CHAPITRE VIII.
Dans tout le cours de leur voyage, Nelly et le vieillard n'avaient jamais plus que maintenant désiré ardemment, appelé de leurs voeux, de leurs soupirs l'air libre et pur de la pleine campagne. Non, pas même dans cette mémorable matinée où, quittant leur vieille maison, ils s'abandonnèrent à la merci d'un monde inconnu et laissèrent derrière eux les objets muets et inanimés qu'ils avaient connus et aimés; pas même alors ils ne s'étaient sentis, comme maintenant, émus et entraînés vers les fraîches solitudes des bois, vers les pentes des collines, les champs enfin, à présent que le bruit, la saleté, la vapeur, ces exhalaisons de la grande cité manufacturière, en se joignant à la dernière misère, à la faiblesse et à l'inanition, les entouraient de tous côtés et semblaient leur interdire toute espérance, leur fermer et leur murer l'avenir.
«Deux jours et deux nuits! pensait l'enfant. Il a dit que nous aurions à passer deux jours et deux nuits au milieu de tableaux semblables à ceux-ci. Oh! si nous vivions assez pour gagner une fois encore la campagne, si nous pouvions échapper à cet affreux endroit, ne fût-ce que pour nous coucher et mourir, avec quel coeur reconnaissant je remercierais Dieu pour un si grand bienfait!»
C'est avec des pensées semblables, avec un vague projet d'aller à une grande distance par delà les fleuves et les montagnes, là où vivaient seulement des gens pauvres et simples de coeur, là où elle pourrait subsister avec le vieillard en portant leur humble part de travail dans les fermes et où ils seraient affranchis des terreurs qu'ils avaient fuies; c'est ainsi, disons-nous, que l'enfant, sans autre ressource que le don d'un pauvre homme, sans autre appui que celui qu'elle tirait de son coeur et du sentiment d'avoir agi selon son droit et son devoir, s'encourageait elle- même à ce dernier voyage et poursuivait courageusement sa tâche.
— Nous irons bien lentement, cher père, dit-elle, tandis qu'ils s'acheminaient péniblement à travers les rues; mes pieds sont écorchés, et la pluie d'hier m'a laissé des douleurs dans tous les membres. J'ai bien vu qu'il nous examinait et qu'il pensait à tout cela quand il a dit que nous serions si longtemps en route.
— Une route affreuse, a-t-il dit, répliqua tristement le grand- père. N'y en a-t-il pas d'autre? Ne voulez-vous pas que nous en prenions une autre?
— Il y a, dit l'enfant avec fermeté, des endroits où nous pourrons vivre en paix sans être tentés de rien faire de mal. Nous prendrons le chemin qui promet d'aboutir à ce but, et nous ne devons pas nous en détourner, fût-il pire cent fois que notre imagination ne nous le fait craindre. Nous ne devons pas, cher père, nous ne devons pas nous en détourner, n'est-il pas vrai?
— Non, répondit le vieillard changeant de voix comme d'attitude, non. Allons de ce côté. Je suis prêt. Je suis tout à fait prêt, Nelly.»
L'enfant marchait plus difficilement qu'elle ne l'avait donné à croire à son compagnon; car les douleurs qu'elle souffrait dans toutes ses articulations étaient des plus vives, et chaque mouvement venait les accroître. Mais elles ne lui arrachaient pas une plainte, rien qui annonçât la souffrance; et bien que les deux voyageurs marchassent très-lentement, ils avançaient; et, ayant avec le temps traversé la ville, ils commencèrent à s'apercevoir qu'ils étaient bien sur le chemin.
Après avoir suivi un long faubourg de maisons en brique rouge, dont quelques-unes avaient de petits jardins où la poussière du charbon et la fumée des fabriques avaient noirci les feuilles étiolées et les fleurs en désordre, où la végétation luttait et malgré ses efforts succombait sous l'ardente haleine du four et de la fournaise; un faubourg qui leur sembla plus sombre encore et plus malsain que la ville elle-même; un faubourg long, plat, tortueux, ils arrivèrent peu à peu à un lieu triste où l'on ne voyait pas poindre un seul brin d'herbe, où pas un bouton ne promettait une fleur pour le printemps, où pas une apparence de verdure ne pouvait exister à la surface des mares stagnantes qui çà et là s'étendaient à l'aise, à demi desséchées, sur le bord noirci de la route.
À mesure qu'ils pénétraient dans l'ombre de cet endroit lugubre, son influence pénible et accablante pesait davantage sur leur esprit qu'elle remplissait d'une cruelle mélancolie. De tous côtés, aussi loin que l'oeil pouvait mesurer l'interminable étendue, de bautes cheminées, superposées les unes sur les autres et offrant la répétition invariable de la même forme triste et laide qui est le fond horrible des mauvais rêves, vomissaient leur fumée pestilentielle, obscurcissaient la lumière et salissaient l'air assombri. Au bord de la route, sur des remblais de cendres maintenus seulement par quelques mauvaises planches ou des débris de toits de poulaillers, d'étranges machines s'agitaient et se tordaient comme des malheureux à la torture, faisant retentir leurs chaînes de fer, criant de temps à autre dans leur rapide évolution comme dans un supplice insupportable, et faisant trembler le sol du bruit de cette espèce d'agonie. Des maisons délabrées apparaissaient çà et là, penchant vers la terre, étayées par les ruines de celles qui étaient déjà tombées, sans toit, sans fenêtres, noires, dévastées et cependant habitées encore. Des hommes, des femmes, des enfants, pâles et déguenillés, conduisaient les machines, entretenaient les feux, ou mendiaient sur la route, ou se précipitaient à demi nus hors de leurs maisons sans porte. Alors affluèrent de plus en plus des monstres menaçants, ou du moins on pouvait le croire à leur air farouche et sauvage, criant, tournant dans un cercle sans fin; et partout, devant, derrière, à droite, à gauche, la même perspective interminable de tours en briques, n'interrompant jamais leurs noires exhalaisons, détruisant tout être vivant, toute chose inanimée, absorbant la clarté du jour et étendant sur toutes ces horreurs un sombre et épais nuage.
Mais la nuit dans ce lieu épouvantable! la nuit, quand la fumée se changea en feu; quand toutes les cheminées vomirent leurs flammes; quand les bâtiments, dont la voûte avait été noire durant le jour, s'éclairèrent d'une lueur rouge avec des figures que, par les ouvertures flamboyantes, on voyait s'agiter çà et là, et qu'on entendait s'appeler mutuellement et échanger des cris sauvages; la nuit, quand le bruit de toutes les bizarres machines fut aggravé par l'obscurité; quand les gens qui les desservaient parurent plus farouches et plus sauvages encore; quand des troupes d'ouvriers sans ouvrage se répandirent sur les routes ou se groupèrent, à la lueur des torches, autour de leurs chefs qui, dans un langage rude, leur parlaient de leurs maux et les poussaient à jeter des cris violents, à proférer des menaces; quand des forcenés, armés de sabres et de tisons ardents, insensibles aux pleurs et aux supplications de leurs femmes qui s'efforçaient de les retenir, s'élançaient en messagers de terreur et de destruction pour porter partout une destruction qui les consolât de leur propre ruine; la nuit, quand les corbillards roulaient avec un bruit sourd, tout remplis de misérables bières (car une contagion mortelle avait fait ample moisson de vivants); quand les orphelins se lamentaient, et que les femmes éperdues de douleur jetaient des cris perçants et faisaient la veille des morts; la nuit, quand les uns demandaient du pain et les autres de quoi boire pour noyer leurs peines; quand les uns avec des larmes, les autres en marchant d'un pas chancelant, d'autres enfin avec les yeux rouges allaient pensant à leur famille; la nuit qui, bien différente de celle que Dieu envoie sur la terre, n'amenait avec elle ni paix, ni repos, ni doux sommeil; oh! qui dira les terreurs dont cette nuit devait accabler la jeune enfant errante!…
Et cependant elle se coucha sans qu'il y eût d'abri entre elle et le ciel; et ne craignant rien pour elle-même, car elle était maintenant au-dessus de la peur, elle éleva une prière pour le pauvre vieillard. Toute faible, tout épuisée qu'elle était, elle se sentait si calme et si résignée, qu'elle ne songeait à rien souhaiter pour elle-même; seulement elle suppliait Dieu de susciter pour lui un ami. Elle s'efforça de se rappeler le chemin qu'ils avaient fait et de découvrir la direction où brûlait le feu auprès duquel ils avaient dormi la nuit précédente. Elle avait oublié de demander son nom au pauvre homme qui s'était fait leur ami; et, quand elle mêlait l'humble chauffeur à ses prières, il lui semblait qu'il y aurait de l'ingratitude à ne pas tourner un regard vers le lieu où il veillait.
