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Le magasin d'antiquités, Tome I cover

Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 22: CHAPITRE XXII.
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About This Book

This work presents a collection of interconnected stories and characters set against the backdrop of a quaint antique shop. It explores themes of nostalgia, the passage of time, and the human condition through the lens of various individuals who interact with the shop and its owner. The narrative delves into the lives of these characters, revealing their desires, struggles, and the significance of the antiques they encounter. The text is rich in descriptive detail, capturing the atmosphere of the setting and the complexities of the characters' relationships, ultimately reflecting on the value of memory and history in shaping identity.

CHAPITRE XXI.

Kit s'en retourna vers son logis, et bientôt il eut oublié le poney, et la chaise, et la vieille petite dame, et le vieux petit monsieur, et le jeune petit monsieur par-dessus le marché, en songeant à ce que pouvaient être devenus son maître et la gentille Nelly, sa première et son unique pensée. Il s'efforçait de donner quelque motif plausible à leur absence prolongée, et de se persuader à lui-même qu'ils ne tarderaient pas à revenir. Fortifié par cette espérance, il s'achemina vers sa demeure, voulant d'abord terminer la besogne que lui avait fait brusquement interrompre le souvenir de sa commission, puis sortir de nouveau pour chercher à gagner le pain du jour.

Quand il arriva à l'angle du square où il habitait, voilà qu'il aperçut le poney en cet endroit! c'était bien lui, plus entêté que jamais. M. Abel était assis tout seul dans la chaise, et il exerçait une surveillance vigilante sur tous les mouvements de l'animal Ayant levé les yeux par hasard et aperçu Kit qui passait, il lui adressa le premier un petit salut.

Kit s'étonnait de revoir si près de son logis le poney et la chaise, sans pouvoir s'expliquer pourquoi le poney se trouvait de ce côté, ni où étaient allés la vieille dame et le vieux monsieur. Mais ayant soulevé le loquet de la porte et étant entré, il trouva dans la chambre M. Garland et mistress Garland en conversation réglée avec sa mère. À cet aspect inattendu, il ôta précipitamment son chapeau et fit, tout honteux, son plus beau salut.

«Nous voici encore, Christophe, vous voyez, dit M. Garland avec un sourire.

— Oui, monsieur,» dit Kit.

Et en parlant ainsi il regarda sa mère, pour savoir la raison de cette visite.

«Monsieur a eu la bonté, dit la mère, faisant droit à cette question muette, de me demander si vous avez une bonne place, ou même si vous en avez une. Je lui ai répondu que non, que vous n'en avez pas. Alors il a eu la bonté de me dire que…

— Que nous avons besoin chez nous d'un brave garçon, dirent à la fois le vieux monsieur et la vieille dame, et que nous pourrions nous arranger ici, dans le cas où nous trouverions tout à notre satisfaction.»

À l'idée qu'il s'agissait de lui, que c'était lui qu'on voulait engager, Kit partagea l'anxiété de sa mère et devint tout troublé; car le bon vieux couple était si méthodique, si prudent, et multipliait tellement les questions, que le jeune homme commença à craindre de n'avoir aucune chance de succès.

«Vous comprenez, ma bonne dame, dit mistress Garland à la mère de Kit, qu'il est nécessaire d'apporter beaucoup de précaution en semblable matière; car nous ne sommes que trois dans la famille, tous trois gens très-réguliers dans nos habitudes, et il serait très-pénible pour nous de nous voir déçus dans notre attente, et obligés de renoncer à nos espérances.»

À quoi la mère de Kit répliqua que c'était très-juste, très- raisonnable, très-convenable assurément; à Dieu ne plut qu'elle voulut empêcher, ou qu'elle eût intérêt à empêcher aucune enquête sur sa moralité ou celle de son fils; un si bon fils, elle osait le dire quoique sa mère; et même elle ne craignait pas d'ajouter qu'il ressemblait à son père, qui n'avait pas été seulement un bon fils pour sa mère à lui, mais le meilleur des maris et le meilleur des pères; Kit suivrait cet exemple, elle le savait à n'en pouvoir douter; et non seulement Kit, mais le petit Jacob et le poupon aussi, quand ils seraient plus grands; mais malheureusement les autres ne l'étaient pas assez encore, et ils ignoraient même quelle perte ils avaient faite, et peut-être valait-il mieux pour eux qu'ils fussent trop jeunes pour la connaître. Tout cela, la mère de Kit l'accompagna d'une longue histoire en essuyant ses yeux avec son tablier et frappant doucement la petite tête de Jacob qui s'agitait dans le berceau et considérait avec de grands yeux ce monsieur et cette dame inconnus.

Quand la mère de Kit eut achevé son discours, la vieille dame reprit ainsi la parole:

«Je suis certaine que vous êtes une personne très-honnête et très- respectable.»

On le voyait rien qu'à sa manière de s'exprimer, la mine des enfants, la propreté de la maison, étaient faites pour inspirer la plus grande confiance.

Là-dessus la mère de Kit fit une révérence et parut soulagée. Alors la bonne femme entra dans de longs et minutieux détails sur la vie et l'histoire de Kit, depuis les moments les plus reculés jusqu'à ce dernier jour; sans omettre de mentionner sa merveilleuse chute d'une fenêtre de l'arrière-boutique lorsqu'il était en bas âge, ni tout ce qu'il avait souffert dans sa rougeole, et, à ce sujet, la mère, pour embellir le récit, imita exactement la façon plaintive dont Kit malade demandait nuit et jour, soit une rôtie, soit de l'eau, et la manière dont il disait: «Mère, ne vous affligez pas; bientôt je serai mieux.» Pour preuve de tout cela, elle invoquait le témoignage de Mme Green, locataire chez le marchand de fromage du coin, celui de plusieurs autres dames et messieurs de diverses parties de l'Angleterre et du pays de Galles; entre autres, d'un M. Brown, qui devait servir actuellement en qualité de caporal dans les Indes orientales, et auquel elle renvoyait pour les renseignements. Tout cela, disait- elle, est à la parfaite connaissance de ces personnes.

Après la narration, M. Garland adressa à Kit quelques questions sur ce qu'il savait faire, tandis que Mme Garland s'occupait des enfants, et, apprenant de la bouche de mistress Nubbles certaines circonstances remarquables qui avaient accompagné la naissance de chacun d'eux, remémora de son côté d'autres circonstances, non moins remarquables, qui avaient signalé la naissance de son propre fils, M. Abel; d'où il suivit que la mère de Kit et la mère de M. Abel avaient couru bien plus de périls, et enduré bien plus de maux que les autres femmes de toute condition d'âge et de sexe. Enfin on passa à l'inventaire de la garde-robe de Kit; une petite avance fut faite pour la mettre en état, et Kit fut formellement retenu par M. et mistress Garland, d'Abel-Cottage, à Finchley, aux gages de cent cinquante francs par an, avec la nourriture et le logement.

Il serait difficile de dire à laquelle des deux parties fut le plus agréable cet arrangement, que des regards d'amitié et des sourires empressés scellèrent des deux parts. On convint que Kit serait rendu le surlendemain matin à sa nouvelle demeure; et finalement le vieux petit couple prit congé, après avoir donné un bel écu à Jacob et un autre au poupon. Leur nouveau domestique escorta M. et mistress Garland jusqu'à la rue; il tint par la bride l'obstiné poney, tandis que ses maîtres reprenaient leur place dans la voiture, et il les regarda partir avec la joie au coeur.

«Eh bien! mère, dit Kit rentrant vivement dans la maison; voilà, je pense, ma fortune faite.

— Je le crois aussi, dit la mère. Cinquante écus par an! Est-ce bien possible?

— Ah! s'écria-t-il, s'efforçant de conserver une gravité en rapport avec un semblable chiffre, mais ne pouvant malgré lui s'empêcher de laisser éclater son bonheur, nous voilà riches!»

Il poussa un long soupir de satisfaction, et plongeant ses mains bien avant dans ses poches, comme si chacune d'elles contenait au moins les gages d'une année, il regarda sa mère, comme s'il la voyait déjà nageant dans l'opulence et toute cousue d'or.

«Grâce à Dieu, j'espère que nous ferons de vous une belle dame le dimanche, ma mère! et de Jacob un savant, et du poupard un enfant soigné, et comme nous allons vous décorer une belle chambre au premier étage!… Cinquante écus par an!

— Hum!… croassa une voix étrange; qu'est-ce que c'est, cinquante écus par an? Qui est-ce qui a cinquante écus par an?»

Et en même temps que la voix lançait cette question, Daniel Quilp paraissait, ayant sur ses talons Richard Swiveller.

«Qui est-ce qui disait qu'il allait avoir cinquante écus par an? demanda Quilp, promenant autour de lui son regard scrutateur. Est- ce le vieux qui a dit cela? ou bien est-ce Nelly? Comment cela, où cela? hein…»

La bonne femme fut tellement alarmée par l'apparition soudaine de ce modèle achevé de laideur, qu'elle se hâta d'enlever le petit enfant de son berceau et de se réfugier avec lui à l'extrémité de la chambre. Pendant ce temps, le petit Jacob, assis sur son escabeau, les mains sur ses genoux, considérait Quilp comme une espèce de fantôme fascinateur et poussait des cris terribles. M. Richard Swiveller passait tranquillement en revue la famille par-dessus la tête de M. Quilp; et Quilp lui-même, les mains dans ses poches, souriait du plaisir d'avoir causé toute cette peur.

