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Le magasin d'antiquités, Tome I cover

Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 4: CHAPITRE IV.
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About This Book

This work presents a collection of interconnected stories and characters set against the backdrop of a quaint antique shop. It explores themes of nostalgia, the passage of time, and the human condition through the lens of various individuals who interact with the shop and its owner. The narrative delves into the lives of these characters, revealing their desires, struggles, and the significance of the antiques they encounter. The text is rich in descriptive detail, capturing the atmosphere of the setting and the complexities of the characters' relationships, ultimately reflecting on the value of memory and history in shaping identity.

— Fasse le ciel que vous disiez vrai! Je l'espère, du moins! dit le vieillard avec une sorte de gémissement.

— Je l'espère!» répéta le nain.

Et s'approchant plus près encore:

«Voisin, je voudrais bien savoir où vous mettez tout cet argent; mais vous êtes un homme profond, et vous gardez bien votre secret.

— Mon secret!… dit l'autre avec un regard plein de trouble. Oui, vous avez raison, je… je garde bien mon secret, je le garde bien.»

Sans rien ajouter, il prit l'argent et s'en alla d'un pas lourd et incertain, portant la main à son visage comme un homme contrarié et abattu. Le nain le suivit de ses yeux pénétrants, tandis que le vieillard passait dans le petit salon et plaçait la somme dans un coffre-fort en fer, près de la cheminée. Après avoir rêvé quelques instants, il se disposa à prendre congé du bonhomme en disant que, s'il ne faisait diligence, il trouverait certainement à son retour Mme Quilp en pleine crise nerveuse.

«Ainsi, voisin, dit-il, je vais regagner mon logis en vous chargeant de mes amitiés pour Nelly; j'espère qu'à l'avenir elle ne se perdra plus en route, quoique sa mésaventure m'ait valu un honneur sur lequel je ne comptais pas.»

En parlant ainsi, il s'inclina, me regardant du coin de l'oeil; puis, après avoir jeté un regard intelligent qui semblait embrasser tous les objets d'alentour, quelle que fût leur petitesse ou leur peu de valeur, il partit.

Plusieurs fois j'avais essayé de m'en aller moi-même, mais le vieillard s'y était toujours opposé en me conjurant de rester. Comme il renouvelait sa prière au moment où enfin nous étions seuls, et revenait, avec mille remercîments, sur la circonstance à laquelle nous devions de nous connaître, je cédai volontiers à ses instances et m'assis avec l'air d'examiner quelques miniatures curieuses et un petit nombre d'anciennes médailles qu'il plaça devant moi. Il ne fallait pas, d'ailleurs, insister beaucoup pour me déterminer à rester, car il est certain que si ma curiosité avait été éveillée lors de ma première visite, elle n'avait pas diminué dans la seconde.

Nell ne tarda pas à venir nous rejoindre, et, posant sur la table quelque travail de couture, elle s'assit à côté du vieillard. Rien de charmant à voir comme les fleurs fraîches qu'elle avait mises dans la chambre, comme l'oiseau favori dont la petite cage était ombragée par un vert rameau, comme le souffle de fraîcheur et de jeunesse qui semblait frémir à travers cette vieille et triste maison, et voltiger autour de l'enfant! Il était curieux aussi, quoique moins agréable, de passer de la beauté et de la grâce de l'enfant, à la taille voûtée, au visage soucieux, à la physionomie fatiguée du vieillard. À mesure qu'il allait devenir, plus faible et plus abattu, qu'adviendrait-il de cette petite créature isolée? Et s'il mourait, le pauvre protecteur, quel serait le sort de la protégée?

Le vieillard, qui parut répondre exactement à mes pensées, posa sa main sur celle de Nelly et dit tout haut:

«Je ne veux plus être si triste, Nelly, il est impossible qu'il n'y ait pas quelque bonne fortune en réserve pour toi; je dis pour toi, car pour moi je ne demande rien. Sinon, le malheur s'appesantirait si lourdement sur ta tête innocente!… Mais non, tous mes efforts ne seront pas perdus, c'est impossible.»

Elle le regarda gaiement, mais sans rien répondre.

«Quand je pense, reprit-il, à ces années nombreuses, oui, nombreuses dans ta courte existence, où tu as vécu seule auprès de moi; à ces jours monotones, sans compagnes ni plaisirs de ton âge; à cette solitude où tu as grandi, en quelque sorte, loin du genre humain tout entier, et en face d'un vieillard seulement, je crains quelquefois, Nelly, de n'avoir pas agi avec toi comme je le devais.

— Oh! grand-père!… s'écria l'enfant avec une surprise pleine d'émotion.

— Oui, dit-il, sans le vouloir, sans le vouloir. J'ai toujours aspiré au moment où tu pourrais figurer parmi les dames les plus heureuses et les plus belles dans la position la plus brillante. Mais j'en suis encore à y aspirer, j'y aspire toujours, et, en attendant, s'il me fallait te quitter, t'aurais-je suffisamment préparée pour les luttes du monde? Ce pauvre oiseau que voilà serait aussi bien en état d'en courir les risques si on lui donnait la volée. Attention! j'entends Kit; il est à la porte: va lui ouvrir, Nell.»

Elle se leva, fit vivement quelques pas, s'arrêta, se retourna et jeta ses bras au cou du vieillard, puis le quitta, et s'élança, plus vite cette fois afin de cacher les larmes qui coulaient de ses yeux.

«Un mot, monsieur, me dit le vieillard à voix basse et d'un ton précipité; un mot à l'oreille. Vos paroles de l'autre soir m'ont rendu malheureux. Voici ma seule justification: j'ai tout fait pour le mieux, il est trop tard pour revenir sur mes pas quand bien même je le pourrais; mais je ne le puis, et d'ailleurs j'espère encore triompher! Tout pour elle. J'ai supporté moi-même la plus grande misère afin de lui épargner les souffrances qu'entraîne la pauvreté; je veux lui épargner les peines qui ont mis au tombeau, hélas! trop tôt! sa mère, ma chère fille! Je veux lui laisser non pas de ces ressources vulgaires qui pourraient aisément se perdre et se dissiper, mais une fortune qui la place pour toujours au-dessus du besoin. Remarquez bien cela, monsieur: ce n'est pas du pain que je veux lui assurer, c'est une fortune. Mais, chut! la voici, je ne puis vous en dire davantage, ni maintenant, ni jamais, en sa présence.»

L'impétuosité avec laquelle il me fit cette confidence, le tremblement de sa main qui pressait mon bras, les yeux ouverts et brillants qu'il fixait sur moi, sa véhémence passionnée et son agitation, tout cela me remplit, d'étonnement. D'après ce que j'avais vu et entendu, d'après une grande partie de ce qu'il m'avait dit lui-même, je le supposais riche. Mais, quant à son caractère, je ne pouvais le définir, à moins que ce ne fût un de ces misérables qui, ayant fait de la fortune l'unique but, l'unique objet de leur vie, et ayant réussi à amasser de grands biens, sont continuellement torturé par la crainte de la pauvreté et obsédés par l'inquiétude de perdre de l'argent et de se ruiner. Il m'avait dit bien des choses que je n'avais pu comprendre, et qui ne pouvaient s'expliquer que par cette supposition. Je finis donc par conclure que sans nul doute il appartenait à cette catégorie malheureuse.

On ne dira toujours pas que cette opinion fut pour moi le résultat d'une réflexion rapide, car je n'eus pas le temps de réfléchir du tout, la jeune fille étant revenue tout de suite et se disposant à donner à Kit une leçon d'écriture. Il en recevait deux par semaine, dont une régulièrement ce soir-là, et j'ai lieu de croire que le professeur et l'élève y trouvaient un égal plaisir. Il me faudrait plus de temps et d'espace que n'en méritent de tels détails pour dire tous les efforts qu'il fallut faire avant qu'on pût décider le modeste Kit à s'asseoir devant un monsieur qu'il ne connaissait pas; comment, étant assis enfin, il retroussa ses manches, posa carrément ses coudes, appliqua son nez sur son cahier et fixa ses yeux sur l'exemple en louchant horriblement: comment, dès qu'il eut la plume en main, il se vautra dans les pâtés et se barbouilla d'encre jusqu'à la racine des cheveux; comment, si par hasard il lui arrivait de bien tracer une lettre, il l'effaçait aussitôt avec son bras en se disposant à en faire une autre; comment chaque nouvelle bévue était pour l'enfant le sujet d'un franc éclat de rire, auquel répondait, avec plus de bruit encore et non moins de gaieté, le rire du pauvre Kit lui- même; comment cependant, à travers tout cela, il y avait chez le professeur un désir sincère d'enseigner et chez l'élève un vif désir d'apprendre. Il me suffira de dire que la leçon fut donnée, que la soirée se passa, que la nuit vint, que le vieillard, en proie à son anxiété et à son impatience habituelles, quitta secrètement la maison à la même heure, c'est-à-dire à minuit, et qu'une fois de plus l'enfant resta seule dans cette sombre maison.

