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Le magasin d'antiquités, Tome I cover

Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 9: CHAPITRE IX.
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About This Book

This work presents a collection of interconnected stories and characters set against the backdrop of a quaint antique shop. It explores themes of nostalgia, the passage of time, and the human condition through the lens of various individuals who interact with the shop and its owner. The narrative delves into the lives of these characters, revealing their desires, struggles, and the significance of the antiques they encounter. The text is rich in descriptive detail, capturing the atmosphere of the setting and the complexities of the characters' relationships, ultimately reflecting on the value of memory and history in shaping identity.

CHAPITRE VII.

«Fred, disait M. Swiveller, rappelez-vous la vieille ballade populaire: Loin de moi soucis fâcheux. Éventons, pour la rendre plus vive, la flamme de l'hilarité du bout de l'aile de l'amitié, et faisons circuler le vin rosé.»

Le logis de Richard Swiveller était situé dans le voisinage de Drury-Lane et, outre ce que cette position offrait d'agréable, il avait l'avantage de se trouver au-dessus d'un débit de tabac; si bien que Richard pouvait en tout temps se procurer les douceurs rafraîchissantes de l'éternuement, rien qu'en allant sur son escalier, et jouir ainsi d'une tabatière permanente qui ne lui coûtait ni soins ni dépense. C'était dans ce logis que Swiveller avait cité de mémoire, pour consoler son ami et le relever de son abattement, un de ses souvenirs lyriques. Or, il n'est pas sans intérêt ni sans utilité de faire remarquer que ces quelques paroles tenaient doublement du langage figuré et du caractère poétique de Swiveller. Ainsi, le vin rosé n'était qu'un emblème, la réalité était un verre contenant du grog froid au gin, et qu'on remplissait, au fur et à mesure, avec une bouteille et une cruche posées sur la table. Faute d'autre verre, les deux amis se passaient tour à tour celui-là ce qu'on peut avouer sans honte, Swiveller étant logé en garçon. Par une fiction également plaisante, il mettait toujours au pluriel, dans la conversation, sa chambre unique. Lorsque cette chambre était vacante, le marchand de tabac l'avait annoncée sur son volet sous le titre pompeux «d'appartements pour une seule personne;» et Swiveller, fidèle à cette idée, n'avait jamais manqué de dire: «Mes chambres, mes appartements, mes salons,» ouvrant un espace illimité à l'imagination de ses auditeurs et la faisant s'égarer à son gré dans une longue suite de vastes salons, pour peu que cela lui fît plaisir.

Dans ce débordement de son esprit inventif, Swiveller s'appuyait sur un meuble équivoque. C'était en apparence un corps de bibliothèque, en réalité une couchette qui occupait dans la chambre une place en évidence et semblait pouvoir défier tout soupçon et tromper tout examen. Bien certainement, pendant le jour, Swiveller aurait juré que c'était une bibliothèque et pas autre chose; il oubliait volontiers qu'il y eût un lit là-dessous, niait catégoriquement l'existence des couvertures et chassait dédaigneusement les traversins de sa pensée. Pas un mot, même avec ses amis les plus intimes, sur l'usage réel de ce meuble, pas le moindre aveu sur son service de nuit, pas une allusion à ses propriétés particulières. Une foi implicite dans cette déception, tel était le premier article de son symbole. Pour être l'ami de Swiveller, il fallait rejeter toute preuve évidente, toute raison, toute observation, et croire aveuglément à son corps de bibliothèque. C'était son faible, sa manie, et il y tenait.

«Fred, reprit Swiveller, s'apercevant que sa citation poétique n'avait produit aucun effet; passez-moi le vin rosé.»

Le jeune Trent poussa de son côté le verre avec un mouvement d'impatience, et retomba dans l'attitude chagrine d'où on l'avait tiré contre son gré.

«Mon cher Fred, dit son ami, tout en remuant le mélange liquide, je veux vous donner un petit avis approprié à la circonstance. Voici le mois de mai qui…

— Au diable! interrompit l'autre, vous m'excédez, vous me tuez avec votre babil. Comment pouvez-vous être gai dans l'état où nous sommes?

— Eh! quoi, monsieur Trent! répliqua Dick, il y a un proverbe qui dit que gaieté n'empêche pas sagesse. Il existe des gens qui peuvent être gais sans pouvoir être sages, d'autres qui peuvent être sages (ou pensent pouvoir l'être) et qui ne sauraient être gais. J'appartiens à la première classe. Si le proverbe est bon, je pense qu'il vaut mieux en prendre la moitié que de n'en prendre rien; et, en tout cas, j'aime mieux être gai sans être sage, que de n'être, comme vous, ni l'un ni l'autre.

— Bah!… murmura Trent d'un air contrarié.

— À la bonne heure!… Chez les gens bien élevés je ne crois pas qu'un mot de cette sorte soit jamais adressé à un gentleman dans ses propres appartements; mais cela m'est égal, faites comme chez vous, ne vous gênez pas.»

Il ajouta, entre ses dents, par manière d'observation, que son ami paraissait un peu de mauvaise humeur, termina le verre de vin rosé et se mit en devoir d'en apprêter un autre; après l'avoir préalablement dégusté avec délices, il proposa un toast à une compagnie imaginaire, et dit d'un ton d'emphase:

«Messieurs, permettez-moi de souhaiter mille succès à l'ancienne famille des Swiveller, et bonne chance en particulier à M. Richard; M. Richard, messieurs, continua Dick d'un ton pathétique, qui dépense tout son argent pour ses amis et qui en est récompensé par un bah! pour la peine… (Applaudissements sur les bancs.)

— Dick, dit Trent, qui revint s'asseoir après avoir fait deux ou trois tours dans la chambre, voulez-vous consentir à causer sérieusement pendant quelques minutes, si je vous offre un moyen de vous enrichir sans peine?

— Vous m'en avez offert souvent, et qu'en est-il advenu? Mes poches sont toujours vides.

— Avant peu, reprit Trent en étendant son bras sur la table, je veux que vous me teniez un autre langage. Écoutez bien le nouveau plan. Vous avez vu ma soeur Nell?

— Eh bien?

— Elle est jolie, n'est-ce pas?

— Oui certes, et je dois même dire qu'il n'y a pas un grand air de famille entre elle et vous.

— Est-elle jolie? répéta Frédéric impatienté.

— Oui, jolie et très-jolie. Mais enfin?…

— Je vais vous le dire. Il y a un fait certain: c'est que le vieux et moi nous sommes à couteaux tirés et resterons ainsi jusqu'à la fin de notre vie; je n'ai rien à attendre de lui. Vous voyez bien cela, je suppose?

— Une chauve-souris le verrait en plein midi, dit Swiveller.

— Il est un autre fait également certain: c'est que ma soeur seule aura l'argent que, d'après les premières promesses de ce vieux grippe-sou, que Dieu confonde! je m'attendais à partager avec elle. N'est-il pas vrai?

— C'est vrai, à moins que la manière dont je lui ai exposé les choses n'ait produit une impression profonde sur son esprit; ce qui serait possible. J'y ai mis de l'éloquence: «Ici, disais-je, il y a un bon grand-père,» C'était fort, je crois, c'était tout à fait amical et naturel. En avez-vous été frappé?

— Il n'en a toujours pas été frappé, lui; par conséquent, inutile de discuter là-dessus. Voyons, continuons: Nelly a près de quatorze ans…

— Elle est charmante pour son âge, quoique petite, ajouta
Swiveller entre parenthèse.

— Si vous voulez que je continue de parler, prêtez-moi une minute d'attention, dit Frédéric Trent, dépité du faible intérêt que son ami paraissait prendre à la conversation. J'arrive au fait.

— Arrivez.

— Cette enfant est capable d'éprouver des affections vives, et, élevée comme elle l'a été, elle peut facilement, à son âge, subir des influences. Si une fois je l'ai dans ma main, je parviendrai, avec quelque peu de séduction et de menaces, à la plier à ma volonté. Pour ne pas battre le buisson, autrement dit pour ne pas perdre le temps en paroles inutiles (et les avantages du plan que j'ai formé demanderaient pour être exposés toute une semaine), qui vous empêche d'épouser Nelly?»

Tandis que son ami entamait ce discours avec autant d'énergie que d'ardeur, Richard Swiveller était resté tranquille, les yeux fixés sur le bord de son verre; mais il n'eut pas plutôt entendu les derniers mots, qu'il témoigna une profonde consternation et ne put pousser que ce monosyllabe:

«Quoi?