«Ne soyez pas effrayée, madame, dit Quilp après quelques moments de silence; votre fils me connaît; je ne mange pas les petits enfants, je ne les aime pas assez pour cela. Vous feriez mieux de faire taire ce petit qui crie comme si j'étais tenté de le dévorer. Holà, monsieur! Voulez-vous bien rester tranquille?…»

Le petit Jacob arrêta le cours de deux larmes qui coulaient de ses yeux, et aussitôt il garda le silence de la terreur.

«Ne vous avisez pas de crier encore, méchant que vous êtes! dit Quilp le regardant avec sévérité, ou bien je vous ferai des grimaces et vous donnerai des attaques de nerfs. Maintenant, monsieur, dit-il à Kit, pourquoi n'êtes-vous pas venu chez moi comme vous me l'aviez promis?

— Pourquoi y serais-je allé? répliqua le jeune homme. Je n'avais pas affaire à vous, pas plus que vous n'aviez affaire à moi.

— Voyons, madame, dit Quilp, se retournant vivement et quittant Kit pour sa mère; quand est-ce que son vieux maître est venu ici ou a envoyé chez vous pour la dernière fois? Est-il ici en ce moment? S'il n'y est pas, où est-il allé?

— Il n'est pas venu du tout ici, répondit mistress Nubbles Je voudrais bien savoir où ils sont allés… Cela donnerait à mon fils et à moi aussi bien plus de tranquillité!… Si vous êtes le gentleman qui se nomme M. Quilp, je croyais que vous auriez su où ils étaient, et c'est ce que je disais aujourd'hui même à mon fils.

— Hum! murmura Quilp, évidemment contrarié par l'air de vérité de ces paroles; est-ce là tout ce que vous avez à dire aussi à ce gentleman?

— Si le gentleman m'adresse la même question, je ne saurais lui répondre autrement. Et je voudrais bien pouvoir lui faire une autre réponse pour notre propre satisfaction.»

Quilp dirigea un regard sur Richard Swiveller et raconta que, l'ayant rencontré sur le seuil, il avait reçu de lui la déclaration qu'il venait aussi chercher quelques renseignements sur les fugitifs.

«J'ai supposé que c'était la vérité!

— Oui, dit Richard, oui, tel était le but de mon expédition. Je m'imaginais que c'était possible: il ne nous reste plus qu'à sonner le glas funèbre de l'imagination. Je donnerai l'exemple.

— Vous semblez désappointé? dit Quilp.

— Un échec, monsieur, un échec, voilà tout, répondit Dick. Je me suis mêlé d'une affaire qui n'a abouti qu'à un échec; et un chef- d'oeuvre d'éclat et de beauté sera offert en sacrifice sur l'autel de Cheggs. Voilà tout, monsieur.»

Le nain lança à Richard un sourire moqueur; mais Richard, qui avait pris avec un ami un lunch un peu trop fort, ne s'aperçut de rien et continua à déplorer son sort avec des regards sombres et désespérés. Quilp n'eut pas de peine à comprendre que la visite de Swiveller et son violent déplaisir avaient un motif secret, et dans l'espérance de pouvoir y trouver une occasion de jouer un mauvais tour, il se promit de pénétrer au fond du mystère. Il n'eut pas plutôt pris cette résolution, qu'il donna à sa physionomie l'expression de la candeur la plus ingénue et sympathisa ouvertement avec Swiveller.

«Moi-même, dit Quilp, j'éprouve un grand désappointement au simple point de vue de l'amitié que je leur avais vouée; mais quant à vous, mon cher monsieur, vous avez des raisons sérieuses, des raisons personnelles qui, sans doute, vous rendent ce désappointement encore plus pénible.

— Je crois bien, dit Richard d'un ton bourru.

— Sur ma parole, j'en suis fâché, très-fâché. Moi-même, ils m'ont planté là. Puisque nous sommes compagnons d'infortune, pourquoi ne chercherions-nous pas aussi à nous consoler de compagnie? Si quelque affaire privée ne vous appelait pas en ce moment d'un autre côté, ajouta Quilp le tirant par la manche et le regardant du coin de l'oeil en plein visage, il y a au bord de l'eau une maison où l'on débite le meilleur schiedam qu'il y ait au monde; il passe pour provenir de contrebande, mais c'est entre nous. Le maître du lieu me connaît bien. On y trouve un petit kiosque sur la Tamise, où nous pourrons prendre un verre de cette délicieuse liqueur avec une pipe d'excellent tabac comme on n'en trouve que là; j'en sais quelque chose: un tabac première qualité. On y est tout à fait à son aise et commodément au possible. À moins que vous n'ayez quelque engagement particulier qui vous oblige absolument de vous rendre ailleurs; qu'en dites-vous, monsieur Swiveller?»

Tandis que le nain parlait, un sourire de plaisir épanouissait le visage de Dick et ses sourcils s'étaient doucement détendus. Au moment où Quilp achevait sa proposition, Dick lui rendait son regard sournois: c'était marché fait; il ne leur restait plus qu'à sortir et s'acheminer vers la maison en question. C'est ce qu'ils firent aussitôt. Ils n'avaient pas plutôt tourné le dos, que le petit Jacob cessa d'être pétrifié et le dégel commença par son cri interrompu, qu'il reprit au point même où la vue de Quilp l'avait glacé dans son gosier.

Le kiosque dont M. Quilp avait parlé était une espèce d'échoppe en bois toute délabrée et d'une hideuse nudité qui dominait la vase de la rivière et semblait menacer sans cesse d'y tomber. La taverne à laquelle appartenait ce pavillon était un bâtiment détraqué, sapé et miné par les rats, soutenu seulement par de grandes pièces de charpente qui étaient dressées contre ses murailles et lui servaient d'appui depuis si longtemps qu'elles avaient vieilli et fléchi avec leur fardeau, et, par une nuit de vent, on entendait des craquements comme si tout l'établissement allait crouler. La maison était assise, si l'on peut parler ainsi d'une vieille masure plus près d'être renversée que d'être assise, sur une sorte de terrain vague, noirci par la fumée insalubre des cheminées de fabriques et répercutant à la fois le bruit combiné des roues de fer et de l'eau clapotante. Au dedans, ses agréments répondaient parfaitement aux promesses du dehors. Les chambres étaient basses et humides; les murailles toutes visqueuses percées de crevasses et de trous; les marches d'escalier pourries et ravalées; les solives mêmes, sorties de leur assiette, avaient un aspect menaçant qui tenait à distance le passant intimidé.

Ce fut en ce lieu de délices que M. Quilp conduisit Richard Swiveller, sans oublier de lui en faire remarquer les beautés tout d'abord. Bientôt, sur la table décorée de dessins, de potences ou de lettres initiales faits au couteau, figura un petit baril de bois rempli de la liqueur tant vantée. M. Quilp en versa dans les verres avec l'habileté d'un consommateur distingué, y mêla environ un tiers d'eau, offrit sa part à Richard Swiveller, et, allumant sa pipe à un bout de chandelle dans une lanterne toute bossuée, il se jeta sur son siège et se mit à fumer.

«N'est-ce pas que c'est bon? demanda Quilp, tandis que Richard Swiveller faisait claquer ses lèvres. N'est-ce pas que c'est fort et roide? Comme ça vous fait cligner de l'oeil; comme ça vous suffoque! Comme ça fait venir les larmes aux yeux! Comme ça vous rend haletant, hein?

— Je le crois parbleu bien! s'écria Dick, jetant une partie du contenu de son verre et le remplissant d'eau; dites donc, l'ami! vous n'allez pas me faire croire que vous avalez cette lave toute bouillante?

— Comment! dit Quilp, vous ne buvez pas cela!… Regardez-moi.
Regardez… tenez! encore. Ne pas boire cela!»

Tout en parlant, Daniel Quilp leva et absorba trois petits verres pleins de la liqueur infernale; puis, avec une horrible grimace, il tira plusieurs bouffées de sa pipe, avala la fumée et la rendit par le nez en nuages épais. Après avoir accompli cet exploit, il reprit sa première position et s'abandonna à un bruyant éclat de rire.

«Portons un toast! cria-t-il en tambourinant alternativement de son poing et de son coude sur la table, comme s'il jouait un air sur le tambour de basque. «À la femme! à la beauté! Portons un toast à la beauté et vidons nos verres jusqu'à la dernière goutte. Le nom de votre belle… voyons?

— Si vous voulez un nom, dit Richard, en voici un: Sophie
Wackles.

— Sophie Wackles! cria le nain. Eh bien! va! à miss Sophie
Wackles, c'est-à-dire à Mme Richard Swiveller bientôt! ah! ah! ah!

— Ah! il y a quelques semaines, à la bonne heure; mais maintenant impossible, mon gaillard. Elle s'est immolée sur l'autel de Cheggs.