Et maintenant que j'ai conduit jusqu'ici cette histoire en y jouant un rôle; maintenant que j'ai présenté au lecteur les figures avec lesquelles il a déjà fait connaissance, je crois qu'il convient que je disparaisse personnellement de la suite du récit, pour laisser parler et agir eux-mêmes les personnages qui prendront à l'action une part nécessaire et importante.

CHAPITRE IV.

M. et Mme Quilp demeuraient à Tower-Hill; et Mme Quilp était restée dans son pavillon de Tower-Hill, à gémir sur l'absence de son seigneur et maître, quand il l'avait quittée pour vaquer à l'affaire que nous l'avons vu traiter.

On eût eu peine à définir de quel commerce, de quelle profession s'acquittait M. Quilp en particulier, quoique ses occupations fussent nombreuses et variées. Il touchait les loyers de colonies entières, parquées dans des rues sales et des ruelles au bord de l'eau; il faisait des avances d'argent aux matelots et officiers subalternes de vaisseaux marchands: il avait une part dans les pacotilles de divers contre-maîtres de bâtiments des Indes, fumait ses cigares de contrebande sous le nez même des douaniers, et presque tous les jours avait des rendez-vous à la Bourse avec des individus à chapeau de toile cirée et jaquette de matelot. Sur le rivage de la Tamise, comté de Surrey, il y avait un affreux chantier, infesté de rats, et nommé vulgairement «le quai de Quilp.» Là étaient un petit comptoir en bois, enfoncé tout de travers dans la poussière, comme s'il était entré dans le sol en tombant des nues, quelques débris d'ancres rouillées, plusieurs grands anneaux de fer, des piles de bois pourri, et deux ou trois monceaux de vieilles feuilles de cuivre, tortillées, fendues et avariées. Dans son quai Daniel Quilp était un déchireur de bateaux, quoiqu'à en juger par tout ce qu'on voyait on dût penser, ou qu'il déchirait les bateaux sur une fort petite échelle, ou qu'il les déchirait en morceaux si petits qu'on n'en voyait plus rien. Bien loin que ce lieu offrît une notable apparence de vie ou d'activité, la seule créature humaine qui l'occupât était un jeune garçon amphibie, vêtu de toile à voiles, dont l'unique travail consistait à rester assis au haut d'une des piles de bois pour jeter des pierres dans la boue à la marée basse, ou à se tenir les mains dans ses poches en regardant avec insouciance le mouvement et le choc des vagues à la marée haute.

À Tower-Hill, l'appartement du nain comprenait, outre ce qui était nécessaire pour lui et Mme Quilp, un petit cabinet avec un lit pour la mère de cette dame, qui vivait dans le ménage et soutenait contre Daniel une guerre incessante; et pourtant la dame avait une terrible peur de son gendre. En effet, cet horrible personnage avait réussi de manière ou d'autre, soit par sa laideur, soit par sa férocité, soit enfin par sa malice naturelle, peu importe, à inspirer une crainte salutaire à la plupart de ceux qui se trouvaient chaque jour en rapport avec lui. Nul ne subissait plus complètement sa domination que Mme Quilp elle-même, une jolie petite femme au doux parler, aux yeux bleus, qui, s'étant unie au nain par les liens du mariage dans un de ces moments d'aberration dont les exemples sont loin d'être rares, faisait, tous les jours de la vie bonne et solide pénitence de sa folie d'un jour.

Nous avons dit que Mme Quilp se désolait dans son pavillon en l'absence de son mari. Elle était en effet dans son petit salon, mais elle n'y était pas seule; car, indépendamment de la vieille Mme Jiniwin, sa mère, dont nous avons déjà parlé tout à l'heure, il y avait là une demi-douzaine au moins de dames du voisinage, qu'un étrange hasard (concerté entre elles, je suppose) avait amenées l'une après l'autre juste à l'heure de prendre le thé. Le moment était propice à la conversation; la chambre était fraîche et bien ombragée, un véritable lieu de farniente: par la croisée ouverte, on voyait des plantes qui interceptaient la poussière et qui formaient un délicieux rideau entre la table à thé au dedans et la vieille tour de Londres au dehors. Il n'y a donc pas sujet de s'étonner si les dames se sentirent une inclination secrète à causer et à perdre le temps, surtout si nous mettons en ligne de compte les charmes additionnels du beurre frais, du pain tendre, des crevettes et du cresson de fontaine.

Ces dames se trouvant réunies sous de tels auspices, il était naturel que la conversation tombât sur le penchant des hommes à tyranniser le sexe faible, et sur le devoir qui incombe au sexe faible de résister à ce despotisme, et de défendre ses droits et sa dignité. C'était naturel pour quatre raisons: 1° Parce que Mme Quilp étant une jeune femme notoirement en puissance de mari, il convenait de l'exciter à la révolte; 2° parce que la mère de Mme Quilp était honorablement connue pour être absolue dans ses idées et disposée à résister à l'autorité masculine, 3° parce que chacune des dames en visite n'était pas fâchée de montrer pour son propre compte combien elle l'emportait, à cet égard, sur la généralité de son sexe; et 4° parce que la compagnie étant habituée à une médisance réciproque quand elles étaient deux à deux, était privée de son sujet de conversation ordinaire maintenant qu'elles étaient réunies toutes ensemble, en petit comité d'amitié, et que par conséquent il n'y avait rien de mieux à faire que de se liguer contre l'ennemi commun.

En vertu de ces considérations, une grosse dame ouvrit le feu en commençant par demander, d'un air d'intérêt sympathique, comment se portait M. Quilp; à quoi la belle-mère répondit avec aigreur: «Oh! très-bien. Vous pouvez être tranquille à son sujet: mauvaise herbe prospère toujours.»

Alors toutes les dames soupirèrent à l'unisson, secouèrent gravement la tête et regardèrent Mme Quilp comme on regarderait une martyre.

«Ah! dit la première qui avait pris la parole, si vous pouviez lui communiquer un peu de votre expérience, mistress Jiniwin!… Personne, mieux que vous, ne sait ce que nous autres femmes nous nous devons à nous-mêmes.

— Ce que nous nous devons est bien dit, madame, répliqua mistress Jiniwin. Du vivant de mon pauvre mari, votre père, ma fille, s'il s'était jamais hasardé à prononcer vis-à-vis de moi un mot de travers, j'aurais…»

La brave vieille dame n'acheva point la phrase, mais elle tordit la tête d'une crevette avec un air de vengeance, qui semblait en quelque sorte la traduction de son silence. Ce geste éloquent fut parfaitement saisi et approuvé par la grosse dame, qui répliqua immédiatement:

«Vous entrez juste dans ma pensée, madame, et c'est exactement ce que je ferais moi-même.

— Mais rien ne vous y oblige, dit Mme Jiniwin. Heureusement pour vous, ma chère, vous n'en avez pas plus occasion que je ne l'avais autrefois.

— Nulle femme n'en aurait jamais besoin, dit la grosse dame, si elle se respectait.

— Vous entendez, Betzy? dit Mme Jiniwin d'un ton sentencieux. Combien de fois ne vous ai-je pas adressé les mêmes avis, en me mettant presque à vos genoux pour vous prier de les suivre!»

La pauvre mistress Quilp, qui promenait un regard de victime de visage en visage, pour y lire partout un sentiment de pitié, rougit, sourit et secoua la tête d'un air de doute. Ce fut le signal d'une clameur générale, commençant par un murmure confus, et bientôt s'agrandissant jusqu'à devenir une explosion violente où tout le monde parlait à la fois; il n'y avait qu'une voix pour dire que mistress Quilp, étant trop jeune pour avoir le droit d'opposer son opinion à celle de personnes expérimentées qui savaient bien qu'elle se trompait, ce serait fort mal à elle de ne pas écouter les conseils de gens qui ne voulaient que son bien; que se conduire ainsi, c'était presque se montrer ingrate; que, si elle ne se respectait pas elle-même, du moins devait-elle respecter les autres femmes que son humilité compromettait toutes ensemble; que, si elle manquait d'égards envers les autres femmes, un temps viendrait où les autres femmes en manqueraient pour elle, et qu'elle en aurait bien du regret, elle pouvait en être sûre. Après ce déluge d'avertissements, les dames livrèrent un assaut plus vif encore que jamais au thé, mélangé de pain tendre, de beurre frais, de crevettes et de cresson de fontaine, disant qu'elles souffraient tellement de la voir se conduire ainsi, qu'à peine pouvaient-elles avaler une bouchée.

«Tout cela est bel et bon, dit Mme Quilp avec beaucoup de simplicité; mais cela n'empêche pas que, si je venais à mourir, aujourd'hui pour demain, Quilp pourrait épouser qui bon lui semblerait; il le pourrait, j'en suis sûre.»

