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Le magasin d'antiquités, Tome I cover

Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 36: CHAPITRE XXXVI.
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About This Book

This work presents a collection of interconnected stories and characters set against the backdrop of a quaint antique shop. It explores themes of nostalgia, the passage of time, and the human condition through the lens of various individuals who interact with the shop and its owner. The narrative delves into the lives of these characters, revealing their desires, struggles, and the significance of the antiques they encounter. The text is rich in descriptive detail, capturing the atmosphere of the setting and the complexities of the characters' relationships, ultimately reflecting on the value of memory and history in shaping identity.

Dick suggéra une idée.

«Peut-être, en prenant une échelle et l'appliquant à la fenêtre du premier étage…

— Oui, mais il y a un contrevent, dit Brass; d'ailleurs, tout le voisinage serait en rumeur.»

Dick suggéra une nouvelle idée.

«Si l'on montait sur le toit de la maison par la trappe, et qu'on descendît par la cheminée?

— Ce serait un plan excellent, dit Brass, si quelqu'un… et il regarda fixement M. Swiveller, si quelqu'un était assez bon, assez dévoué, assez généreux pour tenter l'entreprise. Je suis même sûr que la chose ne serait pas aussi désagréable qu'on pourrait le supposer.»

En faisant cette proposition, Dick avait pensé que l'exécution pourrait en incomber à miss Sally. Comme il se taisait et paraissait sourd à l'insinuation, M. Brass émit l'avis qu'il fallait tous ensemble monter l'escalier et faire un dernier effort pour éveiller le dormeur par quelque moyen moins violent: si la tentative ne réussissait pas, on aurait recours à des mesures plus énergiques. M. Swiveller y consentit; il s'arma de son tabouret et de la grande règle, et se transporta avec son patron sur le théâtre de l'action, où miss Brass était déjà occupée à agiter de toutes ses forces une sonnette, sans cependant que son carillon produisît le moindre effet sur le mystérieux locataire.

«Voici ses bottes, monsieur Richard, dit Brass.

— Triste échantillon du caractère tenace et endurci de leur maître,» répondit Swiveller.

C'était bien, en effet, la paire de bottes la plus maussade et la plus massive qu'il fût possible de voir; plantées droites sur le sol, comme si les jambes et les pieds de leur propriétaire s'étaient logés, elles semblaient, avec leurs larges semelles et leur forme rustique, décidées à prendre de vive force possession de la place qu'elles occupaient.

«Je ne puis apercevoir que le rideau du lit, murmura Brass, l'oeil appliqué au trou de la serrure. Est-ce que c'est un homme robuste, monsieur Richard?

— Très-robuste.

— Ce serait une circonstance extrêmement fâcheuse, s'il s'élançait tout à coup sur nous. Laissez l'escalier libre. Je n'ai pas peur de lui: il trouverait à qui parler; mais je suis le maître de la maison, et comme c'est à moi à faire respecter les lois de l'hospitalité… Holà! hé! holà! holà!»

Tandis qua M. Brass, l'oeil plongé avec curiosité dans le trou de la serrure, poussait ces cris pour attirer l'attention de son locataire, et tandis que, de son côté, miss Brass ne laissait pas de repos à la sonnette, M. Swiveller plaça son tabouret contre le mur près de la porte, y monta en se tenant bien effacé, de façon que l'étranger, s'il se ruait au dehors, le dépassât dans sa fureur sans l'apercevoir, et il commença à exécuter un bruyant roulement avec la règle sur le panneau supérieur de la porte. Entraîné par le charme de son propre talent, et confiant d'ailleurs dans la sûreté de sa position, qu'il avait prise d'après la méthode de ces vigoureux gaillards qui, aux soirs où la foule encombre les théâtres, ouvrent à la circulation les portes du parterre et des galeries, M. Swiveller fit pleuvoir une telle douche de coups, que le son de la sonnette s'en trouva étouffé, et que la petite servante, qui se tenait au bas de l'escalier, prête à s'enfuir au premier signal, fut obligée de se boucher les oreilles, de peur de devenir sourde pour toute sa vie.

Soudain la porte fut débarrassée au dedans et ouverte avec violence. La petite servante alla se cacher dans la cave au charbon; miss Sally ne fit qu'un saut à sa propre chambre à coucher; M. Brass, qui ne brillait pas par le courage, courut jusqu'à la rue voisine, et là, s'apercevant que personne ne le poursuivait avec un tisonnier ou toute autre arme offensive, il enfonça ses mains dans ses poches, et se mit à marcher tranquillement, en sifflant, comme si de rien n'était.

Pendant ce temps, M. Swiveller, debout sur son tabouret, s'aplatissait de son mieux contre la muraille, et suivait du regard, non sans quelque inquiétude, les mouvements du gentleman qui s'était montré au seuil de la porte en grondant et jurant d'une manière terrible et qui, tenant ses bottes à la main, semblait avoir l'intention de les lancer à tout hasard à travers l'escalier. Cependant notre homme abandonna cette idée, et il retournait vers sa chambre en grondant encore avec colère, quand ses yeux rencontrèrent ceux de Richard qui se tenait sur ses gardes.

«Est-ce vous qui faisiez cet horrible tapage? dit le gentleman.

— Je jouais ma partie dans le concert, répondit Richard, l'oeil fixé sur le locataire et faisant voltiger gentiment sa règle dans sa main droite, comme pour indiquer à l'étranger ce qu'il avait à attendre de lui s'il voulait se livrer à quelque acte de violence.

— Comment avez-vous eu cette impudence, hein?» dit le gentleman.

Dick n'eut pas de meilleure réponse à faire que de lui demander s'il trouvait qu'il fût convenable à un gentleman de dormir d'un trait vingt-six heures, et si le repos d'une aimable et vertueuse famille ne pouvait pas peser de quelque poids dans la balance.

«Et moi, mon repos n'est-il donc rien! s'écria l'étranger.