— Je dis: Qui vous empêche de l'épouser? répéta l'autre avec une fermeté d'accent dont il avait depuis longtemps fait l'épreuve sur son compagnon.

— Mais vous m'avez dit aussi en même temps qu'elle n'a pas encore quatorze ans!

— Assurément je ne songe pas à la marier en ce moment, répliqua le frère d'un ton contrarié. Dans deux, trois ou quatre ans, à la bonne heure. Le vieux vous semble-t-il devoir vivre plus longtemps que cela?

— Il ne me fait pas cet effet, répondit Richard en secouant la tête; mais ces vieilles gens, il ne faut pas s'y fier, Fred. J'ai dans le Dorsetshire une vieille tante qui était, disait-elle, au moment de mourir quand je n'avais que huit ans, et elle n'a pas encore tenu parole. Ces vieux sont si endurcis, si immoraux, si malins! Tenez, Fred, à moins qu'il n'y ait dans les familles des apoplexies héréditaires, et même, dans ce cas, les chances sont égales pour ou contre, je vous dis qu'il ne faut pas s'y fier.

— Mettons les choses au pis, reprit Trent avec la même fermeté et en fixant les yeux sur son ami; je suppose que mon grand-père continue de vivre…

— Sans doute; et voilà le hic!

— Je suppose qu'il continue de vivre. Eh bien! je déterminerai, ou, si ce mot est plus explicite, je forcerai Nell à contracter un mariage secret avec vous. Que vous semble de ce moyen?

— Il me semble que je vois là une famille et pas de revenu pour la nourrir, dit Richard après un moment de réflexion.

— Je vous dis, reprit Frédéric avec une chaleur croissante qui, soit réelle soit jouée, n'en agissait pas moins sur l'esprit de son ami; je vous dis que le vieux ne vit que pour Nelly; je vous dis que toute son énergie, toutes ses pensées sont pour elle; qu'il ne la déshériterait pas plus si elle venait à lui désobéir qu'il ne me ferait son héritier si je m'abaissais à lui donner toutes les marques de soumission et de vertu. Pour voir cela, il suffit d'avoir des yeux, et de ne pas les fermer à l'évidence.

— Je ne suis pas éloigné de vous croire.

— Vous feriez mieux de dire que vous en êtes sûr comme moi. Mais écoutez. Afin de mieux amener le vieux à vous pardonner, il faudrait feindre une rupture complète entre nous, une haine à mort; établissons ce faux semblant, et je gage que le vieux s'y laissera facilement prendre. Quant à Nelly, vous savez ce qu'on dit de la goutte d'eau qui, en tombant toujours à la même place, finit par user la pierre. Vous pouvez vous fier à moi en ce qui la concerne. Ainsi, que le vieux vive ou meure, qu'adviendra-t-il en tout cas? Que vous serez l'unique héritier de toute la fortune de cet opulent Harpagon, d'une fortune que nous dépenserons ensemble, et que vous, vous y gagnerez par-dessus le marché une jeune et jolie femme.

— Mais est-il bien sûr qu'il soit riche?

— Certainement. N'avez-vous pas recueilli les paroles qu'il a laissées tomber l'autre jour en notre présence? Certainement! Gardez-vous d'en douter.»

Il serait superflu et fatigant de suivre cette conversation dans tous ses détours pleins d'artifice, et de montrer comment peu à peu le coeur de Richard Swiveller fut gagné aux projets de Frédéric. Qu'il nous suffise de dire que la vanité, l'intérêt, la pauvreté et toutes les considérations qui agissent sur un prodigue se réunirent pour séduire Richard et l'entraîner vers la proposition faite en sa faveur; quand bien même il n'y eût pas eu beaucoup de raisons pour cela, la faiblesse habituelle de son caractère eût été un motif déterminant pour emporter la balance. Depuis longtemps son ami avait pris sur lui un ascendant qui s'était exercé cruellement d'abord aux dépens de la bourse et de l'avenir du malheureux Dick, et qui avait continué de rester aussi complet, aussi absolu, quoique Dick eût à souffrir de l'influence des vices de son compagnon, et que neuf fois sur dix, il parût jouer le rôle d'un dangereux tentateur lorsqu'en réalité il n'était que son instrument, un esprit léger, une tête vide, un véritable étourdi.

Les motifs qui, dans cette occasion, dirigeaient Frédéric étaient un peu trop profonds pour que Richard Swiveller pût les deviner ou les comprendre; mais nous les laisserons se développer eux-mêmes. Ce n'est pas le moment de les faire paraître au jour. La négociation se termina d'un accord parfait. Swiveller était en train de déclarer, avec son langage fleuri, qu'il n'avait pas d'objection insurmontable pour épouser une personne abondamment pourvue d'argent et de biens meubles, qui voudrait bien de lui, quand il fut interrompu par un coup frappé à la porte. Il dut s'écrier, selon l'usage:

«Entrez!»

La porte s'ouvrit, mais ne laissa entrer qu'un bras couvert de mousse de savon, avec une forte odeur de tabac. L'odeur de tabac monta du débit par l'escalier; et quant au bras savonneux, il appartenait à une servante qui, occupée en ce moment à laver l'escalier, venait de le tirer d'un seau d'eau chaude pour prendre une lettre qu'elle présenta de sa propre main, criant bien haut avec cette aptitude particulière qu'ont les gens de sa classe à métamorphoser les noms, que c'était pour «monsieur Swivelling.»

Dick pâlit et parut embarrassé à la vue de l'adresse, mais plus encore quand il eut lu le contenu.

«Voilà, dit-il, l'inconvénient de plaire aux femmes. Il est facile de parler comme nous l'avons fait tout à l'heure; mais je ne songeais plus à elle.

Elle? qui ça? demanda Trent.

— Sophie Wackles.

— Quelle Sophie?

— C'est le rêve de mon imagination, répondit Swiveller, humant une large gorgée du «vin rosé» et regardant gravement son ami: une personne ravissante, divine. Vous la connaissez.

— En effet, je me la rappelle, dit Frédéric avec insouciance. Que vous veut-elle?

— Eh bien, monsieur, entre miss Sophie Wackles et l'humble individu qui a l'honneur d'être avec vous, il s'est établi un sentiment aussi ardent que tendre, sentiment de la nature la plus honorable et la plus poétique. La déesse Diane, monsieur, qui appelle ses nymphes à la chasse, n'est pas, j'ose le dire, plus scrupuleuse dans sa conduite que Sophie Wackles.

— Voulez-vous me faire croire qu'il y ait rien de réel dans vos paroles? demanda son ami. Vous ne voulez sans doute pas dire que vous lui avez fait la cour?

— La cour, si; des promesses, non. Ce qui me rassure, c'est qu'on ne pourrait intenter contre moi aucune poursuite pour rétractation de promesse. Je ne me suis jamais compromis jusqu'à lui écrire.

— Que vous demande-t-elle dans cette lettre?

— C'est pour me rappeler, Fred, une petite soirée qui a lieu aujourd'hui même; une réunion de vingt personnes, c'est-à-dire de deux cents jolis orteils en tout qui vont se démener gentiment dans la danse, en supposant que les messieurs et les dames invités apportent leur contingent naturel. Il faut que j'y aille, ne fût- ce que pour entamer la rupture. Je m'y engage, n'ayez pas peur. Je ne serais pas fâché de savoir si c'est Sophie elle-même qui a remis cette lettre. Si c'est elle, elle-même, qui ne se doutait guère de cet obstacle à son bonheur, c'est une chose vraiment touchante.»

Pour résoudre la question, Swiveller appela la servante. Il apprit que miss Sophie Wackles avait en effet remis la lettre à cette fille de sa propre main, qu'elle était venue accompagnée, pour le décorum sans doute, de sa plus jeune soeur; qu'on lui avait dit que M. Swiveller était chez lui, et qu'on l'avait engagée à monter; mais que, choquée on ne peut plus par cette proposition inconvenante, elle avait déclaré qu'elle aimerait mieux mourir. Ce récit remplit Swiveller d'une admiration peu compatible avec les projets qu'il venait d'arrêter. Mais Frédéric n'attacha qu'une importance médiocre à l'attitude de son ami dans cette occasion, sachant bien que, grâce à l'influence qu'il exerçait sur Richard Swiveller, il pourrait mettre son projet à exécution, quand il jugerait le moment opportun.

CHAPITRE VIII.