Il y eut à cette idée un cri général d'indignation. Épouser qui bon lui semblerait! Elles voudraient bien voir qu'il eût l'audace de faire à aucune d'elles une proposition de ce genre; elles voudraient bien voir qu'il en fît seulement semblant! Une dame (c'était une veuve) s'écria qu'elle était femme à le poignarder dès la première allusion à cette prétention insolente.

«À merveille, reprit mistress Quilp, balançant sa tête; tout cela est bel et bon, comme je le disais tout à l'heure; mais je répète que je suis certaine de mon fait, oui, certaine. Quilp sait si bien s'arranger quand il veut, que la plus belle de vous ne le refuserait pas si j'étais morte, qu'elle fût libre, et qu'il se mit dans la tête de lui faire la cour, allez!»

Chacune se redressa devant cette affirmation, comme pour dire: «C'est moi dont vous voulez parler!… Eh bien! qu'il y vienne: on verra!» Et cependant, quelque raison cachée les animait toutes contre la veuve; pas une des dames qui ne murmurât à l'oreille de sa voisine, que cette veuve se figurait probablement être l'objet des allusions de Betzy… et que pourtant ce n'était pas le Pérou.

«Ma mère sait, ajouta mistress Quilp, que je ne me trompe pas. Elle-même m'a souvent tenu ce langage avant mon mariage. N'est-il pas vrai, maman?»

Cette question directe embarrassa singulièrement mistress Jiniwin, dont la position devenait des plus délicates; car la respectable dame avait certainement travaillé d'une manière active à marier sa fille à M. Quilp; et d'ailleurs, son orgueil maternel n'eût pas volontiers laissé s'accréditer l'idée qu'elle avait donné sa fille à un homme dont personne n'eût voulu. D'autre part, exagérer les qualités séduisantes de son gendre, c'eût été affaiblir la cause de la révolte, cette cause qu'elle avait embrassée avec ardeur. Partagée entre ces considérations contraires, mistress Jiniwin voulut bien reconnaître chez Quilp un esprit insinuant, mais elle lui refusa le droit de gouverner; et, avec un compliment bien placé à l'adresse de la grosse dame, elle ramena la discussion au point de départ.

«Oh! mistress George a dit une chose fort juste, fort sensée Si les femmes savaient seulement se respecter elles-mêmes!… Mais Betzy ne s'en doute pas, et c'est bien dommage; j'en suis honteuse pour elle.

— Plutôt que de permettre à un homme de me mener comme Quilp la mène, dit mistress George, plutôt que de trembler devant un homme comme elle tremble devant lui, je… je me tuerais, après avoir commencé par écrire une lettre où je déclarerais que c'est lui qui m'a tuée!»

Cette idée fut accueillie par un concert unanime d'approbations bruyantes. Alors une autre dame, des Minories, prit à son tour la parole en ces termes:

«M. Quilp peut être un homme très-séduisant, je le suppose, je n'en doute même pas, puisque mistress Quilp et mistress Jiniwin le disent: or, si quelqu'un doit le savoir, c'est elles, assurément. Mais il n'est pourtant pas ce qu'on appelle un joli garçon, encore moins un jeune homme, ce qui pourrait au moins lui servir de circonstance atténuante; tandis que sa femme est jeune, agréable, et qu'enfin c'est une femme; et c'est tout dire!»

Ces dernières paroles, prononcées du ton le plus pathétique, excitèrent l'enthousiasme dans l'auditoire. Encouragée par son triomphe, la dame ajouta:

«Si un tel mari pouvait être bourru et déraisonnable avec une telle femme, il faudrait…

— S'il l'est! interrompit la mère retournant sa tasse vide dans la soucoupe et secouant les miettes qui étaient tombées dans son giron, comme pour se préparer à une déclaration solennelle; s'il l'est!… C'est le plus grand tyran qui ait jamais existé; elle n'ose pas penser par elle-même; il la fait trembler d'un geste, d'un regard, il lui cause des frayeurs mortelles, sans qu'elle ait la force de lui répondre un mot, pas le plus petit mot!»

Quoique ces griefs fussent bien notoires et bien établis chez toutes ces dames amateurs de thé, et qu'ils eussent depuis un an servi de texte et de commentaire dans toutes leurs réunions du voisinage, cette communication officielle n'eut pas été plutôt reçue, qu'elles se mirent toutes à parler à la fois, rivalisant entre elles de véhémence et de volubilité. Mistress George s'écria que tout le monde s'en entretenait; que souvent elle en avait entendu causer auparavant; que mistress Simmons, qui avait vu quelques-unes de ces scènes, le lui avait dit vingt fois à elle- même, et qu'elle lui avait toujours répondu: «Non, ma chère Henriette Simmons, je n'y croirai jamais, à moins que je ne le voie de mes propres yeux et que je ne l'entende de mes propres oreilles.» Mme Simmons corrobora ce témoignage en y ajoutant des détails qui étaient à sa connaissance personnelle. La dame des Minories donna la recette d'un traitement infaillible auquel elle avait soumis son mari, et grâce auquel ce monsieur, qui, trois semaines après son mariage, s'était mis à manifester des symptômes non équivoques d'un naturel de tigre, s'était apprivoisé et était devenu doux comme un agneau. Une autre dame raconta la lutte qu'elle avait eue à soutenir et son triomphe final, qu'elle n'avait pas obtenu cependant sans être forcée d'appeler à son aide sa mère et deux tantes, avec lesquelles elle avait pleuré nuit et jour, durant six semaines, sans discontinuer. Une troisième qui, dans la confusion générale, n'avait pu trouver une autre personne pour l'écouter, s'accrocha à une jeune fille qui se trouvait là, et elle la conjura, au nom de sa tranquillité et de son bonheur, de mettre à profit cette circonstance solennelle pour éviter l'exemple de faiblesse donné par mistress Quilp, et pour songer uniquement, dès ce jour, à maîtriser et à dompter le caractère rebelle de son futur mari. Le bruit était à son comble, la moitié des dames en étaient venues, non plus à parler, mais à crier à qui mieux mieux pour dominer la voix des autres, quand soudain on vit mistress Jiniwin changer de couleur, et faire à la dérobée un signe du doigt, comme pour engager la compagnie à se taire. Alors, mais alors seulement, on aperçut dans la chambre Daniel Quilp lui- même, la cause vivante de tout ce tapage, occupé à regarder et écouter tout avec la plus profonde attention.

«Continuez, mesdames, continuez, dit Daniel. Mistress Quilp, veuillez engager ces dames à rester pour souper; vous leur donnerez une couple de homards avec quelque autre comestible léger et délicat.

— Je… je ne les avais pas invitées à prendre le thé, balbutia la jeune femme. C'est bien par hasard qu'elles se sont rencontrées.

— Tant mieux, mistress Quilp; les parties de plaisir imprévues sont toujours les meilleures, dit le nain en frottant ses mains avec tant de force qu'il semblait fabriquer des boulettes pour servir de gargousses à des canonnières d'enfant. Mais quoi! vous ne partez pas, mesdames? Vous ne partez sûrement pas?»

Ses belles ennemies agitèrent la tête d'un air mutin, tout en cherchant leurs chapeaux et leurs châles respectifs, mais elles laissèrent le soin de la résistance verbale à mistress Jiniwin, qui, se trouvant désignée par sa position pour soutenir la lutte, simula quelques efforts afin de sauver l'honneur de son rôle.

«Et pourquoi, dit-elle, ces dames ne resteraient-elles pas à souper, si ma fille le voulait?

— Certainement, répondit Daniel; pourquoi pas?

— Il n'y a rien d'inconvenant ni de déshonnête dans un souper, j'espère, dit Mme Jiniwin.

— Comment donc? répliqua le nain; ni de malsain non plus, à moins qu'on n'y mange une salade de homards ou des crevettes, car je me suis laissé dire que ce n'était pas bon pour la digestion.

— Et vous ne voudriez pas que votre femme en souffrît, pas plus que de toute autre chose qui pourrait l'incommoder, n'est-ce pas?

— Non, certainement, pour rien au monde! répondit le nain avec un rire grimaçant. Pas même pour toutes les belles-mères réunies!… quelque bonheur qu'on eût à posséder une telle collection.

— Ma fille est votre femme, monsieur Quilp,» dit la vieille dame avec un rire qu'elle s'efforça de rendre badin et satirique; et elle ajouta, comme s'il avait besoin qu'on lui rappelât cette circonstance: «Votre femme légitime.

— Certainement, certainement, dit le nain.

— Et elle a le droit, j'espère, d'agir comme il lui plaît, Quilp, dit mistress Jiniwin, tremblant, en partie de colère, en partie de la crainte secrète que lui inspirait son gendre diabolique.

— Vous espérez qu'elle en a le droit. Ne savez-vous pas qu'elle l'a?

— Je sais qu'elle devrait l'avoir, si elle avait ma manière de voir.

