«À l'ouvrage, enfants, à l'ouvrage,
À l'ouvrage encore et toujours;
Jusqu'à la fin, dès mon jeune âge
Que le travail use mes jours.»
Un murmure d'enthousiasme universel suivit ces paroles; et cette fois les deux sous-maîtresses ne furent pas seules à applaudir, mais toutes les élèves se montrèrent également étonnées d'entendre miss Monflathers improviser en aussi beau style: car, si depuis longtemps miss Monflathers était connue pour sa capacité politique, jamais elle ne s'était révélée jusque-là comme poëte original. En ce moment l'une d'elles fit remarquer que Nelly pleurait, et tous les yeux se tournèrent de nouveau vers l'enfant.
Ses yeux, en effet, étaient pleins de larmes. En tirant son mouchoir pour les essuyer, elle le laissa tomber. Avant qu'elle pût se baisser pour le ramasser, une jeune fille d'environ quinze ou seize ans, qui s'était tenue à part des autres comme si elle ne se sentait pas à sa place parmi elles, releva vivement le mouchoir et le mit dans la main de Nelly. Elle se retirait ensuite timidement à l'écart lorsqu'elle fut arrêtée par la maîtresse de pension.
«C'est miss Edwards qui a fait cela! dit miss Monflathers d'un ton d'oracle; je suis sûre que c'est miss Edwards.»
C'était bien miss Edwards; ce fut à qui dirait: «C'est miss
Edwards!» Et miss Edwards en convint elle-même.
«N'est-il pas étrange, miss Edwards, dit miss Monflathers abaissant son ombrelle pour regarder en plein la coupable, que vous portiez aux gens des classes inférieures un sentiment d'affection qui vous fait toujours prendre leur parti? ou plutôt, n'est-il pas bien extraordinaire que j'aie beau dire et beau faire, et que je ne puisse vous corriger des penchants qui vous viennent malheureusement de votre position fausse dans la vie? En vérité, il faut que vous soyez la petite fille la plus commune et la plus vulgaire!
— Mais, madame, je ne croyais pas faire mal, répondit une voix douce. Je n'ai fait que céder à l'impulsion du moment.
— Une impulsion! répéta dédaigneusement miss Monflathers.
J'admire que vous osiez me parler d'impulsion, à moi!»
Les deux sous-maîtresses approuvèrent d'un signe de tête.
«J'en suis fort étonnée!…»
Les deux sous-maîtresses montrèrent le même étonnement.
«C'est une impulsion, je suppose, qui vous fait embrasser la cause de tout être vil et rampant que vous rencontrez sur votre chemin?»
Les deux sous-maîtresses avaient déjà fait in petto la même supposition.
«Mais il est bon que vous sachiez, miss Edwards, reprit la maîtresse de pension avec une sévérité croissante, qu'il ne saurait vous être permis, ne fût-ce qu'au point de vue du bon exemple et du décorum de mon établissement; qu'il ne saurait vous être permis, qu'il ne vous sera point permis de manquer à vos supérieurs d'une manière aussi grossière. Si vous n'avez pas de raison pour éprouver une juste fierté avec des enfants qui montrent les figures de cire, voici des jeunes personnes qui en ont; ou vous témoignerez de la déférence à ces jeunes personnes, ou vous quitterez ma maison, miss Edwards!…»
Cette jeune fille, orpheline et pauvre, avait été élevée dans la pension, instruite pour rien et enseignant aux autres pour rien ce qu'elle avait appris; nourrie pour rien, logée pour rien, elle était regardée comme infiniment moins que rien par tous les habitants de la maison. Les servantes sentaient son infériorité, car elles étaient bien mieux traitées qu'elle; au moins elles avaient la liberté d'aller et de venir, et chacune dans leur service obtenait bien plus d'égards. Les sous-maîtresses avaient sur miss Edwards une évidente supériorité, car dans leur temps elles avaient payé peut-être en pension, et maintenant elles étaient payées à leur tour. Les élèves ne faisaient nul cas d'une compagne qui n'avait pas de grandes histoires à raconter sur les splendeurs de sa famille, pas d'amis qui vinssent la voir avec des chevaux de poste et auxquels la maîtresse de pension offrît, avec ses humbles respects, du vin et des gâteaux; ni une femme de chambre pour venir respectueusement la prendre et la conduire chez ses parents, aux jours de congé; rien enfin de distingué ni d'élégant, dont elle pût se faire honneur dans la conversation ou autrement.
Or, pourquoi miss Monflathers était-elle toujours et en tout temps irritée contre la pauvre élève? Le voici. Le plus beau fleuron de la couronne de miss Monflathers, la plus brillante illustration de l'établissement de miss Monflathers, c'était la fille d'un baronnet, la fille réelle et vivante d'un baronnet réel et vivant. Eh bien! pendant que cette jeune personne, par un renversement extraordinaire des lois de la nature, était non-seulement commune de visage, mais encore commune d'esprit, la pauvre miss Edwards avait à la fois l'esprit développé et des traits charmants. N'est- ce pas incroyable? Comment! cette petite miss Edwards qui avait seulement apporté en entrant une petite somme depuis longtemps dépensée, se permettait de dépasser et de primer de beaucoup dans ses études la fille du baronnet qui pourtant prenait des leçons de tous les arts d'agrément (ce n'était pas une raison pour en être plus savante), et dont la note semestrielle dépassait du double ce que payaient toutes les autres élèves! Il fallait donc que miss Edwards ne tînt aucun compte de l'honneur et de la réputation de la maison! Aussi miss Monflathers, qui la sentait dans sa dépendance, lui montrait-elle, sans se gêner, tout son dégoût, son mépris, son impatience, et quand elle la vit témoigner quelque compassion à la petite Nelly, elle profita de cette occasion pour s'indigner contre elle et la maltraiter comme nous venons de voir:
«Miss Edwards, vous ne prendrez pas l'air aujourd'hui. Ayez la bonté de vous retirer aux arrêts dans votre chambre et de n'en pas sortir sans ma permission.»
La pauvre jeune fille se hâtait d'obéir, quand elle fut tout à coup «ramenée» en style de marine par un cri étouffé de miss Monflathers.
«Elle a passé sans me saluer! dit avec indignation la maîtresse, en levant ses yeux au ciel. Elle a passé sans avoir l'air de prendre garde le moins du monde à ma présence!»
La jeune fille se retourna et salua. Nelly put voir que miss Edwards leva fièrement ses yeux noirs sur sa maîtresse, et que dans l'expression de son visage, comme dans toute son attitude, il y avait une muette mais touchante protestation contre ce traitement injuste. Miss Monflathers se borna à répondre par une inclination de tête, et la grande porte se ferma sur cette victime d'un mouvement généreux.
«Quant à vous, petite malheureuse, cria miss Monflathers en s'adressant à Nelly, dites à votre maîtresse que si, à l'avenir, elle prend la liberté de m'envoyer de nouveaux messages, j'écrirai aux autorités pour lui faire donner les étrivières, ou j'exigerai qu'elle vienne me faire amende honorable en chemise; et vous, vous pouvez être certaine que vous ferez connaissance avec le moulin de discipline si vous osez revenir ici. Maintenant, mesdemoiselles, allons!»
La procession s'ébranla, deux par deux, avec les livres et les ombrelles, et miss Monflathers, invitant la fille du baronnet à marcher auprès d'elle pour calmer ses sens surexcités, éloigna les deux sous-maîtresses qui pendant ce temps avaient échangé leurs sourires contre des regards sympathiques, et les laissa veiller à l'arrière-garde, se haïssant l'une l'autre un peu plus cordialement, à raison de ce qu'elles étaient obligées de cheminer côte à côte.
CHAPITRE XXXII.
En apprenant qu'elle avait été menacée des étrivières et de la pénitence publique, Mme Jarley éprouva une fureur indescriptible. La véritable, l'unique Jarley, être exposée au mépris de la foule, être huée par les enfants et insultée par les policemen! Elle, qui faisait les délices de la grande et de la petite noblesse, être dépouillée d'un chapeau que la femme d'un lord-maire se fût honorée de porter et exposée en chemise comme un exemple de mortification humiliante! Et c'était une miss Monflathers qui avait l'audace de la menacer de cette peine dégradante, qui ferait honte à l'imagination la plus perverse!»
«En vérité, s'écria mistress Jarley dans l'explosion de sa colère et ne se dissimulant pas l'insuffisance de ses moyens de vengeance, quand je pense à cela, il y a de quoi se faire athée!…»
Mais au lieu d'adopter cette vengeance extrême, Mme Jarley, après réflexion, tira la bouteille suspecte; elle fit poser des verres sur son tambour favori, s'assit sur une chaise derrière le tambour, appela ses gens autour d'elle, et leur raconta plusieurs fois mot à mot l'affront qu'elle avait reçu. Après quoi, elle leur ordonna, d'une sorte d'accent désespéré, de boire; tantôt elle riait, tantôt elle pleurait, tantôt elle prenait elle-même une petite goutte, puis elle riait et pleurait à la fois, et reprenait deux gouttes: par degrés la digne femme en arriva à rire davantage et à pleurer moins, jusqu'à ce qu'enfin elle ne put assez rire aux dépens de miss Monflathers qui, d'odieuse qu'elle était, ne lui parut plus tout bonnement qu'un modèle achevé d'absurdité et de ridicule.