— Empoisonnez Cheggs, coupez les oreilles à Cheggs. Qu'on ne me parle pas de Cheggs. Le vrai nom de cette beauté, c'est Swiveller, et pas un autre. Je bois de nouveau à sa santé, à la santé de son père, de sa mère, de tous ses frères et soeurs, — à la glorieuse famille des Wackles! — Tous les Wackles du même verre! — Buvons aux Wackles jusqu'à la lie!

— Ma foi! dit Richard, qui s'arrêta au moment de porter son verre à ses lèvres et fixa sur le nain un regard de stupeur en le voyant agiter tout à la fois ses bras et ses jambes; vous êtes un joyeux compère; mais de tous les joyeux compères que j'aie jamais vus ou connus, vous êtes bien celui qui a les manières les plus bizarres, les plus extraordinaires, ma parole d'honneur.»

Cette naïve déclaration, loin de diminuer les excentricités de M. Quilp, ne servit qu'à les accroître. Richard Swiveller, étonné de le voir dans une telle veine d'humeur bruyante, et buvant assez bien pour son compte afin de lui tenir compagnie, commença à se livrer, à devenir plus expansif, et peu à peu, grâce à l'habile tactique de M. Quilp, il épancha complètement son coeur. L'ayant amené où il voulait, et sachant bien maintenant la note qu'il lui faudrait attaquer au besoin, Daniel Quilp trouva sa tâche très- simplifiée, et bientôt il fut instruit de tous les détails du plan ourdi entre le brave Dick et son meilleur ami.

«Arrêtez! dit Quilp. L'affaire est bonne, l'affaire est bonne. Elle peut réussir, elle réussira; j'y mettrai la main; dès à présent je suis tout à vous.

— Comment! vous croyez qu'il reste encore une chance! demanda
Dick, surpris de l'encouragement qu'il recevait.

— Une chance! répéta le nain; certainement!… Sophie Wackles peut devenir une Cheggs ou tout ce qu'il lui plaira, mais non une Swiveller. Faut-il que vous soyez né coiffé! Le vieux est plus riche qu'aucun juif vivant; votre fortune est faite. Je ne vois plus en vous que l'époux de Nelly, roulant sur l'or et sur l'argent. Je vous aiderai. Cela se fera. Rappelez-vous bien ce que je vous dis. Cela se fera.

— Mais comment? dit Richard.

— Nous avons du temps devant nous; cela se fera. Nous nous réunirons encore pour parler de ce sujet tout à notre aise. Remplissez donc votre verre tandis que je m'en vais. Je reviens tout de suite, tout de suite.»

En achevant ces paroles jetées à la hâte, Daniel Quilp se glissa dans un ancien jeu de quilles abandonné qui se trouvait derrière le cabaret. Là il se jeta sur le sol et se mit à se rouler en hurlant de joie.

«Voilà, criait-il, un divertissement fait pour moi, tout prêt, tout arrangé pour que je n'aie plus qu'à en jouir à mon aise. C'est ce garçon sans cervelle qui m'a rompu les os l'autre jour, n'est-ce pas? C'est son ami et complice M. Trent qui autrefois faisait les yeux doux à mistress Quilp et la poursuivait de ses oeillades, n'est-ce pas? Eh bien! ils vont poursuivre deux ou trois ans leur précieux projet pour aboutir à quoi? à devenir un mendiant, voilà pour l'un; à se mettre la corde au cou par un lien indissoluble, voilà pour l'autre. Ah! ah! ah! Il épousera Nell. Il la possédera; et moi je serai le premier, dès que le noeud sera bien serré autour de son cou, à leur dire tout ce qu'ils y auront gagné et la part que j'y aurai prise. Alors nous réglerons nos vieux comptes; alors le moment viendra de leur rappeler que je suis un ami excellent, et combien ils me doivent de reconnaissance de les avoir aidés à obtenir cette héritière. Ah! ah! ah!»

Au milieu de son paroxysme, M. Quilp faillit avoir une aventure désagréable, car en se roulant contre une niche à moitié ruinée, il vit s'en élancer un gros chien féroce qui, si sa chaîne n'eût été trop courte, n'eût pas marqué de le saluer d'une façon assez brutale. Quoi qu'il en soit, le nain resta couché sur son dos, en parfaite sûreté, narguant le chien avec sa face hideuse et triomphant de ce que l'animal ne pouvait avancer d'un pouce de plus, bien qu'il n'y eût pas plus de deux pieds d'intervalle entre eux.

«Tiens donc, viens donc me mordre, lâche que tu es! dit Quilp sifflant et agaçant l'animal au point de le rendre enragé. Tu n'oses pas, gros poltron, tu vois bien que tu n'oses pas, xi… xi…»

Le chien tira sa chaîne et s'y pendit avec des yeux étincelants et un aboiement furieux; mais le nain resta couché, faisant claquer ses doigts avec des gestes de défi et de dédain. Quand il eut suffisamment savouré son plaisir, il se leva, et posant le poing sur la hanche, il exécuta une danse de démon autour de la niche jusqu'aux limites extrêmes de la chaîne, laissant le chien presque enragé. Ayant ainsi donné à son humeur une disposition des plus agréables, il retourna auprès de son compagnon qui ne s'était douté de rien, et le retrouva contemplant la marée d'un air extrêmement grave et réfléchissant à ces monceaux d'or et d'argent dont M. Quilp avait parlé.

CHAPITRE XXII.

Le reste de la journée et tout le lendemain furent très-remplis pour la famille Nubbles; les préparatifs de l'équipement et du départ du Kit n'étaient pas un moins grand sujet de préoccupation que si le jeune homme s'était mis en route pour pénétrer au coeur de l'Afrique ou pour entreprendre le tour du monde. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu de boîte qui se soit aussi souvent ouverte et fermée en l'espace de vingt-quatre heures, que la petite caisse qui contenait sa garde-robe et ses effets; ce qu'il y a de sûr, c'est que jamais deux petits yeux n'eurent à contempler un ensemble d'habillements semblable à ce que cette caisse merveilleuse offrit aux regards stupéfaits de Jacob, avec ses trois chemises et un nombre proportionné de paires de bas et de mouchoirs de poche. Enfin on se décida à porter la boîte au voiturier chez lequel Kit devait la retrouver, à Finchley. Cette besogne accomplie, il restait deux questions graves: d'abord, le voiturier ne pourrait-il pas perdre ou feindre d'avoir perdu la boîte; et ensuite, la mère de Kit saurait-elle bien se soigner en l'absence de son fils?

Quant au premier point, Mme Nubbles dit avec appréhension:

«Je ne pense pas qu'il y ait réellement lieu de craindre que la boîte ne se perde; quoique les voituriers soient toujours bien tentés d'affirmer qu'ils ont perdu les choses.

— Assurément, dit Kit d'un air sérieux; sur ma parole, chère mère, je crois que nous avons eu tort de la lui confier. Il aurait fallu que quelqu'un l'accompagnât; plus j'y pense, et moins je suis rassuré.

— Nous n'y pouvons plus remédier maintenant, mais nous avons fait là une grande imprudence; nous avons eu tort. Il ne faut pas tenter les gens.»

Kit résolut intérieurement de ne plus jamais induire en tentation un voiturier, sauf à risquer pourtant une malle vide; et ayant bien arrêté dans son esprit cette résolution chrétienne il passa au second point:

«Vous savez, ma mère, qu'il faut prendre du courage et ne pas rester solitaire à la maison parce que je n'y serai plus. Je, pourrai souvent donner un coup de pied jusqu'ici, quand je viendrai en ville; de temps en temps je vous écrirai une lettre; à chaque trimestre, j'espère obtenir un jour de congé, et alors nous verrons si nous n'emmènerons pas notre petit Jacob à la comédie et si nous ne lui ferons pas savoir ce que c'est que des huîtres.

— Vos comédies, je l'espère, ne seront pas oeuvres de péché; mais je ne suis pas bien rassurée là-dessus.

— Je sais, répliqua Kit d'un ton chagrin, qui vous a mis toutes ces idées en tête. C'est encore la congrégation du Petit Béthel. Je vous en prie, ma mère, n'allez pas trop souvent par là. Si je devais voir votre visage dont la bonne humeur a toujours fait la joie de la maison, devenir chagrin; si je voyais le petit élevé dans la même tristesse; si je l'entendais s'appeler lui-même un petit pécheur (est-il possible?) et enfant du diable, ce qui est une insulte au pauvre père défunt, s'il me fallait voir tout cela, et voir aussi notre Jacob avoir un air triste de petit Béthel, comme tout le monde, je prendrais tellement la chose à coeur que j'irais sûrement m'enrôler comme soldat et me faire casser la tête par le premier boulet de canon que je rencontrerais sur mon chemin!