— Ma chère, pourquoi n'avez-vous pas la manière de voir de votre mère? dit le nain se retournant pour s'adresser à sa femme. Pourquoi, ma chère, n'imitez-vous pas en tout constamment votre mère? Elle est l'ornement de son sexe; votre père le disait chaque jour de sa vie, j'en suis sûr.

— Son père était un heureux caractère, et qui valait vingt mille fois mieux que certaines gens; que dis-je? vingt millions de milliards de fois.

— J'eusse aimé à le connaître, repartit le nain. Il se peut qu'il fût une heureuse créature déjà à cette époque; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il l'est maintenant. Doux repos pour un homme qui a, je crois, souffert longtemps.»

La vieille dame fit un effort pour parler, mais elle resta sans voix. Quilp reprit, avec la même malice de regard et la même affectation de politesse moqueuse:

«Vous ne paraissez pas à votre aise, mistress Jiniwin; vous vous êtes trop surexcitée peut-être à parler, car c'est là votre faible. Allez vous coucher, allez vous coucher.

— J'irai me coucher quand il me plaira, Quilp, et pas avant.

— Si cela pouvait vous plaire en ce moment! Allez donc vous coucher, s'il vous plaît.»

Mistress Jiniwin le regarda avec colère; mais elle recula en le voyant s'avancer, et, lui tournant le dos pour s'en aller, elle l'entendit fermer la porte sur elle, l'envoyant ainsi rejoindre les invitées qui se pressaient sur l'escalier.

Resté seul avec sa femme qui s'était assise dans un coin, toute tremblante et les yeux fixés à terre, le petit homme vint se planter à quelque distance devant elle, les bras croisés, et la contempla fixement durant quelque temps sans parler.

«Ah! bonne pièce! dit-il en rompant le silence, faisant claquer ses lèvres, comme si ce n'était pas une simple figure de rhétorique, et qu'il vînt en effet de déguster un bon morceau. Ah! mon cher petit coeur! ah! charmante enchanteresse!»

Mme Quilp sanglota, et, comme elle connaissait le caractère de son aimable seigneur et maître, elle ne se montra guère moins alarmée de ces compliments que s'il s'était porté à des actes de la plus extrême violence.

«Quel bijou! continua le nain avec une grimace de possédé; quel diamant, quelle perle, quel rubis, quel écrin du plus pur métal, enchâssé des plus riches joyaux! quel trésor! aussi comme je l'aime!»

La pauvre petite femme tremblait des pieds à la tête: elle jetait vers lui des yeux suppliants qu'elle baissait ensuite vers la terre avec de nouveaux sanglots.

«Mais ce qu'elle a de mieux, ajouta-t-il en s'avançant avec une espèce de bond que ses jambes crochues, sa face hideuse, son air moqueur rendaient tout à fait diabolique, ce qu'elle a de mieux, c'est sa douceur, sa soumission, qui ne lui permet pas d'avoir une volonté à elle, et surtout c'est l'avantage qu'elle a de posséder une mère si persuasive!»

Il prononça ces dernières paroles d'un ton de malice mielleuse dont rien n'approche; après quoi il planta ses deux mains sur ses genoux, et écartant ses jambes toutes grandes, il se baissa, baissa, baissa tout doucement jusqu'à ce qu'il n'eût plus besoin que de donner un tour de vis à sa tête d'un côté pour se trouver juste entre le parquet et les yeux de sa femme.

«Madame Quilp!

— Oui, Quilp.

— N'est-ce pas que je suis gentil? N'est-ce pas que je serai, la plus jolie créature du monde, si j'avais seulement des moustaches? mais bah! ça ne m'empêche pas d'être un beau petit homme pour une femme, n'est-ce pas, madame Quilp?»

Mme Quilp répliqua en femme bien apprise: «Oui, Quilp» et, fascinée par son regard, continua à fixer sur lui ses yeux timides, pendant qu'il la régalait d'une foule de grimaces dont il n'y avait que lui ou le cauchemar qui pussent posséder le secret. Et durant toute cette pantomime qui ne finit pas de sitôt, il garda un silence absolu; excepté chaque fois qu'il faisait trembler et reculer sa femme en renouvelant un de ses bonds inattendus, car alors elle ne pouvait s'empêcher de pousser un cri d'effroi, ce qui le faisait rire aux éclats.

«Mistress Quilp! dit-il enfin.

— Oui, Quilp,» répondit-elle avec soumission.

Au lieu de poursuivre son idée, Quilp se leva, croisa de nouveau ses bras et fixa sur sa femme des yeux encore plus sévères, tandis qu'elle détournait les siens et les tenait attachés sur le parquet.

«Mistress Quilp!

— Oui, Quilp.

— S'il vous arrive encore d'écouter ces sorcières, je vous pincerai.»

Après cette menace laconique, accompagnée d'un grognement qui la fit paraître très-sérieuse, M. Quilp ordonna à Betzy d'enlever le plateau et de lui apporter le rhum. Ayant devant lui la liqueur dans un grand coffre qui avait l'air de provenir de quelque armoire de vaisseau, il demanda de l'eau fraîche avec sa boîte à cigares; quand il n'eut plus rien à demander, il s'établit dans un fauteuil, appuyant en arrière sa grosse tête, et ses petites jambes plantées sur la table.

«Maintenant, dit-il, mistress Quilp, me voilà en disposition de fumer. Je passerai sans doute ainsi toute la nuit. Restez où vous êtes, s'il vous plaît, dans le cas où j'aurais besoin de vous.»

La jeune femme ne trouva pas autre chose à répondre que ses mots habituels: «Oui, Quilp.» Son seigneur et maître prit son premier cigare et apprêta son premier verre de grog. Le soleil se coucha, les étoiles parurent; la Tour passa de sa teinte ordinaire au gris, puis au noir; la chambre devint tout à fait sombre, tandis que le bout du cigare était flamboyant. M. Quilp demeurait cependant dans la même position, fumant et buvant tour à tour, regardant d'un air d'insouciance par la fenêtre, avec un sourire de dogue sur les lèvres, excepté quand mistress Quilp ne pouvait réprimer un mouvement d'impatience ou de fatigue; car alors ce sourire se métamorphosait en une grimace de plaisir.

CHAPITRE V.

Soit que M. Quilp eût cligné de l'oeil de temps en temps pour prendre par intervalles quelques moments de sommeil, soit que durant toute la nuit, il eût tenu ses yeux tout grands ouverts il est certain qu'il eut toujours son cigare allumé, et que le bout de celui qu'il venait de brûler servait chaque fois à allumer le nouveau qu'il prenait, sans avoir besoin de recourir à la chandelle. Le son des horloges, retentissant d'heure en heure, loin de lui apporter l'envie de dormir ou au moins le besoin d'aller se reposer, semblait, au contraire, augmenter son insomnie qu'il manifestait, à chaque signe indicateur des progrès de la nuit par un rire étouffé dans sa gorge et par le mouvement de ses épaules, comme un homme qui rit de bon coeur mais in petto, à la dérobée.

Enfin le jour parut; la pauvre mistress Quilp, glacée par la fraîcheur du matin, toute grelottante et brisée par la fatigue et le manque de sommeil, était toujours là, assise patiemment sur sa chaise, invoquant, de temps en temps, par le muet appel du regard, la compassion et la clémence de son seigneur et maître; lui rappelant doucement quelquefois, par une quinte de toux introduite à propos, qu'il ne lui avait pas encore accordé grâce et merci, et que le châtiment avait déjà duré bien longtemps. Mais le nain, son époux, continuait bravement de fumer son cigare et de boire son rhum, sans y faire seulement attention; ce ne fut que lorsque le soleil fut tout à fait brillant, et que l'activité et le bruit qui caractérisent le jour dans la Cité se furent ranimés dans la rue, qu'il daigna, par un mot ou un geste, avoir l'air de s'apercevoir que sa femme était là. Peut-être encore n'eût-il pas eu cette générosité, si des coups redoublés appliqués à la porte avec impatience ne lui avaient annoncé qu'il y avait de l'autre côté de bonnes petites phalanges bien dures et bien sèches qui la travaillaient comme il faut.

«Hé! ma chère, dit-il avec un sourire malicieux, voici le jour!
Ouvrez la porte, ma douce mistress Quilp!…»

L'obéissante Betzy tira les verrous; sa mère entra.

Mistress Jiniwin s'élança impétueusement dans la chambre; car, supposant que son gendre était encore au lit, elle voulait se soulager en admonestant vertement sa fille sur la conduite et le caractère de son mari. Mais quand elle le vit debout et habillé, et qu'elle s'aperçut que, depuis la veille au soir, la chambre semblait avoir été constamment occupée, elle s'arrêta tout court avec quelque embarras.

Rien n'échappait à l'oeil de faucon du vilain petit homme; il comprit parfaitement ce qui se passait dans l'esprit de sa belle- mère. Paraissant plus laid encore dans la plénitude de sa satisfaction, il lui souhaita le bonjour en lui lançant une oeillade de triomphe.

