n'est pas sorti cette nuit, et alors elle ne s'est pas mise à sa fenêtre.»

Après cette courte réponse, il s'assit près du feu, l'air triste et contrarié.

La chambre où cette scène avait lieu offrait le tableau d'un intérieur extrêmement modeste, pauvre même, mais dont la pauvreté était rachetée par ce confort que la propreté et l'ordre peuvent entretenir dans le logis le plus misérable. Bien qu'il fût tard, comme l'indiquait le coucou qui marquait les heures, la pauvre femme était encore activement occupée à repasser du linge. Non loin du foyer, un jeune enfant dormait dans son berceau; un autre gros enfant, âgé à peine de deux ou trois ans, très-éveillé, ayant un étroit serre-tête, une robe de nuit trop courte pour son corps, était assis dans un panier à linge, et, se tenant droit comme un I, il promenait par-dessus le bord ses yeux tout grands ouverts, ayant bien l'air de s'être promis de ne plus jamais dormir: et, comme il avait déjà refusé de se coucher et qu'il avait fallu le transporter de son lit naturel dans ce panier, son humeur volontaire ne laissait pas que de promettre de l'agrément à ses parents et à ses amis. C'était une drôle de petite famille, Kit, la mère et les enfants, tous taillés sur le même patron.

Kit se sentait disposé à la mauvaise humeur, ainsi qu'il peut arriver au meilleur d'entre nous. Mais il contempla tour à tour le jeune enfant qui dormait profondément, puis l'autre petit frère dans son panier à linge, et enfin la mère qui, depuis le matin, avait été à la besogne sans se plaindre; il se dit alors qu'il serait bien mieux, bien plus filial, de se montrer doux et pacifique. Ainsi il se mit à balancer le berceau avec son pied et adressa une grimace au petit rebelle dans son panier à linge. Il eut bientôt repris toute sa bonne humeur, et se sentit redevenir causeur et communicatif.

«Ah! ma mère, dit-il en ouvrant son couteau et se jetant sur un gros morceau de pain et de viande qu'elle lui avait apprêté il y avait longtemps; que vous êtes bonne! Il n'y en a pas beaucoup comme vous, allez!

— J'espère, Kit, qu'il y en a beaucoup d'autres meilleures que moi, répondit mistress Nubbles; et que s'il n'y en a pas, il doit y en avoir, comme dit notre pasteur, à la chapelle.

— Avec ça qu'il s'y connaît! s'écria dédaigneusement Kit. Attendez donc qu'il soit veuf, qu'il travaille comme vous, qu'il gagne aussi peu à la sueur de son front, et soit cependant aussi résigné, et alors j'irai lui demander quelle heure il est, à une demi-seconde près.

— Allons, dit mistress Nubiles glissant sur ce sujet, votre bière est là, par terre, près du garde-feu.

— Je la vois, dit le fils, prenant le pot de porter; merci, ma mère chérie. À la santé du pasteur, si cela vous plaît. Je ne lui veux pas de mal, à ce cher homme!

— Ne me disiez-vous pas que votre maître n'était point sorti cette nuit? demanda mistress Nubbles.

— Oui, malheureusement.

— Heureusement plutôt, puisque miss Nelly ne sera pas restée seule.

— Ah! oui, je l'avais oublié. Je disais «malheureusement,» parce que j'ai attendu depuis huit heures sans apercevoir miss Nelly.

— Que dirait-elle, s'écria la mère interrompant son travail et promenant son regard autour d'elle, si elle savait que chaque nuit, lorsque, la pauvrette, elle se tient seule, assise à cette fenêtre, vous êtes là, veillant au milieu de la rue, de peur que rien de fâcheux ne lui arrive, et que jamais vous ne quittez votre poste et ne revenez vous coucher, quelle que soit votre fatigue, avant le moment où vous pensez qu'elle peut reposer tranquillement?

— Que m'importe ce qu'elle dirait? répliqua le jeune homme, dont le visage se couvrit de rougeur; jamais elle n'en saura rien: par conséquent, jamais elle n'en pourra rien dire.»

Mistress Nubbles se remit à repasser durant quelques minutes, puis, en allant prendre au feu un autre fer, elle regarda son fils à la dérobée, tandis qu'elle frottait ce fer sur une planchette et l'essuyait avec un torchon; mais elle se tut jusqu'à ce qu'elle fût revenue à sa table. Là, levant le fer et l'approchant plus près de sa joue que je n'aurais voulu m'y hasarder, pour en éprouver la chaleur, elle adressa à son fils ces paroles accompagnées d'un sourire:

«Je sais bien, moi, ce que les autres en pourraient dire, Kit!

— Des absurdités!… interrompit celui-ci, pressentant ce qui allait suivre.

— Pas tout à fait. On pourrait dire que vous êtes devenu amoureux d'elle. Ma foi! on ne s'en gênerait pas.»

Kit ne put que répondre assez gauchement en haussant les épaules et en formant avec ses bras et ses jambes diverses figures étranges auxquelles s'associèrent les contractions nerveuses de son visage. Ne trouvant pas, cependant, dans cette pantomime le secours qu'il en attendait, il mordit dans le pain et la viande une énorme bouchée, but un grand coup de porter, s'étouffant volontairement par ce moyen artificiel et tâchant de faire ainsi une diversion.

Au bout de quelques instants de silence, la mère revint en ces termes à la question:

«Parlons sérieusement, Kit. J'avais d'abord voulu plaisanter. Oui, je crois comme vous que ce que vous faites est bon et utile, et je crois aussi que personne ne doit en rien savoir, quoiqu'un jour, je l'espère, Nelly doive l'apprendre, et je suis sûre qu'elle vous en serait bien reconnaissante. C'est une chose cruelle d'enfermer ainsi cette enfant. Je ne m'étonne pas si votre vieux maître se cache de vous pour agir de la sorte.

— Oh! par exemple! il ne croit pas agir cruellement… sinon, il ne le ferait pas pour tout l'or et l'argent du monde. Non, non!… Je le connais bien!

— Alors, pourquoi le fait-il, et d'où vient qu'il se cache de vous?

— Je l'ignore. Mais s'il ne s'était pas tant efforcé de me dérober sa conduite, je ne m'en serais pas douté; car si la curiosité m'a pris de savoir ce qu'il y avait là-dessous, c'est qu'il me faisait partir dès la nuit venue et me renvoyait beaucoup plus tôt qu'autrefois. Écoutez!… écoutez!… qu'est-ce que c'est?

— Un passant.

— Non, c'est quelqu'un qui vient ici… dit le jeune homme prêtant l'oreille; on marche à pas précipités. S'il était sorti depuis que je me suis éloigné!… et que le feu eût pris à la maison!…»

Kit voulut s'élancer; mais les idées sinistres qu'il avait conçues l'avaient comme paralysé. Le bruit des pas se rapprocha; la porte fut vivement ouverte: l'enfant elle-même, pâle, essoufflée, couverte à peine de quelques vêtements en désordre, se précipita dans la chambre.

«Miss Nelly!… Qu'y a-t-il? s'écrièrent à la fois la mère et le fils.

— Je ne puis rester ici qu'un seul moment, dit-elle; mon grand- père est très-malade… Je l'ai trouvé évanoui sur le carreau.

— Je cours chercher un médecin!… s'écria Kit saisissant son chapeau sans bords; j'y vais! j'y vais!

— Non, non! c'est inutile… Il y a déjà un médecin auprès de lui. D'ailleurs, on ne veut plus de vous. Ne venez plus jamais à la maison!…

— Comment?… cria Kit.

— Jamais, jamais!… Ne m'interrogez pas là-dessus, car je ne sais rien. Je vous en prie, ne me demandez pas pourquoi; je vous en prie, ne soyez pas fâché contre moi, je n'y suis pour rien. Soyez-en sûr.»

Kit la contempla avec de grands yeux; il ouvrit et ferma la bouche bien des fois, mais sans réussir à articuler une seule parole.

«Il est dans le délire… À tout instant il se plaint de vous. J'ignore ce que vous lui avez fait, mais j'espère que ce n'est pas quelque chose de mal.

— Ce que je lui ai fait!… moi!