— O Kit, ne parlez pas ainsi!…

— Je le ferais, ma mère; et tenez, si vous ne voulez pas me rendre malheureux, vous laisserez sur votre chapeau ce noeud que vous vouliez absolument en retirer la semaine dernière. Pouvez- vous supposer qu'il y ait aucun mal à paraître et à être aussi joyeux que le permet notre humble position? Y a-t-il rien dans la tournure de mon caractère qui doive faire de moi un pleurnicheur, un tartufe avec de grands airs, pleurant tout bas, humblement, se glissant modestement, sans se laisser voir, comme si je ne pouvais pas marcher sans ramper, ni m'exprimer sans parler du nez. Au contraire, est-ce qu'il n'y a pas toutes les raisons du monde pour que je ne sois pas comme cela? Ma foi! tenez! j'aime mieux rire tout franchement! Ah! ah! ah! N'est-ce pas aussi naturel que de marcher et aussi salutaire pour la santé? Ah! ah! ah! N'est-ce pas aussi naturel qu'au mouton de bêler, ou au cochon de grogner, ou au cheval de hennir, ou à l'oiseau de chanter? Ah! ah! ah! n'est- il pas vrai, mère?»

Il y avait quelque chose de contagieux dans le rire de Kit; car sa mère, qui avait paru d'abord sérieuse, commença par sourire, et enfin éclata de si bon coeur, que Kit redoubla de gaieté en répétant que c'était bien naturel. Kit et sa mère, en riant à l'unisson et à voix haute, éveillèrent le petit enfant; celui-ci remarquant qu'il y avait dans l'air quelque chose de comique et d'animé, ne fut pas plutôt entre les bras de sa mère, qu'il se mit à rire et à gigoter de toutes ses forces. Cette nouvelle victoire, remportée par son argumentation, chatouilla si vivement Kit, qu'il tomba en arrière sur son siège dans un véritable état de fou rire, montrant l'enfant et se tenant les côtes tout en se balançant sur sa chaise. Après deux ou trois autres accès d'hilarité, il s'essuya les yeux et dit le bénédicité. Leur modeste souper fut un repas bien joyeux.

Le lendemain matin de bonne heure, le jeune homme quitta la maison et prit la direction de Finchley, avec plus de baisers, d'étreintes, de larmes échangés dans l'adieu que ne voudraient le croire, s'ils s'abaissaient à de si minces sujets, bien des jeunes gentlemen, qui partent tranquillement pour de longs voyages et laissent derrière eux des maisons bien approvisionnées. Kit était si fier de sa tournure, que son orgueil eût suffi pour attirer sur lui les foudres d'excommunication du Petit Béthel, s'il avait jamais été membre de cette congrégation bigote et lugubre.

Si quelqu'un était curieux de savoir de quelle façon Kit était habillé, nous ferons remarquer sommairement qu'il ne portait pas de livrée, mais qu'il avait un habit poivre et sel mélangés, avec un gilet jaune serin, un pantalon gris de fer; à ce brillant ajustement se joignaient une paire de bottes neuves, un chapeau roide et lustré, qui résonnait sous les doigts comme un tambour. Ce fut dans cette parure qu'il prit la direction d'Abel-Cottage, s'étonnant seulement de fixer si peu l'attention, mais n'attribuant le fait qu'à la froide insensibilité des gens qu'il rencontrait, sans doute encore engourdis par le sommeil, pour s'être levés si matin.

Sans autre incident de voyage que la rencontre d'un jeune garçon qui portait un chapeau sans bords, exacte antithèse du sien, et à qui il donna la moitié des cinquante centimes qu'il possédait, Kit arriva avec le temps à la maison du voiturier, et là, il faut le dire à l'honneur de l'humanité, il trouva sa malle saine et sauve. La femme de cet intègre voiturier indiqua à Kit la maison de M. Garland, et notre jeune homme, sa malle sur l'épaule, prit aussitôt cette direction.

À coup sûr, c'était un joli petit cottage, avec un toit de chaume et de petites girouettes aux pignons, et à quelques-unes des fenêtres des morceaux de verre colorié, larges comme un porte- monnaie. Sur un côté de la maison se trouvait une écurie juste assez grande pour le poney, avec une chambre au-dessus, juste assez grande pour Kit. On voyait flotter des rideaux blancs; des oiseaux chantaient aux fenêtres dans leur cage, aussi brillante que si elle était en or; des plantes étaient disposées le long du sentier qui conduisait à la porte, autour de laquelle on les avait réunies et enlacées en berceau; le jardin resplendissait de fleurs dans tout leur éclat, qui répandaient une douce senteur et charmaient la vue par leurs couleurs variées et leurs formes élégantes. Soit dans la maison, soit dehors, tout était parfait de soin et de propreté. Dans le jardin, pas une mauvaise herbe; et, à en juger par de bons outils de jardinage, un panier à bras et une paire de gants qui se trouvaient à terre, dans une des allées, le vieux M. Garland avait, dû s'occuper à jardiner le matin même.

Kit regardait, admirait, regardait encore, et ne pouvait s'arracher à ce spectacle, ni détourner la tête pour sonner la cloche. Il eut encore le temps après de regarder la maison et le jardin, car il sonna deux ou trois fois sans que personne vînt, et finit par prendre le parti de s'asseoir sur sa malle et d'attendre.

Bien des fois encore il tira le cordon de la sonnette; personne ne venait. Mais à la fin, tandis que, assis sur sa malle, il évoquait dans sa mémoire les châteaux de Géants, les princesses attachées par les cheveux à un clou à crochet, les dragons s'élançant de derrière les portes, et autres incidents de même nature qui, dans les livres de contes, arrivent à tous les jeunes gens d'humble condition, lorsqu'ils se présentent pour la première fois devant des maisons inconnues, la porte s'ouvrit vivement, et une petite servante, très-propre, très-modeste, ce qui ne l'empêchait pas d'être très-jolie, parut sur le seuil.

«Je suppose, monsieur, dit-elle, que vous êtes Christophe?»

Kit se leva de dessus sa malle et répondit affirmativement.

«J'ai peur que vous n'ayez sonné bien des fois; mais nous ne pouvions entendre, parce que nous étions en train de rattraper le poney.»

Kit en était à se demander ce que cela signifiait; mais, comme il ne pouvait rester là à faire des questions, il remit sa malle sur son épaule et suivit la jeune fille dans la cour d'entrée où, par une porte de derrière, il aperçut M. Garland ramenant triomphalement du jardin le poney volontaire qui, durant une heure trois quarts (à ce qu'on lui dit plus tard) s'était amusé à faire courir après lui toute la famille dans un petit enclos situé à l'extrémité de la propriété.

Le vieux monsieur le reçut très-cordialement; il en fut de même de la vieille dame: la bonne opinion qu'elle avait déjà conçue de lui se fortifia encore lorsqu'elle vit avec quel soin il frottait ses bottes sur le paillasson pour bien ratisser les semelles. On l'introduisit dans le parloir où il passa l'inspection dans son nouveau costume; après avoir subi à plusieurs reprises cet examen d'une manière que sa bonne tenue rendit tout à fait satisfaisante, il fut conduit à l'écurie, où le poney lui fit un accueil des plus gracieux; de là, dans la petite chambre très-propre et très- commode qu'il avait déjà remarquée; de là, dans le jardin, où le vieux gentleman lui dit qu'il aurait de la besogne, énumérant en outre tous les avantages qu'il retirerait de sa position si l'on trouvait qu'il s'en montrât digne. À toutes ces marques de bienveillance, Kit répondit par mille protestations de reconnaissance, et il souleva si souvent son chapeau, que le bord en souffrit considérablement. Quand le vieux gentleman eut épuisé le chapitre des recommandations et des promesses, et Kit celui des remercîments et des protestations, notre garçon fut conduit de nouveau vers Mme Garland qui, appelant sa petite servante nommée Barbe, lui recommanda de mener Kit à la cuisine et de lui donner à manger et à boire pour le reposer de sa course.

Cette cuisine, jamais Kit n'en avait vu de semblable, si ce n'est dans quelque image: tout y était aussi propre, aussi luisant, aussi bien rangé que Barbe elle-même. Kit s'y assit à une table aussi blanche qu'une nappe; Barbe lui servit de la viande froide et de la petite bière; mais Kit était bien embarrassé. Il fallait voir avec quelle maladresse il maniait sa fourchette et son couteau, en pensant qu'il y avait là une demoiselle Barbe, une inconnue, qui le regardait et l'observait.

Il n'y a pas lieu cependant de croire que Barbe fût bien terrible; car cette enfant, qui avait jusque-là mené la vie la plus tranquille, était toute rouge, tout embarrassée, et paraissait ne savoir que dire ou faire, absolument comme Kit. Après être resté assis, un bout de temps, attentif au tic tac de l'horloge de bois, il hasarda un regard curieux sur le buffet. Là, parmi les assiettes et les plats, se trouvaient la petite boîte à ouvrage de Barbe, avec un couvercle à coulisses pour y serrer des pelotes de coton, le livre de prières de Barbe, le livre de psaumes de Barbe, la bible de Barbe. Près de la fenêtre était suspendu au jour le petit miroir de Barbe, et le chapeau de Barbe était accroché à un clou derrière la porte. Ces signes muets, ces témoignages de la présence de Barbe, amenèrent naturellement Kit à regarder Barbe elle-même qui était là sur sa chaise, aussi muette que sa bible, son miroir et son chapeau. Elle écossait des pois dans un plat: et juste au moment où il contemplait ses cils et se demandait, dans la simplicité de son coeur, de quelle couleur étaient les yeux de la jeune fille, il arriva par malheur que Barbe leva un peu la tête pour le regarder. Aussitôt les deux paires d'yeux se baissèrent bien vite, ceux de Kit sur son assiette, ceux de Barbe sur ses cosses de pois, chacun d'eux extrêmement confus d'avoir été surpris par l'autre.

