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Le magasin d'antiquités, Tome I cover

Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 25: CHAPITRE XXV.
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About This Book

This work presents a collection of interconnected stories and characters set against the backdrop of a quaint antique shop. It explores themes of nostalgia, the passage of time, and the human condition through the lens of various individuals who interact with the shop and its owner. The narrative delves into the lives of these characters, revealing their desires, struggles, and the significance of the antiques they encounter. The text is rich in descriptive detail, capturing the atmosphere of the setting and the complexities of the characters' relationships, ultimately reflecting on the value of memory and history in shaping identity.

«Oh! oui, une petite main!… dit le pauvre maître d'école. Un enfant bien supérieur à tous ses camarades, à l'étude comme au jeu. Comment se fait-il qu'il se soit tant attaché à moi? Que je l'aime, il n'y a rien d'étonnant à cela; mais qu'il m'aime ainsi, lui!…»

Ici, le maître d'école s'arrêta; il retira ses lunettes pour les essuyer, car les verres s'en étaient obscurcis.

«J'espère que vous n'avez aucun motif d'être inquiet pour lui, monsieur, dit Nelly avec anxiété.

— Non, pas précisément, ma chère. Je comptais le voir ce soir sur la pelouse. Il était toujours le premier à prendre sa part du cricket. Mais il y sera sans doute demain.

— Est-ce qu'il a été malade? demanda l'enfant avec la sympathie de son âge.

— Malade! oui, un peu indisposé. On dit qu'il a eu du délire hier, ce cher enfant, et aussi la veille; mais c'est inévitable avec ce genre de maladie: ce n'est pas un mauvais symptôme; il n'y a pas là de mauvais symptôme.»

L'enfant se tut. Le maître d'école alla à la porte et regarda attentivement dehors. Les ombres de la nuit s'épaississaient, et tout était tranquille.

«S'il pouvait trouver quelqu'un pour lui donner le bras, il viendrait ici, bien sûr, dit-il en rentrant dans la chambre. Il ne manque jamais de venir au jardin me souhaiter le bonsoir. Mais peut-être sa maladie ne fait-elle que de prendre meilleure tournure, et il est sans doute trop tard pour qu'il vienne; car il y a beaucoup d'humidité, et la rosée est très-abondante. Il vaut mieux qu'il ne vienne pas ce soir.»

Le maître d'école alluma une chandelle, assujettit le contrevent de la croisée et ferma la porte. Mais, après avoir pris ces soins et s'être assis en silence, au bout de quelques instants il décrocha son chapeau et dit à Nelly qu'il avait besoin de sortir pour aller aux nouvelles, qu'elle l'obligerait si elle voulait bien rester là jusqu'à ce qu'il fût de retour. L'enfant le lui promit, et le brave homme sortit.

Nelly resta assise et immobile durant une demi-heure et même davantage, toute seule, toute seule; car elle avait déterminé son grand-père à aller se coucher, et elle n'entendait que le tic tac d'une vieille horloge et le sifflement du vent à travers les arbres.

Lorsque le maître d'école revint, il reprit sa place au coin de la cheminée, mais demeura silencieux pendant longtemps. Enfin il se tourna vers Nelly, et, d'une voix douce, il l'invita à vouloir bien, cette nuit, faire une prière pour un enfant malade.

«Mon élève favori! dit le pauvre maître d'école, fumant sa pipe qu'il avait oublié d'allumer, et, regardant tristement les exemples collés sur les murs oui c'est sa petite main qui a fait tout cela… et tout amaigrie par la maladie! Pauvre petite, petite main!…»

CHAPITRE XXV.

Après une bonne nuit passée dans cette chaumière, où le sacristain avait habité pendant plusieurs années, mais qu'il avait dernièrement quittée pour se marier et prendre son ménage, Nelly se leva dès l'aurore et descendit à la chambre où elle avait soupé la veille. Déjà le maître d'école était sorti. Elle s'empressa de bien nettoyer la pièce, et elle venait de finir ses rangements, quand l'excellent homme rentra.

Il la remercia à plusieurs reprises, et lui dit que la vieille femme qui était chargée ordinairement de ces soins veillait en ce moment comme garde-malade auprès de l'enfant dont il avait parlé la veille.

«Comment va-t-il? demanda Kelly. J'espère qu'il va mieux?

— Non, répondit le maître d'école secouant la tête avec mélancolie; il ne va pas mieux. On dit même qu'il va plus mal.

— Cela me fait bien de la peine, monsieur.»

Le pauvre maître d'école parut reconnaissant de cette marque de sympathie, mais il n'en fut pas moins triste, car il se hâta d'ajouter, pour s'étourdir, qu'il y a souvent des gens qui s'inquiètent mal à propos et font le mal plus grand qu'il n'est.

«Pour ma part, dit-il avec son ton doux et patient, j'espère qu'il n'en est rien. Je ne crois pas que l'enfant soit plus mal.»

Nelly lui offrit de préparer le déjeuner, qu'ils prirent tous trois ensemble quand le vieillard fut descendu. En ce moment, le maître d'école remarqua que son hôte paraissait extrêmement fatigué et devait avoir besoin de repos.

«Si le voyage que vous avez à faire est long, dit-il, et si vous n'êtes pas trop pressé, vous pourrez tout à votre aise passer ici une autre nuit; cela me ferait plaisir, mon ami.»

Il vit que le vieillard consultait Nelly du regard, ignorant s'il devait accepter ou refuser l'offre.

«Je serais bien aise, ajouta-t-il, d'avoir auprès de moi un jour encore votre petite compagne. Si vous pouvez faire cette charité à un homme qui est seul et en même temps prendre vous-même un peu de repos, faites-la. S'il vous faut absolument continuer votre route, je vous souhaite un bon voyage, et je vous accompagnerai un bout de chemin avant l'ouverture de la classe.

— Que faut-il faire, Nell? demanda le vieillard d'un ton d'irrésolution; dis, qu'est-ce qu'il faut faire, ma chère Nell?»

Il n'était pas besoin de beaucoup d'instances pour déterminer Nelly à répondre qu'il valait mieux accepter l'invitation et rester. Elle était heureuse, d'ailleurs, de prouver sa gratitude au bon maître d'école en s'acquittant avec zèle de tous les soins domestiques nécessaires au modeste cottage. Cette tâche étant achevée, Nelly tira de son panier un ouvrage d'aiguille, et s'assit sur un tabouret, près du treillage, où le chèvrefeuille de jardin et le chèvrefeuille sauvage croisaient leurs rameaux flexibles et se glissaient ensemble jusque dans la salle pour y répandre leur parfum exquis. Son grand-père se chauffait en dehors aux rayons du soleil, respirant la senteur des fleurs, et suivant d'un regard nonchalant la marche des nuages, que poussait le léger souffle du vent.

En voyant le maître d'école mettre en place les deux bancs, poser sa chaise dans la chaire et faire quelques autres dispositions pour la classe, Nelly craignit de le gêner et offrit de se retirer dans sa petite chambre à coucher. Mais il ne voulut pas y consentir; et, comme il semblait content de l'avoir auprès de lui, elle resta, activement occupée de son ouvrage.

«Avez-vous beaucoup d'élèves, monsieur?» demanda-t-elle.

Le pauvre maître d'école secoua la tête et répondit:

«À peine de quoi remplir ces deux bancs.

— Les autres sont-ils bien savants, monsieur? demanda-t-elle encore, regardant les trophées attachés à la muraille.

— De bons petits enfants, dit-il, de bons petits enfants, ma chère; mais aucun ne sera jamais capable d'en faire autant.»