«Car enfin qu'est-ce qui a le dernier de nous deux, après tout? demanda Mme Jarley. Tout cela c'est du bavardage; elle dit qu'elle me fera donner les étrivières: qu'est-ce qui m'empêche de la menacer aussi des étrivières? ce serait encore bien plus drôle. Allons, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.»
Étant arrivée à cette heureuse disposition d'esprit, grâce surtout à certaines interjections jetées çà et là par M. Georges en guise de consolation, Mme Jarley n'épargna pas à Nelly des paroles de réconfort, et lui demanda comme une faveur personnelle de ne plus penser à miss Monflathers que pour en rire toute sa vie vivante.
C'est ainsi que se termina, chez Mme Jarley, cet accès de colère qui s'apaisa longtemps avant le coucher du soleil. Cependant les tourments de Nelly étaient d'une nature plus grave, et les assauts qu'ils livraient à sa tranquillité ne pouvaient pas être aussi facilement réprimés.
Le soir même, comme elle le redoutait, son grand-père se glissa dehors; il ne revint qu'au milieu de la nuit. Accablée par ces pensées, fatiguée de corps et d'esprit, elle était seule, assise dans un coin, et veillait en comptant les minutes jusqu'au moment où il arriva sans un sou, harassé, attristé, mais toujours sous l'empire de sa passion dominante.
«Donne-moi de l'argent, dit-il d'un ton farouche, comme ils allaient se coucher. J'ai besoin d'argent, Nell. Un jour, je te le rendrai avec un riche intérêt; mais tout l'argent qui tombe dans tes mains doit m'appartenir: ce n'est pas pour moi que je le réclame, mais je veux m'en servir pour toi. Rappelle-toi cela, Nell, je veux m'en servir pour toi!…»
Que pouvait faire l'enfant, sachant ce qu'elle savait, sinon de lui remettre chaque sou de son petit gain, de peur qu'il ne fût tenté de voler leur bienfaitrice? Si elle s'avisait de révéler la vérité, elle avait peur qu'on ne le traitât en aliéné; si elle ne lui procurait pas d'argent, il s'en procurerait lui-même. D'un autre côté, en lui en fournissant, elle nourrissait le feu qui le dévorait, et l'empêchait peut-être de se guérir de sa manie. Partagée entre ces réflexions, épuisée par le poids d'un chagrin qu'elle n'osait avouer, torturée par d'innombrables craintes durant les absences du vieillard, redoutant également son éloignement et son retour, elle vit les couleurs de la santé s'effacer de ses joues, ses yeux perdre leur éclat, son coeur se briser tous les jours. Ses peines d'autrefois étaient revenues, avec un surcroît de nouvelles agitations et de nouveaux doutes: le jour, elles assiégeaient son esprit; la nuit, elles voltigeaient sur son chevet, elles la persécutaient dans ses rêves.
Au milieu de son affliction, il était naturel que l'enfant aimât à se rappeler souvent l'image de la jeune fille dont elle n'avait eu que le temps d'entrevoir la bienveillance généreuse, mais dont la sympathie, exprimée dans une action rapide, était restée dans sa mémoire avec la douceur d'une amitié d'enfance. Elle se disait fréquemment que son coeur serait bien allégé, si elle avait une telle amie à qui elle pût confier ses chagrins; que, si même elle pouvait seulement entendre cette voix, elle se sentirait plus heureuse. Alors elle souhaitait d'être quelque chose de plus convenable, d'être moins pauvre, d'être dans une condition moins humble, d'avoir le courage d'adresser la parole à miss Edwards, sans avoir à craindre d'être repoussée: mais, en y songeant, elle sentait quelle immense distance les séparait, et elle n'avait plus d'espérance que la jeune demoiselle pensât encore à elle.
L'époque des vacances était arrivée pour les maisons d'éducation. Les élèves étaient rentrées dans leurs familles. On disait que miss Monflathers faisait les charmes de Londres et ravageait les coeurs des gentlemen entre deux âges: mais on ne disait rien de miss Edwards. Était-elle retournée chez elle, avait-elle seulement un chez elle? Était-elle restée à la pension? Personne n'en disait rien. Mais un soir, comme Nelly revenait d'une promenade solitaire, elle passa justement devant l'auberge où s'arrêtaient les diligences, au moment où il en arrivait une: or, Nelly aperçut la belle demoiselle dont elle se souvenait si bien, et qui s'était élancée pour embrasser une jeune fille qu'on aidait à descendre de l'impériale.
C'était la soeur de miss Edwards, sa petite soeur, beaucoup plus jeune que Nelly, une soeur qu'elle n'avait pas vue depuis cinq ans. Pour la faire venir quelques jours seulement, miss Edwards avait dû pendant longtemps économiser ses modestes ressources. Nelly sentit en quelque sorte son coeur se briser, quand elle fut témoin de leurs embrassements. Elles s'écartèrent un peu de la foule qui se pressait autour de la voiture; là, elles s'embrassèrent de nouveau, entremêlant leurs caresses joyeuses de larmes et de sanglots. Leur costume simple et distingué, le long trajet que la plus jeune soeur avait accompli toute seule, leur agitation, leur bonheur, les larmes qu'elles versaient; il y avait là dedans toute une histoire pleine d'intérêt.
Elles se remirent au bout de quelques instants et s'éloignèrent, en se tenant par la main, ou plutôt en se serrant l'une contre l'autre.
«Bien sûr, vous êtes heureuse, ma soeur? dit la plus jeune, au moment où elles passaient devant l'endroit où Nelly s'était arrêtée.
— Tout à fait heureuse, répondit miss Edwards.
— Mais, l'êtes-vous toujours?… Ah! ma soeur, pourquoi détournez-vous votre visage?»
Nelly ne put s'empêcher de les suivre à une courte distance. Elles se rendirent à la maison d'une vieille bonne, chez qui miss Edwards avait loué pour sa soeur une chambre.
«Je viendrai vous voir chaque matin de bonne heure, dit miss
Edwards, et nous passerons ensemble toute la journée.
— Pourquoi pas aussi le soir? Chère soeur, est-ce qu'on vous en voudrait pour cela?…»
D'où vient que, cette nuit-là, les yeux de la petite Nelly se mouillèrent de larmes comme ceux des deux soeurs? D'où vient qu'elle sentit de la joie en son coeur pour les avoir rencontrées, et qu'elle éprouva de la tristesse à la pensée qu'elles seraient bientôt forcées de se séparer? Gardons-nous de croire que cette sympathie eût été éveillée par aucune idée personnelle et que Nelly, à son insu, se fût reportée au souvenir de ses propres peines: mais, bien plutôt remercions Dieu de ce que les innocentes joies d'autrui peuvent nous émouvoir fortement, et de ce que même dans notre nature déchue il y a une source d'émotion pure qui doit être estimée dans le ciel!
À la brillante clarté du matin, mais plus souvent à la douce lueur du soir, Nelly, respectant les courtes et heureuses entrevues des deux soeurs, trop courtes pour lui permettre de s'approcher et de risquer un mot de remerciaient, bien qu'elle en brûlât d'envie, Nelly les suivait à quelque distance dans leurs promenades au hasard, s'arrêtant lorsqu'elles s'arrêtaient, s'asseyant sur le gazon quand elles s'asseyaient, se levant quand elles se levaient, et trouvant une compagnie et un véritable charme à se sentir si près d'elles.
Leur promenade du soir avait lieu habituellement au bord d'une rivière. Là aussi, chaque soir, venait Nelly, sans que les deux soeurs pensassent à elle, sans qu'elles l'aperçussent. Mais il lui semblait que c'étaient ses amies, ses confidentes, et qu'avec elles son fardeau était devenu plus léger, plus facile à porter; qu'elle pouvait unir ses chagrins aux leurs, et que toutes trois se donnaient une consolation mutuelle. Sans doute, c'était une faiblesse d'imagination, la pensée enfantine d'une jeune fille solitaire; mais les soirs succédaient aux soirs, et les deux soeurs venaient toujours au même lieu, et Nelly les y suivait toujours avec un coeur attendri et soulagé.
Un soir, au retour, elle fut effrayée d'apprendre que Mme Jarley avait donné l'ordre d'annoncer que la magnifique collection n'avait plus à rester qu'un seul jour dans la ville. En conséquence de cette menace, car toutes les annonces relatives aux plaisirs du public sont connues pour être d'une exactitude irrévocable, l'exhibition devait être close le lendemain.