CHAPITRE XXIII.

En quittant le Désert pour retourner à son logis, — le Désert était le nom très-convenable, du reste, donné à la retraite favorite de Quilp, — M. Richard Swiveller décrivait en zigzag la sinueuse spirale d'un tire-bouchon; il s'arrêtait tout à coup et regardait devant lui; puis tout à coup il s'élançait, faisait quelques pas, et ensuite s'arrêtait de nouveau et branlait la tête. Tout cela, par saccade involontaire, et sans se rendre compte de ses mouvements. Or, tandis qu'il retournait chez lui, au milieu de toutes ces évolutions que les mauvaises langues considèrent comme un symbole d'enivrement et non comme cet état de profonde sagesse et de réflexion où le personnage est censé se connaître et se posséder, M. Richard Swiveller commença à penser qu'il avait pu mal placer sa confiance, et que le nain n'était pas précisément la personne à qui il convint de communiquer un secret si délicat et si important. Plongé par ces idées pénibles dans une situation que les mauvaises langues appelleraient l'état stupide ou l'hébétement de l'ivresse, il lança son chapeau à terre et se mit à gémir, criant très-haut qu'il était un malheureux orphelin, et que s'il n'eût pas été un malheureux orphelin, les choses n'eussent point tourné ainsi.

«Privé de mes parents dès mon bas âge, disait Richard se lamentant sur sa disgrâce, rebuté dans le monde durant mes plus tendres années, et livré à la merci d'un nain trompeur, qui pourrait s'étonner de ma faiblesse?… Vous avez devant les yeux un malheureux orphelin. Oui, continua M. Swiveller, élevant sa voix sur un ton criard, et promenant autour de lui un regard somnolent, vous voyez ici un malheureux orphelin!…

— Alors, dit quelqu'un derrière lui, permettez-moi de vous servir de père.»

M. Swiveller oscilla à droite et à gauche, et s'efforçant de conserver son équilibre et de voir à travers une sorte de vapeur ténébreuse qui semblait l'envelopper, il aperçut enfin deux yeux dont l'éclat perçait l'obscurité du nuage, et bientôt il reconnut que ces yeux étaient voisins d'un nez et d'une bouche. Portant son regard vers l'endroit où, eu égard à une face humaine, on est habitué à trouver des jambes, il remarqua qu'un corps était attaché à cette face; et enfin un examen plus approfondi lui fit découvrir que l'individu était M. Quilp, qui sans doute ne l'avait pas quitté depuis leur sortie du cabaret, quoiqu'il eût une idée vague de l'avoir laissé derrière lui, à une distance d'un ou deux milles.

«Monsieur, dit solennellement Dick, vous avez trompé un orphelin.

— Moi!… répliqua Quilp. Je suis un second père pour vous.

— Vous mon père!… Je n'ai besoin de personne, monsieur, je désire être seul, je ne demande qu'une chose, c'est qu'on me laisse seul, à l'instant même.

— Quel drôle de garçon vous êtes! s'écria Quilp.

— Allez, monsieur, dit Richard, s'appuyant contre un poteau et agitant sa main. Allez, enjôleur, allez; quelque jour, peut-être, monsieur, serez-vous tiré de vos rêves de plaisirs pour connaître aussi les peines des orphelins abandonnés. Voulez-vous vous en aller, monsieur?»

Comme le nain ne tenait aucun compte de cette adjuration, M. Swiveller s'avança contre lui avec l'intention de lui infliger un châtiment proportionné au méfait. Mais oubliant tout à coup son dessein ou changeant d'idée avant d'arriver jusqu'à Quilp, il lui prit la main et lui jura une éternelle amitié, déclarant avec une agréable franchise qu'à partir de ce jour ils étaient frères, sauf la ressemblance. Alors il confia au nain son secret tout entier, en trouvant moyen d'être pathétique au sujet de miss Wackles. Cette jeune personne, donna-t-il à entendre à M. Quilp, cause le léger embarras que mon langage trahit en ce moment; ce trouble ne doit être attribué qu'à la force de l'affection et non au vin rosé, ou à toute autre liqueur fermentée.

Quilp et Richard s'en allèrent, bras dessus, bras dessous, comme une véritable paire d'amis.

«Je suis, dit Quilp en le quittant, aussi pénétrant qu'un furet et aussi fin qu'une belette. Amenez-moi Trent; assurez-le que je suis son ami, quoique j'aie lieu de craindre qu'il ne se méfie un peu de moi, — j'ignore pourquoi; je sais seulement que je n'ai rien fait pour cela, — et votre fortune à tous deux est faite… en perspective.

— Voilà le diable, répliqua Dick. Ces fortunes en perspective ont toujours l'air d'être si loin!

— Oui, mais aussi elles paraissent de loin plus petites qu'elles ne le sont réellement, répliqua Quilp en pressant le bras de son compagnon. Vous ne sauriez vous faire une idée de la valeur de votre prise avant de l'avoir entre les mains, voyez-vous.

— Vous croyez cela?

— Si je le crois! dites que j'en suis certain. Amenez-moi Trent. Dites-lui que je suis son ami, le vôtre; comment ne le serais-je pas?

— Il n'y a pas de raison, certainement, pour que vous ne le soyez pas, répondit Richard, et peut-être, au contraire, y en a-t-il beaucoup pour que vous le soyez. Du moins, il n'y aurait rien d'étrange dans votre désir d'être mon ami si vous étiez un esprit distingué, mais vous savez bien vous-même que vous n'êtes point un esprit distingué.

— Je ne suis pas un esprit distingué! s'écria le nain.

— Du diable si vous l'êtes! répliqua Richard. Un homme de votre tournure ne peut pas l'être. En fait d'esprit, mon cher monsieur, vous ne pouvez être qu'un esprit malin. Les esprits distingués, ajouta-t-il en se frappant la poitrine, ont un tout autre air, croyez-moi, j'en sais quelque chose.»

Quilp lança à son trop franc ami un regard mêlé de finesse et de mécontentement, et lui serrant la main avec force, il lui dit:

«Vous êtes un drôle de corps, mais c'est égal, comptez sur mon estime.»

Après cela ils se séparèrent, M. Swiveller pour retourner chez lui le mieux possible et se remettre de son excès par le sommeil, et Quilp pour réfléchir à la découverte qu'il avait faite, et se réjouir de la magnifique perspective de satisfaction et de représailles qu'elle lui ouvrait.

Ce ne fut pas sans de grandes répugnances et des soupçons fâcheux que, le lendemain matin, M. Swiveller, la tête encore lourde des fumées du fameux schiedam, se rendit chez son ami Trent — sous le toit d'une vieille maison garnie qui avait l'air d'un repaire de revenants — et lui raconta, avec ménagements toutefois, ce qui s'était passé la veille entre Quilp et lui. Ce ne fut pas non plus sans une vive surprise, sans se demander quels motifs avaient pu dicter la conduite de Quilp, ni sans amèrement blâmer la folie de Dick Swiveller que son ami entendit ce récit.

«Je ne chercherai pas à m'excuser, dit Richard d'un ton contrit, mais ce drôle a des façons si originales, c'est un chien si adroit, qu'il m'a amené d'abord à me demander quel mal cela pouvait faire de lui parler à coeur ouvert, et j'en étais encore à y songer que déjà il m'avait arraché mon secret. Si vous l'aviez vu boire et fumer, comme je l'ai vu, vous auriez fait comme moi, vous lui auriez tout dit. C'est une salamandre, vous le savez, pas autre chose.»

Sans examiner si les salamandres sont de leur nature de très-bons confidents à prendre dans les affaires délicates, ou si un homme à l'épreuve du feu comme l'amateur de schiedam était par là digne de toute confiance, Frédéric Trent se jeta sur un siège et, plongeant sa tête entre ses mains, il s'efforça de sonder les motifs qui avaient pu conduire Quilp à s'insinuer dans les secrets de Richard Swiveller: car c'était lui qui avait cherché à tirer les vers du nez de Dick, et non pas l'autre qui avait été entraîné à lui révéler tout par une confiance spontanée: d'ailleurs, Frédéric en pouvait douter moins que jamais, en voyant que le nain tâchait de l'amorcer lui-même, et recherchait sa société. Le nain l'avait rencontré deux fois, à la poursuite de renseignements sur les fugitifs, et, comme il n'avait pas montré jusque-là qu'il prît un grand intérêt à leur sort, cet empressement subit avait suffi pour éveiller des soupçons dans le coeur d'une créature naturellement ombrageuse et défiante, sans parler de sa curiosité instinctive si heureusement secondée par les manières ingénues de M. Dick. Mais comment se faisait-il que Quilp, informé du plan qu'ils avaient tramé, se fût offert pour le seconder? C'était là une question plus difficile à résoudre: cependant, comme généralement les frisons s'abusent eux-mêmes en imputant à d'autres leurs propres desseins, Frédéric pensa aussitôt que certaine mésintelligence avait pu s'élever entre Quilp et le vieillard, par suite de leurs relations secrètes, et peut-être même n'être pas étrangère à la disparition soudaine du marchand de curiosités, et que ce motif avait inspiré au nain le désir de se venger en arrachant au vieillard l'unique objet de son amour et de son anxiété, pour le faire passer entre les mains d'un homme, l'objet de sa terreur et de sa haine. Comme Frédéric Trent lui-même, sans seulement songer aux intérêts de sa soeur, avait à coeur de voir réussir ce projet, qui satisfaisait également sa haine et sa cupidité, il n'en fut que mieux disposé à croire que c'était là aussi le principe de la conduite de Quilp. Une fois que le nain, selon lui, avait son avantage personnel à les aider dans leur projet, il devenait aisé de croire à sa sincérité et à la chaleur de son zèle dans une cause qui leur était commune; et comme il ne pouvait douter que ce ne fût un utile et puissant auxiliaire, Trent se détermina à accepter l'invitation qu'il lui avait faite et à se rendre chez lui le soir même; et là, s'il était confirmé dans ses idées parce que dirait ou ferait le nain, il l'admettrait à partager les peines de l'exécution, mais non pas le profit.