— Et le leur, n'est-il donc rien non plus, monsieur? répliqua Richard. Je ne veux pas vous faire de menaces, monsieur; la loi ne permet pas les menaces, car menacer est un délit prévu par la loi; mais si vous agissez encore de la sorte, prenez garde que le coroner une autre fois ne commence par vous enterrer dans le cimetière le plus voisin, avant que vous vous soyez seulement éveillé. Nous avons eu peur que vous ne fussiez mort, monsieur, ajouta Richard en sautant légèrement à terre; au bout du compte, nous ne pouvons permettre à un gentleman de s'établir dans cette maison pour y dormir comme deux locataires sans payer pour cela un extra.

— En vérité! s'écria le locataire.

— Oui, monsieur, en vérité, répliqua Richard s'abandonnant à sa destinée et disant tout ce qui lui passait par la tête; on ne saurait prendre une telle quantité de sommeil dans un seul lit, sur un seul bois de lit; et si vous voulez dormir ainsi, vous devez payer sur le pied d'une chambre à deux lits.»

Au lieu d'être jeté par ces observations dans un plus grand accès de colère, le locataire partit d'un violent éclat de rire et regarda M. Swiveller avec des yeux étincelants. C'était un homme au visage brun, hâlé par le soleil, et dont la face paraissait plus brune encore et plus hâlée par le voisinage d'un bonnet de coton blanc qui la surmontait. Comme on voyait bien que c'était un personnage colère, M. Swiveller se sentit fort soulagé en le trouvant de si bonne humeur, et pour l'encourager à persister dans cette disposition d'esprit, il sourit à son tour.

Le locataire, dans l'irritation qu'il avait éprouvée en se voyant réveillé si brusquement, avait poussé un peu trop son bonnet de nuit sur le côté de sa tête chauve. Cela lui donnait un certain air tapageur et excentrique que M. Swiveller pouvait maintenant observer à son aise et qui le charma fort. Il exprima donc, par manière de raccommodement, l'espérance que le gentleman allait se lever, et qu'à l'avenir il ne le ferait plus.

«Venez, impudent drôle!»

Telle fut la réponse du locataire, qui rentra dans sa chambre.

M. Swiveller l'y suivit, laissant le tabouret dehors, mais conservant la règle en cas de surprise. Il ne tarda pas à s'applaudir de sa prudence, quand le gentleman, sans donner aucune explication, ferma la porte à double tour.

«Voulez-vous boire quelque chose?» demanda l'étranger.

M. Swiveller répondit qu'il avait tout récemment apaisé les angoisses de la soif, mais qu'il était prêt encore à prendre un «modeste rafraîchissement,» si les matériaux se trouvaient sous la main. Sans qu'un mot de plus fût prononcé de part ni d'autre, le locataire tira de sa grande malle une sorte de temple en argent, brillant et poli, qu'il plaça soigneusement sur la table. M. Swiveller suivait avec un vif intérêt tous ses mouvements.

L'étranger mit un oeuf dans un petit compartiment de ce temple, dans un autre du café, dans un troisième un bon morceau de bifteck cru, qu'il prit dans une boîte d'étain bien propre enfin il versa de l'eau dans une quatrième case. Ensuite, à l'aide d'un briquet phosphorique et d'allumettes, il mit le feu à une lampe d'esprit de vin qui était placée sous le temple. Il baissa les couvercles des petits compartiments, puis il les releva, et alors il se trouva que, par une opération merveilleuse et invisible, le bifteck fut rôti, l'oeuf cuit, le café bien fait, en un mot, le déjeuner prêt.

«Voici de l'eau chaude, dit le locataire, en la passant à M. Swiveller avec autant d'aplomb que s'il avait eu devant lui un fourneau de cuisine; voici d'excellent rhum, du sucre et un verre de voyage. Faites le mélange et hâtez-vous.»

Dick obéit, portant tour à tour son regard du temple qui était sur la table, et où tout semblait se faire, à la grande malle qui semblait tout contenir. Le locataire déjeuna en homme trop habitué à ces sortes de miracles pour seulement y penser.

«Le maître de la maison est un homme de loi, n'est-il pas vrai?» dit-il.

Dick fit un signe de tête. Le rhum lui paraissait exquis.

«La maîtresse de la maison, — qui est-elle?

— Un dragon,» répondit Richard.

Le gentleman, peut-être pour avoir fait rencontre de ces sortes d'animaux dans le cours de ses voyages, ou peut-être par innocence, s'il était célibataire, ne témoigna aucune surprise, mais il demanda simplement:

«Sa femme, ou sa soeur?

— Sa soeur.

— Tant mieux; il pourra s'en débarrasser quand il lui plaira.»

Après un moment de silence, l'étranger ajouta:

«Quant à moi, j'aime à agir à ma guise, à me coucher lorsque cela me convient, à me lever quand il m'en prend la fantaisie, à rentrer, à sortir selon mon idée, à ne pas subir de questions, à n'être point entouré d'espions. À cet égard, les domestiques sont le diable. Il n'y a qu'une servante, ici?

— Oui, et une toute petite, dit Richard.

— Une toute petite! Très-bien; la maison me conviendra; n'est-ce pas?

— Oui.

— Ce sont des requins, je suppose?»

Dick fit un signe d'assentiment et acheva de vider son verre.

«Instruisez-les de mon caractère, dit l'étranger en se levant. S'ils m'ennuient, ils perdront un bon locataire Qu'ils me connaissent sons ce rapport, ils en sauront assez. S'ils veulent en savoir davantage, ce sera me donner congé. Il vaut mieux s'être bien entendus d'abord sur ce sujet. Bonjour.

— Je vous demande pardon, dit Richard s'arrêtant au moment où le locataire se disposait à ouvrir la porte. «Quand celui qui t'adore n'a laissé que son nom…»

— Que diable voulez-vous?

— «N'a laissé que son nom… que son nom… Votre nom, quoi!» dans le cas où il vous viendrait soit des lettres, soit des paquets…

— Je n'ai rien à recevoir.