Un pain d'un sou, c'était tout ce qu'ils avaient mangé dans la journée. C'était bien peu de chose assurément, mais la faim elle- même avait disparu pour Nelly au milieu de la tranquillité extraordinaire qui avait saisi tous ses sens. Elle se coucha donc doucement, et, avec un paisible sourire sur les traits, elle s'assoupit. Ce n'était pas tout à fait le sommeil; ce dut être le sommeil cependant: sinon, pourquoi toute la nuit une suite de rêves agréables lui offrit-elle l'image du petit écolier?…
Le matin arriva. L'enfant se trouva beaucoup plus faible, beaucoup moins en état de voir et d'entendre, et pourtant elle ne se plaignit pas; peut-être n'eût-elle articulé aucune plainte, quand bien même elle n'aurait pas eu, marchant à ses côtés, un motif pour garder le silence. Elle désespérait de se voir jamais délivrée avec son grand-père de ce pays misérable; elle éprouvait la cruelle conviction qu'elle était très-malade, mourante peut- être; mais avec tout cela ni crainte ni anxiété.
Ils dépensèrent leur dernier sou dans l'achat d'un second pain. Une aversion insurmontable pour toute nourriture qui s'était emparée de Nelly, à son insu, l'empêcha de partager ce pauvre repas. Le grand-père mangea de bon appétit le pain tout entier, et Nelly s'en réjouit.
Leur marche les conduisit à travers les mêmes tableaux que la veille: il n'y eut ni changement ni progrès. Toujours le même air épais, lourd à respirer; toujours le même terrain noir, la même perspective à perte de vue et d'espérance, la même misère, la même détresse. Les objets paraissaient plus sombres, le bruit plus sourd, le pavé plus raboteux, plus inégal; parfois Nelly chancelait et avait besoin de toute sa force morale pour ne point tomber. Pauvre enfant! c'étaient ses pieds épuisés de fatigue qui refusaient de la servir.
Vers l'après-midi, son grand-père se plaignit amèrement de la faim. Elle s'approcha d'une des baraques ruinées qui se trouvaient le long de la route et frappa à la porte avec sa main.
«Que demandez-vous ici? dit un homme décharné en ouvrant la porte.
— La charité. Un morceau de pain.
— Tenez! regardez ça?… répliqua l'homme d'une voix rauque en montrant une sorte de paquet déposé sur le sol. Ça, c'est un enfant mort. Depuis trois mois déjà, moi et cinq cents autres, nous sommes sans ouvrage. C'est mon troisième enfant qui est mort, et c'était le dernier. Pensez-vous que j'aie à faire la charité, que j'aie un morceau de pain à partager?»
Nelly se retira de la porte, qui se referma sur elle. Sous l'empire de l'inflexible nécessité, elle frappa, non loin de là, à une autre porte qui, cédant à la moindre pression de sa main, s'ouvrit toute grande.
Il semblait qu'une couple de familles pauvres vécût dans cette hutte; car deux femmes, entourées chacune de ses propres enfants, occupaient des parties distinctes dans la chambre. Au centre se trouvait un grave gentleman vêtu de noir, qui avait l'air d'être entré depuis quelques instants et qui tenait par le bras un jeune garçon.
«Femme, dit-il, voici votre sourd-et-muet de fils. Vous me devez des remercîments pour vous l'avoir rendu. Il a été conduit devant moi ce matin, chargé d'objets volés, et je vous assure que pour tout autre enfant l'affaire eût été rude. Mais comme j'avais compassion de son infirmité et que j'ai pu croire qu'il avait péché par ignorance, je me suis arrangé pour vous le ramener. À l'avenir, veillez mieux sur lui.
— Et moi, ne me rendrez-vous pas mon fils? dit l'autre femme se levant et s'avançant vers le gentleman. Monsieur, ne me rendrez- vous pas mon fils qui a été transporté pour le même délit?
— Celui-là était-il sourd-et-muet? demanda rudement le gentleman.
— Est-ce qu'il ne l'était pas, monsieur?
— Vous savez bien qu'il ne l'était pas.
— Il l'était!… s'écria la femme. Il était bel et bien sourd, muet et aveugle depuis le berceau. Son enfant à elle a péché par ignorance! et le mien, comment pouvait-il en savoir davantage? Où l'aurait-il appris? Qui était là pour le mieux élever, et quel moyen de lui apprendre à mieux faire?
— Silence, femme! dit le gentleman. Votre fils possédait tous ses sens.
— Oui, il les possédait, s'écria la mère, et parce qu'il les possédait il n'en était que plus facile à égarer. Si vous faites grâce à cet enfant parce qu'il ne sait pas distinguer le bien du mal, pourquoi n'avez-vous pas épargné le mien à qui personne n'en avait jamais montré la différence? Vous, messieurs, vous aviez aussi bien le droit de punir son enfant que Dieu a tenu dans l'ignorance des sons et des mots, que vous l'avez eu de punir le mien tenu par vous-mêmes dans l'ignorance de toutes choses. Combien de jeunes filles et de jeunes garçons, ah! d'hommes et de femmes aussi, sont amenés devant vous sans que vous en ayez pitié, qui sont sourds-et-muets par l'esprit, et qui dans cet état font le mal, et qui dans cet état sont punis, corps et âme, tandis que vous autres messieurs vous êtes à discuter entre vous si on doit apprendre ceci ou cela! Soyez juste, monsieur, et rendez-moi mon fils.
— Votre désespoir vous égare, dit le gentleman puisant dans sa tabatière, j'en suis fâché pour vous.
— Mon désespoir! répliqua la femme, mais c'est vous qui en êtes l'auteur. Rendez-moi mon fils, afin qu'il puisse travailler pour ses enfants sans protecteur. Soyez équitable, monsieur, et, pour l'amour du ciel, de même que vous avez eu pitié de cet enfant, rendez-moi mon fils!»
Nelly en avait assez vu et entendu pour comprendre que ce n'était pas là qu'il fallait demander l'aumône. Elle tira doucement le vieillard hors de la porte, et ils continuèrent leur voyage.
Perdant de plus en plus l'espérance ou la force, à mesure qu'ils marchaient, mais gardant tout entière sa ferme résolution de ne témoigner par aucune parole, par aucun regard son état de souffrance aussi longtemps qu'elle conserverait assez d'énergie pour se mouvoir, Nelly, à travers le reste de ce jour cruel, se contraignit à marcher. Elle ne s'arrêtait même plus pour se reposer aussi fréquemment qu'auparavant, car elle voulait compenser jusqu'à un certain point la lenteur obligée de son pas.
Le soir s'avançait, mais la nuit n'était point encore descendue quand, passant toujours au milieu des mêmes objets repoussants, ils arrivèrent à une ville populeuse.
Faibles, abattus comme ils l'étaient, les rues de cette ville leur parurent insupportables. Après avoir humblement imploré du secours à un petit nombre de portes et s'être vus repoussés, ils se décidèrent à sortir de ce lieu le plus tôt possible, et à essayer si les habitants de quelque maison isolée auraient plus de compassion pour leur état d'épuisement.
Ils se traînaient le long de la dernière rue, et l'enfant sentait que le temps approchait où ses ressorts affaiblis ne pourraient plus la soutenir. En ce moment, apparut devant eux un voyageur à pied suivant la même direction. Il portait sur son dos sa valise attachée avec une courroie, s'appuyait sur un gros bâton et lisait dans un livre qu'il tenait de l'autre main.
Ce n'était pas chose aisée que de le rejoindre et de lui demander assistance, car il marchait rapidement, et il était à quelque distance en avant. Enfin, il s'arrêta pour lire avec plus d'attention un passage de son livre.
Animée d'un rayon d'espérance, l'enfant se mit à courir avec son grand-père, et étant arrivée près de l'étranger sans avoir éveillé son attention par le bruit de ses pas, elle commença à solliciter son assistance par quelques mots prononcés faiblement.
Il tourna la tête; l'enfant joignit les mains, poussa un cri perçant et tomba sans connaissance aux pieds de l'étranger.
CHAPITRE IX.
C'était le pauvre maître d'école; oui, le pauvre maître d'école en personne. À peine moins ému et moins surpris par la vue de l'enfant que celle-ci n'avait éprouvé de surprise et d'émotion en le reconnaissant, il garda un moment le silence, confondu par cette apparition inattendue, sans trouver même la présence d'esprit nécessaire pour relever Nelly étendue à terre.
Mais revenant bientôt à lui-même, il jeta livre et bâton; et s'agenouillant auprès de l'enfant, il essaya avec les simples moyens qu'il pouvait avoir en son pouvoir de lui rendre l'usage de ses sens, tandis que le grand-père, debout devant lui et incapable d'agir, se tordait les mains et suppliait sa petite-fille avec toutes les expressions de la plus vive tendresse de lui parler, ne fût-ce que pour lui dire un mot.
«Elle est presque épuisée de fatigue, dit le maître d'école, en examinant le visage de Nelly. Vous avez trop présumé de ses forces, mon ami.
— Elle se meurt de besoin! répondit le vieillard. Jusqu'à ce moment je ne me doutais pas qu'elle fût si faible et si malade.»
