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Le magasin d'antiquités, Tome I cover

Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 19: CHAPITRE XIX.
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About This Book

This work presents a collection of interconnected stories and characters set against the backdrop of a quaint antique shop. It explores themes of nostalgia, the passage of time, and the human condition through the lens of various individuals who interact with the shop and its owner. The narrative delves into the lives of these characters, revealing their desires, struggles, and the significance of the antiques they encounter. The text is rich in descriptive detail, capturing the atmosphere of the setting and the complexities of the characters' relationships, ultimately reflecting on the value of memory and history in shaping identity.

Parfois il leur arrivait de jouer pour acquitter le péage, soit sur un pont, soit sur un bac. Une fois, entre autres, ils firent leur exhibition devant un tourniquet pour obéir au désir particulier du collecteur, qui, s'étant enivré dans sa solitude, n'offrit rien moins qu'un schelling afin d'avoir une représentation à lui tout seul. Il y eut un petit endroit d'assez flatteuse apparence où leurs espérances éprouvèrent un triste échec, parce qu'un petit bonhomme de bois, représentant un de leurs personnages favoris avec des galons dorés sur son habit, fut considéré comme une critique injurieuse dirigée contre le bedeau, et, pour ce motif, les autorités locales forcèrent acteurs et directeurs, l'un portant l'autre, à faire prompte retraite. Heureusement, ce n'était pas l'ordinaire; en général, ils étaient bien reçus, et rarement quittaient-ils une ville sans entraîner sur leurs talons une troupe de gamins déguenillés qui couraient après eux avec des cris d'admiration.

Ils avaient fait une bonne course malgré ces haltes, et se trouvaient encore sur la route au moment où la lune commença à briller dans le ciel. Short trompait le temps avec des chansons et des plaisanteries, et voyait tout par le meilleur côté. Quant à M. Codlin, il maudissait son sort et toutes les misères de ce monde, mais Polichinelle avant tout, et s'en allait en boitant, le théâtre sur le dos, en proie au plus amer chagrin.

Ils s'étaient arrêtés pour prendre quelque repos dans un carrefour où aboutissaient quatre routes. M. Codlin, plus que jamais en humeur misanthropique, avait laissé tomber le rideau et s'était assis au fond du théâtre, invisible aux yeux des mortels et dédaignant la société de ses compagnons, lorsque deux ombres prodigieuses leur apparurent, venant vers eux par un tournant qui débouchait sur la route qu'ils avaient suivie. L'enfant fut d'abord presque terrifiée à l'aspect de ces géants démesurés; car il fallait bien que ce fussent des géants, à voir leurs grandes enjambées sous l'ombre projetée par les arbres. Mais Short, disant à Nelly qu'il n'y avait rien à craindre, tira de sa trompette quelques sons auxquels répondirent des cris d'allégresse.

«C'est la troupe de Grinder, n'est-ce pas? dit M. Short prenant le ton le plus élevé.

— Oui, répondirent deux voix aiguës.

— Par ici, par ici, qu'on vous voie. Je savais bien que c'était vous.»

Sur cette invitation, «la troupe de Grinder» approcha au pas accéléré et ne tarda pas à joindre la petite compagnie. Ce qu'on appelait familièrement la troupe de M. Grinder se composait d'un jeune homme et d'une jeune fille montés tous deux sur des échasses, et de M. Grinder lui-même, qui, pour ses excursions pédestres, ne se servait que de ses jambes naturelles, portant sur son dos un tambour. Le costume que ces jeunes gens avaient en public était celui des highlanders d'Écosse; mais, comme la nuit était humide et froide, le jeune homme avait endossé par-dessus son kilt une jaquette de marin qui lui tombait jusqu'aux chevilles, et il s'était coiffé d'un chapeau de toile cirée. La jeune fille était emmitouflée dans une vieille pelisse de drap, avec un mouchoir en marmotte sur la tête. M. Grinder avait coiffé son instrument de leurs bonnets écossais ornés de plumes d'un noir de jais.

«Vous allez aux courses, à ce que je vois, dit M. Grinder tout hors d'haleine. Nous aussi. Comment cela va-t-il, Short?»

Ils se donnèrent une chaude poignée de main. Les deux jeunes gens se trouvant placés un peu trop haut pour pouvoir saluer Short à la manière ordinaire, s'y prirent d'une façon à eux particulière. Le jeune homme leva son échasse de droite et la passa par-dessus l'épaule de Short, et la jeune fille fit retentir son tambourin.

«Est-ce qu'ils s'exercent? demanda Short, montrant les échasses.

— Non, répondit Grinder; mais comme il faut qu'ils marchent avec leurs échasses ou qu'ils les portent sur l'épaule, ils aiment mieux marcher comme ça. C'est très-commode pour jouir du paysage. Quel chemin prenez-vous? Nous, nous prenons le plus court.

— De fait, dit Short, nous suivions le chemin le plus long pour coucher cette nuit à un mille et demi d'ici. Mais trois ou quatre milles de plus ce soir, c'est autant de gagné pour demain; si vous continuez votre marche, je crois que nous n'avons rien de mieux à faire que de vous accompagner.

— Où est votre associé? demanda Grinder.

— Le voici, l'associé,» cria Thomas Codlin sortant la tête du proscénium de son théâtre, et présentant une physionomie morose bien différente du caractère enjoué des personnages qui paraissent habituellement en scène; et puis il ajouta: «On verra l'associé se faire bouillir tout vivant plutôt que de continuer à marcher ce soir!… Voilà la réponse de l'associé.

— Bien, bien, dit Short, ne parlez pas ainsi dans le temple de Momus. Respect à l'association, Tommy, même si vous voulez la rompre brusquement.

— Brusquement ou non, répliqua M. Codlin frappant avec sa main sur la petite galerie où Polichinelle, quand il apparaît tout à coup avec ses jambes en équilibre et ses bas de soie, est accoutumé à exciter l'admiration générale, brusquement ou non, je ne veux pas faire plus d'un mille et demi ce soir. Je couche aux Jolly-Sandboys, et pas ailleurs. Si vous voulez y venir, venez-y. Si vous voulez aller de votre côté, allez de votre côté, et passez-vous de moi si vous pouvez.»

Cela dit, M. Codlin sortit de scène et se montra aussitôt hors du théâtre qu'il chargea vivement sur ses épaules, l'emportant avec une remarquable agilité.

Il n'y avait plus à discuter; Short fut contraint de quitter M. Grinder et ses élèves pour accompagner son associé qui n'était pas en belle humeur. Après s'être arrêté quelques minutes au carrefour, à voir les échasses gambader au clair de lune, et le porteur de tambour les suivre de son mieux, mais non sans peine, Short sonna une dernière fanfare en signe d'adieu, puis il se hâta de rejoindre M. Codlin. Il donna à Nell celle de ses mains qui était libre; et exhortant l'enfant à avoir bon courage, puisqu'on touchait au terme du voyage pour ce soir, soutenant aussi le vieillard par la même assurance, il les entraîna d'un pas rapide vers le but auquel il aspirait d'autant plus pour sa part, que la lune s'était cachée et que les nuages annonçaient une pluie prochaine.

CHAPITRE XVIII.

Les Jolly-Sandboys étaient une petite auberge fort ancienne, située au bord de la route, avec une enseigne toute vermoulue, qui se balançait et craquait au vent sur son support, en face de l'établissement, représentant trois tireurs de sable qui font assaut de gaieté avec autant de pots de bière et de sacs d'or à leurs côtés. Nos voyageurs avaient dans la journée reconnu, à plusieurs indices, qu'ils approchaient de la ville où les courses devaient avoir lieu: c'étaient des campements de bohémiens, des chariots chargés des baraques modèles destinées aux jeux de hasard avec leurs dépendances; c'étaient des saltimbanques de toute espèce; des mendiants, des vagabonds, tous en marche dans la même direction. M. Codlin craignait de trouver l'auberge encombrée; comme sa crainte augmentait à mesure que diminuait la distance entre lui et l'hôtellerie, il hâta le pas; et, malgré le poids du fardeau qu'il avait à porter, il maintint son trot redoublé jusqu'à ce qu'il eût atteint le seuil de la maison. Là, il eut le plaisir de voir que ses craintes étaient sans fondement: car le maître de l'auberge se tenait appuyé contre sa porte, regardant nonchalamment la pluie qui commençait à tomber avec force. On n'entendait ni le tintement de la sonnette fêlée, ni les cris des buveurs, ni les bruyants chorus qui n'eussent pas manqué d'indiquer qu'il y avait du monde à l'intérieur.