L'affaire étant ainsi arrangée, Swiveller sentit, à des avertissements intérieurs, que l'heure de son dîner approchait, et, de peur de compromettre sa santé par une trop longue abstinence, il envoya au plus proche restaurant demander immédiatement un renfort de boeuf bouilli et de choux verts pour deux. Le restaurateur, édifié par expérience sur sa pratique, refusa net, en répondant, comme un grossier qu'il était, que si M. Swiveller voulait du boeuf, il eût la complaisance de venir à la maison le manger sur place, en ayant soin d'apporter, pour le remettre avant le bénédicité, le montant de certain petit compte que depuis longtemps il avait négligé de solder. Sans se laisser décourager par cette rebuffade, mais au contraire se sentant plus que jamais en verve d'appétit, Swiveller envoya de nouveau chez un autre restaurateur qui demeurait plus loin. Il eut soin de faire dire par son messager que, s'il s'adressait à un établissement aussi éloigné, c'était non-seulement à cause de la haute réputation, de la popularité que la qualité de son boeuf avait acquise à cette maison, mais encore parce que le précédent fournisseur du gentleman, le traiteur inflexible, donnait de la viande tellement dure qu'elle était indigne de servir de nourriture à des gens comme il faut, et même à toute créature humaine. L'excellent effet de cette démarche politique fut démontré par l'arrivée presque immédiate d'une petite pyramide culinaire en étain, dont l'architecture curieuse était composée de plats recouverts: le boeuf bouilli en formait la base, et un pot de bière écumante en était le couronnement. Lorsque l'on eut décomposé cet édifice, ses différentes parties constitutives présentaient tous les éléments désirés d'un repas appétissant, auquel Swiveller et son ami se mirent joyeusement en devoir de faire largement honneur.

«Puissions-nous, s'écria Richard en piquant sa fourchette dans les flancs d'une grosse pomme de terre rissolée, puissions-nous ne jamais connaître de pire moment que celui-ci! J'aime cette manière d'envoyer les pommes de terre avec leur peau; il y a quelque chose d'agréable à tirer ce tubercule de son élément natif, si je puis employer cette expression, et c'est un plaisir que ne connaissent pas les riches et les puissants de ce monde. Ah! l'homme ici-bas a besoin de bien peu de chose, et il n'en a pas longtemps besoin! Comme c'est vrai cela… après dîner!

— J'espère que le restaurateur a besoin de peu de chose, dit Frédéric; et j'espère aussi pour lui que ce peu de chose, il n'en aura pas besoin longtemps. Je ne vous crois pas en état de payer la dépense.

— Je vais passer chez ce restaurateur et je réglerai avec lui, répondit Swiveller en clignant de l'oeil d'une manière significative. Le garçon n'a aucun recours contre nous: voilà les provisions consommées, Fred; tout est absorbé.»

De fait, le garçon parut s'accommoder de cette vérité; car, lorsqu'il revint chercher les plats et les assiettes vides, et que Swiveller lui dit d'un ton d'insouciante dignité qu'il passerait bientôt chez son maître pour régler, le garçon montra d'abord quelque trouble et marmotta entre ses dents quelques mots, comme: «Payement au comptant, pas de crédit,» et autres balivernes; mais, après tout, il se résigna facilement et demanda seulement à quelle heure il plairait à monsieur de venir payer, disant que, comme il était personnellement responsable pour le boeuf, les légumes, etc., il fallait qu'il se trouvât là. Swiveller, après s'être donné l'air de calculer mentalement ses nombreux engagements d'un bout à l'autre, répondit qu'il serait au restaurant entre six heures moins deux minutes et six heures sept. Le garçon dut sortir avec cette garantie peu rassurante; alors Swiveller tira de sa poche un carnet tout graisseux et y traça une marque.

«C'est sans doute pour vous rappeler le traiteur, dit Trent en ricanant, dans le cas où vous pourriez l'oublier par mégarde?

— Non, Fred, répondit gravement Richard en continuant d'écrire comme un homme très-affairé; ce n'est pas tout à fait cela. Je note dans ce petit livre les noms des rues où il m'est interdit de passer, tant que les boutiques en sont ouvertes. Notre dîner d'aujourd'hui me ferme Long-Acre. La semaine dernière, j'ai acheté une paire de bottes dans Great-Queen-Street, et je ne puis plus aller par là. Maintenant, si je veux me rendre au Strand, il n'y a plus pour moi qu'un chemin, et encore faudra-t-il que je me le ferme en y achetant ce soir une paire de gants. Toutes les issues sont si bien bouchées que si, d'ici à un mois, ma tante ne m'envoie de l'argent, je serai forcé d'aller m'établir à trois ou quatre milles de Londres pour pouvoir circuler avec sécurité.

— Mais ne craignez-vous pas qu'à la longue elle ne se fatigue?

— J'espère que non; cependant le nombre de lettres que j'ai à lui écrire d'ordinaire pour l'attendrir est de six, et cette fois nous ne lui en avons pas envoyé moins de huit sans obtenir aucun effet. Demain matin, je lui écrirai de nouveau. Je compte faire beaucoup de pâtés et arroser ma lettre de larmes que je verserai du flacon à l'essence de poivre pour leur donner un air plus sombre et plus pénitent. «Ma chère tante, je suis dans un état d'esprit tel, que je sais à peine ce que j'écris. — Un pâté. — Si vous pouviez me voir en ce moment versant des pleurs amers sur les fautes de mon passé!… — Poivrière. — Quand j'y pense, ma main tremble…» — Encore un pâté. — Ma foi, si cela ne produit rien, tout est fini.»

En parlant ainsi, Swiveller avait achevé de tracer sa note; il replaça le crayon dans son petit étui et ferma le carnet d'un air parfaitement calme et sérieux. Frédéric songea alors qu'il avait un engagement qui l'appelait dehors, et laissa Richard en compagnie du vin rosé et de ses méditations sur miss Sophie Wackles.

«C'est un peu subit, se dit Richard, secouant la tête avec un regard profond et jetant en désordre des lambeaux de poésies à travers ses réflexions, comme de la vile prose, habitude qu'on lui connaît: si le coeur de l'homme est accablé de crainte, ce brouillard se dissipe quand miss Wackles apparaît: miss Wackles, cette délicieuse créature!… C'est la rose vermeille qui éclôt sous les rayons de juin. On ne peut nier qu'elle ne soit aussi, comme une douce mélodie jouée sur un instrument harmonieux. C'est réellement un peu subit. Assurément, il n'est pas urgent de rompre immédiatement avec elle, à cause de la petite soeur de Fred; mais il vaut mieux ne pas aller trop loin. Si je dois lui battre froid, il sera bon de le faire tout de suite. Il y aurait lieu à une action judiciaire pour rupture de promesse, premier point. Sophie pourra trouver un autre mari, second point. Il est probable que… Non, cela n'est pas probable; mais, en tout cas, il vaut mieux se tenir sur ses gardes.»

Cette chance, qu'il n'avait pas développée et sur laquelle il s'était arrêté tout court, c'était la possibilité, qu'il ne cherchait pas à se dissimuler à lui-même, qu'il ne fût pas encore parfaitement à l'épreuve des charmes de miss Wackles et la crainte que, s'il venait à lier son sort à celui de cette jeune fille dans un moment d'abandon, il ne s'enlevât à lui-même le moyen de poursuivre le beau plan d'avenir qu'il avait accueilli avec tant de chaleur de la bouche de son ami. Toutes ces raisons réunies le décidèrent à chercher querelle à miss Wackles sans perdre de temps et à la planter là sous un prétexte en l'air de jalousie mal fondée. Fixé sur ce point important, il fit passer plusieurs fois le verre de sa droite à sa gauche, et de sa gauche à sa droite, avec une assez notable dextérité, pour se mettre en état de remplir son rôle en homme prudent; puis, après avoir donné quelques soins à sa toilette, il sortit et se dirigea vers le lien poétisé par le charmant objet de ses méditations.