Le maître d'école, jetant sur lui un regard moitié de reproche, moitié de compassion, prit l'enfant dans ses bras; puis invitant le vieillard à ramasser le petit panier et à le suivre, il emporta Nelly de son pas le plus rapide.
Il y avait en vue une modeste auberge, vers laquelle, selon toute apparence, l'instituteur se dirigeait quand il avait été surpris d'une manière si inattendue. Ce fut de ce côté qu'il courut avec son fardeau inerte; il entra à la hâte dans la cuisine, et invoquant pour l'amour de Dieu l'assistance des gens qui se trouvaient là, il déposa Nelly sur une chaise devant le feu.
La compagnie, qui s'était levée en désordre à l'approche du maître d'école, fit ce qu'on a l'habitude de faire en pareille circonstance. Chacun ou chacune indiquait son remède, que personne n'apportait; chacun criait qu'il fallait donner plus d'air, et en même temps on avait soin de raréfier l'air qu'il y avait dans la salle en formant un cercle pressé autour de l'objet de cette sympathie, et tous s'étonnaient que personne n'eût fait ce que nul d'entre eux n'avait l'idée de faire.
Cependant l'hôtesse, plus alerte, plus active qu'aucun des assistants, et qui avait compris aussi plus vite les causes de l'accident, ne tarda pas à revenir avec un peu d'eau chaude mêlée d'eau-de-vie. Elle était suivie de sa servante qui portait du vinaigre, de la corne de cerf, des sels odorants et autres ingrédients propres à restaurer les forces. Ces secours, administrés à propos, mirent l'enfant en état de remercier d'une voix faible et de tendre sa main au pauvre maître d'école, qui se tenait tout près d'elle, l'anxiété peinte dans tous ses traits. Sans laisser Nelly prononcer un mot de plus ou remuer seulement un doigt, les femmes aussitôt la portèrent au lit; puis après l'avoir chaudement couverte, après lui avoir bassiné les pieds qu'elles enveloppèrent de flanelle, elles dépêchèrent un exprès chez le docteur.
Le docteur, gentleman au nez rubicond, porteur d'un gros paquet de breloques qui dansaient au-dessous de son gilet de satin noir à côtes, arriva en toute hâte, s'assit près du lit où était la pauvre Nelly, tira sa montre et tâta le pouls de la malade. Puis il regarda sa langue, tâta de nouveau son pouls, et après toutes ces formalités il jeta un coup d'oeil comme au hasard sur le verre à moitié vidé.
«Je lui donnerais de temps en temps, dit-il enfin, une cuillerée d'eau-de-vie chaude mêlée avec de l'eau.
— Eh bien, c'est justement ce que nous avons fait, monsieur! dit l'hôtesse enchantée.
— Je voudrais aussi, dit d'un ton d'oracle le docteur, qui en montant l'escalier avait frôlé la bassinoire, je voudrais aussi qu'on lui fit prendre un bain de pieds, qu'ensuite on les lui enveloppât de flanelle. Je lui donnerais encore, ajouta-t-il avec une solennité croissante, quelque chose de léger pour son souper, une aile de poulet rôti, par exemple.
— Eh bien! monsieur, s'écria l'hôtesse, voilà qui se trouve à merveille; justement il y a un poulet qui rôtit en ce moment au feu de la cuisine.»
Et c'était vrai; c'était un poulet commandé par le maître d'école; et il était présumable que le docteur, avant d'ordonner le poulet, en avait d'abord flairé l'odeur.
«Vous pourrez enfin, dit le docteur se levant avec gravité, lui donner un verre de vin de Porto chaud et épicé, si elle aime le vin.
— Et avec cela une rôtie? insinua l'hôtesse.
— Hum! dit le docteur, du ton d'un homme qui fait une grande concession… Et une rôtie de pain. Mais ayez bien soin, madame, qu'elle soit de pain, s'il vous plaît.»
Le docteur partit sur cette dernière recommandation prononcée lentement et d'un accent très-solennel, laissant tous les gens de la maison dans l'admiration de cette science profonde qui s'accordait si bien avec leur première inspiration. Chacun disait que c'était un docteur habile, qui savait très-bien connaître le tempérament des malades; et, dans ce cas du moins, il faut admettre qu'il ne s'était peut-être pas trompé.
Tandis que son souper se préparait, l'enfant tomba dans un sommeil réparateur d'où l'on fut obligé de la tirer quand le repas fut prêt. Comme elle témoignait une grande anxiété en apprenant que son grand-père était en bas, et qu'elle était extrêmement troublée, à l'idée qu'il resterait séparé d'elle, le vieillard vint souper avec sa petite-fille. On fit encore, à sa demande, un lit au vieillard dans une chambre intérieure où il s'installa. Heureusement, cette chambre se trouvait communiquer avec celle de Nelly: l'enfant eut soin d'enfermer à clef son compagnon dès que l'hôtesse se fut retirée, et elle se mit au lit le coeur soulagé.
Le maître d'école resta longtemps à fumer sa pipe devant le feu de la cuisine. Chacun s'était retiré. Libre de méditer, il pensait, l'esprit rempli de satisfaction, à cette heureuse chance qui l'avait amené si à propos pour secourir l'enfant. Autant que possible, c'est-à-dire autant que le lui permettait sa simplicité naïve, il cherchait à échapper aux questions réitérées et subtiles de l'hôtesse, dont la curiosité n'était pas médiocrement éveillée à l'endroit de Nelly et de son histoire. Le pauvre maître d'école avait tellement le coeur sur la main, il était si peu au courant des subtilités et des feintes les plus vulgaires, que son interlocutrice n'eût pas manqué de réussir avec lui au bout de cinq minutes: mais il ignorait complètement ce que la bonne dame désirait connaître, et ne put par conséquent en dire davantage. Loin d'être satisfaite de cette réponse, qu'elle considérait comme un moyen ingénieux d'échapper à la question, l'hôtesse répliqua qu'il avait apparemment ses raisons pour se taire.
«Dieu me garde, dit-elle, de scruter les affaires de mes pratiques; ce ne sont pas mes affaires d'ailleurs, et j'en ai bien assez comme ça. C'est une simple question polie que je voulais faire, et certainement la question méritait une réponse polie. Ce n'est pas que je sois contrariée, oh! point du tout, mais j'eusse mieux aimé que vous m'eussiez dit tout de suite qu'il ne vous convenait pas d'être plus communicatif; au moins c'eût été clair et net. Cependant, je n'ai nullement sujet d'être blessée de votre réserve. Vous savez ce que vous avez à faire, et vous avez bien le droit de dire ce qu'il vous plaît, personne ne peut vous le contester, personne. Oh! mon Dieu, non.
— Je vous affirme, ma bonne dame, répondit le brave maître d'école, que je vous ai dit l'exacte vérité. Comme j'espère être sauvé dans l'autre monde, je vous ai dit la vérité.
— Eh bien alors, je crois que vous parlez sérieusement, dit l'hôtesse reprenant sa bonne humeur, et je regrette de vous avoir tourmenté. Mais, vous savez, la curiosité est le défaut de notre sexe. Voilà l'affaire.»
L'hôtelier se gratta la tête, comme s'il pensait que l'autre sexe n'était pas non plus à l'abri de ce défaut; mais il n'eut pas le temps de donner carrière à la sienne, le maître d'école ayant repris ainsi la parole:
«Vous m'interrogeriez durant six heures de suite, que je ne vous en voudrais pas pour cela, et je vous répondrais aussi patiemment que le mérite la bonté que vous avez montrée ce soir. En attendant, veuillez avoir bien soin d'elle demain matin, et faites-moi savoir de bonne heure comment elle va; il est entendu que je payerai pour nous trois.»
On se sépara donc en d'excellents termes, surtout d'après l'effet de ces dernières paroles; le maître d'école alla se mettre au lit, tandis que l'aubergiste et sa femme en faisaient autant.
Le rapport du matin fut que l'enfant allait mieux, mais qu'elle était extrêmement faible, qu'il lui faudrait au moins un jour de repos et une alimentation prudente avant qu'elle pût continuer son voyage. Le maître d'école reçut cette communication avec une parfaite tranquillité, disant qu'il avait bien un jour, deux jours même à consacrer à Nelly, et qu'il attendrait. Comme la malade devait se lever le soir, il se promit de lui faire visite dans sa chambre à une heure fixée, et, sortant avec son livre, il ne revint qu'à l'heure dite.
Nelly ne put s'empêcher de pleurer quand ils furent seuls ensemble. De son côté, à la vue de ce visage pâle, de ces traits bouleversés, le pauvre maître d'école versa lui-même quelques larmes tout en prouvant, par d'excellentes raisons tirées de la philosophie, que c'était un véritable enfantillage, et que rien n'était plus facile que de s'en empêcher, quand on voulait.
«Ce qui me rend malheureuse, même au milieu de vos bontés, dit l'enfant, c'est de penser que nous pouvons être une charge pour vous. Comment vous remercier? Si je ne vous avais pas rencontré si loin de votre maison, je serais morte; et lui, il serait resté seul.