— Ou bien si quelqu'un vous demandait.

— Personne ne me demandera.

— Si, faute de savoir votre nom, il nous arrivait de commettre quelque erreur, ne dites pas, monsieur, qu'il y ait de ma faute. «Oh! n'accuse pas le barde…»

— Je n'accuserai personne, dit le locataire, avec une telle violence, qu'en une minute Richard se trouva sur l'escalier et entendit la porte se fermer entre lui et son interlocuteur.»

M. Brass et miss Sally étaient aux aguets, et il avait fallu que M. Swiveller sortît aussi brusquement pour qu'ils s'arrachassent à leur observation du trou de la serrure. Comme malgré tous leurs efforts ils n'avaient pu attraper un seul mot de la conversation, d'autant plus qu'ils avaient passé tout le temps à se disputer l'observatoire, sans pouvoir, il est vrai, faire autre chose que se pousser, se pincer, se livrer à cette muette pantomime, ils entraînèrent Richard à l'étude afin d'y entendre son rapport.

Ce rapport, M. Swiveller le leur fit exact en ce qui concernait les volontés et le caractère du gentleman, mais poétique au sujet de la grande malle, dont il fit une description plus remarquable par l'éclat de l'imagination que par la stricte peinture de la vérité. Il déclara avec nombre d'affirmations solennelles, qu'elle contenait un échantillon de toute espèce de mets délicieux et des meilleurs vins connus de nos jours; en outre, qu'elle avait la faculté d'agir au commandement, sans doute par un mouvement de pendule. Il leur donna aussi à entendre que l'appareil culinaire pouvait en deux minutes un quart rôtir une belle pièce d'aloyau de boeuf pesant environ six livres bon poids, comme il l'avait vu de ses propres yeux et reconnu au flair; il avait vu aussi, de quelque façon que l'effet se produisît, l'eau frémir et bouillonner le temps que le gentleman mettait à cligner de l'oeil. Toutes ces circonstances réunies l'amenaient à conclure que la locataire était ou un grand magicien ou un grand chimiste, tous les deux peut-être, et que son séjour dans la maison ne pourrait manquer de jeter un jour beaucoup d'éclat sur le nom de Brass et d'ajouter un nouvel intérêt à l'histoire de Bevis Marks.

Il y eut un point cependant sur lequel M. Swiveller ne jugea pas nécessaire de s'étendre, à savoir le «modeste rafraîchissement» qui, en raison de sa force intrinsèque et de ce qu'il était arrivé mal à propos sur les talons mêmes du breuvage modéré que M. Swiveller avait analysé à son dîner, éveilla chez lui un léger accès de fièvre et rendit nécessaire l'application de deux ou trois autres «modestes rafraîchissements» que M. Swiveller dut prendre à un cabaret voisin, dans le cours de la soirée.

CHAPITRE XXXVI.

Depuis quelques semaines, le gentleman occupait son appartement, refusant toujours d'avoir aucun rapport avec M. Brass ou sa soeur Sally, mais choisissant invariablement Swiveller comme intermédiaire. Or, comme à tous égards il se montrait un excellent locataire, payant d'avance tout ce dont il avait besoin, ne causant aucun embarras, ne faisant aucun bruit et ayant des habitudes très-régulières, son fondé de pouvoirs était naturellement devenu dans la famille Brass un personnage d'une haute importance par suite de l'influence qu'il exerçait sur cet hôte mystérieux, avec qui il pouvait négocier bien ou mal, tandis que personne autre n'osait l'approcher.

À dire vrai, les rapports de M. Swiveller avec le gentleman n'avaient lieu qu'à distance et n'étaient pas d'une nature très- encourageante. Mais comme il ne revenait jamais d'une de ces conférences monosyllabiques sans répéter quelques-unes des phrases qu'il prétendait lui avoir été adressées, par exemple: «Swiveller, je sais que je puis compter sur vous» ou bien «Swiveller, je n'hésite pas à dire que j'ai de l'estime pour vous,» ou encore: «Swiveller, vous êtes mon ami, et je compte sur vous», et autres petits mots de même nature familière et expansive, formant, selon lui, l'objet principal de leurs entretiens ordinaires, ni M. Brass ni miss Sally ne mettaient en doute l'étendue de son influence; ils y ajoutèrent au contraire la foi la plus complète, la plus aveugle.

Cependant, à part même cette source de popularité, M. Swiveller en avait dans la maison une autre non moins agréable et qui pouvait lui faire espérer un grand adoucissement dans sa position.

Il avait trouvé grâce aux yeux de miss Sally Brass.

Que les hommes légers qui dédaignent la fascination féminine n'aillent pas ouvrir leurs oreilles pour entendre ici une nouvelle histoire d'amour et en faire un nouvel objet de plaisanterie: non, miss Brass, bien que taillée pour plaire, comme on a pu le voir, n'était pas d'un caractère à aimer. Cette chaste vierge, s'étant dès sa plus tendre enfance accrochée aux jupes de la Loi, et ayant sous leur égide essayé ses premiers pas, n'ayant cessé depuis ce temps de s'y rattacher d'une main ferme, avait passé sa vie dans une sorte de stage légal. Toute petite encore, elle s'était fait remarquer par sa rare habileté à contrefaire la démarche et les manières d'un huissier; dans ce rôle, elle avait appris à frapper sur l'épaule de ses jeunes compagnes de jeu et à les conduire dans des maisons d'arrêt, avec une exactitude d'imitation qui surprenait et charmait tous les témoins de cette comédie et n'avait d'égale que la manière ravissante dont miss Sally opérait une saisie dans la maison de la poupée et y dressait l'inventaire exact des chaises et des tables. Ces passe-temps naïfs avaient naturellement consolé et charmé les derniers jours de veuvage du respectable père de Sally, homme exemplaire, auquel ses amis avaient, pour sa sagacité, donné le surnom de «vieux renardeau[12].» Le vieillard approuvait ces jeux qu'il encourageait de tout son pouvoir, et son principal regret, en sentant qu'il s'acheminait vers le cimetière de Houndsditch, était de penser que sa fille ne pourrait prendre place sur le rôle en qualité de procureur. Rempli de cette tendre et touchante préoccupation, il avait solennellement confié Sally à son fils Sampson comme un auxiliaire inappréciable; et depuis l'époque de la mort du vieux gentleman jusqu'à celle où nous sommes arrivés, miss Sally Brass avait été le plus solide appui de maître Sampson, l'âme de ses affaires.

