«Ah! c'est comme ça? mon ami, se dit-il en mordant avidement ses ongles. On me suspecte, on me met de côté; et c'est Kit, n'est-ce pas? qui est l'agent confidentiel. En ce cas, je crains bien d'avoir à lui régler son compte.»
Il réfléchit un moment, puis ajouta:
«Si ce matin nous avions trouvé le vieux et l'enfant, j'étais prêt à faire valoir d'assez jolis titres. Quelle bonne aubaine c'eût été pour moi! Sans ces cafards, ces hypocrites, ce garçon et sa mère, j'eusse aussi facilement enveloppé dans mon filet ce farouche gentleman que mon vieil ami, notre ami commun, ah! ah! ah! et la potelée, la fraîche Nelly. Au pis aller, c'est encore une affaire d'or et qu'il ne faut pas perdre. Retrouvons d'abord les fugitifs, puis nous aviserons… au moyen de vous débarrasser d'un peu du superflu de votre numéraire, mon cher monsieur, tant qu'il y aura des barreaux de prison, des verrous et des serrures pour tenir en sûreté votre ami, ou parent, n'importe. Je hais décidément tous ces gens vertueux! s'écria le nain en avalant une gorgée d'eau-de-vie et faisant claquer ses lèvres. Oui! je les hais tous en général et chacun en particulier!…»
Et ce n'étaient pas là des fanfaronnades creuses et vaines; c'était bien l'aveu réfléchi de ses sentiments réels. Car M. Quilp, qui n'aimait personne, en était venu peu à peu à détester tous ceux qui de près ou de loin tenaient à son client ruiné: le vieillard lui-même le premier, parce qu'il avait su le tromper et déjouer sa vigilance; l'enfant, parce qu'elle était l'objet de la commisération et des timides reproches de mistress Quilp; le gentleman, à cause de l'aversion qu'il lui témoignait ouvertement; Kit et sa mère, mortellement, pour les motifs déjà connus. Joignez-y ce sentiment général d'opposition, qui s'unissait étroitement à son désir dévorant de s'enrichir au milieu de ces circonstances équivoques, et voilà pourquoi Daniel Quilp les détestait tous en général et chacun en particulier.
Dans cette aimable disposition d'esprit, il soulagea son estomac et sa haine en bavant une assez notable quantité d'eau-de-vie; puis, changeant de quartier, il se retira dans un cabaret infime, d'où il établit dans l'ombre tous les moyens d'enquête possibles, afin d'arriver à la découverte du vieillard et de sa petite-fille. Mais tout effort resta inutile. Pas la moindre trace, pas le moindre indice qui pût le mettre sur la voie. Les fugitifs avaient quitté la ville pendant la nuit; personne ne les avait vus s'éloigner; nul ne les avait rencontrés sur leur chemin; pas un conducteur de diligence, de charrette ou de fourgon n'avait aperçu de voyageurs répondant à leur signalement; pas une âme en un mot qui eût passé près d'eux ni entendu parler d'eux. Convaincu que pour le moment toute tentative de ce genre était infructueuse, il confia le soin de son affaire à deux ou trois drôles auxquels il promit une forte récompense dans le cas où ils lui feraient parvenir quelque renseignement, et il s'en retourna à Londres par la diligence du lendemain.
En montant sur l'impériale, M. Quilp eut la satisfaction de voir que la mère de Kit était seule dans l'intérieur de la voiture. Durant tout le voyage, il mit à profit cette circonstance pour s'amuser et s'égayer, la situation d'isolement où se trouvait la pauvre femme permettant au malicieux nain de lui causer toutes sortes d'ennuis et d'épouvantes. Ainsi il se tenait penché, suspendu sur un des bords de la voiture au risque de se rompre le cou, et dardait à l'intérieur ses gros yeux à fleur de tête qui semblaient d'autant plus horribles à mistress Nubbles que Quilp avait la tête renversée. Si elle changeait de portière, il se transportait du même côté. Quand on s'arrêtait pour relayer, il sautait lestement à terre et présentait son visage à la glace en louchant affreusement. Cet ingénieux système de tortures produisit sur la victime un tel effet, que mistress Nubbles ne put s'empêcher de croire que M. Quilp, vrai représentant du diable, s'était incarné ce pouvoir de l'enfer si souvent et si vigoureusement attaqué dans les prêches du Petit-Béthel, et que c'était pour la punir du péché qu'elle avait commis le jour du théâtre d'Astley et des huîtres, qu'il s'amusait à la lutiner et à la tourmenter.
Instruit d'avance par une lettre du retour prochain de mistress Nubbles, Kit attendait sa mère au bureau de la diligence, grande fut sa surprise quand il aperçut la figure bien connue de Quilp qui regardait par-dessus l'épaule du conducteur comme un démon familier, invisible à tout autre oeil qu'au sien.
«Comment vous portez-vous, Christophe? croassa le nain du haut de son impériale. Tout va bien, Christophe. Votre mère est là dedans.
— Par quel hasard est-il là, ma mère? dit Kit à demi-voix.
— J'ignore pourquoi ni comment, mon cher enfant, répondit mistress Nubbles en descendant de voiture à l'aide du bras de son fils; mais toute la sainte journée il n'a cessé de me terrifier à m'en faire perdre les sens.
— En vérité?… s'écria Kit.
— C'est au point que vous ne voudriez pas le croire, répliqua sa mère. Mais ne lui dites pas un mot; car réellement je ne sais pas si c'est un homme. Chut! ne vous tournez pas comme si je vous parlais de lui… Justement, il vient de se mettre sous le plein rayon de la lanterne de la diligence pour me faire ses yeux louches et effrayants!…»
Nonobstant la prière maternelle, Kit se tourna vivement pour regarder.
Mais M. Quilp tenait déjà tranquillement ses yeux levés vers les étoiles, et paraissait absorbé par la contemplation des corps célestes.
«Oh! l'artificieuse créature!… s'écria mistress Nubbles. Mais venez. Pour tout au monde ne lui parlez pas.
— Si, ma mère, si, je veux lui parler. Quelle faiblesse!… Dites donc, monsieur…»
M. Quilp affecta de tressaillir et de regarder autour de lui en souriant.
«Voulez-vous bien laisser ma mère tranquille, s'il vous plaît? dit Kit. Comment osez-vous tourmenter une pauvre femme seule comme elle, et la rendre triste et malheureuse, quand elle a déjà bien assez de motifs pour l'être sans vous!… N'êtes-vous pas honteux de votre conduite, petit monstre?…
— Monstre!… répéta Quilp avec un sourire et d'une voix de ventriloque. (Le nain le plus affreux qu'on ait jamais montré pour un sou à la foire.) Monstre!… ah!
— Si à l'avenir vous agissez envers elle avec cette impudence, reprit Kit en plaçant sur son dos le carton de sa mère, je vous le dis et vous le répète, monsieur Quilp, je ne le souffrirai pas. Vous n'avez pas le droit d'agir ainsi; vous savez bien que nous ne vous avons jamais fait de mal. Ce n'est pas la première fois; et si jamais vous la tourmentez ou l'effrayez encore, vous m'obligerez… et j'en aurais regret à cause de votre taille… vous m'obligerez à vous corriger.»
Quilp ne répliqua rien; mais, s'approchant de Kit assez près pour lui darder un regard à deux ou trois pouces du visage, il le contempla fixement, recula à courte distance sans détourner les yeux, s'approcha de nouveau, recula encore, et renouvela ce manège une demi-douzaine de fois, comme les têtes qui apparaissent et disparaissent dans les expériences de fantasmagorie. Kit se tenait ferme, s'attendant à une prochaine attaque; mais, voyant que toutes ces démonstrations n'aboutissaient à rien de sérieux, il fit claquer ses doigts et se retira, entraîné le plus vite possible par sa mère qui, même en écoutant les chères nouvelles du petit Jacob et du poupon, ne pouvait s'empêcher de tourner la tête avec anxiété pour voir si Quilp ne les suivait pas.