— Il répète sans cesse que vous êtes la cause de tout son malheur, continua l'enfant les larmes aux yeux; il prononce votre nom avec des imprécations. Le médecin a dit que si vous veniez, votre vue le ferait mourir. Ne revenez donc plus à la maison. Je me suis hâtée de vous en donner avis. J'ai pensé qu'il valait mieux que vous apprissiez cela par moi que par un étranger. Ah! Kit, qu'avez-vous donc fait? vous en qui j'avais tant de confiance, vous qui étiez presque mon seul ami!»

Le malheureux Kit attachait sur sa jeune maîtresse un regard de plus en plus hébété; ses yeux s'étaient démesurément ouverts; mais ses lèvres ne pouvaient former aucun son…

— J'ai apporté ce qui vous est dû pour votre semaine, reprit l'enfant en posant quelque argent sur la table; et… et quelque chose de plus…»

S'adressant alors à la mère:

«Kit a toujours été bien bon pour moi, bien obligeant. J'espère qu'il regrettera ce qui s'est passé, qu'il se conduira ailleurs comme il faut et qu'il n'aura pas trop de chagrin. C'est pour moi quelque chose de bien pénible de me séparer ainsi de lui, mais il n'y a pas de remède. Il faut que cela soit. Adieu!»

Les yeux baignés de larmes, le visage tout bouleversé par suite de la triste scène qu'elle avait laissée chez elle, du coup terrible qu'elle avait reçu, de la commission qu'elle avait dû accomplir, enfin de mille peines, de mille sentiments affectueux qui se croisaient dans son coeur, l'enfant se précipita vers la porte, et disparut aussi rapidement qu'elle était venue.

La pauvre femme, qui n'avait aucun motif pour douter de son fils, et qui n'avait au contraire que des raisons de croire à son honneur et à sa sincérité, était cependant restée interdite en voyant qu'il n'avait pas trouvé un mot pour se défendre. Des idées de folie amoureuse, d'inconduite, d'indélicatesse, traversèrent son esprit et lui enlevèrent le courage d'interroger son fils; elle se rappela ces absences nocturnes qu'il avait expliquées si étrangement et leur attribua quelque motif illicite. Épouvantée, elle se jeta sur un siège en joignant convulsivement les mains et pleurant avec amertume. Kit ne fit pourtant aucun effort pour la consoler, et il resta comme égaré. En ce moment, le petit enfant qui était dans le berceau s'éveilla et se mit à crier; celui qui était dans le panier à linge tomba sur le dos avec le panier par- dessus lui et disparut; la mère n'en pleura encore que plus fort et n'en berça que plus vite le petit réveillé, tandis que Kit, insensible à tout ce tumulte, à tout ce mouvement, restait plongé dans son état de complète stupéfaction.

CHAPITRE XI.

Le calme et la solitude ne devaient plus régner sous le toit qui abritait l'enfant. Dès le lendemain matin, le vieillard était en proie à une fièvre furieuse, accompagnée de délire; sous le coup de ce désordre de ses facultés, il resta plusieurs semaines entre la vie et la mort. Il y avait bonne garde autour de lui; mais les gardiens étaient des étrangers, de ces gens pour qui les soins de ce genre sont un commerce, qui en font le but de leur avidité, et qui, dans les moments d'intervalle que leur laissait la surveillance du vieillard, se réjouissant de compagnie, comme une horrible troupe de spectres, mangeaient, buvaient, faisaient bombance: car la maladie et la mort sont leurs dieux domestiques.

Au milieu de ce bruit, de cette affluence produite par un malheur, Nelly était plus seule qu'elle ne l'avait jamais été; seule avec sa pensée, seule dans son dévouement envers celui qui se consumait sur son lit de douleur, seule avec son chagrin sincère, avec sa tendresse sans calcul. Jour et nuit, elle se tenait au chevet de ce malade qui ne connaissait pas son état; elle allait au-devant de tous ses besoins, elle l'entendait l'appeler sans cesse par son nom, et sans cesse exprimer l'anxiété qu'elle lui inspirait et qui dominait les divagations de la fièvre.

La maison ne devait pas leur appartenir plus longtemps. Il semblait dépendre du bon plaisir de M. Quilp que le malade restât ou non dans sa chambre même. À peine le vieillard s'était-il alité, que le nain prit possession en règle du local et de tout ce qui s'y trouvait, en vertu de pouvoirs légaux que l'on n'avait pas prévus, mais que personne ne songea à mettre en doute. Ayant assuré ce point important, avec l'aide d'un homme de loi qu'il avait amené à cet effet, M. Quilp procéda à son installation dans la maison, où il garda près de lui son affidé, pour défendre ses droits contre tout venant. Il prit donc en ce lieu ses quartiers à son aise, aussi largement qu'il lui plut.

Ainsi il s'établit dans l'arrière-magasin, après avoir eu soin d'abord de couper court à toute affaire de négoce en fermant la boutique. Parmi les vieux meubles, il choisit pour son usage particulier le fauteuil le plus beau et le plus confortable, et pour son ami un autre fauteuil aussi affreux qu'incommode; il les fit porter dans la pièce qu'il s'était réservée, et se plaça fièrement dans son siège de parade. Cette partie de la maison était fort éloignée de la chambre du vieillard: cependant M. Quilp jugea qu'il serait prudent, comme précaution hygiénique contre la contagion de la fièvre et comme moyen salutaire de fumigation, non-seulement de fumer lui-même sans relâche, mais de forcer son ami légal à en faire autant. En outre, il envoya par exprès, au débarcadère, chercher le jeune homme aux culbutes: celui-ci, qui accourut en toute hâte, reçut l'ordre de s'asseoir sur un troisième siège auprès de la porte, de fumer continuellement dans une grosse pipe que le nain avait préparée à son intention, et défense expresse lui fut faite de la retirer de ses lèvres, fût-ce une seule minute, sous quelque prétexte que ce fût. Ces dispositions terminées, M. Quilp promena autour de lui en riant un regard d'ironique satisfaction, s'applaudissant d'avoir introduit ce qu'il appelait du confort dans la maison.

Le coadjuteur, qui portait l'harmonieux nom de Brass, avait deux raisons puissantes pour ne pas juger aussi favorablement ces dispositions: la première, c'est qu'il ne pouvait réussir à se poser convenablement dans son fauteuil à la fois dur, anguleux, glissant et renversé; la seconde, c'est que la fumée de tabac lui avait toujours causé des étourdissements et des nausées. Mais, comme il était dans la dépendance de M. Quilp, et qu'il lui importait énormément de conserver la protection du nain, il s'efforçait de sourire, pour témoigner de sa docilité, avec la meilleure grâce possible.

Ce Brass était un procureur de Bevis-Marks, à Londres. Sa réputation était assez équivoque. Grand et maigre, il avait le nez fait en forme de loupe, le front bombé, les yeux enfoncés et les cheveux d'un roux fortement accusé. Il portait un long surtout noir, tombant presque jusqu'à ses chevilles, une culotte courte noire, des souliers très-hauts et des bas de coton d'un gris bleu. Ses manières étaient rampantes, mais sa voix rude; et ses plus gracieux sourires étaient si rebutants, qu'on eût souhaité plutôt de le voir grondeur et refrogné pour qu'il fût moins désagréable.

De temps en temps, Quilp examinait son compagnon, et remarquant avec quelle répugnance ce dernier regardait sa pipe, qu'il tressaillait quand, par hasard, il avalait de la fumée, et qu'il avait soin de chasser le nuage avec dégoût, notre nain ne se sentait pas de joie, et se frottait les mains en signe d'allégresse.

Puis, se tournant vers le jeune commis:

«Chien que vous êtes! fumez donc; bourrez votre pipe et fumez vite, jusqu'à la dernière bouffée; sinon, je mettrai au feu le bout du tuyau et je vous en appliquerai la cire fondue toute rouge sur la langue!»

Heureusement pour lui, le jeune garçon était rompu à cet exercice, et il eût fumé au besoin un four à chaux si on lui en avait fait la politesse. Aussi se borna-t-il à marmotter quelque défi entre les dents contre son maître, mais il n'en fit pas moins ce que celui-ci lui avait ordonné.

«N'est-ce pas, Brass, dit Quilp, n'est-ce pas que c'est bon, que c'est doux, que c'est embaumé, et que vous êtes heureux comme le Grand Turc?»

M. Brass pensa qu'à cet égard le bonheur du Grand Turc n'était guère digne d'envie; mais il eut soin de répondre que c'était une chose excellente, et que, pour sa part, il pensait comme ce potentat.