«Tout seul?… dit M. Codlin déposant à terre son fardeau et s'essuyant le front.

— Tout seul encore, répondit l'aubergiste en regardant les nuages dans le ciel; mais j'attends, pour cette nuit, nombreuse compagnie. Ici!… cria-t-il à l'un de ses garçons; portez ce théâtre à la grange. Entrez vite, mon cher Tom, et mettez-vous à l'abri. Aussitôt que j'ai vu qu'il commençait à pleuvoir, je leur ai dit d'allumer du feu, et ça flambe bien dans la cuisine, je vous en réponds.»

M. Codlin le suivit très-volontiers, et ne tarda pas à reconnaître que l'aubergiste avait eu raison de lui vanter le bon effet des instructions données à la cuisine. Un feu clair brillait dans le foyer et remplissait la large cheminée d'un ronflement agréable à entendre, auquel se joignait le bouillonnement, non moins doux aux oreilles, d'une large chaudière de fonte. Une vive et rouge lueur était répandue dans la cuisine; et, quand l'aubergiste remua le feu pour faire jaillir la flamme, quand il souleva le couvercle de la chaudière d'où s'échappa un fumet odorant, tandis que le bouillonnement du liquide devenait plus vif et qu'une onctueuse vapeur, un nuage délicieux flottait au-dessus de leurs têtes, M. Codlin sentit son coeur profondément touché. Il s'assit au coin de la cheminée et sourit.

M. Codlin continuait de sourire dans son coin de cheminée, en voyant l'aubergiste tenir le couvercle avec un air d'importance: car notre homme, sous prétexte de découvrir la marmite pour donner ses soins au souper, n'était pas fâché d'envoyer la délicieuse vapeur chatouiller agréablement les narines de son hôte. L'ardeur du feu se reflétait sur la tête chauve de l'aubergiste, dans ses yeux brillants, sur sa bouche humide, sur sa face bourgeonnée, grasse et ronde. M. Codlin passa sa manche sur ses lèvres, et demanda:

«Qu'est-ce que c'est?

— C'est un ragoût de tripes, répondit l'aubergiste en faisant claquer ses lèvres, avec un talon de vache (il fait encore claquer ses lèvres), du lard (il recommence le même exercice), du bifteck (il continue), des pois, des choux-fleurs, des pommes de terre nouvelles et des asperges; tout cela cuit ensemble dans un excellent jus de viande.»

Arrivé au bout de son rouleau, il fit claquer de nouveau ses lèvres; puis, aspirant avec délices l'odeur qui s'était répandue, il remit le couvercle de l'air d'un homme qui n'a plus qu'à se reposer après avoir accompli une oeuvre si parfaite.

«À quelle heure le ragoût sera-t-il prêt? demanda doucement
M. Codlin.

— Dans une heure, répondit l'aubergiste en consultant du regard l'horloge qui, avec son vernis éclatant sur son large cadran blanc, était bien digne de figurer aux Jolly-Sandboys; le souper sera prêt à onze heures vingt-deux minutes.

— Eh bien, dit M. Codlin, apportez-moi une pinte d'ale chaude, et qu'on ne me serve plus rien, pas même un biscuit, avant qu'il soit l'heure de dire deux mots au souper.»

Témoignant par un signe de tête qu'il approuvait cette résolution formelle et cligne d'un homme de coeur, qui sait manger, l'aubergiste alla tirer la bière; en revenant, il se mit à la faire chauffer dans un petit pot de fer-blanc, ayant la forme d'un entonnoir, qu'il approcha le plus avant possible du feu, à la meilleure place. La bière n'ayant pas tardé à être chaude, il la servit à M. Codlin avec cette mousse crémeuse qui plaît si fort aux amateurs de boissons fermentées.

Parfaitement réconforté par ce doux breuvage, M. Codlin se souvint alors de ses compagnons de voyage et annonça à notre hôtelier des Sandboys qu'ils allaient arriver. La pluie battait contre les fenêtres et tombait par torrents; et, ma foi! M. Codlin était devenu si aimable, qu'il exprima plusieurs fois l'espérance que ses amis ne seraient pas assez stupides pour se laisser mouiller.

Enfin ceux-ci arrivèrent, trempés par la pluie et dans un état pitoyable, bien que Short eût de son mieux abrité l'enfant sous les basques de son habit, et qu'ils fussent tous presque hors d'haleine, tant ils avaient marché vite. Mais on ne les entendit pas plutôt sur la route, que l'aubergiste, qui était allé les guetter au seuil de sa porte, rentra vivement dans la cuisine et enleva le couvercle. L'effet fut électrique. Les voyageurs parurent, le visage souriant, bien que l'eau tombât de leurs habits sur le carreau. La première remarque de Short fut: «Quelle délicieuse odeur!»

On oublie aisément la pluie et la boue auprès d'un bon feu, dans une salle bien éclairée. Les voyageurs trouvèrent, soit dans l'auberge soit dans leur bagage particulier, des pantoufles et des vêtements secs, et, se blottissant au coin de la cheminée, selon l'exemple que leur en avait donné M. Codlin, ils se remirent bientôt de leurs fatigues, ou ne se les rappelèrent que pour mieux apprécier les jouissances du moment. Sous l'influence de la chaleur et du bien-être, comme de la lassitude qu'ils avaient éprouvée, Nelly et le vieillard s'étaient à peine assis qu'ils s'endormirent.

«Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?» demanda à demi-voix l'aubergiste.

Short secoua la tête et répondit qu'il en était encore lui-même à le savoir.

«Et vous, le savez-vous? demanda l'aubergiste en se tournant vers
M. Codlin.

— Ni moi non plus, dit ce dernier. Ce n'est rien qui vaille, je suppose.

— Ils ne sont pas méchants, dit Short. Je vais vous dire: ce qu'il y a de certain, c'est que le vieux a perdu l'esprit…

— Si vous n'avez rien de plus neuf à nous apprendre, grommela Codlin, regardant l'horloge, vous ferez mieux de nous laisser nous occuper du souper au lieu de nous déranger.

— M'écouterez-vous?… Il est clair pour moi qu'ils n'ont pas toujours mené ce genre de vie. Vous ne me ferez pas croire que cette charmante jeune fille ait été habituée à rôder ainsi qu'elle l'a fait ces deux ou trois derniers jours. Je m'y connais!

— Eh bien! qui est-ce qui vous dit le contraire? grommela M. Codlin, promenant tour à tour son regard de l'horloge à la chaudière; ne pourriez-vous pas songer à quelque chose qui convienne mieux au moment présent, qu'à des propos inutiles que vous venez nous débiter pour vous donner le plaisir de les contredire ensuite?

— Je voudrais bien qu'on vous servît votre souper, répliqua Short; car, jusqu'à ce que vous l'ayez expédié, je n'aurai pas la paix avec vous. Avez-vous remarqué comme le vieux est pressé de continuer sa route, comme il répète toujours: «Plus loin!… Plus loin encore!» Avez-vous remarqué ça?

— Eh bien! après?

— Après? Le voilà! Il a sûrement faussé compagnie à ses amis. Écoutez-moi bien: il a faussé compagnie à ses amis et profité de la tendresse de cette douce et jeune créature pour l'engager à être son guide et sa compagne de voyage… Où vont-ils? C'est ce qu'il ne sait pas plus que l'homme ne connaît le chemin de la lune. Mais je ne le souffrirai pas.

— Vous ne le souffrirez pas, vous!… s'écria Codlin, jetant un nouveau regard sur l'horloge et se tirant les cheveux avec une sorte de rage, causée, je pense, à la fois par les observations de son compagnon et par la marche du temps, trop lente, au gré de son appétit. A-t-on jamais vu? ajouta-t-il.