CHAPITRE XII.
La mère de Kit eût pu s'épargner la peine de regarder si souvent derrière elle; car rien n'était plus loin de la pensée de M. Quilp que de songer à les poursuivre, elle et son fils, ou de renouveler la querelle sur laquelle ils s'étaient séparés.
Il s'en alla droit son chemin, sifflant de temps à autre quelque bribe de chansonnette; et, avec un visage parfaitement tranquille et composé, il se dirigea allègrement vers son logis. En route il évoquait l'idée des inquiétudes, des terreurs de mistress Quilp qui, n'ayant pas reçu la moindre nouvelle de lui depuis trois grands jours et deux nuits, et n'ayant pas eu préalablement avis de son départ, était sans doute en ce moment dans une mortelle anxiété, en proie au plus vif chagrin.
Cette gracieuse perspective était si bien d'accord avec les goûts du nain, et si agréable pour lui, que, tout en marchant, il en riait à coeur joie jusqu'à en avoir les larmes aux yeux. De plus en plus joyeux, quand il atteignit la rue voisine de sa demeure, il exprima son plaisir par un cri rauque qui n'effraya pas médiocrement un passant paisible qui marchait devant lui sans s'attendre à cette surprise. Nouvelle jouissance pour Quilp, et qui augmenta d'autant sa satisfaction.
Telle était l'heureuse disposition d'esprit de M. Quilp lorsqu'il atteignit Tower-Hill. Là, s'étant arrêté à regarder la croisée de son logis, il la trouva plus splendidement éclairée qu'il n'est d'usage dans une maison en deuil. Il s'approcha plus près encore, écouta attentivement et put entendre plusieurs voix se livrant à une conversation animée, et dans le nombre il reconnut, outre celles de sa femme et de sa belle-mère, des organes masculins.
«Ah! s'écria le nain jaloux, qu'est-ce que c'est que ça?… Est-ce qu'elles reçoivent des visites en mon absence?»
Une toux étouffée qui venait de l'intérieur fut la réponse qu'il reçut.
M. Quilp chercha dans ses poches son passe-partout; mais il l'avait oublié. Il n'avait d'autre ressource que de frapper à la porte.
«Il y a de la lumière dans le couloir, se dit-il en mettant son oeil au trou de la serrure. Frappons un léger coup; et avec votre permission, madame, je vais vous prendre à l'improviste. Holà!…»
Il appliqua à la porte un tout petit coup avec précaution: pas de réponse. Mais, ayant de nouveau fait jouer le marteau sans plus de bruit, il vit s'ouvrir tout doucement la porte et aperçut le jeune gardien de son débarcadère. D'une main, il le saisit au collet; de l'autre, il le traîna jusqu'au milieu de la rue.
«Vous m'étranglez, maître, murmura le jeune garçon, lâchez-moi, s'il vous plaît.
— Qui est-ce qui est là-haut, chien que vous êtes? dit Quilp sur le même ton. Parlez, et parlez bas, ou je vous étranglerai pour tout de bon.»
Le jeune garçon ne put qu'indiquer la fenêtre, et répondre par un rire étouffé, mais qui exprimait si bien une gaieté folle, que M. Quilp furieux prit de nouveau le malheureux à la gorge, et il allait mettre sa menace à exécution ou peu s'en faut, si le jeune garçon ne s'était adroitement débarrassé de l'étreinte du nain pour se jeter derrière le réverbère voisin: là M. Quilp, après de vains efforts pour l'attraper par les cheveux, fut obligé de parlementer.
«Voulez-vous bien me répondre? dit-il. Qu'est-ce qu'on fait là haut?
— Vous ne me laissez pas parler! dit l'autre. Ils… ah! ah! ah! pensent que vous… êtes mort. Ah! ah! ah!
— Mort! s'écria Quilp avec un rire féroce. Oh! que non. Le pensent-ils en effet? Le pensent-ils réellement, chien que vous êtes!
— Ils pensent que vous êtes noyé, répondit le jeune garçon, dont la nature malicieuse avait une grande affinité avec celle de son maître. La dernière fois qu'on vous a vu, c'est au bord du débarcadère, et l'on pensait que vous étiez tombé à l'eau. Ah! ah! ah!
Le plaisir d'espionner son monde dans ce délicieux concours de circonstances et de causer un désappointement général en reparaissant vivant et très-vivant, procura à Quilp une sensation plus douce que n'eût pu le faire le meilleur coup de fortune. Il n'était pas moins réjoui maintenant que son joyeux compagnon: tous deux restèrent quelques instants à grimacer, à souffler comme des cachalots, à secouer la tête l'un en face de l'autre, de chaque côté du poteau, comme une incomparable paire de magots de la Chine.
«Pas un mot, dit Quilp s'avançant vers la porte sur la pointe du pied. Pas un son! même d'une planche qui crie ou d'un faux pas dans une toile d'araignée. Noyé!… eh! eh! mistress Quilp!… noyé!»
En parlant ainsi, il souffla la chandelle, défit ses souliers, et se mit en devoir de gravir l'escalier, laissant son jeune ami enchanté, tout entier au délice de faire ses culbutes dans la rue.
La chambre à coucher donnant sur l'escalier n'était pas fermée; M. Quilp se glissa dans cette pièce et s'établit derrière la porte qui la faisait communiquer au salon. Or, comme elle était entre- bâillée afin de laisser l'air circuler et qu'elle avait en outre une fente assez commode dont le nain s'était maintes fois servi utilement pour espionner et qu'il avait même élargie avec son couteau à cet effet, non-seulement il put tout entendre, mais il put voir distinctement tout ce qui se passait.
L'oeil appliqué à cette fente propice, il vit M. Brass assis à une table où se trouvaient, outre plumes, encre et papier, la cave à liqueurs, sa propre cave avec son propre rhum de la Jamaïque réservé jusqu'ici pour lui seul! puis de l'eau chaude, d'odorants citrons, des morceaux de sucre, tout ce qu'il fallait enfin pour composer un grog délicieux. Avec tous ces matériaux de choix, maître Sampson, qui était loin de méconnaître leurs justes droits à son attention, avait composé un grand verre de punch aux vapeurs brûlantes; en ce moment même il était en train de délayer le breuvage avec une cuiller à thé et y attachait un regard dans lequel une faible expression de regret était dominée par un rayon de douce et agréable jouissance. À la même table et appuyée sur ses deux coudes se trouvait mistress Jiniwin: elle n'avait plus besoin de prélever en cachette quelques cuillerées sur le punch d'autrui; elle buvait à larges gorgées dans son verre à elle; tandis qua sa fille, qui n'avait pas positivement de cendres sur la tête ni un sac de toile sur les épaules, mais bien une tenue décente et un certain air de chagrin, était à demi couchée dans un fauteuil et adoucissait sa peine en acceptant de temps à autre un peu de ce breuvage bienfaisant. Il y avait là encore deux bateliers-côtiers qui tenaient des dragues et autres instruments de leur métier: le plaisir qu'ils avaient à boire, leur nez naturellement rouge, leur face enluminée, leur air joyeux, leur présence en un mot, augmentaient, bien loin de le diminuer, l'air de gaieté et de confort qui faisait le vrai caractère de la réunion.
«Si je pouvais empoisonner le punch de cette chère vieille dame, se dit Quilp, je mourrais heureux!