«C'est le bon moyen de chasser la fièvre, dit Quilp; c'est le moyen de conjurer tous les maux de la vie: ne cessons donc pas de fumer tout le temps que nous resterons ici. Vous, chien que vous êtes! fumez vite, ou je vous ferai avaler votre pipe!

— Est-ce que nous resterons longtemps ici, monsieur Quilp? demanda le procureur après que le nain eut donné à son commis cette gracieuse admonestation.

— Nous y resterons, je suppose, jusqu'à ce que le vieux malade qui est là-haut soit mort.

— Hé! hé! hé! fit M. Brass. Oh! très-bien! très-bien!

— Fumez donc! cria Quilp. Pas de repos! Vous pouvez bien parler en fumant. Il ne faut pas perdre de temps.

— Hé! hé! hé! fit de nouveau M. Brass, mais mollement, en portant de nouveau à ses lèvres l'odieuse pipe. Mais s'il arrivait que le malade allât mieux, monsieur Quilp?

— Nous attendrons jusque-là, pas davantage.

— Quelle bonté à vous, monsieur, d'attendre jusque-là!… Il y a des gens, monsieur, qui auraient tout vendu, tout déménagé, oui! au jour même où la loi le leur permettait. Il y a des gens qui eussent eu la dureté du caillou et l'insensibilité du marbre. Il y a des gens qui…

— Il y a des gens qui s'épargneraient la peine de jaboter comme un perroquet, ainsi que vous le faites.

— Hé! hé! hé! dit Brass. Toujours fin et spirituel!…»

La sentinelle, qui fumait à la porte, intervint en ce moment, et hurla, sans déposer la pipe:

«V'là la fille qui vient!

— Qui ça, chien? dit Quilp.

— La fille donc!… Êtes-vous sourd?

— Oh! dit Quilp respirant avec délices comme s'il humait son potage, nous avons, vous et moi, un compte à régler ensemble; j'ai pour vous, mon jeune ami, bonne provision de horions et d'égratignures. Eh bien! Nelly, ma poulette, mon diamant, comment va-t-il?

— Très-mal, répondit l'enfant en pleurant.

— La gentille petite Nell!… s'écria Quilp.

— Charmante, monsieur, charmante, dit Brass, tout à fait charmante!

— Vient-elle se mettre sur les genoux de Quilp? dit le nain d'un ton qu'il croyait rendre agréable, ou bien va-t-elle se coucher dans sa petite chambre? Qu'est-ce qu'elle préfère, cette pauvre Nelly?

— Comme il sait prendre les enfants!… murmura Brass échangeant une sorte de confidence avec le plafond. Ma parole d'honneur, c'est plaisir que de l'entendre!

— Je ne viens pas du tout ici pour y rester, répondit timidement Nelly. J'ai besoin seulement d'emporter quelques objets de cette chambre; et puis… et puis je n'y reviendrai plus.

— C'est pourtant une jolie petite chambre!… dit le nain en y jetant les yeux au moment où Nelly y pénétrait. Un vrai bosquet!… Est-il bien sûr que vous ne vous en servirez plus? Est-il bien sûr que vous n'y reviendrez plus, Nelly?

— Non, répliqua l'enfant s'enfuyant avec les menus objets de toilette qu'elle était venue chercher; jamais! jamais!

— C'est une vraie sensitive, dit Quilp la suivant du regard. Cela fait peine… tiens! Voilà un lit qui va à ma taille. Je crois bien que je m'accommoderai de la petite chambre.»

Encouragé dans son idée par M. Brass, qui ne pouvait manquer d'applaudir à tout ce que disait le nain, maître Quilp se mit en devoir d'exécuter son dessein en s'étendant de son long sur le lit avec sa pipe à la bouche, agitant ses jambes en tout sens et fumant avec énergie. Comme M. Brass admirait ce tableau, et que le lit était doux et confortable, M. Quilp se détermina à s'en servir la nuit pour y reposer, le jour pour s'en faire un divan, et, sans perdre de temps, il y resta en fumant sa pipe. Quant au procureur, qui se sentait tout étourdi et troublé dans ses idées, — c'était l'effet du tabac sur son système nerveux, — il saisit ce moment pour aller prendre, au dehors, une provision d'air qui lui permît de revenir en meilleur état. Pressé par le nain malicieux de fumer derechef, il tomba engourdi sur le canapé, où il dormit jusqu'au lendemain matin.

Tels furent les premiers actes de M. Quilp en prenant possession de sa nouvelle propriété. Durant quelques jours, le soin de ses affaires ne lui permit pas de se livrer à ses méchancetés favorites, car tout son temps se trouva rempli par le minutieux inventaire qu'il fit, de concert avec M. Brass, de ce que la maison contenait, et par la nécessité d'aller vaquer au dehors à ses autres occupations, ce qui heureusement lui demandait plusieurs heures par jour. Mais comme sa cupidité et sa méfiance étaient en jeu, notre nain ne passait jamais une nuit hors de la maison; et comme, à mesure que le temps s'écoulait, Quilp éprouvait une plus vive impatience de voir la maladie du vieillard arriver à un résultat, soit bon, soit mauvais, il commença à faire entendre des murmures et des exclamations assez vives.

Nell ne cherchait qu'à se soustraire aux avances que lui faisait Quilp pour entrer en conversation avec elle; le son de sa voix suffisait pour la mettre en fuite, et elle ne redoutait pas moins les sourires du procureur que les grimaces de Quilp. Elle vivait dans une continuelle appréhension de rencontrer sur l'escalier l'un ou l'autre, si elle avait à sortir de la chambre de son grand-père: aussi ne la quittait-elle guère avant la nuit, quand le silence l'encourageait à s'aventurer au dehors pour aller respirer un peu d'air plus pur dans quelque chambre vide.

Une nuit, elle s'était glissée jusqu'à sa fenêtre favorite et s'y était assise, pleine de chagrin, car la journée avait été mauvaise pour le vieillard. Elle crut entendre une voix dans la rue prononcer son nom; et, s'avançant pour regarder, elle reconnut Kit, dont les efforts, pour fixer son attention, avaient réussi à la tirer de ses réflexions pénibles.

«Miss Nell!… dit le jeune homme à voix basse.

— Eh bien! répondit l'enfant, se demandant si elle devait avoir désormais rien de commun avec le coupable supposé, mais entraînée pourtant vers son ancien favori; que désirez-vous?

— Voilà longtemps que je veux vous dire un mot; mais les gens qui sont en bas m'ont repoussé sans me permettre de vous voir. Vous ne croyez pas, je l'espère, miss, que j'aie mérité d'être chassé comme je l'ai été?…

— Je dois le croire, au contraire; autrement, pourquoi mon grand- père serait-il si fort en colère contre vous?

— J'ignore pourquoi. Je suis certain de n'avoir jamais rien fait pour vous mécontenter ni l'un ni l'autre. Je puis le dire hardiment, la tête haute et le coeur tranquille. Et penser qu'on me ferme la porte au nez quand je viens seulement demander comment va mon vieux maître!…

— On ne m'avait pas dit cela!… s'écria l'enfant. En vérité, je ne le savais pas. Je suis bien fâchée qu'on vous ait traité de la sorte.

— Je vous remercie, miss. Ça me fait du bien d'entendre ce que vous me dites. Je le disais bien que ce n'était pas vous qui commandiez ça.

— Oh! oui, vous aviez raison, dit vivement l'enfant.

— Miss Nell, continua le jeune homme se rapprochant de la fenêtre et baissant la voix, il y a de nouveaux maîtres en bas. C'est un changement pour vous.

— C'est bien vrai!

— Et pour lui aussi… quand il se portera mieux! ajouta Kit en dirigeant son regard vers la chambre du malade.

— S'il guérit!… murmura Nelly, qui ne put retenir ses larmes.

— Oh! il guérira, il guérira! Je suis sûr qu'il guérira! Il ne faut pas vous laisser abattre, miss Nell. Je vous en prie, ne vous laissez pas abattre.»

Ces quelques mots d'encouragement et de consolation étaient jetés naïvement et n'avaient pas grande autorité, mais ils n'en émurent pas moins profondément Nelly, dont les larmes redoublèrent.

«Sûrement il guérira, dit le jeune homme, qui ajouta d'un ton triste: Si vous ne vous abattez pas, si vous ne tombez pas malade à votre tour, ce qui l'accablerait et le tuerait au moment où il serait pour se rétablir. S'il guérit, dites-lui une bonne parole, une parole d'amitié pour moi, miss Nell.