— Non, répéta Short avec énergie et lentement, je ne le souffrirai pas. Je ne souffrirai pas que cette jeune et charmante enfant tombe en de mauvaises mains, qu'elle se trouve au milieu de gens pour lesquels elle n'est pas plus faite qu'ils ne sont faits eux-mêmes pour vivre parmi les anges et pour en faire leurs camarades. En conséquence lorsqu'ils paraîtront vouloir nous quitter, je prendrai mes mesures pour les retenir et les rendre à leurs amis qui, j'en suis certain, ont déjà fait afficher leur chagrin sur tous les murs de Londres.

— Short! dit M. Codlin, qui, la tête appuyée sur les mains et les coudes posés sur les genoux, n'avait cessé de se balancer avec impatience de côté et d'autre, en frappant de temps en temps le plancher, mais qui en ce moment fixa sur son associé des yeux étincelants; il est très-possible que vos suppositions aient du bon. S'il en est ainsi et s'il y a une récompense, Short, souvenez-vous que nous sommes associés pour tous les profits!»

Le compagnon n'eut que le temps de faire un signe d'assentiment, car l'enfant venait de s'éveiller. M. Codlin et M. Short s'étaient rapprochés précédemment pour s'entretenir à voix basse; mais au moment où Nelly sortit de son assoupissement, ils s'éloignèrent vivement l'un de l'autre, et ils s'étaient mis assez maladroitement à échanger sur leur ton de voix habituel quelques idées banales, lorsqu'on entendit du dehors un étrange bruit de pas. C'était une société nouvelle qui faisait son entrée.

Ce n'était rien moins que quatre chiens fort laids, qui venaient l'un après l'autre, conduits par un vieux chien poussif dont la physionomie était particulièrement lugubre: celui-ci, s'arrêtant lorsque le dernier de la bande eut atteint la porte, se leva sur ses pattes de derrière et regarda attentivement ses compagnons qui aussitôt se dressèrent comme lui sur leurs pattes, formant une file grave et mélancolique. Ils offraient encore cette circonstance remarquable, que chacun d'eux portait une sorte de petit vêtement de couleurs voyantes parsemé de paillettes ternies; l'un d'eux avait sur la tête une toque attachée soigneusement sous le menton, qui lui était tombée sur le nez et lui cachait complètement un oeil; joignez à cela que les vêtements bariolés étaient trempés et tachés par la pluie, comme ceux qui les portaient étaient éclaboussés et sales, et vous pourrez vous faire une idée de la tournure bizarre des nouveaux hôtes de l'auberge des Jolly-Sandboys.

Ni Short cependant, ni le maître de la maison, ni Thomas Codlin ne parurent éprouver la moindre surprise; ils se bornèrent à dire que c'étaient les chiens de Jerry, et que Jerry ne pouvait être loin. Tandis que les chiens gardaient patiemment leur posture, les yeux clignotants la gueule ouverte, et le regard fixé sur la chaudière bouillante, Jerry parut en personne, et alors tous les chiens se laissèrent à la fois retomber sur leurs pattes et se mirent à marcher dans la chambre comme des chiens naturels. Cette posture, il faut l'avouer, ne rehaussa pas beaucoup leur tournure, car la queue véritable de ces quadrupèdes et la queue artificielle de leurs habits, fort agréables d'ailleurs chacune dans leur genre, s'accordaient médiocrement.

Jerry, le directeur des chiens dansants, était un homme de haute taille, avec des favoris noirs et un costume de velours. Il paraissait bien connu de l'aubergiste et de ses hôtes, et il les aborda avec une grande cordialité. Il se débarrassa d'un orgue de Barbarie qu'il posa sur un siège, et, gardant à la main une petite cravache destinée à imposer respect à sa troupe de comédiens, il s'approcha du feu pour se sécher et se mêla à la conversation.

«Est-ce que vos acteurs ont l'habitude de voyager tout costumés? demanda Short en montrant les habits des chiens. Vous n'en seriez pas quitte à bon marché.

— Non, répondit Jerry; ce n'est pas notre habitude. Mais aujourd'hui nous avons joué un peu en route; et comme nous nous rendons aux courses avec une garde-robe toute neuve en réserve, je n'ai pas cru nécessaire de m'arrêter pour les déshabiller. À bas, Pedro!»

Cette injonction s'adressait au chien coiffé d'une toque. Celui- ci, en sa qualité de recrue nouvellement admise dans la troupe et peu au courant de ses devoirs, attachait avec anxiété sur son maître celui de ses yeux qui n'était pas couvert, et sans cesse il se dressait sur ses pattes de derrière, quand cela n'était nullement nécessaire, pour retomber presque aussitôt en avant.

«J'ai là un petit animal, dit Jerry en plongeant la main dans la vaste profondeur de sa poche et y cherchant dans un coin comme s'il voulait en retirer une orange ou une pomme, un petit animal qui, je crois, ne vous est pas inconnu, mon cher Short.

— Ah! s'écria Short, voyons ça!

— Le voici, dit Jerry tirant de sa poche un petit basset, c'était jadis, je crois, le Toby de votre Polichinelle; n'est-il pas vrai?»

Dans certaines versions du grand drame de Polichinelle, il y a, par une innovation moderne, un petit chien qu'on suppose appartenir à ce personnage, et dont le nom est toujours Toby. Ce Toby a été dérobé dans sa jeunesse à un autre gentleman et vendu en fraude à notre héros, trop candide pour soupçonner chez autrui une supercherie dont il se sent incapable lui-même. Mais Toby, conservant un attachement inébranlable à son ancien maître et repoussant les avances de tout nouveau patron, non seulement refuse de fumer une pipe sur l'ordre que lui en donne Polichinelle, mais, pour mieux prouver sa fidélité, il saisit Polichinelle par le nez qu'il étreint avec violence, tandis que les spectateurs admirent cette marque d'affection canine. Le petit basset en question avait eu à remplir ce rôle, et si l'on avait pu en douter, sa conduite en eût bientôt fourni la preuve: car, à la vue de Short, il témoigna de la manière la plus énergique qu'il le reconnaissait; et, de plus, apercevant la boîte plate, il aboya si furieusement contre le nez de carton qu'il ne doutait pas qu'on y eût renfermé, que son maître fut obligé de le ressaisir et de le replonger dans sa poche, au grand soulagement de la compagnie tout entière.

L'aubergiste cependant s'occupait de mettre la nappe. M. Codlin l'aida obligeamment en posant sa fourchette et son couteau à la meilleure place, où il s'installa aussitôt. Quand tout fut prêt, le maître de la maison leva le couvercle pour la dernière fois, et il s'échappa de la chaudière un si bon présage pour le souper, que, si l'aubergiste s'était avisé de recouvrir la marmite ou de différer le repas, on eût été capable de l'immoler lui-même auprès de son foyer, au pied de ses lares domestiques.

Mais il ne fit rien de semblable. Avec l'aide d'une grosse servante il versa dans une vaste terrine le contenu de la chaudière; opération que les chiens suivaient avec la plus profonde attention, sans se préoccuper des éclaboussures brûlantes qui leur tombaient sur le nez. Enfin le plat fut posé sur la table, où l'on mit aussi de distance en distance les pots d'ale. Nell dit la prière, et le souper commença.

En ce moment intéressant les pauvres chiens s'étaient dressés sur leurs pattes de derrière, d'une manière vraiment surprenante. Nell, ayant pitié d'eux, allait prendre sur son assiette quelques morceaux de viande pour les leur donner, avant d'y avoir touché elle-même, quoiqu'elle eût bien faim, quand Jerry s'y opposa.

«Non pas, ma chère; ils ne doivent rien recevoir d'une autre main que la mienne, s'il vous plaît. Ce chien, ajouta-t-il en montrant le vieux conducteur de la troupe et parlant d'un ton menaçant, ce chien m'a perdu un sou aujourd'hui. Il ira se coucher sans souper.»

Le malheureux animal se laissa tomber sur ses pattes de devant, remua sa queue, et par son regard implora la compassion du maître.