— Ah! dit M. Brass rompant le silence et levant ses yeux au plafond avec un soupir, qui sait s'il ne nous regarde pas d'en haut! Qui sait s'il ne nous contemple pas de… du lieu quelconque où il peut être, et s'il n'a pas les yeux fixés sur nous! Ô mon Dieu!»
Ici M. Brass fit une pause pour boire la moitié de son verre de punch; puis il reprit ainsi en secouant la tête avec un sourire triste, mais sans perdre de vue l'autre moitié de son verre:
«Il me semble en vérité que j'aperçois ses yeux qui étincellent dans le miroir de cette liqueur. Ah! quand pourrons-nous le revoir ainsi? Jamais, jamais! Ce que c'est que de nous! une minute avant, nous sommes ici, ajouta-t-il en élevant son grand verre à la hauteur de son visage; et la minute d'après, nous sommes là…» Il goûta le contenu, puis, se frappant avec un geste emphatique un peu au-dessous de la poitrine, il s'écria: «Oui, nous sommes dans la tombe silencieuse. Et penser que me voilà ici à boire son rhum!… Tout cela me semble un rêve!»
Pour s'assurer sans doute de la réalité de sa position, M. Brass tendit, tout en parlant, son verre à mistress Jiniwin afin qu'elle l'emplit; et se tournant vers les deux bateliers:
«Alors les recherches ont été tout à fait infructueuses?
— Tout à fait, mon maître. Mais je crois bien que si son corps est porté quelque part, ça sera pour sûr du côté de Grinidge[1], à la marée basse… Est-ce pas, camarade?»
L'autre gentleman fit un signe d'assentiment et ajouta que le corps était attendu à l'hôpital où quelques pensionnaires ne seraient point fâchés de le voir arriver.
«Alors il ne nous reste plus qu'à nous résigner, dit M. Brass, qu'à nous résigner. Ce serait une consolation que d'avoir son corps, une triste consolation.
— Oh! certainement oui, dit vivement mistress Jiniwin; si nous l'avions, au moins n'aurions-nous plus de doutes.»
Sampson Brass reprit sa plume.
«Occupons-nous, dit-il, de l'avis et du signalement à publier. Il y a pour nous un plaisir mélancolique à rappeler ses traits. Nous en étions restés aux jambes…
— Jambes torses, dit mistress Jiniwin.
— Pensez-vous qu'elles fussent torses? dit Brass d'un air confidentiel. Il me semble les voir encore marchant très-écartées dans la rue en pantalon de nankin un peu court sans sous-pieds. Ah! dans quelle vallée de larmes nous vivons! Décidément mettrons- nous torses?
— Je pense qu'elles l'étaient un peu, dit mistress Quilp avec un sanglot.
— Jambes torses, dit Brass écrivant et parlant à la fois, la tête grosse, le buste court, les jambes torses.
— Très-torses! dit mistress Jiniwin.
— Non, madame, non, ne mettons pas «très-torses,» dit Brass avec l'expression d'un pieux respect. N'insistons pas sur les imperfections physiques du défunt. Il est en un lieu, madame, où il ne sera plus question de ses jambes. Contentons-nous de mettre torses, madame.
— Je m'imaginais que vous demandiez l'exacte vérité, dit la belle-mère. Voilà tout.
— Dieu vous bénisse comme je vous aime! murmura Quilp. Allons, voilà qu'elle y retourne… Toujours du punch!
— Le soin qui nous occupe, dit l'homme de loi posant sa plume et vidant son verre, me remet involontairement sous les yeux le fantôme du père d'Hamlet. Oui, je me figure voir le défunt avec le costume qu'il portait tous les jours, son habit, son gilet, ses souliers, ses bas, son pantalon, son chapeau, son esprit et sa verve, son éloquence et son parapluie; tout cela se présente à moi comme autant d'images de ma jeunesse, son linge!… dit encore M. Brass avec un doux sourire qu'il adressa à la muraille, son linge qui toujours était d'une couleur particulière, car c'était un de ses caprices, une singulière fantaisie; ah! comme il me semble le voir encore!
— Continuez donc le signalement, monsieur, dit mistress Jiniwin avec impatience; cela vaudrait bien mieux.
— C'est vrai, madame, c'est vrai, s'écria M. Brass. Le chagrin ne doit pas engourdir nos facultés, madame. Voulez-vous m'en verser encore une goutte, s'il vous plaît? Nous en étions à son nez…
— Nez plat, dit mistress Jiniwin.
— Aquilin!… cria Quilp passant sa tête à travers la porte et touchant de sa main le bout de son nez. Aquilin, sorcière que vous êtes! Le voyez-vous? appelez-vous ça un nez plat? Osez-vous l'appeler ainsi, hein?
— Oh! magnifique! magnifique! acclama le procureur par la simple force de l'habitude. Parfait!… Comme il est spirituel!… Quel homme remarquable! quel homme extraordinaire! et quel art il possède pour surprendre les gens!»
Quilp ne prit point garde à ces compliments, ni à l'air décontenancé et terrifié que Brass montrait de plus en plus, ni aux cris que poussaient sa belle-mère qui se sauva hors de la chambre, et sa femme qui tomba évanouie. L'oeil fixé sur Sampson Brass, il alla droit vers la table; commençant par le verre du procureur, il en avala le contenu, puis il fit régulièrement le tour de la table jusqu'à ce qu'il eût bu les deux autres verres; ensuite il mit sous son bras sa cave à liqueurs sans cesser de dévisager Brass avec son regard étrange.
— Je ne suis pas encore mort, Sampson, dit-il. Non, pas encore!
— Oh! c'est charmant! s'écria Brass reprenant un peu d'aplomb. Ah! ah! ah! C'est charmant! Il n'y a pas un homme au monde qui se fût ainsi tiré d'affaire. C'était une position difficile. Mais il a un tel flux de bonne humeur, un flux si prodigieux!…
— Bonsoir, dit le nain avec un geste expressif.
— Bonsoir, monsieur, bonsoir, s'écria le procureur en se retirant à reculons. Quelle heureuse, oh! oui, quelle bienheureuse surprise! Ah! ah! ah! Délicieux! vraiment délicieux!»
Le nain attendit que le bruit des exclamations de M. Brass se perdît dans l'éloignement, car M. Brass n'avait pas cessé de les continuer à haute voix tout en descendant l'escalier. Il s'avança alors vers les deux bateliers qui étaient restés immobiles dans une sorte d'étonnement stupide.
«N'avez-vous pas, messieurs, dit-il en tenant avec une grande politesse la porte ouverte, sondé la rivière toute la journée?
— Oui monsieur, et hier aussi.
— Pardieu! vous vous êtes donné là bien de la peine. Je vous prie de considérer comme à vous tout ce que vous trouverez sur… sur le corps du noyé. Bonsoir.»
Les deux hommes s'entre-regardèrent; mais sans s'amuser à discuter sur le point en litige, ils se glissèrent hors de la chambre. Après avoir fait si vite maison nette, Quilp ferma les portes; et tenant toujours précieusement sa cave à liqueurs, en levant les épaules et se croisant les bras, il resta à considérer sa femme évanouie, semblable à un cauchemar qui vient de peser sur la poitrine du patient endormi.
CHAPITRE XIII.
D'ordinaire, les discussions conjugales ont lieu entre les parties intéressées sous la forme d'un dialogue auquel la dame prend part au moins pour la moitié. Chez M. et mistress Quilp cependant il y avait, sous ce rapport, exception à la règle générale. Les observations réciproques se réduisaient à un long monologue du mari; peut-être la femme trouvait-elle à y introduire quelques courtes supplications, mais qui ne s'étendaient pas au delà d'une syllabe jetée à intervalles éloignés, d'une voix basse et soumise. Sans la circonstance présente, mistress Quilp dut attendre longtemps avant de risquer même cette humble défense; revenue de son évanouissement, elle s'assit en silence, et tout en pleurant écouta avec docilité les reproches de son seigneur et maître.