Un petit garçon à la tête blonde et au visage hâlé par le soleil se montra à la porte tandis que le maître parlait, et, après s'y être arrêté pour saluer et lui tirer son pied par derrière, en manière de révérence, entra et prit sa place sur un des deux bancs. Le petit garçon à la tête blonde posa alors sur ses genoux un livre ouvert dont les pages étaient terriblement cornées, et fourrant les mains dans ses poches, commença à compter les billes dont elles étaient pleines, prouvant par l'expression de sa physionomie la disposition remarquable qu'il avait pour ne pas penser le moins du monde à l'abécédaire sur lequel ses yeux étaient axés. Bientôt après, un autre petit blond entra d'un pas traînant, puis un autre à cheveux roux, puis deux autres blondins, puis un autre avec une petite tête de caniche, jusqu'à ce qu'enfin les bancs fussent occupés par une douzaine environ de jeunes garçons avec des têtes de toutes couleurs (pas de têtes grises cependant), rangées selon l'âge, de quatre ans à quatorze et plus, car les jambes du plus jeune, lorsqu'il fut assis, se trouvèrent à une grande distance du plancher, tandis que le plus âgé, un gros lourdaud bien fort mais bien nigaud, avait au moins la moitié de la tête de plus que le maître d'école.

À l'extrémité du premier banc, le poste d'honneur dans l'école, était vide la place du petit élève malade; et en tête des patères, où les enfants qui venaient avec des chapeaux ou des casquettes avaient l'habitude de les accrocher, il y avait aussi une place vide. Aucun enfant n'eût osé violer la sainteté du siège ou de la patère; mais plus d'un portait son regard des endroits vides au maître d'école, et glissait derrière sa main ses réflexions à son voisin paresseux.

Alors commença le bourdonnement des leçons récitées, apprises par coeur, le chuchotement, les jeux dissimulés, tout le bruit, tout le tapage d'une école; et, au milieu du vacarme, le pauvre maître, la douceur et la simplicité en personne, s'efforçait vainement de fixer son esprit sur les devoirs du jour et d'oublier son petit ami. L'ennui de son état ne lui rendait que plus présent encore le souvenir de l'écolier studieux, et sa pensée n'était pas avec ses élèves, on le voyait bien.

Cette disposition d'esprit n'échappa point aux plus paresseux; s'enhardissant par l'impunité, ils devinrent plus bruyants et plus effrontés, jouant à pair ou non sous les yeux du maître, mangeant des pommes sans peur et sans reproche, se pinçant les uns les autres pour s'amuser ou par méchanceté, sans se cacher le moins du monde, et gravant leurs autographes au bas même de la chaire. L'idiot, qui était venu réciter sa leçon, ne s'amusa pas à regarder plus longtemps au plafond pour y chercher les mots oubliés; il se rapprocha tout bonnement du siège du maître et plongea effrontément ses yeux sur la page; le lustig de la petite troupe se mit à loucher, et à faire des grimaces, naturellement au plus jeune, sans se cacher derrière un livre, et l'assemblée émerveillée ne connut plus de bornes à sa gaieté. S'il arrivait au maître de se lever et s'il paraissait prêter quelque attention à ce qui se passait, le bruit cessait un moment et tous les regards redevenaient studieux et soumis. Mais aussitôt que la vigilance du maître se relâchait, le bruit éclatait de nouveau dix fois plus fort qu'auparavant.

Ah! parmi ces petits paresseux, combien souhaitaient d'être dehors! Ils contemplaient la porte ouverte et la fenêtre comme s'ils avaient dessein de sortir de force, de courir dans les bois pour y mener une vie d'enfants sauvages. Que de pensées de révolte faisaient naître la fraîche rivière et les bons endroits bien ombragés où il est si agréable de se baigner sous les saules dont les branches descendent jusque dans l'eau! surtout chez ce gaillard, que je vois d'ici, avec son col de chemise déboutonné et rabattu sur son dos, éventant sa face rubiconde avec un abécédaire, et souhaitant d'être baleine ou cachalot, chauve- souris ou moucheron, tout ce qu'on voudra, plutôt que de rester à l'école par une chaleur torride. Ouf! Demandez à cet autre garçon qui, assis le plus près de la porte, a pu mettre à profit cette circonstance pour se glisser dans le jardin et entraîner ses camarades par le mauvais exemple en plongeant son visage dans le seau du puits et se roulant ensuite sur le gazon; demandez-lui s'il y eut jamais un jour comme celui-là, même quand les abeilles s'enfonçaient dans la corolle des fleurs et s'y tenaient immobiles comme si elles avaient résolu de se retirer des affaires et de fermer leur fabrique de miel. C'était un jour de sainte paresse, un jour fait pour s'étendre sur le dos au beau milieu de l'herbe, à regarder le ciel jusqu'à ce que son éclat forçât les yeux de se fermer, et demandez-moi un peu si ce temps-là était bien choisi pour forcer de braves garçons à se pâmer sur des livres moisis dans une chambre sombre où le soleil lui-même ne daignait pas pénétrer! C'est une abomination.

Nelly était assise auprès de la fenêtre, occupée de son ouvrage, mais prêtant attention à ce qui se passait, bien qu'intimidée quelquefois par ces petits volcans. Quand les leçons furent récitées, on commença l'exercice d'écriture. Comme il n'y avait qu'un pupitre, celui du maître, chaque enfant vint s'y asseoir à son tour et y griffonner une page toute tordue, tandis que le maître se promenait de long en large. La classe était moins bruyante. Le maître s'approchait pour regarder par-dessus l'épaule de celui qui écrivait, en lui disant avec douceur de remarquer comme les lettres étaient formées sur les modèles placardés le long du mur. Il lui en faisait admirer les pleins et les déliés, en lui recommandant de chercher à les imiter. Il interrompait ensuite la leçon pour leur répéter ce que l'enfant malade avait dit la nuit précédente et combien il regrettait de n'être pas encore avec eux. Il y avait dans le ton et les paroles du pauvre maître d'école tant de bonté et de tendresse, que les jeunes garçons parurent éprouver du remords de l'avoir ainsi tourmenté, et rentrèrent dans l'ordre le plus absolu; durant deux minutes au moins, on ne mangea plus de pommes, on n'écrivit plus son nom au couteau, on ne se pinça plus, on ne fit plus de grimaces.

«Je pense, mes amis, dit le maître d'école quand l'horloge sonna midi, que je vous donnerai aujourd'hui, par extraordinaire, demi- congé.»

À cette nouvelle, les écoliers, le grand garçon en tête, poussèrent des clameurs d'enthousiasme au milieu desquelles on vit le maître remuer les lèvres, mais sans parvenir à se faire entendre. Cependant, comme il agitait la main pour réclamer le silence, les élèves eurent assez de docilité pour se taire, aussitôt que les poumons les plus vigoureux de la troupe n'en purent plus à force de crier.

«Promettez-moi d'abord, dit le maître, de n'être pas trop bruyants, ou bien, si vous voulez faire du bruit, de vous en aller bien loin, hors du village s'entend. Je suis sûr que vous ne voudriez pas casser la tête à votre ancien et fidèle camarade.»

Ici s'éleva un murmure général, sans doute très-sincère, car ce n'étaient encore que des enfants, pour protester contre toute idée de troubler le repos du camarade. Le grand garçon, probablement avec autant de sincérité naïve que tous les autres, prit ses voisins à témoin que, s'il avait crié, il avait crié tout bas.

«N'oubliez donc pas mes recommandations, dit le maître; mes chers amis, c'est une faveur que je vous demande personnellement. Amusez-vous autant que vous pourrez, mais souvenez-vous que tout le monde n'a pas le bonheur d'être aussi bien portant que vous. Allons! adieu.

— Merci, monsieur, — adieu, monsieur,» ces mots furent prononcés une foule de fois sur tous les tons, et les enfants sortirent lentement et sans bruit. Mais le soleil brillait, et les oiseaux chantaient, comme le soleil ne brille et comme les oiseaux ne chantent qu'aux jours de congé ou de demi-congé; et puis les arbres penchaient leurs branches comme pour inviter les écoliers échappés à grimper et à se nicher dans leurs branches feuillues; le foin les suppliait de venir s'ébattre et se coucher sur son tapis au grand air; le blé vert, par ses ondulations agaçantes, les appelait vers le bois et la rivière; le pré, rendu plus doux encore par un mélange de lumière et d'ombre, les conviait à sauter, à gambader, à se promener Dieu sait où. C'était plus de joie qu'il n'en faut à un enfant pour le rendre heureux, et ce fut avec de vives acclamations que toute la troupe prit ses jambes à son cou et s'éparpilla en criant et riant sur son passage.