«Une autre fois, monsieur, vous serez plus soigneux, dit Jerry allant froidement vers la chaise où il avait placé son orgue, et remontant le mécanisme: venez ici. Maintenant, monsieur, jouez, s'il vous plaît, pendant que nous souperons, et bougez de là, si vous l'osez!»

Le chien se mit immédiatement en devoir de faire grincer la musique la plus lugubre. Son maître vint reprendre sa place, après avoir eu soin de lui montrer le bout de la houssine, et il appela ses autres acteurs qui, dociles à sa voix, s'alignèrent comme des soldats.

«À vous, messieurs, dit Jerry les regardant fixement. Le chien que je nommerai mangera. Les chiens que je n'aurai pas nommés devront se tenir tranquilles. Carlo!»

L'heureux animal dont le nom venait d'être prononcé happa le morceau jeté devant lui, mais aucun des autres ne bougea. Leur maître leur donna ainsi à manger à sa manière. Pendant ce temps, le chien mis en pénitence tournait la manivelle de l'orgue, tantôt vite, tantôt lentement, mais sans s'arrêter un seul instant. Lorsque le bruit des couteaux et des fourchettes redoublait, ou bien qu'un des camarades attrapait un bon morceau de gras, le pauvre chien accompagnait sa musique d'un hurlement plaintif; mais il se taisait aussitôt en rencontrant le regard de son maître et se remettait avec plus d'ardeur que jamais à jouer l'air du sire de Framboisy.

CHAPITRE XIX.

Le souper n'était pas achevé, lorsqu'arrivèrent aux Jolly-Sandboys deux nouveaux voyageurs amenés en ce lieu par le même motif que les autres: durant plusieurs heures, ils avaient été battus par la pluie, et ils étaient tout ruisselants d'eau. L'un d'eux était propriétaire d'un géant et d'une petite femme sans bras ni jambes, qui étaient partis en avant dans une lourde charrette; l'autre était un gentleman silencieux qui gagnait son pain en faisant des tours de cartes, et qui s'était exercé à se défigurer en s'introduisant dans les yeux de petites losanges de plomb qu'il faisait descendre dans sa bouche, l'un des agréments de la profession qui lui servait de gagne-pain. Le premier de ces nouveaux venus se nommait Vuffin; le second, sans doute, par une plaisante satire contre sa laideur, avait nom le beau William[8]. L'aubergiste se donna beaucoup de mouvement pour leur fournir tout ce dont ils pouvaient avoir besoin, et bientôt, en effet, les deux voyageurs furent parfaitement à l'aise.

«Comment va le géant? demanda Short, lorsqu'ils furent tous assis autour du feu en fumant.

— Un peu faible des jambes, répondit M. Vuffin; je commence à craindre qu'il ne devienne cagneux.

— Ce serait bien désagréable, dit Short.

— Je crois bien, répéta M. Vuffin, l'oeil fixé sur le feu. Si un géant vient à manquer par les jambes, le public n'en fait pas plus de cas que d'un trognon de chou.

— Que deviennent les géants hors de service? demanda Short, se tournant vers lui après un moment de réflexion.

— On les repasse aux caravanes[9] pour servir les nains.

— Eh! mais, ils doivent être d'un gros entretien quand ils ne sont plus bons à être montrés.

— Ça vaux mieux que de les laisser manger le pain de la paroisse ou courir les rues pour mendier; et puis, qu'on s'habitue à rencontrer partout des géants, et personne ne payera plus pour en voir. Tenez, par exemple, les jambes de bois: s'il n'y avait qu'un homme qui eût une jambe de bois, quel trésor ce serait!

— C'est vrai! c'est bien vrai! s'écrièrent à la fois Short et l'aubergiste.

— Au lieu de cela, poursuivit M. Vuffin, vous n'avez qu'à annoncer une pièce de Shakespeare jouée uniquement par des jambes de bois, je parie que vous ne faites pas quinze sous.

— Ah! certainement non,» dit Short. Et l'aubergiste fut du même avis.

M. Vuffin reprit, en agitant sa pipe de l'air d'un homme qui argumente:

«Ceci prouve qu'il est d'une bonne politique de laisser dans les caravanes les géants usés: ils y sont logés et nourris pour rien le reste de leur vie, et ils se trouvent fort heureux d'y être gardés. Il y avait un géant, un brun, qui laissa la caravane il y a un an et se mit à promener dans Londres des affiches de voitures, se louant à vil prix comme les balayeurs du coin des rues. Il est mort. Je ne fais d'insinuation contre qui que ce soit, ajouta solennellement M. Vuffin, mais il ruinait le commerce… et il est mort.»

L'aubergiste poussa un soupir en regardant le maître des chiens, qui secoua la tête en disant d'un air bourru qu'il se le rappelait bien.

«Je le sais, Jerry, dit M. Vuffin avec un ton pénétré, je sais que vous vous le rappelez, et l'opinion générale a été que le géant avait bien mérité son sort. Tenez! je me rappelle le temps où le vieux Maunders avait quelque chose comme vingt-trois caravanes; je me rappelle le temps où le vieux Maunders avait dans son cottage de Spa-Fields, pendant l'hiver et quand la saison des exhibitions était passée, huit nains mâles et femelles assis à table tous les jours et servis par huit vieux géants en habits verts, jupons à carreaux rouges, bas de coton bleus et souliers à recouvrement. Il y avait un nain plus âgé que les autres et très-méchant; quand son géant n'allait pas assez vite à son gré, il lui enfonçait des épingles dans les mollets, ne pouvant pas atteindre plus haut. C'est un fait certain, le vieux Maunders me l'a conté lui-même.

— Et les nains, que deviennent-ils lorsqu'ils sont vieux? demanda l'aubergiste.

— Plus un nain est vieux, plus il a de prix. Un nain aux cheveux gris et bien ridé ne peut plus être soupçonné de n'être qu'un enfant. Mais un géant faible sur ses jambes et qui ne se tient plus droit, gardez-le dans la caravane, mais ne le montrez plus, à aucun prix!»

Tandis que M. Vuffin et ses deux amis fumaient leur pipe et trompaient le temps par cette conversation, le personnage silencieux assis à l'un des coins de la cheminée avalait ou semblait avaler une douzaine de petits sous, pour s'entretenir la main; il tenait en équilibre une plume sur son nez, et se livrait à divers autres traits de dextérité sans accorder la moindre attention à la compagnie qui, de son côté, ne s'occupait pas davantage de lui. À la fin, Nelly, fatiguée, décida son grand-père à se retirer. Ils sortirent, laissant la compagnie assise autour du feu et les chiens endormis à quelque distance.

Après avoir souhaité le bonsoir au vieillard, Nelly venait de passer dans son misérable galetas; mais à peine en avait-elle fermé la porte, qu'elle y entendit frapper à petits coups. Elle ouvrit et fut quelque peu surprise à la vue de M. Thomas Codlin qu'elle avait laissé en bas profondément endormi, au moins en apparence.

— Qu'y a-t-il? demanda l'enfant.

— Rien, ma chère, répondit le visiteur. Je suis votre ami. Peut- être n'y aviez-vous pas songé; mais c'est moi qui suis votre ami, et non pas lui.

— Qui, lui?

— Short, ma chère. Je vous le dis, bien qu'il ait des façons câlines qui pourraient vous faire illusion; c'est moi qui suis l'homme franc et loyal de l'association. J'ai le coeur sur la main. On ne le dirait pas, mais cela n'empêche pas que c'est la vérité.»

Nelly commençait à. se sentir effrayée, en pensant que l'ale avait produit trop d'effet sur M. Codlin, et que les louanges qu'il s'accordait devaient être une conséquence de ses libations.

«Short, reprit le misanthrope, est sans doute très-bien et paraît affectueux, mais il exagère la chose; moi, c'est bien différent.»

Certes, si M. Codlin avait un défaut, en fait de tendresse de coeur, c'était plutôt d'en manquer que d'en avoir à revendre, à en juger par ses manières. Mais Nelly était trop préoccupée pour dire ce qu'elle pensait à cet égard.