Ces reproches, M. Quilp les proférait avec tant de volubilité et de violence et en tordant tellement ses membres et sa figure, que sa femme, tout accoutumée qu'elle était à l'attitude de son mari dans ces scènes d'intérieur, se sentit épouvantée et presque hors d'elle. Mais le rhum de la Jamaïque et la satisfaction d'avoir causé un tel mécompte refroidirent par degrés l'emportement de M. Quilp; et du paroxysme ardent et sauvage auquel elle s'était élevée, sa fureur descendit lentement à un état goguenard de raillerie joviale où elle ne s'épargna pas.
«Ainsi, dit Quilp, vous pensiez que j'étais mort et parti pour toujours? Vous croyiez être veuve, hein?… Ah! ah! ah! coquine que vous êtes!
— Vraiment, Quilp, répondit-elle, je suis très-fâchée…
— Qui en doute? s'écria le nain. Vous très-fâchée! Assurément vous l'êtes. Qui doute que vous soyez très-fâchée?
— Je ne suis pas fâchée que vous soyez revenu à la maison, vivant et bien portant; mais je suis fâchée d'avoir été amenée à concevoir l'idée de votre mort. Je me réjouis de vous voir, Quilp; vrai, je m'en réjouis.»
En réalité, mistress Quilp semblait beaucoup plus contente de revoir son mari qu'on n'eût pu s'y attendre, et elle lui témoigna pour son heureux retour un intérêt sur lequel, tout bien considéré, il n'eût pas dû compter. Cependant Quilp ne s'en montra pas autrement ému, si ce n'est qu'il venait lui faire claquer ses doigts tout près des yeux avec des grimaces de triomphe et de dérision.
«Comment avez-vous pu aller si loin sans me dire un mot ou me donner de vos nouvelles? demanda la pauvre petite femme en sanglotant. Comment avez-vous pu être si cruel, Quilp?
— Comment j'ai pu être si cruel, si cruel? s'écria le nain. Parce que c'était mon idée. C'est encore mon idée. Je serai cruel si cela me plaît. Je vais repartir.
— Oh! non.
— Si fait. Je vais repartir. Je sors d'ici à l'instant. Mon projet est de m'en aller vivre là où la fantaisie m'en prendra, à mon débarcadère, à mon comptoir, et de faire le garçon. Vous étiez veuve par anticipation… Goddam! eh bien! moi, je vais, à partir d'aujourd'hui, me faire célibataire.
— Vous ne parlez pas sérieusement, Quilp!… dit la jeune femme en pleurant.
— Je vous dis, ajouta le nain s'exaltant à l'idée de son projet, que je vivrai en garçon, en vrai sans-souci; j'aurai à mon comptoir mon logement de garçon, et approchez-en si vous l'osez. Ne vous imaginez pas que je ne pourrai point fondre sur vous à des heures inattendues; car je vous épierai, j'irai et viendrai comme une taupe ou une belette. Tom Scott!… Où est-il, ce Tom Scott?
— Je suis ici, monsieur, cria le jeune garçon au moment où Quilp ouvrait la croisée.
— Attendez, chien que vous êtes!… Vous allez avoir à porter la valise d'un célibataire. Faites-moi ma malle, mistress Quilp. Frappez chez la chère vieille dame pour qu'elle vienne vous aider, frappez ferme. Holà! holà!»
En jetant ces exclamations, M. Quilp s'empara du tisonnier, et, courant vers la porte du cabinet où couchait la bonne dame, il y heurta violemment jusqu'à ce qu'elle s'éveillât dans une terreur inexprimable. Elle pensait pour le moins que son aimable gendre avait l'intention de la tuer, afin de lui faire expier la critique de ses jambes. Sous cette idée qui la dominait, elle ne fut pas plutôt éveillée, qu'elle se mit à jeter des cris perçants, et elle se fût précipitée par la fenêtre si sa fille ne s'était hâtée de la détromper en invoquant son assistance. Un peu rassurée en apprenant quel genre de service on attendait d'elle, mistress Jiniwin parut en camisole de flanelle. La mère et la fille, toutes deux tremblantes de peur et de froid, car la nuit était très- avancée, exécutèrent les ordres de M. Quilp en gardant un silence respectueux. L'excentrique gentleman eut soin de prolonger le plus possible ses préparatifs pour le plus grand bien des pauvres femmes; il surveillait l'arrangement de sa garde-robe; après y avoir ajouté, de ses propres mains, une assiette, un couteau, une fourchette, une cuiller, une tasse à thé avec la soucoupe et divers autres petits ustensiles de cette nature, il boucla les courroies de sa valise qu'il mit sur son épaule et sortit sans prononcer un mot, avec sa cave à liqueurs, qu'il n'avait pas déposée un seul instant, étroitement serrée sous son bras. En arrivant dans la rue, il remit le fardeau le plus lourd aux soins de Tom Scott, but une goutte à même la bouteille pour se donner du montant, et en ayant assené un bon coup sur la tête du jeune garçon comme pour lui donner un arrière-goût de la liqueur, le nain se rendit d'un pas rapide à son débarcadère, où il arriva entre trois et quatre heures du matin.
«Voilà un bon petit coin! dit Quilp lorsqu'il eut gagné à tâtons sa baraque de bois et ouvert la porte avec une clef qu'il avait sur lui; un bon petit coin!… Vous m'éveillerez à huit heures, chien que vous êtes!»
Sans autre adieu, sans autre explication, il saisit sa valise, ferma la porte sur son serviteur, grimpa sur son comptoir, et s'étant roulé comme un hérisson dans une vieille couverture de bateau, il ne tarda pas à s'endormir.
Le matin, à l'heure convenue, Tom Scott l'éveilla. Ce ne fut pas sans peine, après toutes les fatigues que le nain avait eues à supporter. Quilp lui ordonna de faire du feu sur la plage avec quelques débris de charpente vermoulue, et de lui préparer du café pour son déjeuner. En outre, afin de rendre son repas plus confortable, il remit au jeune garçon quelque menue monnaie pour servir à l'achat de petits pains chauds, de beurre, de sucre, de harengs de Yarmouth et autres articles de ménage; si bien qu'au bout de peu d'instants s'élevait la fumée d'un déjeuner savoureux. Grâce à ces mots appétissants, le nain se régala à coeur joie; et enchanté de cette façon de vivre libre et bohémienne, à laquelle il avait songé souvent et qui lui offrait, partout où il voudrait la mener, une douce indépendance de tous devoirs conjugaux et un bon moyen pour tenir mistress Quilp et sa mère dans un état continuel d'agitation et d'alarme, il s'occupa d'arranger sa retraite et de se la rendre commode et agréable.
Dans cette pensée, il se rendit à un marché voisin où l'on vendait des équipements maritimes; il acheta un hamac d'occasion qu'il accrocha, comme l'eût fait un marin, au plafond du comptoir. Il fit placer aussi dans cette cabine moisie un vieux poêle de navire, avec un tuyau rouillé qui était destiné à conduire la fumée hors du toit; et lorsqu'enfin toutes ces dispositions furent terminées, il contempla cet aménagement avec un ineffable plaisir.