«C'est bien naturel, mon Dieu! dit le pauvre maître d'école, les suivant de l'oeil. Je suis bien content qu'ils ne fassent pas attention à ma peine.»

Il est difficile cependant de satisfaire tout le monde; c'est ce que nous savons presque tous par expérience, sans parler de la fable d'où je tire cette maxime. Dans l'après-midi plusieurs mères et tantes d'élèves crurent devoir exprimer leur mécontentement de la conduite du maître d'école. Quelques-unes se bornèrent à des allusions, par exemple en demandant avec politesse si c'est que c'était un jour marqué en lettres rouges sur le calendrier, ou le nom du saint dont on chômait la fête; d'autres, les fortes têtes politiques du village, déclarèrent que c'était traiter un peu lestement les droits de la souveraine et faire un affront à l'Église et à l'État; elles crurent subodorer dans ce coup d'État des principes révolutionnaires. Accorder un demi-congé pour une circonstance moins importante que l'anniversaire de la reine! c'était être bien hardi: mais la majorité n'alla pas par quatre chemins pour exprimer son déplaisir personnel en termes énergiques: selon elle, mettre les élèves à la demi-ration de la science dont on leur devait part entière, ce n'était rien moins qu'un acte manifeste de fraude et de vol effronté. Une vieille femme même, voyant qu'elle ne pouvait réussir à enflammer ou à irriter le paisible maître d'école en lui disant des impertinences, fit grand tapage hors de sa maison, et trouva moyen de lui adresser une mercuriale indirecte durant une demi-heure, en se tenant près de la fenêtre de l'école à dire à une autre vieille dame que le maître devrait nécessairement déduire ce demi-congé du payement de la semaine, ou qu'il pouvait bien s'attendre à recevoir une opposition par huissier; on n'avait déjà pas tant besoin de paresseux dans le pays. Ici la vieille dame éleva la voix. Les individus trop paresseux même pour être maîtres d'école, pourraient bien, avant peu, voir d'autres individus leur passer sur le casaquin; pour sa part, elle ne manquerait pas de donner aux postulants de bons avis, pour qu'ils se tinssent prêts au besoin. Mais tous ces reproches, toutes ces scènes de violence n'aboutirent pas à tirer une parole du bon maître d'école qui restait assis, ayant Nelly à ses côtés: seulement il en était un peu plus abattu peut-être, mais toujours silencieux et n'ouvrant pas la bouche, pas même pour se plaindre.

Vers la nuit, une vieille femme traversa le jardin en se traînant de son mieux: et ayant rencontré à sa porte le maître d'école, elle l'avertit de se rendre immédiatement chez la dame West, et de partir devant elle au plus vite. Le maître et Nelly étaient au moment d'aller faire un tour ensemble; et, sans quitter la main de l'enfant, il se précipita dehors, laissant la messagère le suivre comme elle pourrait.

Ils s'arrêtèrent à la porte d'une chaumière: le maître frappa doucement avec la main. La porte fut ouverte aussitôt. Ils entrèrent dans une chambre où un petit groupe de femmes en entourait une plus âgée que les autres, qui pleurait amèrement; se tordait les mains et s'abandonnait à des mouvements convulsifs.

«Chère dame, dit le maître d'école prenant une chaise auprès d'elle, eh quoi! est-il donc si mal?

— Il s'en va grand train, s'écria la vieille femme; mon petit- fils se meurt! Et tout cela par votre faute. Je ne vous laisserais certainement pas en ce moment approcher de lui, n'était le vif désir qu'il a de vous voir. Voilà où vous l'avez réduit avec votre belle instruction. O mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! que faire?…

— Ne dites pas qu'il y ait de ma faute, répondit le bon maître d'école. Je ne vous en veux pas, ma chère dame. Non, non! vous êtes accablée, et vous ne pensez pas ce que vous dites. Je suis sûr que vous ne le pensez pas.

— Que si, répliqua la vieille femme, je le pense tout à fait. S'il ne s'était pas consumé sur ses livres, parce qu'il avait peur de vous, il serait maintenant gai et bien portant! Je le sais bien, allez!»

Le maître d'école regarda les autres femmes comme pour obtenir qu'une d'entre elles prononçât en sa faveur une parole bienveillante; mais elles secouèrent la tête, et se dirent mutuellement à l'oreille qu'elles n'avaient jamais pensé que l'instruction fût bonne à grand'chose, et que cet exemple le prouvait bien. Sans répliquer par un seul mot, par un seul regard de reproche, le maître suivit la vieille garde-malade qui était venue le chercher et qui arrivait à l'instant, dans une autre chambre où l'enfant chéri du maître se trouvait à demi habillé et étendu sur un lit.

C'était un très-jeune garçon, presque un petit enfant. Ses cheveux encore bouclés ombrageaient son front, et ses yeux étaient extrêmement brillants; mais leur éclat tenait plus du ciel que de la terre. Le maître d'école s'assit près de lui, et, se penchant vers l'oreiller, lui murmura son nom. L'enfant tressaillit, lui caressa le visage avec sa main, lui enlaça le cou de ses bras amaigris, en s'écriant que c'était son cher bon ami.

«Oui, je le suis, je l'ai toujours été, Dieu le sait! dit le pauvre maître d'école.

— Quelle est cette jeune fille? demanda l'enfant, à la vue de Nelly. Je n'ose l'embrasser, de peur de lui donner mon mal. Priez- la de me serrer la main.»

Nelly s'approcha en sanglotant et prit dans ses mains la petite main languissante que l'enfant malade retira au bout de quelques moments, en se laissant retomber doucement.

«Vous souvenez-vous du jardin, Harry, dit à demi-voix le maître d'école pour le tenir éveillé, car il semblait s'appesantir; vous souvenez-vous comme vous le trouviez agréable le soir? Il faut vous dépêcher de revenir le visiter encore, car je crois que toutes les fleurs vous regrettent. Je les trouve moins brillantes qu'auparavant. Vous y viendrez bientôt, mon cher petit, le plus tôt possible, n'est-ce pas?»

L'enfant sourit doucement, tout doucement, et posa sa main sur la tête grise de son ami. Il remua aussi les lèvres, mais sans voix; il n'en sortit pas un son, pas un seul.

Au milieu du silence qui suivit ces paroles, le bruit de voix éloignées, porté par la brise du soir, arriva à travers la fenêtre ouverte.

«Qu'est-ce que cela? dit l'enfant ouvrant ses yeux.

— Vos camarades qui jouent sur la pelouse.»

L'enfant prit un mouchoir sous son oreiller et essaya de l'agiter au-dessus de sa tête. Mais son bras retomba sans force.

«Voulez-vous que je le fasse pour vous? dit le maître d'école.

— Oui, s'il vous plaît, agitez-le à la fenêtre. Attachez-le au treillage. Quelques-uns de mes camarades le verront sans doute; peut-être penseront-ils à moi et regarderont-ils de mon côté.»

Il souleva sa tête, et son regard alla du signal flottant à l'inutile raquette qui était posée sur une table dans la chambre, à côté de l'ardoise, d'un livre et autres objets autrefois à son usage. Une fois encore il se laissa retomber doucement et demanda si la jeune fille était là, parce qu'il voulait la voir.

Elle s'avança et pressa sa main inerte qui pendait sur le couvre- pied. Les deux vieux amis, les deux camarades, car ils l'étaient, bien que l'un fût un homme et l'autre un enfant, s'unirent dans un long embrassement; puis le petit écolier se retourna du côté de la muraille et s'endormit.