Tout cela bien médité et bien arrêté dans son esprit, il communiqua à M. Swiveller — qui se fût contenté de moins encore - - une petite partie de ses idées, et, lui laissant toute la journée pour se remettre des étreintes bachiques de la salamandre, il l'accompagna le soir chez M. Quilp.

M. Quilp fut enchanté de les voir, ou fit semblant de l'être, et il se montra même terriblement poli envers Mme Quilp et Mme Jiniwin. Pourtant il ne manqua point de lancer un regard scrutateur sur sa femme pour observer l'effet que produirait en elle la visite du jeune Trent.

Mme Quilp n'éprouva pas plus d'émotion que n'en ressentît sa mère, en reconnaissant Frédéric Trent; mais comme le regard de son mari la remplissait d'embarras et de confusion, et qu'elle ne savait ni ce qu'il fallait faire ni ce que M. Quilp exigeait d'elle, le nain ne manqua point d'assigner à son embarras la cause qu'il avait dans l'esprit; et tout en riant sous cape pour s'applaudir de sa pénétration, il était secrètement exaspéré par la jalousie.

Cependant il n'en laissa rien percer. Au contraire, il fut tout sucre et tout miel, et présida avec l'empressement le plus cordial à la distribution du rhum.

«Voyons, dit Quilp, savez-vous qu'il doit bien y avoir près de deux ans que nous nous connaissons?

— Près de trois, je pense, dit Trent.

— Près de trois! s'écria Quilp. Comme le temps passe! Est-ce qu'il vous semble qu'il y ait si longtemps que cela, madame Quilp?

— Oui, Quilp, répondit la jeune femme avec une exactitude de mémoire malheureuse, je crois qu'il y a trois ans accomplis.

— En vérité, madame!… pensa Quilp, on voit que le temps vous a paru long: vous avez bien compté! très-bien, madame!»

Et il ajouta, s'adressant à Frédéric:

«Il me semble que c'est hier que vous êtes parti pour Demerari sur le Mary-Anne… pas plus tard qu'hier, je vous jure. Eh bien! moi, j'aime cela, qu'un jeune homme s'amuse un peu Moi-même j'ai fait mes farces comme un autre.»

M. Quilp accompagna cette déclaration de si terribles clignements d'yeux attestant ses anciens déportements, que mistress Jiniwin se sentit pénétrée d'indignation et ne put s'empêcher de remarquer à voix basse qu'il pourrait bien au moins remettre le chapitre de ses confessions au moment où sa femme serait absente. M. Quilp répondit à cet acte de hardiesse et d'insubordination par un regard qui fit perdre contenance à Mme Jiniwin, puis il but cérémonieusement à la santé de sa belle-mère.

«J'avais bien pensé, dit-il en posant son verre, que vous reviendriez tout de suite, mon cher Fred. Je l'avais toujours dit. Et quand le Mary-Anne vous ramena à son bord, au lieu d'apporter une lettre qui annonçât votre repentir et le bonheur que vous goûtiez dans la position qu'on vous avait procurée, cela me divertit, — mais me divertit plus que vous ne sauriez croire. Ah! ah! ah!»

Le jeune homme sourit, mais non pas tout à fait comme si le thème était le plus agréable qu'on pût choisir pour l'amuser; aussi Quilp, qui s'en aperçut, jugea-t-il à propos de continuer en ces termes: «Je dirai toujours que si un riche parent, ayant deux jeunes rejetons — soeur ou frère, ou frère et soeur — dépendants de lui, s'attache exclusivement à l'un d'eux et chasse l'autre, il a tort.»

Frédéric fit un mouvement d'impatience; mais Quilp poursuivit avec autant de calme que s'il discutait quelque question abstraite dans laquelle aucun assistant n'eût eu le moindre intérêt personnel.

«Il est très-vrai, dit-il, que votre grand-père vous accusa maintes fois d'oubli, d'ingratitude, de légèreté, d'extravagance, etc.; mais comme je le lui ai souvent répété, «ce sont là des peccadilles ordinaires. — Mais c'est un drôle! disait-il. — Je vous l'accorde, lui répondais-je (pour faire triompher mon raisonnement, bien entendu), que de jeunes nobles, que de jeunes gentlemen sont aussi des drôles!» Mais il ne voulait pas se rendre à l'évidence.

— Cela m'étonne, monsieur, dit le jeune homme d'un air railleur.

— Oui, voilà ce que je lui disais dans le temps, reprit Quilp; mais le vieux était obstiné. Sans doute c'était un de mes amis, mais cela ne l'empêchait pas d'être obstiné et mauvaise tête La petite Nelly est une bonne, une charmante jeune fille; mais vous êtes son frère, Frédéric. Vous êtes son frère après tout, comme vous le dîtes au vieux la dernière fois que vous vîntes chez lui. Il ne peut pas empêcher cela.

— Il le ferait s'il le pouvait, dit le jeune homme avec impatience. C'est à ajouter au chapitre de sa tendresse à mon égard Mais il n'y a rien de neuf à apprendre sur ce sujet; finissons en, au nom du diable!

— D'accord, répliqua Quilp; je ne demande pas mieux. Pourquoi y faisais-je allusion? Précisément pour vous montrer, mon cher Frédéric, que j'ai toujours été votre ami. Vous ne saviez pas mettre de différence entre votre ami et votre ennemi; en mettez- vous maintenant? Vous vous étiez imaginé que j'étais contre vous, et partant, il y avait entre nous de la froideur; mais ce n'était que de votre côté, entièrement de votre côté. Une poignée de main, Frédéric.»

Avec sa tête enfoncée entre ses épaules et un hideux sourire sur la lèvre, le nain se dressa et étendit à travers la table son bras exigu. Après un moment d'hésitation, le jeune homme présenta sa main: Quilp lui serra les doigts d'une telle force, que le cours du sang y fut arrêté un moment; puis portant à sa bouche son autre main d'un air discret, et lançant un regard de travers à Swiveller qui ne s'en doutait guère, il lâcha les doigts meurtris de Frédéric et se rassit.

Ce mouvement ne fut pas perdu pour Trent qui, sachant bien que Richard était un simple instrument entre ses mains et qu'il ne connaissait de ses projets que ce qu'il daignait lui en communiquer, comprit que le nain était parfaitement au courant de leur position respective et du caractère de son ami. C'est déjà quelque chose que de se sentir apprécié à sa valeur, même en fait de coquinerie. L'hommage silencieux rendu par le nain à sa supériorité, et l'opinion qu'il s'était faite, avec son esprit vif et pénétrant, de l'ascendant exercé par Frédéric sur son ami, décidèrent Trent à s'appuyer sur ce hideux auxiliaire et à profiter de son aide.

M. Quilp, jugeant à propos de couper court au sujet de la conversation, de peur que Richard Swiveller ne révélât dans son étourderie quelque chose que les femmes ne dussent point connaître, proposa une partie de piquet à quatre; les cartes décidèrent le sort: Mme Quilp échut comme partenaire à Frédéric Trent, et Dick à M. Quilp. Mme Jiniwin, qui aimait beaucoup le jeu, en fut par conséquent soigneusement exclue par son gendre qui lui confia le soin de remplir de temps en temps les verres avec les liqueurs contenues dans les flacons. M. Quilp ne la perdait pas de vue, afin qu'elle ne s'avisât pas de prendre un avant-goût de ces breuvages exquis; et comme les liqueurs ne plaisaient pas moins que les cartes à la vieille dame, M. Quilp trouva ce moyen ingénieux d'infliger à la fois à Mme Jiniwin un double supplice de Tantale.