«Suivez mes conseils, reprit Codlin; ne me demandez pas le pourquoi, mais croyez-moi: tant que vous voyagerez avec nous, tenez-vous le plus près possible de moi. Ne proposez point de nous quitter (pour quelque raison que ce soit), mais attachez-vous toujours à moi, et dites que je suis votre ami. Voulez-vous, ma chère, vous bien mettre cela dans l'esprit, et me promettre de dire toujours que c'était moi qui étais votre ami?

— Le dire à qui et quand? demanda naïvement l'enfant.

— Oh! à personne en particulier, répondit Codlin, un peu déconcerté par cette question. Je désire seulement que, dans l'occasion, vous puissiez dire que je suis votre ami, et me rendre ce témoignage. Vous ne sauriez vous imaginer quel intérêt je vous porte. Pourquoi ne me conteriez-vous pas votre petite histoire, ce qui vous est arrivé à vous et au pauvre vieillard? Je suis le meilleur conseiller que vous puissiez prendre, et vous m'inspirez tant d'intérêt!… certainement bien plus qu'à Short. Il me semble qu'on monte l'escalier. Il n'est pas nécessaire que vous parliez à Short du petit entretien que nous avons eu ensemble. Bonsoir. Rappelez-vous votre véritable ami. C'est Codlin qui est votre ami, ce n'est pas Short. Short est bon enfant dans ce qu'il est; mais votre véritable ami, c'est Codlin, et non pas Short.»

Appuyant cette protestation d'un grand nombre de regards affables et encourageants, et de gestes pleins d'ardeur amicale, Thomas Codlin se retira sur la pointe du pied, laissant l'enfant dans une profonde surprise. Nelly réfléchissait encore à cet étrange incident, quand les dalles de l'escalier vermoulu crièrent sous les pieds des autres voyageurs qui gagnaient leurs chambres. Lorsqu'ils furent tous passés et que le bruit qu'ils avaient fait se fut amorti, l'un d'eux revint sur ses pas, et, après quelque hésitation, après avoir tâtonné contre le mur comme s'il ignorait à quelle porte il devait frapper, il heurta à celle de Nelly.

«Qui est là? dit l'enfant sans ouvrir.

— Moi, Short, répondit celui-ci en se penchant vers le trou de la serrure. Je voulais seulement vous prévenir, ma chère, que nous devons partir demain matin de très-bonne heure, parce que si nous ne prévenons les chiens et le faiseur de tours, les villages où nous passerons ne nous rapporteront pas un sou. Croyez-vous être debout assez tôt pour vous mettre en route avec nous? Si vous voulez, je vous avertirai.»

L'enfant lui promit d'être prête, et lui ayant rendu son bonsoir, elle l'entendit s'éloigner. L'intérêt de ces deux hommes lui causait un certain déplaisir, surtout quand elle se rappelait leurs chuchotements dans la cuisine et le trouble qu'ils avaient éprouvé en la voyant s'éveiller; elle n'était donc pas sans songer avec méfiance qu'elle aurait pu rencontrer de meilleurs compagnons. Cependant, la fatigue finit par dominer la crainte, et elle ne tarda pas à s'endormir.

Dès le lendemain, au point du jour, Short remplit sa promesse; il frappa doucement à la porte de Kelly, qu'il pria instamment de se lever tout de suite, attendu que le propriétaire des chiens ronflait encore, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour prendre une bonne avance à la fois sur lui et sur le sorcier, qui parlait tout haut en dormant, et qui, d'après ce qu'on avait pu lui entendre dire, semblait, dans ses rêves, tenir un âne en équilibre sur son nez. Nelly sortit immédiatement de son lit et éveilla son grand-père avec tant de diligence, qu'ils furent tous deux aussitôt prêts que Short lui-même, qui en témoigna toute sa satisfaction.

Après un déjeuner sans cérémonie, expédié à la hâte, et dont les principaux éléments furent du lard, du pain et de la bière, ils prirent congé de l'aubergiste et franchirent la porte des Jolly- Sandboys. La matinée était belle et chaude, le sol frais pour les pieds après la pluie de la veille, les haies plus gaies et plus vertes, l'air pur; tout, en un mot, respirait la fraîcheur et la santé. Sous cette douce influence, les voyageurs marchaient d'un bon pas.

Ils n'étaient pas bien loin encore, lorsque l'enfant fut frappée de nouveau du changement de manières de M. Thomas Codlin, qui, au lieu de se traîner tout seul en grommelant, ainsi qu'il l'avait fait jusqu'alors, se tenait tout près d'elle, et, lorsqu'il saisissait l'occasion de la regarder à l'insu de son associé, l'avertissait, par certains signes à la dérobée, par certains mouvements de tête, de se défier de Short et de ne mettre sa confiance qu'en Codlin. Il ne se bornait pas aux regards et aux gestes; car, lorsque Nelly et son grand-père marchaient auprès dudit Short, et que le petit homme parlait avec sa chaleur habituelle d'une quantité de sujets indifférents, Thomas Codlin témoignait sa jalousie et son déplaisir en suivant de près Nelly, à qui il administrait de temps en temps sur les chevilles, en manière d'avertissement, des coups fort peu agréables avec les pieds de son théâtre.

Toutes ces façons d'agir rendirent naturellement l'enfant plus prudente encore et plus réservée Bientôt elle remarqua que, toutes les fois qu'on s'arrêtait devant une taverne de village ou tout autre lieu pour y donner le spectacle, M. Codlin, tout en s'occupant de ses fonctions, tenait son regard soigneusement attaché sur elle et sur le vieillard; ou bien, avec des démonstrations d'amitié et de respect, invitait ce dernier à s'appuyer sur son bras, et le surveillait ainsi de près jusqu'à ce que la représentation fût terminée et qu'on fût reparti. Short lui-même semblait changé à cet égard. Lui aussi, il avait l'air de mêler à son caractère ouvert le désir bien arrêté d'établir sur eux un système de surveillance. Toutes ces circonstances redoublèrent les soupçons de l'enfant et lui inspirèrent encore plus de défiance et d'anxiété.

Cependant ils approchaient de la ville où les courses devaient commencer le lendemain: ils n'en pouvaient douter; car en passant à travers des troupes nombreuses de bohémiens et de vagabonds qui suivaient la même route dans la direction de la ville et sortaient de tous les chemins de traverse, de toutes les ruelles de la campagne, ils tombèrent au milieu d'une foule de gens, les uns voyageant dans des charrettes couvertes, les autres à cheval, ceux-ci sur des ânes, ceux-là chargés de lourds fardeaux, et tous tendant vers le même but. Les cabarets situés sur le bord de la route avaient cessé d'être vides et silencieux comme ceux qui se trouvaient plus éloignés; maintenant il s'en échappait des cris tumultueux et des nuages de fumée; à travers les fenêtres noires, on voyait des groupes de grosses faces rubicondes regarder sur la route. Sur chaque emplacement de terrain inculte ou communal, quelque jeu de hasard étalait son industrie bruyante et invitait les passants désoeuvrés à s'arrêter pour tenter la chance; la foule devenait de plus en plus compacte; le pain d'épice doré exposait ses splendeurs à la poussière dans des baraques en toile; et parfois une voiture à quatre chevaux, lancée au galop, passait rapidement en soulevant un nuage qui couvrait tout et laissait les gens ahuris et aveuglés par derrière.

Il était tard quand nos voyageurs arrivèrent à la ville même; les derniers milles qu'ils avaient eus à faire avaient été longs et pénibles. Dans cette ville, tout était tumulte et confusion; les rues étaient pleines de monde: on y pouvait distinguer bien des étrangers, aux regards curieux qu'ils jetaient autour d'eux, les cloches des églises faisaient retentir leur bruyant carillon; les pavillons flottaient aux fenêtres et au sommet des toits. Dans les grandes cours d'auberge, les garçons couraient de tous côtés, se heurtant l'un l'autre; les chevaux frappaient du pied sur les dalles raboteuses; on entendait résonner les roues des voitures qu'on remisait; et les fumets désagréables de nombreuses tables couvertes de dîneurs, apportaient à l'odorat leur lourde et tiède émanation. Dans de plus humbles auberges, les violons criards grinçaient, hors du ton et de la mesure, pour soutenir le pas vacillant des danseurs; des hommes ivres, oubliant le refrain de leurs chansons, unissaient leurs voix dans un hurlement frénétique qui couvrait jusqu'au son des cloches, véritables sauvages qui ne demandaient qu'à boire; devant les portes, stationnaient des groupes de flâneurs, pour voir danser quelque traîneuse et joindre le vacarme de leurs clameurs au flageolet aigu et au tambour assourdissant.