C'était à Chelsea. Miss Sophie Wackles y demeurait avec sa mère, qui était veuve, et deux soeurs; elles tenaient ensemble un modeste externat pour les petites filles: ce qu'indiquait aux passants un cadre ovale placé au-dessus d'une fenêtre du premier étage et où on lisait au milieu de magnifiques parafes: Pensionnat de jeunes demoiselles. Le fait prenait chaque matin plus de certitude encore lorsque, de neuf heures et demie à dix, on voyait arriver quelque enfant d'âge encore tendre, élève isolée et solitaire qui, se posant sur le décrottoir et se levant sur la pointe de ses pieds, faisait de pénibles efforts pour atteindre le marteau avec son abécédaire. Voici comment étaient réparties dans cet établissement les diverses fonctions des institutrices: grammaire anglaise, composition, géographie, exercice gymnastique des haltères, par miss Mélissa Wackles; écriture, arithmétique, danse, musique, arts d'agrément en général, par miss Sophie Wackles; travaux d'aiguille, modèles sur le canevas pour apprendre à marquer, par miss Jane Wackles; punitions corporelles, pain sec et autres châtiments et tortures composant le département de la terreur, par mistress Wackles. Miss Mélissa était la fille aînée; miss Sophie, la cadette, et miss Jane la dernière. Miss Mélissa avait vu trente-cinq printemps, ou à peu près, et elle s'acheminait vers l'automne; miss Sophie était une jeune fille de vingt ans, fraîche, avenante et gaie; quant à miss Jane, à peine comptait-elle seize années. Mistress Wackles était une personne de soixante ans, excellente peut-être, mais d'humeur acariâtre.

C'est vers ce «pensionnat de jeunes demoiselles» que Richard Swiveller se dirigeait en toute hâte avec des projets hostiles au repos de la belle Sophie. Celle-ci, vêtue de blanc comme une vierge, et n'ayant pour tout ornement qu'une rose rouge, reçut le jeune homme à son arrivée, au milieu de dispositions fort élégantes, pour ne pas dire brillantes. Ainsi, le salon avait été décoré de ces petits pots de fleurs qui d'ordinaire étaient placés sur le bord extérieur de la croisée, à moins qu'on ne les mît dans la cour du sous-sol, quand il faisait trop de vent. Ainsi on avait invité à embellir la fête de leur présence quelques-unes des élèves de l'externat. Ainsi encore miss Jane Wackles, pour disposer en boucles ses cheveux qui n'y étaient point accoutumés, avait gardé sa tête, toute la journée précédente, étroitement serrée dans une grande affiche de théâtre, dont elle avait composé ses papillotes jaunes: joignez à tant de frais la politesse solennelle et le port majestueux de la vieille dame et de sa fille aînée. Swiveller s'aperçut bien qu'il y avait dans tout cela de l'extraordinaire, mais il ne fut pas impressionné.

Le fait est, et, comme on ne saurait disputer des goûts (un goût aussi étrange que celui-ci peut être cité sans qu'on nous accuse d'invention méchamment préméditée), le fait est que ni mistress Wackles, ni sa fille aînée, n'avaient jamais vu d'un oeil favorable les assiduités de M. Swiveller; elles avaient coutume de le traiter sans conséquence «comme un jeune homme léger,» et elles soupiraient et secouaient la tête en signe de fâcheux augure toutes les fois que son nom venait à être prononcé devant elles. Miss Sophie elle-même, qui jugeait que la conduite de M. Swiveller, vis-à-vis d'elle, avait ce caractère vague et dilatoire qui n'annonce point des intentions matrimoniales bien déterminées, avait fini par désirer fortement une conclusion dans un sens ou dans l'autre. Elle avait donc consenti enfin à opposer à Richard un jardinier pépiniériste qui se déclarerait sur le moindre encouragement; et, comme cette occasion avait été choisie dans ce but, on concevra aisément que Sophie appelât de tous ses voeux la présence de Swiveller à la réunion, et que même elle lui eût écrit pour cela et porté la lettre dont nous avons parlé. «S'il a, disait mistress Wackles à sa fille aînée, quelques espérances ou quelque moyen d'entretenir convenablement une femme, il nous les fera connaître maintenant ou jamais. — S'il m'aime réellement, pensait de son côté Sophie, il faudra bien qu'il me le dise ce soir.»

Mais comme Swiveller ne savait absolument rien de ce qui se faisait, se disait, se pensait à la maison, il n'en était pas le moins du monde troublé. Il cherchait dans son esprit quelle était la meilleure manière de devenir jaloux; et il aurait souhaité intérieurement que Sophie fût, pour cette occasion seulement, bien moins jolie que d'habitude, ou même qu'elle fût sa propre soeur, ce qui eût aussi bien servi ses projets. Les invités entrèrent en ce moment, et parmi eux se trouvait M. Cheggs, le jardinier. M. Cheggs avait eu soin de ne pas se présenter seul et sans appui; mais, en homme prudent, il avait amené sa soeur miss Cheggs, qui prit chaleureusement les mains de Sophie, l'embrassa sur les deux joues et lui dit: «J'espère que nous n'arrivons pas trop tôt.

— Assurément non, répondit Sophie.

— Oh! ma chère, ajouta miss Cheggs du même ton, j'ai été si tourmentée, si ennuyée! C'est un miracle si nous n'avons pas été ici à quatre heures de l'après-midi. Alick était horriblement impatient de vous voir. Croiriez-vous qu'il était tout habillé avant le dîner, et que depuis il n'a cessé d'aller regarder à chaque instant la pendule pour m'ennuyer de ses instances!… Aussi tout cela c'est votre faute, méchante!»

Cette confidence publique fit rougir miss Sophie. M. Cheggs, qui, de sa nature, était fort timide devant les dames, rougit également; et la mère et les soeurs de miss Sophie, pour épargner à M. Cheggs l'embarras de rougir davantage, lui prodiguèrent les politesses et les attentions. Richard Swiveller se trouva abandonné à lui-même. C'était tout ce qu'il souhaitait, un bon motif pour paraître fondé en droit et en raison dans sa future colère; mais, précisément au moment où il tenait ce motif fondé en droit et en raison, qu'il était venu chercher tout exprès, sans avoir l'espérance d'y réussir, Richard se sentit très-sérieusement en colère et s'étonna de l'impudence de ce diable de Cheggs.

Cependant M. Swiveller avait engagé miss Sophie pour le premier quadrille: notez qu'on avait proscrit rigoureusement les contredanses, comme n'étant pas d'assez bon genre. Ici c'était un premier avantage sur son rival qui, assis tristement dans un coin, contemplait la forme ravissante de la jeune fille passant avec grâce à travers les méandres de la danse. Mais ce ne fut pas là le seul triomphe que Swiveller remporta sur le jardinier; car, pour montrer à la famille quel homme on avait négligé d'abord, et sans doute aussi sous l'influence de ses précédentes libations, il se livra à des hauts faits d'agilité si brillants, et accomplit tant de pirouettes et d'entrechats, qu'il remplit de surprise la société tout entière, et, qu'en particulier, un grand monsieur, qui dansait avec une toute petite écolière, resta comme pétrifié d'étonnement et d'admiration. Mistress Wackles elle-même oublia un moment de gourmander trois enfants qui se permettaient de s'amuser, et elle ne put s'empêcher de penser que ce serait un honneur pour la famille de posséder un semblable danseur.

Dans cet instant critique, miss Cheggs se montra pour son frère une alliée énergique et utile. Sans se borner à témoigner par des sourires méprisants le dédain qu'elle éprouvait pour les prouesses de M. Swiveller, elle trouva moyen de glisser à l'oreille de miss Sophie quelques mots de sympathique condoléance de lui voir un cavalier si ridicule; déclarant qu'elle tremblait qu'il ne prît envie à Alick de tomber sur ce personnage et de passer sur lui sa colère: miss Sophie n'avait qu'à voir combien l'amour et la fureur brillaient dans les yeux dudit Alick; et en effet ces passions, nous devons le dire, débordaient de ses yeux jusque sur son nez auquel elles donnaient un éclat rubicond.

«Il faut que vous dansiez maintenant avec miss Cheggs,» dit Sophie à Dick Swiveller après avoir dansé elle-même deux fois avec M. Cheggs, en ayant l'air d'encourager fortement ses galanteries. Elle ajouta: «C'est une aimable personne, et son frère est un homme charmant.

— Charmant! murmura Dick. Vous pourriez dire aussi charmé, à en juger par la manière dont il regarde de ce côté.»

Ici miss Jane, à qui l'on avait fait sa leçon, intervint avec ses longues boucles de cheveux et glissa quelques mots à l'oreille de sa soeur pour lui faire remarquer l'air de jalousie de M. Cheggs.

«Lui, jaloux!… s'écria Swiveller. J'admire son impudence.

— Son impudence?… répéta miss Jane en secouant la tête. Prenez garde qu'il ne vous entende; car vous pourriez en avoir du regret.

— Oh! Jane, je vous en prie…, dit miss Sophie.

— Allons donc! reprit la soeur; pourquoi M. Cheggs ne serait-il pas jaloux, si cela lui plaît? J'aime bien cela vraiment! M. Cheggs a autant le droit d'être jaloux que qui que ce soit ici, et peut-être bientôt en aura-t-il plus le droit encore qu'il ne l'a en ce moment. Vous, Sophie, vous en savez quelque chose!»