Mais ce n'était pas à Mme Jiniwin que se bornait l'attention de M. Quilp, et d'autres objets encore exerçaient sa constante vigilance. Parmi ses habitudes excentriques, le nain avait celle de tricher aux cartes: il fallait que non seulement il observât avec soin la marche du jeu et fît en même temps des tours d'escamoteur en comptant les points et en les marquant, mais encore qu'il donnât sans cesse des avertissements à Richard Swiveller par des regards, des froncements de sourcil et des coups de pied par-dessous la table; car Richard, tout ahuri par la rapidité avec laquelle les cartes étaient appelées et les fiches voyageaient sur le tapis, ne pouvait s'empêcher d'exprimer de temps en temps sa surprise et ses doutes. Mme Quilp, nous l'avons dit, était la partenaire du jeune Trent; aussi, à chaque regard qu'ils échangeaient, à chaque parole qu'ils prononçaient, à chaque carte qu'ils jetaient, le nain ouvrait les yeux et les oreilles; ce n'était pas seulement ce qui se passait sur la table qui l'occupait, mais encore les signes d'intelligence qui pouvaient être échangés en dessous, et il employait toutes sortes de ruses pour les surprendre; par exemple, il appuyait souvent son pied sur celui de sa femme pour voir si elle jetterait un cri ou si elle se tiendrait coite malgré la douleur, parce que, dans ce dernier cas, il lui eût été démontré que Trent lui avait déjà marché sur le pied. Cependant, au plus fort de ses préoccupations, il n'en continuait pas moins de tenir un de ses yeux fixés sur la vieille dame; et, si à la dérobée elle approchait une cuiller à thé d'un verre voisin, — ce qu'elle faisait fréquemment, — pour attraper une petite goutte du nectar qu'il contenait, la main de Quilp dérangeait ses plans au moment même du triomphe de Mme Jiniwin, et, d'une voix moqueuse, Quilp la suppliait de ménager sa précieuse santé. Et ces soins si multipliés n'empêchaient pas Quilp d'y satisfaire sans relâche et sans faute, depuis le premier jusqu'au dernier.

Enfin, quand ils eurent joué bon nombre de parties liées et largement festoyé les liqueurs, M. Quilp ordonna à sa femme d'aller se coucher; la douce Betzy obéit et se retira, suivie de sa mère indignée. Swiveller s'était endormi. Le nain, appelant du doigt Frédéric à l'autre extrémité de la chambre, y tint à voix basse avec lui une courte conférence.

«Nous ferons aussi bien de ne dire, devant votre digne ami, que ce que nous ne pouvons pas taire, dit Quilp en se tournant avec une grimace vers Dick endormi. C'est marché conclu entre nous, Fred. Voyons, lui ferons-nous épouser cette petite rose de Nelly?

— Vous y avez aussi votre intérêt, je suppose, répliqua l'autre.

— Oui, j'en ai un naturellement, dit Quilp riant de l'idée que Frédéric ne soupçonnait pas son but réel; peut-être des représailles à exercer, peut-être une fantaisie. J'ai des moyens, Fred, de seconder ce projet ou de m'y opposer. Quel parti prendrai-je? Voici une paire de balances, je la ferai pencher du côté que je voudrai.

— Faites-la pencher de mon côté, dit Trent.

— Voilà qui est fait, mon cher Fred, répondit Quilp tendant sa main fermée, puis l'ouvrant comme s'il en laissait tomber quelque objet pesant; le poids est dans le plateau et il l'entraîne. Faites attention.

— Oui, mais où sont-ils partis, les plateaux?» demanda Trent.

Quilp secoua la tête et dit que le point restait à découvrir, mais que ce ne serait peut-être pas bien difficile. Une fois la chose faite, ils auraient à concerter leurs démarches préliminaires. Il se chargeait de voir le vieillard, ou bien Richard Swiveller pourrait l'aller voir, lui montrer de la chaleur pour ses intérêts, le presser de se loger dans une maison convenable et, par la reconnaissance qu'il inspirerait à la jeune fille, ferait du progrès dans son estime. Grâce à cette impression, il serait facile de la gagner d'ici à un ou deux ans: car elle supposait que le vieillard était pauvre, celui-ci affectant, par une politique qui n'était pas rare chez les avares, d'étaler les dehors de l'indigence aux yeux de ceux qui l'entouraient.

«Il a bien assez souvent caché son jeu avec moi, dit Trent, et tout dernièrement encore.

— Et avec moi aussi, dit le nain. Ce qui est d'autant plus extraordinaire, que je sais parfaitement combien en réalité il est riche.

— Vous devez le savoir.

— Je crois que je dois le savoir…» dit le nain; et en cela du moins, avec sa parole à double entente, il ne mentait pas.

Après avoir échangé encore quelques mots à voix basse, ils se remirent à table. Le jeune homme éveilla Richard Swiveller et lui apprit qu'il était temps de partir. Richard, à cette bonne nouvelle, se leva vivement. Le nain et Frédéric se dirent encore deux mots du succès assuré de leur plan, puis on souhaita le bonsoir à Quilp qui grimaça un adieu.

Il grimpa à la fenêtre au moment où les deux amis passaient dans la rue au-dessous de lui et il écouta. Trent faisait à haute voix l'éloge de sa femme, et tous deux se demandaient par quelle fascination elle avait été amenée à épouser ce misérable avorton. Le nain, après avoir vu s'éloigner ces deux ombres en les accompagnant de la plus formidable grimace qu'il eût jamais faite, alla tout doucement gagner son lit.

En formant leur plan, ni Trent ni Quilp n'avaient songé au bonheur ou au malheur de la pauvre innocente Nelly. Il n'eût pas été moins étrange que l'insouciant dissipateur dont ils faisaient leur instrument eût été lui-même occupé d'y penser pour eux; car la haute opinion qu'il avait de sa personne et de son mérite justifiait, à ses yeux, le projet concerté; et, quand il eût reçu, par extraordinaire, la visite d'un hôte aussi rarement accueilli à sa porte que la réflexion, adonné comme il l'était à la pleine satisfaction de ses appétits, il eût pleinement rassuré sa conscience avec l'idée qu'il ne songeait ni à maltraiter ni à tuer sa femme, et que, par conséquent, après tout, il serait dans la bonne moyenne des maris très-supportables.

CHAPITRE XXIV.

Ce ne fut que lorsqu'ils se sentirent épuisés de fatigue et hors d'état de continuer à marcher comme ils l'avaient fait depuis le champ de courses, que le vieillard et l'enfant se hasardèrent à s'arrêter et à s'asseoir sur la limite d'un petit bois. Là, bien que l'arène fût cachée à leur vue, ils pouvaient percevoir encore le bruit affaibli des cris éloignés, le brouhaha des voix et le roulement des tambours. Gravissant l'éminence qui les séparait de ces lieux, l'enfant put reconnaître les drapeaux flottants et les blancs pavillons des baraques; mais personne ne venait de leur côté, et l'endroit où ils se reposaient était solitaire et paisible.

Il se passa quelque temps avant que Nelly pût rassurer son compagnon craintif et lui rendre le calme nécessaire. L'imagination désordonnée du vieillard lui représentait une foule de gens se glissant jusqu'à lui et sa petite-fille dans l'ombre des buissons, s'embusquant dans chaque fossé et les épiant derrière chaque branche des arbres agités. Il était obsédé de la crainte d'être jeté dans quelque cabanon obscur où on l'enchaînerait et le fouetterait; pis que cela, où Nelly ne serait jamais admise à le voir, sinon à travers des barreaux de fer et des grilles scellées à la muraille. Ses terreurs gagnaient l'enfant. Être séparée de son grand-père, c'était le plus cruel supplice qu'elle put redouter; et pensant que dans l'avenir, partout où ils iraient, ils étaient exposés à être ainsi traqués et poursuivis sans pouvoir espérer de salut qu'à la condition de rester cachés, elle sentit son coeur se briser et son courage faiblir.

Cet accablement d'esprit n'avait rien de surprenant chez un être si jeune et si peu habitué aux scènes parmi lesquelles il lui avait fallu vivre depuis quelque temps. Mais souvent la nature place de nobles et généreux coeurs dans de faibles poitrines, — très-souvent, Dieu merci! dans des poitrines de femme; — et quand l'enfant, attachant sur le vieillard ses yeux mouillés de larmes, se rappela combien il était débile, et combien il serait abandonné et sans ressources si elle venait à lui manquer, son coeur se ranima et se trouva rempli d'une force et d'une constance nouvelles.

«Nous voici à l'abri de tout danger et nous n'avons plus rien à craindre, mon cher grand-papa, dit-elle.

— Rien à craindre!… répéta le vieillard. Rien à craindre, et s'ils m'arrachaient d'auprès de toi! Rien à craindre, et s'ils nous séparaient! Je ne crois plus personne: pas même Nell!

— Oh! ne parlez pas ainsi! répliqua l'enfant. Car si jamais quelqu'un vous fut fidèle et dévoué, c'est moi. Et je sais bien que vous n'en doutez pas.

— Comment alors, dit le vieillard, regardant d'un air craintif autour de lui, pouvez-vous avoir le coeur de me dire que nous sommes en sûreté lorsqu'on me cherche de tous côtés, lorsqu'on peut venir ici, se glisser vers nous, au moment même où nous parlons!