À travers cette scène de vertige, l'enfant, effrayée et dégoûtée de tout ce qu'elle voyait, entraînait son grand-père charmé; elle serrait de près son guide; elle tremblait d'être séparée du vieillard par la foule et d'avoir à retrouver son chemin toute seule. Grâce à leurs efforts pour se dégager du bruit et du mouvement, ils finirent par traverser les rues et arriver au champ de courses, lande ouverte, située sur une hauteur, à un bon mille des dernières limites de la ville.

Bien qu'il s'y trouvât quantité de gens encore, et pas des plus cossus ni des plus élégants, occupés à dresser des tentes en toute hâte, à enfoncer des pieux en terre, à courir de çà et de là, les pieds pleins de poussière, en poussant d'affreux jurons bien qu'il y eût là des enfants fatigués qu'on avait couchés sur des tas de paille entre les roues des charrettes, et qui pleuraient pour s'endormir; sans compter de pauvres chevaux maigres et des ânes en liberté, paissant parmi les hommes et les femmes, parmi les pots et les chaudrons, parmi les feux à demi allumés et les bouts de chandelles qui brillaient et coulaient çà et là; malgré tout cela, Nelly avait plaisir à sentir qu'elle n'était plus dans la ville, et respirait plus à l'aise. Après un souper chétif, dont les frais mirent si bas ses ressources, qu'il lui resta à peine quelques sous pour le déjeuner du lendemain, elle alla avec son grand-père chercher un peu de repos au coin d'une tente, où ils s'endormirent, malgré les bruyants préparatifs qu'on fit autour d'eux durant toute la nuit.

Et maintenant, le temps approchait où ils allaient être forcés de mendier leur pain. Dès le lever du soleil, Nelly sortit de la tente et se rendit dans les champs voisins, où elle cueillit des roses sauvages et d'autres petites fleurs, se proposant d'en faire des bouquets qu'elle offrirait aux dames en voiture, quand le beau monde arriverait. Sa pensée n'était pas non plus inactive pendant que sa main travaillait ainsi. Lorsqu'elle fut de retour et se fut assise près du vieillard dans le coin de la tente, à arranger ses fleurs en bouquet, elle profita de ce que les deux hommes dormaient encore à l'extrémité opposée, tira son grand-père par la manche, le regarda doucement, et lui dit à voix basse:

«Grand-papa, ne tournez pas les yeux vers les gens dont je vais vous parler, et n'ayez l'air de vous occuper que de ce que je fais en ce moment. Que me disiez-vous avant notre départ de la vieille maison? Que si l'on savait ce que nous allions faire, on dirait que vous étiez fou, et que l'on nous séparerait?»

Le vieillard se tourna vers elle avec une expression de terreur hagarde; mais elle le contint par un regard, et le priant de tenir les fleurs pendant qu'elle les attacherait, elle ajouta en approchant ses lèvres de l'oreille de son grand-père:

«C'était là ce que vous me disiez, je le sais. Vous n'avez pas besoin de parler. Je m'en souviens bien, et je ne pouvais pas l'oublier. Mon grand-papa, ces hommes soupçonnent que nous avons secrètement quitté notre famille, ils projettent de nous livrer secrètement à quelque magistrat, pour nous faire renvoyer d'où nous venons. Si votre main tremble ainsi, nous ne pourrons jamais leur échapper; mais si vous voulez seulement vous tenir tranquille, nous y réussirons aisément.

— Comment cela? murmura le vieillard. Chère Nell, comment cela? Ils m'enfermeront dans un cachot de pierre, noir et froid; ils m'enchaîneront à la muraille, ô ma Nell! ils me fouetteront jusqu'au sang, et ne me laisseront plus jamais te voir!

— Voilà que vous tremblez encore! dit l'enfant. Tenez-vous auprès de moi toute la journée. Ne faites pas attention à eux; ne les regardez pas, ne regardez que moi. Je trouverai un moment favorable pour nous échapper. Quand je le ferai, imitez-moi; ne dites pas un mot, ne vous arrêtez pas un instant… Chut!… c'est assez!

— Ho! hé! qu'est-ce que vous faites donc, ma chère?» dit M Codlin soulevant sa tête et bâillant.

Puis, remarquant que son associé était encore endormi, il ajouta vivement et à voix basse:

«C'est Codlin qui est votre ami, et non pas Short, souvenez-vous- en.

— Je fais quelques bouquets, répondit l'enfant; j'essayerai de les vendre pendant les trois jours de courses. En voulez-vous un? Bien entendu que c'est un petit cadeau que je vous offre.»

M. Codlin se disposait à se lever pour recevoir le bouquet, mais Nelly s'élança vers lui et le lui mit dans la main. Il le plaça à sa boutonnière avec un air de satisfaction remarquable pour un misanthrope, et, lançant un coup d'oeil de défi et de triomphe à Short qui ne s'en doutait guère, il dit en s'étendant de nouveau:

«C'est Tom Codlin qui est votre ami, goddam!»

Dès que la matinée fut un peu avancée, les tentes prirent un aspect plus gai et plus brillant; de longues files d'équipages roulèrent doucement sur le gazon. Des hommes qui avaient passé toute la nuit en blouse, avec des guêtres de cuir, se montrèrent en vestes de soie avec des chapeaux à plumes, dans leur rôle de jongleurs ou de saltimbanques; ou en livrée superbe, comme les domestiques doucereux attachés aux maisons de jeu; ou enfin, avec d'honnêtes costumes de bons fermiers, pour amorcer le public et l'entraîner aux jeux illicites. De jeunes bohémiennes aux yeux noirs, coiffées de mouchoirs aux couleurs écarlate, se répandaient partout pour dire la bonne aventure, et de pauvres femmes maigres et pâles erraient sur les pas des ventriloques et des sorciers leurs compères, comptant d'un regard avide les pièces de dix sous avant même qu'elles fussent gagnées. Il y avait entre les ânes, les chariots et les chevaux, autant d'enfants entassés que l'étroit espace pouvait en contenir, et ils étaient tous sales et pauvres; quant à ceux qu'on n'avait pu y laisser, ils couraient à droite et à gauche dans les endroits où il y avait le plus de monde, se faufilaient entre les jambes des promeneurs, entre les roues des voitures, et jusque sous les pieds des chevaux, sans qu'il leur arrivât le moindre accident. Les chiens dansants, les faiseurs de tours montés sur des échelles, la naine et le géant, et toutes les autres merveilles flanquées d'orgues et d'orchestres sans nombre, sortaient des trous et des recoins où ils avaient passé la nuit, et florissaient en plein soleil.

Au milieu de ce brouhaha, Short prit énergiquement son parti. Il sonna de sa trompette de cuivre, et fit retentir bruyamment l'appel de Polichinelle. Derrière lui venait Thomas Codlin portant le théâtre comme de coutume, les yeux fixés sur Nelly et son grand-père, qui marchaient à l'arrière-garde.

L'enfant tenait à la main son panier plein de fleurs, et temps en temps elle s'arrêtait, d'un air timide et modeste, pour offrir ses bouquets aux personnes qui se trouvaient dans les belles voitures. Mais, hélas! il y avait là bien des mendiants plus hardis qu'elle, des bohémiennes qui prédisaient des maris, et une foule d'autres vagabonds experts dans cette industrie; et, bien que plusieurs dames eussent souri gracieusement en refusant les bouquets par un mouvement de tête, bien que d'autres eussent dit aux messieurs assis devant elles: «Voyez quelle jolie figure!» elles laissaient passer la jolie figure, et ne s'inquiétaient pas de savoir si Nelly se mourait de faim et de fatigue.