— On m'a recommandé de ne pas même prononcer votre nom devant lui, d'ici à longtemps; je n'ose le faire. Et quand je le pourrais, à quoi vous servirait une bonne parole, Kit?… À peine aurons-nous du pain à manger.

— Je n'espère pas rentrer chez vous, je ne demande pas de faveur. Ce n'est pas pour un intérêt de salaire et de nourriture que j'ai tant épié l'occasion de vous voir. Ne me faites pas l'injure de croire que je viendrais dans un moment si triste vous parler de ces choses-là.»

L'enfant le regarda d'un air de reconnaissance et d'amitié, mais elle attendit qu'il s'expliquât.

«Non, ce n'est pas cela, dit Kit avec hésitation, c'est quelque chose de bien différent. Je n'ai pas inventé la poudre, je le sais; mais si je pouvais lui faire voir que j'ai été un fidèle serviteur, faisant de mon mieux et ne songeant à rien de mal, peut-être…»

Ici Kit fit une telle pause, que l'enfant dut l'engager à parler et à se hâter, car l'heure était très-avancée, et il était temps de fermer la fenêtre. Il continua donc ainsi:

«Peut-être ne trouverait-il pas trop téméraire de ma part de dire… Eh bien! oui, de dire, ajouta-t-il, s'armant soudain d'audace: Cette maison a cessé de vous appartenir à vous et à lui; ma mère et moi, nous en avons une bien pauvre, mais elle vaut mieux pour vous que celle où vous êtes avec de méchantes gens… Pourquoi n'y viendriez-vous pas jusqu'à ce que vous puissiez chercher et trouver mieux?»

L'enfant se taisait. Kit, soulagé du poids de sa proposition, maintenant qu'il avait la langue déliée, donna libre cours à son éloquence:

«Peut-être me direz-vous que notre maison est petite et incommode; c'est vrai, mais elle est très-propre. Peut-être me direz-vous qu'elle est bruyante; mais il n'y a pas, dans tout Londres, une cour plus tranquille que la nôtre. Que les enfants ne vous effrayent pas; le plus petit ne crie presque jamais, et l'autre est très-paisible; d'ailleurs, je réponds d'eux. Ils ne vous ennuieront pas beaucoup, j'en suis sûr. Essayez, miss Nell, essayez. La petite chambre qui fait face à l'escalier est très- agréable. De là, vous pourrez voir en partie l'horloge de l'église à travers les cheminées, et savoir presque l'heure qu'il est; ma mère dit que cette chambre vous conviendrait bien. Voilà. Vous auriez ma mère pour vous soigner, et moi pour faire vos commissions. Nous ne vous demandons pas d'argent, par exemple! j'espère que vous n'en avez pas l'idée: miss Nell, vous y déciderez votre grand-père, n'est-ce pas? Dites-moi seulement que vous essayerez. Essayez de nous amener mon vieux maître… Et d'abord, demandez-lui donc ce que j'ai pu lui faire… Voulez-vous me le promettre, miss Nell?»

Avant que l'enfant eût pu répondre à cette offre pressante, la porte extérieure s'ouvrit. M. Brass, avançant sa tête coiffée d'un bonnet de nuit, cria d'un ton de mauvaise humeur: «Qui est là?» Aussitôt Kit s'échappa furtivement, et Nell, ayant fermé doucement la fenêtre, rentra dans l'intérieur de la chambre…

Tandis que M. Brass répétait à plusieurs reprises sa question, M. Quilp, également paré d'un bonnet de nuit, sortit à son tour et regarda soigneusement la rue du haut en bas, puis examina les croisées de la maison située en face. N'apercevant personne, il dut rentrer avec son acolyte, jurant, et l'enfant l'entendit du haut de l'escalier, qu'il y avait un complot formé contre lui, qu'il courait le danger d'être volé et dépouillé par une bande de malfaiteurs qui rôdaient en tout temps autour de sa maison, qu'il n'attendrait pas davantage, mais prendrait immédiatement ses mesures pour vendre l'immeuble et regagner ensuite son toit paisible. Ayant proféré à son aise ces menaces et mille autres imprécations, il se jeta de nouveau sur le petit lit de l'enfant, tandis que Nelly remontait l'escalier d'un pas léger.

Naturellement, la conversation courte et interrompue qu'elle avait eue avec Kit devait produire une profonde impression sur son esprit, remplir ses rêves de la nuit et lui laisser de durables souvenirs. Entourée comme elle l'était par des créanciers insensibles, par les gens mercenaires qui gardaient le malade, parvenue au comble de l'anxiété et du chagrin sans rencontrer d'égards ou de sympathie, même chez les femmes qui l'approchaient, il n'y a pas lieu de s'étonner que ce coeur plein de tendresse eût été vivement touché par les sentiments d'un autre coeur bon et généreux, quelque grossier que fût le temple qu'il habitait. Grâce à Dieu, les temples où habitent ces nobles coeurs ne sont pas l'oeuvre de la main des hommes, et souvent ils sont plus dignement parés de leurs pauvres haillons que s'ils étaient décorés de pourpre et de dentelles.

CHAPITRE XII.

Enfin tout danger avait cessé dans l'état du malade; il entra en convalescence. L'intelligence lui revint lentement, par degrés presque insensibles; mais son esprit demeurait faible et s'acquittait péniblement de ses fonctions. Le vieillard paraissait avoir recouvré le calme, la paix intérieure; souvent il restait longtemps assis, dans l'attitude d'une méditation qui n'avait plus rien de sombre, de désespéré. Un rien suffisait pour l'amuser; par exemple, un rayon de soleil se jouant sur le mur ou le plancher. Il ne se plaignait plus, ni de la longueur des jours, ni de l'ennui pesant des nuits: il semblait plutôt avoir perdu le sentiment de la durée du temps et être devenu étranger à tout souci, à toute inquiétude. Il passait des heures entières assis et tenant dans sa main la petite main de Nell, jouant avec les doigts de l'enfant; puis, il s'interrompait pour caresser les cheveux et embrasser le front de sa jeune compagne; et, quand parfois il voyait briller des larmes dans les yeux de sa Nelly, tout étonné, il regardait autour de lui pour découvrir la cause de ce chagrin, puis oubliait son propre étonnement au moment même où il cherchait à se l'expliquer.

L'enfant et le vieillard firent quelques sorties en voiture: le vieillard, appuyé sur des oreillers, et l'enfant à côté de lui, tous deux se tenant par la main, comme d'habitude. D'abord, le bruit et le mouvement des rues causèrent un peu de fatigue au convalescent; mais il n'y avait en lui ni surprise ni curiosité, ni plaisir ni impatience. Et comme Nelly lui demandait s'il se rappelait ceci ou cela: «Oh oui! disait-il; très-bien! Comment donc!» Parfois il tournait la tête, regardait vivement avec surprise et tendait le cou en désignant une personne dans la foule jusqu'à ce que ce passant eût disparu. Interrogé ensuite sur le motif de ce mouvement, il ne trouvait pas un mot à répondre.

Un jour, il était assis dans son fauteuil, ayant Nell auprès de lui sur un tabouret, lorsqu'à travers la porte quelqu'un demanda: «Puis-je entrer?

— Oui,» répondit le vieillard sans la moindre émotion. C'était
Quilp; le vieillard avait reconnu sa voix.

Quilp était devenu le maître de céans. Il avait le droit d'entrer, il entra.

«Je suis satisfait de vous voir enfin guéri, voisin, dit le nain allant s'asseoir en face du vieillard. Vous voilà fort, maintenant.

— Oui, répondit le vieillard d'une voix faible, oui.

— Je ne veux pas vous presser, voisin… Vous savez? dit le nain élevant la voix, car les sens chez le vieillard étaient plus émoussés qu'autrefois. Mais le plus tôt que vous pourrez faire vos petites dispositions de départ sera le mieux.

— Sans doute…, dit le vieillard; ce sera le mieux pour tout le monde.

— Vous voyez, poursuivit Quilp après un moment de silence, les meubles une fois enlevés, la maison sera incommode, et, de fait, inhabitable.

— C'est vrai. Et la pauvre Nelly, donc, qu'est-ce qu'elle deviendrait?

— Justement! cria le nain en secouant la tête; on ne pouvait mieux dire. Alors, voisin, vous y réfléchirez, n'est-ce pas?