«Nous allons donc partir immédiatement, madame? demanda Nelly.
— Regardez ceci, mon enfant, répondit Mme Jarley. Voilà la réponse à votre question.»
En parlant ainsi, Mme Jarley lui montra un autre tableau sur lequel il était dit que, par suite du grand nombre de visiteurs et de la quantité considérable de personnes contrariées de n'avoir pu entrer pour voir les figures de cire, l'exhibition serait prolongée jusqu'à la fin de la semaine, et que la réouverture aurait lieu le lendemain.
«À présent, dit Mme Jarley, que les institutions sont en vacances et que la curiosité des principaux amateurs est épuisée, nous avons affaire au public général, et celui-là a besoin d'être stimulé.»
Le lendemain, à midi, Mme Jarley en personne s'établit derrière une table richement ornée, entourée des figures remarquables dont nous avons fait mention plus haut, et elle ordonna que les portes fussent ouvertes toutes grandes au public éclairé et intelligent. Mais les recettes du premier jour ne furent pas brillantes, d'autant plus que la masse du public, tout en montrant un vif intérêt pour Mme Jarley personnellement et les satellites de cire qu'il lui était permis de contempler pour rien, ne se laissait aller par aucune amorce à payer cinquante centimes par tête. Ainsi, bien qu'une grande quantité de monde continuât de regarder, à l'entrée, les figures qui y étaient groupées; bien que les curieux stationnassent en ce lieu avec une remarquable persévérance, une heure au moins, pour entendre jouer l'orgue de Barbarie et pour lire les affiches; et bien que ces amateurs fussent assez bons pour recommander à leurs amis de patronner l'exhibition de la même manière, de sorte que l'entrée était régulièrement bloquée par la moitié de la population de la ville qui ne quittait ce poste que pour être relevée par l'autre moitié, il se trouva que la caisse n'en fut pas plus riche, ni la perspective plus encourageante pour l'établissement.
Dans cet état de déchéance de l'art classique sur la place, Mme Jarley recourut à des efforts extraordinaires afin de stimuler le goût du public et d'aiguiser sa curiosité. Certain mécanisme placé dans le corps de la religieuse qui se trouvait exposée en avant, tout près de la porte, fut nettoyé, monté et mis en mouvement, de sorte que ce personnage remuait la tête tout le long du jour, comme un paralytique, à la grande admiration d'un barbier du coin, ivrogne, mais bon protestant, qui considérais ces mouvements paralytiques comme l'emblème de la dégradation produite sur l'esprit humain par les rites de l'Église romaine, et développait ce thème avec autant d'éloquence que de moralité. Les deux charretiers passaient constamment de la salle d'exhibition au dehors, sous des costumes différents, criant très-haut qu'ils n'avaient rien vu dans leur vie qui fût plus admirable que ce spectacle, et pressant les auditeurs, avec les larmes aux yeux, de ne pas se refuser un si beau plaisir. Mme Jarley, assise au bureau, fit sonner des pièces d'argent depuis midi jusqu'au soir; elle criait d'une voix solennelle à la foule de remarquer que le prix d'admission n'était que de cinquante centimes, et que le départ de la collection entière, destinée à faire une tournée parmi les têtes couronnées de l'Europe, était positivement fixé à la semaine suivante, jour pour jour.
«Ainsi, dépêchez-vous, il est temps, voilà le moment, disait Mme Jarley en terminant chacun de ces appels. Rappelez-vous que c'est l'extraordinaire collection de Jarley, composée de plus de cent figures, et que cette collection est unique dans le monde, toutes les autres ne sont qu'attrape et déception. Dépêchez-vous, il est temps, voilà le moment!…»
CHAPITRE XXXIII.
Comme l'enchaînement de ce récit veut que nous ayons à nous occuper de temps en temps de quelques-uns des faits qui se rapportent à la vie domestique de M. Sampson Brass, et comme nous ne saurions, pour cet objet, trouver une place plus commode que celle-ci, le narrateur va prendre le lecteur par la main et le mener dans l'espace, pour lui faire franchir un plus grand intervalle que ne firent don Cléophas-Leandro-Perez Zambullo et son démon familier à travers cette agréable région, et pour s'abattre sans façon avec lui sur le trottoir de Bewis Marks.
C'est une petite et sombre maison, que celle de M. Sampson Brass, devant laquelle vont s'arrêter les intrépides aéronautes.
À la fenêtre du parloir de cette petite maison, fenêtre placée si bas près du trottoir, que le passant qui longe le mur risque de frotter avec sa manche les vitres obscures et de leur rendre service à ses dépens, car elles sont fort sales; à ladite fenêtre pendait de travers un rideau de laine verte fanée, tout noir, tout décoloré par le soleil, et tellement usé par ses longs services, qu'il semblait moins destiné à cacher la vue de cette chambre sombre qu'à servir de transparent pour en laisser étudier à l'aise les détails. Il est vrai qu'il n'y avait pas grand'chose à y contempler. Une table rachitique où s'étalaient avec ostentation de misérables liasses de papiers jaunis et usés à force d'avoir été portés dans la poche; deux tabourets placés face à face aux côtés opposés de ce meuble détraqué; au coin du foyer, un traître de vieux fauteuil boiteux qui, entre ses bras vermoulus, avait retenu plus d'un client pour aider à le dépouiller bel et bien; en outre, une boîte à perruque, d'occasion, servant de réceptacle à des blancs seings, à des assignations ou autres pièces de procédure, depuis longtemps l'unique contenu de la tête qui appartenait à la perruque à qui appartenait la boîte elle-même; deux ou trois livres de pratique usuelle; une bouteille à l'encre, une poudrière, un vieux balai à cheminée, un tapis en lambeaux, mais tenant encore par les bords aux pointes fidèles avec une ténacité désespérée: telles étaient, avec les lambris jaunes des murailles, le plafond noirci par la fumée et couvert de poussière et de toiles d'araignée, les principales décorations du cabinet de M. Sampson Brass.
Mais cette peinture ne se rapporte qu'à la nature morte; elle n'a pas plus d'importance que la plaque fixée sur la porte avec ces mots: Brass, procureur, ni que l'écriteau attaché au marteau: Premier étage à louer pour un monsieur seul. Le cabinet offrait habituellement deux spécimens de nature vivante beaucoup plus étroitement liés à notre récit, et qui auront pour nos lecteurs un intérêt bien plus vif, bien plus intime.
L'un était M. Brass lui-même, qu'on a vu déjà figurer dans ce livre; l'autre était son clerc, son assesseur, son secrétaire, son confident, son conseiller, son démon d'intrigue, son auxiliaire habile à faire monter le chiffre des frais, miss Brass, en un mot, espèce d'amazone ès lois, à qui il convient de consacrer une courte description.
Miss Sally Brass était une personne de trente-cinq ans environ. Sa figure était maigre et osseuse. Elle avait un air résolu, qui non- seulement comprimait les douces émotions de l'amour et tenait à distance les admirateurs, mais qui était fait plutôt pour imprimer un sentiment voisin de la terreur dans le coeur de tous les étrangers mâles assez heureux pour l'approcher. Ses traits étaient exactement ceux de son frère Sampson: ressemblance si complète, que, si sa pudeur virginale et le décorum de son sexe avaient permis à miss Brass de mettre par badinage les habits de son frère, et d'aller, vêtue de la sorte, s'asseoir à côté de lui, il eût été difficile, même au plus vieil ami de la famille, de décider lequel des deux était Sampson ou Sally; d'autant plus que la demoiselle portait au-dessus de la lèvre supérieure certaines rousseurs qui, jointes à l'illusion produite par le costume masculin, auraient pu être prises pour une moustache couleur carotte. Selon toute probabilité, ce n'était pas autre chose que les cils qui s'étaient trompés de place, les yeux de miss Brass étant complètement dépourvus de pareilles futilités. Sous le rapport du teint, miss Brass était blême, d'un blanc sale; mais cette blancheur était agréablement relevée par l'éclat florissant qui couvrait l'extrême bout de son nez moqueur. Sa voix était d'un timbre sonore et d'un riche volume; quiconque l'avait entendue une fois ne pouvait plus l'oublier. Son costume habituel consistait en une robe verte, d'une nuance à peu près semblable à celle du rideau de l'étude, serrée à la taille et se terminant au cou, derrière lequel elle était attachée par un bouton large et massif. Trouvant sans doute que la simplicité et le naturel sont l'âme de l'élégance, miss Brass ne portait ni collerette ni fichu, excepté sur sa tête, invariablement ornée d'une écharpe de gaze brune, semblable à l'aile du vampire fabuleux, et qui, prenant toutes les formes qu'il lui plaisait, formait une coiffure commode et gracieuse.