Le pauvre maître d'école resta assis à la même place, tenant dans ses mains la froide main pour la réchauffer; mais ce n'était plus que la main d'un enfant mort. Il le sentait, et cependant il continuait de la réchauffer encore sans pouvoir se résoudre à la quitter.

CHAPITRE XXVI.

Nelly, le coeur brisé, s'éloigna avec le maître d'école du chevet de l'enfant et retourna à la chaumière. Elle eut soin de cacher au vieillard la cause réelle de son chagrin et de ses larmes; car l'enfant mort orphelin n'avait qu'une grand'mère comme elle n'avait qu'un grand-père, et il ne laissait qu'une parente âgée pour pleurer sa perte prématurée.

Elle se mit au lit aussi vite qu'elle le put, et, lorsqu'elle se trouva seule, elle donna un libre cours à la tristesse qui accablait son âme. Mais la scène affligeante dont elle avait été témoin contenait pourtant une leçon de satisfaction et de reconnaissance: de satisfaction, puisque Nelly se sentait bien portante et libre; de reconnaissance, puisqu'elle avait été conservée au seul parent, au seul ami qu'elle chérît, pour vivre et respirer dans un monde magnifique à ses yeux, tandis que tant de jeunes créatures, aussi jeunes qu'elle et aussi pleines d'espérance, étaient frappées et couchées dans leurs tombes. Combien de tertres funèbres dans ce vieux cimetière où elle avait erré dernièrement, s'étaient couverts de verdure sur des tombes d'enfants! Bien qu'elle ne pensât elle-même que comme une enfant et ne réfléchît peut-être pas suffisamment à quelle brillante et heureuse existence sont appelés ceux qui meurent jeunes, et que la mort leur épargne la douleur de voir s'éteindre les autres autour d'eux, de voir descendre dans la tombe les plus fortes affections de leur coeur, ce qui fait mourir bien des fois le vieillard dans le cours d'une longue existence: cependant Nelly avait assez de raison pour comprendre facilement la moralité du spectacle auquel elle avait assisté cette nuit et pour en graver profondément le souvenir dans son coeur.

Elle ne rêva qu'au petit écolier; elle le revoyait non pas couché dans son cercueil, non pas couvert de terre, mais au milieu des anges et souriant avec joie.

Le soleil, qui dardait dans la chambre ses rayons bienfaisants, l'éveilla. Il ne restait plus qu'à prendre congé du pauvre maître d'école et à recommencer le pèlerinage.

Tandis qu'ils faisaient leurs apprêts de départ, la classe était commencée. Dans la salle obscure le bruit de la veille retentissait encore, un peu plus tempéré, peut-être, mais si peu que rien. Le maître d'école quitta sa chaire et accompagna ses hôtes jusqu'à la porte.

Nelly lui présenta d'une main tremblante et avec hésitation l'argent que la dame lui avait donné aux courses pour payer ses fleurs; toute confuse dans ses remercîments, en pensant à la modicité de son offrande, et rougissant de lui donner si peu. Mais il la força à garder son argent, et, s'étant baissé pour l'embrasser sur la joue, il rentra dans sa maison.

Les voyageurs n'avaient pas fait une douzaine de pas, que le maître d'école était revenu sur le seuil de sa porte. Le vieillard retourna vers lui pour lui presser les mains; Nelly en fit autant.

«Bonne chance et bon voyage! dit le pauvre maître d'école. Me voilà seul encore. Si un jour vous repassez par ici, n'oubliez pas la petite école de village.

— Nous ne l'oublierons jamais, monsieur, répondit Nelly; jamais nous ne perdrons la mémoire de vos bontés pour nous.

— J'ai souvent entendu de semblables paroles tomber des lèvres des enfants, dit le maître d'école secouant la tête et souriant d'un air pensif; mais elles ont été bientôt oubliées. J'avais un jeune ami, bien jeune il est vrai, mais il n'en valait que mieux. À présent tout est fini!… Que Dieu vous conduise!»

Ils lui renouvelèrent plusieurs fois leurs adieux et partirent enfin, marchant d'un pas lent et se retournant souvent jusqu'à ce qu'ils ne pussent plus l'apercevoir. Ils avaient fini par laisser loin derrière eux le village et n'en voir même plus la fumée à travers les arbres. Alors ils pressèrent le pas; leur dessein était de gagner la grande route et de la suivre à la grâce de Dieu.

Mais les grandes routes mènent bien loin. À l'exception de deux ou trois petits groupes de chaumières qu'ils dépassèrent sans s'arrêter et d'un cabaret isolé situé au bord du chemin où ils se procurèrent du pain et du fromage, cette grande route ne les avait encore menés à rien… L'après-midi s'avançait, et toujours s'allongeait cette même route triste, ennuyeuse et tortueuse qu'ils avaient suivie durant toute la journée. Cependant, comme ils n'avaient pas d'autre ressource que d'aller en avant, ils continuèrent à marcher, bien que plus lentement à cause de leur fatigue excessive.

L'après-midi était devenue une belle soirée lorsqu'ils arrivèrent à un endroit où la route formait un grand détour à travers une lande. Sur les limites de cette lande et près d'une haie qui la séparait des champs cultivés, était une caravane au repos; nos voyageurs, qui n'avaient pu la voir à raison de la position qu'elle occupait, l'abordèrent si soudainement qu'ils n'eussent pu l'éviter quand ils auraient voulu le faire.

Ce n'était pas un de ces chariots délabrés, sales, poudreux, comme on en voit tant de ce genre, mais une petite maison posée sur des roues avec des rideaux blancs en basin décorant les croisées et des jalousies peintes en vert encadrées dans des panneaux d'un rouge vif, heureux contraste de couleurs qui donnait à l'ensemble un aspect éclatant. Ce n'était pas non plus une pauvre caravane traînée par un âne seulement ou par une rosse étriquée, car deux chevaux en bon état avaient été dételés et paissaient l'herbe fraîche. Ce n'était pas non plus une caravane de bohémiens, car devant la porte ouverte, ornée d'un marteau de cuivre bien luisant, était assise une grosse dame de bonne mine, coiffée d'un grand chapeau à larges noeuds de rubans. Il était facile de reconnaître que la caravane n'était pas non plus dépourvue du confortable, d'après les occupations de la dame qui se donnait la jouissance de prendre son thé. Tout l'attirail nécessaire pour ce petit repas, y compris une bouteille d'un caractère suspect et une tranche de jambon froid, était posé sur un tambour couvert d'une serviette blanche: c'est là qu'était assise, comme à la meilleure table du monde, la dame errante, à prendre son thé et à regarder le paysage.

Il arriva en ce moment que la maîtresse de la caravane ayant porté sa tasse à ses lèvres, laquelle tasse était de taille à servir pour le déjeuner, comme si tout devait être copieux et solide à l'avenant; les yeux fixés sur le ciel, tout en savourant l'arôme de son thé, relevé peut-être d'un doigt de la liqueur contenue dans la bouteille suspecte (mais ceci est une simple supposition et n'a pas trait à notre histoire); il arriva que, tout entière à cette agréable occupation, elle n'aperçut pas d'abord les voyageurs qui s'approchaient d'elle. Ce ne fut donc qu'après avoir posé sa tasse et englouti à grand'peine sa ration abondante, qu'elle vit un vieillard et une jeune fille s'avancer lentement et la contempler d'un air d'admiration modeste mais affamée.

«Hé! cria la maîtresse de la caravane, secouant les miettes tombées sur ses genoux et les avalant avant d'essuyer sa bouche; oui, c'est bien elle! Mon enfant, qui est-ce qui a gagné le prix de la course générale?

— Gagné quoi, madame? demanda Nelly.

— Le prix de la course générale, mon enfant; le prix qui devait être disputé le second jour.

— Le second jour, madame?

— Oui, le second jour, le second jour! répéta la dame d'un air d'impatience. Vous pouvez bien me dire qui a gagné le prix quand je vous adresse poliment cette question.

— Je l'ignore, madame.

— Vous l'ignorez! Comment, vous qui y étiez! Je vous ai vue de mes propres yeux.»