«Eh quoi! Betzy, dit la vieille dame, vous n'avez pas été vous…
Ce n'est pas à dire, sans doute, que vous avez été…

— Debout toute la nuit! dit Quilp achevant la phrase. Oui, elle est restée debout.

— Toute la nuit! s'écria mistress Jiniwin.

— Oui, toute la nuit. Est-ce qu'elle est devenue sourde, la bonne femme? demanda Quilp avec un sourire accompagné d'un froncement de sourcils. Qui oserait dire que l'homme et la femme s'ennuient dans leur compagnie réciproque? Ah! ah! le temps a passé vite.

— Vous êtes une brute!

— Allons, allons, dit Quilp feignant de se méprendre, il ne faut pas adresser d'injures à votre fille. Elle est ma femme, vous le savez. Et parce qu'elle a fait si rapidement passer le temps que je n'ai point songé à m'aller mettre au lit, ce n'est pas une raison pour que votre tendresse envers moi vous anime contre elle. Dieu de Dieu, quelle maîtresse femme!… À votre santé!

— Je vous suis fort obligée, répliqua la vieille dame, témoignant par l'agitation de ses mains qu'elle éprouvait un vif désir de faire tomber sur le gendre son poing maternel. Oh! je vous suis fort obligée.

— Âme reconnaissante!… Mistress Quilp!

— Oui, Quilp, murmura l'esclave soumise.

— Aidez votre mère à préparer le déjeuner, mistress Quilp Ce matin, je vais à mon quai. Le plus tôt sera le mieux; ainsi hâtez- vous.»

Mistress Jiniwin fit mine de résistance en s'asseyant sur une chaise près de la porte et se croisant les bras comme si elle étais fermement résolue à ne rien faire du tout; mais ces symptômes de rébellion disparurent devant quelques mots que Betzy dit tout bas à sa mère, et surtout devant l'amabilité de son gendre, qui lui demanda avec intérêt si elle se trouvait mal, lui rappelant qu'il y avait de l'eau froide en abondance dans la pièce voisine. La vieille femme se disposa donc, bien qu'à contrecoeur, à s'occuper activement de ce qui lui avait été commandé.

Tandis que la mère et la fille vaquaient aux soins du déjeuner. M. Quilp passa dans l'autre chambre; là, il rabattit le collet de son habit, procéda à sa toilette de propreté, et se mit à se débarbouiller avec une serviette mouillée qui était loin d'être blanche, car son visage n'en sortit que plus ténébreux. Mais, pendant cette occupation, sa méfiance et sa curiosité ne le quittèrent point pour cela; au contraire, plus attentif et plus rusé que jamais, il s'interrompit dans sa courte opération pour aller écouter à la porte la conversation qui se tenait dans la chambre voisine, et dont il supposait devoir être le sujet.

«Ah! ah! se dit-il au bout de quelques moments, voilà donc pourquoi les oreilles me cornaient; je savais bien que je ne me trompais pas. Je suis un petit vilain bossu, je suis un monstre, à ce qu'il paraît, mistress Jiniwin! Ah!»

La joie de cette découverte amena sur ses lèvres un rire qui s'y épanouit comme la grimace d'un dogue; après quoi, ayant achevé sa toilette, il se secoua comme un caniche qui sort de l'eau et alla rejoindre ces dames.

M. Quilp s'était arrêté devant un miroir et il était en train de nouer sa cravate quand mistress Jiniwin, se trouvant par hasard derrière lui, ne put résister à l'envie qu'elle éprouva de montrer le poing à son tyran de gendre. Ce fut l'affaire d'un instant; mais, au moment où elle joignait au geste un regard de menace, elle rencontra dans la glace l'oeil de M. Quilp: elle était prise en flagrant délit. En même temps le miroir lui rendit par réflexion une longue langue sortant de l'horrible et grotesque figure du nain, et presque aussitôt celui-ci, se retournant vers elle avec une tranquillité et une douceur parfaites, lui demanda du ton le plus affectueux:

«Eh bien! comment cela va-t-il, maintenant, ma vieille petite mignonne?»

Si peu important que fût cet incident ridicule, il donna à M. Quilp un tel air de petit démon, de sorcier rusé et pénétrant, que la vieille dame eut trop peur de lui pour prononcer un seul mot, et se laissa conduire à table par son gendre, qui affectait une politesse extraordinaire. En déjeunant il n'atténua guère l'impression qu'il avait produite; car il se mit à dévorer des oeufs durs avec leur coquille, des crevettes monstrueuses avec la tête et la queue tout ensemble, mâchant à la fois avec la même avidité du tabac et du cresson, avalant sans sourciller du thé bouillant, mordillant sa fourchette et sa cuiller jusqu'à les tordre; en un mot, il fit tant de tours de force effrayants et peu ordinaires, que les deux femmes faillirent se pâmer de terreur et commencèrent à douter que le nain fût vraiment une créature humaine. Enfin, après avoir commis tous ces actes révoltants, et beaucoup d'autres encore du même genre qui rentraient dans son système, M. Quilp laissa la mère et la fille parfaitement réduites à la soumission et se rendit au bord du fleuve, où il prit un bateau pour se faire transporter au débarcadère auquel il avait donné son nom.

C'était la marée montante quand Daniel Quilp se plaça dans le bateau pour passer de l'autre côté de la Tamise. Toute une flottille de barques voguait nonchalamment, les unes de biais, les autres proue en tête, d'autres la poupe en avant; toutes emportées dans un mouvement violent et irrésistible contre de gros bâtiments où elles se heurtaient, passant sous les bossoirs des steam-boats, se fourrant dans toutes sortes d'endroits et de coins où elles n'avaient que faire, et craquant à tous les chocs comme autant de coquilles de noix. Chacune, avec sa paire de longs avirons, fendant la vague et faisant clapoter l'eau, avait l'air d'un poisson malade qui vient respirer à la surface de la vague. Sur quelques-uns des bâtiments à l'ancre, toutes les mains étaient activement occupées à rouer des cordages, à étendre des voiles pour les faire sécher, à recevoir ou à décharger les cargaisons; sur d'autres, les seuls êtres vivants qu'on aperçût étaient deux ou trois enfants barbouillés de goudron, et peut-être un chien qui aboyait en courant çà et là sur le tillac ou qui cherchait à grimper sur les bastingages pour regarder par-dessus le pont et pour aboyer de plus belle. Un grand vaisseau à vapeur s'avançait lentement à travers la forêt des mâts, frappant l'eau dans une sorte de précipitation impatiente avec ses lourdes roues, comme s'il ne pouvait respirer dans ce petit espace, et cheminant avec sa masse énorme comme un monstre marin parmi les goujons de la Tamise. Sur l'une et l'autre rive étaient rangés en longues et noires files des bâtiments charbonniers entre lesquels se mouvaient avec lenteur des vaisseaux manoeuvrant pour sortir du port et faisant briller leurs voiles au soleil; les bruits et les craquements qui s'élevaient de leur bord étaient répercutés en échos dans cent endroits différents. L'eau et tout ce qu'elle portait se trouvait en mouvement; tout dansait, flottait, bouillonnait, tandis que la vieille Tour grise et les maisons massives qui s'étendent le long du bord, surmontées de distance en distance par quelque flèche d'église, semblaient regarder avec un froid dédain leur voisine la Tamise, si ardente, si agitée.

Daniel Quilp, à qui il était parfaitement égal que la matinée fut belle, si ce n'est parce que cela lui épargnait la peine de porter un parapluie, se fit déposer tout près de son débarcadère, où le conduisit une étroite ruelle qui, participant de la nature amphibie de ceux qui y passaient, offrait dans la composition de son terrain autant d'eau que de boue, et le tout en abondance. En arrivant, ce qu'il vit d'abord ce fut une paire de pieds mal chaussés qui se dressaient en l'air montrant leurs semelles, attitude particulière du jeune gardien qui, doué d'une nature excentrique et ayant un goût naturel pour les culbutes, se tenait en ce moment renversé sur la tête, et, dans cette position peu ordinaire, contemplait l'aspect du fleuve. À la voix du maître, il se remit promptement sur ses pieds, et sa tête ne fut pas plutôt dans sa position naturelle, que, sauf meilleur terme, elle reçut un horion de la main de M. Quilp.

«Ah çà! voulez-vous me laisser tranquille! dit le jeune garçon parant tour à tour avec ses deux coudes les coups que lui assenait son maître; vous attraperez quelque chose dont vous ne serez pas content, je vous le jure.

— Vous êtes un chien! cria Quilp. Je vous frapperai avec une verge de fer; je vous étrillerai avec une brosse de vieille ferraille; je vous pocherai les yeux, si vous osez dire un mot. Soyez-en sûr!»

Tout en proférant ces menaces, il ferma de nouveau le poing, qu'il glissa avec dextérité entre les coudes du jeune garçon, et l'attrapant par la tête tandis que celui-ci s'efforçait d'esquiver les coups, il le frappa rudement trois ou quatre fois. Satisfait dans sa colère et s'étant donné libre carrière, il laissa enfin aller sa victime.