— Ne parlons pas de mort, dit le maître d'école; et quant à une charge, sachez que j'ai fait fortune depuis la nuit que vous avez passée dans mon cottage.
— Vraiment? s'écria l'enfant avec joie.
— Oh! oui, répondit son ami. J'ai été nommé clerc et maître d'école d'un village loin d'ici, et bien plus loin encore de mon ancien séjour, comme vous pouvez le supposer; j'aurai huit cent soixante-quinze francs par an!… Huit cent soixante-quinze francs!
— Oh, que j'en suis contente! dit l'enfant; que j'en suis contente!
— Je me rends actuellement à ma nouvelle résidence, reprit le maître d'école. On m'a alloué des frais de diligence… des frais de diligence sur l'impériale pour toute ma route. Dieu merci, l'on ne me refuse rien. Mais, comme l'époque où je suis attendu dans mon nouveau domicile me laisse un ample loisir, je me suis déterminé à faire le voyage à pied. Quel bonheur que j'aie eu cette idée!
— Et nous donc, quel bonheur pour nous!
— Oui, oui, dit le maître d'école qui ne tenait pas sur sa chaise, c'est la vérité. Mais vous, où alliez-vous ainsi? D'où venez-vous? Qu'avez-vous fait depuis que vous m'avez quitté? Qu'aviez-vous fait auparavant? Racontez-le-moi, voyons, racontez- le-moi. Je connais peu le monde; et peut-être seriez-vous plus en état de m'en apprendre là-dessus que moi de vous en rien dire; mais je suis la sincérité même, et j'ai des raisons, vous ne l'avez pas oublié, pour vous aimer. Depuis ce temps, il m'a semblé que mon amour pour celui qui est mort s'était transporté sur vous qui vous êtes tenue près de son lit. Si, ajouta-t-il en élevant son regard vers le ciel, c'est cette belle âme que j'ai tant pleurée, qui renaît en vous de ses cendres mortelles, puisse sa paix descendre sur moi en retour de ma tendresse et de ma compassion pour le pauvre enfant!»
La franche et loyale amitié de l'honnête maître d'école, l'affectueuse chaleur de ses paroles et de ses gestes, l'accent de vérité qui animait son langage et son regard, inspirèrent à Nelly une confiance en lui que n'eussent jamais pu faire naître chez elle les plus subtils artifices de tromperie et de dissimulation. Elle lui confessa tout: qu'ils n'avaient ni ami ni parent; qu'elle avait fui avec le vieillard pour le soustraire à la maison des fous et à toutes les tortures qu'il redoutait; que maintenant elle fuyait de nouveau pour le sauver de lui-même; et qu'elle cherchait un asile dans quelque pays écarté, aux moeurs primitives, où jamais ne se produisît la tentation devant laquelle il avait succombé, où les derniers chagrins, les amertumes qu'elle avait ressentis, ne pussent pas revenir l'éprouver encore.
Le maître d'école l'avait écoutée avec une profonde surprise. «Une enfant!… pensait-il. Une enfant! et avoir héroïquement persévéré à travers les épreuves et les périls, en butte à la misère et à la souffrance, soutenue qu'elle était seulement par une forte affection et par la conscience du devoir!… Et cependant le monde est plein de ces traits d'héroïsme: ai-je besoin d'apprendre que les plus rudes comme les plus nobles épreuves sont celles que n'enregistre aucun souvenir humain, et qui sont supportées jour par jour avec une patience infatigable? Ah! je ne devrais pas être surpris d'entendre l'histoire de cette enfant!»
Mais ne nous occupons pas de ce qu'il put penser ou dire. Il fut convenu que Nell et son grand-père accompagneraient le maître d'école jusqu'au village où il était attendu, et que ce dernier tâcherait de leur trouver quelque humble occupation qui pût les faire subsister. «Nous sommes sûrs de réussir, dit gaiement le maître d'école. La cause est trop bonne pour n'être pas gagnée.»
Ils se disposèrent à continuer leur voyage le lendemain soir. Une diligence, qui suivait justement le même chemin, devait s'arrêter à l'auberge pour changer de chevaux; le cocher, moyennant une petite rétribution, donnerait à Nelly une place dans l'intérieur. Le marché fut promptement conclu à l'arrivée de la diligence; puis la voiture repartit avec l'enfant confortablement installée parmi les paquets les moins durs, le grand-père et le maître d'école se mirent à côté du conducteur, tandis que l'hôtesse et tous les braves gens de l'auberge jetaient au vent leurs adieux et leurs souhaits affectueux.
Quelle douce, fastueuse et commode façon de voyager, que d'être couché à l'intérieur de cette montagne mollement agitée; que d'ouïr le tintement des grelots des chevaux, le claquement du fouet que le cocher fait retentir de temps en temps, le grondement sourd des hautes et larges roues, le frôlement des harnais, l'affectueuse: bonne nuit! des piétons qui dépassent les chevaux, lorsque l'attelage va au petit pas! Le vague, même des idées n'est pas sans charme sous l'épaisse toiture qui semble faite pour protéger la rêverie indolente du voyageur jusqu'au moment où il s'endort! Le sommeil aussi a ses charmes; la tête balancée sur le coussin, le voyageur garde l'idée confuse qu'il avance, qu'il est transporté sans trouble ni fatigue, et perçoit tous ces bruits divers comme la musique d'un rêve qui amuse ses sens. Vient-il à s'éveiller doucement? il se surprend à regarder à travers le rideau à moitié tiré et agité par le vent: son oeil se lève vers le ciel brillant et froid où étincellent des étoiles innombrables, puis s'abaisse sur la lanterne du cocher, faible luminaire qui sautille et se balance, comme le feu follet des marais; sur les côtés de la route, il passe en revue les arbres noirs et sévères; en avant, c'est la route elle-même qui, longue et nue, s'étend, s'étend, s'étend, jusqu'à ce qu'elle soit arrêtée brusquement par une montée rapide et escarpée, comme si au delà il n'y avait plus de route, mais seulement l'horizon. Et la halte à l'auberge où l'on va se restaurer! Être bien accueilli, passer dans une bonne chambre où l'on trouve du feu et des lumières, bien clore ses yeux, et se rappeler, souvenir agréable, que la nuit était froide, se la figurer plus froide encore pour ajouter au bien-être qu'on éprouve à présent! Quel délicieux voyage qu'un voyage en diligence!
On repart: d'abord on est frais et alerte, puis on tombe d'assoupissement. On est tiré de son profond sommeil, lorsque la malle-poste vient à passer bruyamment, telle qu'une comète dans l'espace, avec ses lanternes brillantes, avec le galop sonore de ses chevaux, avec l'apparition du conducteur qui derrière se tient debout pour garder ses pieds chauds, et du gentleman au bonnet fourré qui ouvre ses yeux et jette autour de lui des regards d'étonnement. On s'arrête au tourniquet: précisément le gardien de la barrière s'est mis au lit. On frappe à la porte jusqu'à ce que l'homme ait répondu par un grognement sourd, du fond de ses couvertures dans sa petite chambre d'en haut où brûle une faible lumière, et qu'il descende, avec son bonnet de nuit et grelottant, ouvrir la barrière toute grande, en maudissant toutes les voitures qui se présentent autrement que pendant le jour. D'autres tableaux vont se succéder: c'est l'espace de temps rapide et froid qui sépare la nuit du matin; c'est la bande lointaine de lumière qui s'élargit et s'étend sans cesse en tournant du gris au blanc, du blanc au jaune, et du jaune au rouge pourpre; c'est la renaissance du jour avec sa gaieté, avec la vie qu'il répand; ce sont les hommes et les chevaux à la charrue, les oiseaux dans les arbres et sur les baies, et, dans les champs déserts, les jeunes garçons effrayant les oiseaux avec leurs crécelles pour protéger les grains.
On arrive à une ville: là, c'est la foule affairée qui se presse au marché; ce sont les petites charrettes et les voitures légères rangées tout autour d'une cour d'auberge; des marchands debout sur le seuil de leur porte; des maquignons qui font courir leurs chevaux d'un bout de la rue à l'autre pour tenter les chalands; des porcs qui se vautrent en grognant dans le ruisseau, ou qui cheminent avec de longues cordes attachées à leurs pieds, se ruant contre les brillantes boutiques des apothicaires d'où ils sont chassés à coups de balai par les garçons; la diligence, qui a roulé toute la nuit, changeant de chevaux au relais; les voyageurs ennuyés, refroidis, laids, de mauvaise humeur, avec des cheveux qui semblent avoir pris en une nuit une crue de trois mois; le conducteur au contraire, frais comme s'il sortait d'une boite, et magnifique par comparaison… Que d'agitation! que de choses en mouvement! quelle variété d'incidents dans un voyage aussi délicieux qu'un voyage en diligence!