Quoique ce plan, concerté entre Sophie et sa soeur, s'appuyât sur les meilleures intentions et eût pour objet de décider enfin M. Swiveller à se déclarer, il échoua complètement. Car miss Jane étant une de ces jeunes filles qui sont prématurément aigres et acariâtres, donna à son intervention une importance si déplacée que Richard se retira de mauvaise humeur, abandonnant sa maîtresse à M. Cheggs, et lançant à celui-ci un regard de défi auquel le jardinier répondit avec indignation.

«Est-ce que vous avez à me parler, monsieur? lui demanda M. Cheggs le suivant dans un coin. Ayez la complaisance de sourire, monsieur, afin qu'on ne soupçonne rien… Est-ce que vous voulez me parler, monsieur?»

Swiveller regarda avec un sourire dédaigneux les pieds de M. Cheggs; puis ses chevilles, puis son tibia, puis son genou, et ainsi graduellement le long de la jambe droite, jusqu'à ce qu'il arrivât au gilet; là il alla de bouton en bouton jusqu'à ce qu'il atteignît le menton; puis, passant juste au milieu du nez, il s'arrêta aux yeux, et alors il dit brusquement:

«Non, monsieur.

— Hum! fit M. Cheggs jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule; ayez la bonté de sourire encore un peu, monsieur… Peut-être désirez-vous me parler, monsieur?

— Non, monsieur; du tout.

— Peut-être, monsieur, n'avez-vous rien à me dire en ce moment,» ajouta M. Cheggs en appuyant sur ces derniers mots.

Ici Richard Swiveller détacha ses yeux du visage de M. Cheggs et fit descendre son regard du nez, du gilet et de la jambe droite de son rival jusqu'à ses pieds, qu'il parut considérer avec soin; après quoi il releva ses yeux, suivit en remontant la ligne de la jambe gauche, celle du gilet, et, revenu en plein visage de Cheggs, il répondit:

«Non, monsieur; rien du tout.

— Vraiment, monsieur? Je suis charmé d'apprendre cela. Je suppose, monsieur, que vous savez où me trouver dans le cas où vous auriez quelque chose à me dire?

— Il ne me sera pas difficile de le demander quand j'aurai besoin de le savoir.

— C'est bien; nous n'avons rien de plus à nous dire, je pense, monsieur.

— Rien de plus, monsieur.»

Ainsi se termina ce terrible dialogue d'où les deux interlocuteurs se retirèrent fronçant également le sourcil. M. Cheggs s'empressa d'offrir la main à miss Sophie, tandis que M. Swiveller s'asseyait tout morose dans un coin.

Tout près de là étaient assises mistress Wackles et miss Mélissa occupées à regarder la danse. Miss Cheggs s'avança vers elles pendant que son cavalier était engagé dans un pas, et jeta quelques remarques qui furent du fiel et de l'absinthe pour le coeur de Richard Swiveller. Sur une couple de mauvais tabourets se tenaient tant bien que mal deux des élèves de l'externat, cherchant un encouragement à leur gaieté dans les yeux de mistress et miss Wackles; or, en voyant mistress Wackles sourire et miss Wackles sourire aussi, les deux fillettes crurent devoir, pour se mettre dans leurs bonnes grâces, sourire également: pour reconnaître cette attention, la vieille dame prit un air sévère et leur dit que, si elles osaient se permettre encore pareille impertinence, elles seraient immédiatement reconduites chez elles. L'une des deux élèves, qui était d'une nature timide et d'un tempérament nerveux, ne put réprimer ses larmes devant cette menace rigoureuse; et pour cette offense toutes deux furent aussitôt renvoyées, ce qui porta la terreur dans l'âme de toutes les élèves.

Cependant miss Cheggs dit en s'approchant davantage: «J'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre. Vous savez ce qu'Alick a dit à Sophie? Sur ma parole, la chose est sérieuse, c'est clair.

— Qu'est-ce qu'il a donc dit, ma chère? demanda mistress Wackles.

— Toute sorte de choses; vous ne sauriez vous imaginer comme il a parlé franchement.»

Richard jugea qu'il n'était pas nécessaire pour lui d'en entendre plus long. Il profita d'un temps d'arrêt dans la danse, et du moment où M. Cheggs était venu faire sa cour à la vieille dame, et se dirigea la tête haute vers la porte, en affectant soigneusement la plus extrême insouciance lorsqu'il passa près de miss Jane Wackles, qui, dans toute la gloire de ses boucles de cheveux, faisait des frais de coquetterie, utile manière d'employer le temps faute de mieux, avec un vieux gentleman galant, locataire du parloir du rez-de-chaussée. Miss Sophie était assise près de la porte, encore émue et toute confuse des attentions marquées de M. Cheggs; Richard Swiveller s'arrêta un instant pour échanger quelques mots avec elle avant son départ.

«Mon navire est sur la côte et ma chaloupe est à la mer… Mais avant de franchir cette porte, il faut que je t'adresse mes adieux.»

Il accompagna ces paroles d'un regard mélancolique.

«Est-ce que vous partez? demanda miss Sophie se sentant troublée jusqu'au fond du coeur par le succès de sa ruse, mais affectant les dehors de l'indifférence.

— Si je pars!… répéta Richard avec amertume. Oui, je pars. Eh bien! après?…

— Rien, sinon qu'il n'est pas tard. Mais vous êtes maître après tout de faire ce que vous voulez.

— Plût à Dieu que j'eusse été aussi ma maîtresse et que je n'eusse jamais pensé à vous! Miss Wackles, je vous ai crue sincère, et j'étais heureux dans ma crédulité; mais maintenant je gémis d'avoir connu une jeune fille si belle, il est vrai, mais si trompeuse!…»

Miss Sophie se mordit les lèvres et affecta de regarder avec un vif intérêt M. Cheggs qui, à quelque distance, absorbait à longs traits un verre de limonade.

«Je suis venu ici, dit Richard, oubliant un peu le dessein qui l'avait réellement amené, je suis venu avec le coeur épanoui, dilaté, avec des sentiments conformes à cette disposition. Je sors avec des pensées qui peuvent se concevoir, mais qui ne sauraient s'exprimer; j'emporte la conviction désolante que mes plus chères affections ont reçu ce soir le coup de grâce.

— Assurément, je ne vous comprends pas, monsieur Swiveller, dit miss Sophie, les yeux baissés; je regrette que…

— Des regrets, madame! dit Richard; des regrets, quand vous restez en possession d'un M. Cheggs! Mais je vous souhaite une bonne nuit. En me retirant, je me bornerai à vous faire une petite confidence: il existe une toute jeune fille, qu'on élève à la brochette en ce moment pour moi; elle possède non-seulement de grands charmes, mais encore une grande fortune; elle a prié son plus proche parent de solliciter mon alliance; et, par considération pour plusieurs membres de sa famille, j'y ai consenti. Je suis certain que vous apprendrez avec plaisir ce fait consolant, qu'une jeune et aimable personne n'attend que le moment d'être femme pour s'unir à moi, et se dépêche de grandir chaque jour pour hâter cet heureux moment. J'ai cru devoir vous en dire quelque chose. Il ne me reste plus qu'à m'excuser d'avoir abusé si longtemps de votre attention. Bonsoir.»

«Tout ceci aura d'excellentes conséquences, se dit Richard Swiveller quand il fut rentré chez lui, tout en posant l'éteignoir sur sa chandelle; ainsi, je me lance de coeur et d'âme, tête baissée, avec Fred, dans son projet à l'endroit de la petite Nelly; il sera charmé de me trouver si ardent à le seconder. Demain il saura tout; en attendant, comme il est un peu tard, je vais tâcher de demander au sommeil le baume de mes peines

Le baume de ses peines ne se fit pas attendre. Au bout de quelques minutes, Swiveller était endormi, et il rêvait qu'il avait épousé Nelly Trent, qu'il était maître de sa fortune, et que, pour premier acte d'autorité, il avait dévasté et converti en un four à chaux la pépinière de M. Cheggs.

CHAPITRE IX.

Dans son entretien confidentiel avec mistress Quilp, Nelly avait à peine laissé entrevoir la profonde tristesse de ses pensées; à peine avait-elle montré l'ombre pesante du nuage qui enveloppait sa maison, et couvrait d'obscurité le foyer domestique. Outre qu'il lui était bien difficile de donner à une personne qui n'était pas complètement instruite de la vie qu'elle menait, une idée exacte de la mélancolie et de la solitude de cette existence, sa crainte de compromettre ou de blesser en quoique ce fût le vieillard auquel elle était si tendrement attachée, l'avait arrêtée même au milieu de l'épanchement de son coeur; aussi Nelly n'avait-elle fait qu'une allusion timide à la cause principale de son trouble et de ses tourments.