Il est évident que miss Brass, s'étant dès son enfance appliquée à un soin et une étude unique, n'avait pu guère connaître le monde que dans ses rapports avec la loi, et que, pour une femme douée de goûts si élevés, les arts plus gracieux et plus doux dans lesquels excelle son sexe méritaient à peine un regard. Les charmes de miss Sally étaient complètement de nature masculine et légale. Ils commençaient et finissaient à la pratique du métier de procureur. Elle vivait, pour ainsi dire, dans un état d'innocence judiciaire. La loi lui avait servi de nourrice; et de même qu'on voit les jambes tortues et autres difformités provenir chez les enfants du fait des nourrices, de même, si l'on pouvait trouver quelque défaut moral, quelque chose de travers dans un esprit aussi beau, le blâme n'en devait tomber que sur la nourrice de miss Sally Brass.

Telle était la femme qui dans la fraîcheur de son âme fut atteinte par M. Swiveller. Il lui était apparu comme un être tout à fait nouveau, inconnu à ses rêves. Il égayait l'étude par ses fragments de chansons et ses joyeuses plaisanteries; il faisait des tours d'escamotage avec les encriers et les boîtes de pains à cacheter; il lançait et ressaisissait trois oranges avec une seule main; il balançait les tabourets sur son menton et les canifs sur son nez, et se livrait à cent autres exercices aussi spirituels. C'était par ces délassements que Richard, en l'absence de M. Brass, échappait à l'ennui de sa captivité. Ces qualités aimables, dont miss Sally dut la découverte au hasard, produisirent peu à peu sur elle une telle impression, qu'elle engagea M. Swiveller à se reposer comme si elle n'était pas là; et M. Swiveller, qui n'y avait pas de répugnance, ne demanda pas mieux. Une amitié fraternelle s'établit ainsi entre eux. M. Swiveller s'habitua à traiter miss Sally comme l'eût traitée son frère Sampson, ou comme lui-même il eût traité un autre clerc. Il lui confiait son secret quand il voulait aller chez le vieux marchand du coin ou même jusqu'à Newmarket acheter des fruits, du ginger-beer, des pommes de terre cuites et jusqu'à un modeste rafraîchissement que miss Brass partageait sans scrupule. Souvent il l'amenait à se charger en sus de sa propre besogne, de celle qu'il eût dû faire, et pour la récompenser, il lui appliquait une bonne tape sur le dos en s'écriant qu'elle était un bon diable, un charmant petit chat, et autres aménités pareilles: compliments que miss Sally prenait très-bien et recevait avec une satisfaction indicible.

Une circonstance, toutefois, troublait à un haut degré l'esprit de M. Swiveller. C'est que la petite servante restait toujours confinée dans les entrailles de la terre, sous Bevis Marks, et n'apparaissait jamais à la surface, à moins que le locataire ne sonnât; alors elle répondait à l'appel, puis disparaissait de nouveau. Jamais elle ne sortait ni ne venait à l'étude; jamais elle n'avait la figure débarbouillée; jamais elle ne quittait son grossier tablier, ni ne se mettait à une fenêtre, ni ne se tenait à la porte de la rue pour respirer une brise d'air; enfin, elle ne se donnait ni repos ni distraction. Personne ne venait la voir, personne ne parlait d'elle, personne ne songeait à elle. M. Brass avait dit une fois qu'il pensait que c'était «un enfant de l'amour.»

Dans tous les cas, elle ne ressemblait pas à Cupidon, son père. C'était le seul renseignement que Swiveller eût jamais pu attraper sur la jeune captive du sous-sol.

«Il est inutile d'interroger le dragon, pensait un jour Dick, comme il était assis à contempler la physionomie de miss Sally Brass. Je crois bien que si je lui adressais une question à ce sujet, cela romprait notre bonne entente. Je me demande parfois si cette femme est un dragon ou si ce n'est pas plutôt quelque chose comme une sirène. D'abord, elle en a déjà la peau d'écailles. D'un autre côté, les sirènes aiment à se regarder dans le miroir, ce que Sally ne fait jamais; elles ont l'habitude de se peigner les cheveux, et jamais Sally ne touche à un peigne. Non, décidément, c'est un dragon.

— Où allez-vous, mon vieux camarade? dit tout haut Richard, au moment où miss Sally, suivant son usage, essuyait sa plume à sa robe verte et quittait son siège.

— Je vais dîner, répondit le dragon.

— Dîner!… pensa M. Swiveller; ceci est une autre affaire. Je serais curieux de savoir si la petite servante a jamais rien à manger.

— Sammy n'est pas près de rentrer, dit miss Brass. Restez ici jusqu'à ce que je sois de retour; je ne serai pas longtemps.»

Dick fit un signe de tête; il suivit des yeux miss Brass jusqu'à un petit parloir situé sur le derrière, où Sampson et sa soeur prenaient toujours leurs repas.

«Ma foi, se dit-il, marchant de long en large, les mains dans les poches, je donnerais bien quelque chose, si je l'avais, pour savoir comment ils traitent cette enfant et où ils la tiennent. Ma mère a dû être une fille d'Ève pour la curiosité; je gagerais que je suis marqué quelque part d'un point d'interrogation. «J'étouffe ma pensée… mais c'est toi seule qui causes mon angoisse,» ajouta-t-il, fidèle à ses citations poétiques, en se laissant tomber d'un air méditatif dans le fauteuil des clients. Parole d'honneur! je voudrais bien savoir comment ils la traitent!…»

Après s'être ainsi contenu d'abord, M. Swiveller alla ouvrir tout doucement la porte de l'étude avec l'intention de se glisser jusqu'à la rue pour acheter un verre de porter. En ce moment il saisit un reflet fugitif de l'écharpe brune de miss Sally flottant le long de l'escalier de la cuisine.