«Je me suis fait une habitation rustique, comme Robinson Crusoé, dit-il en lorgnant son oeuvre; j'ai choisi un lieu solitaire, retiré, espèce d'île déserte où je pourrai être en quelque sorte seul quand j'en aurai besoin, et à l'abri des yeux et des oreilles de tout espion. Personne près de moi, si ce n'est des rats, et les rats sont de bons compagnons, bien discrets. Je vais être au milieu de ce monde-là aussi heureux que le poisson dans l'eau. Pourtant je vais voir si je ne trouve pas un rat qui ressemble à Christophe, celui-là je l'empoisonnerai. Ah! ah! ah! Mais songeons à nos affaires… les affaires!… Il ne faut pas que le plaisir fasse oublier les affaires, et voilà déjà la matinée avancée!…»
Il ordonna ensuite à Tom Scott d'attendre son retour et de ne point s'amuser à se tenir sur la tête, ou à faire des culbutes, ou à marcher sur les mains, sous peine de recevoir une ample correction; puis il se jeta dans un bateau et traversa le fleuve. Arrivé à l'autre bord, il gagna à pied la maison de Bewis Marks, où M. Swiveller faisait son agréable résidence. Ce gentleman était justement seul à dîner dans son étude poudreuse.
«Dick, dit le nain en montrant sa tête à la porte, mon agneau, mon élève, la prunelle de mes yeux, holà! hé!
— Tiens, c'est vous? répondit M. Swiveller. Comment allez-vous?
— Et comment va Richard? comment va cette crème des clercs?
— Une crème bien sure, monsieur, et qui commence à tourner à l'aigre.
— Qu'est-ce que c'est? dit le nain en s'avançant. Sally aurait- elle été méchante? De toutes les jeunes égrillardes de sa force, je n'en connais pas une comme elle, hé, Dick!
— Certainement non, répliqua M. Swiveller, continuant son repas avec une grande gravité; elle n'a pas sa pareille. Sally est le sphinx de la vie domestique.
— Vous paraissez découragé? dit Quilp en s'asseyant. Voyons, qu'y a-t-il?
— Le droit ne me convient pas, répondit Richard. C'est trop aride; et puis on est trop tenu. J'ai pensé plus d'une fois à me sauver.
— Bah! dit le nain. Où iriez-vous, Dick?
— Je l'ignore. Du côté de Highgate, je suppose. Peut-être les cloches sonneraient-elles: «Viens, Swiveller, lord maire de Londres.» Le prénom de Wittington était Dick, comme le mien, vous savez? Seulement, je voudrais qu'on ne le donnât pas aussi à tous les chats.»
Quilp regarda son interlocuteur avec des yeux dilatés par une expression comique de curiosité, et il attendit patiemment que l'autre s'expliquât. Mais M. Swiveller ne paraissait nullement pressé de fournir des explications. Il dîna longuement en gardant un profond silence; puis enfin il repoussa son assiette, se rejeta en arrière sur le dossier de sa chaise, se croisa les bras et se mit à contempler tristement le feu, où quelques bouts de cigares fumaient tout seuls pour leur propre compte, répandant une forte odeur de tabac.
«Peut-être accepteriez-vous un morceau de gâteau? dit Richard se tournant enfin vers le nain. Il doit être de votre goût, puisque c'est votre oeuvre.
— Que voulez-vous dire?» demanda Quilp.
M. Swiveller répondit en tirant de sa poche un petit paquet graisseux qu'il ouvrit avec précaution, et il exhiba du papier d'enveloppe un morceau de plum-pudding très-indigeste, à en juger par l'apparence, et bordé d'une croûte de sucre épaisse au moins d'un pouce et demi.
«Qu'est-ce que vous dites de cela? demanda M. Swiveller.
— On dirait un gâteau de fiancée, répondit le nain en grimaçant.
— Et de qui croyez-vous que vienne ce gâteau? demanda M. Swiveller qui s'en frottait le nez avec un calme effrayant. De qui?
— Ne serait-ce pas…
— Oui, elle-même. Vous n'avez pas besoin de rappeler son nom. Ce nom, d'ailleurs, n'est plus le sien. Maintenant, son nom c'est Cheggs, Sophie Cheggs! … Cependant je l'aimais.
_Comme on peut aimer quand on n'a pas une jambe de bois, et mon coeur, Mon coeur est brisé d'amour pour
Sophie Cheggs!…»_
En adaptant ainsi selon sa fantaisie et pour les besoins de sa triste cause le refrain de la ballade populaire, il enveloppa de nouveau le morceau de gâteau, qu'il aplatit entre les paumes de ses mains, le remit dans sa poitrine, boutonna son habit pardessus, et croisa ses bras sur le tout.
«Maintenant, dit-il, j'espère que vous êtes content, monsieur; j'espère que Fred aussi doit être content. Vous avez joué votre jeu dans mon malheur, et j'espère que vous serez satisfaits. C'est donc là le triomphe que je devais obtenir? C'est comme dans la vieille contredanse, où il y a deux messieurs pour une dame seule. Vous savez, la dame choisit l'un et laisse l'autre, qui doit aller à cloche-pied faire tout seul la figure par derrière. Mais ce sont là les coups de la destinée, et la mienne ne fait que m'écraser sous ses pieds.»
Déguisant la joie secrète que lui causait la défaite de M. Swiveller, Daniel Quilp adopta le meilleur moyen de le calmer en tirant le cordon de la sonnette pour commander un extra de vin rosé (c'est-à-dire de ce qui représente ordinairement ce liquide). Il le versa gaiement et porta divers toasts dérisoires à Cheggs, et d'autres plus sérieux au bonheur des célibataires, en invitant M. Swiveller à lui faire raison. L'effet de ces toasts sur Richard, joint à la réflexion que nul homme ne peut lutter contre sa destinée, fut tel, qu'en très-peu de temps M. Swiveller sentit renaître son énergie et se trouva en état de donner au nain des détails sur la réception du gâteau qui, selon toute apparence, avait été apporté à Bewis Marks par les deux miss Wackles en personne, et remis à la porte de l'étude avec une foule de rires dont il ne partageait pas la joie.
«Ah! dit Quilp, ce sera bientôt notre tour de rire. À propos, vous me parliez du jeune Trent… Où est-il?»
M. Swiveller lui apprit que son honorable ami avait dernièrement accepté une position d'agent responsable dans une banque de jeu ambulante, et qu'en ce moment il était en train de faire une tournée pour les besoins de sa profession parmi les esprits aventureux de la Grande-Bretagne.
«C'est fâcheux, dit le nain, car j'étais venu tout exprès pour m'informer de lui près de vous. J'avais une idée, Dick. Votre ami d'en haut…
— Quel ami?
— Celui du premier étage…
— Oui, eh bien?…
— Votre ami du premier étage, Dick, doit connaître Trent?
— Non, il ne le connaît pas, dit M. Swiveller en secouant la tête.
— Oui et non. Il est vrai qu'il ne l'a jamais vu, répliqua Daniel Quilp; mais si nous les mettions en rapport, qui sait, Dick, si Fred, étant convenablement présenté, ne servirait pas les desseins du locataire tout aussi bien pour le moins que la petite Nelly et son grand-père? Qui sait si la fortune de ce jeune homme, et par suite la vôtre, ne serait pas faite?
— Eh bien, dit M. Swiveller, la vérité est qu'ils ont été mis en présence l'un de l'autre.
— Ils l'ont été!… s'écria le nain attachant sur son interlocuteur un regard soupçonneux. Qui a fait cela?
— Moi, dit Richard avec un peu de confusion. Ne vous ai-je pas conté cela la dernière fois que vous m'avez appelé de la rue en passant?
— Vous savez bien que vous ne me l'avez pas conté.