— Certainement oui. Nous ne pouvons pas rester ici.

— C'est ce que je supposais, répliqua le nain. J'ai vendu les meubles. Ils n'ont pas tout à fait rendu autant qu'il l'eût fallu, mais enfin, pas mal, pas mal. C'est aujourd'hui mardi. Quand ferons-nous enlever ces meubles?

— Rien ne presse…

— Voulez-vous que ce soit cette après-midi?

— Vendredi matin, plutôt.

— Très-bien, dit le nain; c'est convenu; mais qu'il soit entendu, voisin, que je ne puis, sous aucun prétexte, dépasser cette limite.

— Bien, répondit le vieillard. Je m'en souviendrai.»

M. Quilp parut abasourdi de la résignation étrange avec laquelle le vieillard avait parlé; mais comme celui-ci inclinait la tête en répétant: «Vendredi matin. Je m'en souviendrai,» le nain, comprenant qu'il n'avait plus aucun prétexte plausible pour prolonger l'entretien, prit amicalement congé avec force protestations de bon vouloir, et force compliments à son vieil ami sur son retour merveilleux à la santé. Puis il descendit conter à M. Brass comment il avait su arranger l'affaire.

Toute cette journée et tout le lendemain, le vieillard demeura dans le même état moral. Il parcourait de haut en bas la maison, visitant tour à tour les diverses chambres, comme s'il éprouvait un vague désir de leur dire adieu; mais il ne fit aucune allusion directe ou indirecte à la visite qu'il avait reçue le matin, ainsi qu'à la nécessité où il était de chercher un autre logis. Il avait bien une idée confuse que son enfant était affligée et menacée d'être réduite au dénûment: car plusieurs fois il la pressa contre son sein et l'invita à se rassurer, en lui disant qu'ils ne seraient point séparés l'un de l'autre. Mais il semblait incapable de juger clairement de leur position réelle: c'était toujours cette créature insouciante, presque insensible, chez qui la souffrance du corps et de l'âme n'avait plus laissé de ressort On appelle cet état l'état d'enfance. Mais il est à l'enfance ce que la mort est au sommeil, une contrefaçon grossière, une abominable moquerie. Trouvez-vous dans les yeux ternes de l'homme qui radote ce vif éclat et cette vie de l'enfance, cette gaieté qui n'a pas subi de frein, cette franchise que rien n'a refroidie, cette espérance que la réalité n'a point flétrie, ces joies qui passent en fleurissant? De même aussi, dans les lignes rigides de la mort, aux yeux caves et ternes, trouvez-vous la beauté calme du sommeil, qui exprime le repos pour les heures écoulées, et la douce et tendre espérance pour celles qui vont suivre? Placez la mort et le sommeil l'un à côté de l'autre, et voyez si vous pourrez leur trouver quelque affinité. Mettez ensemble l'enfant et l'homme tombé en enfance, et vous rougirez de la sotte folie qui diffame notre premier état de bonheur en osant donner son nom à une image si laide et si difforme.

Le mercredi arriva. Pas de changement chez le vieillard. Cependant le soir même, tandis qu'il était assis en silence auprès de son enfant, il se passa en lui quelque chose de nouveau.

Dans une petite cour sombre, au-dessous de la fenêtre, il y avait un arbre, assez vert et assez touffu pour le lieu où il avait grandi. L'air passait à travers ses feuilles qui jetaient une ombre mouvante sur la blanche muraille. Le vieillard resta à contempler l'ombre qui se jouait ainsi sur ce point lumineux; il demeura à la même place jusqu'au coucher du soleil, et même après que la nuit fut venue et que la lune eut commencé à se lever doucement.

Pour un homme qui avait été si longtemps cloué sur un lit de souffrances, ces quelques feuilles vertes et cette lumière paisible, bien que gâtées par le voisinage des cheminées et des toits, étaient encore agréables à contempler, elles pouvaient faire rêver à des campagnes lointaines, asile du repos et de la paix. L'enfant vit bien plus d'une fois, sans rien dire, que son grand-père était ému. Mais à la fin, le vieillard se mit à verser des larmes, et la vue de ces larmes soulagea le coeur malade de Nelly; puis, il parut vouloir se jeter aux pieds de sa petite- fille et la supplia de lui pardonner.

«Vous pardonner quoi?… dit Nelly qui le retint vivement Oh! grand-papa, qu'ai-je à vous pardonner, moi?

— Tout ce qui a eu lieu, tout ce qui t'est arrivé à toi, Nell tout ce qui s'est accompli pendant ce malheureux rêve!

— Ne dites pas cela, je vous en prie. Parlons d'autre chose.

— Oui, oui, dit-il, parlons d'autre chose… Parlons de ce dont nous parlions il y a longtemps, il y a des mois… Étaient-ce des mois, des semaines ou des jours, dis-moi, Nell?

— Je ne vous comprends pas.

— Cela m'est revenu aujourd'hui… Cela m'est revenu depuis que nous sommes assis à cette place Je te remercie, ma Nell!…

— De quoi, mon cher grand-papa?

— De ce que tu as dit d'abord que nous deviendrions mendiants. Parlons bas. Attention! car si les gens d'en bas connaissaient notre projet, ils crieraient que je suis fou et ils te sépareraient de moi. Ne restons pas ici un jour de plus. Allons loin d'ici, loin d'ici!

— Oui, allons! dit l'enfant avec chaleur. Quittons cette maison, pour n'y plus revenir et pour n'y plus penser. Errons nu-pieds à travers le monde plutôt que de demeurer ici.

— Mon enfant, dit le vieillard, nous irons à pied à travers champs et bois, le long des rivières, nous confiant à la garde de Dieu dans les lieux où il règne. Il vaut mieux, la nuit, coucher sur la terre, en face du ciel ouvert, que là où nous sommes, et contempler l'immensité radieuse de l'horizon, que de vivre dans des chambres étroites, toujours pleines de soucis et de tristes rêves. O ma Nell! nous serons unis et heureux encore, et nous apprendrons à oublier le passé comme s'il n'avait jamais existé.

— Nous serons heureux! s'écria l'enfant. Nous ne serons plus ici!

— Non, nous n'y serons plus jamais, jamais; c'est la vérité. Partons furtivement demain matin, de bonne heure, et bien doucement, afin de n'être ni vus ni entendus; qu'aucun indice ne puisse les mettre sur notre trace. Pauvre Nell! ta joue est pâle, tes yeux sont humides de larmes et gros de sommeil, car tu veilles et tu pleures pour moi, je le sais, pour moi. Mais tu seras heureuse encore, joyeuse encore, quand nous serons loin d'ici. Demain matin, ma chérie nous nous détournerons de ce lieu de chagrins, et nous serons heureux et libres comme l'oiseau!»

Le vieillard alors appuya ses mains sur la tête de l'enfant, et en quelques mots saccadés, il dit qu'à partir de ce jour ils erreraient tous deux, çà et là, et ne se quitteraient jamais, jusqu'à ce que la mort, en prenant l'un ou l'autre, eût rompu leur alliance.

Le coeur de l'enfant battait fortement d'espoir et de confiance. Elle ne songeait ni à la faim ni à la soif, ni au froid ni à aucune autre souffrance. Dans ce qui lui arrivait, elle ne voyait qu'un moyen de revenir aux plaisirs simples dont ils avaient joui autrefois, d'échapper aux méchantes gens qui l'avaient entourée dans les derniers temps d'épreuve; enfin, que le retour du vieillard à la santé, à la paix, à une vie paisible et heureuse. Le soleil, les flots, les prés et les belles journées d'été brillaient à ses yeux, et il n'y avait pas une ombre dans ce tableau éclatant.

Tandis que le vieillard goûtait dans son lit un bon sommeil de quelques heures, Nelly s'occupait activement des préparatifs de leur fuite. Elle n'avait à emporter pour elle et pour son grand- père qu'un petit nombre d'objets d'habillement délabrés, comme l'était leur fortune; et de plus, elle mit de côté un bâton sur lequel le vieillard devait appuyer ses faibles pas. Mais sa tâche n'était pas finie; il lui restait à visiter les pauvres chambres pour la dernière fois.

Qu'il y avait loin de cette séparation à ce qu'elle avait pu prévoir, à tout ce qu'elle avait pu jamais se figurer! Aurait-elle pensé qu'elle dirait une sorte d'adieu triomphant à cette maison, quand le souvenir de tant d'heures qu'elle y avait passées s'élevait dans son coeur ému et lui représentait son désir comme une espèce d'impiété, quelque solitaires et tristes qu'eussent été pour elle la plupart de ces heures!