De temps en temps, Nelly marchait l'espace d'un mille ou deux, après avoir fait monter son grand-père dans l'intérieur de la voiture; parfois même elle obtenait du maître d'école qu'il prit sa place et se reposât. Elle continua de voyager ainsi heureusement, jusqu'à une grande ville où la diligence s'arrêta et où ils passèrent la nuit. Ils laissèrent de côté une vaste église. Les rues offraient grand nombre de maisons bâties en une espèce de terre ou de plâtre avec quantité de poutres noires qui se croisaient en tous sens: ces maisons donnaient à la ville un air d'antiquité remarquable. Les portes étaient basses et cintrées; quelques-unes même étaient des porches en chêne, garnis de bancs d'étrange forme, où jadis les habitants étaient venus se reposer par un soir d'été. Les croisées à losanges présentaient de tout petits carreaux de vitre taillés en diamant qui semblaient cligner de l'oeil en regardant les passants, comme s'ils avaient la vue affaiblie. Depuis longtemps, ils étaient à l'abri de la fumée et de la vapeur des manufactures: à peine, en effet, y avait-il une ou deux fabriques dans des endroits écartés, dans les champs, par exemple, où une usine desséchait tout l'espace situé autour d'elle, comme une montagne de feu. Au sortir de cette ville, les voyageurs entrèrent de nouveau dans la campagne, et commencèrent à approcher du terme de leur course.
Le but n'était pas cependant si près, que Nelly et ses deux compagnons n'eussent à passer encore une nuit en route: ce n'était pas, il est vrai, rigoureusement indispensable; mais à quelques milles de son village, le maître d'école, tourmenté par le sentiment de la dignité de ses nouvelles fonctions de clerc, ne voulut pas faire son entrée avec des souliers poudreux et une toilette qui se ressentait du désordre d'un voyage.
Ce fut par une belle et lumineuse matinée d'automne qu'ils arrivèrent au lieu où le maître d'école était attendu. Ils s'arrêtèrent pour en contempler les beautés.
«Voyez! s'écria-t-il d'une voix émue et rempli de joie, voici l'église; et ce vieux bâtiment tout près de l'église est la maison d'école, je le parierais. Huit cent soixante-quinze francs par an dans ce charmant endroit!»
Ils admiraient le vieux porche à la teinte grise, les meneaux des fenêtres, les vénérables pierres sépulcrales qui se dessinaient sur la verdure du cimetière, l'ancienne tour, le coq qui la dominait; les toits de chaume bruni du cottage, de la grange et du château, sortant du sein des arbres; le cours d'eau qu'un moulin faisait bouillonner à quelque distance, et au loin les cimes bleuâtres des monts du pays de Galles. Quel but ravissant pour toutes les peines dans lesquelles l'enfant s'était consumée à traverser les fétides et noirs repaires du travail! Sur son lit de cendres et parmi tant d'horreurs infectes, c'était le mirage de ces campagnes, si beau qu'il fût dans son esprit, à peine égal à la douce réalité, qu'elle avait toujours eu présent à l'imagination. Ces visions avaient semblé se perdre ensuite dans une lointaine et sombre atmosphère, à mesure que l'espérance de les atteindre reculait aussi: mais plus elles semblaient reculer, plus Nelly était obstinée à les poursuivre de toute l'ardeur de ses désirs.
«Il faut que je vous laisse quelques minutes, dit le maître d'école rompant enfin le silence d'extase où les tenait leur joie. J'ai une lettre à présenter, des renseignements à demander, vous comprenez. Où vous retrouverai-je? À cette petite auberge que je vois là-bas?
— Permettez-nous d'attendre ici, dit Nell. La porte est ouverte. Nous nous asseyerons sous le porche de l'église jusqu'à ce que vous soyez de retour.
— C'est un excellent endroit,» dit le maître d'école en les y conduisant.
Il se débarrassa de sa valise, la plaça sur le banc de pierre et ajouta:
«Soyez sûrs que je reviendrai avec de bonnes nouvelles et que je ne serai pas longtemps absent.»
Là-dessus, l'heureux maître d'école tira une paire de gants tout battant neufs qu'il avait, durant le voyage, portés dans sa poche en un petit paquet, et il s'éloigna rapidement, plein d'ardeur et de vivacité.
Du porche où elle était restée, l'enfant le suivit des yeux jusqu'au moment où le feuillage l'eut dérobé à sa vue; et alors elle pénétra doucement dans le vieux cimetière, qui était si paisible et si grave, que le simple frôlement de la robe de Nelly sur les feuilles tombées qui jonchaient les allées et amortissaient le bruit des pas semblait une violation de son silence respectable. C'était un lieu antique et fait pour des histoires de revenants. Il y avait bien des siècles que l'église avait été construite; jadis elle dépendait d'un monastère y attenant; car des arcades en ruine, des restes de fenêtres ogivales et des fragments de murs noircis étaient encore debout, tandis que d'autres parties du vieux bâtiment qui avaient croulé, étaient maintenant confondues avec la terre du cimetière et recouvertes d'herbe comme si elles aussi réclamaient un tombeau et cherchaient à mêler leurs cendres à la poussière des hommes. Près de ces pierres tumulaires des années défuntes, au milieu de ces ruines, qu'on avait dans les derniers temps cherché à rendre habitables, on voyait deux petits corps de logis avec des croisées disjointes et des portes de chêne; ils étaient dans le plus mauvais état, vides et désolés.
C'est sur ces misérables débris que l'attention de l'enfant se fixa exclusivement. Elle ne savait pas elle-même pourquoi. L'église, les ruines, les tombes antiques avaient bien un droit au moins égal aux méditations d'une étrangère: mais du moment où ses yeux eurent d'abord aperçu ces maisons, Nelly ne vit plus autre chose. Même lorsqu'elle eut fait le tour de l'enceinte et que, revenue au porche, elle s'y assit pensive en attendant leur ami, même alors elle choisit une place d'où elle pût regarder encore les deux maisons, attirée en quelque sorte vers cet endroit par une fascination invincible.
CHAPITRE X.
Il faut maintenant nous élancer rapidement sur les traces de la mère de Kit et du gentleman, de peur qu'on n'adresse à cette histoire le reproche de manquer de suite et de laisser les personnages dans des situations douteuses et incertaines. La mère de Kit et le gentleman allaient grand train dans la chaise de poste à quatre chevaux, dont nous avons raconté le départ lorsqu'elle s'éloigna de la maison du notaire, ne tardant pas à laisser la ville derrière elle et à faire jaillir les étincelles du pavé de la grande route.
La bonne femme n'était pas médiocrement embarrassée de la nouveauté de sa situation. En outre, elle éprouvait certaines appréhensions maternelles à l'endroit du petit Jacob, ou du poupon, ou de tous deux peut-être. Elle craignait, par exemple, qu'ils ne tombassent dans le feu ou ne dégringolassent du haut de l'escalier, ou ne fussent pris entre les portes, ou qu'ils ne s'échauffassent la gorge en essayant de calmer leur soif au goulot des théières: ces préoccupations lui faisaient garder un silence pénible. Quand elle promenait ses regards à travers la glace sur les gardiens de barrière, les conducteurs d'omnibus et autres, elle éprouvait le sentiment de la dignité de sa nouvelle position, à peu près comme on voit dans les obsèques solennelles ces pleureurs qui, sans être autrement affligés de la perte du défunt, tout en saluant par la portière les gens de leur connaissance, se sentent en conscience obligés de conserver une gravité décente et un air d'indifférence pour tout ce qu'ils aperçoivent.
Au reste, pour demeurer calme en la compagnie du gentleman, il eût fallu être doué de nerfs d'acier. Avec cet homme toujours en mouvement, jamais la voiture n'était fermée, jamais les chevaux ne marchaient assez vite. Il ne pouvait rester dans la même position plus de deux minutes, il remuait continuellement ses bras et ses jambes, levant les châssis puis les laissant retomber avec violence, mettant la tête à la portière pour l'en retirer et l'y remettre un instant après. Il avait aussi dans sa poche une boîte à allumettes, de forme mystérieuse et inconnue; et pour s'assurer si la mère de Kit tenait les yeux fermés, cric, crac, cric, voilà que le gentleman consultait sa montre à la clarté d'une allumette, laissant les étincelles tomber sur la paille comme s'il n'eût pas songé au danger de brûler tout vif avec la bonne dame, avant que les postillons pussent arrêter les chevaux. Si l'on faisait halte pour le relais, aussitôt il s'élançait hors de la voiture sans qu'on eût le temps de baisser le marchepied, se ruait dans la cour de l'auberge comme un pétard enflammé, tirant sa montre sous le réverbère, oubliant de la consulter et la tirant de nouveau; en un mot, faisant tant d'extravagances, que la mère de Kit finissait presque par avoir peur de lui. Quand les chevaux étaient attelés, il se jetait dans la voiture avec l'agilité d'un arlequin, et avant que la chaise de poste eût parcouru un mille, sa montre et sa boîte à allumettes recommençaient leur train, si bien que la mère de Kit était éveillée encore une fois sans espoir de pouvoir fermer l'oeil de tout ce relais.