— Je crois que vous avez raison, dit Richard. Non, je ne vous l'ai pas conté, je m'en souviens. Oh! oui, je les ai mis un jour en présence. Ce fut sur la demande de Fred.
— Et qu'arriva-t-il?
— Il arriva que mon ami, au lieu de fondre en larmes quand il apprit qui était Fred; au lieu de l'embrasser tendrement et de lui dire: «Je suis ton grand-père!» ou «ta grand'mère déguisée!» comme nous nous y attendions pleinement, tomba dans un accès de fureur terrible, lui lança toutes sortes d'injures, et finit par lui dire que, si la petite Nell et le vieux gentleman avaient été réduits à la misère, c'était par sa faute. Il ne nous a pas seulement offert de nous rafraîchir, et… et, en un mot, il nous a mis à la porte de sa chambre plus vite que ça.
— C'est étrange, dit le nain réfléchissant.
— Oui, c'est ce que nous nous disions mutuellement, dit froidement M. Swiveller; mais c'est parfaitement exact.»
Quilp fut complètement ébranlé par cette confidence, sur laquelle il réfléchit quelque temps dans un silence mystérieux. Souvent il levait les yeux sur le visage de Richard, et, d'un regard pénétrant, il en étudiait l'expression. Cependant, comme il n'y lut rien qui lui promît de plus amples détails ou qui pût lui donner des soupçons sur sa véracité; et comme, d'autre part, M. Swiveller, livré à ses propres méditations, poussait de gros soupirs et s'enfonçait plus avant que jamais dans le triste chapitre du mariage de mistress Cheggs, le nain se hâta de rompre l'entretien et de s'éloigner, laissant à ses mélancoliques pensées le pauvre amant éconduit.
«Ils se sont vus! se dit le nain tandis qu'il marchait seul le long des rues. Mon ami Swiveller a voulu négocier cette affaire par-dessus ma tête. Peu importe au fond, puisqu'il en a été pour ses frais; mais c'est égal, l'intention y était. Je suis charmé qu'il ait perdu sa maîtresse. Ah! ah! ah! l'imbécile ne se soustraira plus à ma direction. Je suis sûr de lui dans la maison où je l'ai placé; je le trouverai toutes les fois que j'aurai besoin de lui pour mes desseins; et, d'ailleurs, il est, sans le savoir, le meilleur espion de Brass, et quand il a bu, il dit tout ce qu'il sait. Vous m'êtes utile, Dick, et vous ne me coûtez rien que quelques rafraîchissements par-ci par-là. Il serait bien possible, monsieur Richard, qu'il convint à mes fins, pour me mettre en crédit auprès de l'étranger, de lui révéler avant peu vos projets sur l'enfant; mais pour le moment et avec votre permission, nous resterons les meilleurs amis du monde.»
Tout en poursuivant le cours de ces pensées et se livrant le long de sa route au rêve ardent de ses intérêts particuliers, M. Quilp traversa de nouveau la Tamise et s'enferma dans son palais de garçon. Le poêle, récemment posé en ce lieu et d'où la fumée, au lieu de sortir par le toit, s'était répandue dans la chambre, rendait ce séjour un peu moins agréable peut-être que ne l'eussent désiré des gens plus délicats. Mais un pareil inconvénient, loin de dégoûter le nain de sa nouvelle demeure, ne lui en plaisait que davantage. Ainsi, après un dîner splendide qu'il avait fait venir du restaurant, il alluma sa pipe et fuma près de son poêle jusqu'au moment où il disparut dans un brouillard qui ne laissait voir que sa paire d'yeux rouges et enflammés et tout au plus, par moments, sa vague et sombre face, quand dans un violent accès de toux il déchirait le nuage de fumée et écartait les tourbillons qui obscurcissaient ses traits. Au milieu de cette atmosphère qui eût infailliblement suffoqué tout autre homme, le nain passa une soirée délicieuse: il se partagea tout le temps entre les douceurs de la pipe et celles de la cave à liqueurs. Parfois il se donnait le plaisir de pousser, en manière de chant, un hurlement mélodieux, qui n'offrait pas, du reste, la moindre ressemblance avec aucun morceau de musique, soit vocale soit instrumentale, que jamais compositeur humain ait été tenté d'inventer. Ce fut ainsi qu'il se récréa jusqu'à près de minuit, où il se mit dans son hamac avec la plus complète satisfaction.
Le premier son qui, le matin, vint frapper ses oreilles, tandis qu'il avait encore les yeux à demi fermés et que, se trouvant d'une façon si inaccoutumée tout près du plafond, il éprouvait la vague idée qu'il pouvait bien avoir été métamorphosé en mouche à viande dans le cours de la nuit, le premier son qu'il entendit fut le bruit d'une personne qui se lamentait et sanglotait dans la chambre. Il se pencha avec curiosité vers le bord de son hamac et aperçut mistress Quilp. D'abord il la contempla quelques instants en silence, puis la fit tressaillir violemment par ce cri soudain:
«Holà!
— Ah! Quilp, dit vivement la pauvre petite femme en levant ses yeux, quelle peur vous m'avez faite!
— Tant mieux, coquine que vous êtes! répliqua le nain. Qu'est-ce que vous venez chercher ici? Vous venez voir si je ne suis pas mort, n'est-il pas vrai?
— Oh! je vous en prie, revenez à la maison, revenez à la maison, dit mistress Quilp avec des sanglots; nous ne le ferons plus jamais, Quilp; et après tout, ce n'était qu'une méprise qui provenait de notre anxiété.
— De votre anxiété! dit le nain en grimaçant. Oui, oui, je connais ça, vous voulez dire de votre impatience de me voir mort. Je reviendrai à la maison quand il me plaira, je vous le déclare. Je reviendrai à la maison et m'en irai quand il me plaira. Je serai comme un feu follet, tantôt ici, tantôt là, voltigeant toujours autour de vous, les yeux fixés sur vous au moment où vous m'attendrez le moins, et vous tenant dans un état continuel d'inquiétude et d'irritation. Voulez-vous bien sortir?…»
Mistress Quilp n'osa que faire un geste de supplication.
«Je vous dis que non, reprit le nain. Non! si vous vous permettez de venir ici de nouveau, à moins que ce ne soit sur mon invitation, je lâcherai dans mon terrain des chiens de garde qui hurleront après vous et vous mordront. Je dresserai des chausse- trappes adroitement dissimulées, des pièges à femmes. Je sèmerai des pièces d'artifice qui feront explosion quand vous poserez le pied sur les mèches et qui vous feront sauter en mille petits morceaux. Voulez-vous bien sortir?…
— Pardonnez-moi. Revenez à la maison, dit la jeune femme d'un accent pénétré.
— Non-on-on-on-on! hurla Quilp. Non, pas avant que ce soit mon bon plaisir; et alors je reviendrai aussi souvent que cela me conviendra, et je ne rendrai compte à personne de mes allées et venues. Vous voyez la porte?… Voulez-vous bien sortir!»
Ce dernier ordre, M. Quilp le prononça d'une voix si énergique et, en outre, il l'accompagna d'un geste si violent qui marquait son intention de s'élancer hors de son hamac, et, tout coiffé de nuit qu'il était, de reconduire sa femme chez elle à travers les rues, qu'elle s'enfuit rapide comme une flèche. Son digne seigneur et maître tendit le cou et les yeux jusqu'à ce qu'elle eût franchi le terrain du débarcadère; et alors, charmé d'avoir eu cette occasion d'établir son droit et de poser en fait l'inviolabilité de son manoir, il partit d'un immense éclat de rire, puis s'abandonna derechef au sommeil.
CHAPITRE XIV.