Nelly ne fut pas médiocrement effrayée d'entendre ces paroles, car elle supposa que la dame pouvait être liée avec la maison de commerce Short et Codlin; mais ce qui suivit fut de nature à la rassurer.

«Et j'ai regretté beaucoup, ajouta la maîtresse de la caravane, de vous voir en compagnie d'un polichinelle; un misérable, un bas histrion que l'on devrait même rougir de regarder.

— Je n'y étais pas par goût, madame. Nous ignorions notre chemin; ces deux hommes ont bien voulu nous accueillir et nous emmener avec eux. Est-ce que… est-ce que vous les connaissez, madame?»

La maîtresse de la caravane jeta une sorte de cri.

«Moi les connaître! moi connaître ça!… Mais vous êtes jeune et sans expérience, et par conséquent je vous pardonne de me faire une pareille question. Est-ce que j'ai l'air de les connaître? Est-ce que la caravane a l'air de connaître ça?…

— Non, madame, non… dit l'enfant, craignant d'avoir commis quelque faute grave. Je vous demande pardon.»

Ce pardon fut immédiatement accordé, quoique la dame parût encore toute hors d'elle-même devant cette supposition offensante. L'enfant lui expliqua alors qu'ils avaient quitté les courses dès le premier jour et qu'ils se rendaient par cette route à la ville la plus proche, avec l'intention d'y passer la nuit. Comme la physionomie de la dame commençait à s'éclaircir, Nelly se hasarda à demander s'il y avait loin. La dame, après lui avoir bien expliqué d'abord qu'elle avait été aux courses le premier jour en cabriolet, par partie de plaisir, mais sans y avoir affaire et sans intérêt, finit par lui répondre que la ville était encore à huit milles de là.

Ce renseignement peu encourageant déconcerta Nelly, qui ne put retenir une larme en mesurant du regard la route de plus en plus ténébreuse. Le grand-père ne fit pas entendre de plainte, mais il soupira profondément, appuyé sur son bâton et cherchant vainement à mesurer des yeux l'étendue du chemin poudreux.

La maîtresse de la caravane s'occupait de ranger sa tasse et sa théière, pour desservir la table; mais remarquant l'air d'anxiété de l'enfant, elle hésita et suspendit l'opération. Nelly la salua, la remercia de son obligeance, prit la main du vieillard et s'éloigna. Déjà elle avait fait une cinquantaine de pas, quand la maîtresse de la caravane lui cria de revenir.

«Plus près, plus près encore! dit-elle, l'invitant à gravir les degrés de la plate-forme. Avez-vous faim, mon enfant?

— Pas beaucoup… Mais nous sommes fatigués; et puis c'est… c'est encore bien loin.

— C'est égal. Que vous ayez faim ou non, vous ne serez pas fâchée de prendre un peu de thé. Je suppose que cela ne vous déplaira pas, mon vieux monsieur?»

Le grand-père ôta humblement son chapeau et la remercia. La dame l'engagea à monter aussi sur la plate-forme. Mais comme le tambour n'eût pas été une table commode pour deux couverts, ils redescendirent et s'assirent sur l'herbe. Là, elle leur présenta le plateau à thé, du pain et du beurre, le morceau de jambon, en un mot elle les servît comme elle-même, à l'exception de la bouteille qu'elle avait déjà glissée furtivement dans sa poche.

«Posez tout cela près des roues de derrière, mon enfant, c'est la meilleure place, dit leur nouvelle amie, surveillant d'en haut leurs préparatifs. Maintenant apportez-moi la théière pour que j'y mette un peu plus d'eau chaude avec une pincée de thé frais. C'est bien. À présent, mangez et buvez tous deux autant qu'il vous plaira et sans vous gêner; c'est tout ce que je vous demande.»

Nelly et son grand-père eussent peut-être rempli les intentions de la dame, quand même elle ne leur aurait pas donné cet encouragement de si bon coeur. Mais comme tout scrupule, tout embarras devait tomber devant ce langage cordial, ils ne se gênèrent point pour faire un bon repas. Pendant ce temps, la dame mit pied à terre, et, les mains jointes par derrière, elle se promena de long en large, d'un pas mesuré et d'un air majestueux, imprimant à son vaste chapeau une ondulation extraordinaire. Par intervalles, elle considérait la caravane avec une satisfaction muette, surtout les panneaux rouges et le marteau de cuivre, qui avaient l'air de flatter infiniment son amour-propre: quand elle fut rassasiée de cet exercice, elle s'assit sur les degrés et appela:

«Georges!»

Là-dessus un homme en blouse de charretier, qui avait tout vu derrière une haie sans être aperçu lui-même, écarta les branches qui le cachaient, et répondit à l'appel. Il était assis et tenait sur ses jambes un plat de ragoût et une bouteille en grès qui pouvait contenir quatre litres, à sa main droite un couteau, à sa gauche une fourchette.

«Plaît-il, madame?

— Comment trouvez-vous la tourte froide, Georges?

— Pas mauvaise, mistress.

— Et la bière, demanda la dame, avec l'air de prendre un plus vif intérêt à cette question; est-elle passable, Georges?

— Elle a plus de mine que de goût; mais, après tout, elle n'est pas si mauvaise.»

Pour rassurer sa maîtresse à cet égard, il prit un petit coup, environ une pinte, de la bouteille de grès, puis fit claquer ses lèvres, cligna des yeux et secoua la tête d'un air satisfait. Et sans doute d'après les mêmes principes de politesse, il reprit son couteau et sa fourchette, comme pour prouver d'une manière pratique que la bière n'avait pas gâté son appétit.

La dame le regarda quelque temps d'un air encourageant, puis elle ajouta:

«Aurez-vous bientôt fini?

— À l'instant, mistress.»

Et, en réalité, après avoir ratisse le plat tout autour avec son couteau et porté à sa bouche le reste du gratin, après avoir imprimé à la bouteille de grès une direction si savante que, par des degrés presque imperceptibles, il se trouva la tête renversée en arrière, étendu presque de tout son long, M. Georges se déclara disponible et sortit de sa retraite.

«Je ne vous ai pas trop fait dépêcher, Georges? demanda la bourgeoise, qui paraissait éprouver une grande sympathie pour les derniers glouglous qu'il avait donnés à la bouteille.

— Si je me suis un peu dépêché cette fois-ci, répondit Georges faisant une sage réserve pour la première occasion favorable je me rattraperai une autre fois, voilà tout.

— Nous ne sommes pas trop chargés, Georges, n'est-ce pas?

— Voilà toujours comme parlent les dames, répondit l'homme en tournant la tête de dépit, comme s'il appelait la nature elle-même en témoignage contre une proposition aussi monstrueuse. Si vous voyez une femme conduire, soyez sûr qu'elle ne laissera jamais son fouet tranquille; jamais les chevaux n'iront assez vite pour elle. Si les chevaux ont bien leur charge, vous ne persuaderez jamais à une femme qu'ils ne peuvent pas encore porter quelque chose de plus. Pourquoi donc me demandez-vous cela?

— Si nous prenions avec nous ces deux voyageurs, cela ferait-il une grande surcharge pour les chevaux? dit la maîtresse sans répondre à la tirade philosophique de Georges et en montrant Nelly et le vieillard, qui se disposaient tristement à reprendre leur marche.

— Dame, ce serait toujours une surcharge tout de même, dit
Georges mal satisfait.

— Cela ferait-il une grande surcharge? répéta la maîtresse Ils ne doivent pas être bien lourds.

— Leur poids à tous deux, madame, dit Georges, les mesurant du regard comme un homme qui calcule en lui-même, à une demi-once près, leur poids vaudrait à peu de chose près celui d'Olivier Cromwell.»