«Par Jupiter! pensa-t-il, la voilà qui va donner sa nourriture à la servante. Maintenant ou jamais!»

Il jeta d'abord un regard par-dessus la rampe et laissa la coiffure de gaze disparaître au-dessous dans l'ombre; puis il descendit à tâtons et arriva à la porte d'une cuisine basse, un moment après miss Brass, qui venait d'y entrer en tenant à la main un gigot de mouton froid. Cette cuisine était sombre, malpropre, humide; les murs en étaient tout crevassés et tout couverts de taches. L'eau filtrait à travers les fissures d'un vieux tonneau, et un chat affreusement maigre avalait les gouttes à mesure qu'elles tombaient du récipient, avec la fiévreuse ardeur de la faim. La grille du foyer était disloquée et le foyer resserré ne pouvait contenir un feu plus épais qu'un sandwich. Tout était fermé à clef et cadenassé: la cave au charbon, la boîte aux chandelles, la boîte au sel, le garde-manger. Un cricri n'eût pas trouvé de quoi déjeuner en ce désert. L'aspect misérable de cette cuisine eût tué un caméléon; cet animal eût reconnu dès la première aspiration qu'on ne pouvait pas vivre de cet air, et de désespoir il eût rendu l'âme.

La petite servante était humblement debout devant miss Sally et tenait la tête baissée.

«Êtes-vous là? dit miss Sally.

— Oui, madame, répondit une voix faible.

— Éloignez-vous de ce gigot de mouton; car je vous connais, vous tomberiez bientôt dessus.»

La jeune fille se retira dans un coin, tandis que miss Brass prenait une clef dans sa poche, ouvrait le garde-manger, en exhibait une affreuse pâtée de pommes de terre froides qui devaient être aussi tendres sous la dent qu'un caillou de granit. Elle mit le plat devant la petite servante, lui ordonna de s'asseoir en face; puis s'arma d'un grand couteau à découper et lui donna un coup pour l'aiguiser sur la grande fourchette.

«Voyez-vous ceci?» dit miss Brass, découpant une émincée de gigot de deux pouces de long après tous ces préparatifs, et élevant le morceau sur la pointe de la fourchette.

La petite servante fixa assez vivement son regard affamé sur ce lambeau pour l'envisager tout entier dans son exiguïté, et elle répondit: «Oui.

— Eh bien! alors n'allez plus dire qu'on ne vous nourrit pas ici.
Tenez, mangez.»

L'opération fut bientôt achevée.

«Maintenant, vous en faut-il davantage?» demanda miss Sally.

La créature affamée répondit faiblement: «Non.»

Évidemment la réponse lui était dictée d'avance.

«On vous a offert d'en prendre une seconde fois, dit miss Brass, résumant les faits; vous en avez eu autant que vous en pouviez prendre; je vous demande s'il vous faut quelque chose de plus, et vous répondez: — «Non!» N'allez donc plus dire qu'on vous fait votre part; songez-y bien.»

En achevant ces mots, miss Sally poussa le plat, ferma à double tour le garde-manger, et se rapprochant de la petite servante, elle la surveilla tandis que celle-ci achevait les pommes de terre.

Il était évident qu'une tempête extraordinaire couvait dans l'aimable coeur de miss Brass, et ce fut sans doute ce qui la poussa, sans aucune raison plausible, à frapper la jeune fille avec le plat du couteau tantôt sur la tête, tantôt sur le dos, comme s'il lui paraissait impossible de se trouver si près d'elle sans lui administrer quelques légers horions. Mais M. Swiveller ne fut pas peu surpris de voir sa camarade clerc, après s'être dirigée lentement à reculons vers la porte, comme si elle voulait se retirer sans pouvoir s'y résoudre, s'élancer tout à coup en avant, et, tombant sur la petite servante, lui assener de rudes soufflets à poing fermé. La victime criait, mais à demi-voix, comme si elle avait peur de s'entendre elle-même, et miss Sally, se réconfortant avec une prise de tabac, remonta l'escalier juste au moment où Richard rentrait fort à propos dans l'étude.

CHAPITRE XXXVII.

Entre autres singularités, et il en avait un fonds si riche qu'il en donnait chaque jour un nouvel échantillon, le gentleman s'était pris d'une passion extraordinaire pour le spectacle de Polichinelle. Si le bruit de la voix de Polichinelle, même à distance éloignée, arrivait jusqu'à Bevis Marks, le gentleman, fût-il au lit et endormi, se levait en sursaut, et, se rhabillant à la hâte, courait à l'endroit où se trouvait son héros favori, et revenait à la tête d'une longue procession de badauds, au milieu desquels se trouvait le théâtre ambulant et ses propriétaires. Immédiatement le tréteau se dressait en face de la maison de M. Brass; le gentleman s'établissait à la fenêtre du premier étage, et la représentation commençait avec son joyeux tapage de fifre, de tambour et d'acclamations, à la consternation profonde de la population laborieuse qui habitait ce quartier silencieux. Au moins pouvait-on espérer que la pièce une fois achevée, comédiens et auditoire se disperseraient: mais l'épilogue était aussi fâcheux que la pièce elle-même; car le Diable n'était pas plutôt mort, que le gentleman appelait le directeur des marionnettes et son aide dans sa chambre, où il les régalait de liqueurs fortes qu'il avait en son particulier, et entrait avec eux en une longue conversation dont le sujet échappait à toute créature humaine. Le secret de ces entretiens n'importait guère. Mais le pis de la chose c'est que, tandis qu'ils avaient lieu, l'attroupement continuait de stationner devant la maison, que les petits garçons frappaient à coups de poing sur le tambour et imitaient Polichinelle avec leurs voix grêles, que la fenêtre de l'étude était obscurcie par les nez qui s'y aplatissaient, et qu'au trou de la serrure de la porte de la rue brillaient des yeux investigateurs; que, si l'on apercevait à la fenêtre d'en haut le gentleman ou l'un de ses interlocuteurs, ou si même le bout d'un de leurs nez se rendait visible, la foule impatiente, qui hurlait en bas, jetait un cri de fureur, et repoussait toute consolation, jusqu'à ce que les propriétaires des marionnettes lui fussent rendus, et qu'elle pût les escorter ailleurs: en un mot, le mal était que Bevis Marks était révolutionné par ces mouvements populaires, et que la paix et le calme avaient fui des limites de son territoire.