«Ne recommencez pas, toujours! dit le jeune garçon secouant la tête et battant en retraite avec ses coudes prêts à tout événement. Vous n'avez qu'à y venir!

— C'est bon, chien que vous êtes! dit Quilp. En voilà assez, puisque j'ai fait ce qui me convenait. Allons, ici! Prenez la clef.

— Pourquoi ne vous attaquez-vous pas à quelqu'un de votre taille? demanda l'autre en s'approchant avec lenteur.

— Chien! est-ce qu'il existe quelqu'un de ma taille? Prenez la clef… sinon je vous en brise le crâne.»

Et de fait il lui appliqua vivement un coup avec le bout de la clef.

«Allons, ouvrez le comptoir,»

Le jeune garçon obéit en rechignant. Il murmurait d'abord, mais il se tut par prudence, en voyant Quilp le suivre de près et fixer sur lui un regard ferme. Il est bon de faire remarquer qu'entre ce garçon et le nain il y avait une étrange espèce de sympathie mutuelle. Comment cette sympathie était-elle née? Comment continuait-elle d'exister, entre des menaces et de mauvais traitements d'un côté, et de l'autre des répliques aigres et des défis provoquants, c'est ce qui ne nous importe guère. Quilp assurément n'eût souffert de contradiction de la part d'aucune autre personne que ce jeune homme, et celui-ci ne se fût pas laissé battre par un autre que Quilp, lorsqu'il lui était si aisé de se sauver à son aise.

«Maintenant, dit Quilp entrant dans ce comptoir, veillez sur le débarcadère. Si vous vous avisez de marcher encore sur la tête, je vous couperai un pied.»

Le jeune homme ne répondit rien; mais dès qu'il vit que son maître s'était enfermé, il se remit sur la tête devant la porte, et tantôt recula, tantôt avança en marchant sur les mains. Le comptoir offrait quatre faces; mais notre garçon évita le côté de la fenêtre, pensant bien que Quilp le guetterait par là. C'était prudent, car le nain, connaissant le gaillard, s'était embusqué à peu de distance de cette fenêtre, avec un gros morceau de bois raboteux, ébréché et garni de clous, qui certainement ne lui eût pas fait de bien.

Le comptoir était une petite loge sale, où l'on ne voyait qu'un vieux pupitre, deux escabeaux, une patère à accrocher les chapeaux, un ancien almanach, une écritoire sans encre, un trognon de plume et une pendule hebdomadaire, qui depuis dix-huit ans au moins n'avait pas marché, et dont une aiguille avait été arrachée pour servir de cure-dent. Daniel Quilp enfonça son chapeau sur ses sourcils, grimpa sur le bureau qui offrait une surface plane, y étendit sa petite personne, et s'y établit pour dormir, en homme qui n'en était pas à son apprentissage, comptant bien réparer son insomnie de la veille par une sieste longue et solide.

Si le sommeil fut profond, il ne dura pas longtemps; car au bout d'un quart d'heure à peine, le jeune homme ouvrit la porte et avança sa tête qui ressemblait à un paquet d'étoupe mal peignée. Quilp avait le sommeil léger; il s'éveilla aussitôt.

«Il y a là quelqu'un pour vous, dit le jeune homme.

— Qui?

— Je ne sais pas.

— Demandez le nom, chien que vous êtes!» dit Quilp saisissant le léger morceau de bois dont nous avons parlé et le lançant avec une telle dextérité, que le jeune homme n'eut que le temps de disparaître pour l'éviter.

Peu soucieux d'affronter de nouveau de pareils projectiles, le garçon envoya prudemment à sa place la personne même qui avait été la cause du réveil de Quilp. À sa vue, celui-ci s'écria:

«Quoi! c'est vous, Nelly!

— Oui,» dit la jeune fille, ne sachant si elle devait entrer ou se retirer; car le nain venait de se soulever, et avec ses cheveux pendant en désordre et le mouchoir jaune dont sa tête était couverte, il faisait peur à voir. «Ce n'est que moi, monsieur.

— Venez, dit Quilp sans quitter son lit de camp. Venez; mettez- vous là; veuillez regarder au dehors; n'y a-t-il pas là un garçon qui marche sur la tête?

— Non, monsieur. Il est sur ses pieds.

— Vous en êtes bien certaine? C'est bien. À présent, venez et fermez la porte. Vous avez une commission pour moi, Nelly?»

L'enfant lui présenta une lettre dont M. Quilp se disposa à prendre connaissance sans changer de position, si ce n'est pour se mettre un peu sur le côté et appuyer son menton sur sa main.

CHAPITRE VI.

La petite Nelly se tenait timidement à quelque distance du nain, étudiant du regard la physionomie de M. Quilp tandis qu'il lisait la lettre; son regard témoignait de la crainte et du peu de confiance que lui inspirait le nain, mais en même temps d'une certaine envie de rire, en présence de cet extérieur bizarre et de ce grotesque maintien. Et cependant chez l'enfant il y avait une vive inquiétude: quelle réponse rapporterait-elle? Il dépendait de cet homme de la rendre à son gré agréable ou désolant, cette considération étouffait toute envie de rire, et contribuait plus à la retenir que tous les efforts qu'eût pu faire Nelly par elle- même.

Le contenu de la lettre plongea M. Quilp dans une assez grande anxiété. À peine en avait-il lu deux ou trois lignes, qu'il commença à écarquiller les yeux et à froncer horriblement les sourcils; aux deux ou trois lignes suivantes, il se mit à se gratter la tête d'une manière désordonnée, et, en arrivant à la fin, il poussa un sifflement long et aigu, en signe de surprise et de contrariété. Il plia la lettre, la déposa près de lui, mordit les ongles de ses dix doigts avec une sorte de voracité, reprit vivement la lettre et la relut. Cette seconde lecture ne fut pas selon toute apparence, plus satisfaisante que la première; elle le jeta dans une rêverie nouvelle d'où il ne sortit que pour livrer encore un assaut à ses ongles et regarder l'enfant qui, les yeux baissés, attendait le bon plaisir de sa réponse.

«Hé! cria-t-il soudain d'une voix qui la fit tressaillir, comme si un coup de feu avait été tiré à son oreille. Hé! Nelly!

— Oui, monsieur.

— Nelly, connaissez-vous le contenu de cette lettre?

— Non, monsieur.

— Est-ce certain, bien certain, sur votre âme?

— Bien certain, monsieur.

— Bien sûr? Mettriez-vous votre main au feu que vous n'en savez pas un seul mot? demanda le nain.

— Je n'en sais pas un mot, répondit l'enfant.

— C'est bien, murmura Quilp, rassuré par le regard sincère de Nelly. Je vous crois. Tout est parti déjà! parti en vingt-quatre heures! Que diable en a-t-il donc fait? C'est là le mystère!»

Sur cette réflexion, il se mit de nouveau à gratter sa tête et à ronger ses ongles. Pendant cette opération, ses traits prirent insensiblement une expression qui pour lui était un sourire amical, mais qui chez tout autre eût été une grimace sinistre: l'enfant, en levant les yeux sur lui, s'aperçut qu'il la regardait avec un intérêt et une complaisance toute particulière.

— Vous êtes charmante aujourd'hui, Nelly, charmante. Vous sentez- vous fatiguée, Nelly?

— Non, monsieur. J'ai hâte de m'en retourner; car il sera inquiet jusqu'à mon retour.

— Rien ne presse, petite Nelly, rien ne presse. Nelly, vous plairait-il d'être mon numéro deux?

— D'être quoi, monsieur?

— Mon numéro deux, Nelly, ma «seconde mistress Quilp?…»
L'enfant frissonna, mais ne parut pas comprendre. Ce qu'observant,
Quilp se hâta d'expliquer plus clairement sa pensée:

«D'être la seconde mistress Quilp quand la première mistress Quilp sera morte, ma douce Nell, dit Quilp dardant ses yeux sur elle et l'attirant à lui, et arrondissant son doigt pour lui faire signe de s'approcher; oui, d'être ma femme, ma petite femme aux joues vermeilles, aux lèvres purpurines. Supposons que mistress Quilp vive cinq ans ou même quatre seulement, vous serez précisément d'âge à me convenir. Ha! ha! soyez bonne fille, Nelly, soyez bonne fille, et vous verrez si un de ces jours vous ne serez pas Mistress Quilp de Tower-Hill.»

Loin de se laisser séduire par cette délicieuse perspective, l'enfant recula à quelques pas loin du nain, toute agitée, toute tremblante. Pour lui, soit qu'il éprouvât par tempérament de la jouissance à causer de l'effroi à autrui, soit qu'il lui fût agréable de se figurer la mort de mistress Quilp numéro un et l'élévation de mistress Quilp numéro deux au même titre et au même poste, soit enfin qu'il pensât que la proposition de sa personne serait, au moment voulu, très-agréable et favorablement accueillie, il ne fit que rire de son alarme et feignit de n'y point prendre garde.