— Parce que je suis bien sûre que nous n'avons pas été suivis. Jugez-en par vous-même, cher grand-papa; regardez autour de vous, et voyez combien tout est calme. Nous sommes seuls ensemble, et libres d'aller où il nous plaira Vous dites que vous n'êtes pas en sûreté! Pourrais-je donc être si tranquille, et le serais-je si vous aviez à craindre quelque danger?

— Oh! oui! oh! oui! dit-il en lui pressant la main, mais sans cesser de regarder au loin avec anxiété. — Quel est ce bruit?

— Un oiseau, dit l'enfant; un oiseau qui voltige à travers le bois et nous indique le chemin que nous avons à suivre. Vous vous rappelez quand nous disions que nous irions par les bois et les champs et le long du bord des rivières, et que nous serions bien heureux… Vous vous le rappelez?… Mais ici, tandis que le soleil brille au-dessus de nos têtes, et que tout est lumière et bonheur, nous restons tristement assis, à perdre notre temps! — Voyez, quel joli sentier! l'oiseau nous y mène, — le même oiseau; — le voilà qui se pose sur un autre arbre et qui s'arrête pour chanter. Venez!»

Lorsqu'ils se levèrent et prirent l'allée ombreuse qui devait les conduire à travers les bois, Nelly s'élança en avant; imprimant ses petits pieds sur la mousse qui se relevait après, souple et élastique sous ces pieds légers, gardant pourtant l'empreinte de ses pieds mignons comme une glace fidèle. Puis alors elle appela le vieillard de ce côté, tant du regard que de son geste gai et pressant. Elle lui montrait d'un signe furtif quelque oiseau solitaire se balançant et gazouillant sur une branche qui s'égarait au-dessus de l'allée; ou bien, elle s'arrêtait pour écouter les chants qui rompaient l'heureux silence; ou bien elle contemplait le rayon de soleil qui tremblait parmi les feuilles, et, se glissant le long des troncs énormes des vieux chênes couverts de lierre, projetait au loin des traits lumineux. Comme ils cheminaient en avant, écartant les buissons qui bordaient l'allée, la sérénité que Nelly avait feint d'éprouver d'abord pénétra véritablement dans son coeur; le vieillard cessa de jeter derrière lui des regards d'effroi, il montra même plus d'assurance et de gaieté: car plus ils s'enfonçaient dans le sein de l'ombre verte, plus ils sentaient que l'esprit de Dieu était là et répandait la paix sur eux.

Enfin le sentier devint plus clair; la marche, plus libre; ils atteignirent la limite du bois et se trouvèrent sur une grande route. Ils la suivirent quelque temps et entrèrent bientôt dans une ruelle ombragée par deux rangées d'arbres si serrés et si touffus que leurs cimes se rejoignaient en berceau et formaient une arcade au-dessus de l'étroit sentier. Un poteau mutilé indiquait que cette ruelle menait à un village situé à trois milles, et ce fut là que les voyageurs résolurent de diriger leurs pas.

Le trajet leur parut si long qu'ils crurent parfois s'être égarés. Mais enfin, à leur grande joie, le chemin aboutit à une descente rapide avec une double chaussée sur laquelle étaient pratiqués des trottoirs; et les maisons du village leur apparurent groupées et étagées du fond de leur ceinture boisée.

C'était un lieu modeste. Les hommes et les enfants s'amusaient à jouer au cricket[10] sur le gazon. Les regards s'attachèrent sur Nelly et le vieillard qui erraient en se demandant où ils chercheraient un humble asile. Dans un petit jardin, devant sa chaumière, se trouvait tout seul un homme âgé. Les voyageurs éprouvaient un certain embarras à l'aborder, car c'était le maître d'école, et au-dessus de sa fenêtre le mot École était tracé en lettres noires sur un écriteau blanc. C'était un homme pâle, d'un extérieur simple; il portait un habit usé et étriqué, et se tenait assis parmi ses fleurs et ses ruches, fumant sa pipe, sous le petit portique devant sa porte. «Parle-lui, ma chère, dit tout bas le vieillard.

— J'ai peur de le déranger, dit timidement l'enfant: il n'a pas l'air de nous apercevoir. Peut-être, si nous attendons un peu, regardera-t-il de notre côté.»

Ils attendirent, mais le maître d'école ne regardait pas de leur côté et restait sous son petit portique, pensif et silencieux. Il paraissait bon. Son habillement, tout noir, faisait ressortir encore son teint pâle et sa maigreur. Ils trouvèrent aussi à sa personne, à sa maison, un air de solitude et d'isolement qui venait peut-être de ce que les autres étaient réunis sur la pelouse à se donner du plaisir. Il n'y avait que lui qui fût resté seul dans tout le village.

Cependant le vieillard et sa compagne étaient bien las. Nelly se serait peut-être senti le courage de s'adresser même à un maître d'école; mais elle hésitait, parce que la physionomie de cet homme révélait la tristesse ou le malheur.

Tandis qu'ils étaient là, incertains, à peu de distance, ils le virent de temps en temps demeurer plongé chaque fois dans une sombre méditation, puis poser sa pipe de côté et faire deux ou trois tours dans son jardin; s'approcher ensuite de la porte et regarder du côté de la pelouse, puis reprendre sa pipe en soupirant et s'asseoir de nouveau dans la même attitude pensive.

Comme aucune autre personne ne paraissait et que la nuit commençait à tomber, Nelly s'arma enfin de résolution; et lorsque le maître d'école eut repris sa pipe et son siège, elle s'aventura à s'approcher en tenant son grand-père par la main. Le bruit qu'ils firent en levant le loquet de la porte, attira l'attention du maître d'école. Il les considéra avec bienveillance, mais cependant comme un homme désappointé, et agita doucement la tête.

Nelly fit une révérence et lui dit qu'ils étaient de pauvres voyageurs qui cherchaient pour la nuit un abri qu'ils payeraient volontiers, selon leurs faibles moyens. Le maître d'école la regarda avec attention pendant qu'elle parlait; il mit sa pipe de côté et se leva aussitôt.

«Si vous pouviez nous indiquer un endroit, dit l'enfant, nous vous en serions bien reconnaissants.

— Vous venez de faire un long chemin? dit le maître d'école.

— Très-long, répéta Nelly.

— Vous commencez de bonne heure à voyager, mon enfant, dit-il en posant amicalement la main sur la tête de Nelly. C'est votre petite-fille, mon brave homme?

— Oui, monsieur, s'écria le vieillard; c'est l'appui et la consolation de ma vie.

— Entrez ici,» dit le maître d'école.

Sans autres préliminaires, il les mena dans une petite classe qui servait indifféremment de salle à manger et de cuisine, en leur disant qu'ils étaient les bienvenus et pourraient rester chez lui jusqu'au lendemain matin. Avant même qu'ils l'eussent remercié, il étendit sur la table une grosse nappe bien blanche, y posa des couteaux et des assiettes; et mettant sur la table du pain, de la viande froide et un pot de bière, il les invita à manger et à boire.

L'enfant jeta un regard autour d'elle tout en s'asseyant. Il y avait deux bancs entaillés et tout tachés d'encre; une petite chaire perchée sur ses quatre pieds, où sans doute le maître était assis pendant la classe; quelques livres rangés sur une tablette haute, avec des coins au haut des pages; en outre, une collection bigarrée de toupies, de balles, de cerfs-volants, de lignes à pêcher, de billes, de trognons de pommes et autres objets confisqués aux paresseux de l'école. Accrochés à la muraille, on voyait se carrer dans toute leur majesté terrifique, sur deux supports, la canne et le martinet; et près de là, sur une petite planchette ad hoc le bonnet d'âne, fait de vieux journaux et décoré d'une quantité de pains à cacheter des plus larges et des plus apparents. Mais le principal ornement des murs consistait en des sentences morales parfaitement transcrites en belle écriture ronde, en un certain nombre d'additions et de multiplications fort bien chiffrées: tout cela venait évidemment de la même main, et ces tableaux se trouvaient disposés tout autour de la salle dans le double but, très-évident, d'offrir un témoignage de l'excellent enseignement de l'école et d'exciter l'émulation dans le coeur des écoliers.

«Eh bien! dit le vieux maître d'école, remarquant que l'attention de Nelly était absorbée par ces spécimens, voilà une belle écriture! n'est-ce pas, ma chère petite?

— Très-belle, monsieur, répondit-elle modestement. Est-ce la vôtre?

— La mienne! s'écria-t-il, tirant ses lunettes et les mettant sur son nez pour jouir mieux d'un triomphe toujours cher à son coeur. Oh! non, je ne pourrais pas écrire aujourd'hui comme cela. Non! tous ces tableaux sont de la même main, une petite main, plus jeune que la vôtre, mais pourtant très-habile.»

En parlant ainsi, le maître d'école s'aperçut qu'une légère tache d'encre avait été jetée sur un des tableaux. Il tira de sa poche un canif, et, s'approchant du mur, il gratta soigneusement la tache. Cette besogne achevée, il alla lentement à reculons contempler l'exemple d'écriture avec admiration, comme on pourrait contempler la plus belle peinture. Mais, dans sa voix, dans son geste, il y avait quelque chose de triste qui émut profondément Nelly, bien qu'elle en ignorât la cause.