Nelly fut très-surprise de ce que cet homme pouvait si exactement calculer le poids d'un personnage qui, d'après ce qu'elle avait lu dans les livres, avait vécu à une époque si éloignée; mais elle ne tarda pas à oublier ce sujet, toute joyeuse d'apprendre que son grand-père cheminerait avec elle dans la caravane; elle en remercia la dame de tout son coeur. Elle l'aida vivement à ranger les tasses et tout ce qui avait servi à leur repas; car tout cela était encore sur l'herbe. Pendant ce temps, on avait attelé les chevaux. Nelly et son grand-père, ravis de cette bonne aubaine, montèrent dans la voiture. Leur protectrice ferma la porte et s'assit près de son tambour à une fenêtre ouverte; Georges releva le marchepied et s'installa sur son siège. La caravane partit avec un grand bruit de ressorts, de grincements de roues et d'essieux; et le brillant marteau de cuivre, que personne n'avait peut-être jamais soulevé pour frapper à la porte, se dédommageait à chaque cahot en se donnant le plaisir de se frapper lui-même tout le long de la route.

CHAPITRE XXVII.

Quand on eut fait assez lentement un peu de chemin, Nelly se hasarda à jeter un regard sur l'intérieur de la caravane et à l'examiner plus attentivement. Le premier compartiment, celui où la propriétaire s'était installée, était garni d'un tapis et divisé en cloisons de façon à offrir pour le sommeil une place disposée comme une case dans un vaisseau. Cette espèce de chambre à coucher était protégée, de même que les petites croisées, par de beaux rideaux blancs et paraissait assez confortable, bien que, pour s'y installer, la dame fût obligée sans doute de se livrer à un exercice gymnastique qui était un impénétrable mystère. L'autre compartiment servait de cuisine, et il était garni d'un fourneau dont le tuyau passait à travers le toit. Il contenait aussi un cabinet ou office, plusieurs caisses, une grande cruche d'eau, quelques ustensiles de cuisine et de la vaisselle de faïence. La plupart de ces objets étaient suspendus aux parois qui, dans la partie de la voiture consacrée à la maîtresse, avaient reçu des ornements plus gais et plus splendides, tels qu'un triangle et deux tambourins bien frottés par les pouces.

La dame était assise à sa fenêtre, dans tout l'orgueil et la poésie des instruments de musique; la petite Nell et son grand- père se tenaient, au contraire, de l'autre côté, dans l'humble sphère du chaudron et des casseroles, tandis que le véhicule allait cahin-caha et perçait lentement l'obscurité de la route. D'abord les deux voyageurs parlèrent peu et se bornèrent à chuchoter; mais, se familiarisant avec le lieu où ils se trouvaient, ils s'enhardirent à causer plus librement, et s'entretinrent du pays qu'ils traversaient et des divers objets qui s'offraient à leur vue. Le vieillard finit par s'endormir. La dame s'en aperçut; elle invita alors Nelly à venir s'asseoir auprès d'elle.

«Eh bien! mon enfant, dit-elle, comment trouvez-vous cette manière de voyager?

— Fort agréable, madame, répondit Nelly.

— Oui, reprit la dame, pour des gens qui ont toutes leurs forces. Quant à moi, j'éprouve parfois des faiblesses qui exigent un stimulant perpétuel.»

Le stimulant dont elle parlait, le trouvait-elle dans la bouteille suspecte que nous avons signalée, ou bien ailleurs? C'est ce qu'elle ne dit pas.

«Vous êtes bien heureux, vous autres jeunesses, reprit-elle! Vous ne savez pas ce que c'est que des faiblesses. Vous jouissez toujours d'un bon appétit, et c'est bien agréable.»

Nelly pensa que, pour sa part, elle ferait aussi bien de se passer parfois d'avoir trop bon appétit; et, d'un autre côté, rien dans l'extérieur de la dame, ou dans sa manière de prendre le thé, ne portait à croire qu'elle n'éprouvât plus de plaisir à boire et à manger. Elle se borna à s'incliner silencieusement, en manière d'adhésion polie, et attendit que la dame reprit la parole.

Cependant, au lieu de parler, celle-ci considéra longtemps l'enfant en silence. Se levant ensuite, elle alla prendre dans un coin un grand rouleau de toile, large d'une aune environ, et l'étendit sur le parquet en le déroulant avec son pied jusqu'à ce qu'il touchât d'une extrémité à l'autre de la caravane.

«Lisez-moi cela, dit-elle, mon enfant.»

Nelly se promena tout le long du rouleau, lisant à haute voix l'inscription suivante tracée en énormes lettres noires:

«FIGURES DE CIRE DE JARLEY.

— Relisez-le, dit la dame qui paraissait y prendre goût.

Figures de cire de Jarley, répéta Nelly.

— C'est moi, dit la dame. Je suis mistress Jarley.»

Elle donna à l'enfant un regard d'encouragement, et chercha à la rassurer et à lui faire comprendre que, bien qu'elle fût en face de mistress Jarley en personne, elle ne devait pas se laisser éblouir et terrasser par sa glorieuse présence. La dame déroula ensuite un autre tableau portant cette inscription:

«Cent figures de grandeur naturelle

Un troisième tableau, avec cette inscription:

«La plus merveilleuse collection de figures vivantes en cire qu'il y ait dans le monde entier

Puis plusieurs tableaux plus petits, avec des inscriptions telles que celles-ci:

«Ouverture de l'Exposition — La véritable et unique Jarley. — Collection sans rivale de Jarley — Jarley fait les déliées de la grande et de la petite noblesse. — Jarley est sous le patronage de la Famille Royale.»

Quand elle eut bien montré à l'enfant stupéfaite ces léviathans de l'annonce, elle lui fit voir des prospectus qui n'étaient plus auprès que du fretin sous forme de billets, quelques-uns tournés en parodies sur des airs populaires, comme:

Crois-moi, les figures de cire
De Jarley, que chacun admire…

Ou bien:

J'ai vu ton précieux ouvrage
Exposé dans la fleur de l'âge.

Ou bien encore:

Gué, passons l'eau,
Allons chez Jarley, ma chère;
Gué, passons l'eau,
On n'peut rien voir de plus beau.

Car, pour satisfaire tous les goûts, il y en avait qui étaient composés dans un esprit léger et facétieux. C'était, par exemple, la parodie sur l'air populaire: «Si j'avais un âne.» Elle commençait ainsi:

Si j'avais un âne assez bête
Pour se mettre dans la tête
De ne point aller chez Jarley,
Je rentrais mon baudet.
Et vite, et vite, s'il vous plaît.
Accourez tous chez Jarley.

En outre, il y avait diverses compositions en prose, entre autres un dialogue entre l'empereur de la Chine et une huître, ou l'archevêque de Cantorbéry et un dissident au sujet des droits d'église. Tous ces écrits se terminaient par la même morale, à savoir que le lecteur devait se hâter d'aller voir l'exposition de Jarley, et que les enfants et les domestiques y étaient admis à moitié prix. Après avoir suffisamment exhibé, pour éblouir l'enfant, tous ces témoignages de sa haute position dans la société, mistress Jarley les roula, les remit soigneusement en place, s'assit de nouveau et regarda Nelly d'un air triomphant.

«Et j'espère, dit-elle, que vous n'irez plus en compagnie d'un sale Polichinelle, dorénavant!

— Jamais, madame, je n'ai vu de figures de cire. Est-ce que c'est plus drôle que Polichinelle?

— Plus drôle!… répéta mistress Jarley d'une voix perçante. Ce n'est pas drôle du tout.

— Oh!… murmura Nelly avec une parfaite humilité.

— Ce n'est pas du tout drôle; c'est un spectacle calme, un spectacle… quoi donc encore?… critique?… non… classique, voilà le mot. Un spectacle calme et classique. On n'y voit pas des batteries et des querelles crapuleuses, des coups de bâton, des farces, des hurlements comme dans vos fameuses parades de Polichinelle; mais toujours la même chose, toujours des figures remarquables par leur immobilité froide et distinguée; enfin une image si frappante de la vie, que, si les figures de cire parlaient et marchaient, vous n'y verriez pas de différence. Je n'irai pas jusqu'à vous dire que j'ai vu des figures de cire exactement semblables à des personnes en vie, mais j'ai certainement vu des personnes en vie exactement semblables à des figures de cire.