Ce qui avait provoqué les larmes de l'enfant, ce n'était pas la monotonie de ses journées privées de variété, et que n'égayait jamais aucune agréable compagnie; ce n'était pas non plus la sombre horreur de ses soirées lugubres et de ses longues nuits solitaires; ce n'était pas l'absence de ces plaisirs faciles et charmants qui font battre les jeunes coeurs; ce n'était pas enfin parce qu'elle ne connaissait de son âge que sa faiblesse et sa sensibilité vive. Mais voir le vieillard accablé sous la pression d'un chagrin secret; observer son état d'inquiétude et d'agitation continuelle; avoir souvent à craindre que sa raison ne fût égarée; lire dans ses paroles et ses regards le commencement d'une folie désespérante; veiller, attendre, écouter jour par jour avec l'idée que ces symptômes devaient se réaliser; se dire que son grand-père et elle ne pouvaient espérer ni un secours ni un conseil de personne, qu'ils étaient seuls sur la terre: telles étaient les causes d'accablement qui eussent certainement enlevé toute force et toute joie même à un être plus avancé en âge; et combien devaient-elles peser plus lourdement sur le coeur d'une enfant qui les avait constamment autour d'elle, et qui était sans cesse entourée des objets d'où renaissaient à tout moment ces pensées!

Aux yeux du vieillard, cependant, Nell était toujours la même. Si, pour un moment, il débarrassait son esprit du fantôme qui l'obsédait sans relâche, il retrouvait aussitôt sa jeune compagne avec le même sourire pour lui, avec les mêmes paroles pleines d'empressement, la même vivacité folâtre, le même amour et la même sollicitude qui, pénétrant profondément dans son esprit, semblaient l'avoir illuminé durant toute sa vie. Le coeur de Nelly était pour le vieillard le livre unique dont il se plaisait à relire la première page, sans songer à la triste histoire qu'il eût trouvée plus loin, s'il avait seulement tourné le feuillet; et, dans cet aveuglement volontaire, il aimait à croire qu'au moins l'enfant était heureuse.

Heureuse!… elle l'avait été autrefois. Elle avait couru en chantant à travers ces chambres obscures; elle avait, d'un pas gai et léger, côtoyé leurs trésors couverts de poussière, les faisant paraître plus vieux par sa jeunesse, plus noirs et plus sinistres par sa figure brillante et ouverte. Mais maintenant les chambres étaient redevenues plus que jamais froides et ténébreuses; et quand Nelly quittait son petit réduit, pour aller passer de longues et mortelles heures, assise dans l'une de ces tristes pièces, elle devenait elle-même silencieuse et immobile comme les objets inanimés qui l'entouraient, et elle n'avait plus le courage de réveiller avec sa voix les échos enroués par un long silence.

Dans l'une de ces chambres se trouvait une croisée donnant sur la rue. C'est là que l'enfant se tenait assise, seule et pensive, durant bien des soirées, souvent même assez avant dans la nuit. L'impatience n'est jamais plus grande que lorsqu'on veille pour attendre; il n'est donc pas étonnant que, dans ces moments, les idées lugubres vinssent en foule assiéger l'esprit de Nelly.

Elle aimait à se placer en cet endroit à l'heure où tombe le crépuscule du soir, à suivre le mouvement de la foule passant et repassant dans la rue, à observer les gens qui se montraient aux fenêtres des maisons en face d'elle, se demandant si les êtres qu'elle voyait là se sentaient moins seuls à la regarder sur sa chaise, comme c'était pour elle une espèce de compagnie de les voir avancer et relever la tête par leurs croisées. Sur l'un des toits il y avait un amas confus de cheminées: souvent, en les considérant, il lui avait semblé que c'étaient autant de laides figures qui la menaçaient et qui essayaient de darder dans sa chambre leurs yeux curieux; aussi se trouvait-elle satisfaite quand l'obscurité du soir les enveloppait, bien que, d'autre part, elle éprouvât de la tristesse lorsque l'homme du gaz venait allumer les réverbères dans la rue; car alors il était bien tard, et il faisait bien noir. En ce moment, Nelly tournait la tête et parcourait des yeux la pièce où elle se trouvait pour voir si tout y était à la même place, si rien n'avait bougé; puis ramenant son regard sur la rue, parfois elle apercevait un homme passant avec un cercueil sur son dos, et deux ou trois autres le suivant en silence jusqu'à une maison où il y avait quelqu'un de mort. Nelly frissonnait… car ce triste spectacle présentait de nouveau à son souvenir, avec une foule de pensées lugubres et de craintes, l'image des traits altérés et des manières étranges du vieillard. S'il allait mourir!… si un mal soudain était venu le frapper!… et qu'il ne dût pas revenir chez lui vivant!… si, une nuit, il rentrait, l'embrassait et la bénissait comme à l'ordinaire; si, après qu'elle se serait mise au lit, qu'elle se serait endormie, et tandis qu'elle goûterait un sommeil bienfaisant et sourirait peut-être au sein de ses rêves, il se tuait! et si le sang du grand-père coulait… coulait… jusqu'au seuil de la chambre à coucher de sa petite-fille!…

Ces pensées étaient trop terribles pour que Nelly s'y arrêtât. Afin de s'en distraire, elle avait de nouveau recours à la rue, maintenant animée par moins de pas, et de plus en plus sombre et silencieuse. Les boutiques se fermaient, les lumières commençaient à briller aux fenêtres des étages supérieurs, annonçant que les voisins allaient se coucher. Par degrés ces lumières diminuaient ou disparaissaient, remplacées par la veilleuse nocturne. À peu de distance, il y avait encore un magasin attardé qui jetait sur le trottoir une clarté resplendissante, brillante et gaie à voir; mais, lorsqu'à son tour il était fermé et que le gaz y était éteint, l'ombre et le silence régnaient partout, excepté quand retentissait sur le pavé quelque pas égaré, ou bien quand un voisin, en retard sur son heure habituelle, frappait vigoureusement à la porte de sa maison pour éveiller sa famille endormie.

C'est à cette heure de la nuit, et rarement avant, que l'enfant fermait la fenêtre et descendait doucement l'escalier, se figurant la peur dont elle serait frappée si quelqu'une des visions infernales qui souvent passaient à travers ses rêves, prenait un corps lumineux et diaphane pour lui apparaître sur son chemin. Mais toutes ses craintes s'évanouissaient devant une bonne lampe éclairant de sa lumière rassurante l'aspect calme de sa petite chambre à coucher. Après une prière fervente et mêlée de larmes pour le vieillard, pour le retour du repos, de la paix et du bonheur dont ils avaient joui autrefois ensemble, elle posait sa tête sur l'oreiller et se berçait de ses sanglots; souvent, cependant, elle se réveillait en sursaut, bien avant que le jour revînt, pour écouter le bruit de la sonnette, et répondre à l'appel imaginaire qui l'avait tirée de son sommeil.

Une nuit… c'était la troisième depuis la conversation de Nelly avec mistress Quilp, le vieillard, qui, durant toute la journée avait été souffrant et abattu, annonça qu'il ne sortirait pas. À cette nouvelle, les yeux de l'enfant étincelèrent; mais la joie qui les animait s'effaça quand Nelly reporta son regard sur le visage triste et fatigué de son grand-père.

«Deux jours, murmura-t-il, deux jours tout entiers se sont écoulés, et pas de réponse! Nell, que t'a-t-il donc dit?

— Exactement ce que je vous ai rapporté, mon cher grand-papa.

— C'est vrai, dit faiblement le vieillard. Oui… Mais n'importe, répète-le-moi, Nell. Ma tête s'affaiblit. Que t'avait-il donc dit? Qu'il viendrait me voir le lendemain ou le jour suivant… Rien de plus, n'est-ce pas? C'était dans sa lettre.

— Rien de plus. Si vous le vouliez, ne pourrais-je pas y retourner demain matin, grand-père, de très-grand matin? J'irais et serais de retour ici avant le déjeuner.»