Telle était miss Brass sous le rapport du physique. Au moral, elle avait un tour d'esprit solide et vigoureux. Depuis sa plus tendre jeunesse, elle s'était consacrée avec une ardeur peu commune à l'étude des lois; n'étendant pas ses spéculations sur leur vol d'aigle, assez rare du reste, mais les suivant d'un oeil attentif à travers le dédale d'astuce et les zigzags d'anguille qu'elles affectionnent d'ordinaire. Elle ne s'était pas bornée, comme bien des personnes d'une grande intelligence, à la simple théorie, pour s'arrêter juste où l'utilité pratique commence: bien au contraire, elle savait grossoyer, faire de belles copies, remplir avec soin les vides des pièces imprimées, s'acquitter enfin de toutes les fonctions d'une étude, y compris l'art de gratter une feuille de parchemin et de tailler une plume. Il est difficile de comprendre comment, avec tant de qualités réunies, elle était restée miss Brass: mais soit qu'elle eût bronzé son coeur contre tous les hommes en général, soit que ceux qui eussent pu la rechercher et obtenir sa main fussent effrayés à l'idée que, grâce à sa connaissance des lois, elle possédait sur le bout du doigt les articles qui établissent ce qu'on appelle familièrement une action en rupture de mariage, toujours est-il certain qu'elle était encore demoiselle, et continuait d'occuper chaque jour son vieux tabouret célibataire en face de celui de son frère Sampson. Il est également certain qu'entre ces deux tabourets bien des gens étaient restés sur le carreau.
Un matin, M. Sampson Brass, assis sur son tabouret, copiait une pièce de procédure, plongeant avec ardeur sa plume dans le coeur du papier, comme si c'eût été le coeur même de la partie adverse; de son côté, miss Sally Brass, assise sur son tabouret également, taillait une plume pour transcrire un petit exploit, ce qui était son occupation favorite. Depuis longtemps ils gardaient le silence. Ce fut miss Brass oui le rompit en ces termes:
«Aurez-vous bientôt fini, Sammy?»
Car, sur ses lèvres douces et féminines, le nom de Sampson s'était transformé en Sammy; c'est ainsi qu'elle donnait de la grâce à toute chose.
«Non, répondit le frère; j'aurais fini si vous m'aviez aidé en temps utile.
— C'est cela! s'écria miss Sally, vous avez besoin de moi, n'est- ce pas? quand vous allez prendre un clerc!
— Est-ce pour mon plaisir, ou par ma propre volonté, que je vais prendre un clerc, coquine, querelleuse que vous êtes! dit M. Brass en mettant sa plume dans sa bouche et faisant la grimace à sa soeur. Pourquoi me reprochez-vous de prendre un clerc?»
Ici nous ferons observer, de peur qu'on ne s'étonne d'entendre M. Brass appeler coquine une dame comme il faut, qu'il était tellement habitué à la voir remplir auprès de lui des fonctions viriles, qu'il s'était peu à peu accoutumé à lui parler comme à un homme. Sentiment et usage réciproques, du reste; car non-seulement il arrivait souvent à M. Brass d'appeler miss Brass une coquine, et même de placer une autre épithète devant celle de coquine; mais miss Brass trouvait cela tout naturel, et n'en était pas plus émue que ne l'est une autre femme quand on l'appelle mon ange.
«Pourquoi me tourmentez-vous encore au sujet de ce clerc, après m'en avoir déjà parlé trois heures hier au soir? répéta M. Brass grimaçant de nouveau, avec sa plume entre les dents, comme un chien qui ronge un os en grognant. Est-ce ma faute, à moi?
— Tout ce que je sais, dit miss Sally avec un sourire sec (elle n'avait pas de plus grand plaisir que de mettre son frère, en colère), ce que je sais, c'est que si chaque client qui vous arrive nous force à prendre un clerc, que cela nous soit utile ou non, vous feriez mieux d'abandonner les affaires, de vous faire rayer du rôle, et de liquider le plus tôt possible.
— Est-ce que nous possédons un autre client tel que lui? dit Brass. Avons-nous un autre client tel que lui, voyons? Répondez à cela!
— Comment l'entendez-vous? Est-ce pour la figure?
— Pour la figure! répéta Sampson Brass avec un ricanement amer, en se levant pour prendre le livre des assignations et frottant vivement ses manches. Voyez ceci: Daniel Quilp, esquire… Daniel Quilp, esquire… Daniel Quilp, esquire, … tout du long. Faut-il que je renonce à une pratique comme celle-là, ou bien que je prenne le clerc qu'il me recommande en me disant: «C'est l'homme qu'il vous faut.» Hein?»
Miss Sally ne daigna point répliquer; elle sourit de nouveau et continua sa besogne.
«Mais je sais ce qu'il en est, reprit M. Brass après quelques moments de silence. Vous craignez de ne plus avoir autant que par le passé la main aux affaires. Croyez-vous que je ne m'en aperçoive pas?
— Vos affaires n'iraient pas loin sans moi, je pense, répondit la soeur d'un ton d'importance. Tenez, au lieu de me provoquer sottement comme cela, vous feriez mieux de songer à continuer votre besogne.»
Sampson Brass, qui au fond du coeur redoutait sa soeur, se remit à écrire en boudant, ce qui ne le dispensa pas de l'entendre.
«Si j'avais décidé, ajouta-t-elle, que le clerc ne viendrait pas, vous savez bien qu'il ne pourrait pas venir; par conséquent, ne dites point de sottises.»
M. Brass accueillit cette observation avec une douceur exemplaire; seulement, il fit remarquer à voix basse qu'il n'aimait pas ce genre de plaisanterie, et qu'il saurait un gré infini à miss Sally de vouloir bien s'abstenir de le tourmenter. À quoi miss Sally répliqua qu'elle avait du goût pour cet amusement, et qu'elle n'avait nullement l'intention de se refuser ce petit plaisir.
Comme M. Brass ne paraissait pas se soucier d'envenimer les choses en continuant sur ce sujet, tous deux remirent pacifiquement leur plume en mouvement, et la discussion en resta là.
Tandis qu'ils fonctionnaient à qui mieux mieux, la fenêtre fut tout à coup interceptée, comme si quelqu'un venait de s'y coller. M. Brass et miss Sally levaient les yeux pour reconnaître la cause de cette obscurité soudaine, lorsque le châssis fut lestement soulevé du dehors, et Quilp y passa sa tête.
«Holà! dit-il en se tenant sur la pointe du pied au bord de la fenêtre et plongeant ses regards dans la chambre, y a-t-il quelqu'un à la boutique? Y a-t-il ici quelque gibier du diable? Y a-t-il un Brass à vendre? hein!
— Ah! ah! ah! fit l'homme de loi avec une hilarité forcée Oh! parfait! parfait! parfait! Quel homme excentrique! D'honneur, quelle humeur charmante!
— N'est-ce pas là ma chère Sally? croassa le nain en lançant une oeillade à la belle miss Brass. N'est-ce pas là la Justice, moins son bandeau sur les yeux, son épée et ses balances? N'est-ce pas là le bras redoutable de la Loi? N'est-ce pas là la vierge de Bevis?
— Quelle étonnante verve d'esprit! s'écria Brass. Sur ma parole, c'est extraordinaire!
— Ouvrez la porte, dit Quilp. Je vous ai amené mon homme C'est le clerc qu'il vous faut, un phénix, l'as d'atout, quoi! Dépêchez- vous d'ouvrir la porte, ou bien s'il y a près d'ici un autre homme de loi, et si par hasard il est à sa fenêtre, il va vous le voler.»
Il est probable que la perte du phénix des clercs, même en faveur du confrère, d'un rival, n'eût que très-médiocrement affligé le coeur de M. Brass; toutefois, simulant un grand empressement, il se leva de son siège, alla à la porte, l'ouvrit, et introduisit son client qui tenait par la main M. Richard Swiveller en personne.
«La voici! s'écria Quilp, s'arrêtant court au seuil de la porte et levant les sourcils, tandis qu'il regardait miss Sally, — la voici, cette femme que j'eusse dû épouser, — voici la belle Sarah, voici la femme qui possède tous les charmes de son sexe sans avoir une seule de ses faiblesses. O Sally! Sally!»
À cette amoureuse déclaration, miss Brass répondit brièvement:
«Vous m'ennuyez.
— Oh! dit Quilp, son coeur est aussi dur que le métal dont elle porte le nom[11]. Elle devrait bien le changer en monnaie de billon, fondre l'airain en pièces de deux sous, et prendre un autre nom!
— Finissez vos bêtises, monsieur Quilp, finissez, repartit miss Sally avec un sourire maussade. N'êtes-vous pas honteux de faire toutes vos parades devant un jeune homme qui ne nous connaît pas?