— Sont-elles ici, madame? demanda Nelly dont cette description avait éveillé la curiosité.

— Quoi ici, mon enfant?

— Les figures de cire, madame.

— Juste ciel! mon enfant, y pensez-vous? comment pouvez vous vous imaginer qu'une telle collection tiendrait ici où vous voyez tout ce qu'il y a, excepté l'intérieur d'un petit buffet et de quelques coffres! Ma collection est partie dans d'autres caravanes pour les salles d'exposition, et elle y sera livrée au public après-demain. Puisque vous allez dans la même ville, vous verrez, j'espère, ma collection; c'est bien naturel, vous ne pouvez pas vous en dispenser, et je ne doute pas que vous n'en ayez envie, comme tout le monde. Je suppose que vous ne quitteriez pas la ville sans vous être donné ce plaisir.

— Je ne resterai pas, je pense, dans la ville, madame.

— Vous n'y resterez pas!… s'écria mistress Jarley. Alors où donc allez-vous?

— Je… je ne le sais pas bien. Je ne suis pas fixée.

— Voulez-vous dire par là que vous voyagez à travers le pays sans savoir où vous allez?… En vérité, vous êtes de singulières gens! Quelle est donc votre profession? Quand je vous ai vue aux courses, mon enfant, vous m'aviez l'air de n'être pas dans votre élément, et d'être tombée là par pur accident.

— Nous y étions en effet par accident, répondit Nelly intimidée par ces questions à brûle-pourpoint. Nous sommes pauvres, madame, et nous errons au hasard. Nous n'avons rien à faire; je voudrais bien que nous fussions occupés!

— Vous m'étonnez de plus en plus, dit encore Mme Jarley après être restée quelque temps aussi muette que ses figures de cire. Eh bien, alors, quel titre prenez-vous donc? Vous ne seriez pas des mendiants, par hasard?

— En vérité, madame, je ne crois pas que nous soyons autre chose.

— Bonté du ciel! je n'ai jamais entendu rien de semblable. Qui jamais aurait cru cela?…»

Après cette exclamation, la dame garda si longtemps le silence que Nelly se demanda avec crainte si elle ne jugeait pas que sa dignité fût compromise à jamais pour avoir accordé sa protection à une créature si misérable, et s'être oubliée jusqu'à converser avec elle. Cette idée ne se trouva que trop confirmée par l'accent avec lequel la dame rompit le silence et dit:

«Et cependant vous savez lire, et peut-être même écrire?

— Oui, madame, dit timidement Nelly, craignant de l'offenser de nouveau par cet aveu.

— Eh bien! moi, je ne sais ni l'un ni l'autre.

— Vraiment?…» dit Nelly d'un ton qui semblait indiquer ou qu'elle était justement surprise de voir dépourvue de connaissances si vulgaires la véritable et unique Jarley, les délices de la grande et de la petite noblesse, la favorite particulière de la famille royale, ou qu'elle présumait qu'une si grande dame pouvait bien se passer de notions de ce genre.

De quelque manière que Mme Jarley eût pris la réponse, elle n'en fit pas un texte de nouvelles questions; mais elle retomba dans un silence méditatif. Ce silence dura assez pour que Nelly jugeât à propos de regagner l'autre fenêtre et de reprendre sa place à côté de son grand-père, qui venait de s'éveiller.

Enfin la maîtresse de la caravane sortit de son accès de méditation; et, ayant invité Georges à venir sous la fenêtre près de laquelle elle était assise, elle eut avec lui un long entretien à voix basse, comme si elle lui demandait son avis sur un point important, et qu'elle eût à discuter le pour et le contre dans une grave affaire. Cette conférence étant terminée, la dame retourna la tête et fit signe à Nelly de s'approcher.

«Et le vieux monsieur aussi, dit mistress Jarley, car j'ai besoin de m'entendre avec lui. Maître, voudriez-vous d'une bonne position pour votre petite-fille? Si cela vous est agréable, je puis la mettre à même d'en trouver une. Qu'est-ce que vous dites de çà?

— Je ne puis la quitter, répondit le vieillard. Nous ne pouvons nous séparer. Que deviendrais-je, sans elle?

— J'aurais cru que vous étiez en âge de prendre soin de vous- même, maintenant ou jamais, dit aigrement la dame.

— Il ne le peut plus, dit tout bas l'enfant; je crains qu'il ne le puisse plus jamais… Je vous en prie, ne lui parlez pas durement.»

Puis elle ajouta à haute voix:

«Nous vous sommes très-reconnaissants; mais nous ne nous séparerions pas l'un de l'autre, quand on nous donnerait à nous partager toutes les richesses du monde.»

L'accueil fait à sa proposition déconcerta un peu Mme Jarley. Le vieillard avait pris tendrement la main de Nelly et la tenait dans les siennes. Mme Jarley le regarda d'un air qui signifiait qu'elle se fût parfaitement passée de sa compagnie et qu'elle se souciait même très-peu de son existence. Après une pause pénible pour tous, elle mit encore une fois sa tête à la fenêtre et eut avec Georges une conférence sur un point pour lequel ils parurent moins facilement s'entendre que pour le premier; mais ils finirent par tomber d'accord, et Mme Jarley s'adressa de nouveau en ces termes au vieillard:

«Si vous êtes réellement disposé à travailler, on trouverait aisément à vous employer à épousseter les figures, à recevoir les contre-marques, et ainsi de suite. Ce que je demande à votre petite-fille, c'est de montrer les figures au public; elle ne tardera pas à les connaître. Elle a des manières qui ne seront pas désagréables, bien qu'elle ait le désavantage de venir après moi; car j'ai toujours conduit moi-même les visiteurs, et je continuerais de le faire si mes faiblesses d'estomac ne m'obligeaient à prendre un peu de repos qui m'est absolument nécessaire. Ce n'est pas là une proposition ordinaire, soyez-en persuadé, ajouta la dame, prenant le ton élevé et le geste dont elle se servait habituellement vis-à-vis du public; il s'agit des figures de cire de Jarley, n'oubliez pas cela. La besogne est d'ailleurs très-facile et même agréable; la compagnie choisie; l'exposition a lieu dans des salons de réunion, dans les hôtels de ville, de grandes salles d'auberge ou des galeries d'enchère. Chez Mme Jarley, rien qui ressemble à votre vie de vagabondage, songez- y; chez Mme Jarley, pas de tente goudronnée, pas de sciure de bois sous les pieds dans la baraque, rappelez-vous ça. Toutes les promesses faites dans mes programmes sont tenues fidèlement, et mon exposition a dans son ensemble un éclat imposant, qui jusqu'à présent n'a pas eu de rival dans ce royaume. Rappelez-vous que le prix d'entrée n'est pas au-dessous de cinquante centimes, et que je vous offre une occasion que vous ne retrouverez peut-être jamais.»

Descendant du sublime où elle était montée aux détails de la vie ordinaire, Mme Jarley dit que, pour le salaire, elle ne s'engageait pas à rien déterminer jusqu'à ce qu'elle eût pu suffisamment juger du savoir-faire de Nelly et se faire une juste idée de la manière dont la jeune fille s'acquitterait de ses fonctions. Mais elle promit de leur fournir à tous deux la nourriture et le logement, et, en outre, donna sa parole que la nourriture serait aussi bonne de qualité qu'abondante pour la quantité.

Nelly et son grand-père se consultèrent; pendant ce temps, Mme Jarley, les mains croisées par derrière, arpentait la caravane, du même pas qu'elle avait marché sur la route après avoir pris son thé; son attitude indiquait une dignité rare et une haute estime d'elle-même. Ce mince détail n'est pas si indigne qu'on pourrait le croire d'être mis sous les yeux du lecteur, s'il veut bien se rappeler que, pendant tout ce temps-là, la caravane avait repris son mouvement rude et heurté, et qu'il n'y avait qu'une personne pleine de majesté naturelle et de grâces accomplies qui pût se hasarder à supporter cette oscillation sans trébucher.