Elle s'assit près de la fenêtre où elle était venue si souvent à la fin du jour, par des soirées bien autrement sombres que celle- ci. Là, toutes les pensées d'espérance et d'amour, qui, en ce lieu même, l'avaient occupée, se représentèrent avec force à son esprit, et effacèrent en un moment ses idées pénibles et lugubres.

Sa petite chambre, où si souvent elle s'était agenouillée et avait prié la nuit, prié pour obtenir le jour dont maintenant elle entrevoyait l'aurore, sa petite chambre où elle avait reposé si paisiblement et fait de si doux rêves, il lui était bien dur de ne pouvoir la contempler une dernière fois, d'être forcée de la quitter sans lui donner un regard de tendresse, une larme de reconnaissance. Il s'y trouvait quelques bagatelles sans prix qu'elle eût aimé à emporter; mais c'était impossible.

Elle fut amenée ainsi à penser à son oiseau, pauvre oiseau! dont la cage était accrochée dans cette chambre. Elle pleura amèrement la perte de cette petite créature. Mais tout à coup elle songea, sans savoir comment et d'où lui vint cette idée, qu'il pourrait bien se faire que l'oiseau tombât dans les mains de Kit, qui en prendrait soin pour l'amour d'elle, croyant peut-être qu'elle l'avait laissé avec l'espérance qu'il s'en occuperait et comme pour lui demander un dernier service. Cette inspiration la calma; et Nelly alla se mettre au lit avec le coeur soulagé.

Ses rêves, pendant son sommeil, promenèrent son esprit au sein d'espaces lumineux, à la poursuite d'un but vague et insaisissable qui reparaissait toujours. Quand Nelly s'éveilla, elle trouva la nuit déjà avancée; les étoiles brillaient sur la voûte du ciel. Enfin, le jour commença à luire, et les étoiles pâlirent peu à peu. Aussitôt l'enfant se leva et s'apprêta pour le départ.

Le vieillard dormait encore: ne voulant pas le troubler, Nelly le laissa sommeiller jusqu'au moment où le soleil parut. Comme il désirait vivement quitter la maison sans perdre une minute, il eut bientôt fait de s'habiller.

Alors, l'enfant le prit par la main, et ils se mirent à descendre l'escalier d'un pied léger et prudent, tremblant quand une marche craquait, et s'arrêtant souvent pour prêter l'oreille. Le vieillard avait oublié une sorte de havre-sac contenant le petit bagage qu'il avait à emporter; et le peu de temps qu'il fallut pour revenir sur ses pas et gravir quelques marches leur sembla un siècle.

Enfin, ils atteignirent le rez-de-chaussée, où le ronflement de M. Quilp et du procureur retentit à leurs oreilles d'une manière plus terrible que le rugissement des lions. Les verrous de la porte étaient rouillés, et il était difficile de les tirer sans bruit. Les verrous une fois tirés, il se trouva que la serrure était fermée à double tour, et, pour comble de malheur, que la clef n'y était pas. L'enfant alors se souvint d'avoir entendu dire par une des garde-malades que Quilp avait l'habitude de fermer, la nuit, les portes de la maison et de mettre les clefs dans sa chambre à coucher.

Ce ne fut pas sans un grand effroi que la petite Nell, ayant ôté ses souliers et s'étant glissée à travers le magasin d'antiquités, où M. Brass, le plus vilain magot de toute la boutique, donnait sur un matelas, arriva jusqu'à sa chambrette d'autrefois.

Elle s'arrêta quelques instants sur le seuil, comme pétrifiée de terreur à la vue de M. Quilp, qui pendait tellement hors du lit, qu'il avait l'air de se tenir sur la tête, et qui, soit à raison de cette position incommode, soit par l'effet d'une de ses jolies habitudes, respirait à longs traits et grondait, la bouche toute grande ouverte; le blanc des yeux, ou plutôt le jaune (car il avait le blanc des yeux d'un jaune sale), distinctement visible. Ce n'était certes pas le moment de lui demander s'il était indisposé. Aussi, Nelly s'étant emparée de la clef, jeta sur sa chambre un regard rapide; puis, après avoir passé de nouveau à côté de M. Brass, toujours étendu et endormi, elle rejoignit, saine et sauve, le vieillard. Ils ouvrirent sans bruit la porte, mirent doucement le pied dans la rue et s'arrêtèrent.

«Quel chemin suivrons-nous?» dit l'enfant.

Le vieillard promena son regard faible et irrésolu, d'abord sur Nelly, puis à droite et à gauche, puis encore sur l'enfant, et il secoua la tête. Il était évident que Nelly serait désormais son guide. L'enfant comprit son rôle; elle l'accepta sans hésitation et sans crainte; et mettant sa main dans celle de son grand-père, elle l'entraîna vivement.

Un beau jour de juin venait de commencer; l'azur du ciel n'était obscurci par aucun nuage, et la lumière en jaillissait de toute part. Les rues étaient encore presque désertes, les maisons et les magasins fermés; et l'air bienfaisant du matin tombait sur la ville endormie comme le souffle des anges.

Remplis d'espérance et de joie, le vieillard et l'enfant traversèrent ce silence paisible, le coeur plein d'espérance et de plaisir. Ils se retrouvaient seuls ensemble; tout leur semblait brillant et neuf; rien ne leur rappelait, autrement que par un contraste agréable, la monotonie et la contrainte qu'ils laissaient derrière eux. Les tours et les clochers des églises, naguère sombres et noirs, brillaient maintenant et reflétaient les rayons du soleil; il n'était pas un angle, pas un coin qui ne fit fête à sa lumière, et l'azur, dans sa profondeur sans limites, versait sa clarté souriante sur tous les objets répandus à la surface de la terre.

Ce fut ainsi que nos deux pauvres coureurs d'aventures sortirent de la ville endormie, marchant au hasard, sans savoir où ils allaient.

CHAPITRE XIII.

Daniel Quilp, de Tower-Hill, et Sampson Brass, de Bewis-Marks, à Londres, gentleman, l'un des procureurs de Sa Majesté en la cour du King's Bench et en celle des Common Pleas à Westminster, et en outre solliciteur près la haute cour de Chancellerie, dormaient tranquillement, sans craindre le moindre désagrément, lorsqu'on heurta à la porte de la rue. Ce ne fut d'abord qu'un modeste coup, qui bientôt se reproduisit fréquemment et arriva graduellement au tapage d'une batterie de canon tirant à courts intervalles ses décharges retentissantes. À ce bruit, ledit Quilp se remit à grand'peine dans la position horizontale et leva avec indifférence au plafond un regard assoupi, témoignant qu'il entendait ce fracas avec quelque étonnement, mais sans vouloir seulement se donner la peine d'en chercher l'explication.

Cependant le bruit du marteau, au lieu de se régler sur l'état somnolent de Quilp, devenait de plus en plus fort et de plus en plus importun, comme si l'on eût voulu reprocher vivement au nain la peine qu'il avait à s'éveiller tout à fait, après avoir ouvert déjà les yeux. Alors Daniel Quilp commença à comprendre qu'il pouvait bien y avoir quelqu'un à la porte, et il en vint ainsi à se rappeler que c'était le vendredi matin, et qu'il avait ordonné à mistress Quilp, de venir le trouver de bonne heure.

M. Brass, après bien des contorsions pour prendre successivement diverses attitudes étranges, après avoir plusieurs fois tortillé sa bouche et ses yeux avec l'expression qu'on peut avoir quant on vient de manger dans leur primeur des groseilles à maquereau encore vertes; M. Brass, disons-nous, fut éveillé aussi en ce moment. Voyant M. Quilp en train de s'habiller, il se hâta d'en faire autant, mettant ses souliers avant ses bas, fourrant ses jambes dans les manches de son habit, commettant, en un mot, une foule de petites erreurs dans sa toilette, comme cela arrive tous les jours aux gens qui s'habillent en toute hâte et sont encore sous l'empire du sommeil auquel ils ont été arrachés en sursaut.

Tandis que le procureur se donnait toute cette peine, le nain cherchait à tâtons sur la table, proférant entre ses dents des imprécations furieuses contre lui-même, contre le genre humain, et par-dessus le marché contre les objets inanimés; ce qui amena M. Brass à lui demander:

«Qu'y a-t-il?