«Venez avec moi à Tower-Hill; vous y verrez mistress Quilp Elle vous aime beaucoup, Nell, mais elle ne vous aime pas autant que moi. Venez à mon logis.

— Il faut que je m'en aille. Mon grand-père m'a dit de revenir aussitôt que j'aurais une réponse.

— Mais vous ne l'avez pas, Nelly, vous ne l'aurez pas, vous ne pouvez pas l'avoir avant que je sois de retour chez moi: ainsi, pour remplir tout à fait votre commission, il faut, comme vous voyez, que vous m'accompagniez. Donnez-moi mon chapeau que voilà, et nous partirons ensemble.»

En parlant ainsi, M. Quilp se laissa rouler du haut du bureau jusqu'à ce que ses petites jambes atteignissent le sol; alors il se trouva debout et sortit pour aller au débarcadère. La première chose qu'il aperçut, ce fut le jeune homme qui se plaisait tant à marcher la tête en bas, et un autre garçon du même âge et de la même taille, se roulant tous deux dans la boue, enlacés étroitement et se battant avec une égale ardeur.

«C'est Kit!… s'écria Nelly joignant les mains; le pauvre Kit qui est venu avec moi! Oh! je vous en prie, monsieur Quilp, séparez- les!

— Je vais les séparer! dit vivement Quilp, rentrant dans son comptoir d'où il revint presque aussitôt armé d'un gros bâton. Je vais les séparer. À présent, battons-nous, mes enfants; je vais me battre tout seul contre vous, contre vous deux, contre vous deux à la fois!»

En même temps qu'il leur lança ce défi, le nain se mit à brandir son bâton; et dansant autour des combattants, marchant et sautant sur eux, avec une sorte de frénésie, il frappa tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, comme un enragé, visant toujours à la tête et assenant des coups tels qu'un sauvage seul en pouvait porter. Cet assaut terrible, sur lequel ils n'avaient pas compté, refroidit sensiblement l'ardeur des deux parties, qui se remirent sur pied et demandèrent quartier.

«Chiens que vous êtes! je vous mettrai en bouillie! dit Quilp, s'efforçant encore, mais en vain, d'approcher l'un ou l'autre, pour leur administrer le coup d'adieu. Je vous meurtrirai jusqu'à ce que votre peau soit couleur de cuivre! je vous casserai la face jusqu'à ce que vous n'ayez plus qu'un profil à vous deux! Vous verrez ça!

«Ah çà! laissez votre bâton, ou bien malheur à vous! Laissez votre bâton!» dit le commis, qui s'était jeté de côté et cherchait l'occasion de s'élancer sur le nain.

«Approchez-vous un peu, que je le laisse… tomber sur votre crâne! Un peu plus près, un peu plus près!…»

Le nain avait les yeux étincelants. Le jeune homme déclina l'invitation; mais, quand il crut voir que son maître était moins sur ses gardes, il s'élança, et, saisissant l'arme, il tâcha de l'arracher des mains de Quilp. Celui-ci, qui était fort comme un lion, tint bon tandis que l'autre tirait de toutes ses forces; alors Quilp lâcha tout à coup le bâton, et son adversaire, privé de ce point d'appui, alla en vacillant tomber en arrière sur la tête. Le succès de cette manoeuvre flatta M. Quilp au delà de toute expression: il se mit à rire et à trépigner des pieds avec une gaieté folle.

«C'est égal, dit le jeune garçon, secouant et frottant à la fois sa tête; allez voir si jamais je me battrai contre ceux qui diront que vous êtes le nain le plus laid qu'on puisse montrer pour un penny!

— Comment! chien, voulez-vous dire que je ne le suis pas?

— Non!

— Alors pourquoi vous battiez-vous sur mon domaine, drôle que vous êtes?

— Parce qu'il s'est permis de dire cela, mais ce n'est pas parce que ça n'est pas vrai.

— Pourquoi a-t-il prétendu, s'écria Kit, que miss Nelly est laide et qu'elle et mon maître sont obligés de faire tout ce qu'il vous plaît?

— Il l'a dit parce qu'il est fou, et vous avez parlé en garçon sage et spirituel, trop spirituel pour vivre longtemps, à moins que vous n'ayez soin de votre santé, Kit.»

Quilp, en faisant cette réponse, avait pris un air doucereux, mais il y avait surtout un fond de malice qui couvait dans ses yeux et sur ses lèvres. Il ajouta:

«Kit, voici six pence pour vous. Dites toujours la vérité. En toute circonstance soyez sincère, Kit. Et vous, chien, fermez le comptoir et donnez-moi la clef.»

Le commis obéit à cet ordre; le zèle qu'il avait déployé pour défendre son maître fut récompensé par un violent coup que celui- ci lui appliqua sur le nez avec la clef, et qui lui fit venir des larmes aux yeux. Ensuite M. Quilp s'en retourna chez lui dans son bateau avec Nelly et Kit; tandis que, pour se venger, le commis du nain se mit à marcher sur les mains, la tête en bas, le long des limites du débarcadère, tout le temps que son maître mit à passer l'eau.

Mistress Quilp était seule au logis et, ne s'attendant pas au retour si prochain de son seigneur et maître, elle avait cherché du repos dans un sommeil bienfaisant, quand le bruit des pas du nain la réveilla en sursaut. À peine avait-elle eu le temps de paraître occupée à quelque travail d'aiguille, lorsqu'il entra, accompagné de la jeune fille. Il avait laissé Kit au bas de l'escalier.

«Voici Nelly Trent, ma chère mistress Quilp, dit le mari. Vite un verre de vin et un biscuit; car elle a fait une longue course. Elle vous tiendra compagnie ma chère, pendant que je vais écrire une lettre.»

Betzy regarda le maître en tremblant, se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous cette affabilité inaccoutumée. Sur l'ordre qu'il lui en donna par signe, elle le suivit dans la chambre voisine.

«Écoutez-moi attentivement, lui dit Quilp à voix basse. Il faut que vous tâchiez de tirer d'elle quelque confidence sur le compte de son grand-père, sur ce qu'ils font, comment ils vivent, sur ce qu'il lui dit. J'ai mes raisons pour savoir tout cela, s'il est possible. Vous autres femmes, vous êtes plus libres entre vous que vous ne le seriez avec nous. Vous particulièrement, ma chère, vous avez de petites manières douces qui réussiront auprès d'elle. Vous m'entendez?

— Oui, Quilp.

— Allez. Eh bien, qu'est-ce?

— Cher Quilp, balbutia la jeune femme, j'aime cette enfant; je voudrais bien, s'il se pouvait, n'avoir pas à la tromper…»

Le nain, marmottant un juron terrible, regarda autour de lui comme s'il cherchait un bâton pour infliger un juste châtiment à l'insoumission de sa femme; mais celle-ci, avec sa docilité habituelle, s'empressa de conjurer sa colère, et lui promit d'exécuter son ordre.

«Vous m'entendez! reprit-il lui pinçant et lui serrant le bras. Insinuez-vous dans ses secrets; vous le pouvez, je le sais. Et souvenez-vous bien que j'écoute. Si vous n'êtes pas assez pressante, je ferai craquer cette porte, et malheur à vous si j'ai besoin de la faire craquer trop souvent!… Allez!»

Mistress Quilp sortit pour remplir la commission, et son aimable époux, se cachant derrière la porte à demi fermée et y appliquant son oreille, se mit à écouter avec une attention perfide.

Cependant la pauvre Betzy se demandait comment elle entrerait en matière et quelle sorte de questions elle pourrait faire: elle ne se décida à parler qu'au moment où la porte, en craquant avec force, l'avertit d'agir sans plus de retard.

«Depuis quelque temps vous avez fait bien des allées et venues ici, chère, pour voir M. Quilp.

— C'est ce que j'ai dit cent fois à mon grand-père, répliqua naïvement Nelly.

— Et qu'est-ce qu'il répond à cela?

— Il se borne à soupirer, il baisse la tête et paraît si triste, si accablé, que si vous pouviez le voir en cet état, sûrement il vous ferait pitié; mais je sais que vous n'y pourriez pas plus remédier que moi… Comme cette porte craque!

— C'est son habitude, dit mistress Quilp en dirigeant de ce côté un regard inquiet. Mais votre grand-père n'a pas toujours été sans doute aussi triste?

— Oh! non, dit vivement l'enfant. Quelle différence autrefois! Nous étions si heureux, si gais, si contents! Vous ne pouvez vous imaginer quel pénible changement nous avons subi depuis quelque temps.

— Que je regrette de vous entendre parler ainsi, ma chère!» s'écria mistress Quilp.

Et elle disait vrai.