«Comment vous trouvez-vous? demandait le gentleman se tournant brusquement vers elle, après chacun de ces manèges répétés.
— Parfaitement bien, monsieur, je vous remercie.
— Ne vous manque-t-il rien? Avez-vous froid?
— Je suis un peu frileuse, monsieur, répondit la mère de Kit.
— Je le savais! s'écria le gentleman baissant une des glaces de devant. Elle aurait besoin d'un petit grog! C'est bien naturel. Comment ai-je pu oublier cela? Hé! postillon, vous arrêterez à la plus prochaine auberge, et vous demanderez qu'on apporte un verre d'eau chaude et d'eau-de-vie.»
Vainement la mère de Kit s'épuisait à protester qu'elle n'avait aucun besoin de ce genre. Le gentleman était inexorable; et toutes les fois qu'il ne savait plus quel autre cours donner à sa pétulance, il finissait invariablement par se rappeler et par conclure que la mère de Kit avait besoin d'un petit grog.
Ce fut de cette manière qu'ils voyagèrent jusqu'à près de minuit. Ils s'arrêtèrent alors pour souper. À ce repas, le gentleman demanda tout ce qu'il y avait dans la maison; et parce que la mère de Kit ne pouvait manger de tout à la fois ni tout manger, il se mit en tête qu'elle devait être malade.
«Vous êtes triste, dit le gentleman qui ne faisait lui-même que se promener autour de la chambre. Je vois bien ce qui vous préoccupe, madame. Vous êtes triste.
— Vous êtes trop bon, monsieur; je ne suis pas triste.
— Je sais que vous l'êtes. J'en suis sûr. J'arrache brusquement cette pauvre femme du sein de sa famille, et je m'étonne de la voir devenir de plus en plus triste! Je suis gentil! Combien d'enfants avez-vous, madame?
— Deux, monsieur, sans compter Kit.
— Des garçons, madame?
— Oui, monsieur.
— Sont-ils baptisés?
— Jusqu'à présent ils n'ont été qu'ondoyés, monsieur.
— Je serai le parrain de l'un d'eux. Souvenez-vous-en, s'il vous plaît, madame. Vous auriez peut-être besoin de vin chaud, madame?
— Je n'en pourrais boire une goutte, monsieur.
— Vous en avez besoin, dit le gentleman. Je vois que vous en avez besoin. J'aurais dû y songer d'abord.»
Aussitôt courant à la sonnette et demandant du vin chaud avec autant de précipitation que si l'on eût appelé, à l'instant même, au secours d'une personne asphyxiée ou noyée, le gentleman fit avaler à la mère de Kit une rasade de ce breuvage à une si haute température, que mistress Nubbles en eut les larmes aux yeux; puis il l'entraîna de nouveau vers la chaise de poste, où, sans doute par l'effet de cet agréable sédatif, elle ne tarda pas à devenir insensible à l'agitation perpétuelle de son compagnon de voyage et s'endormit presque tout de suite. Les heureux effets du remède ne furent point de nature passagère; car, bien que la distance fût plus considérable, le voyage plus long que le gentleman ne l'avait prévu, la mère de Kit ne s'éveilla pas avant qu'il fît grand jour et que les roues de la voiture retentissent sur le pavé d'une ville.
«Nous voici arrivés!… cria le gentleman baissant toutes les glaces. Droit aux figures de cire, postillon.»
Le postillon qui était sur le cheval de brancard toucha le bord de son chapeau et fit jouer ses éperons de manière à imprimer à l'attelage une allure brillante. Les quatre chevaux partirent au grand galop, et parcoururent les rues avec un fracas qui attira aux portes et aux fenêtres les bonnes gens stupéfaits, et domina même le timbre des horloges publiques comme elles sonnaient huit heures et demie. La voiture s'arrêta devant une porte autour de laquelle une certaine quantité de personnes étaient réunies en groupe.
«Qu'est-ce que c'est?… dit le gentleman mettant sa tête hors de la portière. Qu'est-ce qu'il y a ici?
— Une noce, monsieur, une noce! crièrent plusieurs voix, hourra!»
Le gentleman, tout hors de lui en se voyant au centre de ce rassemblement bruyant, descendit avec l'aide d'un des postillons, et présenta la main à la mère de Kit. À l'aspect de mistress Nubbles, la populace s'écria:
«Encore un mariage!» et se mit à hurler et à sauter de joie.
«Le monde est devenu fou, je pense,» dit le gentleman traversant le flot populaire avec celle qu'on lui prêtait pour fiancée. Il ajouta:
«Restez derrière, s'il vous plaît, et laissez-moi frapper.»
Tout ce qui fait du bruit a le don de plaire à la foule. Une vingtaine de mains sales se tendirent à l'envi et frappèrent pour le gentleman, rarement fut-il donné à un simple marteau de porte de produire un bruit aussi discordant que celui-ci. Après avoir rendu ces services volontaires, la foule se retira modestement un peu en arrière, préférant laisser au gentleman seul la responsabilité du tapage.
Un homme qui avait un gros bouquet blanc à sa boutonnière, ouvrit la porte et regarda d'un air impassible le gentleman en lui disant:
«Eh bien! monsieur, qu'est-ce que vous voulez?
— Qui est-ce qui se marie ici, mon ami? demanda le gentleman.
— C'est moi.
— Vous!… et qui diable épousez-vous?
— De quel droit me faites-vous cette question? répliqua le fiancé en le regardant de la tête aux pieds.
— De quel droit!… s'écria le gentleman pressant avec plus de force contre son bras celui de mistress Nubbles, car la bonne femme semblait ne songer qu'à s'échapper. D'un droit que vous ne soupçonnez guère. Songez-y bien, braves gens, si ce particulier a épousé une mineure…
— Fi! fi! cela ne peut avoir lieu.
— Où est l'enfant que vous avez ici, mon brave ami? Elle s'appelle Nelly; où est-elle?»
Comme il émettait cette question, à laquelle se joignit la mère de Kit, on entendit partir d'une chambre voisine une sorte de cri perçant, et aussitôt une grosse dame tout habillée de blanc accourut vers la porte et vint s'appuyer sur le bras de son fiancé.
«Où est-elle? dit la dame, m'apportez-vous de ses nouvelles?
Qu'est-elle devenue?»
Le gentleman se retourna et considéra d'un air de sinistre appréhension, de désappointement et d'incrédulité les traits de l'ex-mistress Jarley, mariée de ce matin même au philosophe Georges. Jugez de l'éternelle rage et de l'irrémédiable désespoir de M. Slum, le poëte! Enfin le gentleman balbutia:
«C'est à vous qu'il faut demander où elle est? Qu'est-ce que vous voulez dire?
— Oh! monsieur, s'écria la fiancée, si vous venez ici avec l'intention de lui faire du bien, que n'êtes-vous venu il y a une semaine!
— Elle n'est pas… morte? dit le gentleman qui était devenu très-pâle.
— Non, monsieur, oh! non, ce n'est pas ça.
— Dieu soit loué!… dit-il d'une voix étouffée. Permettez-moi d'entrer.»
Mistress Jarley et Georges s'écartèrent pour le recevoir chez eux. Quand le gentleman et la mère de Kit furent entrés, la porte se referma immédiatement.
«Vous voyez en moi, braves gens, dit le gentleman en se tournant vers le nouveau couple, un homme qui tient aux deux personnes qu'il cherche plus qu'à sa propre vie. Elles ne me reconnaîtraient pas. Mes traits leur sont étrangers; mais si elles sont ici, ou si l'une d'elles s'y trouve, prenez avec vous cette brave femme, et qu'elles puissent la voir d'abord, car elles la connaissent toutes deux. Si vous refusez de me les montrer par suite d'une fausse tendresse ou d'une crainte inutile, vous pourrez juger de mes intentions lorsqu'elle reconnaîtra cette femme pour une vieille amie, dévouée à leurs intérêts.
— Je l'avais toujours dit! s'écria la fiancée. Je savais bien que ce n'était pas une enfant ordinaire!… Hélas! monsieur, nous ne possédons aucun moyen de vous assister; car tout ce que nous pouvions faire nous l'avons vainement essayé déjà.»