— La clef! dit le nain le regardant de travers, la clef de la porte du magasin!… Voilà ce qu'il y a!… Savez-vous où elle est?

— Comment pourrais-je le savoir, monsieur?

— Comment vous pourriez le savoir!… répéta Quilp en ricanant.
Le bel homme de loi!… Fi, l'idiot!»

Sans se permettre de représenter au nain, vu sa mauvaise humeur, que si une autre personne avait égaré la clef, son savoir légal, à lui Brass, n'avait rien à voir là dedans; ce dernier représenta humblement que l'on avait sans doute oublié la veille de retirer la clef, et qu'elle se trouvait probablement encore dans la serrure. M. Quilp, bien qu'il fût persuadé du contraire, car il se rappelait l'avoir soigneusement emportée, voulut bien admettre que le fait fût possible, et, en conséquence, il se dirigea en grommelant vers la porte où il pensait retrouver la clef.

Précisément, à l'instant même où M. Quilp étendait la main sur la serrure et remarquait avec stupéfaction que les verrous avaient été tirés, le marteau retentit plus bruyamment que jamais, et le rayon lumineux qui brillait à travers le trou de la serrure fut intercepté du dehors par un oeil humain. Le nain, exaspéré au plus haut degré et désireux de décharger sur quelqu'un sa mauvaise humeur, se détermina à s'élancer tout à coup dans la rue et à se ruer sur Mme Quilp pour reconnaître à sa manière l'empressement qu'elle avait mis à venir.

Dans ce dessein, il tourna doucement la clef, et, ouvrant en même temps la porte, il fondit comme un oiseau de proie sur la personne qui attendait et venait justement de lever le marteau pour frapper de nouveau. Quilp se jeta sur cette personne, la tête en avant, jouant à la fois des poings et des pieds, et grinçant des dents avec rage.

Mais, bien loin de s'attaquer à une victime inoffensive qui implorât sa pitié, le nain ne fut pas plutôt à portée de l'individu qu'il avait pris pour sa femme, qu'il fut salué de deux solides coups de poing sur la tête, de deux autres d'égale qualité dans la poitrine, et que, dans la lutte corps à corps, il reçut une telle pluie de horions, qu'il dut reconnaître que, cette fois, il avait affaire à un adversaire habile et expérimenté. Sans se laisser intimider par cette réception, il se cramponna étroitement à son ennemi, et se mit à mordre et à frapper avec tant d'ardeur et d'opiniâtreté, qu'il se passa au moins deux minutes avant que l'autre pût se dégager. Alors, mais seulement alors, Daniel Quilp se trouva, tout rouge et les cheveux en désordre, au beau milieu de la rue, tandis que M. Richard Swiveller exécutait autour de lui une sorte de danse, tout en lui demandant s'il en voulait encore un peu.

«Il y en a encore au magasin, dit M. Swiveller prenant tour à tour les diverses attitudes menaçantes du boxeur; j'ai toujours soin d'en tenir un assortiment complet à la disposition des pratiques; j'exécute la commission avec soin et promptitude. En voulez-vous encore un peu, monsieur? Ne vous gênez pas si vous n'êtes pas content.

— Je croyais que c'était une autre personne, dit Quilp en frottant ses épaules. Pourquoi ne m'avertissiez-vous pas que c'était vous?

— Et vous, pourquoi ne disiez-vous pas que c'était vous, au lieu de vous ruer hors de la maison comme un échappé de Bedlam?

— C'était donc vous qui frappiez? demanda le nain se remettant sur ses jambes avec un grognement. C'était vous, hein?

— Moi-même en personne. La dame que voici avait commencé quand je suis arrivé, mais elle frappait trop doucement; je lui suis venu en aide.»

En parlant ainsi, il indiqua Mme Quilp, qui se tenait toute tremblante à quelque distance.

«Hum! grommela le nain, jetant sur sa femme un regard de colère, je savais bien que c'était votre faute. Quant à vous, monsieur, est-ce que vous ne saviez pas qu'il y avait là dedans un malade, pour frapper ainsi à enfoncer la porte?

— Dieu me damne! répondit Richard; c'est justement pour ça. Je croyais que tout le monde était mort dans la maison.

— Je suppose que vous venez pour quelque chose? Qu'est-ce qui vous amène?

— Je viens savoir comment va le vieux brave homme et l'apprendre de Nelly elle-même, avec qui je désire avoir un petit moment d'entretien. Je suis un ami de la famille, monsieur, du moins, je suis ami de quelqu'un de la famille, ce qui revient au même.

— En ce cas, entrez, dit le nain. Passez, monsieur, passez.
Maintenant, à Mme Quilp. Après vous, m'dame.»

Mistress Quilp hésitait, mais M. Quilp insista. Ce n'était pas là un assaut de politesses ou une simple affaire de forme; car Betzy savait trop bien que son cher mari ne désirait entrer le dernier dans la maison que pour saisir le moment de lui pincer les bras, qui étaient rarement sans porter les marques noires ou bleues des doigts du nain. M. Swiveller, qui n'était pas dans la confidence, fut quelque peu surpris d'entendre un cri étouffé, et, s'étant retourné, de voir Mme Quilp qui faisait un bond douloureux derrière lui; mais il ne fit pas de remarque à ce sujet, et bientôt il n'y pensa plus.

«Allons, madame Quilp, dit le nain lorsqu'ils eurent pénétré dans la boutique, montez, s'il vous plaît, à la chambre de Nelly, et prévenez la petite qu'on la demande.

— Vous avez l'air de faire comme chez vous, dit Richard qui ignorait les prérogatives de Quilp.

— Je suis chez moi, jeune homme,» répondit Quilp.

Dick en était à chercher le sens de ces paroles, et, bien plus encore, celui de la présence de M. Brass, quand Mme Quilp descendit l'escalier quatre à quatre en annonçant que les chambres étaient vides.

«Vides!… Sotte que vous êtes! dit le nain.

— Je vous assure, mon cher Quilp, répliqua sa femme en tremblant, que je suis entrée dans chaque chambre et n'y ai trouvé âme qui vive.

— Ceci, dit M. Brass avec vivacité et en frappant des mains, ceci m'explique le mystère de la clef.»

Quilp regarda successivement d'un air refrogné le procureur, Betzy et Richard Swiveller; mais ne recevant d'aucun d'eux les éclaircissements qu'il lui fallait, il monta l'escalier en toute hâte, et bientôt le redescendit non moins précipitamment, en confirmant lui-même le rapport qu'il venait d'entendre.

«Singulière manière de partir, dit-il en regardant Swiveller; partir sans m'en prévenir, moi un ami si discret, si intime!… Ah! sans doute il a mieux aimé m'écrire, ou me faire écrire par Nelly… Oui, oui, c'est cela, Nelly a tant d'amitié pour moi… cette gentille Nelly!»

M. Swiveller paraissait, et il était réellement confondu de surprise. Après avoir jeté sur lui un coup d'oeil à la dérobée, Quilp se tourna vers M. Brass et lui dit, avec un ton d'autorité et d'insouciance, qu'il ne fallait pas que cette circonstance les empêchât de procéder à l'enlèvement des meubles, et il ajouta:

«Nous savions bien que le vieux et la petite devaient partir aujourd'hui, mais non qu'ils partiraient de si bonne heure ni si tranquillement. Enfin, ils avaient leurs raisons, ils avaient leurs raisons.

— Où diable sont-ils allés?…» dit Richard toujours stupéfait.

Quilp branla la tête et se pinça les lèvres de façon à faire croire qu'il savait très-bien le fond des choses, mais qu'il n'était pas libre de le dire.

«Et, demanda Dick, remarquant le désordre qui régnait autour de lui, qu'entendez-vous par cet enlèvement des meubles?

— Cela signifie que je les ai achetés, mon cher monsieur. Eh bien, après?

— Est-ce que par hasard ce vieux sournois-là aurait fait fortune, et serait allé vivre dans une villa paisible, en quelque site pittoresque, à peu de distance de la mer agitée?…» dit Richard de plus en plus confondu d'étonnement.

À quoi le nain répliqua en frottant ses mains avec force:

«Peut-être bien, et il aura eu soin de cacher le lieu de sa retraite pour ne pas recevoir trop souvent la visite de son cher petit-fils et de ses amis dévoués!… Je l'ignore, moi, mais vous, qu'en dites-vous?»