L'aimable et joyeux propriétaire du palais de garçon dormit au milieu de sa société favorite, à savoir: la pluie, la boue, la saleté, l'humidité, le brouillard et les rats, jusqu'à une heure assez avancée du jour. Appelant alors son valet de chambre, M. Tom Scott, et lui ayant ordonné de l'aider à se lever et de lui préparer son déjeuner, il quitta sa couche et fit sa toilette. Ce devoir accompli et le repas terminé, Quilp se rendit de nouveau dans Bewis Marks.
Cette visite n'était pas destinée à M. Swiveller, mais à l'ami et patron d'icelui, M. Sampson Brass. Ces deux gentlemen étaient absents l'un et l'autre; jusqu'à miss Sally, la vie et le flambeau de la loi, qui n'était pas à son poste. Leur absence à tous était signalée aux visiteurs par un bout de papier écrit de la main de M. Swiveller et attaché au cordon de la sonnette; sans faire connaître au lecteur à quel moment de la journée il avait été placé là, ce papier donnait seulement ce vague et trop discret avis: «On sera de retour dans une heure.»
«Il y a bien au moins une servante, je suppose, dit le nain en frappant à la porte de la maison. Voyons ça.»
Après un assez long intervalle de temps, la porte s'ouvrit et une voix grêle fit entendre ces mots:
«Voulez-vous me laisser votre carte ou une lettre?
— Hein?» murmura le nain en abaissant son regard (chose tout à fait contraire à ses habitudes) sur la petite servante.
Et la servante répondit, comme lors de sa première entrevue avec
M. Swiveller:
«Voulez-vous me laisser votre carte ou une lettre?
— Je vais écrire un billet, dit le nain passant devant elle et entrant dans l'étude. Songez bien à le remettre à votre maître dès qu'il sera de retour.»
M. Quilp grimpa sur le haut d'un tabouret pour écrire, tandis que la petite servante, prémunie contre de pareils événements par les instructions qu'on lui avait données, attachait sur le nain de grands yeux, toute prête d'avance, s'il dérobait seulement un pain à cacheter, à se précipiter dans la rue pour appeler la garde.
Le billet fut promptement écrit; il était très-court. Tout en le pliant, M. Quilp rencontra le regard de la petite servante. Il examina longtemps et curieusement cette jeune fille.
«Comment vous trouvez-vous ici?» dit le nain en mâchant un pain à cacheter avec d'horribles grimaces.
La petite servante, effrayée peut-être par cet examen, ne put articuler une réponse intelligible; mais le mouvement de ses lèvres permettait de comprendre qu'elle répétait intérieurement sa même phrase au sujet d'une carte ou d'une lettre.
«Est-ce qu'on ne vous traite pas mal, ici? Votre maîtresse n'est- elle pas un vrai cosaque?» dit Quilp d'un ton caressant.
À cette dernière question, la petite servante, avec un regard très-fin mêlé de crainte, serra fortement sa bouche arrondie, et secoua vivement la tête.
Soit qu'il y eût dans cette vivacité de mouvement quelque chose qui plût à M. Quilp, ou que l'expression qu'avaient prise les traits de la petite servante fixât son attention pour un autre motif; soit tout simplement qu'il voulût s'amuser à lui faire perdre contenance, toujours est-il qu'il posa carrément ses coudes sur le pupitre, et, pressant ses joues entre ses mains, se mit à la dévisager.
«D'où venez-vous? dit-il après une longue pose en se caressant doucement le menton.
— Je ne sais pas.
— Quel est votre nom?
— Je n'en ai pas.
— Quelle bêtise!… Comment votre maîtresse vous appelle-t-elle quand elle a besoin de vous?
— Petit démon.»
Elle ajouta tout aussitôt, comme si elle craignait d'autres questions:
«Voulez-vous me laisser une carte ou une lettre?»
Ces réponses étranges étaient de nature à provoquer des questions nouvelles. Quilp, cependant, sans prononcer un mot de plus, détourna son regard de la petite servante, se frotta le menton d'un air plus préoccupé que jamais; mais se courbant sur le billet comme pour en écrire l'adresse avec plus de soin et d'exactitude scrupuleuse, il examina encore la servante du haut de ses épais sourcils, moins hardiment peut-être, mais fort attentivement. Le résultat de cette investigation secrète fut que notre nain, voilant son visage de ses mains, s'amusa de la jeune fille avec malice et sans bruit, jusqu'au moment où les veines de sa face furent près de se rompre dans un éclat de rire. Enfonçant alors son chapeau sur son front pour dissimuler cette gaieté, il lui jeta le billet et sortit à la hâte.
Une fois dans la rue, il ne put résister à un secret mouvement d'hilarité, et se mit à rire en se tenant les côtes, mais à rire de toutes ses forces, essayant de regarder à travers le grillage de la salle poudreuse, comme pour apercevoir encore la jeune fille; il prolongea ce manège jusqu'à ce qu'il en fût fatigué. Enfin il se rendit au Désert, qui était situé à une portée de fusil de son palais de garçon; là, il commanda, pour le soir, un thé pour trois personnes dans le berceau du bosquet. En effet, sa course et son billet avaient eu pour but d'engager miss Sally Brass et son frère à venir goûter les jouissances qu'on savourait en ce lieu.
Ce n'était pas précisément la saison où l'on a l'habitude de prendre le thé dans les tavernes d'été, moins encore dans les tavernes d'été délabrées, qui dominent les bords vaseux d'un grand fleuve à la marée basse. Néanmoins, ce fut dans ce lieu choisi que M. Quilp ordonna qu'on servît une collation froide; et, à l'heure convenue, il recevait, sous le toit crevassé du berceau ruisselant d'humidité, M. Sampson avec sa soeur Sally.
«Vous aimez les beautés de la nature, dit Quilp avec une grimace. N'est-ce pas, Brass, que c'est charmant? N'est-ce pas que c'est nouveau, pur et primitif?
— C'est délicieux, en effet, monsieur, répondit le procureur.
— Un peu frais? dit Quilp.
— Non… non, pas tout à fait, ce me semble, monsieur, répondit
Brass, dont les dents claquaient de froid.
— Peut-être un peu humide et fiévreux? dit Quilp.
— Juste assez humide pour être agréable, répondit Brass; mais rien de plus, monsieur, rien de plus.
— Et Sally? ajouta le nain ravi de plaisir; aime-t-elle cet endroit?
— Elle l'aimera mieux, répondit la virago, quand elle y prendra le thé: faites-nous-le servir, et ne m'ennuyez pas davantage.
— Douce Sally! s'écria Quilp faisant un geste comme pour l'embrasser; gentille, charmante, ravissante Sally!
— C'est un homme vraiment remarquable! dit M. Brass dans un de ces apartés dont il avait l'habitude; c'est vraiment un troubadour! vous savez, un troubadour!»
Brass semblait laisser tomber ces compliments comme sans y songer, à son propre insu; mais le malheureux procureur, outre le froid terrible qu'il ressentait à la tête, avait été mouillé en chemin, et il eût volontiers consenti même à un sacrifice pécuniaire, pour échanger le lieu humide où il se trouvait contre une bonne chambre bien chaude, où il pût se sécher devant un bon feu. De son côté, Quilp, qui, indépendamment de sa malice démoniaque, n'était pas fâché de faire expier à Sampson la part qu'il avait prise dans la scène de deuil dont il avait été l'invisible témoin, du temps qu'il était noyé, observait ces signes de malaise avec un bonheur inexprimable; il n'aurait pas éprouvé plus de joie à s'asseoir au banquet le plus splendide.