Il n'y eut qu'une dame qui sembla comprendre Nelly. Elle était assise seule dans un riche équipage, tandis que deux jeunes gens en brillant costume, qui venaient de descendre de la voiture, parlaient et riaient très-haut à peu de distance, et ne songeaient certes pas à l'enfant. Près de là se trouvaient bien d'autres belles dames; mais elles tournaient le dos à Nelly, ou portaient ailleurs leurs regards, assez probablement sur les deux jeunes élégants, et nulle ne faisait attention à la jeune fille. Mais la dame dont nous avons parlé repoussa une bohémienne qui offrait de lui dire sa bonne aventure, en répondant qu'on la lui avait dite déjà, et qu'elle en avait pour plusieurs années; puis appelant Nelly et lui prenant un bouquet, elle lui mit quelque argent dans sa main qui tremblait, et lui recommanda de retourner chez elle et d'y rester, dans l'intérêt de son salut et de son honneur.

Plus d'une fois, Codlin, Short et leurs compagnons passèrent entre les longues, longues files de la multitude, voyant tout, excepté la seule chose qu'il y eût à voir, la course des chevaux Lorsque la cloche sonna pour donner le signal d'évacuer le champ de courses, ils revinrent se reposer parmi les charrettes et les ânes, attendant que la grande chaleur fût passée, pour se montrer de nouveau. Polichinelle avait, à maintes reprises, déployé tout l'éclat de sa belle humeur; mais durant chacune des représentations, l'oeil de Thomas Codlin était resté fixé sur Nelly et le vieillard, et tenter de fuir sans être aperçus, eût été chose impraticable.

Enfin, au moment où le jour tombait, M. Codlin dressa le théâtre dans un bon endroit, et les spectateurs furent bientôt sous le charme. L'enfant, assise à coté du vieillard, trouvait en elle- même bien étrange que les chevaux, ces honnêtes créatures, semblassent faire autant de vagabonds de tous les gens qu'ils attiraient, lorsqu'un rire éclatant, produit sans doute par quelque saillie improvisée de M. Short, quelque allusion ingénieuse à la fête du jour, tira Nelly de ses réflexions, et lui fit jeter un regard autour d'elle.

S'il y avait possibilité de fuir sans être vus, c'était bien le moment. Short était en train de manier vigoureusement le bâton pour faire le moulinet et d'en cogner les figures de bois, dans la chaleur du combat, contre les parois du théâtre; les spectateurs suivaient en riant ces évolutions, et M. Codlin lui-même se laissait aller à un sourire aussi laid que lui, tandis que son regard scrutateur épiait le mouvement des mains qui se plongeaient dans les poches des gilets et y cherchaient discrètement les pièces de dix sous. S'il y avait possibilité de fuir sans être vus, c'était bien le moment. Nelly et son grand-père saisirent l'occasion et s'enfuirent.

Ils se faufilèrent à travers les baraques, les voitures et la multitude, sans s'arrêter un instant pour retourner la tête. La cloche tintait, et le champ de courses était libre lorsqu'ils atteignirent la corde; ils la franchirent sans prendre garde aux cris et aux réclamations qui s'élevaient de toutes parts contre la liberté qu'ils prenaient de violer la sainteté de cette barrière, et, gagnant d'un pas rapide le sommet de la colline, ils se trouvèrent en rase campagne.

CHAPITRE XX.

Chaque jour, en revenant au logis, après avoir fait quelque nouvel effort pour trouver du travail, Kit levait ses yeux vers la fenêtre de la petite chambre où si souvent il avait salué Nelly, et il espérait y apercevoir quelque indice de sa présence. Ce voeu ardent, fortifié de l'assurance que lui avait donnée Quilp, lui persuadait que Nelly viendrait enfin réclamer l'asile qu'il lui avait offert: son espérance, éteinte chaque soir, renaissait chaque matin.

«Mère, disait-il avec un soupir en posant son chapeau d'un air découragé, je pense qu'ils arriveront certainement demain. Voilà bien une semaine qu'ils sont partis… Sûrement ils ne pourront rester loin de nous plus d'une semaine; ne le pensez-vous pas?»

La mère secoua la tête et lui rappela combien déjà il avait éprouvé de mécomptes à cet égard.

«Pour cela, dit Kit, vous avez bien raison, comme toujours, ma mère. Cependant, il me semble qu'une semaine employée à errer partout, c'est bien assez long. Est-ce que vous ne le croyez pas?

— C'est assez long, Kit, plus long même qu'il ne le faudrait.
Pourtant ils ne sont pas revenus.»

Kit éprouva presque de l'humeur de cette contradiction; il ne pouvait pourtant pas se dissimuler que cette réflexion était parfaitement juste et qu'il l'avait faite déjà lui-même. Mais ce mouvement de contrariété n'eut que la durée d'un moment; et avant que le jeune homme eût fait le tour de la chambre, son regard fâché redevint doux et bon comme à l'ordinaire.

«Alors, demanda-t-il, ma mère, que peut-il leur être arrivé?
Croyez-vous qu'ils se soient embarqués, par hasard?

— Pas pour se faire mousses, toujours, répondit la mère avec un sourire. Cependant je ne puis m'empêcher d'imaginer qu'ils sont partis à l'étranger.

— Mère, s'écria Kit d'un ton lamentable, ne me dites pas cela, je vous en prie.

— Je crains pourtant qu'ils ne l'aient fait, voilà la vérité. Tous les voisins le disent comme moi; il y en a même qui affirment qu'on les a vus à bord d'un bâtiment et qui vont jusqu'à dire vers quel lieu ils se dirigent. Quant à moi, c'est plus que je n'en pourrais dire: le nom même qu'ils donnent à ce pays est trop difficile à prononcer pour moi.

— Je ne crois pas cela. Je n'en crois pas un mot!… Un tas de chipies, de commères! Qu'est-ce qu'elles en peuvent savoir?…

— Elles se trompent peut-être; je ne puis pas dire non, quoiqu'il me semble qu'elles peuvent aussi n'avoir pas tout à fait tort; car le bruit court que le vieillard a emporté une somme dont personne n'avait connaissance, pas même ce vilain petit homme dont vous m'avez parlé. Comment donc s'appelle-t-il?… Quilp… On dit que miss Nell et son grand-père sont allés demeurer loin pour qu'on ne leur enlevât point cet argent et qu'on les laissât tranquilles. Tout cela n'est pas si invraisemblable, qu'en dites-vous?»

Kit se gratta tristement la tête, obligé malgré lui de reconnaître qu'il y avait bien là quelque apparence de vérité. Il grimpa ensuite jusqu'au vieux clou auquel était accrochée la cage, la prit, la nettoya et donna à manger à l'oiseau. Sa pensée le ramena en ce moment au souvenir du petit vieillard qui lui avait donné un schelling; il se rappela tout à coup que c'était le jour même, l'heure même à laquelle le gentleman avait dit qu'il se trouverait de nouveau devant la maison du notaire. Cette idée ne lui fut pas plutôt venue, qu'il se hâta de remettre la cage à son clou, et qu'expliquant rapidement à sa mère la raison de son départ précipité, il courut de toute la vitesse de ses jambes à son rendez-vous.

C'était à une distance considérable de chez lui: il n'y arriva que deux minutes après l'heure fixée; mais, par un bonheur inespéré, le vieux petit monsieur ne s'y trouvait pas encore; du moins, aucune chaise attelée d'un poney n'était visible à l'oeil nu et il n'y avait pas à présumer que la voiture fût partie sitôt. Heureux de penser qu'il n'était pas arrivé trop tard, Kit s'appuya pour reprendre haleine contre un lampadaire et attendit l'arrivée du poney et de sa société.

Justement, au bout de peu de temps, le poney apparut tournant le coin de la rue, avec l'air aussi entêté que peut l'avoir un poney, posant ses pieds avec précaution comme s'il cherchait les places les plus propres afin d'éviter la poussière, et qu'il ne voulût pas se presser d'une manière inconvenante. Derrière le poney, était assis le vieux petit gentleman, auprès duquel se trouvait la vieille petite dame, portant un aussi gros bouquet que la fois précédente.