Richard Swiveller était atterré par ce revirement inattendu qui menaçait d'une ruine complète le plan auquel il s'était si fortement associé, et semblait détruire dans leur germe même ses projets de fortune. N'ayant appris de Frédéric Trent que le soir précédent la maladie du vieillard, il s'était hâté de faire, auprès de Nelly, sa visite de condoléance et de curiosité, en apportant un premier à-compte de cette éloquence fascinante sur laquelle il comptait pour enflammer un jour le coeur de la jeune fille. Et lorsqu'il avait examiné en lui-même toutes les manières d'être gracieux et persuasif; lorsqu'il avait médité sur la terrible revanche qu'il comptait prendre de la coquetterie de Sophie Wackles; voilà que Nell, le vieillard et l'argent, tout était parti, fondu, décampé Dieu sait où, comme si son plan avait été deviné et que l'on eût voulu le renverser dès le début, sans plus attendre.

Au fond du coeur, Daniel Quilp se sentit à la fois surpris et troublé par cette fuite. Il n'échappait pas à son esprit pénétrant que les fugitifs devaient avoir emporté quelques vêtements indispensables; et, connaissant l'état de faiblesse où était tombée l'intelligence du vieillard, il s'étonnait que celui-ci eût pu avec le concours de l'enfant aller si vite en besogne. On ne saurait supposer, sans faire injure à M. Quilp, qu'il fût tourmenté par l'intérêt charitable que lui inspiraient le vieillard et Nelly. Ce qui le troublait, c'était la crainte que son débiteur n'eût eu quelque magot caché; or, la seule idée que lui, Quilp, n'eût pas flairé cet argent et l'eût laissé échapper de ses griffes, cette idée le remplissait de honte et de remords.

Dans son état d'anxiété, c'était cependant une consolation pour lui que Richard Swiveller fût, pour des motifs différents, non moins irrité, non moins désappointé que lui dans cette affaire. Bien certainement, pensait le nain, il était venu ici dans l'intérêt de son ami, afin d'arracher au vieillard, soit par la flatterie, soit par la crainte, quelque parcelle du bien dont ils le croyaient abondamment pourvu. Quilp trouva donc du plaisir à vexer Swiveller, en lui traçant le tableau des richesses que le vieillard avait dû entasser, et à s'étendre longuement sur l'art avec lequel celui-ci avait su se mettre à l'abri des importuns.

«C'est bien, dit Richard d'un air découragé; il n'est pas nécessaire, je suppose, que je reste ici.

— Pas le moins du monde, répondit le nain.

— Vous leur direz que je suis venu… n'est-ce pas?

— Certainement… la première fois que je les verrai.

— Et dites-leur bien, monsieur, que j'ai été porté ici sur les ailes de la concorde, que j'étais venu pour écarter, avec le râteau de l'amitié, les semences de la violence mutuelle et de l'aigreur, et pour semer, à leur place, les germes de l'harmonie sociale. Voulez-vous avoir la bonté de vous charger de cette commission, monsieur?

— Très-volontiers, répondit Quilp.

— Voulez-vous, monsieur, être assez bon pour ajouter, dit encore M. Swiveller en exhibant une toute petite carte chiffonnée, que voilà mon adresse, et qu'on me trouve chez moi tous les matins. Deux coups bien distincts suffiront en tout temps pour faire paraître la gouvernante. Mes amis particuliers, monsieur, ont coutume d'éternuer quand la porte est ouverte, afin d'avertir cette fille qu'ils sont mes amis et qu'il n'ont point de motifs intéressés pour s'informer si j'y suis. Ah! pardon… Voulez-vous me permettre de jeter encore un regard sur cette carte?

— Comme il vous plaira, dit Quilp.

— Par une petite erreur qui n'a rien que de très-naturel, dit Richard, substituant une autre carte à la première, je vous avais remis mon laisser-passer du cercle choisi que j'appelle les glorieux Apollinistes, cercle dînatoire, dont j'ai l'honneur d'être président perpétuel. Voici le document officiel que j'ai à vous laisser, monsieur. Bonjour.»

Quilp lui souhaita le bonjour; le grand maître perpétuel des glorieux Apollinistes leva son chapeau en l'honneur de Mme Quilp, le replaça négligemment sur le côté de sa tête, pirouetta et disparut.

Sur ces entrefaites, des charrettes étaient arrivées pour emporter les meubles; de solides gaillards, coiffés de morceaux de tapis, balançaient sur leur tête des caisses à déménagement et autres bagatelles du même genre, et accomplissaient des exploits musculaires qui rehaussaient singulièrement l'éclat de leur teint. Pour ne pas rester en arrière dans le mouvement, M. Quilp se mit à l'oeuvre avec une vigueur extraordinaire, poussant et gourmandant tout le monde comme un vrai démon; imposant à Mme Quilp une quantité de travaux rudes et impraticables portant lui-même du haut en bas, sans effort apparent, les plus lourds fardeaux; lançant des coups de pied à son commis du débarcadère toutes les fois qu'il pouvait l'attraper; et, faisant exprès d'administrer avec sa charge des bosses à la tête ou des renfoncements dans la poitrine de M. Brass, qui se tenait debout dans l'escalier sur son passage pour satisfaire la curiosité des voisins, selon les devoirs de son rôle. Sa présence et son exemple inspirèrent tant d'ardeur aux gens employés par lui, qu'au bout d'un petit nombre d'heures, la maison fut complètement débarrassée et qu'il n'y resta rien que des débris de paillassons, des pots à bière vides et des brins de paille éparpillée.

Assis dans le parloir sur un de ces morceaux de nattes, comme un chef africain, le nain se régalait de pain, de fromage et de bière, quand il remarqua, sans en avoir l'air, qu'il y avait un jeune homme qui du dehors jetait un regard curieux dans l'intérieur de la maison. Certain que c'était Kit, bien qu'il eût vu tout au plus le bout de son nez, M. Quilp l'appela par son nom. Kit entra aussitôt et demanda ce qu'on lui voulait.

«Venez ici, monsieur, dit le nain. Eh bien, voilà donc, votre vieux maître et votre jeune maîtresse partis!

— Comment? s'écria Kit, regardant tout autour de lui.

— Prétendez-vous n'en rien savoir? dit aigrement Quilp. Où sont- ils allés?

— Je l'ignore.

— C'est bon, c'est bon. Osez-vous bien affirmer que vous ignoriez qu'ils fussent partis secrètement ce matin au point du jour?

— Je n'en savais rien, dit le jeune homme plein de surprise.

— Vous n'en saviez rien!… Je sais bien, moi, que la nuit dernière vous avez rôdé autour de la maison comme un voleur!… Ne vous a-t-on pas alors conté la chose en confidence?

— Non.

— Non?… Alors, qu'est-ce qu'on vous a dit? de quoi parliez- vous?»

Kit ne voyant pas de raison pour garder le secret sur sa conduite, exposa le motif qui l'avait amené et la proposition qu'il avait faite.

«Oh! dit le nain après un moment de réflexion, nul doute qu'ils ne viennent chez vous.

— Vous pensez qu'ils y viendront!… s'écria vivement Kit.

— Je le pense. Maintenant, quand vous les verrez, faites-le moi savoir; vous m'entendez? Faites-le-moi savoir, et je vous donnerai quelque chose. Je désire leur rendre service, et je ne puis leur rendre service, à moins de connaître où ils sont allés. Vous m'entendez?»

Le jeune homme se sentait disposé à répondre au nain d'une manière qui eût enflammé la bile de cet irritable questionneur, quand le commis du débarcadère, qui avait visité successivement les chambres pour voir si l'on n'y avait rien oublié, reparut en criant: «V'là un oiseau. Qu'est-ce qu'il faut en faire?

— Tordez-lui le cou, répondit Quilp.

— Non, non!… dit Kit en s'avançant. Donnez-le-moi.

— Oh! oui, dit l'autre garçon! Venez-y donc! Voulez-vous laisser la cage tranquille… Voulez-vous me laisser tordre le cou à l'oiseau? Le maître m'a dit de le faire. Voulez-vous laisser la cage tranquille?

— Donnez-la-moi, donnez, chiens que vous êtes!… hurla Quilp. Battez-vous à qui l'aura, chiens que vous êtes! ou bien c'est moi- même qui tordrai le cou à l'oiseau.»