En même temps Georges et mistress Jarley racontèrent au gentleman, dans les plus grands détails et sans la moindre réserve, tout ce qui était à leur connaissance au sujet de Nelly et de son grand- père, depuis leur première rencontre jusqu'au jour où ils avaient disparu subitement Ils ajoutèrent, et c'était l'exacte vérité:
«Nous avons fait tous les efforts possibles pour retrouver leurs traces, mais nous n'y avons pas réussi. D'abord, nous fûmes très- alarmés pour leur sûreté, de même que nous redoutions les soupçons auxquels pouvait les exposer leur brusque départ. Nous arrêtâmes notre pensée sur la faiblesse d'esprit du vieillard, sur l'inquiétude que l'enfant avait toujours témoignée quand son grand-père était absent, sur la société qu'on supposait qu'il recherchait, et sur la consomption qui peu à peu s'était emparée d'elle et qui la minait au physique comme au moral. Que dans la nuit elle ait perdu la trace du vieillard et que, sachant ou bien se doutant de quel côté il s'était dirigé, elle ait couru à sa poursuite, ou qu'ils aient quitté la maison ensemble, voilà ce qu'il nous est impossible de savoir au juste. Mais nous croyons pouvoir affirmer qu'il n'y a que peu d'espoir d'entendre jamais parler d'eux, et qu'il ne faut pas compter sur leur retour, que leur fuite soit venue du fait du vieillard ou de celui de l'enfant.»
Le gentleman avait écouté tous ces détails de l'air d'un homme accablé par le chagrin et trompé dans son attente. Des larmes lui vinrent aux yeux quand on parla du grand-père, et il parut éprouver une affliction profonde.
Pour ne pas trop étendre cette partie de notre récit, et afin d'abréger cette longue histoire, disons en peu de mots qu'avant la fin même de l'entrevue le gentleman parut comprendre qu'il en avait assez entendu pour être convaincu de la sincérité de ces renseignements, et qu'il s'efforça de faire agréer aux deux mariés une marque de sa reconnaissance pour la bienveillance qu'ils avaient témoignée à l'enfant sans ressources; mais l'un et l'autre refusèrent d'accepter ce présent. À la fin, l'heureux couple partit avec force cahots dans la caravane pour aller passer sa lune de miel en excursions champêtres, tandis que le gentleman et la mère de Kit se tenaient tristement devant la portière de leur voiture.
«Où allons-nous, monsieur? demanda le postillon.
— Menez-moi, dit le gentleman, au D…»
Il ne voulait certainement pas dire: «à l'auberge;» mais il substitua ce mot par respect pour la mère de Kit, et ils se rendirent à l'auberge.
Déjà le bruit s'était répandu au dehors que la petite jeune fille qui montrait les figures de cire était l'enfant d'une grande famille, à laquelle on l'avait soustraite dès son bas âge, et qui venait seulement de retrouver ses traces. L'opinion publique se divisait sur la question de savoir si c'était la fille d'un prince, ou d'un duc, ou d'un comte, ou d'un vicomte, ou d'un baron; mais on était unanimement d'accord sur le fait principal, et l'on s'accordait à reconnaître le gentleman pour son père. Chacun s'avança pour jeter sur lui un regard, bien qu'on ne pût voir que le bout de son noble nez, pendant qu'il s'éloignait dans sa chaise de poste à quatre chevaux, accablé sous le poids de sa douleur.
Que n'eût-il pas donné pour savoir (et que de chagrin cela ne lui eût-il pas épargné,) qu'en ce moment même l'enfant et son grand- père étaient assis sous le porche d'une vieille église, attendant patiemment le retour du maître d'école!
CHAPITRE XI.
Les rumeurs populaires au sujet du gentleman et de sa mission, en passant de bouche en bouche, et en prenant de plus en plus le caractère du merveilleux à mesure qu'elles circulaient de bouche en bouche, car les rumeurs populaires, à l'opposé de la pierre roulante du proverbe, amassent plus de mousse à proportion qu'on les colporte çà et là, attirèrent, comme à un spectacle agréable, attrayant, digne de la plus vive admiration, une foule considérable à la porte de l'auberge où descendit l'étranger. On vit se presser aussitôt en cet endroit quantité de flâneurs qui, trouvant, il est vrai, leur curiosité à bout d'emploi, par suite de la fermeture de l'exhibition des figures de cire et de l'achèvement des cérémonies nuptiales, considéraient l'arrivée du gentleman tout au moins comme un bienfait de la Providence, et la saluaient avec les démonstrations de la plus vive allégresse.
Bien loin de s'associer à la joie générale, le gentleman, au contraire, avec l'air triste et affaissé d'un homme qui ne veut que méditer en silence et à l'écart sur l'objet de son chagrin, mit pied à terre, et présenta la main à la mère de Kit avec une politesse sombre, qui fit une profonde impression sur les assistants. Puis il donna le bras à mistress Nubbles, et la conduisit dans la maison, tandis que plusieurs garçons s'empressaient de courir devant eux en éclaireurs, pour leur frayer le chemin et leur montrer la salle toute prête à les recevoir.
«Une chambre! dit le gentleman. Près d'ici, s'il se peut.
— C'est tout près d'ici, monsieur; venez de ce coté, s'il vous plaît.
— Celle-ci convient-elle au gentleman? dit une voix en même temps qu'une petite porte latérale contiguë à l'escalier du puits s'ouvrait vivement, et qu'une tête en sortait pour en faire les honneurs. Vous y serez très-bien. Vous y serez le bienvenu, comme les fleurs en mai, et, en hiver, la bûche de Noël. Voulez-vous accepter cette chambre, monsieur? Faites-moi l'honneur d'y entrer. Accordez-moi cette faveur, je vous prie.
— C'est trop de bonté!… s'écria la mère de Kit toute confondue de surprise. Qui se serait attendu à cela?»
N'avait-elle pas, en effet, de justes motifs pour être étonnée, en voyant que la personne qui faisait cette gracieuse invitation n'était autre que Daniel Quilp? La petite porte par laquelle il avait passé sa tête attenait au garde-manger de l'auberge. Il était là à faire des courbettes avec une politesse grotesque, aussi à son aise que s'il eût fait les honneurs de sa propre maison; il empestait de sa présence les gigots de mouton et les poulets rôtis; on aurait dit le mauvais génie des caves sorti de dessous terre pour se livrer à quelque oeuvre malfaisante.
«Voulez-vous me faire cet honneur? répéta Quilp.
— J'aime mieux être seul, répondit le gentleman.
— Oh!» dit Quilp.
Et, en même temps, il se rejeta dans la chambre d'un seul bond en refermant sur lui la porte comme les petits bonshommes des horloges flamandes, au moment où l'heure sonne.
«Comment se fait-il, monsieur, murmura la mère de Kit, que pas plus tard qu'hier au soir, je l'aie laissé au Petit-Béthel?…
— Vraiment!… dit le gentleman. Garçon, quand ce voyageur est-il arrivé ici?
— Ce matin, monsieur, par la voiture de nuit.
— Hum!… Et où va-t-il?
— Je ne pourrais pas vous le dire, monsieur. Quand la femme de chambre lui a demandé s'il désirait un lit, il a commencé par lui faire des grimaces, puis il a voulu l'embrasser.
— Dites-lui de venir ici. Avertissez-le que je serais bien aise d'échanger quelques mots avec lui. Priez-le de venir tout de suite, vous entendez?»
Le garçon ouvrit de grands yeux en recevant cet ordre; car, non- seulement le gentleman n'avait pas témoigné moins d'étonnement que la mère de Kit à la vue du nain; mais, comme il ne le craignait nullement, il ne s'était pas occupé le moins du monde de dissimuler le dégoût et la répugnance qu'il lui inspirait. Le garçon alla exécuter la commission, et reparut presque aussitôt, amenant le nain demandé.
«Votre serviteur, monsieur, dit Quilp. J'ai rencontré à mi-chemin votre messager. Je pensais bien que vous me permettriez de venir vous faire mes compliments. J'espère que vous allez bien. J'espère que vous allez très-bien.»
Ici il y eut une petite pause. Les yeux à demi fermés et le visage incliné, le nain attendait une réponse. Faute d'en recevoir une, il se tourna vers mistress Nubbles, qui était pour lui une plus ancienne et plus intime connaissance.
«La mère de Christophe! s'écria-t-il. Cette chère dame! cette digne femme, si heureusement bénie du ciel dans son honnête fils! Comment va la mère de Christophe? Le changement d'air et de lieu l'a-t-il fatiguée? Et la petite famille? et Christophe? sont-ils en bon état? sont-ils florissants? Deviennent-ils de bons citoyens, eh?»
Faisant gravir à sa voix une sorte d'échelle musicale à mesure qu'il posait ces questions, M. Quilp termina la gamme par un cri aigu, et reprit cet air essoufflé qui lui était habituel, et qui, feint ou naturel, avait également pour effet de bannir toute expression de son visage, et de le rendre parfaitement impassible, autant que cela pouvait lui être utile pour dissimuler sa pensée.
«Monsieur Quilp,» dit le gentleman.
Le nain porta la main à sa grande oreille pendante, pour témoigner, en apparence, la plus grande attention.
«Nous nous sommes déjà rencontrés tous deux?
— Certainement, s'écria Quilp en agitant la tête. Oh! certainement oui, monsieur. Un tel honneur!… Oui, deux fois, maman Christophe, deux fois. Un tel plaisir ne saurait s'oublier si vite, assurément!…
— Vous pouvez vous souvenir que le jour où, en arrivant à Londres, je trouvai vide et déserte la maison où je me rendais, je vous fus adressé par quelques voisins, et courus à votre recherche sans prendre le temps de me reposer ou de me rafraîchir.