— Ce jeune étranger, dit Quilp, faisant passer Dick Swiveller sur le premier plan, est trop délicat lui-même pour ne pas me comprendre. C'est M. Swiveller, mon ami intime, un gentleman de bonne famille et d'un grand avenir, mais qui, ayant eu le malheur de commettre des folies de jeunesse, s'estime heureux de remplir quelque temps les fonctions de clerc, fonctions humbles ailleurs, mais ici très-dignes d'envie. Quelle délicieuse atmosphère il va respirer!»
Si M. Quilp parlait au figuré et voulait donner à entendre que l'air respiré par miss Sally Brass était rendu plus pur et plus serein par cette douce créature, il avait sans doute de bonnes raisons pour tenir ce langage. Mais s'il parlait dans un sens littéral de la délicieuse atmosphère de l'étude de M. Brass, il est certain qu'en effet ce lieu avait un fumet particulier, un goût de renfermé et d'humidité. Ce n'était pas seulement la forte odeur des vieux habits apportés là souvent pour être exposés en vente à Duke's Place et à Houndsditch, il y avait encore une odeur décidée de rats, de souris et de moisissure. Peut-être cependant quelques doutes s'étaient-ils élevés dans l'esprit de M. Swiveller sur la réalité de cette pure et délicieuse atmosphère; car il renâcla deux ou trois fois, et regarda d'un air d'incrédulité le nain qui ricanait.
«M. Swiveller, dit Quilp, étant habitué dans sa pratique de l'agriculture à semer de la folle avoine, juge prudemment, miss Sally, qu'après tout il vaut mieux avoir la moitié d'une croûte à ronger que de n'avoir pas de pain du tout. Il juge prudemment que c'est quelque chose aussi que de sortir d'embarras; en conséquence; il accepte les offres de votre frère Brass, M. Swiveller est donc à vous dès ce moment.
— Je suis enchanté, monsieur, dit M. Brass, vraiment enchanté. M. Swiveller, monsieur, est heureux d'avoir votre amitié. Vous devez être fier, monsieur, d'avoir l'amitié de M. Quilp.»
Dick murmura quelques mots comme pour dire qu'il n'avait jamais manqué d'amis ni d'une bouteille à leur offrir, et il risqua son allusion favorite à «l'aile de l'amitié qui jamais ne mue comme les plumes d'un oiseau.» Mais toutes ses facultés parurent absorbées par la contemplation de miss Sally Brass, il ne pouvait détacher d'elle son regard morne et stupéfait. Jugez si le nain était aux anges! Quant à la divine miss Sally elle-même, elle frotta ses mains comme un homme, et fit quelques tours dans l'étude, sa plume derrière l'oreille.
«Je suppose, dit le nain se tournant vivement vers son ami légal, que M. Swiveller va entrer immédiatement en fonctions. C'est aujourd'hui lundi matin.
— Immédiatement, si cela vous convient, monsieur, répondit Brass.
— Miss Sally lui enseignera le droit, la délicieuse étude du droit; elle sera son guide, son amie, sa compagne, son code, son Blackstone, son Coke, son Littleton, en un mot son manuel du jeune étudiant en droit.
— Quelle éloquence! dit Brass, comme un homme absorbé, en contemplant les toits des maisons vis-à-vis, et en plongeant les mains dans ses poches; quelle extraordinaire abondance de langage! C'est vraiment magnifique!
— Avec miss Sally, continua Quilp, et avec les riantes fictions de la loi, ses jours s'écouleront comme des minutes. Ces charmantes inspirations des poëtes tels que Cujas et Barthole, aussitôt qu'elles vont faire lever pour lui leur première aurore, lui ouvriront un monde nouveau pour élargir son esprit et élever son coeur.
— Oh! admirable, admirable! s'écria Brass. Ad-mi-ra-ble en vérité! C'est une jouissance que de l'entendre!
— Où M. Swiveller siégera-t-il? demanda Quilp en tournant, les yeux de tous côtés.
— Nous achèterons pour lui un autre tabouret, monsieur, répondit Brass. Nous ne prévoyions pas que nous dussions avoir un gentleman avec nous, jusqu'au jour où vous avez eu la bonté de nous y engager; et notre mobilier n'est pas considérable. Nous verrons à nous procurer un nouveau siège, monsieur. En attendant, si M. Swiveller veut prendre le mien et s'exercer la main à faire une belle copie de cette signification, comme je dois sortir et rester dehors toute la matinée…
— Venez avec moi, dit Quilp. J'ai à vous entretenir de quelques affaires. Avez-vous un peu de temps à perdre?
— Est-ce que c'est perdre du temps que de l'employer à sortir avec vous, monsieur? Vous plaisantez, monsieur, vous plaisantez! s'écria l'homme de loi en prenant son chapeau. Je suis prêt, monsieur, tout à fait prêt. Il faudrait que je fusse bien occupé pour n'avoir pas le temps de sortir avec vous. Il n'est pas donné à tout le monde, monsieur, de pouvoir jouir et profiter de la conversation de M. Quilp.»
Le nain lança un regard sarcastique à son ami au coeur d'airain, et, avec une petite toux sèche, il tourna sur ses talons pour dire adieu à miss Sally. Après cet adieu, galant du côté de Quilp, très-froid et cérémonieux du côté de miss Sally, il fit un signe de tête à Dick Swiveller, et se retira avec le procureur.
Dick était resté penché sur son pupitre dans un véritable état de stupéfaction, contemplant fixement la belle Sally, comme si c'était un animal curieux, unique en son espèce. Le nain, quand il fut dans la rue, monta de nouveau sur le rebord de la croisée, et jeta dans l'intérieur de l'étude un coup d'oeil accompagné d'une grimace, comme un homme qui regarde des oiseaux dans une cage. Dick tourna les yeux vers lui, mais sans avoir l'air de le reconnaître; et longtemps après qu'il eut disparu, le jeune homme contemplait encore miss Sally Brass; cloué à sa place, il ne voyait pas autre chose, il ne pensait pas à autre chose.
Pendant ce temps, miss Brass, plongée dans son état de frais et déboursés, etc., ne s'occupait nullement de Dick, mais elle griffonnait en faisant craquer sa plume, traçant les caractères avec un plaisir évident, et travaillant à toute vapeur. Dick avait poursuivi le cours de sa contemplation qui tantôt se portait sur la robe verte, tantôt sur la coiffure brune, tantôt sur le visage, et tantôt sur la plume à la course rapide. Il était devenu stupide de perplexité; se demandant comment il pouvait se trouver dans la compagnie d'un monstre si étrange, et si ce n'était pas un rêve dont il aurait bien voulu s'éveiller. Enfin il poussa un profond soupir, et commença lentement à retirer son habit.
M. Swiveller ayant ôté son habit, le plia avec le plus grand soin, sans quitter un instant des yeux miss Sally: alors il revêtit une jaquette bleue à double rang de boutons dorés qui, dans l'origine, lui avait servi pour des parties de plaisir aquatiques, mais que ce matin-là il avait apportée pour son travail de bureau; et toujours contemplant miss Sally, il se laissa tomber en silence sur le siège de M. Brass. Mais là il éprouva une rechute de découragement et de faiblesse, et, appuyant son menton sur sa main, il ouvrit des yeux si grands, si grands, qu'il ne semblait pas possible qu'ils se refermassent jamais.
Quand il eut regardé si longtemps qu'il ne pouvait plus rien voir, Dick détacha ses yeux du bel objet de sa surprise, les porta sur les feuillets du brouillon qu'il avait à copier, plongea sa plume dans l'écritoire et se mit à écrire lentement. Mais il n'avait pas tracé une demi-douzaine de mots, qu'il se pencha sur l'encrier pour y tremper de nouveau sa plume, et leva les yeux… Devant lui se trouvait l'insupportable voile brun, la robe verte, en un mot miss Sally Brass, parée de tous ses charmes, plus effroyable enfin que jamais.
Agacé jusqu'à la folie, M Swiveller commença à ressentir d'étranges sensations, d'horribles désirs d'anéantir cette Sally Brass, de mystérieuses tentations de lui arracher sa coiffure et de voir quel air elle aurait sans cet ornement. Sur la table se trouvait une grande règle, noire et luisante. M. Swiveller la prit et se mit à s'en frotter le nez.
De s'en frotter le nez à l'agiter avec sa main et lui faire faire les évolutions d'un tomahawk, la transition était toute simple et toute naturelle. Dans le cours de ces évolutions il frôla l'écharpe dont les bouts déguenillés flottaient au gré du vent; la règle avance d'un pouce plus prés, et voilà la grande écharpe brune par terre. Pendant ce temps, la belle innocente, bien éloignée de se douter du manège, continuait de travailler, sans lever les yeux.