«Je vous remercie, dit l'enfant l'embrassant sur les joues. Vous avez toujours été bonne pour moi, et c'est un plaisir de causer avec vous. Je ne puis parler de lui à personne, si ce n'est au pauvre Kit. Pour moi, je suis encore heureuse; je devrais peut- être me trouver plus heureuse que je ne le fais, mais vous ne pouvez concevoir combien cela m'afflige quelquefois de voir mon grand-père changer comme il fait.

— Peut-être, Nelly, changera-t-il encore, mais pour redevenir ce qu'il était autrefois.

— Oh! si Dieu voulait seulement qu'il en fût ainsi!… dit l'enfant en versant un ruisseau de larmes. Mais il y a longtemps déjà qu'il a commencé… Il me semble que j'ai vu cette porte remuer.

— C'est le vent, dit mistress Quilp d'une voix faible. Vous disiez donc qu'il a commencé…?

— Oui, à être si pensif, si abattu, à oublier la manière dont nous passions les longues soirées autrefois. J'avais l'habitude de lui faire la lecture au coin du feu; il était assis et m'écoutait. Quand je m'arrêtais et que nous nous mettions à causer, il m'entretenait de ma mère et me disait que je parlais tout à fait comme elle, que j'avais la même figure qu'elle, lorsqu'elle était une enfant de mon âge. Ensuite il me prenait sur ses genoux, et il s'efforçait de me faire comprendre que ma mère n'était pas dans un tombeau, mais qu'elle était partie pour un beau pays au delà des nuages, un beau pays où la vieillesse et la mort sont inconnues… Oh! nous étions bien heureux alors!

— Nelly! Nelly! s'écria la pauvre femme, je ne puis supporter de vous voir triste comme vous l'êtes à votre âge. De grâce, ne pleurez pas!…

— Cela m'arrive si rarement, dit Nelly; mais j'ai retenu longtemps mes larmes, et je ne suis pas encore soulagée, car je sens ces larmes revenir dans mes yeux sans pouvoir les retenir encore. Je ne crains pas de vous confier ma peine; je sais que vous n'en direz rien à personne.»

Mistress Quilp tourna la tête sans proférer un seul mot.

«Autrefois, reprit l'enfant, nous nous promenions souvent dans les champs et parmi les arbres verts; et lorsque, le soir, nous rentrions au logis, la fatigue nous faisait mieux aimer encore notre maison et trouver qu'on y était bien. Elle était triste et sombre; mais qu'importe? disions-nous: cela ne nous rendait que plus agréable le souvenir de notre dernière promenade et le projet de notre promenade prochaine. Maintenant ces promenades sont finies; et quoique notre maison soit la même, elle est plus triste et plus sombre qu'elle ne l'a jamais été.»

Nelly s'arrêta; mais bien que la porte eût craqué plus fort que précédemment, mistress Quilp ne dit rien. Ce fut l'enfant qui ajouta avec chaleur:

«Ne supposez pas que mon grand-père m'aime moins qu'autrefois. Chaque jour il m'aime davantage et me témoigne plus de tendresse et de sollicitude que la veille. Vous ne pouvez vous imaginer combien il m'aime.

— Je suis bien sûre qu'il vous aime tendrement, dit mistress
Quilp.

— Oui, s'écria Nelly, oh oui! aussi tendrement que je l'aime: Mais je ne vous ai pas encore confié son plus grand changement, et ayez soin de n'en jamais rien dire à personne. Il ne dort plus, si ce n'est le peu de sommeil qu'il prend le jour dans son fauteuil; car chaque nuit il sort et reste dehors presque toute la nuit.

— Nelly!…

— Chut! fit l'enfant, posant un doigt sur sa bouche et regardant autour d'elle. Quand il revient le matin, et c'est habituellement au point du jour, c'est moi qui lui ouvre. La nuit dernière, l'heure était très-avancée; on voyait déjà clair. Mon grand-père était affreusement pâle; ses yeux étaient rouges; ses jambes tremblaient sous lui. Quand je retournai me mettre au lit, je l'entendis gémir. Je me levai et courus à lui; avant qu'il sût que j'étais là, je l'entendis encore s'écrier qu'il ne pouvait plus supporter cette vie, et que, si ce n'était pour son enfant, il voudrait mourir. Que faire, mon Dieu! que faire?»

Les sources de son coeur étaient ouvertes; la jeune fille, succombant au poids de ses peines et de ses tourments, et puissamment émue par la première confidence qu'elle eût jamais faite encore, ainsi que par la sympathie qui avait accueilli son petit récit, cacha son visage dans le sein de sa douce amie et fondit en larmes.

Au bout de quelques moments, M. Quilp reparut; il exprima la plus grande surprise de trouver Nelly dans cet état. Il mit dans cette fausse surprise un naturel parfait, une habileté consommée; la dissimulation était en effet chez lui un art qu'il avait acquis par une longue pratique, et dans lequel il excellait.

«Elle est fatiguée, comme vous voyez, mistress Quilp, dit le nain, louchant horriblement pour faire comprendre à sa femme qu'elle devrait dire comme lui. Il y a loin de chez elle au débarcadère; elle a été effrayée de voir deux drôles qui se battaient, et, en outre, elle a eu peur de l'eau. C'était à la fois trop d'émotions pour elle. Pauvre Nelly!»

Sans le vouloir, M. Quilp employa le meilleur moyen possible pour rendre sa jeune visiteuse à elle-même en lui posant doucement la main sur la tête. De la part de tout autre, ce contact n'eût produit sur Nelly aucun effet particulier; mais, en se sentant touchée par le nain, l'enfant éprouva instinctivement une telle répugnance et un si vif désir d'échapper à cette caresse, qu'elle se leva aussitôt et déclara qu'elle était prête à partir.

«Attendez, dit le nain, vous dînerez avec mistress Quilp et moi.

— Mon absence n'a été déjà que trop longue, monsieur, répondit
Nelly en essayant ses yeux.

— Eh bien! si vous voulez partir, vous êtes libre. Nelly. Voici ma lettre. C'est seulement pour dire que je le verrai demain ou après-demain, et que je ne puis faire aujourd'hui pour lui cette petite affaire. Adieu, Nelly. Et vous, monsieur, veillez bien sur elle; vous m'entendez?»

Kit, qui avait apparu pour obéir à cet ordre, ne daigna pas répondre à une recommandation aussi inutile; et, après avoir lancé à Quilp un regard menaçant, comme s'il attribuait au nain les pleurs que Nelly avait versés et se sentait disposé à les lui faire payer cher, il tourna le dos et suivit sa jeune maîtresse, qui avait pris congé de Betzy et était partie.

Dès que les deux époux furent seuls, le nain s'écria:

«Vous êtes habile à poser des questions, mistress Quilp!

Que pouvais-je faire de plus? demanda-t-elle avec douceur.

— Ce que vous pouviez faire de plus? dit Quilp en ricanant. C'est à moi à vous demander ce que vous pouviez faire de moins! Ne pouviez-vous faire ce que je vous avais prescrit sans prendre vos airs favoris de pleurnicheuse, coquine!…

— Vraiment, je suis fort affligée pour cette enfant, Quilp. J'en ai fait bien assez. Je l'ai amenée à me confier son secret lorsqu'elle nous supposait seules… Et vous, vous étiez là!… Que Dieu me pardonne!

— Vous l'avez amenée là!… Le beau malheur! Ah! j'avais eu raison de vous dire que je ferais craquer la porte. Il est fort heureux pour vous que, grâce au peu de mots qu'elle a laissés échapper, j'aie saisi le fil dont j'avais besoin; car, autrement, c'est à vous que je m'en serais pris, soyez-en sûre!»

Mistress Quilp, qui était loin d'en douter, ne répliqua rien. Son mari ajouta avec une certaine chaleur:

«Mais rendez grâces à votre bonne étoile, cette même étoile qui a fait de vous la compagne de Quilp, rendez-lui grâces de ce que je suis enfin sur la trace du vieillard, de ce que j'ai attrapé un rayon de lumière. Plus un mot sur ce sujet, soit maintenant, soit à l'avenir. Vous n'avez pas besoin de faire un dîner trop confortable, car je n'y serai pas ce soir.»

En parlant ainsi, M. Quilp prit son chapeau et s'en alla. Betzy, désolée du rôle qu'elle avait été obligée de jouer, se retira dans sa chambre, où elle se jeta sur son lit; et là, se cachant la tête dans ses draps, elle pleura sa faute avec plus d'amertume que de bien plus grandes pécheresses au coeur moins tendre ne le font pour des fautes plus graves; car souvent la conscience n'est que trop élastique; souvent sa flexibilité lui permet de s'élargir sans fin et de se prêter complaisamment à toutes les circonstances. Il y a des gens qui, dans leur prudence habile, la quittent petit à petit comme on se débarrasse d'un gilet de flanelle dans les chaleurs de l'été, et qui réussissent même, à la longue, à s'en passer tout à fait; mais il en est d'autres qui savent franchement prendre ou quitter cet habit à volonté! Comme cette façon d'agir est la plus large et la plus facile, c'est aussi la plus à la mode.