Il convient aussi de faire remarquer, comme un petit trait du caractère de miss Sally Brass, que certainement, pour son propre compte, elle eût supporté de fort mauvaise grâce les désagréments du Désert, et qu'elle n'eût sans doute pas manqué de s'en aller avant l'apparition du thé; mais que, sitôt après avoir remarqué l'état pénible, la souffrance secrète de son frère, elle témoigna une satisfaction farouche, et se mit à s'amuser à sa manière. Quoique la pluie filtrât à travers les fentes du toit et mouillât leurs têtes, miss Brass ne faisait entendre aucune plainte, et présidait à la distribution du thé avec un calme imperturbable. Tandis que M. Quilp, dans sa bruyante hospitalité, installé sur une barrique vide, vantait ce lieu de plaisance comme le plus beau et le plus confortable des trois royaumes, et levait son verre pour boire à leur prochaine réunion de plaisir dans cet agréable endroit; tandis que M. Brass, avec la pluie qui inondait sa tasse, faisait de pénibles efforts pour se donner une contenance et paraître à l'aise; tandis que Tom Scott, qui attendait à la porte sous un vieux parapluie, se roidissait contre son mal, et s'efforçait de rire à gorge déployée, miss Sally Brass, sans songer à la pluie qui tombait sur ses charmes féminins et sur sa riche toilette, se tenait tranquillement assise devant le plateau, contemplant avec une jouissance intérieure la disgrâce de son frère, et satisfaite, dans son généreux oubli d'elle-même, de rester dans la taverne toute la nuit, en face des tourments qu'il éprouvait, et que son caractère avare et sordide ne lui permettait point de vouloir éviter. Et notez bien, car autrement le portrait ne serait pas complet, quoique ce ne soit qu'un trait, notez bien que miss Sally sympathisait au plus haut degré avec M. Brass, et qu'elle eût été hors d'elle si le procureur se fût permis de contrarier son client en quoi que ce fût.
Au plus fort de cette bruyante partie de plaisir, M. Quilp, ayant, sous un prétexte en l'air, renvoyé son serviteur aérien, reprit tout à coup ses manières habituelles, descendit de sa barrique, et posa une main sur la manche du procureur.
«Un mot, dit le nain, avant d'aller plus loin. Sally, voulez-vous écouter une minute?»
Miss Sally se rapprocha, accoutumée qu'elle était à avoir avec leur hôte des conférences qui n'en valaient que mieux, pour être dissimulées sous un air d'indifférence.
«C'est une affaire, dit le nain promenant son regard du frère à la soeur, une affaire très-délicate. Réfléchissez-y bien de concert quand vous serez seuls.
— Certainement, monsieur, répondit Brass tirant de sa poche son agenda et son crayon. Je vais prendre note des points principaux, s'il vous plaît, monsieur. Des documents remarquables, ajouta le procureur en levant les yeux au plafond, des documents parfaits!… Il présente tout avec tant de lucidité, que c'est un plaisir de recueillir ses paroles! Je ne connais pas un acte du Parlement qui le vaille pour être clair.
— Si c'est un plaisir, je suis bien fâché d'être obligé de vous en priver, dit sèchement Quilp. Serrez votre livre. Nous n'avons pas besoin de notes. Voilà: il y a un garçon nommé Kit…»
Miss Sally fit un signe de tête pour témoigner qu'elle connaissait ce garçon.
«Kit? dit M. Sampson. Kit?… ah! oui, j'ai entendu ce nom-là; mais je ne me rappelle pas bien… Je ne me rappelle pas bien…
— Vous êtes aussi lent qu'une tortue, et vous avez le crâne aussi épais qu'un rhinocéros! répliqua son gracieux client avec un geste d'impatience.
— Il est admirablement facétieux!… s'écria l'obséquieux Sampson. Ses connaissances en histoire naturelle sont prodigieuses. C'est un vrai Bouffon.»
Nul doute que M. Brass ne voulût faire un compliment à son hôte; et il est vraisemblable de penser qu'il avait eu l'intention de dire Buffon, mais qu'il avait laissé se glisser dans le mot une voyelle de trop. Quoi qu'il en soit, Quilp ne lui laissa pas le temps de se reprendre, mais il s'acquitta lui-même de ce soin en lui assenant sur la tête un coup du manche de son parapluie.
«Pas de querelle entre nous, dit miss Sally retenant la main de
Quilp. Je vous ai dit que je connais ce garçon, et cela suffit.
— Elle est toujours dans la question! dit le nain en lui donnant une tape sur le dos et regardant Sampson avec dédain. Sally, je n'aime point ce Kit.
— Ni moi, répondit miss Brass.
— Ni moi, dit Sampson.
— Alors, ça va bien, s'écria Quilp. La moitié de notre besogne est déjà faite. C'est un de ces honnêtes gens, un de ces beaux caractères, un animal qui rôde pour surprendre les secrets, un hypocrite, un double masque, un lâche, un espion furtif, un chien couchant devant ceux qui le nourrissent et l'amadouent, mais pour tous les autres, c'est un dogue qui vient vous aboyer dans les jambes.
— Quelle terrible éloquence! s'écria Brass en éternuant. C'est effrayant!
— Venons-en à l'affaire, dit miss Sally; pas tant de discours!
— C'est juste, s'écria Quilp en laissant tomber un nouveau regard de dédain sur Sampson; toujours elle est dans la question! Je dis, Sally, que ce Kit est un dogue aboyeur et insolent pour tout le monde, mais surtout pour moi. En un mot, je lui garde rancune.
— Cela suffit, monsieur, dit Sampson.
— Non, cela ne suffit pas, monsieur, dit Quilp en ricanant; voulez-vous bien m'écouter jusqu'à la fin? Outre que je lui garde rancune sur ce qu'il me contrecarre en ce moment et s'est placé comme une barrière entre moi et un résultat qui sans cela pourrait être une mine d'or pour nous tous; outre ce motif, je répète qu'il me déplaît, que je le hais. Maintenant, vous connaissez ce garçon, c'est à vous à deviser le reste. Trouvez entre vous quelque moyen de me débarrasser de lui, et mettez-le à exécution. Puis-je y compter?
— Vous pouvez y compter, monsieur, dit Sampson.
— Alors donnez-moi la main, répliqua Quilp. Sally, ma belle enfant, donnez-moi la vôtre: je compte sur vous tout autant et même plus que sur lui. Voici justement Tom Scott qui revient. Holà! de la lumière, des pipes, du grog encore! du grog toujours!… et vive cette charmante soirée!»
Pas un mot de plus ne fut prononcé, pas un regard de plus échangé qui eût le moindre rapport au sujet réel de cette réunion. Ce trio avait l'habitude d'agir de concert; les liens d'un intérêt mutuel les attachaient les uns aux autres; il n'était donc pas besoin de plus amples explications entre eux. Quilp, reprenant ses façons bruyantes aussi aisément qu'il les avait quittées, se montra au bout d'un instant le même tapageur, le même petit sans souci, le même viveur que quelques minutes auparavant. Il était dix heures précises quand l'aimable Sally sortit du Désert, soutenant son tendre et bien-aimé frère qui avait le plus grand besoin de l'appui fraternel que pouvait lui procurer ce corps délicat, son pas étant, pour une cause inconnue, fort loin d'être solide, et ses jambes ayant des dispositions à faire sans cesse des écarts et à se poser tout de travers.
Accablé, malgré les sommes prolongés qu'il avait faits, par les fatigues de ces jours derniers, le nain, ne perdit pas de temps pour se rendre à sa riante demeure, où bientôt il rêva dans son hamac.
Abandonnons-le à ses rêves, auxquels ne sont peut-être pas étrangères les douces figures que nous avons laissées sous le porche de la vieille église, et allons rejoindre nos voyageurs qui sont assis à regarder devant eux.