Dick fut enchanté de ce succès. Eh bien! au moins il pourrait maintenant écrire avec ardeur et persévérance jusqu'à ce qu'il fût épuisé, et alors saisir la règle, l'agiter au-dessus de l'écharpe brune avec l'assurance de la faire tomber à volonté; il pourrait retirer la règle et s'en frotter le nez, quand il croirait que miss Sally aurait la fantaisie de le regarder pour s'en donner à coeur joie et redoubler ses évolutions quand elle serait de nouveau absorbée par sa besogne. Grâce à ces amusements, M. Swiveller calma l'agitation de ses sentiments, et finit par manier moins souvent la règle; il put même bientôt écrire de suite une demi-douzaine de lignes, sans revenir à ces interruptions: c'était une grande victoire.
CHAPITRE XXXIV.
Au bout d'un certain temps, c'est-à-dire après deux heures environ d'un travail assidu, miss Brass arriva au terme de sa tâche: ce qu'elle constata en essuyant sa plume sur sa robe verte et en prenant une pincée de tabac dans une petite boite ronde en étain qu'elle portait dans sa poche. Munie de ce rafraîchissement modéré, qui ne blessait en rien les règles de la Société de tempérance, elle se leva, lia ses papiers en dossier avec un ruban de coton rouge, et, plaçant le tout sous son bras, elle sortit de l'étude.
À peine M. Swiveller avait-il quitté son tabouret et s'était-il mis à danser en hurlant comme un sauvage, heureux de se sentir seul, qu'il fut troublé dans ce joyeux exercice. La porte s'était rouverte; la tête de miss Sally venait de reparaître.
«Je sors, dit miss Brass.
— Très-bien, madame, répondit Richard. Et que ce ne soit pas moi qui vous fasse rentrer plus tôt, madame, ajouta-t-il intérieurement.
— Si quelqu'un vient à l'étude, prenez-en note et dites que le monsieur qu'on demande est absent pour le moment.
— Je n'y manquerai pas, madame.
— Je ne serai pas longtemps, ajouta-t-elle en se retirant.
— Et je le regrette, madame, dit M. Swiveller quand elle eut refermé la porte J'espère bien que vous serez retenue pour quelque cause imprévue. Si vous pouviez vous faire écraser en route, madame, pas bien fort, seulement un petit peu, ce serait tant mieux.»
Prononçant avec un grand sérieux ces paroles bienveillantes, M. Swiveller s'assit dans le fauteuil des clients et s'y abandonna à ses réflexions. Puis il fit quelques tours en long et en large et revint au fauteuil.
«Je suis donc le clerc de Brass! dit-il. Le clerc de Brass, moi. Et aussi le clerc de la soeur de Brass, clerc d'un dragon femelle! Parfait, parfait! Qu'est-ce que je serai après? Serai-je un forçat avec un chapeau de feutre et un vêtement gris, courant le long d'un dock avec mon numéro bien brodé sur mon uniforme, et l'ordre de la Jarretière à ma jambe, avec un foulard attaché sur la cheville du pied pour la garantir contre les écorchures? Est-ce là ce que je serai? À moins que ce ne soit un sort trop distingué. Mais c'est égal, il faut toujours commencer par faire ce qui vous passe par la tête.»
Comme il était parfaitement seul, nous devons présumer que M. Swiveller adressait ces réflexions soit à lui-même, soit à son sort ou à sa destinée; le sort et la destinée que les demi-dieux d'Homère ont l'habitude d'accuser, comme vous savez, avec aigreur et de poursuivre de leurs sarcasmes lorsqu'ils se trouvent dans des situations désagréables. Il est même probable que M. Swiveller avait en cela l'intention d'imiter les demi-dieux de l'Iliade, car il adressait comme eux sa tirade au plafond, image du ciel que le sort et la destinée, ces personnages immatériels, sont censés habiter, excepté pourtant au théâtre, où ils se tiennent dans la région du lustre.
Après un silence pensif, M. Swiveller reprit ainsi, en énumérant l'une après l'autre, sur ses doigts, les diverses circonstances:
«Quilp m'offre cette place et me dit qu'il peut me l'assurer. J'aurais gagé tout ce qu'on aurait voulu que Fred n'entendrait pas de cette oreille-là; et c'est lui qui, à mon profond étonnement, pousse Quilp et me presse d'accepter… Fatalité numéro un. Ma tante de province me coupe les vivres, elle m'écrit une lettre affectueuse pour m'annoncer qu'elle a fait un testament nouveau, et qu'elle m'y déshérite… Fatalité numéro deux. Plus d'argent, pas de crédit, rien à attendre de Fred qui semble avoir tourné tout d'un coup; ordre de quitter mon ancien appartement… Troisième, quatrième, cinquième, sixième fatalités! Sous le poids de tant de fatalités, quel homme peut être considéré comme disposant de son libre arbitre? Ce n'est pas à un homme à se mettre lui-même le pied sur la gorge. Si sa destinée le jette à bas, à la bonne heure, il faut bien qu'il se résigne, en attendant que sa destinée le relève! Je suis content que la mienne ait pris sur elle toute la responsabilité; je n'ai rien à y voir, je me défends de toute complicité avec elle; j'ai le droit de me mettre au-dessus de cela. Ainsi, mon gaillard, ajouta M. Swiveller, prenant congé du plafond avec un geste significatif, allons, et voyons lequel de nous deux, de moi ou du sort, se lassera le premier!»
Laissant là le sujet de sa décadence avec ces réflexions qui ne manquaient certainement pas de profondeur et qu'il n'est pas rare de rencontrer dans certains traités de philosophie morale, M. Swiveller mit de côté le désespoir pour prendre l'humeur sans souci d'un clerc irresponsable.
Comme pour se donner un maintien dégagé, ce qu'on appelle de l'aplomb, il se mit à examiner l'étude plus en détail qu'il n'avait encore eu le temps de le faire; il sonda la boîte à perruque, feuilleta les livres, scruta la bouteille à l'encre; il farfouilla dans les papiers, grava quelques emblèmes sur la table avec la lame acérée du canif de M. Brass, et écrivit son nom à l'intérieur du seau à charbon qui était en bois. Ayant, par ces formalités, pris possession en règle de ses fonctions de clerc, il ouvrit la fenêtre et s'y appuya nonchalamment jusqu'à ce qu'un marchand de bière ambulant vînt à passer. Il lui commanda de poser sur le rebord son plateau et de lui servir une pinte de porter doux qu'il but sur place et paya aussitôt, avec la pensée de jeter les bases d'un crédit futur et de préparer les choses à cet effet sans perdre une minute. M. Swiveller reçut coup sur coup trois ou quatre petits saute-ruisseaux, porteurs de commissions d'affaires de la part de trois ou quatre procureurs, confrères de M. Brass: il les reçut et les renvoya d'un air qui sentait la connaissance approfondie du métier, à peu près de l'air qu'aurait pris un clown de pantomime pour jouer ce rôle sur la scène. Après quoi, il retourna à son siège et s'exerça la main à faire à la plume des caricatures de miss Brass, en sifflant gaiement tout ce temps-là.
Tandis qu'il se livrait à cette distraction, une voiture s'arrêta près de la porte, et bientôt un double coup de marteau retentit. Comme ce n'était pas l'affaire de M. Swiveller, puisqu'on ne tirait pas la sonnette de l'étude, il continua de se livrer à sa distraction avec un calme parfait, bien qu'il eût lieu de penser que, excepté lui, il n'y avait pas une âme pour répondre dans la maison.
En ceci cependant il se trompait: car les coups de marteau s'étant réitérés avec une impatience de plus en plus grande, la porte s'ouvrit, quelqu'un monta lourdement l'escalier et entra dans la chambre du premier. M. Swiveller s'émerveillait en se demandant si ce n'était pas une autre miss Brass, une soeur jumelle du dragon, quand on frappa à la porte de l'étude.
«Entrez! dit Richard. Pas de cérémonies. La place ne sera bientôt plus tenable, si j'ai encore plus de chalands. Entrez!
— Voulez-vous venir, s'il vous plaît, dit une voix faible et dolente qu'on entendit dans le couloir, pour montrer l'appartement.»
Dick se pencha par-dessus la table et aperçut une petite jeune fille, vraie traîneuse de savates, avec un sale et grossier tablier et une bavette qui ne laissaient voir de sa personne que son visage et ses pieds. Elle avait l'air d'être serrée dans une boîte à violon.
«Qui êtes-vous?» demanda Dick.
À quoi elle répondit simplement:
«Oh! voulez-vous venir, s'il vous plaît, pour montrer l'appartement?»
Jamais peut-être on n'avait vu une enfant qui dans son air et ses manières ressemblât plus à une vieille. Elle devait, selon toute vraisemblance, avoir travaillé depuis le berceau. Elle avait l'air d'avoir aussi peur de Dick qu'elle lui causait elle-même d'étonnement.
«Je n'ai rien de commun avec l'appartement, dit M. Swiveller.
Dites-leur de repasser.