— Oui, quelle précipitation, et cependant quelle allure ferme et vigoureuse! dit Quilp se parlant à lui-même, à l'instar de son ami M. Sampson Brass.
— Je vous trouvai, reprit le gentleman, je vous trouvai en pleine possession, de la manière la plus étrange, de tout ce qui avait appartenu si récemment encore à un autre; et cet autre, qui, jusqu'au moment où vous mîtes le pied chez lui, passait pour riche, avait été réduit tout à coup à la misère et expulsé de sa maison.
— Nous avons des témoins pour répondre de nos actes, mon cher monsieur, dit Quilp. Nous avons nos témoins. Ne dites pas non plus qu'il a été expulsé. Il est parti de sa propre volonté, il a disparu dans la nuit, monsieur.
— Qu'importe! s'écria le gentleman avec emportement. Il était parti.
— Oui, il était parti, dit Quilp toujours avec son calme révoltant. Nul doute qu'il ne fût parti. La seule question, c'était de savoir pour quel endroit. Et c'est encore une question.
— Maintenant, dit le gentleman en le regardant d'un air sévère, que dois-je penser de vous qui, n'ayant voulu me donner aucun renseignement, bien plus, ayant su vous retourner si bien et vous abriter sous toutes sortes de ruses, de tromperies et de paroles évasives, venez aujourd'hui épier nos pas?
— Moi, vous épier! cria Quilp.
— Ne le faites-vous pas? répliqua le gentleman arrivé au plus haut point d'exaspération. N'étiez-vous pas, il y a quelques heures, à soixante milles d'ici, dans la chapelle où cette bonne femme a l'habitude de dire ses prières?
— Elle y était aussi, je pense, dit Quilp qui avait repris son sang-froid accoutumé. Je pourrais dire, moi, si je me laissais emporter aussi, que c'est vous qui épiez mes pas. Oui, j'étais dans la chapelle. Eh bien, après? J'ai lu dans les livres qu'il est d'usage pour les pèlerins d'aller à une chapelle avant de se mettre en voyage pour solliciter du ciel un heureux retour. Et cela fait honneur à leur sagesse! Les voyages sont trop périlleux, principalement sur l'impériale. Les roues se détachent, les chevaux prennent le mors aux dents, les conducteurs mènent trop vite, les diligences versent. Je vais toujours à la chapelle avant de me mettre en route. En pareille occasion, c'est toujours par là que je finis mes préparatifs; voilà la vérité.»
Il ne fallait pas une grande pénétration pour deviner que Quilp mentait de gaieté de coeur, quoique l'expression qu'il donnait à son visage, à sa voix et à ses gestes, eût pu faire croire à quelque innocent qu'il était prêt à défendre la vérité au péril de sa vie avec la fermeté calme d'un martyr.
«En vérité, il y a de quoi faire tourner la tête, dit le malheureux gentleman; voyons, dites-moi, n'avez-vous pas, pour un motif particulier, cherché à deviner mes projets? Ne savez-vous pas quel but m'attirait ici, et, si vous le savez, ne pouvez-vous pas me fournir quelque lumière?
— Vous me croyez donc sorcier, monsieur, dit Quilp en haussant les épaules; mais si je l'étais, je me dirais à moi-même ma bonne aventure pour faire fortune.
— Allons! c'est bon! nous nous sommes dit, je le vois, tout ce que nous avions à nous dire, répliqua le gentleman qui se jeta avec impatience sur un sofa. Je vous prie de nous laisser.
— Volontiers, répondit Quilp, très-volontiers. Maman Christophe, ma chère âme, portez-vous bien. Bon voyage, monsieur… pour votre retour… Hem!»
En achevant ces paroles d'adieu avec une grimace indescriptible et qui semblait composée de tout ce que l'homme et le singe peuvent imaginer de contorsions les plus hideuses, le nain battit lentement en retraite et ferma la porte derrière lui.
«Oh! oh! se dit-il quand il eut regagné sa chambre et qu'il se fut assis dans un fauteuil, les poings appuyés sur la hanche. Oh! oh! c'est donc comme cela, mon cher ami? En vé—ri—té?»
Poussant dans sa joie immodérée des éclats de rire étouffés et compensant la gêne qu'il avait dû s'imposer récemment par le déploiement de toutes les variétés possibles de laideur sur sa face, M. Quilp se tordit dans son fauteuil tout en frottant sa jambe gauche et tomba dans certaine méditation dont il est nécessaire de présenter ici la substance.
D'abord il passa en revue les circonstances qui l'avaient amené à se rendre en ce lieu. Peu de mots suffiront pour les exposer.
S'étant présenté la veille au soir à l'étude de M. Sampson Brass, en l'absence de ce gentleman et de sa docte soeur, il était tombé sur M. Swiveller qui, en ce moment, était occupé à arroser d'un verre de grog au gin l'aride poussière du droit qui lui desséchait le gosier et à détremper, comme on dit, son argile mortelle à longs traits. Mais comme en thèse générale l'argile, quand elle est trop mouillée, perd toute consistance et s'amollit tellement qu'elle n'est plus propre à recevoir aucune empreinte, et perd en même temps la force et la solidité de son caractère, ainsi l'argile de M. Swiveller, ayant absorbé une quantité considérable de liquide, était aussi arrivée à cet état de mollesse et d'inconsistance où les diverses idées qui venaient s'y imprimer ne tardaient pas à perdre leur contour distinct et à s'amalgamer les unes avec les autres; et, chose singulière quoique trop certaine, il n'est pas rare que dans cette situation l'argile humaine se prévale par-dessus tout de sa rare prudence et de sa sagacité. M. Swiveller, dans cette situation, se plaisait plus que personne à se reconnaître ces qualités. Il partit de là pour dire qu'il avait fait d'étranges découvertes sur le gentleman qui logeait au- dessus, découvertes qu'il avait résolu d'enfouir dans le plus profond de son coeur; ni tortures, ni caresses ne pourraient jamais le déterminer à les révéler.
M. Quilp approuva hautement cette résolution; en même temps, il s'était assis pour pousser M. Swiveller et lui soutirer d'autres renseignements. Il apprit bientôt de lui qu'on avait vu le gentleman en conférence avec Kit. Tel était le secret que jamais il ne devait divulguer.
Muni de ces renseignements, M. Quilp fut amené à supposer tout d'abord que ledit locataire devait être la même personne qui était venue le trouver déjà; et, s'étant assuré par d'autres questions que ce soupçon était fondé, il en conclut qu'en se mettant en rapport avec Kit, le gentleman avait pour but de retrouver les traces du vieillard et de l'enfant. Brûlant du désir curieux de savoir ce que tout cela voulait dire, il résolut de serrer de près la mère de Kit, qui lui semblait la personne la moins capable de résister à ses artifices et par conséquent la plus propre à se laisser dérober les révélations qu'il convoitait. Prenant donc brusquement congé de M. Swiveller, il courut chez mistress Nubbles. La bonne femme était absente. Il s'informa auprès d'un voisin, comme fit Kit lui-même peu de temps après; on lui enseigna la chapelle, où il se rendit aussitôt pour happer la mère de Kit à la fin du service.
Il n'y avait pas un quart d'heure qu'il était assis dans la chapelle où, les regards pieusement attachés au plafond, il jouissait intérieurement, comme d'une bonne plaisanterie, de sa présence en ce lieu, lorsque Kit lui-même apparut. Avec ses yeux de lynx, un instant suffit au nain pour reconnaître qu'il y avait anguille sous roche. Absorbé en apparence, comme nous l'avons dit, et feignant d'être plongé dans une méditation profonde, Quilp étudiait les moindres mouvements de Kit; et quand celui-ci se fut retiré avec sa famille, le nain sortit vivement après lui. Enfin, il suivit Kit et mistress Nubbles jusqu'à la maison du notaire, où il apprit d'un des postillons dans quelle ville devait se rendre la chaise de poste. Sachant qu'une diligence qui faisait rapidement le service de nuit partait pour cette même ville à l'heure même, et que le bureau n'était qu'à deux pas, il y courut sans autre cérémonie et s'installa sur l'impériale. Plusieurs fois, pendant la nuit, la diligence dépassa la chaise de poste, plusieurs fois aussi la chaise de poste dépassa la diligence, selon que leurs haltes étaient plus ou moins longues et leur vitesse moins régulière; finalement, les deux voitures entrèrent en ville au même moment. Quilp, sans perdre de vue la chaise de poste, se mêla à la foule: il apprit l'objet du voyage du gentleman et ses mécomptes; une fois nanti de ces renseignements, il s'éloigna à la hâte et gagna l'auberge avant le gentleman; c'est là, qu'après avoir eu avec lui l'entretien que nous avons rapporté plus haut, il s'était enfermé dans sa petite chambre où il passait rapidement en revue toutes ces circonstances étranges.