Le vieillard secoua la tête, soupira tristement, et, attirant vers lui sa petite-fille:

«Cela serait inutile, ma chérie, complètement inutile. Mais s'il m'abandonne en ce moment… s'il m'abandonne aujourd'hui, quand je pourrais encore, avec son aide, réparer tout le temps et l'argent que j'ai perdus, oublier toute l'agonie d'esprit que j'ai supportée, et qui m'a réduit à l'état où tu me vois… s'il en est ainsi, je suis ruiné, et bien pis que cela!… je t'aurai ruinée, toi pour qui j'avais tenté cette oeuvre!… Ah! si nous étions réduits à la mendicité!…

— Si nous y étions réduits?… dit l'enfant hardiment; soyons mendiants, s'il le faut, pourvu que nous soyons heureux.

— Mendiants… et heureux! dit le vieillard. Pauvre petite!

— Mon cher grand-papa, s'écria Nelly avec une énergie qui brilla sur son visage empourpré, dans sa voix émue et son attitude pleine d'ardeur, non, ce que je dis là n'est pas un enfantillage; mais dussé-je vous paraître plus enfant encore, laissez-moi vous prier d'aller avec moi mendier, ou travailler sur les grandes routes, ou gagner dans la campagne notre chétive existence à la sueur de notre front, plutôt que de continuer la vie que nous menons.

— Nelly!…

— Oui, oui, plutôt que de continuer la vie que nous menons! répéta l'enfant avec un redoublement d'énergie. Si vous avez des chagrins, laissez-moi les connaître et les partager. Si vous dépérissez à vue d'oeil, si chaque jour vous devenez plus pâle et plus faible, laissez-moi vous soigner et vous servir de garde- malade. Si vous êtes pauvre, soyons pauvres ensemble, mais que je reste avec vous! Que je n'aie pas à voir en vous un tel changement sans en pouvoir deviner la cause; sinon, mon coeur se brisera et je mourrai. Mon cher grand-papa, quittons ce lieu si triste, et allons demander notre pain de porte en porte, le long de notre route!»

Le vieillard couvrit son visage de ses mains, et le cacha contre le coussin du fauteuil où il était couché.

«Soyons mendiants, dit la jeune fille en passant un de ses bras autour du cou du vieillard; je n'ai pas peur que nous manquions du nécessaire, je suis sûre qu'il ne nous manquera pas. Allons de campagne en campagne; nous dormirons dans les champs, sous les arbres; ne songeons plus à l'argent ni à rien qui puisse nous attrister, mais reposons la nuit; le jour, ayons au visage le soleil et le grand air, et remercions Dieu ensemble. Ne mettons plus le pied dans des chambres sombres, n'habitons plus une maison mélancolique, errons plutôt çà et là partout où il nous plaira. Quand vous serez fatigué, vous vous arrêterez pour vous délasser dans le lieu le plus agréable que nous pourrons trouver, et moi, pendant ce temps, j'irai demander l'aumône pour nous deux.»

La voix de l'enfant s'éteignit dans les sanglots, en même temps que Nelly laissa tomber sa tête sur le cou du vieillard. Elle ne pleurait pas seule.

Ces paroles ne devaient pas être entendues par d'autres oreilles, cette scène n'était pas faite pour d'autres yeux. Et cependant il y avait là des yeux et des oreilles qui prenaient un intérêt avide à tout ce qui se passait: ce n'était rien moins que les oreilles et les yeux de M. Daniel Quilp, qui, étant entré sans être aperçu, au moment où l'enfant s'était mise à côté du vieillard, se donna bien de garde, sans doute par des motifs de la plus pure délicatesse, d'interrompre la conversation, et se tint immobile avec son regard fixe et son ricanement habituel. Cependant, comme il est assez fatigant de rester debout pour un gentleman qui a beaucoup marché, le nain, d'ailleurs, étant de ces gens qui se mettent à l'aise partout comme chez eux, il ne tarda pas à jeter les yeux sur un fauteuil où il grimpa avec une rare agilité, se perchant sur le dossier et les pieds posés sur le coussin. Dans cette attitude il se trouvait parfaitement à l'aise pour voir et entendre, et, en même temps, il avait le plaisir de satisfaire cette espèce d'instinct animal qu'il possédait en toute occasion, et qui lui faisait exécuter des exercices fantasques, de véritables tours de singe. Il s'assit donc de la sorte, une jambe retroussée négligemment par-dessus l'autre, son menton appuyé sur la paume de sa main, la tête tournée légèrement, et sa laide figure empreinte d'une grimace de plaisir. Voilà comment il était quand le vieillard, ayant par hasard regardé de ce côté, l'aperçut, à son grand étonnement.

À l'aspect de cette agréable figure, l'enfant ne put retenir un cri inarticulé. Elle et le vieillard, ne sachant que dire et doutant à demi de la réalité de cette apparition, la contemplaient avec embarras. Sans être le moins du monde déconcerté par cette réception, Daniel Quilp garda la même attitude, se bornant à faire avec la tête deux ou trois signes de condescendance. Enfin le vieillard prononça le nom de Quilp, à qui il demanda par où il était venu.

«Par la porte, répondit le nain élevant son pouce au-dessus le son épaule; je ne suis pas encore tout à fait assez petit pour passer à travers le trou de la serrure. Ma foi, je voudrais l'être. Voisin, j'ai besoin de causer avec vous, en particulier, tous deux seuls et sans témoins. Au revoir, petite Nelly.»

Nelly consulta du regard son grand-père, qui lui fit signe de se retirer, et l'embrassa sur la joue.

«Ah! dit le nain faisant claquer ses lèvres, quel bon baiser… juste sur la pommette vermeille de la joue! Quel baiser excellent!»

La jeune fille, en entendant une pareille remarque, n'en fut que plus empressée de sortir. Quilp la suivit d'un regard d'admiration; et dès qu'elle eut fermé la porte, il complimenta le vieillard sur les charmes de Nelly.

«Quel petit bouton de rose, frais, fleuri et modeste!… hein, voisin? s'écria Quilp caressant une de ses courtes jambes et clignant des yeux; que votre petite Nelly est avenante, rosée et faite pour plaire!…»

Le vieillard ne répondit que par un sourire contraint; intérieurement il ressentait le plus vif, le plus insupportable déplaisir. Cette disposition n'échappa point à Quilp, qui trouvait sa jouissance à torturer soit le vieillard, soit toute autre victime.

«Oui, elle est charmante, reprit-il, parlant d'une voix lente comme s'il était absorbé par son sujet, si petite, si rondelette, si bien modelée, si jolie, avec des veines si bleues et une peau si transparente, des pieds si mignons et des manières si engageantes!… Mais, Dieu me pardonne! vous avez mal aux nerfs? Qu'y a-t-il donc, voisin? Je vous jure, continua le nain en descendant du dossier et s'asseyant sur le fauteuil avec une gravité de mouvements bien différente de la rapidité qu'il avait mise à escalader ce meuble, je vous jure que je ne me doutais pas qu'un vieux sang pût être si prompt et si inflammable. Je le croyais inerte dans son cours et froid; certainement c'est là la règle, mais il faut que le vôtre, voisin, soit en révolution.

— Je le pense,» dit le vieillard en gémissant.

Il pressa sa tête de ses deux mains et ajouta:

«Je sens là une fièvre brûlante… Je sens de temps à autre quelque chose que je crains de nommer.»

Le nain ne prononça pas une parole, mais il suivait de l'oeil son interlocuteur qui parcourait la chambre dans tous les sens, et finit par aller se rasseoir. Là le vieillard resta d'abord la tête baissée sur sa poitrine; puis, se levant tout à coup, il dit:

«Une bonne fois, une fois pour toutes, m'avez-vous apporté de l'argent?

— Non! répondit Quilp.

— Eh bien! dit le vieillard crispant ses mains avec désespoir et levant les yeux au ciel, l'enfant et moi nous sommes perdus!

— Voisin, lui dit Quilp le regardant froidement et frappant à plusieurs reprises sur la table pour fixer son attention vagabonde, je serai sincère avec vous; je jouerai plus franchement que vous n'avez joué quand vous teniez les cartes et ne m'en montriez que le revers. Vous n'avez plus de secret pour moi.»

Le vieillard le considéra tout tremblant.

«Vous êtes surpris!… dit le nain, cela peut se concevoir. Non, vous n'avez plus de secret pour moi. Je sais maintenant que tous les prêts, toutes les avances et ces suppléments de fonds que vous m'avez tirés passaient à… Dirai-je le mot?

— Dites-le, s'il vous convient.

— À la table de jeu où vous alliez chaque nuit! Voilà le moyen précieux imaginé par vous pour faire fortune; le voilà! Voilà cette source secrète, mais certaine, de richesse, où tout mon argent se fût engouffré, si j'avais été aussi fou que vous le pensiez; voilà votre inépuisable mine d'or, votre Eldorado! hein?