Le vieux monsieur, la vieille dame, le poney et la chaise descendirent la rue avec un ensemble parfait jusqu'au moment où ils arrivèrent à une demi-douzaine de portes avant la maison du notaire. Là, le poney, trompé par une plaque de cuivre qui se trouvait au-dessous du marteau d'un tailleur, fit halte, et soutint par son silence obstiné que c'était bien là la maison où l'on devait aller.

«Voyons, monsieur, dit le vieux gentleman, voulez-vous avoir la bonté de continuer? Ce n'est pas ici!»

Le poney regarda très-attentivement le tampon d'un conduit des eaux pour les pompes à incendie qui se trouvait à ses pieds, et il eut l'air d'être absorbé tout entier dans cette contemplation.

«Ah! mon Dieu! le méchant Whisker! cria la vieille dame. Après avoir été d'abord si gentil et avoir été si loin et d'un si bon pas! Je suis vraiment honteuse pour lui. Je ne sais ce que nous en pourrons faire, en vérité, je n'en sais rien.»

Le poney s'étant complètement édifié sur la nature et les propriétés du tampon, regarda en l'air ses ennemies naturelles, les mouches, et, comme il arriva qu'il y en eut une précisément qui lui piqua l'oreille en ce moment, il secoua la tête et battit ses flancs avec sa queue; après quoi, il parut avoir repris tout son bien-être et toute sa tranquillité. Cependant le vieux gentleman, ayant épuisé les moyens de persuasion, avait mis pied à terre pour le conduire à la main, quand le poney, soit qu'il vît dans cette détermination de son maître une concession suffisante, soit parce qu'il avait aperçu l'autre plaque de cuivre, soit enfin qu'il éprouvât un accès de dépit, partit comme un trait avec la vieille dame et s'arrêta juste devant la maison, laissant le vieux monsieur le suivre tout essoufflé.

En ce moment, Kit se présenta à la tête du poney et souleva son chapeau en souriant.

«Eh! Dieu me bénisse! s'écria le vieux monsieur, c'est bien le garçon de l'autre jour!… Voyez-vous, ma chère?

— Je vous avais promis d'être ici, monsieur, dit Kit en caressant le cou de Whisker. J'espère que vous avez fait un bon voyage, monsieur. Vous avez là un joli petit poney.

— Ma chère, reprit le vieux monsieur, voilà un garçon comme on n'en voit pas!… Ce doit être un brave garçon, j'en suis sûr.

— Oh! oui, dit la vieille dame, un brave garçon et sans doute aussi un bon fils.»

Kit les remercia de ces expressions bienveillantes en soulevant à plusieurs reprises son chapeau et en rougissant jusqu'aux oreilles.

Le vieux monsieur offrit alors la main à la vieille dame pour l'aider à descendre. Après avoir tous deux regardé Kit avec un sourire aimable, ils entrèrent dans la maison, sans doute en s'entretenant de lui, du moins ne put-il s'empêcher de le penser. M. Witherden vint, en respirant le gros bouquet, se pencher à la fenêtre et regarder Kit; puis ce fut M. Abel qui vint et le regarda; puis ce furent le vieux monsieur et la vieille dame qui vinrent et le regardèrent de nouveau; puis ce fut tout le monde qui vint le regarder à la fois.

Kit, assez embarrassé de sa contenance, feignit de ne pas s'en apercevoir. Aussi se mit-il à redoubler de caresses envers le poney, familiarité qui sembla ne pas trop déplaire à ce caractère indépendant.

Les visages venaient à peine de disparaître de la croisée, quand M. Chukster, dans sa tenue officielle, et avec son chapeau perché sur le côté de la tête et penché comme s'il allait tomber de sa patère, descendit jusqu'au trottoir et annonça au jeune homme qu'on le demandait.

«Entrez, dit-il; pendant ce temps je garderai la chaise.»

Tout en lui donnant cet ordre, M. Chukster fit la remarque qu'il faudrait être bien malin pour savoir si Kit, avec ses airs innocents, était un novice ou un roué, mais son mouvement de tête plein de méfiance indiquait assez qu'il le rangeait plutôt dans la dernière catégorie.

Kit entra tout tremblant dans l'office; car le pauvre garçon n'avait pas l'habitude de se trouver en société de dames et de messieurs inconnus; et, de plus, les boîtes de fer-blanc et les liasses de papiers poudreux avaient à ses yeux quelque chose de si terrible et de si vénérable! M. Witherden était, d'ailleurs, un personnage bruyant qui parlait haut et vite, et puis tous les regards étaient fixés sur le pauvre garçon qui pensait à ses habits râpés.

«Eh bien! mon garçon, dit M. Witherden, vous êtes venu pour achever de gagner votre schelling de l'autre jour, mais non pas pour en gagner un autre, n'est-ce pas?

— Non certes, monsieur, répondit Kit, trouvant le courage de lever les yeux. Je n'en ai seulement pas eu l'idée.

— Votre père est-il vivant? demanda le notaire.

— Il est mort, monsieur.

— Vous avez votre mère?

— Oui, monsieur.

— Remariée, hein?»

Kit répondit, non sans indignation, que sa mère était restée veuve avec trois enfants; et que, si le gentleman la connaissait, il ne ferait pas une pareille question. À cette réplique, M. Witherden replongea son nez dans les fleurs, et, par derrière le bouquet, il insinua à voix basse au vieux monsieur que ce garçon lui avait l'air d'un honnête garçon.

«Voyons, dit M. Garland, après qu'on eut adressé à Kit diverses questions, je ne vais rien vous donner aujourd'hui.

— Merci, monsieur, dit Kit d'un ton sérieux et se sentant soulagé du soupçon que les premières paroles du notaire avaient semblé exprimer.

— Mais, reprit le vieux monsieur, peut-être aurais-je besoin d'autres renseignements sur votre compte. Ainsi, indiquez-moi votre adresse; je vais l'écrire sur mon agenda.»

Kit donna l'adresse que M. Garland écrivit au crayon. À peine était-ce fait qu'une grande rumeur s'éleva dans la rue; la vieille dame ayant couru à la fenêtre, s'écria que Whisker venait de se sauver. Aussitôt Kit s'élança dehors pour le rattraper, et tous les autres s'élancèrent après Kit.

Il paraît que M. Chukster s'était tenu près du poney, les mains dans ses poches, exerçant mal sa surveillance, et même insultant ce caractère ombrageux par des injonctions de ce genre: «Restez immobile! Soyez tranquille! Woa-a-a!» et autres malhonnêtetés qu'un poney qui se respecte ne saurait supporter. En conséquence le poney, sans être retenu par aucune considération de devoir ou d'obéissance, ni par aucune crainte de l'oeil impertinent qu'il voyait ouvert sur lui, avait pris sa course, et faisait en ce moment retentir le pavé de la rue. M. Chukster, la tête nue, une plume en travers sur l'oreille, s'accrochait à l'arrière-train de la chaise et faisait d'inutiles efforts pour la retenir, aux grands éclats de rire de tous les passants. Whisker, cependant, fantasque jusque dans son escapade, ne fut pas plutôt à quelque distance qu'il s'arrêta tout à coup, et, sans qu'il fût besoin d'aide pour le ramener, il revint d'un pas aussi vif à la place qu'il avait quittée. Ce qui fit que M. Chukster revint à la remorque derrière le train de la voiture jusqu'à son bureau, d'une façon peu glorieuse pour lui, et rentra épuisé et déconfit.

Alors la vieille dame s'installa sur son coussin, et M. Abel, qu'on était venu chercher, s'assit sur sa banquette. Le vieux monsieur, après avoir adressé au poney quelques représentations sur l'extrême inconvenance de sa conduite et avoir fait de son mieux des excuses à M. Chukster, prit également sa place dans la voiture. Ils partirent en souhaitant le bonjour au notaire et à son clerc, et en faisant de la main un signe amical à Kit qui était resté dans la rue à les suivre du regard.