Personne plus que M. Sampson Brass n'était indigné de ce qui se passait. Mais comme il ne se souciait nullement de perdre un bon locataire, il jugeait à propos d'empocher les ennuis que lui causait le gentleman comme il empochait son argent, quitte à troubler l'auditoire qui se pressait autour de sa porte par les moyens bornés de petites vengeances qu'il avait à sa disposition. C'était, par exemple, de verser sur la tête des assistants de l'eau sale avec un pot inaperçu, ou de les mitrailler, du haut du toit de la maison, avec des débris de tuiles et des plâtres, ou enfin d'engager les cochers de cabriolets de louage à tourner tout à coup le coin de la rue et à lancer vivement leurs voitures au milieu de l'auditoire. À première vue, il pourra paraître étrange à quiconque n'y réfléchirait pas mûrement, que M. Brass, appartenant à la chicane, n'eût pas assigné légalement la partie ou les parties qui, à ses yeux, contribuaient le plus activement au dommage: mais qu'on veuille bien se rappeler que, si les médecins usent rarement de leur propre ordonnance, que, si les ecclésiastiques ne pratiquent pas toujours ce qu'ils prêchent, de même les gens de justice n'aiment pas à mêler la loi dans leurs affaires particulières, sachant parfaitement que la loi est un instrument à double tranchant, d'un usage dangereux, et que Thémis est comme les dentistes, qui arrachent quelquefois par erreur la bonne dent au lieu de la mauvaise.

«Allons, dit M. Brass une après-midi, voilà deux jours passés sans
Polichinelle. J'espère que notre homme a épuisé son caprice.

— Vous espérez?… répliqua miss Sally. Quel mal ça vous fait-il?

— Quel singulier garçon!… s'écria Brass laissant tomber sa plume avec désespoir. Cet animal se plaît à m'exaspérer!

— Eh bien, dit Sally, quel mal ça vous fait-il?

— Quel mal!… N'est-ce pas un mal qu'on vienne crier, hurler sous votre nez, vous déranger de votre besogne et vous faire grincer les dents de colère? N'est-ce pas un mal d'être aveuglé, suffoqué? N'est-ce pas un mal que le pavé du roi soit intercepté par un tas de braillards dont les gosiers semblent faits de…

— Brass… murmura M. Swiveller.

— Ah! oui, d'airain, dit le procureur, regardant son clerc pour s'assurer si le mot qu'il avait prononcé l'avait été sans malice, ou s'il n'avait pas un double sens moins innocent. N'est-ce pas un mal?»

Le procureur s'arrêta court dans sa déclamation; il écouta un instant, et, reconnaissant une voix qui lui était familière, il appuya sa tête sur sa main, leva les yeux au plafond et laissa tomber ces mots d'une voix gémissante:

«En voici encore un!»

En ce moment le gentleman venait d'ouvrir la fenêtre.

«Encore un! répéta Brass. Ah! si je pouvais lancer un break[13] à quatre chevaux pur sang au milieu de Bevis Marks, quand la foule sera le plus épaisse, je donnerais bien trente sous, et de bon coeur encore.»

On entendit de nouveau Polichinelle dans le lointain.

Le gentleman ouvrit sa porte. Il descendit vivement l'escalier, entra dans la rue, dépassa la fenêtre de l'étude et courut tête nue vers l'endroit d'où le bruit partait. Il n'y avait plus de doute, il courait engager la troupe ambulante.

«Si je pouvais seulement savoir quels sont ses parents, murmura Sampson en remplissant sa poche de papiers! Ils n'auraient qu'à former une jolie petite commission de lunatico à Grays's Inn Coffea House pour le faire interdire et me charger de l'affaire; je me moquerais bien que mon logement fût vacant quelque temps.»

En achevant ces paroles, il enfonça son chapeau sur ses yeux comme pour se soustraire complètement à la vue de l'odieuse visite qu'il ne pouvait épargner à sa maison, puis s'élança de chez lui pour se sauver au loin.

Comme M. Swiveller était un partisan déclaré de ce spectacle, par la raison qu'il valait toujours mieux regarder Polichinelle ou quoi que ce fût par la fenêtre que de rester à travailler, et, comme pour ce motif il avait pris la peine d'éveiller chez son collègue de l'étude le sentiment des beautés de Polichinelle et de ses nombreux mérites, miss Sally et lui se levèrent et allèrent d'un commun accord se mettre à la croisée, au-dessous de laquelle s'étaient installés du mieux possible un certain nombre de demoiselles et de jeunes messieurs, chargés de soigner des marmots et qui se faisaient un devoir de ne pas manquer avec leurs jeunes nourrissons les représentations de ce genre.

Comme les vitres étaient sales, M. Swiveller, fidèle à une habitude amicale qui s'était formée entre lui et miss Brass, détacha l'écharpe brune de la tête de Sally, et s'en servit pour enlever soigneusement la poussière. Puis il la lui rendit, et la belle personne la remit sur sa tête avec un calme admirable et une indifférence parfaite. Pendant ce temps, le locataire était revenu ayant sur ses talons le théâtre, les artistes, et un bon surcroît de spectateurs. Celui qui montrait les marionnettes disparut à la hâte sous la toile, tandis que son compagnon, debout à l'un des côtés du théâtre, examinait l'auditoire avec une expression remarquable de tristesse. Cette tristesse parut plus remarquable encore lorsqu'il joua un air de bourrée écossaise sur ce doux instrument musical qu'on appelle vulgairement flûte de Pan, toujours avec la même mélancolie dans les yeux et sur le front, au milieu des contorsions nécessairement très-animées qui mettaient en mouvement ses lèvres, son menton et ses mâchoires.