— Oui, s'écria le vieillard avec des yeux étincelants, c'était et c'est la vérité; je le soutiendrai jusqu'à la mort.

— Se peut-il que j'aie été la dupe d'un stupide coureur de brelans! dit Quilp en abaissant sur lui un regard de mépris.

— Je ne suis pas un coureur de brelans!… cria le vieillard avec énergie. Je prends le ciel à témoin que jamais je n'ai joué pour gagner dans mon propre intérêt; que jamais je n'ai joué par passion pour le jeu. À chaque coup que je risquais, je me répétais tout bas le nom de l'orpheline et j'invoquais la bénédiction de Dieu sur le coup de dé qui allait décider de notre sort… Mais Dieu ne m'a jamais béni! Qui donc fait-il prospérer? Les gens contre lesquels je jouais: des hommes adonnés à la dissipation, au plaisir, à la débauche, prodiguant l'or à mal faire, encourageant le vice et les excès. Voilà les hommes qu'auraient dépouillés nos gains, ces gains que, jusqu'au dernier liard, je destinais à une jeune fille innocente dont ils auraient adouci l'existence et assuré le bonheur. Et eux, au contraire, que cherchaient-ils? Des moyens de corruption et de désordre misérable. Dites-moi qui, dans une cause telle que la mienne, n'eût pas espéré. Qui n'eût pas espéré comme moi?

— Quand avez-vous commencé cette carrière de folie? demanda Quilp, dont l'humeur railleuse fut dominée un moment par le chagrin farouche du vieillard.

— Quand j'ai commencé?… répondit ce dernier passant sa main le long de ses sourcils. Quand j'ai commencé?… Cela ne fut, cela ne pouvait être qu'au jour où je m'aperçus combien peu j'avais amassé, combien il fallait de temps pour amasser quelque chose, et, comme à mon âge, le cercle de mes derniers jours était circonscrit; au jour où je songeai qu'il me faudrait abandonner l'enfant à la dure pitié du monde avec des ressources à peine suffisantes pour lui épargner les angoisses extrêmes de la pauvreté. Ah! c'est alors que j'ai commencé!

— Est-ce après que vous m'eûtes chargé de faire passer la mer à votre délicieux petit-fils?

— Ce fut peu de temps après. J'y avais pensé longtemps; durant des mois entiers mon sommeil fut tout plein de cette idée. Alors je commençai. Je ne trouvais pas de plaisir à jouer, je n'en attendais aucun. Qu'est-ce que j'y ai gagné, sinon des jours d'anxiété, des nuits d'insomnie, sinon la perte de la santé et de la tranquillité d'âme? Qu'y ai-je gagné? la langueur et le chagrin.

— Oui, d'abord vous avez perdu vos ressources, puis vous êtes venu à moi. Tandis que je vous croyais en train de faire fortune, comme vous vous en vantiez, vous travailliez à vous transformer en un vil mendiant!… Et c'est comme cela que je me trouve avoir dans mon portefeuille toutes les reconnaissances successives que vous m'avez griffonnées, avec un droit d'expropriation de votre fortune et de vos biens, dit Quilp debout, regardant tout autour de lui comme pour s'assurer qu'on n'avait distrait aucune valeur.

«Mais, ajouta-t-il, est-ce que vous n'avez jamais gagné?

— Jamais. Non, jamais je n'ai couvert mes pertes.

— Je croyais, dit le nain d'un air moqueur, que si un homme jouait assez longtemps, il était sûr de finir par gagner; ou, en mettant les choses au pis, de sortir du jeu sans perte.

— Et c'est la vérité, s'écria le vieillard échappant tout à coup à son état d'accablement pour passer au plus violent paroxysme; c'est la vérité; je l'ai éprouvé dès le premier jour; je l'ai constamment reconnu; j'ai vu cela; je ne l'ai jamais mieux ressenti qu'en ce moment. Quilp, ces trois dernières nuits j'ai rêvé que je gagnais une somme considérable… Ce rêve, je n'avais jamais pu le faire, malgré tout mon désir et tous mes efforts. Ne m'abandonnez pas au moment où cette chance s'offre à moi. Je n'ai de ressource qu'en vous; accordez-moi quelque assistance; que par vous je puisse tenter ce dernier moyen d'espérance.»

Le nain haussa les épaules et secoua la tête.

«Voyez, Quilp, mon bon et généreux Quilp, dit encore le vieillard tirant d'une main tremblante quelques morceaux de papier de sa poche et pressant le bras du nain, voyez seulement. Regardez, je vous prie, ces chiffres… C'est le fruit de longs calculs et d'une pénible expérience. Je dois absolument gagner; il ne me faut plus qu'un petit secours… quelques livres, quarante livres, mon cher Quilp!…

— Le dernier prêt a été de soixante-dix, et il est parti en une nuit.

— Je le reconnais, répondit le vieillard; mais la chance m'était tout à fait contraire et mon heure n'était pas encore venue. Voyez, Quilp, voyez!… s'écria-t-il, tremblant tellement que les papiers dans sa main étaient agités comme par le vent. Ayez pitié de cette orpheline. Si j'étais seul, je pourrais mourir satisfait. Peut-être même eussé-je prévenu les coups du sort qui est si injuste, favorisant dans leur splendeur les orgueilleux et les heureux de ce monde, et abandonnant les pauvres et les affligés qui l'invoquent dans leur désespoir. Mais tout ce que j'ai fait je l'ai fait pour elle. C'est de vous seul que j'attends notre salut… Assistez-moi… Je vous implore pour elle et non pour moi!

— Je regrette qu'un rendez-vous d'affaires m'appelle dans la Cité, dit Quilp interrogeant sa montre avec un sang-froid parfait; sinon, j'eusse aimé à vous consacrer une demi-heure pour vous voir tout à fait remis.

— Non, Quilp, bon Quilp, dit le vieillard d'un ton convulsif en le saisissant par ses habits; que de fois vous et moi nous avons parlé de sa pauvre mère! C'est cela peut-être qui m'a tant inspiré la crainte de voir ma Nelly livrée à la misère. Ne soyez pas insensible pour moi, prenez tout ceci en considération. Vous gagnerez beaucoup avec moi. Oh! de grâce, accordez-moi l'argent dont j'ai besoin pour réaliser cette dernière espérance!

— En vérité je ne le puis, répondit Quilp d'un accent de politesse inaccoutumée chez lui. Je vous dirai, et ce fait est remarquable, car il prouve que les plus fins peuvent être parfois attrapés, que vous avez tellement abusé de ma confiance par le genre de vie parcimonieuse que vous meniez seul avec Nelly…

— Oui, je gardais tout pour tenter la fortune, pour assurer un avenir plus éclatant à mon enfant.

— Fort bien, fort bien, je comprends, mais, je le répète, vous m'avez tellement abusé par vos dehors sordides, par la réputation de richesse dont vous jouissiez, par vos assurances réitérées, que vous me donneriez pour mes avances un intérêt triple, quadruple même, que j'eusse continué, même aujourd'hui, à faire des sacrifices en me contentant de votre simple billet, si je n'avais eu tout à coup une révélation inattendue sur le mystère de votre vie secrète.

— Qui vous a instruit? s'écria le vieillard désespéré. Qui, malgré mes précautions, a pu me trahir? Le nom! le nom de cette personne!»

Le rusé nain, pensant à part lui que s'il nommait l'enfant ce serait mettre le vieillard sur la trace de l'artifice dont il s'était servi, et qu'il valait mieux n'en rien dire puisqu'il n'avait rien à y gagner, réfléchit un moment, puis demanda:

«Qui soupçonnez-vous?

— C'est Kit, sans doute; ce ne peut être que Kit!… il m'aura espionné, et vous, vous l'aurez gagné!

— Comment avez-vous pu vous en douter? dit le nain en affectant la commisération. Eh bien! oui, c'est Kit. Pauvre Kit!»

En disant ces mots, il inclina la tête d'une manière tout amicale et prit congé du vieillard. Quand il fut dehors, à quelques pas de la boutique, il s'arrêta, et ricanant avec un plaisir indicible:

«Pauvre Kit! murmura-t-il. J'y songe, c'est lui qui a dit que j'étais le nain le plus laid qu'on pût montrer pour un penny Ha! ha! ha! pauvre Kit!»

Et, en parlant ainsi, il s'en alla comme il était venu, le visage épanoui de joie.