— Oh! voulez-vous venir, s'il vous plaît, pour montrer l'appartement, répliqua la jeune fille. C'est dix-huit schellings par semaine; nous fournissons le linge et la vaisselle; le nettoyage des bottes et des habits est en sus; en hiver, le feu est de quinze sous par jour.
— Pourquoi ne montrez-vous pas l'appartement vous-même? vous paraissez bien au courant.
— Miss Sally a dit qu'il ne faut pas que je le montre, parce que si l'on voyait combien je suis petite, on craindrait de n'être pas bien servi.
— Est-ce qu'ils ne finiront pas par voir que vous êtes petite?
— Oui, mais on aura toujours loué pour une quinzaine, répondit la jeune fille avec un regard malin; et les gens n'aiment pas à se déranger une fois qu'ils sont établis quelque part.
— Le raisonnement est curieux, dit Richard en se levant. Ah çà! qu'est-ce que vous êtes ici? la cuisinière?
— Oui, je fais la cuisine. Je suis aussi femme de chambre. Je fais tout l'ouvrage de la maison.
— Je suppose cependant, pensa M. Swiveller, que Brass, le dragon et moi, nous faisons la plus sale partie de la besogne.»
Et il eût sans doute donné un plus libre cours à ses pensées, dans la disposition de doute et d'hésitation où il se trouvait, si la jeune fille n'avait continué à le presser, et si certains coups mystérieux appliqués avec force sur le mur du couloir et sur les marches de l'escalier n'avaient témoigné de l'impatience qu'éprouvait le visiteur. En conséquence, Richard Swiveller, fichant une plume derrière chaque oreille, et en mettant une autre dans sa bouche comme une marque de sa haute importance et de son zèle à remplir ses fonctions, s'élança au dehors pour voir le gentleman qui attendait, et pour entrer en arrangement avec lui.
Il fut quelque peu surpris de découvrir que les coups violents qu'il avait entendus étaient produits par la malle du gentleman, laquelle était en train de gravir l'escalier sous les efforts réunis de son propriétaire et du cocher: or, la tâche n'était pas facile; car, d'une part, l'escalier était roide, et de l'autre, la malle, très-pesamment chargée, était bien large deux fois comme l'escalier. Les deux hommes, se heurtant l'un l'autre, appuyant de toutes leurs forces, poussaient la malle le plus ferme et le plus vite possible dans toutes sortes d'angles impraticables d'où il n'y avait pas moyen de se tirer; pour ce motif suffisant, M. Swiveller les suivit lentement par derrière en protestant à chaque étage contre cette manière de prendre d'assaut la maison de M. Sampson Brass.
À ces remontrances le gentleman ne répondait pas un mot mais lorsque enfin sa malle fut parvenue dans la chambre à coucher, il s'assit dessus et essuya avec son mouchoir son front chauve et son visage. Il avait très-chaud, et certes il y avait bien de quoi; car sans compter l'exercice violent qu'il avait pris en faisant gravir l'escalier à sa malle, il était tout emmitouflé dans des vêtements d'hiver, bien que durant toute la journée le thermomètre eût marqué dix-neuf degrés à l'ombre.
«Je pense, monsieur, dit Richard Swiveller retirant sa plume de sa bouche, que vous désirez voir cet appartement. Un très-bel appartement, monsieur. On y jouit sans interruption de la vue de… de la rue et au delà, et il est situé à une minute de… du coin de la rue. Dans le voisinage immédiat, monsieur, on trouve d'excellent porter, et d'autres agréments accessoires à l'avenant.
— Quel prix? dit le gentleman.
— Vingt-cinq francs par semaine, répondit Richard, enchérissant sur les conditions de loyer que lui avait indiquées la servante.
— Je le prends.
— Les bottes et les habits sont à part; et l'hiver, le feu coûte…
— Je consens à tout.
— On ne le loue pas à moins de deux semaines, dit Richard; c'est…
— Deux semaines! s'écria brusquement le gentleman en regardant Swiveller de la tête aux pieds. Deux années. J'y resterai deux années; oui, deux années ici. Tenez, voici deux cent cinquante francs. Le marché est conclu.
— Pardon, dit Richard. Je ne me nomme pas Brass, et…
— Qui vous parle de cela? «Je ne me nomme pas Brass.» Qu'est-ce que ça me fait?
— C'est le nom du maître de la maison.
— J'en suis charmé, répliqua le gentleman. C'est un nom excellent pour un homme de loi. Cocher, vous pouvez partir. Vous aussi, monsieur.»
M. Swiveller était tellement confondu en voyant le gentleman agir d'un air aussi délibéré, qu'il restait là à le contempler avec autant de surprise que lui en avait causé la vue de miss Sally. Quant au gentleman, il ne témoignait pas la moindre émotion: bien plus, il se mit avec un calme parfait à dérouler le châle qui était noué autour de son cou et à tirer ses bottes. Dégagé de cet attirail, il défit successivement les autres parties de son habillement, les plia les unes après les autres et les rangea en ordre sur sa malle. Alors il abaissa les jalousies, ferma les rideaux, monta sa montre, toujours avec la même lenteur méthodique.
«Emportez le billet de deux cent cinquante francs, dit-il en avançant la tête hors des rideaux, et que personne ne vienne me déranger avant que j'aie sonné.»
Les rideaux se refermèrent, et au bout d'un instant on entendit ronfler le gentleman.
«Voilà bien sans contredit une maison étrange, surnaturelle, se dit M. Swiveller en retournant dans l'étude avec le billet à la main. Des dragons femelles à la besogne, agissant comme des légistes de profession; des cuisinières de trois pieds de haut sortant mystérieusement de dessous terre; des étrangers qui entrent sans gêne et vont sans permission se coucher dans votre lit, à midi. Si par hasard c'était un de ces hommes merveilleux dont on parte de temps à autre, et s'il s'était mis au lit pour deux ans, je serais dans une drôle de position! C'est ma destinée cependant, et j'espère que Brass sera content. Ma foi! s'il ne l'est pas, j'en suis bien fâché. Ce n'est point mon affaire; je m'en lave les mains.»
CHAPITRE XXXV.
En rentrant chez lui, M. Brass reçut le rapport de son clerc avec beaucoup de satisfaction, et se mit à examiner soigneusement le billet de deux cent cinquante francs. Il résulta de cet examen que le billet était bien en effet du gouverneur de la Compagnie de la banque d'Angleterre, en bonne et due forme, ce qui accrut considérablement la joie de M. Brass. Cela le mit dans un tel débordement de libéralité et de condescendance, que, dans la plénitude de son coeur, il invita M. Swiveller à partager avec lui un bol de punch, vers cette époque reculée et indéfinie qu'on appelle vulgairement «un de ces jours,» et qu'il lui fit de beaux compliments sur l'aptitude rare pour les affaires qu'il avait montrée dès son premier jour d'exercice.
C'était, chez M. Brass, une maxime favorite, que l'habitude de faire des compliments tient la langue d'un homme souple et moelleuse comme un ressort bien huilé, sans coûter un sou de dépense. Et, comme ce membre utile ne doit jamais se rouiller ou craquer en tournant sur ses gonds lorsqu'il appartient à un homme de loi, chez qui, au contraire, il doit être toujours dispos et délié, M. Brass ne négligeait aucune occasion de s'entretenir la langue par des discours flatteurs et des expressions élogieuses. Il en avait même tellement contracté l'habitude, que, si l'on ne pouvait exactement dire qu'il avait la langue au bout des doigts, on pouvait du moins certainement dire qu'il l'avait partout, excepté pourtant au visage; car son visage ayant, comme nous l'avons déjà fait connaître, un aspect refrogné et repoussant, ne pouvait pas s'adoucir avec la même facilité, et restait désagréable en dépit des discours les plus gracieux: c'était un phare donné par la nature pour éclairer ceux qui naviguent à travers les bancs et les récifs du monde, ou plutôt à travers le périlleux détroit de la loi, et pour les avertir d'aborder à des ports moins perfides et de chercher fortune ailleurs.
Tandis que tour à tour M. Brass accablait son clerc de compliments et examinait le billet de deux cent cinquante francs, miss Sally, qui venait de rentrer, montrait une certaine émotion qui n'était pas d'un caractère fort agréable; car, habituée par la pratique constante de la chicane à fixer sa pensée sur les petits gains et la rapine, et à aiguiser sans cesse sa finesse naturelle, elle ne fut pas médiocrement contrariée d'apprendre que le gentleman eût si facilement obtenu le logement.
«En voyant, dit-elle, qu'il s'était mis dans la tête de l'avoir, on eût dû pour le moins doubler ou tripler le prix habituel; et, plus il pressait, plus M. Swiveller eût dû renchérir les conditions.»