Le drame tirait à sa fin et tenait enchaînée, comme à l'ordinaire, l'attention des spectateurs. La sensation qui détend les grandes assemblées lorsqu'elles respirent enfin d'un spectacle émouvant, saisissant, pour reprendre l'usage de la parole et le mouvement, permettait à peine à l'auditoire de se reconnaître quand le locataire invita, selon son usage, les directeurs des marionnettes à monter chez lui.

«Tous les deux! cria-t-il de sa croisée en voyant qu'un seul, celui qui faisait mouvoir les figures, un gros petit homme, se disposait à obéir à cet appel. J'ai besoin de vous parler. Montez tous deux.

— Venez, Tommy, dit le petit homme.

— Je ne suis pas causeur, répondit l'autre. Dites-lui ça. Je n'ai pas besoin de vous accompagner pour aller causer avec lui.

— Ne voyez-vous pas, répliqua le petit homme, que le gentleman tient à la main une bouteille et un verre?

— Que ne le disiez-vous d'abord? dit l'autre avec une vivacité soudaine. Eh bien! qu'est-ce qui vous arrête? Voulez-vous que le gentleman nous attende toute la journée? Ce serait bien poli, ma foi!»

Tout en le chapitrant, le mélancolique personnage, qui n'était autre que M. Thomas Codlin, poussa son ami et cher confrère, M. Harris, autrement dit Short ou Trotters, pour passer le premier, et arriva avant lui à l'appartement du gentleman.

«Eh bien! mes braves gens, dit celui-ci, vous avez fort bien joué. Qu'est-ce que vous voulez prendre?… Dites donc à ce petit homme qui se tient derrière vous de fermer la porte.

— Fermez la porte, s'il vous plaît! dit M. Codlin en se tournant d'un air refrogné vers son ami. Vous auriez bien pu penser, sans qu'on eût besoin de vous en avertir que le gentleman désirait que sa porte fût fermée.»

M. Short obéit, tout en disant à voix basse:

«L'ami me semble bien aigre ce soir: j'espère qu'il n'y a pas de laiterie dans le voisinage, car son humeur serait capable de faire tourner le lait.»

Le gentleman montra du doigt une couple de chaises, et, par un geste majestueux, il invita MM. Codlin et Short à s'asseoir. Ceux- ci, après s'être mutuellement consultés du regard avec beaucoup de doute et d'indécision, s'assirent enfin, chacun sur l'extrême bord de la chaise qui lui était offerte et tenant son chapeau collé contre sa poitrine, tandis que le gentleman remplissait deux verres avec le contenu d'une bouteille posée sur une table vis-à- vis de lui et les leur présentait en bonne et due, forme.

«Vous êtes bien hâlés par le soleil, dit-il. Est-ce que vous venez de voyage?»

Un signe de tête et un sourire affirmatif furent la réponse de M. Short; réponse que M. Codlin corrobora par un autre signe de tête et un petit gémissement, comme s'il sentait encore le poids du théâtre sur ses épaules.

«Vous fréquentez les foires, les marchés, les courses, je suppose?

— Oui, monsieur, répondit Short; nous avons visité à peu près tout l'ouest de l'Angleterre.

— J'ai parlé à des hommes de votre profession qui venaient du nord, de l'est et du sud, dit le gentleman avec une sorte d'admiration, mais jusqu'à présent je n'en avais pas rencontré qui vinssent de l'ouest.

— Chaque été, monsieur, dit Short, nous faisons notre tournée dans l'ouest. V'là ce qui en est: au printemps et en hiver, nous prenons l'est de Londres; et l'été, l'ouest de l'Angleterre. On a bien de la misère, allez, à passer des jours et des mois par la pluie et la boue, et souvent sans gagner un sou dans sa journée.

— Permettez-moi de remplir encore votre verre.

— Si c'est un effet de votre bonté, monsieur, il n'y a pas de refus, dit M. Codlin se hâtant de pousser son verre en avant et écartant celui de Short. C'est moi qui suis le souffre-douleur, monsieur, dans tous nos voyages, comme dans toutes nos haltes. En ville ou, dans la campagne, qu'il pleuve ou qu'il fasse sec, que le temps soit chaud ou froid, c'est Tom Codlin qui est toujours là pour pâtir, et encore Tom Codlin ne doit pas se plaindre. Oh! non. Short a droit de se plaindre; mais si Codlin murmure un tant soit peu, oh! Dieu! à bas Codlin! on crie aussitôt: à bas Codlin! Il n'a pas la permission de murmurer, il n'est pas là pour ça.

— Codlin n'est pas sans utilité, dit à son tour Short avec un regard malin. Mais il ne sait pas toujours tenir ses yeux tout grands ouverts. Quelquefois il s'endort, c'est connu. Souvenez- vous des dernières courses, Tommy.

— Ne cesserez-vous jamais de taquiner les pauvres gens? dit Codlin. Est-ce que par hasard je dormais quand je vous ai, d'un coup de filet, ramassé sept francs vingt-cinq? J'étais bien à mon poste, au contraire, mais on ne peut pas avoir les yeux de vingt côtés à la fois, comme un paon qui fait la roue; je voudrais bien vous y voir. Si je me suis laissé attraper par ce vieillard avec son enfant, vous avez fait de même; ainsi ne me jetez pas ça au nez. Quand on crache en l'air…

— Vous ferez aussi bien de briser là, Tom, dit Short. Ce n'est pas un sujet bien intéressant pour lui, n'est-ce pas?