«Eh bien! mon enfant? s'écria Mme Jarley, qui s'arrêta en voyant
Nelly se tourner vers elle.

— Nous vous sommes très-obligés, madame, dit Nelly, et nous acceptons votre offre de grand coeur.

— Et vous n'en aurez pas de regret, repartit mistress Jarley; j'en suis bien sûre. Maintenant que tout est arrangé, nous allons manger un morceau, voilà l'heure du souper.»

Cependant la caravane avait continué d'avancer en vacillant, comme si elle avait fait de même que ses habitants et qu'elle eût bu de forte bière qui l'eût assoupie. Enfin elle arriva aux portes d'une ville dont les rues étaient paisibles et solitaires; car minuit allait sonner, et tout le monde était au lit. Comme il était trop tard pour se rendre à la salle d'exposition, les voyageurs détournèrent vers un grand terrain nu, qui était contigu à la vieille porte de la ville, et ils se disposèrent à y passer la nuit près d'une autre caravane, qui portait bien sur son panneau officiel le grand nom de Jarley, car elle était employée à mener de place en place les figures de cire qui faisaient l'orgueil du pays, mais elle portait aussi au bas de l'estampille: «Wagon des théâtres forains» sous le n° 7100, tout comme si sa précieuse cargaison n'était composée que de sacs de charbon ou de farine.

Cette voiture, traitée avec si peu d'égards par la police, étant vide (car elle avait déposé son chargement au lieu de l'exposition et elle stationnait là jusqu'à ce que ses services fussent requis de nouveau), elle fut assignée au vieillard pour lui servir de chambre à coucher cette nuit: et c'est dans ses murs de bois que Nelly fit à son grand-père le meilleur lit possible avec tout ce qu'elle trouva sous sa main. Quant à elle, Mme Jarley lui offrit sa propre voiture de voyage, comme une marque signalée de la faveur et de la confiance de sa bourgeoise.

Nelly avait pris congé de son grand-père et revenait à l'autre caravane lorsqu'elle se sentit tentée par la fraîcheur de la nuit de se promener quelques instants en plein air. La lune brillait au-dessus de la vieille porte de la ville, laissant dans l'ombre l'arche basse et cintrée. Ce fut avec un mélange de curiosité et de crainte que Nelly s'approcha de la porte et resta à la contempler, s'étonnant de la voir si noire, si vieille et si triste.

Il y avait au-dessus du porche une niche vide maintenant, autrefois ornée de quelque statue que l'on avait renversée ou enlevée depuis des centaines d'années. L'enfant réfléchissait à l'air étrange que cette figure-là devait avoir lorsqu'elle était debout, elle songeait aux combats qui s'étaient livrés en ce lieu, aux meurtres qui avaient été commis sans doute en cet endroit maintenant silencieux. Soudain un homme sortit de l'immense obscurité du porche. Il ne lui eut pas plutôt apparu, que Nelly le reconnut. Il n'était pas facile de méconnaître dans ce monstre l'abominable Quilp.

La rue qui s'étendait au delà était si étroite, et l'ombre des maisons qui bordaient un des côtés du chemin tellement épaisse, que Quilp avait l'air d'être sorti de terre; mais enfin c'était bien lui. L'enfant se retira dans un angle sombre, et elle vit le nain passer tout près d'elle. Il avait un bâton à la main, et lorsqu'il eut traversé l'obscurité de la vieille porte, il s'appuya sur ce bâton, regarda en arrière juste du côté où se trouvait Nelly, et fit un signe.

Un signe à Nelly? Oh.! non, grâce à Dieu, pas à Nelly; car tandis qu'elle restait clouée par la peur, ne sachant si elle devait appeler à son secours ou bien quitter la place où elle s'était cachée et s'enfuir avant que Quilp s'approchât davantage, une autre figure sortit lentement de la porte. C'était un jeune garçon qui avait une malle sur le dos.

«Plus vite, coquin! dit Quilp, les regards tournés vers la vieille porte, et se montrant au clair de la lune comme quelque figure de marmouset qui serait descendue de sa niche et qui se retournerait pour revoir son ancienne demeure; plus vite!

— C'est que la malle est horriblement lourde, monsieur, répondit le jeune garçon pour s'excuser; je suis venu bien vite tout de même.

— Vous êtes venu vite tout de même? répondit Quilp. Vous vous traînez, au contraire, vous rampez, chien que vous êtes! vous ne faites pas plus de chemin qu'une misérable chenille. Entendez-vous sonner minuit et demi?»

Il s'arrêta pour écouter, puis se tournant vers le jeune garçon avec une brusquerie et un air féroce qui le firent tressaillir, il lui demanda quand la diligence de Londres passait au détour de la route.

«À une heure, répondit le jeune garçon.

— En ce cas, venez donc alors, dit Quilp, ou bien j'arriverai trop tard. Plus vite! M'entendez-vous? Plus vite!»

Le jeune garçon marcha du mieux qu'il lui fut possible. Quilp le précédait, se retournant sans cesse pour le menacer et lui faire presser le pas.

Nelly n'osa remuer jusqu'à ce qu'elle les eût perdus de vue et que le bruit de leurs voix n'arrivât plus jusqu'à elle. Alors elle se hâta d'aller rejoindre son grand-père, tout inquiète pour lui, comme si le voisinage du nain avait dû remplir, en passant, le vieillard de terreur. Mais celui-ci dormait d'un sommeil paisible, et Nelly se retira doucement.

En allant se mettre au lit, elle résolut de ne rien dire de son aventure. Quant au motif qui avait pu attirer le nain de ce côté, Nelly craignait que ce ne fût pour les poursuivre, et comme il était évident, d'après la question de Quilp relativement à la diligence de Londres, que cet homme retournait chez lui, et comme il n'avait fait que traverser la place, il était raisonnable de penser qu'en restant dans la ville, on y serait plus que partout ailleurs à l'abri de ses recherches. Cependant ces réflexions ne dissipaient pas les alarmes de Nelly; car elle avait été trop profondément effrayée pour pouvoir se remettre si aisément. Il lui semblait qu'elle était environnée d'une légion de Quilps et que l'air lui-même en était rempli.

Les délices de la grande et de la petite noblesse, la favorite de la famille royale, Mme Jarley, en un mot, s'était, par un procédé de raccourci connu d'elle seule, couchée dans son lit de voyage et elle y ronflait paisiblement, tandis que son vaste chapeau, soigneusement posé sur le tambour, étalait sa magnificence, à la clarté douteuse d'une lampe qui veillait dans le compartiment. Le lit de l'enfant était déjà tout prêt sur le plancher de la voiture. Ce fut pour Nelly une grande satisfaction d'entendre relever le marchepied aussitôt qu'elle fut entrée dans la caravane, et de penser que par là toute communication avait cessé entre les gens du dehors et le marteau de cuivre. Certains sons gutturaux et certain bruissement de paille, qui de temps en temps montaient à travers le plancher de la voiture, apprirent à Nelly que le conducteur était couché dans le sous-sol, et redoublèrent sa sécurité.

Cependant, malgré la protection qu'elle trouvait autour d'elle, elle ne put goûter, pendant toute la nuit, qu'un sommeil intermittent, rempli d'agitation et de fièvre. Dans ses rêves pénibles, Quilp se confondait avec les figures de cire, ou plutôt il était lui-même une figure de cire; tantôt c'était Mme Jarley qu'il représentait en figure de cire, tantôt il reparaissait sous sa propre forme et Mme Jarley devenait figure de cire à son tour, jusqu'à ce qu'ils se confondirent ensemble en un orgue de barbarie. Enfin, vers le point du jour, elle tomba dans ce profond sommeil qui succède à l'accablement et à l'insomnie, et dans lequel on ne sent plus rien que le bienfait d'un repos complet, d'un calme réparateur.