Mais ni la satisfaction de M. Brass ni le mécontentement de miss Sally n'eurent le pouvoir d'exercer la moindre impression sur le jeune homme, qui, rejetant sur sa malheureuse destinée la responsabilité de l'événement comme de tout ce qui pourrait advenir plus tard, était entièrement calme et résigné, préparé pleinement à accepter le mal, et indifférent au bien, en vrai philosophe qu'il était.
Le lendemain, c'est-à-dire le deuxième jour d'exercice pour
M. Swiveller, M. Brass l'accueillit amicalement et lui dit:
«Bonjour, monsieur Richard; Sally vous a trouvé un tabouret d'occasion, monsieur, hier au soir, dans White Chapel. C'est une femme rare pour les marchés, je puis vous l'assurer, monsieur Richard. Vous verrez que ce tabouret est de première qualité, monsieur, vous pouvez m'en croire.
— Il a l'air un peu détraqué, dit Richard; il suffît de le voir pour en juger.
— Vous trouverez que c'est un siège fort agréable, répliqua M. Brass; vous pouvez en être certain. Il a été acheté dans la rue qui fait face à l'hôpital. Comme il s'y trouvait depuis un mois ou deux, il est resté à la poussière et a été hâlé par le soleil; mais voilà tout.
— J'espère qu'il n'aura pas recueilli de miasmes de fièvre, dit Richard en s'asseyant d'un air mécontent entre M. Brass et la chaste Sally. Tiens, il a un pied plus long que les autres.
— Nous y mettrons une cale, dit M. Brass en riant. Ah! ah! ah! nous y mettrons une cale, monsieur; ce sera pour ma soeur une occasion nouvelle d'aller pour nous au marché. Miss Brass, M. Richard est le…
— Voulez-vous bien vous taire!» interrompit celle qui était l'agréable objet de ces observations.
Et, regardant par-dessus ses papiers, elle continua: «Comment voulez-vous que je travaille, si vous ne cessez de jacasser?
— Quel drôle de corps vous faites! répondit le procureur. Parfois vous ne voulez que causer; dans un autre moment, vous ne voulez que travailler: on ne sait jamais de quelle humeur on vous trouvera.
— Je suis en humeur de travailler aujourd'hui, dit miss Sally; ainsi, ne me dérangez pas, s'il vous plaît. Et ne le dérangez pas non plus de sa besogne, ajouta-t-elle en montrant Richard du bout de sa plume. Il n'en fera pas plus qu'il ne faut, n'ayez pas peur.»
M. Brass avait évidemment bonne envie de lancer à sa soeur une verte réplique; mais il en fut détourné par des considérations de timidité ou de prudence, et se borna à murmurer des mots isolés comme «aggravation: vagabond,» sans désigner personne par ces mots, mais en les jetant d'inspiration, comme s'ils se rattachaient à quelque idée abstraite qui lui fût venue à l'esprit.
Tous trois après cela se mirent à écrire longtemps en silence, un silence si profond, que M. Swiveller, qui avait besoin d'une certaine excitation pour travailler, s'endormit à plusieurs reprises, et écrivit, les yeux fermés, des mots étranges en caractères inconnus. Tout à coup, miss Sally rompit la monotonie qui régnait dans l'étude en ouvrant sa petite boîte de métal, où elle prit une pincée de tabac qu'elle aspira bruyamment, et en disant que c'était la faute de M. Richard Swiveller.
«Qu'est-ce qui est de ma faute? demanda Richard.
— Vous savez bien, dit miss Brass, que le locataire n'est pas levé encore; qu'on ne l'a ni vu ni entendu depuis qu'il s'est mis au lit hier dans l'après-midi.
— Eh bien, madame, je suppose qu'il est libre de dormir tranquillement tout son soûl, ou plutôt tout son comptant pour ses deux cent cinquante francs.
— Ah! je commence à croire qu'il ne se réveillera jamais.
— C'est une circonstance remarquable, dit Brass mettant de côté sa plume; oui, une circonstance remarquable. Monsieur Richard, si l'on venait à trouver ce gentleman pendu à la colonne du lit, ou si quelque autre accident désagréable de ce genre se produisait, vous voudrez bien vous rappeler, monsieur Richard, que ce billet de deux cent cinquante francs vous avait été remis comme à-compte sur le payement d'un loyer de deux ans? Gravez cela dans votre esprit, monsieur Richard; vous ferez bien d'en prendre note, monsieur, dans le cas où vous seriez appelé comme témoin.»
M. Swiveller prit une grande feuille de papier ministre, et, avec un air de profonde gravité, il commença à écrire une petite note dans un coin.
«On ne saurait jamais prendre trop de précautions, dit M. Brass. Il y a tant de méchanceté dans le monde, tant de méchanceté! Le gentleman vous a-t-il dit, monsieur… Mais, pour le moment, laissons cela, monsieur; achevez d'abord votre note.»
Dick obéit et tendit le papier à M. Brass, qui avait quitté son siège et marchait de long en large dans l'étude.
«Ah! ah! voilà la note? dit M. Brass jetant les yeux sur le papier. Très-bien. Maintenant, monsieur Richard, le gentleman vous a-t-il dit autre chose?
— Non.
— Êtes-vous sûr, monsieur Richard, dit le procureur d'un ton solennel, que le gentleman n'ait rien dit?
— Pas un mot, que je sache, monsieur.
— Pensez-y encore, monsieur. Dans la position que j'occupe, et comme membre honorable du corps légal, c'est-à-dire du premier corps de ce pays, monsieur, ou de tout autre pays, ou de toutes les planètes qui brillent au-dessus de nous la nuit et sont censées être habitées, il est de mon devoir, monsieur, comme membre honorable de ce corps, de n'omettre vis-à-vis de vous aucune question majeure dans une affaire de cette délicatesse et de cette importance. Monsieur, le gentleman qui vous a loué hier, dans l'après-midi, notre premier étage, et qui a apporté une malle pesante…, une malle pesante, ne vous a-t-il rien dit de plus que ce qui est consigné dans cette note?
— Allons, voyons, pas de bêtise,» dit miss Sally.
Dick la regarda, puis il regarda Brass, puis il regarda de nouveau miss Sally, et il répéta enfin: «Non.
— Pouh! pouh! Le diable m'emporte! monsieur Richard, vous êtes bien simple! s'écria Brass avec un sourire. Le gentleman n'a-t-il rien dit au sujet de sa malle?
— C'est cela… c'est bien cela…dit miss Sally, faisant un signe de tête à son frère pour lui donner son approbation.
— A-t-il dit, par exemple, ajouta Brass avec une sorte d'aisance et de bonhomie (je n'affirme pas qu'il ait rien dit de semblable, songez-y bien; je veux seulement vous en rafraîchir la mémoire), a-t il dit, par exemple, qu'il était étranger à Londres; qu'il n'était ni en humeur ni en état de fournir aucun renseignement; qu'il jugeait que nous avions le droit d'en exiger, et que, dans le cas où quelque chose lui arriverait, à un moment quelconque, il désirait que ses effets fussent par provision considérés comme m'appartenant, pour me dédommager un peu de l'embarras et de l'ennui que j'aurais à éprouver; en un mot, ajouta Brass d'un ton encore plus doucereux, en l'acceptant comme locataire en mon nom, pendant mon absence, n'avez-vous pas entendu traiter à ces conditions?
— Certainement non, répondit Richard.
— Eh bien! alors, s'écria Brass en lui lançant du haut de ses sourcils froncés un regard de reproche, je suis d'avis que vous vous êtes mépris sur votre vocation, et que vous ne serez jamais un homme de loi.
— Vous ne le serez jamais, quand bien même vous vivriez mille ans.» ajouta miss Sally.
Sur quoi le frère et la soeur prirent chacun une pincée de tabac dans la petite boite de métal et l'aspirèrent bruyamment, puis ils retombèrent dans leurs méditations soucieuses.
Il ne se passa rien de mémorable jusqu'au dîner de M. Swiveller. C'était à trois heures; mais il semblait au pauvre clerc qu'il y avait au moins trois semaines qu'il l'attendait. Au premier son de l'horloge, Richard s'éclipsa. Au dernier coup de cinq heures il reparut, et l'étude se parfuma, comme par enchantement, d'une odeur de genièvre et d'écorce de citron.
— Monsieur Richard, dit Brass, cet homme n'est pas levé encore.
Rien ne peut l'éveiller. Que faut-il faire, monsieur?
— Moi, je le laisserais dormir tout du long, répondit Richard.
— Dormir tout du long! s'écria Brass, quand il dort depuis vingt- six heures! Nous avons remué par-dessus sa tête, à l'étage supérieur, toutes sortes de coffres et de meubles; nous avons frappé à double carillon à la porte de la rue; nous avons plusieurs fois fait dégringoler l'escalier à la servante (elle n'est pas bien lourde, et cet exercice ne lui est pas mauvais), mais rien n'a réussi à éveiller cet homme.»