— Alors, il ne fallait pas le mettre sur le tapis, répliqua M. Codlin, je demande pardon pour vous au gentleman; vous n'êtes qu'un étourneau qui aime à écouter son propre ramage, sans savoir seulement ce qu'il dit.»

Au début de cette dispute, leur interlocuteur s'était tranquillement assis, les regardant tour à tour, comme s'il attendait le moment convenable pour leur adresser de nouvelles questions, ou pour revenir à celle d'où l'on s'était écarté. Mais à partir du moment où M. Codlin eut à se défendre d'être trop sujet à s'endormir, le gentleman prit un intérêt de plus en plus vif à la discussion, qui en était arrivée à une extrême vivacité.

«Vous êtes, s'écria-t-il, les deux hommes dont j'ai besoin, les deux hommes que j'ai cherchés, que j'ai cherchés partout. Où sont- ils ce vieillard et cette enfant dont vous parlez?

— Monsieur!… dit Short avec hésitation et en tournant les yeux vers son ami.

— Le vieillard et sa petite-fille qui ont voyagé avec vous; où sont-ils? Parlez, vous ne vous en repentirez pas, cela vous rapportera peut-être plus que vous ne croyez. Ils vous ont quittés, dites-vous, à ces courses, si j'ai bien compris. On a retrouvé leur trace jusque-là, mais c'est là qu'on l'a perdue. N'avez-vous pas quelque renseignement à me donner, quelque idée de ce qu'ils peuvent être devenus, pour m'aider à les retrouver?

— Je vous l'avais toujours dit, Thomas, s'écria Short se tournant vers son ami avec un regard d'abattement, qu'on ne manquerait pas de chercher après ces deux voyageurs!

— Vous l'aviez dit!… répliqua M. Codlin. Et moi, n'ai-je pas toujours dit que cette innocente enfant était la plus intéressante créature que j'aie jamais vue? Ne disais-je pas toujours que je l'aimais, que j'en raffolais? La jolie créature! il me semble l'entendre encore: «C'est Codlin qui est mon ami, disait-elle, ce n'est pas Short. Short est un brave homme, disait-elle, je n'ai pas à me plaindre de Short; il cherche à me faire plaisir, je l'avoue; mais Codlin, disait-elle, m'aime comme la prunelle de ses yeux, sans que ça paraisse.»

En répétant ces paroles avec une grande émotion, M. Codlin se frottait le bout du nez avec le bout de sa manche, et, secouant tristement la tête de côté et d'autre, il donna à entendre au gentleman que, depuis le moment où il avait perdu les traces de son cher petit dépôt, il avait perdu du même coup tout repos et tout bonheur.

«Bon Dieu! dit le gentleman parcourant la chambre, ai-je donc enfin trouvé ces hommes pour découvrir seulement qu'ils ne peuvent me fournir de renseignements utiles! Il eût mieux valu vivre au jour le jour avec l'espérance, sans jamais les rencontrer, que de voir ainsi tromper mon attente.

— Une minute, dit Short. Un homme nommé Jerry… Vous connaissez
Jerry, Thomas?

— Oh! ne me parlez pas de Jerry, répliqua M. Codlin. Je me moque de Jerry comme d'une prise de tabac, quand je songe à cette charmante enfant. «C'est Codlin qui est mon ami, disait-elle; cher, bon, tendre Codlin, qui invente toujours quelque chose pour me faire plaisir! Je n'ai rien à dire contre Short, disait-elle, mais je corde avec Codlin.»

Il parut réfléchir et ajouta:

«Une fois elle m'appela «Papa Codlin.» J'ai cru que j'allais en pleurer de joie.

— Monsieur, dit Short passant de son égoïste associé à leur nouvelle connaissance, un homme nommé Jerry, qui conduit une troupe de chiens, m'a appris par hasard en route qu'il avait vu le vieillard en compagnie d'une collection de figures de cire qui voyage et qu'il ne connaît pas. Comme le vieillard et l'enfant nous avaient quittés furtivement, qu'on n'avait plus entendu parler d'eux, et qu'on les avait vus ailleurs que dans le pays où nous étions, je ne m'inquiétai pas davantage à ce sujet et je ne fis pas d'autres questions à Jerry. Mais il y aurait moyen, si vous voulez.

— Cet homme est-il à Londres? dit impatiemment le gentleman.
Parlez donc vite.

— Non, il n'y est pas, mais il y arrivera demain, répondit vivement Short. Il loge dans la même maison que nous.

— Eh bien! amenez-le-moi. Voici un louis pour chacun de vous. Si par votre secours je réussis à retrouver ceux que je cherche, je vous en donnerai vingt fois plus. Revenez me voir demain, et réfléchissez entre vous sur ce sujet. Il est à peu près inutile que je vous le recommande, car vous agirez dans votre propre intérêt. Maintenant, donnez-moi votre adresse, et laissez-moi.»

L'adresse fut donnée, les deux hommes partirent, le rassemblement les suivit, et le gentleman, rempli d'une agitation extraordinaire, arpenta sa chambre, durant deux mortelles heures, au-dessus de la tête étonnée de M Swiveller et de miss Sally Brass.

1 Voir ci-après le texte original.

2 M. Humphrey est boiteux.

3 C'est à Covent-Garden-Market que se vendent les pigeons et autres volatiles vivants.

4 Le genre féminin était admis au XIXe siècle. [Note du correcteur.]

5 Un franc 35 centimes.

6 Presque dans chaque village est un endroit particulier, destiné à garder les animaux perdus ou égarés qui n'ont pas encore été réclamés.

7 Trotte menu.

8 Sweet-William, oeillet de poêle.

9 Grands chariots couverts, à l'usage des saltimbanques.

10 Jeu de balle, en grand honneur dans toute l'Angleterre.

11 Brass: airain.

12 De Fox, renard.

13 Voiture pour dresser les chevaux.

End of Project Gutenberg's Le magasin d'antiquités, Tome I, by Charles Dickens